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Perception de différences de vitesse. — La perception de

Fig. 37.

différences de vitesse par le moyen de la rétine est assez peu délicate. J'ai trouvé, en effet, pour des vitesses qui peuvent être considérées comme des vitesses modérées, que la plus grande de deux vitesses, pour pouvoir être reconnue comme supérieure à la plus petite, devait en différer d'1/12. La différence est probablement plus considérable pour des vitesses lentes.

J'ai expérimenté au moyen de deux disques blancs de même diamètre, portant à la périphérie un petit rectangle noir dont les côtés avaient 9mm et 5mm ; le petit côté était placé suivant une direction radiale. Le centre du rectangle décrivait une circonférence de ni>mm de rayon. A 6cm environ derrière ces disques s'en trouvaient deux autres, fixes, dont la périphérie portait 100 divisions. Ces disques fixes débordaient autour des deux autres et étaient destinés à favoriser, grâce aux divisions qu'ils portaient, la perception du mouvement des rectangles noirs. Beaucoup d'autres objets étaient d'ailleurs visibles. Les expériences avaient lieu à la lumière diffuse du jour. Je me tenais à 2m de chacun des disques.

Les disques étaient mis en mouvement par deux appareils d'horlogerie. La régularité de chacun de ces appareils et du mouvement des disques a été méthodiquement et à plusieurs reprises contrôlée; elle était à peu près parfaite. La vitesse de rotation de l'un des disques restant constante, l'expérience consistait à déterminer quelle vitesse il fallait donner à l'autre disque pour que je pusse m'apercevoir qu'il tournait plus vite que le premier. Les changements de vitesse du disque à vitesse variable étaient obtenus au moyen de poids ajoutés au poids initial qui produisait le mouvement. Le poids minimum employé produisait un accroissement de vitesse d'environ i/5o.

J'observais les deux disques alternativement ; au moyen d'un écran que je tenais à la main, je cachais l'un des disques pour observer l'autre. Dans la série d'expériences où la vitesse de rotation était la plus lente, j'avais une tendance à fixer le rectangle noir; j'ai réagi contre cette tendance, et j'ai fixé de préférence soit le centre des disques, soit les divisions des disques fixes, parce qu'il m'a semblé que la sensibilité pour les différences de vitesse était moindre quand je fixais le rectangle que quand je ne le fixais pas. D'ailleurs, je constatais, lorsque je fixais le rectangle, que son mouvement paraissait se ralentir.

J'ai étudié trois vitesses, dont deux peuvent être considérées comme des vitesses modérées et la troisième comme une vitesse lente. Avec la plus rapide, le centre du rectangle du disque à vitesse constante parcourait 271"1'1 pur seconde; avec les deuxautres, il parcourait, par seconde, 83mm el îjd""". Les trois vitesses considérées étaient donc à peu près entre elles comme les nombres 1, 3 et 6.

Pour les deux mouvements les plus rapides, il a fallu que la vitesse variable fût d'1/12 plus grande que la vitesse constante pour que je pusse percevoir une différence. Pour le mouvement lent, la différence nécessaire a été d'1/8. Ces chiffres permettent de supposer qu'avec des vitesses modérées la loi de Weber

se vérifie, tandis qu'avec des vitesses faibles la différence juste perceptible devient une fraction de plus en plus grande de. la vitesse constante. Les chiffres qui précèdent sont des moyennes de 20 déterminations.

97. Tendance à imaginer un mouvement quand des objets semblables apparaissent Vun après Vautre dans des positions différentes. — Cette tendance est extrêmement forte et peut être même insurmontable quand la succession est rapide. Avec un appareil permettant de produire de très courtes étincelles électriques, qui puissent être assimilées à des points lumineux, on pourra aisément la constater, en faisant apparaître successivement dans l'obscurité, en deux points différents de l'espace, deux étincelles. Si l'intervalle de temps entre les deux étincelles est inférieur à 1/2 seconde, on croira facilement, au moment où apparaîtra la seconde étincelle, que c'est la première, c'est-à-dire celle qui vient de disparaître, qui s'est mue de la position qu'elle occupait à celle qu'occupe l'étincelle maintenant produite. Quant à la distancé qui peut exister dans l'espace entre les deux étincelles, elle peut être considérable ; ainsi, l'observateur se tenant à im des étincelles, on pourra faire apparaître celles-ci à plusieurs centimètres Tune de l'autre, et cependant il croira voir la première apparue parcourir l'espace qui séparera sa position de celle de la seconde.

Je mentionnerai encore, comme permettant de démontrer facilement l'existence de celte tendance, l'expérience suivante. On dispose à la périphérie d'un disque une série de figures identiques, on fait tourner assez lentement ce disque et on regarde passer successivement chacune des figures derrière une fente. Si l'intervalle entre la disparition d'une des figures et l'apparition de la suivante est suffisamment court, on constate, outre le mouvement réel des figures, un mouvement en sens inverse qui se produit chaque fois qu'une nouvelle figure apparaît dans la fente. Et, en effet, cette seconde figure succède à une figure identique qui vient de disparaître ; par conséquent, on croit voir celle qui a disparu revenir à la position qu'occupe celle qui est maintenant visible. La figure ci-dessous représente une disposition qui donne de très bons résultats. Le cercle pointillé représente le disque tournant, et le carré en traits pleins un écran percé d'une fente. L'une des figures que porte le disque est considérée au moment où elle vient d'apparaître dans la fente; si, entre la disparition de la figure A qui a précédé la figure B et le moment où la figure B devient visible, il s'écoule, par exemple, 1/4 de seconde, on croira, quand B apparaîtra, voir brusquement redescendre A.

L'expérience suivante est encore plus facile : on abaisse et élève rapidement, devant la pupille, d'une manière alternative, un carton, et on produit ainsi une série d'éclipsés succes-

sives des figures du disque tournant ; on peut voir alors se manifester à chaque éclipse un mouvement apparent des figures et du disque en sens inverse de leur mouvement réel. En fermant et ouvrant rapidement les yeux pendant qu'on observe le disque, on pourra constater le même phénomène. Ces dernières expériences seront faciles à réussir avec un disque noir portant, à égale distance l'un de l'autre, une série de rayons blancs de quelques millimètres de largeur (5mi" par exemple) ; avec un disque portant ainsi 24 rayons, une vitesse de rotation convenable sera de 1 tour en 4 à 5 secondes. Non seulement on pourra constater ainsi un mouvement apparent

en

sens inverse di

mouvement réel du disque à chaque éclipse des figures, mais en faisant se succéder rapidement une série d'éclipsés el en dirigeant son attention sur L'un des rayons, on pourra le voir exécuter en apparence autour du disque, en autant de saccades qu'il y aura eu d'éclipsés, un mouvement progressif d'ensemble, qui se fera d'ailleurs toujours en sens inverse du motivemenl du disque. L'explication de ces phénomènes esi la suivante : si on considère ! rois rayons voisins, et si on suppose que celui qui est intermédiaire disparaîl au moment de l'éclipsé, l'un ou l'autre des deux autres, suivant le sens dans lequel le disque tourne, se rapproche un peu de la position du premier pendant la durée de l'éclipsé, sans toutefois atteindre complètement cette position; et, à la tin de l'éclipsé, il y a perception illusoire d'un mouvement qui aurait lieu du rayon intermédiaire à celui qui s'est rapproché de sa position, c'est-à-dire en sens inverse du mouvement réel du disque.

Fig. 58.

98. Rôle de la persistance des impressions et des représentations immédiates. — La persistance des impressions rétiniennes rend impossible la perception du mouvement lorsqu'elle entraînerait la fusion parfaite des impressions successives correspondant au commencement et à la fin du mouvement, si ces impressions se faisaient sur une même région de la rétine. Il est clair, en effet, que si, lorsqu'un point brillant se meut d'une première position à une seconde, il continue, au moment où il atteint la deuxième position, d'être vu sansdiminu-

tion d'intensité clans la première, on percevra alors une ligne brillante immobile et non pas un mouvement du point d'une position à l'autre. D'après cela, on doit s'attendre à trouver que l'intervalle entre deux impressions lumineuses successives nécessaire pour qu'il y ait fusion parfaite de ces deux impressions détermine aussi le maximum de vitesse qui soit compatible avec l'existence d'une sensation de mouvement. C'est, en effet, ce que j'ai constaté. J'ai trouvé, en regardant à la lumière du jour, sur fond noir, à travers une fente horizontale de r"1 de largeur (cette fente avait simplement pour but d'exclure la vision indirecte), soit des points blancs de 3mm de diamètre que je faisais tourner au moyen d'un cylindre, soit des lignes blanches parallèles à la fente et ayant 2mm de largeur, que, pour ces deux espèces d'objets, il y avait déjà fusion complète lorsque le temps qui s'écoulait entre deux impressions successives était de 32ms à 2çjms, c'est-à-dire lorsque le môme point de la rétine recevait 3o impressions ou un peu plus par seconde. Or, on a vu qu'en vision directe je pouvais distinguer un mouvement d'un simple tremblotement lumineux lorsqu'il s'écoulait entre le commencement et la fin du mouvement 27llls. 11 v a donc concordance entre les deux résultats; la concordance est même plus parfaite en réalité que ne l'indiquent les chiffres précédents; je n'ai pas tenu compte ici, en effet, des diamètres des cercles ni de la largeur des lignes ; en tenant compte du diamètre des cercles, c'est-à-dire en mesurant le temps qui s'écoulait entre deux impressions successives sur un même point de la rétine d'après la distance qui séparait sur le cylindre les deux points les plus rapprochés de deux cercles voisins, et en faisant une correction analogue pour les lignes, je trouve que la fusion était complète lorsque l'intervalle entre deux impressions était de 29ms à 27ms.

Lorsque le temps qui s'écoule entre deux impressions successives devient plus grand que l'intervalle pour lequel il y a fusion parfaite des impressions, la sensation de mouvement apparaît. On peut même faire se succéder deux impressions assez lentement pour qu'il ne soit plus possible de constater la moindre trace de la première au montent où la seconde se produit, et cependant voir la sensation de. mouvement persister, quoique moins nette, il est vrai, c|ue lorsqu'on ne dépasse pas la durée pour laquelle on peut constater encore la persistance de la première impression (1). Dans ce cas, il est

(1) C'est là du moins, comme on va voir, ce que j'ai constaté. Une conclusion différente a été formulée par O. Fischer. D'expériences qu'il a faites il résulterait qu'il ne se produit une sensation de mouvementquesi le temps qui sépare les images successives ne dépasse pas la durée maxima de la persistance des impressions sur la rétine (O. Fischer, Psychologische Analyse der stroboskopischen Erscheinungen, Phil. Stud., 1886,. Bé. 3, pp. 128-166). ■' -

vraisemblable que l'association d'où résulte la sensation de mouvement se fait entre la représentation immédiate (YErinnerungsnachbild de Fechner) et l'impression actuelle ; si on n'admet pas cette explication, il faut alors supposer que la persistance des impressions rétiniennes fait sentir son action plus longtemps pour la production de sensations de mouvement que pour le mélange des couleurs.

J'ai fait à ce sujet les observations suivantes. J'ai déterminé d'abord, en regardant passer derrière une fente de iram de largeur des points blancs de 3mm de diamètre sur fond noir, quelle vitesse je devais donner au mouvement du cylindre qui portait les points pour qu'il devînt possible de constater pendant un instant entre deux impressions successives l'absence de toute image du point dans la fente. L'expérience avait lieu à la lumière diffuse du jour. J'ai trouvé que la disparition de toute image commençait à être constatante, quoique difficilement, lorsque l'intervalle entre deux apparitions successives des points était de os,35. Elle devenait assez facile à constater lorsque l'intervalle atteignait os4o. Ces chiffres concordent avec ceux qu'a trouvés Plateau pour la durée maxima de la persistance des impressions sur la rétine.

En second lieu, j'ai déterminé, en me servant de points blancs de même diamètre et de la même fente, quel intervalle pouvait exister entre deux apparitions successives des points sans que toute sensation de mouvement disparût. Les points étaient disposés sur le cylindre comme l'une des lignes dont il a été question au § 94; ils apparaissaient donc successivement dans des positions différentes le long de la fente et pouvaient dès lors produire l'apparence d'un mouvement d'un point le long de la fente.

Dans une première série d'expériences, la distance entre les centres des cercles dans la fente (on peut l'appeler distance horizontale) était de 5mm, et leur distance verticale, c'est-àdire la distance entre les droites qui eussent passé par ces centres parallèlement à la fente, était de 3om. J'ai trouvé alors qu'il y avait des traces de mouvement lorsque les points se succédaient dans la t'ente à intervalles d'une seconde; j'en ai constaté même pour des intervalles atteignant près d'une seconde et demie ; avec des intervalles d'une demi-seconde, le mouvement est assez net, quoique alors on constate sans difficulté que la fente est pendant un moment complètement vide d'image ; avec des intervalles plus courts, le mouvement devient de plus en plus net.

Dans une seconde série d'expériences, les distances horizontale et verticale des points ont été doublées. Les résultats sont restés exactement les mêmes. Je constate donc encore qu'il peut y avoir mouvement apparent le long de la fente alors qu'incontestablement pendant un instant aucune image n'est visible dans la fente. 11 est vrai, toutefois, que le mouvement ne commence à devenir très net qu'à partir du moment où l'on aperçoit constamment dans la fente une image. Dans ces expériences, l'apparence d'un mouvement peut persister d'ailleurs

lorsque la vitesse de rotation est assez grande pour que plusieurs images soient simultanément visibles dans la fente ; mais, lorsque les images de tous les points sont ainsi visibles à la fois et présentent la même intensité apparente, tout mouvement disparaît.

99. Mouvement apparent d'un objet causé par le mouvement d'un objet voisin. — Lorsque deux objets peuvent être considérés comme n'en formant qu'un, il y a tendance, si l'un se meut, à percevoir aussi un mouvement apparent et de même sens de l'autre. Ainsi, lorsque des ombres se meuvent sur un mur, qui peuvent être considérées comme des figures peintes sur le mur, il peut arriver qu'on croie voir se mouvoir le mur lui-même. Des gouttes d'eau qui glissent le long d'un fil télégraphique un peu incliné peuvent communiquer au fil tout entier un mouvement apparent. De même encore, lorsqu'on se tient immobile au bord de la mer à l'endroit où viennent mourir les vagues, il semble parfois qu'on glisse avec le sol vers la mer quand la vague se retire. Cette communication de mouvement peut même avoir lieu de l'objet qui en réalité est immobile, mais qui paraît se mouvoir, à celui qui se meut, mais qui d'ordinaire paraît fixe; c'est ce qu'on observe quelquefois lorsqu'on voyage la nuit en chemin de fer, en plaine, et qu'on n'aperçoit nettement aucun objet particulier ; si, malgré l'obscurité, on peut encore constater le mouvement apparent, inverse de celui du train, du sol sur lequel le train avance, on pourra aussi quelquefois éprouver l'illusion que le wagon dans lequel on se trouve se meut dans le même sens que l'espace extérieur, c'est-à-dire en sens inverse de son mouvement réel. J'ai eu l'occasion de constater très nettement ce phénomène que d'autres personnes m'ont dit également avoir constaté. Le wagon semble alors faire partie en quelque sorte de l'espace sombre qui l'entoure et en conséquence paraît se mouvoir dans le même sens que cet espace.

Lorsque les deux objets considérés constituent, sans qu'il puisse y avoir aucun doute à cet égard, deux objets distincts, on observe parfois encore une communication du mouvement de celui qui se meut réellement à l'autre qui est resté immobile ; mais, dans ce cas, le mouvement apparent de l'objet immobile est en sens inverse du mouvement de l'objet qui se meut. Ainsi, si on ouvre lentement une paire de ciseaux, en maintenant immobile l'une des lames et en suivant du regard celle qui se meut, on verra probablement la lame immobile prendre un mouvement apparent inverse du mouvement de l'autre lame ; en observant les nuages qui passent rapidement au-dessus de monuments élevés, on pourra voir de même ces monuments s'incliner en sens inverse du mouvement des nuages ; j'ai constaté d'une manière saisissante cette illusion en regardant ainsi à Paris passer des nuages

au-dessus de la tour Eiffel, pendant que je me tenais au pied de la tour. En suivant attentivement avecla pointe d'une plume Tune des lignes de la figure ci-dessous, on constatera facilement des mouvements en sens contraire des autres lignes (1).

Le fait de suivre du regard l'objet en mouvement dans les observations de ce genre favorise de deux manières la production du mouvement apparent de l'autre objet : d'une part le mouvement de l'objet qu'on fixe est difficilement perçu parce que l'image de cet objet ne change pas de position sur la rétine, d'autre part l'image de l'objet immobile se meut au contraire sur la rétine et tend par conséquent, surtout si l'attention s'en détourne fortement, à produire une sensation de mouvement.

On constate facilement, en chemin de fer, la tendance à voir immobile tout objet que Ion fixe ; ainsi, lorsqu'on re-

Fig. 59.

garde un objet extérieur, le train étant en marche, on le voil immobile, tandis que les objets situés en dor-À paraissent se mouvoir en sens inverse du train et les objets situés au delà dans le même sens. Lorsqu'un train dont nous n'apercevons pas les roues se met lentement en marche près du notre qui reste immobile, celui qui nous paraît immobile est d'ordinaire celui dontnous fixons quelque point.

On ne peut pourtant pas poser d'une façon absolue en principe que tout objet qu'on fixe tend à paraître immobile. 11 arrive aussi, au contraire, que c'est l'objet qu'on lixe qui paraît en mouvement, alors même qu'il est immobile on peut être considéré comme tel, tandis (pie l'objet en mouvement paraît immobile. Tel est souvent le cas pour la lune lorsqu'elle se trouve, lanuit, au milieu denuagesse mouvant rapidement. Il y a là un fait remarquable, puisque, si l'on lixe la lune par exemple, il ne se produit à son égard ni changements dans les sensations tactiles et musculaires des yeux, ni changements rétiniens, et que cependant on éprouve une sensation de mouvement.

Le, fait est d'ailleurs assez complexe. Ainsi, la lune, dans les conditions indiquées, peut paraître se mouvoir plus vite qu'une étoile ; son mouvement apparent est en outre, je

(1) Comparer Helmholtz, Physiol. Optik, 2e Aufl., i>. 711 es.

crois, plus rapide lorsqu'elle apparaît très brillante sur un peu de ciel pur que lorsqu'on ne l'aperçoit que confusément derrière les nuages. Le mouvement des nuages peut luimême être perçu, mais il paraît très lent; cela peut tenir en artie à leur grande étendue et à l'uniformité de leur couleur, orsqu'on n'en observe pas les bords, mais cela tient aussi à leur peu d'éclat; un petit nuage isolé, en effet, de même qu'une étoile, paraît se mouvoir plus lentement que la lune. Vue indirectement, la lune paraît immobile ou ne se mouvoir que très lentement.

J'ai étudié expérimentalement ce fait que parfois c'est l'objet que l'on fixe qui, bien qu'immobile, paraît se mouvoir, et j'ai recherché quelles sont les conditions qui déterminent l'attribution du mouvement, lorsqu'un objet se meut par rapport à un autre qui reste immobile, à l'un ou à l'autre des deux objets.

Je me suis servi d'abord de deux points lumineux identiques, •de 2mm de diamètre, placés à ilu,20 des yeux ; celui des deux qui se mouvait était mis en mouvement au moyen du chariot dont il a déjà été parlé et d'un appareil d'horlogerie. Les deux points étaient placés en ligne horizontale; leur distance, au départ, était de iem ; aucun autre objet n'était visible. Je fixais tantôt celui qui était immobile et tantôt celui qui était en mouvement ; au départ, j'éprouvais souvent un peu de difficulté à fixer exclusivement L'un, surtout l'immobile, à cause de la tendance des yeux à se tourner d'une façon réflexe vers un point, lorsqu'il se met en mouvement ; de là probablement le fait qu'alors je voyais en général les deux points se mouvoir. Mais, tant que le mouvement restait lent, il y avait tendance marquée, dès que le point en mouvement s'était un peu éloigné de son point de départ, à attribuer le mouvement exclusivement à celui des deux points que je fixais. Plus le mouvement est lent, tout en restant perceptible, plus se vérifie d'une façon complète le principe qu'un seul point paraît en mouvement, celui qu'on fixe. Si, pendant le cours d'une observation avec mouvement lent, on dirige alternativement le regard sur l'un puis sur l'autre point, celui qu'on cesse de fixer devient immobile et celui qu'on fixe prend le mouvement ; toutefois, il faut souvent attendre quelques instants avant de voir cesser le mouvement du point qu'on ne fixe plus et se manifester celui du point qu'on fixe. Lorsque je ne fixais, le mouvement étant lent (20' par seconde), ni l'un ni l'autre des deux points, et tâchais de regarder imaginairement entre les deux, c'est le point en mouvement qui me paraissait se mouvoir.

Lorsque le mouvement est assez rapide, le principe que le point fixé est celui qui paraît se mouvoir se vérifie encore si l'autre point est vu très indirectement, et d'autant mieux que la distance angulaire entre les points est plus grande ; cela tient à ce qu'à mesure que l'image d'un des points s'éloigne de la fovea, le mouvement paraît se ralentir. Dans la vision à peu près directe, on tend au contraire à voir immobile le point immobile et en mouvement celui qui réellement se meut. L'observation suivante a été faite avec points placés à 24cm seule-

ment des yeux et vitesse de 3° par seconde; elle donnera une idée nette des phénomènes que l'on constate lorsque le mouvement est assez rapide. Lorsque je fixe le point immobile, il prend généralement au départ un mouvement lent, qui devient ensuite à peine sensible ou môme douteux, puis qui redevient sensible lorsque le point en mouvement s'éloigne considérablement de la région correspondant à la vision directe ; même en essayant d'imaginer fortement l'immobilité du point immobile et le fixant bien de manière à accommoder très exactement, j'ai de la peine à le voir absolument immobile ; cela me réussit parfois cependant, même tout au départ. Lorsque je fixe le point en mouvement, c'est lui qui me paraît se mouvoir. Dans ces observations, je constate aussi que le point que je ne fixe pas présente, au départ, comme une série d'essais de mouvement qui n'aboutissent [tas.

Dans d'autres observations, j'ai remplacé l'un des points par un cercle lumineux de 4cra de diamètre. Dans d'autres .encore, j'ai employé deux points très inégalement brillants. Les résultats ont été essentiellement les mêmes que précédemment.

En somme, dans toutes ces expériences, le résultat est en général que, lorsque le mouvement est lent ou paraît tel, par exemple parce que l'un des points est vu très indirectement, on croit voir se mouvoir l'objet qu'on fixe. Il s'agit là peut-être d'un phénomène d'attention : on éprouve la sensation d'un mouvement et on attribue le mouvement à celui des deux objets sur lequel l'attention se porte. On peut appliquer cette explication au cas où la lune paraît se mouvoir parmi les nuages : en raison de son intensité lumineuse relative, c'est elle qui attire d'ordinaire l'attention et par conséquent qui paraît en mouvement.

100. Influence de i intensité et de la grandeur des objets sur la vitesse apparente. — Le degré d'intensité a peu d'influence sur la vitesse apparente. J'ai fait faire à plusieurs personnes des observations sur un disque noir portant i!\ rayons blancs, en éclairant plus ou moins ce disque, et je n'ai obtenu que des résultats confus concernant les différences de vitesses apparentes qui pouvaient se produire suivant que le disque était fortement ou faiblement éclairé. Avec ce même disque, le résultat le plus net auquel je sois arrivé, c'est qu'en ralentissant considérablement le mouvement, on finit par trouver une vitesse pour laquelle la rotation du disque est encore un peu perceptible si le disque est bien éclairé, tandis qu'elle cesse de l'être avec éclairage liés diminué.

Quant à l'influence de la grandeur des objets, il y a à distinguer selon qu'on fixe quelque point net de l'objet considéré ou qu'on en regarde vaguement l'ensemble. Si, par exemple, on i\xe un point net sur le bord d'un nuage très étendu, il ne

peut plus être question d'une influence de la grandeur de l'objet ; en réalité, on perçoit alors un petit objet. Si, au contraire, on regarde vaguement l'ensemble supposé uniforme du nuage, il y a deux raisons pour que le mouvement de cet objet soit mal perçu : d'une part le regard ne se fixe pas, il se produit des mouvements involontaires ou même volontaires des yeux qui empêchent la formation d'images nettes sur la rétine; d'autre part, le regard, bien que ne se fixant pas sur un point déterminé, se dirige cependant approximativement vers le centre de l'objet, et alors les parties nettes de cet objet, c'est-à-dire les bords, sont vues indirectement et leur mouvement en conséquence apparaît ralenti en comparaison de ce qu'il paraîtrait si on en fixait un point.

101. Tendance à voir immobiles les objets ordinairement immobiles. — Un grand nombre d'objets ne présentent jamais de mouvement : tels sont les rochers, les champs, les maisons. C'est ce qui explique la facilité avec laquelle se produisent des illusions comme celles qu'on éprouvait, en visitant, à l'Exposition universelle de 1900, à Paris, le maréorama. Les spectateurs se trouvaient sur une construction imitant un navire, et devant eux se déplaçaient, parallèlement aux bords du pseudo-navire, des tableaux représentant la mer, des paysages, des villes. Or, c'était le navire qui paraissait se mouvoir, tandis que la mer et les sites paraissaient rester immobiles. On pouvait, toutefois, ainsi que je l'ai constaté, voir aussi se mouvoir les tableaux : ainsi, en pénétrant sur le pont du navire, j'ai d'abord vu pendant un temps assez long se mouvoir les tableaux, tandis que le navire lui-même me semblait immobile; d'autre part, lorsque j'éprouvais ensuite régulièrement l'illusion que c'était le navire qui avançait, je pouvais encore, en fixant fermement quelque point du bord du navire, constater le mouvement des tableaux. L'illusion était du reste favorisée sans doute par le fait que des mouvements réels de roulis et de tangage étaient imprimés au navire.

102. Perception du mouvement dans la vision indirecte. — Exner a constaté que dans la vision indirecte un mouvement peut être perçu alors que l'espace parcouru par l'objet qui se meut est moindre que celui qui doit séparer deux points pour que ces points puissent être distingués l'un de l'autre (1). Des expériences assez étendues ont été faites sur le même sujet par Stern, qui a recherché aussi quel est l'espace minimum

11) Exner, Ueber das Sehen von Bewegunaen, Wien. Akad. Berichte, III, Bd. 70, 1875, p. 162.

que l'objet en mouvement doit parcourir dans la vision directe pour qu'une sensation de mouvement puisse se produire (1).

Stern s'est servi du dispositif suivant. A l'extrémité d'un corridor obscur, il a placé une grande plaque de verre dépoli fortement et à peu près uniformément éclairée par derrière ; une bande de papier noir verticale et de largeur variable était, lorsqu'il s'agissait de déterminer l'acuité visuelle pour le repos, tendue sur cette plaque de verre; pour déterminer l'acuité pour le mouvement, il disposait devant la même plaque de verre un écran de carton présentant une ouverture carrée de iocm de côté; cette ouverture brillante servait alors d'objet; l'expérimentateur faisait mouvoir alternativement cet écran dans un sens et dans l'autre, d'un butoir à un autre, en suivant le rythme du mouvement d'un pendule. Dans les expériences sur la vision directe, les images des objets étaient rapetissées par le moyeu d'un dispositif macroscopique.

Stern a constaté que, dans la vision directe. L'espace qui doit séparer deux objets immobiles pour qu'ils puissent être distingués l'un de l'autre et celui qu'un olDjet en mouvement doit parcourir pour qu'on puisse s'apercevoir qu'il se meut sont sensiblement égaux. Il n'en est pas de même dans la vision indirecte ; la distance angulaire entre l'objet vu indirectement el le point fixé étant de 200, et l'observateur se tenant à 6m,6o de l'objet, Stern a trouvé que le mouvement était perçn avec certitude lorsque le chemin parcouru était d'environ 5mm, tandis qu'un espace d'environ 20"11" était nécessaire entre deux objets dans les mêmes conditions pour qu'ils pussent être distingués avec la même certitude l'un de l'autre. Toutefois, celle différence en ire l'acuité périphérique pour les mouvements et l'acuité centrale in- se maintient que tant que les objets dont on se sert sont très lumineux ; si on l'ait décroître l'intensité, la différence entre l'acuité pour le mouvement el l'acuité pour le repos diminue ; avec intensité très faible, la première peut même devenir inférieure à la seconde. Stern explique ces faits par l'irradiation. Celle-ci diminue l'intervalle qui sépare deux objets, et elle le diminue d'autant plus que les objets sont plus brûlants : au contraire, elle n'a pas d'influence sur la perception «les mouvements; carie déplacement de l'image sur la rétine es! le même soit qu'il y ail on qu'il n'y ail pas irradiation.

Si on omet la différence qui peut exister entre l'acuité pour le mouvement et l'acuité pour le repos, il ressort d'ailleurs des déterminations de Stern que l'espacé parcouru nécessaire pour qu'une sensation de mouvement se constate avec certitude est plus grand pour la vision indirecte que pour la vision directe; tandis que dans le premier cas il était de 5""" environ, il ne dépassai! guère dans l'autre 1""".

J'ai constaté que la vitesse du mouvement nécessaire pour qu'une sensation de mouvement pût se produire était plus grande aussi dans la vision indirecte que dan- la \ ision directe.

(1) W. Stern, Dk Wahrnehmung von Bewegungen vermittelst des Auges, 1894, p. 23 et suiv.

Le dispositif dont je me suis servi pour déterminer cette vitesse est celui qui a été décrit au paragraphe 91 (p. 180). J'ai employé ici tantôt 2 points lumineux," tantôt 3 ; ces points avaient 2mm de diamètre et la même intensité. De ces points, que j'appellerai A, B et G (fig. 60), deux étaient fixes, savoir A et B; C, au contraire, se mouvait en s'éloignant vers la droite ; au départ, C était à icm de B et B à im de nies yeux. En tirant sur une licelle, je soulevais, sans avoir besoin de quitter ma position d'observateur, le frein du mécanisme d'horlogerie, et le point C se mettait aussitôt en marche ; la vitesse se régularisait très rapidement. J'ai toujours observé avec les deux yeux. Les trois points étaient à la hauteur de mes yeux ; le point C, au départ, était en face de moi.

Dans une première série d'expériences, je me suis servi des points B et C, et je fixais B. La distance angulaire entre les deux points était de 34'. J'ai trouvé alors, pour la vitssseminima nécessaire, les mêmes chiffres que ceux qui ont été cités au § 93 ; je commençais donc à percevoir un mouvement lorsque le point C se déplaçait avec une vitesse d'environ 1' par seconde. C'était d'ailleurs généralement le point B, c'est-à-dire le point que je fixais et qui était immobile, qui me paraissait se mouvoir, et se mouvoir vers • • • la gauche. A B C

J'ai fait ensuite trois autres séries de déterminations. Dans l'une, la distance lg °"

entre le point A, que je fixais, et le point

C a été de 5° ; dans une autre, elle a été de io°; et enfin, dans la troisième, elle a été de 200. La raison pour laquelle j'ai employé parfois dans ces séries troispoints au lieu de deux seulement a été que j'espérais obtenir de meilleurs résultats en plaçant près du point C un point fixe par rapport auquel le mouvement du point C put être perçu ; mais, en fait, les résultats ont été les mêmes soit que je me servisse ainsi du point B ou que ce point fût supprimé. Dans la troisième série d'ailleurs, j'ai supprimé généralement ce point, qui me paraissait alors entraver plutôt que faciliter l'observation. Sauf très rares exceptions, et encore estil possible que la fixation ait été alors inexacte, c'était le point que je fixais, c'est-à-dire le point A, qui me paraissait se mouvoir en sens contraire du mouvement réel du point C. Dans de telles observations, il importe de bien fixer le point A; pour cela, il est utile de concentrer fortement son attention sur ce point, comme si on voulait en constater avec exactitude la forme ou les mouvements autocinétiques.

Les points A et C étant à 5° l'un de l'autre, j'ai constaté que le mouvement commençait à devenir perceptible lorsque la vitesse était de 2' 1/2 environ par seconde ; mais il ne restait perceptible alors que pendant un temps très court ; pour que la perceptibilité durât quelques secondes, il fallait que la vitesse tut de 3' à 4'.

Les points A et C étant distants de io°, j'ai trouvé que le mouvement commençait à devenir perceptible lorsque le point C se déplaçait avec une vitesse d'environ 14' par seconde ; pour cette distance, la sensibilité rétinienne est donc à peu près la même, à l'égard du mouvement, que la sensibilité tactile des yeux, et elle est.

environ quinze fois moindre que celle de la région centrale de la rétine. Quand le mouvement commençait à devenir perceptible, je constatais d'ordinaire non seulement un peu de mouvement du point A vers la gauche, mais en outre un mouvement, parfois plus marqué que le précédent, du même point vers le haut ; il en a été souvent de même, d'ailleurs, dans les autres séries.

Avec distance de 200, l'observation m'a paru, au début, assez difficile, à cause d'une forte tendance à détourner les yeux du point A. J'ai constaté finalement que le mouvement devenait perceptible lorsque le point C parcourait icm environ, c'est-àdire 34', par seconde. En somme, la vitesse nécessaire, pour la distance de 200, était le double environ de celle qu'il fallait employer pour la distance de io°.

La vitesse apparente du mouvement, lorsqu'il est incontestablement perceptible, est moindre dans la vision indirecte que dans la vision directe. Je percevais aisément la différence en me servant des trois points, en plaçant A à 1 o° de C et en fixant alternativement, pendant que C se mouvait, A et B. J'ai constaté aussi que, quand le mouvement est assez nettement perceptible si on fixe B et l'est à peine si on fixe A, G peut paraître se mouvoir régulièrement si on fixe B, et par saccades si on fixe A.

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