CHAPITRE VIII
1 03. Points correspondants. — Les points correspondants ou identiques des deux rétines ont cette propriété que leur excitation simultanée produit la sensation d'un seul point ; toutefois, la propriété précédente ne suffît pas à caractériser ces points ; en elfet, on peut avec les deux yeux voir simple un point de l'espace alors que les images de ce point se font sur des points des deux rétines qui, d'après la conception généralement admise de la correspondance, ne sont pas des points correspondants ; il faut ajouter que les points de l'espace dont les images se font sur des points correspondants des rétines apparaissent pour chaque œil dans la même position par rapport au point de fixation : ainsi, une étoile située à droite d'une autre que l'on fixe, et dont les images se font dans les deux yeux sur des points correspondants, présente la même position apparente par rapport à l'étoile fixée pour chacun des yeux. Les centres des rétines sont rangés euxmêmes parmi les points correspondants. Aux points correspondants s'opposent les points disparates. Lorsque le défaut de correspondance ou la disparation dépasse une certaine limite, la vision simple avec les deux yeux devient impossible et les objets sont vus ou du moins peuvent être vus doubles. D'ailleurs, si un point extérieur peut, dans certaines conditions, être vu double, inversement, deux points extérieurs pourront paraître n'en former qu'un : il suffira pour cela que, par un artifice quelconque, on fasse regarder l'un des points par un œil et l'autre point par l'autre œil et que les impressions tombent, dans chaque œil, sur des points correspondants.
L'ensemble des points de l'espace dont les images se font au même moment sur des points correspondants des rétines constitue Yhoroptère.
104. Images doubles. — On constate qu'un point peut être vu double en fixant un autre point qui soit plus éloigné ou plus rapproché que le premier. Un fil vertical tendu sur une fenêtre paraît double quand on regarde soit au delà, soit endeçà de la fenêtre, dans la direction du fil. Si on considère une ligne droite placée dans le plan médian de la tête et disposée de telle manière que Tune de ses extrémités soit plus rapprochée que l'autre de l'observateur, cette ligne, lorsqu'on en fixera le milieu, paraîtra former un X ; si l'on fixe l'extrémité la plus rapprochée, elle formera simplement un V, et, si l'on fixe l'extrémité la plus éloignée, elle formera la même lettre renversée (a). On facilite' la perception des images doubles en plaçant devant l'un des yeux un verre de couleur, un verre rouge par exemple, ou en se servant de lunettes dont les verres soient de couleurs différentes.
On peut appeler demi-images les deux images qui forment chaque image double.
Ces demi-images apparaissent à droite et à gauche l'une de l'autre lorsque les deux yeux se trouvent sur une horizontale. Si l'on inclinait la tête de 90°, elles apparaîtraient alors l'une au-dessus de l'autre. Si on l'inclinait de moins de 900, elles prendraient l'une par rapport à l'autre des positions intermédiaires entre les précédentes. Ainsi, qu'on tienne horizontalement une épingle, et qu'on fixe, dans la direction de cet objet, un point situé au delà, en inclinant légèrement la tète à droite, on verra deux images superposées de l'épingle et l'image inférieure dëpasseraà droite l'image supérieure.
Si on peut voir doubles des objets simples, inversement, on peut combiner deux images formées au même moment dans le- deux veux pardeux objets semblables et obtenir ainsi l'apparence d'un seul objet. On se sert quelquefois dans ce but d'instruments auxquels on a donné le nom de haploscopes. LId stéréoscope constitue en même temps un haploscope. une disposition haploscôpiquetrès simple consiste ;'i interposer un écran entre deux figures identiques, ou encore à regarder chacune des figures à travers un tube placé devant chacun des yeux, de sorte que chaque œil ne voie qu'une seule dedeux figures, et à donner aux yeux la convergence qui convient pour que les deux images se fassent sur des régions correspondantes des rétines : alors elles se combinent en une seule, et on croit n'apercevoir qu'un seul objet.
On peut même supprimer tout écran et obtenir encore des images simples par la combinaison de deux images. Ainsi, <m fixant un point imaginaire ou, mieux encore, un point ré< L,
par exemple la pointe d'un crayon placée en avant de la figure ci-dessous, et en rapprochant ou éloignant progressivement le crayon, on finira par trouver une position de cette pointe pour laquelle les quatre images qu'on aura probablement constatées d'abord se réduiront à trois ; alors deuxdes quatre images précédentes, l'une se rapportant au cercle de droite et l'autre au cercle de gauche, se seront combinées. On pourra constater en outre que le cercle résultant paraît plus rapproché et plus petit que les deux autres. On pourra réussir également à ne voir que trois images en regardant imaginairement au delà de la figure ; mais dans ce cas l'image résultante paraîtra probablement plus éloignée et plus grande que les deux autres.
Il est utile de pouvoir réaliser, sans l'aide d'aucun instrument, les combinaisons précédentes de figures, c'est-à-dire de pouvoir à volonté faire converger les yeux soit en deçà, soit au delà des figures que l'on veut étudier. On pourra s'exercer à acquérir cette faculté en se donnant d'abord un point de fixation réel, par exemple la pointe d'un crayon placée en deçà des figures. Pour pouvoir s'exercer de la même manière à faire converger les
yeux au delà des figures, il sera avantageux d'employer des figures dessinées ou collées sur verre; ainsi, après avoir collé deux pains à cacheter sur une vitre, ou encore après avoir disposé devant la vitre deux fils tendus par des poids, on pourra s'exercer à fusionner ces paires d'objets et se rendre ainsi maître peu à peu de ses mouvements de convergence.
Lorsqu'on regarde en deçà d'un point et qu'il apparaît en image double, on constate, en fermant un œil et en observant laquelle des deux images disparaît, que l'image qui est vue à droite de l'autre appartient à l'œil droit et celle qui est vue à gauche à l'œil gauche ; dans ce cas, les images sont directes. Au contraire, quand on fixe un point plus éloigné que celui qu'il s'agit de voir double, l'image qui apparaît à droite appartient à l'œil gauche, et celle qui apparaît à gauche à l'œil droit; les deux images sont alors croisées. Les deux points sont supposés placés l'un et l'autre dans le plan médian de la tête; dans ce cas, les images doubles apparaissent de part et d'autre du point qu'on fixe. Mais on peut aussi, en plaçant par exemple le point qu'il s'agit de voir double à droite du point fixé, faire en sorte que les images doubles apparaissent l'une et l'autre du même côté par rapport au point fixé; dans ce cas, on pourra constater, en rapprochant
ou éloignant de l'observateur le point qui n'est pas fixé, que les images doubles disparaissent pour une position déterminée de ce point, qu'elles sont directes lorsque le point se trouve en deçà de cette position et croisées lorsqu'il se trouve au delà. Au moment où elles disparaissent, le point se trouve dans l'horoptère (1).
D'ordinaire on ne s'aperçoit pas que certains objets soient vus doubles. Ce fait s'explique par diverses raisons. D'une part, nous savons par expérience que les objets sont simples, et, du moment que nous les reconnaissons, nous sommes portés, de quelque façon qu'ils agissent sur nos rétines, à les voir simples. D'autre part, les images doubles apparaissent en général dans des parties du champ visuel qui ne sont vues qu'indirectement, et en conséquence elles sollicitent peu l'attention, ou bien, si elles la sollicitent, le regard se tourne aussitôt vers les objets qui les produisent et qui cessent alors d'être vus doubles; en outre, si on fixe longtemps un objet, les images doubles des autres objets cessent d'être perçues en raison de la rapidité avec laquelle se fatiguent les régions périphériques de la rétine. Il faut tenir compte aussi du fait que les images doubles, images pour lesquelles l'œil n'est pas accommodé et qui sont par conséquent confuses, tombent fréquemment sur des images pour lesquelles il y a accommodation exacte : ainsi, les images doubles d'un crayon qu'on tient devant une page qu'on lit tombent sur les caractères nettement perçus de cette page; il y a alors antagonisme au profit des images nettes de ces caractères. D'une manière générale, une des deux images peut disparaître momentanément, par suite d'antagonisme, tandis que l'autre persiste. On peut encore remarquer que nous n'avons aucun intérèl à percevoir les images doubles comme doubles, et qu'elles n'ont d'importance que pour la localisation suivant la profondeur.
105. Est-il possible de voir double avec des points correspondants ? — Wheatstone a proposé une expérience qui, d'après lui, prouverait qu'on peut voir double avec des points correspondants des rétines. Cette expérience est la suivante. On présente à l'un des yeux, dans un stéréoscope, une ligne verticale épaisse (fig. 62), et à l'autre une ligne oblique de même épaisseur coupée par une deuxième ligne verticale fine ;les deux lignes épaisses, d'après Wheatstone, fusionnent, par conséquent les deux lignes verticales, quoique impresnant des points correspondants des rétines, ne fusionnent pas (2).
(1) Il faut tenir compte, toutefois, de la réserve mentionnée à la lin du § 106, p. 217.
(2) Wheatstone, Contributions to tke Physiologij of Vision, Philos. Trans., i838, p. 384.
Cette expérience a été vivement discutée. Mais Hering a définitivement prouvé que l'assertion de Wheatstone est inexacte, et qu'en réalité on ne voit pas double, dans cette expérience, avec des points correspondants des rétines. Si, comme il l'a montré, on prend les précautions requises pour que les images de la ligne fine vue par un œil et de la ligne
épaisse vue par l'autre œil tombent réellement sur des points correspondants, ce dont on s'assurera en constatant que, pendant qu'on les rapprochera peu à peu par une modification progressive de la convergence, elles ne cesseront pas de paraître parrallèles, ce seront les lignes verticales qui fusionneront dans l'image finale et non pas les deux lignes épaissesr
Fig. 63.
et, si les lignes épaisses fusionnent, c'est qu'en réalité elles impressionneront des points correspondants (1).
Helmholtz maintient cependant qu'on doit admettre la possibilité de voir double avec des points correspondants. Il a modifié un peu l'expérience de Wheatstone, en employant deux lignes fines et deux lignes épaisses (fig. 63) disposées
(1) Hering, Beitrage zur Physiologie, II, p. 81 ss.
de manière que chaque ligne épaisse et chaque ligne fine impressionnent des points correspondants; cette disposition, d'après lui, rend l'effet plus certain. Il a constaté alors que les deux lignes épaisses fusionnaient, et qu'il en était de même des deux lignes fines. J'ai répété cette expérience en vérifiant avec soin la correspondance des lignes épaisses et des lignes fines, et j'ai, au contraire, toujours constaté que la ligne épaisse d'un côté fusionnait avec la ligne fine de l'autre.
Helmholtz invoque encore une raison logique. Il suppose deux surfaces VR et V'R' (fig. 64) formant des images stéréoscopiques et dans lesquelles les moitiés V et V soient colorées en vert et les moitiés R et R' en rouge ; il suppose
Fig. 64.
en outre que, dans un stéréoscope, ces deux surfaces donnent l'image d'un plan oblique et qu' ab fusionne avec cd, bien que les images de ces deux lignes ne se fassent pas sur des points exactement correspondants. Soient maintenant deux points h et i qui, au contraire, se trouvent sur deux lignes qui, passant par les points /"et g, seraient en outre exactement correspondantes ; ces points, quil faut supposer ne se distinguant en rien du fond, seront eux-mêmes exactement correspondants. Or, d'après Helmholtz, lorsqu'on fixera le point f-g et que les lignes ab et cd seront fusionnées et produiront l'apparence d'une seule ligne divisant le plan en deux moitiés, l'une verte et l'autre rouge, les points h et i, dont l'un sera dans le vert et l'autre dans le rouge, devront logiquement n'être pas fusionnés (i).
A ce raisonnement on peut faire les objections suivantes : il est douteux, d'après ce quia été dit précédemment, qu'on
(i) Helmholtz, Physiol. Oplik, i* Aufl., p. 885 ss.
puisse fusionner, en fixant fermement le point f-g, les lignes ab et ce/, si, conformément à l'hypothèse, elles ne sont pas correspondantes ; d'autre part, les points h et i sont de simples fictions, puisqu'il faut admettre qu'ils ne se distinguent pas du fond; par conséquent, n'existant pas, ils ne peuvent pas être vus doubles ; si l'on avait affaire à des points réels, ils fusionneraient, ainsi que l'indique lui-même Helmholtz, et ils donneraient l'image d'un point situé derrière la ligne ab-cd.
106. Peut-on voir simple avec des points non correspondants ? — Les arguments qu'on peut invoquer en faveur de la doctrine qu'il serait possible, dans certains cas, de voir simple avec des points disparates des deux rétines sont de
Fig. 65.
trois sortes : les uns se tirent d'expériences directes faites sur la fusion d impressions produites sur des points disparates, d'autres des conditions de la perception binoculaire de la profondeur, d'autres enfin de faits que l'on constaterait chez certains strabiques.
Des expériences directes telles que les suivantes ont été invoquées par Wheatstone, Panum, Wundt et d'autres (i) pour prouver qu'il peut y avoir fusion d'impressions tombant sur des points disparates. Deux carrés ou deux cercles de grandeurs sensiblement différentes, présentés l'un à un œil et l'autre à l'autre, peuvent, dit Wheatstone, fusionner. D'après Panum, si les deux yeux perçoivent séparément deux cercles d'égal diamètre, à l'intérieur desquels s'en trouvent deux autres dont les rayons diffèrent de imm à 2nim, comme dans la figure 65, on voit dans l'image résultante
h Wheatstone, Contributions to the Physiology of Vision, Philos. Trans., i838, p. 385. Panum, Physiologische Untersuchungen liber das Se/ien mit zwei Augen, i858, p. 55 ss. Wundt, Physiol. Psychol., 4e Aufl., p. 192 ss.
simplement deux cercles, et point d'images doubles. Si, ajoute Panum, on complique encore davantage les objets, comme dans la figure 66, où le premier et le troisième cercle de chacune des moitiés de la figure sont égaux, tandis qu'à droite le second cercle (en comptant de dehors en dedans) est un peu plus petit et le quatrième un peu plus grand qu'à gauche, on voit dans l'image binoculaire simplement quatre cercles, sans trace d'images doubles.
En répétant avec soin les expériences précédentes, je n'ai pas obtenu les résultats indiqués. Si je marque un point au centre des cercles et si je fixe attentivement ce point afin d'empêcher les mouvements des yeux, je constate que les cercles qui ont des diamètres différents ne fusionnent nullement; ou bien je les vois doubles, ou bien si, dans une
Fig. 66.
région déterminée, je les vois en apparence simples, c'est que l'un des cercles est devenu dans cette région, pendant un moment, invisible, par suite d'antagonisme des deux champs visuels, et il me suffit d'attendre quelques instants pour voir apparaître l'image momentanément disparue. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire qu'un point soit marqué au centre des cercles pour que je puisse constater qu'il n'y a pas fusion. Si j'observe attentivement quelque point de la partie la plus élevée ou de la partie la plus basse du cercle extérieur de la figure 65, je vois nettement double le cercle intérieur. Pour constater qu'en réalité il y a dédoublement dans ces expériences, il est important de se servir de cercles de petit diamètre, qui puissent, lorsqu'on en fixe par exemple le centre. être vus assez nettement. Lorsque les objets ne sont vus que très indirectement, il se passe ici ce qui se passe pour ['acuité visuelle monoculaire, c'est-à-dire que les images doubles ne peuvent plus être distinguées, à moins qu'elles ne se fassent, sur les deux rétines, dans des régions très différentes.
L'argument tiré des conditions de la perception binoculaire de la profondeur n'est pas non plus probant. Si on place dans un stéréoscope une figure semblable à la figure 67, il semblera au premier abord qu'effectivement on ne voit que deux lignes, dont l'une, la plus épaisse, apparaît plus éloignée que l'autre. Mais, qu'on s'applique à fixer exactement quelque point de l'autre ligne, et que, pour faciliter la fixation, on marque, dans les deux moitiés de *la figure, à la même hauteur, un point sur cette ligne, on constatera qu'on voit la ligne épaisse double ou que, si on ne la voit pas double en certains points, c'est par suite d'antagonisme des deux champs visuels.
En somme, il n'y a donc pas, dans ces expériences, sauf une réserve qui sera mentionnée à la fin de ce paragraphe, fusion d'impressions tombant sur des points disparates. Si quelque fusion réelle se constate, c'est qu'alors les parties des figures qui fusionnent impressionnent des points réellement correspondants ; cette fusion ne se produit, du reste, à lg 7
un moment donné,
lorsqu'on se sert par exemple de deux cercles de diamètre différent, que pour une partie des cercles ; tout le reste, si l'on observe attentivement, est, au même moment, vu double, ou se trouve en état d'antagonisme. Quant à la fusion apparente que l'on observe, elle s'explique par les raisons générales qui ont été exposées au paragraphe 104. La différence que l'on a constatée entre la facilité avec laquelle paraissent fusionner des dessins comme ceux de la figure 67, composée de lignes verticales, et la difficulté, au contraire, avec laquelle on obtient la fusion de deux paires de lignes semblables placées l'une à côté de l'autre horizontalement (1) s'explique par le fait que nous n'avons pas l'habitude de tourner nos deux yeux en sens opposé verticalement ; au contraire, nous avons une très grande habitude de le faire, grâce aux mouvements de convergence, dans une direction horizontale ; par conséquent, quand nous regardons dans un stéréoscope la figure 67, nos yeux, changeant très facilement de convergence, réalisent ra-
(1) On trouvera sur ce point des chiffres dans Volkmann, Graefes Archiv, i85g, Bd. 5 (2) (cité et résumé par Helmholtz, Physiol. Optik 2« Aufl., pp. 883-885).
pidement la fusion successive des lignes considérées deux à deux, ce qui nous fait croire que nous voyons simples au même instant les deux lignes dans l'image binoculaire.
J'ai fait quelques expériences pour me rendre compte de la différence de position qui doit exister d'un œil à l'autre entredeux images pour qu'on puisse reconnaître la présence de doubles images. Une aiguille fixe était placée horizontalement à 2"1 de mes yeux et portait en son milieu un petit cercle de carton pour fixer le regard ; une seconde aiguille de même épaisseur (omm,7), placée verticalement, se mouvait au delà de la première en formant une croix avec elle. Je déplaçais moimême, par le moyen d'une ficelle passant sur la poulie d'un chariot, l'aiguille mobile, et j'observais tantôt pendant le déplacement même de l'aiguille, tantôt après l'avoir arrêtée. L'observation était très fatigante à cause de la difficulté de maintenir la fixation. J'ai constaté, dans ces conditions, que je pouvais distinguer, quoique avec' peine et par instants seulenient, les images doubles de l'épingle verticale quand elle était à |3 ou 4<m plus loin que l'autre ; j'ai, dans une observation, constaté sûrement le dédoublement pour une distance de 3cm ; pour une distance de 2cm, je n'ai obtenu que des résultais douteux; il m'a semblé pourtant, à certains moments, percevoir confusément deux images. Si je prends pour base le chiffre de 3"", la différence de position entre les demi-images de l'aiguille verticale est alors de îoo". Ce chiffre s'accorde assez bien, surtout si l'on tient compte de la difficulté qu'il y a dans ces observations à main tenirla convergence fixe, avec ceux qui ont été trouvés pour l'acuité monoculaire.
Enfin, on a invoqué, pour établir la possibilité de la vision simple avec des points disparates, des faits qui auraient été constatés chez certains strabiques. Chez les strabiques dont les deux yeux ont à peu près la même acuité, le strabisme, dit Helmhollz, est alternant, c'est-à-dire que le malade se sert pour fixer tantôt d'un œil et tantôt de l'autre: or, dans le plus grand nombre des cas de ce genre, les deux points <l<^ rétines avec lesquels le strabique fixe ne sont plus des points correspondants, et le point qui, dans un œil, correspond au centra de la fovea de l'autre se trouve, suivant le sens «lu strabisme, plus ou moins en dedans ou en dehors par rapport à la fovea. Le strabique voit néanmoins binoculairement el voit simple avec les deux yeux, comme on peut s'en assurer au moyen d'un prisme placé devant l'un des yeux et qui l'ait apparaître soit l'une au-dessus de l'autre, soit l'une à côté de l'autre deux images. Il se produit même des images doubles, lorsque le prisme est placé de manière que les deux images d'un même objet se fassent sur les centres des rétines; et, lorsque les malades sont encore capables, par un effort desmusclesdes yeux, de placer les deux lignes visuelles en parallélisme, c'est-à-dire
dans une position où ils devraientvoir simples des objets éloignés, ils voient également ces objets doubles (1).
Javal a étudié d'une manière approfondie ces cas anormaux de vision en apparence simple avec des points disparates, ou de vision double avec des points correspondants, et il ressort de ce qu'il a constaté que les faits tels que ceux que cite Helmholtz ont été probablement mal observés. Les strabiquesqui, en apparence, voient simple avec des points non correspondants des deux rétines neutralisent en fait l'une des deux images qu'ils perçoivent au même moment, comme le fait le micrographe qui observe dans un microscope les deux yeux ouverts ; et, quant à la vision double qui paraît se produire dans certains cas, lorsque les impressions tombent sur des points correspondants, une observation attentive de la part des malades eux-mêmes leur prouve qu'ils ne voient pas alors en réalité les deux images simultanément, qu'il se produit simplement une alternance rapide de l'attention, qui se dirige à un moment sur l'une des images et à un autre moment sur l'autre. « A un strabique alternant, fait remarquer Javal, qui suppose, en outre, qu'il s'agit de strabisme convergent, je commande de lever les mains à la hauteur des yeux et de les regarder alternativement. Il n'hésite pas à se servir de son œil droit pour regarder sa main gauche et de son œil gauchepour regarder sa main droite. Après quelques tâtonnements, j'arrive à régler la distance de ses mains, de telle sorte que l'alternance de ses regards se produise sans aucun mouvement perceptible de ses yeux. Une personne saine qui, mise à la place occupée par notre strabique, se mettrait à converger précisément autant que lui, verrait se superposer en un mélange confus deux images, l'une de sa main droite et l'autre de sa main gauche; pour notre strabique, rien d'analogue n'a lieu : il est habitué à tenir compte de son strabisme, et il apprécie assez exactement la position de ses deux mains, en vision directe et en vision indirecte.
D'accord avec le raisonnement, les auto-observations faites pardes sujets intelligents nous enseignent que, dans l'expérience qui précède, les deux mains ne sont jamais regardées simultanément. Le sujet se livre, sans aucun mouvement appréciable des yeux, à des alternatives d'attention extrêmement fréquentes... » (2).
En somme, même chez le strabique alternant, la vision est essentiellement monoculaire. D'ailleurs, bien que, chez ce ^enre de strabiques, chaque œil fonctionne pour lui-même, il se produit nécessairement des équivalences entre les perceptions des deux yeux, comme il s'en produit chez l'homme
1) Helmholtz, Plujsiol. Optik, 2e Aufl., p. 845. (2) Javal, idanuel théorique et pratique du strabisme, 1896, p. 277.
normal entre celles des mains, par exemple, et celles des yeux; c'est ainsi que l'un des yeux, considéré dans le cas où il ne voit les objets qu'indirectement, s'habitue néanmoins à les voir alors dans la même position que l'autre œil ; cette habitude peut en outre persister après la disparition du strabisme, et coexister pendant quelque temps avec la nouvelle localisation en voie de se développer; de là ce fait que certains strabiques accusent parfois trois images du même objet, l'un des yeux en voyant deux dont l'une se rattache à l'ancien système de localisations et l'autre au nouveau. Supposons, dit à ce sujet Javal, que, par une opération pratiquée sur l'œil droit d'un malade atteint de strabisme convergent, on corrige la moitié du strabisme du malade. « Quand, avec son œil gauche, il regarde sa main droite, située fortementàsa droite, son autre œilregarde droit devant luiet il est tout naturel qu'en vision indirecte cet œil voie la main droite moins loin à sa droite, c'est-à-dire plus à sa gauche qu'avant l'opération. Or, avant l'opération, quand l'œil gauche fixait, l'œil droit voyait la main droite à sa vraie place ; on conçoit donc que, malgré un reste de convergence, l'opération fait apparaître des images croisées : voilà le phénomène de la fausse projection. Si à ce moment nous commandons au sujet de regarder «celle des images de sa main droite qui est à gauche, il faut qu'il fasse un mouvement des yeux vers la droite ; le raisonnement doit donc lui faire paraître l'image perçue par l'œil droit plus à droite que celle vue par l'œil gauche...
« On conçoit qu'en répétant cettealternance du regard assez souvent, notre strabique arrive, plus ou moins vite, à voir les doubles images en projection correcte ; on conçoit même qu'à un certain moment les deux appréciations puissent coexister par l'application simultanée de deux raisonnements contradictoires : ceci conduit à l'explication de la vision triple (1). »
D'après ce qui précède, on doit donc conclure que les points des deux rétines qui chez l'homme adulte normal sont disparates ne deviennent jamais correspondants chez le strabique ni inversement. Deux points qui chez l'homme normal sont disparates peuvent, chez certains strabiques, produire la même localisation, de même qu'un objet peut paraître occuper la même position dans l'espace pour la main et pour les yeux; mais il n'y a pas pour cela fusion des images que fournissent ces points; chaque œil fonctionne à part, et, quand l'attention se dirige sur l'image d'un objet fournie par l'un des yeux, l'image qui se forme du même objet dans l'autre œil est neutralisée et passe inaperçue. La conclusion précédente est évidemment favorable à la doctrine
(i) Javal, Manuel théorique el pratique du strabisme, p. 278.
d'après laquelle la correspondance des deux rétines, telle qu'on l1observe chez l'adulte, serait, dans une grande mesure, innée. Il faut toutefois remarquer que généralement les strabiques ne naissent pas tels ; habituellement, le strabisme est postérieur à l'âge de 3 ans (Javal) ; il est possible, par conséquent, que pendant les premières années de leur vie, les strabiques aient pu fortifier chez eux la tendance naturelle à voir simple avec les points correspondants des deux yeux.
Quant à la question générale posée, de savoir s'il peut y avoir vision simple avec des points disparates, on doit, d'après la discussion qui précède, y répondre négativement. Il convient, toutefois, de faire une dernière remarque : c'est que les points disparates ne donnent pas nécessairement, comme on pourrait être porté à le conclure de certaines expériences citées dans ce paragraphe, des images doubles. De môme qu'il faut distinguer entre l'acuité monoculaire et la perception rétinienne monoculaires de différences de position, qui est beaucoup plus délicate, de même il faut distinguer entre les images doubles et la perception rétinienne de la profondeur qui, comme on le verra au prochain chapitre, présente exactement la même délicatesse que la perception rétinienne monoculaire de différences de position. Les points disparates donnent des images doubles lorsque la disparation devient environ égale au chiffre qui exprime l'acuité monoculaire; lorsqu'elle tombe au-dessous de ce chiffre, il y a fusion des deux images, et les points disparates ne donnent plus que des sensations de profondeur ; enfin ces sensations de profondeur elles-mêmes disparaissent, lorsque la disparation devient égale ou inférieure à la différence de position qui cesse, pour un seul œil, de pouvoir être perçue. Si donc on refait l'expérience indiquée page 211, et dans laquelle chaque œil voit deux cercles, et si les cercles intérieurs présentent d'abord une différence de diamètre de 2mm, on constatera facilement, comme il a été dit, une image double du cercle intérieur ; si ensuite on se sert de figures dans lesquelles la différence de diamètre entre les deux mêmes cercles aille décroissant, les images doubles deviendront de plus en plus difficiles à percevoir, et cesseront même, à un moment déterminé, de pouvoir être perçues, mais il pourra subsister des différences de profondeur, et, si le cercle vu par l'œil droit a un diamètre moindre que le cercle vu par l'œil gauche, on pourra, en fixant un point de la partie droite par exemple du cercle, constater que cette partie paraît moins éloignée que la partie gauche, et que le cercle intérieur ne paraît pas situé dans le plan du cercle extérieur.
107. Détermination des lignes et des points correspondants. — Lorsqu'on s'est proposé de déterminer la position des
points correspondants, on a opéré avec une position unique des yeux, savoir celle pour laquelle le regard est dirigé horizontalement, et les lignes visuelles sont parallèles. Il est important, quand on fait cette détermination, qu'il y ait accommodation exacte pour les points extérieurs considérés, afin que les images de ces points sur les rétines aient la plus petite dimension possible. Si les objets sont à peu de distance des yeux, on peut rendre l'accommodation parfaite au moyen de verres appropriés; il vaudrait mieux, pourtant, éviter l'emploi de verres, à cause des déformations qu'ils risquent de faire subir aux images des objets, et se placer, en conséquence, à une distance assez grande des objets.
Les centres des rétines, c'est-à-dire les points qui sont impressionnés quand nous fixons un point extérieur, sont considérés comme des points correspondants. Ceci posé, les déterminations qui ont été faites ont permis d'établir que les points des deux rétines situés à la même distance de ces centres et sur la même direction apparente sont également des points correspondants.
Pour déterminer les directions réelles qui paraissent être les mêmes pour les deux yeux, on s'est servi de diverses méthodes (1). Concernant les verticales apparentes, Helmholtz dit avoir obtenu les résultats les plus sûrs et les pins concordants par la méthode suivante. Sur un tableau vertical en bois on tend une feuille de papier noir et sur cette feuille on iixe cote à côted'abord une bande de papier rouge large de 3""" et limitée par deux bordsdroitsparallèles, et ensuite un fil bleu. On donne aux deux une direction à peu près verticale, en les faisant diverger un peu par en hautr et on les place à une distance telle l'un de l'autre que leur écartement, à la hauteur des yeux de l'observateur, soil égal à celui des yeux. On fixe la bande de papier par ses deux extrémités et le fil par son extrémité supérieure; son extrémité inférieure est tendue par un poids léger. On regarde le (il et la bande avec lignes visuelles parallèles, de manière que le lil bleu apparaisse au milieu de la bande rouge, et on déplace le fil avec une épingle jusqu'à ce qu'il paraisse sur toute sa longueur occuper exactement le milieu de la bande. On enfonce alors l'aiguille. En mesurant ensuite la distance qui sépare le (il de la bande à ses deux extrémités et la distance verticale des points considérés, on détermine facilement l'angle que font leurs directions (2).
Une méthode analogue à la précédente et plus simple encore est la suivante. On tend deux fils verticaux aveede légers poids devantune fenêtre, aune distance l'un de l'autre un peu plus grande que la distance interoculaire, et on fixe, dans la direction de ces fils, un point très éloigné ; il se produit alors quatre images, dont
(1) Pour la description de ces méthodes, voir : Aubert, Phgsiol. Optik, \). 6o5 ss. : Hering, Herinaïuis llandbuch der Physiologie, Bd. III, 1, p. 355
(2) Helmholtz, Plujsiol. Optik, i* Aufl., p. 85i.
deux sont très voisines; on compare aisément la direction apparente de ces deux dernières images, et, en agissant sur l'un des fils, on peul amener les deux images à paraître parallèles.
Dans Viaoscope de Donders, il s'agit encore de disposer, de manière que leurs images paraissent parallèles pour les deux yeux, deux ou plusieurs fils. L'instrument (fig. 68) comprend un cadre fixe ABCD, auquel est fixé un fil métallique vertical F, et un cadre mobile abcd, auquel sont fixés plusieurs autres fils ou un seul II s'agit, en agissant sur le cadre mobile, d'amener les images des fils à paraître parallèles. On lit sur le vernier V l'angle que forment alors les fils (1)
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Fis. 68.
Volkmann, à qui Ton doit des recherches très étendues sur la position des méridiens correspondants, s'est servi de la méthode suivante (2). Sur un mur vertical il a placé deux disques pouvant tourner autour de leurs centres, à une distance telle l'un de l'autre que les centres se trouvassent sur les axes optiques des yeux, les lignes visuelles étant horizontales et parallèles. Sur chaque disque était tracée une fine ligne droite, passant par le centre du disque, et par conséquent changeant de position lors-
(1) La description qui précède est empruntée à Aubert, Physiol, Optik, p. 65o ; Donders a lui-même décrit l'instrument dans Onderzoekingen in net Phvsiologisch Laboratorium der Utrechtsche Hoogeschool, 1875, Derde Reeks III, 2, p. 45.
(2) Volkmann, Physiologische Unlersuchungen im Gebiete der Optik, j». 19g ss. Le principe de la méthode est dû à Meissner {Beitrâge zur Physiologie des Sehorgans, i854, p. i5).
qu'on faisait tourner le disque. Autour de chaque disque se trouvait une division permettant d'apprécier en dizièmes de degré les changements de position. Il observait, avec une très faible convergence, les lignes tracées sur les disques, et, en faisant tourner l'un des disques, il amenait les deux lignes à lui paraître exactement parallèles (ou, dans le cas d'horizontalité,, à se superposer exactement).
Volkmann a ainsi trouvé que, lorsque les lignes lui paraissaient parallèles, elles divergeaient toujours en réalité par en haut. L'angle formé par les deux lignes lorsqu'elles paraissaient parallèles diminuait d'ailleurs à mesure que la ligne fixe se rapprochait de l'horizontalité.
Dans le tableau suivant, Volkmann résume, en négligeant les petites différences qu'il a constatées selon que la ligne fixe se trouvait dans l'un ou l'autre des quatre quadrants, les résultats de ses nombreuses déterminations. La première colonne indique l'angle formé par la ligne fixe avec la verticale, et la deuxième l'angle que devait former avec elle l'autre ligne pour lui paraître parallèle :
Cette divergence des lignes correspondantes a été vérifiée par Volkmann sur plusieurs autres personnes. Elle paraît être une loi générale, quoiqu'elle varie individuellement. Dans les yeuxnormaux, l'angle des méridiens verticaux apparents est, d'après Helmholtz, d'environ 20 1/2 ; il serait moindre pour les yeux myopes. D'après les recherches de van Moll et de Donders (1), la divergence paraît toujours avoir lieu par en haut, mais elle varie beaucoup individuellement (de o°, 093 à 2°,5i chez les ^personnes examinées par van Moll); Donders a même trouvé quelle ne restait pas constante chez un même individu, qu'elle variai! suivant les jours, dans le coma ni d'un même jour, qu'elle dépendait de déterminations faites antérieurement, et d'autres circonstances encore.
Quelle est maintenant l'explication de cette divergence et en particulier de celle, très marquée, que présentent les verticales apparentes et les méridiens sur lesquels se forment leurs images? On peut supposer qu'elle a pour cause le fait que la direction de notre regard est telle, par rapport aux lignes droites que nous avons l'habitude de considérer, que les images de ces lignes se font, ou à peu près, sur les méridiens qu'on constate être des méridiens correspondants. Ainsi les lignes droites que nous rencontrons d'ordinaire, et sur lesquelles nous fixons notre attention, se trouvent à nos pieds sur le sol, ou devant nous sur la table, sur les pages des livres que nous lisons, sur les objets que nous tenons entre les mains et que 'nous examinons; or,
(1) Résumées par Aubert, Physîol. Oplik, p. 608.
dans tous ces cas, comme on s'en convaincra par un léger changement de convergence qui produira le dédoublement des images de celles de ces lignes qui seront contenues dans le plan médian de la tète, ces images, lorsque la position de la tête et la direction du regard sont naturelles, se font dans les deux yeux sur des méridiens correspondants ou à peu près correspondants (1).
Une autre explication de la divergence des méridiens verticaux apparents a été proposée par Helmholtz. Lorsque, en marchant, nous avons le regard dirigé vers des objets très éloignés, les plans de ces méridiens, grâce à la divergence qu'ils présentent, se coupent pour les yeux normaux à peu près à la surface du sol, et, s'il n'y a aucune divergence des méridiens horizontaux, le sol tout entier se trouve à peu près dans l'horoptère. On perçoit en conséquence facilement les inégalités que peut présenter le sol ; les différences de profondeur sont reconnues en effet avec plus de délicatesse dans le voisinage que loin de l'horoptère; la marche se trouve donc ainsi assurée. On peut objecter à cette explication que le sol, à nos pieds, c'est-à-dire là où il serait important qu'on en perçût assez exactement les inégalités, n'est vu alors que très indirectement et qu'il est impossible, dans le cas supposé, d'en reconnaître les inégalités avec quelque exactitude même s'il se trouve dans l'horoptère. D'ailleurs, en fait, pour se guider sur le sol, on regarde de temps en temps à ses pieds, et on s'exposerait à de nombreux faux pas si, sur un terrain un peu accidenté, on essayait de marcher, pendant quelque temps, le regard dirigé vers l'horizon. Enfin, pour beaucoup d'yeux, les plans des méridiens verticaux apparents se coupent, dans les conditions supposées, soit audessus, soit au-dessous de la surface du sol.
Les déterminations dont il a été parlé jusqu'à présent concernent les lignes ou les méridiens correspondants. Par des expériences analogues à celles qui ont été citées, on peut déterminer les points correspondants. Pour déterminer les points qui se correspondent dans la direction horizontale, Volkmann a employé la méthode suivante. Deux lignes verticales a et a' coupent l'horizontale hlï (fîg. 69) ; la distance de ces lignes est égale à la distance interoculaire ; b et b' sont deux autres lignes, dont l'une, b, est fixe, tandis que l'autre, b', est mobile ; il s'agit de placer 6' dans une position telle que son extrémité supérieure paraisse coïncider avec l'extrémité inférieure de b ; on mesure alors la distance qui sépare b' d'à'.
Par une expérience analogue, Volkmann a recherché la position des points qui se correspondent dans le sens vertical. Deux lignes verticales v et 1/ (fîg. 70), dont la distance est égale à celle
(1) Cette explication est celle de Tscherning [Optique physiologique, p. 275). On peut la rapprocher de celle de Donders ; d'après Donders, en effet, la correspondance des deux rétines se serait développée dans la vision de près ; dans la région où nos mains peuvent atteindre, nous devons, dit Donders, quand nous fixons un objet, pouvoir saisir un second objet vu indirectement, et, plus cet objet est voisin de l'horoptère, plus l'appréciation de sa distance est exacte (Versuch einer genetischen Erklârung der Augenbewegungen, Pflùger's Archiv, 1876, Bd. i3, p. 4o5).
des yeux, sont coupées par une horizontale aa' ; b et b' sont deux autres horizontales dont Tune, b', est mobile ; il s'agit encore, en fixant l'intersection de la ligne aa' et des lignes verticales, de placer la ligne b' dans une position telle que son extrémité gauche paraisse coïncider avec l'extrémité droite delà ligne b (i).
Fig. 69.
Les déterminations de Volkmann ont établi le principe déjà énoncé, savoir que les points situés à égale distance des centres des rétines sur des lignes rétiniennes correspondantes sont euxmêmes correspondants. Ces déterminations n'ont d'ailleurs porté que sur des points peu éloignés des centres des rétines, •c'est pourquoi elles ont comporté une grande précision. En
et
Fig. 70.
considérant des points de plus en plus éloignés des foveas, on constaterait une précision rapidement décroissante, de même qu'on constate que 1 acuité visuelle diminue très vite du centre à la périphérie des rétines.
(1) Volkmann, Physiologische Untersiic'umtjen un Gehiete (1er Optik, p. 23o s S-
108. L'horoptère mathématique. — Si, au lieu de considérer les points correspondants des rétines, on considère les points de l'espace dont les images se font sur ces points correspondants, l'ensemble de ces points de l'espace constitue 1 horoptère. L'horoptère varie suivant la position des veux. Pour une position déterminée, on pourrait rechercher, en déplaçant un petit objet brillant dans l'espace, quels sont en fait les points de l'espace qui impressionnent les points correspondants des rétines ; on déterminerait ainsi, par rapport à la position choisie des yeux, l'horoptère réel, ou, comme on l'a encore appelé, Y horoptère empirique. C'est cet horoptère qui intéresse lé psychologue. Mais, le plus souvent, l'horoptère que l'on a considéré a été Yhoroptère mathématique. Le problème qu'on s'est alors posé, et qui est un simple problème mathématique, a été le suivant : connaissant les points correspondants des deux rétines, déterminer les points de l'espace dont les images se forment sur ces points correspondants et qui en conséquence sont vus simples. La solution générale de ce problème a été trouvée à peu près en même temps par Hering et Helmholtz (1).
Nous considérerons seulement ici les deux cas particuliers suivants, dans lesquels l'horoptère présente une forme relativement simple : d'une part, le cas où les lignes visuelles sont horizontales et parallèles, d'autre part celui où elles convergent dans le plan médian. Nous supposerons en outre qu'il n'y a jamais divergence des méridiens horizontaux apparents.
Nous appellerons, en suivant à peu près la terminologie de Hering, sections longitudinales principales les méridiens verticaux apparents, et sections transversales principalesles méridiens horizontaux apparents. Si nous supposons que ces sections principales tournent autour d'axes situés dans leurs plans et passant par le point nodal perpendiculairement aux lignes visuelles, nous obtiendrons d'une part des sections longitudinales secondaires, d'autre part des sections transversales secondaires. Les intersections des plans des sections longitudinales forment Yhoroptère des sections longitudinales ou Yhoroptère vertical, et les intersections des sections transversales forment Yhoroptère des sections transversales ou Yhoroptère horizontal. Ces horoptères sont des horoptères de lignes ou des horoptères partiels ; Yhoroptère des points ou horoptère total est constitué par l'ensemble des points de l'espace dont les images se font au même moment sur des points correspondants, c'est-à-dire qui sont communs à l'horoptère vertical et à l'horoptère horizontal.
(i) Hering, Beitrâge zur Physiologie, III, i863, et IV, 1864 ; Helmholtz Graefe's Archiv, i863, Bd. 10 (î), pp. i-6o. Voir aussi Hankel, Poggendorff's Annalen, i863, CXXII, pp. 575-588-
Considérons maintenant le premier cas, celui où les lignes visuelles sont horizontales et parallèles. Si on fait abstraction de la divergence des méridiens verticaux apparents, l'horoptère est alors un plan infiniment éloigné perpendiculaire aux lignes de direction. En effet, les deux lignes de direction passant par deux points correspondants quelconques se coupent alors à l'infini. Si maintenant on tient compte de la divergence des méridiens verticaux apparents, les plans des sections longitudinales correspondantes se coupent par en bas; l'horoptère vertical, qui est en même temps l'horoptère total, est alors un plan situé au-dessous du plan de fixation et parallèle à ce plan ; on a vu que pour Helmholtz il coïncidait alors à peu près avec le sol.
Dans le second cas, les lignes visuelles convergent symétriquement dans le plan médian. S'il n'y a aucune divergence des méridiens verticaux apparents, les plans des sections longitudinales correspondantes se coupent deux à deux suivant une ligne droite verticale, et l'ensemble de ces lignes droites forme une surface cylindrique, dont l'intersection avec le plan de fixation est un cercle qui passe par le point fixé et par les deux points nodaux; cette surface constitue l'horoptère vertical. Les plans des sections transversales principales se confondent et coïncident avec le plan de fixation ; ceux des sections transversales secondaires correspondantes se coupent deux à deux dans le plan médian; l'horoptère horizontal comprend donc le plan de fixation et le plan médian. L'horoptère total consiste en un cercle passant par le point fixé et par les deux points nodaux (cercle de Millier) et en une ligne droite passant par le point fixé et perpendiculaire au plan de fixation.
S'il y a divergence des méridiens verticaux apparents, les plans des sections longitudinales correspondantes se coupent deux à deux suivant des lignes droites non verticales, qui s'éloignent du visage par leur extrémité supérieure et dont l'ensemble forme la surface d'un cône, dont le sommet se trouve au-dessous du plan de fixation. Cette surface constitue l'horoptère vertical ; elle coupe le plan de fixation suivant le cercle ci-dessus cité, et le plan médian, en avant du visage, suivant une ligne droite inclinée qui s'éloigne du visage par en haut. Ce cercle et cette ligne droite inclinée constituent 1 horoptère total. La ligne s'incline d'autant plus que le point fixé s'éloigne davantage ; lorsqu'il est infiniment éloigné, elle devient parallèle au plan de fixation.
Il est facile de se rendre compte que tous les points d'un cercle peuvent, au même moment, faire leurs images sur des points correspondants des deux rétines et, en conséquence, être vus simples. Soit F (fig. 7i) le point fixé par les deux yeux. Sur le cercle passant par ce point et par les points nodaux n et n{
des deux yeux, considérons un autre point quelconque P, et menons les lignes de direction P/z et P^. Les images du point P se feront dans chacun des yeux à la même distance de l'image du point F, c'est-à-dire de la fovea; en efïet, les angles pnf et pi nL f sont respectivement égaux aux angles PrcF et P/z1 F , 01 ces deux derniers angles sont égaux entre eux comme ayant l'un et l'autre pourmesure la moitié de l'arc PF ; par conséquent, les angles pnf et />4 nL f\ sont eux-mêmes égaux, et les images p et pL se trouvent sur les rétines à la même distance delà fovea et tombent sur des points correspondants.
109. La distinction des sensations correspondantes des deux yeux. — Bien que les impressions reçues par les points correspondants des deux rétines fusionnent, les conditions de la perception rétinienne binoculaire de la profondeur obligent à postuler qu'elles restent de quelque manière distinctes et que chaque œil reconnaît la demiimage qui le concerne. En effet, supposons trois points situés l'un derrière l'autre dans le plan médian de la tête et supposons en outre que nous fixions celui qui se trouve entre les deux autres ; il pourra arriver, si la distance d'un point au suivant est convenablement choisie, que les deux points extrêmes soient vus doubles, et que les deux images du plus rapproché apparaissent latéralement à la même distance du point fixé que celles du plus éloigné. Dans ces conditions, si les sensations fournies par les points correspondants étaient identiques, il serait impossible de reconnaître lequel des deux points est situé en deçà ou au delà du point fixé, et l'on ne pourrait pas distinguer lesquelles des images doubles sont directes et lesquelles sont croisées, c'est-à-dire lesquelles appartiennent à l'œil droit et lesquelles appartiennent à l'œil gauche.
Des recherches expérimentales très étendues, concernant la possibilité de distinguer les sensations correspondantes des deux rétines, ont été faites par Schôn (î) ;les résultats de ces recherches ont été que les points correspondants des
(i) Zur Lehre vom binocularen indirscten Sehen, Graefe's Archiv, 1876, Bd. 22 (4), pp. 3i-62 ; Zur Lehre vom binocularen Sehen, id., 1878, Bd. 24 (1), pp. 27-130; Zur Lehre vom binocularen Sehen, id., 1878, Bd. 24 (4), pp. 47-116.
rétines nous donneraient effectivement des sensations différentes, du moins dans la vision indirecte, la seule qu'il ait étudiée. Les principales différences sur lesquelles il insiste sont des différences d'excitabilité (Erregungsmerkmal) et d'aptitude à résister dans le cas d'antagonisme (YVettstreitsmerkmal) ; il rattache d'ailleurs celle-ci à la première ; si, en effet, un point de l'une des rétines est moins excitable et donne une sensation moins intense que le point identique de l'autre, il s'ensuit que, lorsqu'il y aura entre les deux antagonisme, le second aura l'avantage et tendra naturellement à prédominer. Suivant Schôn, l'excitabilité de la rétine décroîtrait du centre à la périphérie ; en outre elle serait plus grande, pour des distances égales à partir, de la fovea, sur la partie nasale ou interne que sur la partie temporale de chacune des rétines. Le caractère d'excitabilité comprend d'ailleurs, outre l'excitabilité à l'égard de l'intensité lumineuse, l'excitabilité à l'égard des couleurs et l'acuité visuelle. Schôn cite encore un certain nombre d'autres caractères, mais auxquels il n'attribue pas l'importance des deux précédents.
Les explications de détail de Schôn sont parfois forcées et les conclusions sont en plusieurs endroits hésitantes ; ainsi, dans son dernier article, il dit : « Le résultat final est de nouveau que la distinction si importante pour la vision stéréoscopique entre les impressions des points identiques des rétines n'est pas sûre, n'est pas infaillible, mais au contraire qu'elle est hésitante et repose sur toute une série de caractères qui dans la pratique se complètent toujours les uns les autres, mais qui peuvent aussi l'emporter les uns sur les autres et s'entre-annihiler » (p. jd). D'ailleurs, un des points sur lesquels il insiste le plus, savoir l'inégale excitabilité des diverses régions de la rétine à l'égard de l'intensité lumineuse, est en. contradiction avec les résultats qui ont été trouvés par d'autres ; ainsi, Charpentier, Landolt et d'autres qui ont pris part à leurs expériences ont trouvé que « toutes les parties de la rétine, sauf le centre, ont constamment paru également excitables, c'est-à-dire qu'il a fallu la même quantité de lumière, le même éclairement de la surface présentée à l'œil pour produire une sensation lumineuse » (i)\
Sur un peint, on trouve dans le travail de Schôn des observations très nettes: c'est en ce qui concerne la possibilité, pour certaines personnes du moins, de reconnaître quel œil est impressionné. Interrogées, les personnes chez qui il avait rencontré cette faculté répondirent « qu'elles éprouvaient dans l'œil impressionné le sentiment qu'il était plus fortement, éclairé que l'autre. Je n'ai pu jusqu'à présent obtenir une définition plus exacte de ce sentiment. »
(1) Chai'penlier, La Lumière et les Couleurs, p. i35.
J'ai fait, concernant la même question, plusieurs séries d'expériences. Il importe, dans de telles expériences, d'employer une méthode qui permette de comparer les sensations des deux rétines sans avoir à craindre que l'un des yeux ait changé de position par rapport à l'autre dans le cours de l'observation. Comme la perception des positions est binoculaire, même lorsqu'un des yeux est couvert, il pourrait arriver en effet qu'en observant un point d'abord avec un œil, puis avec l'autre, on constatât un changement de la position apparente du point et que la cause du changement fût, non pas une différence entre les sensations correspondantes des deux rétines, mais un changement de position de l'œil couvert. Cette cause d'erreur a été évitée, dans les expériences dont je vais rapporter les résultats, de deux manières: i° dans les cas où j'observais un seul point lumineux, l'observation avait lieu au moment même où le point était éclipsé pour l'un des yeux, c'est-à-dire avant que cet œil eût eu le temps de modifier sa position ; 20 dans les autres cas, un point lumineux, par exemple, restait constamment visible pour les deux yeux et servait à maintenir fixe la convergence.
Le dispositif dont je me suis servi dans ces expériences a été le suivant. Au moyen de deux ailettes noires disposées comme l'indique la figure 72, et tournant par le moyen Fig 72.
d'un mécanisme d'horlogerie autour d'un axe AB parallèle à l'axe transversal des yeux, j'éclipsais alternativement pour un œil et pour l'autre un point lumineux par exemple ; tantôt je ne voyais donc le point qu'avec l'œil droit, tantôt je ne le voyais qu'avec l'œil gauche, tantôt enfin je le voyais avec les deux yeux. Dans beaucoup des expériences, la durée totale de la rotation était d'environ 10 secondes ; celle de l'éclipsé pour chaque œil était de 3 secondes et celle de la visibilité du point pour les deux yeux de 4 secondes ; j'ai obtenu de bons résultats également avec des vitesses beaucoup plus grandes. Les expériences avaient lieu dans l'obscurité complète ; les ailettes, même lorsqu'elles tournaient, et l'appareil d'horlogerie lui-même étaient alors absolument invisibles. L'éclipsé de l'objet commençait par en bas.
La tête était immobilisée pendant la durée des observations.
Les objets lumineux, le plus souvent des points, étaient produits au moyen d'ouvertures percées à l'emporte-pièce ou autrement dans du papier noir et recouvertes de papier blanc ; le papier noir était collé sur l'un des côtés d'une petite boîte à l'intérieur de laquelle était placée une veilleuse ; les précautions nécessaires étaient prises pour que les veilleuses n'éclairassent en aucune façon la pièce. Tous les points lumineux dont je me suis servi avaient, sauf dans un cas, 2mm de diamètre.
Enfin, au moyen d'une ficelle attachée à un frein, je pouvais instantanément, sans quitter ma position d'observateur, arrêter le mouvement de l'appareil.
J'ai fait les séries suivantes d'expériences :
a. — L'objet à éclipser est ici un carré lumineux de 3cm de côté, placé en face de moi à environ 2m de mes yeux ; aucun autre objet n'est visible ; je iixe ce carré. L'effet qui se produit quand lès ailettes tournent est le suivant : quand le carré est éclipsé pour l'œil droit par exemple, il n'y a aucun doute pour moi qu'il se produit quelque chose à droite ; il me semble que la partie gauche du carré lumineux n'est pas éclipsée et qu'il se produit une ombre qui n'atteint que la partie droite du carré ; en outre le phénomène d'obscurcissement paraît commencer à droite du carré lumineux et finir à gauche.
Même expérience avec ligne lumineuse de 3cm de haut et 5mm de large placée verticalement à 6m des yeux. Les phénomènes sont exactement les mêmes; ainsi, je remarque encore que, s'il s'agit par exemple de l'œil droit, le phénomène d'obscurcissement paraît commencer à la partie droite et finir à la partie gauche de la ligne.
Même expérience avec point lumineux de 2mm de diamètre placé également à 6m des yeux. Les résultats restent les mêmes. Ils restent encore les mêmes avec point lumineux d'un demimillimètre de diamètre placé à im et om,5o.
Ainsi donc, quand un seul objet est visible et que cet objet est éclipsé tantôt pour l'œil droit, tantôt pour l'œil gauche, il se produit pour chaque œil, au moment où commence L'éçlipse, un phénomène d'ombre qui est nettement situé du même côté que l'œil qui ne voit plus l'objet et qui cesse, quand revient la vision binoculaire, du côté de l'autre œil ; ce dernier phénomène s'explique par le fait que la lumière doit paraître en effet, pour l'œil qui recommence à voir, revenir du côté de l'œil qui n'avait pas cessé de voir.
On peut constater, par une expérience plus simple que les précédentes, que, lorsqu'on regarde avec les deux yeux une ligne verticale, cette ligne a pour l'œil droit une position apparente qui est un peu à droite de celle qu'elle a pour l'œil gauche. On place devant l'œil gauche un verre rouge, par exemple, et devant l'œil droit un verre bleu, et on regarde un fil blanc fortement éclairé ; le fil, à moins que l'une des couleurs ne disparaisse par suite d'antagonisme, paraît rouge du côté gauche et bleu du côté droit. L'expérience, toutefois, réussit difficilement avec certaines personnes, et il faut compter ici avec l'inégale réfrangibilité des couleurs et l'effet stéréoscopique (v. § i32^ qui peut en résulter.
b. — Cette expérience a été la même essentiellement que celles de la série a, sauf que j'ai disposé devant les yeux deux prismes à réflexion totale, de manière que, quand il y avait éclipse par rapport à l'œil droit, par exemple, l'ailette de droite se plaçât, pour l'œil gauche, à gauche du point lumineux observe, et non pas à droite comme dans les expériences de la série précédente. Le résultat est resté le même ; l'ombre est apparue toujours du côté de l'œil qui cessait de voir le point.
c. — Dans les expériences précédentes, la constatation des différences était grandement facilitée par la succession immédiate de la vision binoculaire et de la vision monoculaire. Dans celles qui ont suivi, j'ai supprimé toute succession immédiate, et j'ai essayé de me rendre compte si je pourrais néanmoins
reconnaître avec quel œil je voyais. Je laissais tourner quelque temps les ailettes sans observer, puis je les arrêtais ; j'ignorais alors complètement si l'objet lumineux allait être visible pour l'œil gauche, pour l'œil droit ou pour les deux yeux.
L'objet lumineux, un point de 3mm de diamètre, était à 6m des yeux. Il s'agissait donc, les ailettes étant arrêtées, de distinguer, dans l'obscurité complète, avec quel œil je voyais le point ou si je le voyais avec les deux yeux.
La distinction a d'abord été difficile et incertaine. J'ai néanmoins continué les observations et je suis arrivé finalement à discerner avec une assez grande facilité si je voyais avec l'œil gauche, avec l'œil droit ou avec les deux yeux (1).
Quand j'ai jugé l'entraînement suffisant, j'ai fait une dernière série de 3o observations ; il n'y a eu que 3 fautes : dans un cas j'ai cru voir avec l'œil gauche alors cru'en réalité je voyais avec l'œil droit, dans les deux autres cas j'ai cru voir avec les deux yeux alors que je ne voyais qu'avec l'œil droit.
Dans ces dernières observations, j'étais arrivé à reconnaître à la fois quel œil était impressionné et quel œil ne l'était pas ; mais, au début, je reconnaissais plutôt avec quel œil je ne voyais pas ; je le reconnaissais à une sorte de gène et d'engourdissement léger qui se faisait sentir dans cet œil. Plus tard, j'ai remarqué inversement une sensation de facilité dans l'œil qui voyait, et je reconnaissais également qu'il y avait vision binoculaire par une sensation générale de facilité dans tout l'appareil visuel.
Il s'agissait en somme, comme on le voit, dans tous les cas, de sensations subjectives de facilité ou au contraire de gêne ; c'étaient là, comme d'autres expériences vont le prouver, des sensations musculaires. La sensation objective d'ombre apparaissant à droite ou à gauche, constatée dans les expériences de la série a, ne se manifestait pas ici.
d. — Les séries suivantes d'expériences (en laissant de côté la dernière) se rapportent à la vision indirecte. Je fixais un point constamment visible pour les deux yeux et je faisais attention aux phénomènes qui se passaient par rapport à l'autre, lequel subissait des éclipses comme en a. Celui-ci, sauf dans la série 4, était placé dans l'horoptère.
Dans la série actuelle, j'ai employé deux points lumineux de 2mm de diamètre placés à iocm horizontalement l'un de l'autre, à égale distance du plan médian de la tête et à environ 2m des yeux;. Les points étaient en outre à la hauteur des yeux. Je fixais celui de droite, qui restait constamment visible pour les deux yeux ; la convergence ne changeait donc pas, et il ne pouvait par conséquent se produire à l'égard de l'autre point que des différences rétiniennes. J'observais pendant que les ailettes tournaient.
Après quelques observations préparatoires, j'ai noté les résul-
(1) Il est bon, dans des observations de ce genre, de ne pas se servir de points trop brillants ; les points brillants, en effet, rayonnent, et, comme les rayons sont disposés différemment pour chaque œil, on pourrait arriver, en le remarquant, à reconnaître quel est l'œil qui voit.
tats pour 3o autres. Pour ces 3o, il y a eu 5 erreurs ef 20 jugements exacts ; donc la distinction se fait sans trop de difficulté. L'impression est, comme en a, que, quand l'éclipsé a lieu par rapport à l'œil gauche par exemple, il se produit une ombre à gauche et tout près du point éclipsé ; c'est là ce que j'appelle un jugement exact.
e. — Mêmes points, mêmes distances, mais les deux points sont situés l'un au-dessus de l'autre, sur une verticale. Je fixe le point inférieur, qui ne subit pas d'éclipsés. Pour 24 observations, j'ai 2 jugements exacts et 22 inexacts. Dans ce cas, par conséquent, régulièrement, lorsque l'œil gauche par exemple ne voit pas, j'ai l'impression d'une ombre apparaissant à droite du point, et j'ai une tendance à croire alors que le phénols B G mène concerne l'œil droit.
Le résultat précédent est facile à comprendre. Supposons les deux points placés en A et B (fig. y3) aux extrémités de la droite verticale AB ; supposons aussi que la direction de cette droite soit celle de la verticale binoculaire apparente. Dans les conditions où l'expérience a lieu, cette droite, vue avec le seul œil gauche, prend la direction apparente AG, à cause de l'inclinaison des méridiens verticaux apparents, et, vue avec l'œil droit, elle prend la direction apparente AD, c'està-dire que, tandis que le point A, qui ne cesse pas d'être visible pour les deux yeux, ne change pas de position apparente, le point B paraît passera droite quand il n'est vu que par l'œil gauche et à gauche quand il n'est 1 vu que par l'œil droit ; l'ombre correspondant à chaque
A œil apparaît de même à droite pour l'œil gauche et à
gauche pour l'œil droit.
Fig. 73. J'ai répété l'expérience en plaçant le point inférieur à 45<:m de l'autre. Le résultat a été le même, sauf que les changements d'intensité du point éclipsé étaienl dans ce cas plus marqués que lorsque la distance entre les deux points n'était que de io(m ou lorsque je n'employais qu'un sent point (exp. a). J'avais déjà remarqué le même fait en accroissant la distance horizontale dans les expériences d.
/'. — Deux points lumineux de 2 millimètres de diamètre disposés horizontalement comme en d, mais la distance entre eux est de 37cm et atteint aiigulairement presque celle qui sépare la fovea du bord de la tache aveugle le plus rapproché d'elle. Le point qui subit des éclipses est faiblement lumineux. J'observe après arrêt de l'appareil, comme en c ; il s'agit donc de reconnaître, du premier coup, avec quel œil je ne vois pas ou si je \<>is avec les deux yeux.
Dans ces observations, je meus le regard d'un point à l'autre. Pour 24 observations où l'un des yeux ne voyait pas le point de gauche il y a eu (tout au début 4 j-ugements laux. 1 douteux et 19 jugements justes. Pas une seule fois je ne nu- suis trompé quant au point de savoir si je voyais avec un œil ou avec les deux yeux. D'ailleurs, j'omettrai désormais de parler de cette distinction, parce qu'elle ne présente plus pour moi de difficulté. Je remarque ici des phénomènes nets d'antagonisme, sur lesquels j'évite d'ailleurs de trop porter mon attention, afin
POINTS CORRESP ONDANTS 231
-de m 'empêcher de reconnaître par ce moyen quel est l'oeil qui ne voit pas ; parfois le point de gauche, quoique vu avec un œil, disparaît, non seulement par suite de prolongation de l'observation et de fatigue en résultant, mais dès le début de l'éclipsé, et à sa place j'aperçois alors une tache noire limitée, assez petite, qui à son tour, après prolongation de l'observation, peut disparaître et laisser réapparaître le point lumineux.
La sensation qui me fait reconnaître l'oeil qui ne voit pas le point de gauche est, comme en c, une sensation subjective de lourdeur dans cet œil. Je ne remarque aucune sensation objective.
J'ai répété l'expérience avec points écartés de iocm seulement. Pour 10 observations où l'un des yeux ne voyait pas le point gauche, il n'y a pas eu une seule faute.
g. — Je me sers des deux mômes points lumineux disposés horizontalement et placés à environ 2m de moi et à 35cm l'un de l'autre. J'observe également après arrêt de l'appareil. Mais je m'applique à fixer le point lumineux permanent, c'est-à-dire à ne pas mouvoir les yeux de l'un des deux points à l'autre.
Pour 20 observations dans lesquelles un œil ne voit pas le point de gauche, il y a 2 fautes (au début) et 18 jugements justes.
Les sensations sont toujours celles d'engourdissement et de fatigue dans l'œil qui ne voit pas, de facilité au contraire dans celui qui voit ; le clignement des yeux m'aide à les constater. Il s'agit là évidemment de sensations des muscles ; on ne peut supposer, en effet, que ce soient des sensations rétiniennes ; ce ne sont pas non plus des sensations tactiles des paupières, puisque l'œil qui voit ne bouge pas et qu'il ne se produit, par conséquent, du côté de cet œil, aucun changement dans les sensations des paupières ; elles ressemblent d'ailleurs à des sensations de fatigue musculaire ou d'entrain musculaire quelconques. Il est intéressant de constater, au sujet de la première, celle de fatigue, que la cause de la fatigue est ici incontestablement une insuffisance de l'excitation rétinienne ; on peut donc légitimement supposer que, dans d'autres cas où la sensation de fatigue se manifeste, la cause primitive de la fatigue peut être un trouble de la sensibilité périphérique qui contribue à mettre en jeu les muscles, et, par exemple, une légère anesthésie de la peau.
h. — J'ai essayé de réunir ici toutes les difficultés. Le point de gauche, qui subissait toujours les éclipses, était faiblement lumineux. L'observation avait lieu après arrêt des ailettes et je m'appliquais à ne pas mouvoir les yeux. Les objets lumineux étaient toujours à 2m environ de mes yeux, mais l'un d'eux, celui qui restait constamment visible pour les deux yeux, était composé de i3 points lumineux, disposés en carré, 3 sur chacun des côtés et 5 sur chacune des deux diagonales ; le carré avait 3cm de côté. Je fixais le point central, qui se trouvait à 35cm du point à éclipses.
Mon but était, au moyen de cette pluralité de points permanents, de fournir à l'œil, même lorsqu'il ne voyait pas le point de gauche, une forte excitation rétinienne, et devoir si, dans ces conditions, le trouble résultant de l'éclipsé du point serait encore perceptible.
Or le résultat prouve qu'il est encore perceptible. En effet, pour 3o observations dans lesquelles un œil ne voyait pas le point, il n'y a eu que 3 erreurs. La distinction m'a paru toutefois difficile, surtout au début. Je distinguais mieux la sensation de lourdeur de l'œil droit quand il ne voyait pas le point que celle de l'œil gauche ; je raisonnais parfois pour reconnaître que c'était celui-ci qui ne voyait pas, en remarquant d'une part que je ne sentais pas de lourdeur dans l'œil droit et d'autre part que je voyais monoculairement.
i. — Dans les expériences précédentes, sauf en e, le point à éclipses se trouvait dansl'horoptère, et le résultat a été qu'alors les sensations correspondantes des deux rétines présentaient néanmoins une différence locale, tout point de la rétine gauche étant affecté du signe à gauche par rapport au point identique de la rétine droite et inversement. La différence entre les signes locaux des points identiques est d'ailleurs faible ; en effet, l'ombre qui se produit quand l'un des yeux cesse de voir D» s~\ a G, le point lumineux apparaît à une très petite dis-
^ W tance du point.
D r^^ On peut maintenant se poser la question sui-
v-vw c vante : Qu'arrivera-t-il lorsque le point à éclipses j||v ne sera plus dans l'horoptère ? Soit A ce point
A W (fig. 74), que nous supposons d'abord dans l'ho-
a^-n roptère. Supposons maintenant que le point
3 wv J d permanent que nous fixons, s'éloigne ; A tendra alors à donner deux images telles que DG ou D'G' ; de même, si le point permanent se rapproche, nous aiuons des images telles que gd et Fig. 74. 0 d' : dans le premier cas, les deux images seront
croisées, c'est-à-dire que l'image correspondant à l'œil gauche apparaîtra à droite de celle qui appartiendra à l'œil droit ; dans le second, elles seront directes. Supposons qu'en g'd' les images doubles soient nettement perceptibles : il est clair qu'alors, quand il y aura éclipse par exemple pour l'œil droit.il se produira un changement à droite; ce changement consistera purement et simplement dans la disparition de l'image correspondant à cet œil. En gd, le changement se produira de même à droite, quand même les images doubles cesseraient alors d'être distinctes, parce que les siunes locaux précédemment constatés et ceux qui peuvent résulter du fait que les images doubles sont directes agiront ici dans le même sens. Mais le cas se complique si nous considérons les images croisées D G ou D' G'. Le changement, par suite du dédoublement de l'image du point lumineux, tend alors à se produire à droite pour l'œil gauche et à gauche pour l'œil droit, c'est-à-dire en sens inverse de ce que nous avons constaté précédemment. Lorsque les images doubles seront nettement distinctes, comme en D'G', on constatera avec certitude que le phénomène se passe à droite pour l'œil gauche et à gauche pour l'œil droit. Mais supposons une position DG pour laquelle elles ne peuvent pas encore être distinguées : on peut concevoir qu'alors, bien que le point à éclipses soit en deçà de l'horoptère, l'éclipsé pour l'œil gauche par exemple continue de produire une sensation d'ombre à gauche.
J'ai vérifié que tel peut être en effet le cas. Le point à éclipses (2mm de diamètre) était à 4"1 de mes yeux, le point permanent à 5cm plus loin et à i° 1/2 horizontalement du premier point. Je fixais très attentivement le point permanent. L'observation avait lieu, naturellement, pendant que les ailettes tournaient. Or l'éclipsé pour l'œil droit produisait toujours une ombre à droite, et l'éclipsé pour l'œil gauche une ombre à gauche. Pour 20 observations où l'éclipsé s'est produite, il n'y a pas eu une seule exception.
En somme, l'ensemble des expériences précédentes conduit à cette conclusion, que les sensations fournies par les points correspondants des deux yeux sont différentes. D'une part, elles présentent une différence rétinienne qui fait que pour un point de la rétine droite la position d'un point extérieur n'est pas exactement la même que pour le point correspondant de la rétine gauche, lorsqu'on compare directement les impressions fournies par ces deux points ; le point extérieur est vu par l'œil droit à droite de la position qu'il paraît avoir pour l'œil gauche. D'autre part, il s'associe à toute excitation de l'une des rétines une sensation subjective de facilité provenant des muscles de l'œil impressionné ; cette sensation se localise elle-même à droite s'il s'agit de l'œil droit, à gauche s'il s'agit de l'œil gauche, et elle contribue nécessairement à son tour à différencier, en s'y associant, les sensations fournies par les points correspondants des deux rétines.