I. — Illusions optico-géométriques
Les illusions optico-géométriques se rapportent à la forme, à la grandeur et à la direction apparentes. On a fait intervenir, comme on le verra, pour les expliquer, diverses causes : les mouvements des yeux, la perspective, le contraste, etc. Dans certains cas, plusieurs des causes invoquées peuvent coopérer et rendre l'illusion plus marquée ou moindre, selon qu'elles agissent dans le même sens ou en sens contraire.
Ces illusions confirment la notion de la relativité des directions, des grandeurs et des formes perçues. Elles prouvent que, dans la perception de ces propriétés de l'espace, il ne s'agit pas simplement de la direction, de la grandeur ou de la forme des images rétiniennes.
130. Les espaces divisés paraissent plus grands que les mêmes espaces non divisés. — C'est ce qu'on constate dans les figures ci-jointes. Ainsi B, C, D et E représentent quatre carrés égaux : or le carré B paraît allongé dans le sens vertical et le carré C dans le sens horizontal ; quant au carré D, il paraît, si on le compare au carré E, agrandi dans les deux sens.
Il est important, pour que l'illusion se produise, que les divisions ne soient pas trop éloignées les unes des autres ; le nombre des divisions est peut-être aussi à considérer. Ainsi, dans la figure 97, en A, l'illusion disparaît ou même se renverse, tandis qu'elle subsiste en B.
Il n'existe pas d'explication bien satisfaisante de l'illusion
précédente. Helmholtz la considère comme un phénomène de contraste et la rattache à cette loi générale des phénomènes de contraste, « que des différences qui se reconnaissent nettement paraissent pour toutes les per- I I I I ceptions des sens I I M M I M I I I I plus grandes que A
des différences objectivement égales qui ne se reconnaissent pas nettement » (1) ; dans le cas en question, l'existence de divisions nous permettrait donc de mieux percevoir la grandeur des diverses parties de l'étendue divisée et par conséquent celle de la ligne tout entière. D'après Wundt, il s'agirait ici de mouvements des yeux plus faciles dans un cas et plus difficiles dans l'autre. Il trouve qu'il faut plus d'efforts pour suivre par exemple une ligne d'une longueur déterminée que pour parcourir la même étendue vide ; dans le cas de mouvement libre, les yeux suivraient le chemin qui leur est naturellement le plus facile, et par conséquent ce chemin paraîtrait plus court. Dans le cas d'un espace divisé, le mouvement des yeux procéderait par secousses successives, ce qui aurait encore pour résultat de produire un effort plus grand que lorsque l'œil passe librement d'un point
à un autre. Wundt ^ reconnaît pourtant
que l'illusion précédente peut se produire avec immobilité du regard ; mais il ne trouve pas que 1 ce fait constitue une
I difficulté pour sa
B théorie, attendu
qu'il admet en principe que les percep-
Fig. 97-
(1) Helmholtz, Physiol. Optik, 2e Aufl., p. 705.
tions qui primitivement ont nécessité des mouvements pour pouvoir se constituer peuvent ensuite se reproduire alors qu'il n'y a pas mouvement des yeux (1).
Le défaut des explications précédentes, c'est que les principes sur lesquels elles reposent ne sont pas rigoureusement établis ou qu'elles ne font qu'énoncer, sous une autre forme, le fait même à expliquer.
131. Les petits angles sont surestimés par rapport aux grands angles; en même temps la direction apparente des côtés des angles est légèrement modifiée. — Ainsi, les lignes
Fig. 98.
parallèles paraissent dans la figure A converger par leurs extrémités, tandis que dans la figure B elles paraissent diverger.
11 n'est pas nécessaire, pour que l'illusion se produise, que dans la figure A, par exemple, les lignes non parallèle- se rencontrent en haut el en bas sur les lignes parallèles : il suffit que leur point de rencontre soit voisin de ces dernières ; de même, en B, il n'est pas nécessaire que les lignes non parallèles soient prolongées jusqu'à leur rencontre avec les lignes parallèles. On constate aussi que l'illusion se produit lorsque, de part et d'autre des parallèles, on décrit des arcs dont la convexité dans un cas soit tournée vers les droites parallèles, et, dans l'autre cas, en sens opposé. L'illusion s'accroît lorsque le nombre des angles est multiplié (fig. 99). Les deux figures ici réunies sont dues à llering.
La figure 100, due également à Hering, et la ligure km. due à Wundt, montrent le même phénomène; il est particulièrement frappant lorsque la direction du regard est un peu oblique par rapportau plan des figures. Dansces deux ligures, on pourra constater en outre, surtout en observant avec un œil,
(1) Wundt, Physiolog. Psychologie. 4e Auft.. II, p. i^4 et i^5.
Fig. 99-
une disposition à les voir en perspective ; ce dernier fait présente, -comme on le verra plus loin, un certain intérêt théorique.
On peut rattacher encore à l'illusion précédente celles qu'on observe dans les figures 102, io3 et îo/J. Dans la figure 102 (Poggendorff), la ligne oblique qui rencontre les deux parallèles ■a en réalité pour prolongement à droite la ligne inférieure et
t^im
^fii
Fig. 100.
non pas, comme il le paraît, la ligne supérieure. Dans la ligure io3, les trois tronçons obliques sont en réalité en ligne droite. Enfin, dans la figure io/4, l'oblique de gauche, prolongée, couperait la deuxième des lignes parallèles au point où l'oblique de droite elle-même la coupe, et non pas, comme
il le semble, au-dessous de ce point. Tous ces faits peuvent s'expliquer d'après le principe que les petits angles que forment les obliques avec les parallèles sont vus plus grands qu'ils ne sont en réalité et que la direction apparente de leurs côtés est en conséquence légèrement modifiée. Toutefois,
Fis. io3.
Helmholtz émet l'hypothèse que l'irradiation joue également un rôle dans ce cas ; au point où les lignes obliques rencontrent les parallèles, elles tendent en effet, par suite de l'irradiation, à paraître s'incurver et à prendre une forme telle que celle que représente la figure io5.
Fig. io5.
L'illusion est détruite et même renversée dans la figure 106. Wundt explique ce fait par l'influence de la division de l'espace, division qui a pour résultat d'allonger la figure. On a fait remarquer aussi que, dans ce cas, les lignes obliques forment avec celles qu'elles rencontrent un angle obtus, que c'est cet angle obtus que Ton perçoit plutôt que l'angle aigu que formeraient les mêmes lignes obliques avec les parallèles menées par les extrémités des courtes lignes, et que, cet angle obtus étant vu moins grand qu'il n'est en réalité, il s'ensuit que l'oblique g, qui en réalité est en ligne droite avec l'oblique 6, paraît l'être avec l'oblique c (Jastrow, Thiéry).
L'illusion de la sur-estimation des petits angles se produit encore, quand on remplace les lignes droites ou une partie d'entre elles clans les figures par des lignes courbes. C'est ce que montre la figure 107.
Je mentionnerai encore, comme faisant partie du groupe des illusions actuellement étudiées, la célèbre figure de Zôllner (fig. 108) (1). On peut constater, en observant cette figure, plusieurs phénomènes intéressants. D'abord, on remarque que les lignes verticales ne paraissent pas parallèles ; l'illusion, d'après Zôllner, est particulièrement forte lorsque les petites lignes forment avec elles un angle de 3o°. Le regard étant perpendiculaire au plan de la figure, si on fait tourner celle-ci dans son plan, on constate que l'illusion atteint son maximum lorsque les longues lignes forment avec la verticale un angle d'environ 45° ; ce fait tient peut-être à ce que nous apprécions moins exactement la direction d'une ligne quand elle
est ainsi inclinée que quand ^^a elle est verticale ou hori- ^^ zontale et éprouvons, en
conséquence, plus facilement l'illusion ; un autre fait peut être rapproché du précédent : l'illusion est plus forte pour les lignes Fio. lo6 qu'on ne fixe pas que pour
celles qu'on fixe ; ainsi, les longues lignes étant placées verticalement, si on fixe l'une d'elles, elle paraît verticale, mais celles qui l'avoisinent, qui sont vues indirectement, paraissent inclinées ; si le regard passe à une autre des lignes,
(1) Zôllner, Ueber eine neue Art von Pseudoskopie, Pogff. Bd. 110, p. 5oo-523. F ' 6fe
Ann., 1860,
celle qu'on fixait d'abord paraît à son tour s'incliner. On constate également sur cette figure que les deux tronçons des courtes lignes obliques ne paraissent pas dans le prolongement l'un de l'autre. Ces illusions tendent à disparaître lorsque l'angle que forme par en bas la direction du regard avec le plan de la figure diminue ; elles disparaissent même complètement si cet angle est suffisamment aigu ; cela tient à
Fit
ce que l'angle apparent que forment les lignes courtes avec les autres lignes s'accroît et se rapproche d'un angle droit. Si, lorsque le regard forme un angle trèsaigu avec la figure, on fait tourner celle-ci dans son plan, de telle sorte que les grandes lignes viennent se placer perpendiculairement à la direction au regard, on constate alors que ces lignes ne paraissent pas exactement parallèles, mais celles qui, primitivement, paraissaient converger par en haut, paraissent maintenant diverger du même côté : ce fait tient à ce que, dans
cette position de la figure, les lignes courtes et les lignes langues tendent à se confondre et celles-ci à prendre la même direction apparente que les lignes courtes par lesquelles elles sont coupées.
Si on promène à peu de distance au-dessus de la figure de Zôllner un petit objet, par exemple la tête d'une épingle, et si on fixe attentivement cet objet, on constate alors d'intéressantes illusions de mouvement. Lorsqu'on meut l'épingle suivant une direction perpendiculaire aux grandes lignes, on voit certaines de ces lignes paraître s'abaisser tandis que les autres paraissent s'élever ; lorsqu'on déplace l'épingle en suivant la direction de l'une de ces lignes, on voit alors les unes se rapprocher et les autres s'écarter ; ce dernier phénomène se constate plus nettement encore lorsqu'on meut une épingle dans les mêmes conditions entre les deux grandes lignes des dessins de la figure 99 ; on observe, en outre, dans ce dernier cas, un mouvement de contraction ou de dilatation des lignes
cr <k* «cr *»<
Fig. 108.
courtes : le mouvement de contraction se produit quand les deux grandes lignes paraissent se mouvoir l'une vers l'autre et le mouvement de dilatation quand elles paraissent s'éloigner l'une de l'autre. Ces phénomènes sont dus à ce que, quand on fixe un objet qui se meut, cet objet, ainsi qu'il a été expliqué précédemment, tend à paraître immobile, et ce sont les objets devant lesquels il se déplace qui paraissent en mouvement ; quand l'épingle se meut, au-dessus de la figure de Zôllner, suivant une direction perpendiculaire à celle des grandes lignes, elle s'écarte dans le sens vertical d'une partie des petites lignes et se rapproche des autres ; donc il doit se produire un mouvement apparent d'abaissement d'une partie des lignes et un mouvement apparent d'élévation du reste; le fait qu'au moment où une rangée de lignes paraît s'abais-
ser une rangée voisine paraît s'élever, favorise d'ailleurs la perception du mouvement apparent de haut en bas ou de bas en haut ; en même temps les grandes lignes prennent part à ce mouvement vertical apparent des petites lignes. Des raisons analogues expliquent pourquoi, lorsqu'il y a mouvement de haut en bas de l'épingle, on observe un mouvement apparent de rapprochement ou d'éloignement des grandes lignes.
Cette illusion qui fait que les côtés d'un petit angle paraissent s'écarter l'un de l'autre plus qu'ils ne s'écartent en réalité n'a pas non plus reçu d'explication satisfaisante. Outre le contraste et l'irradiation, Helmholtz cite encore comme important, pour certaines des illusions étudiées, le rôle des mouvements des yeux. Pour lui, dans la figure 99 et dans celle de Zôllner, l'illusion tend à disparaître quand il immobilise son regard en fixant fermement un point de la figure, et, s'il réussit à obtenir une image consécutive nette, ce qui est possible pour la figure de Zôllner, toute illusion, dans cette image consécutive, a disparu. A propos de cette même figure, il constate, en la fixant, que l'illusion disparaît lorsqu'il peut voir les lignes blanches comme objet sur fond noir ; j'ai aussi constaté ce fait, mais il s'explique tout simplement : en eifet, les longues lignes blanches rencontrent alors à droite et à gauche de petites lignes blanches qui convergent, et l'eiTet que pourraient produire sur la direction apparente des longues lignes les angles de droite par exemple est détruit par celui des angles de gauche. Quant à l'image consécutive de la figure de Zôllner, on y pourra facilement constater l'illusion en observant les deux règles suivantes: placer la figure assez loin des yeux, par exemple à iin, puis, après avoir fermement fixé pendantquelque temps, fermer les yeux et observer immédiatement l'image consécutive; pour moi, elle présente, dans ces conditions, l'illusion avec une parfaite netteté. L'utilité des deux règles précédentes est d'ailleurs la même : c'est de permettre la production d'une image nette; si, en effet, on place la figure trop près des yeux, une petite partie seulement de cette figure est vue nettement ; de même, si on observe l'image consécutive plusieurs secondes après avoir cessé de fixer la figure, cette image est devenue pâle et confuse, et alors on constate, comme l'a constaté Helmholtz, que l'illusion a disparu. En somme, ce qui est nécessaire pour que l'illusion se manifeste, ce sont des images nettes plutôt que des mouvements des yeux.
La possibilité de constater les illusions précédentes sans mouvements des yeux peut se démontrer non seulement par le moyen des images consécutives, mais encore par le moyen d'un éclairage instantané. Helmholtz a constaté lui-même qu'en éclairant la figure de Zôllner avec une étincelle électrique, on observait quelquefois l'illusion, quoiqu'elle fût plus faible qu'à l'ordinaire ; il a constaté qu'elle persistait entière-
ment, dans les mêmes conditions, pour des figures semblables à la figure 102 ; mais elle faisait complètement défaut, dit-ilr pour la figure 99. J'ai fait des expériences d'éclairage instantané avec la figure de Zôllner et avec la figure 99, ou, plus exactement, avec une moitié de chacun des dessins de cettefigure, afin d'avoir une figure relativement simple et occupant une petite surface ; en outre, cette dernière figure était dessinée en gros traits, afin qu'elle fût plus facile à percevoir ; j'avais constaté, en effet, avec les figures dessinées en traitsfins, que je ne pouvais pas non plus constater l'illusion. J'éclairais les figures au moyen d'un bec de gaz très brillant et d'un petit appareil à projection ; pour obtenir un éclairage instantané, je me servais d'un obturateur photographique ; j'ai employé comme durées d'éclairage tantôt 2CS, tantôt icS ; ces durées sont plus que suffisantes pour exclure tout mouvement des yeux. Les résultats obtenus avec les deux vitesses ont été les mêmes : j'ai pu constater l'illusion pour la figure de Zôllner et pour la figure 99 dessinée en gros traits. J'ai d'ailleurs contrôlé mon observation par celles d'autres personnes qui ignoraient à l'avance dans quel sens l'illusion devait se manifester. Sur 4 personnes interrogées, deux ont reconnu régulièrement dans quel sens les deux dernières grandes lignes dedroite ou de gauche de la figure de Zôllner paraissaient diverger ; les deux autres tantôt ont cru ces lignes parfaitement droites, tantôt ont éprouvé correctement l'illusion. Aucune des quatre personnes n'a pu reconnaître l'illusion qui se produit dans la figure 99 tant que je me suis servi de la figure imprimée d'un traité de psychologie ; j'ai fait faire finalement l'expérience à deux de ces personnes avec une figure semblable, mais dessinée en gros traits : chacune a reconnu alors, sansgrande difficulté, de quel côté les grandes lignes paraissaient diverger.
Une autre explication des illusions précédentes et de celle qui fait paraître plus grande une étendue divisée qu'une étendue vide a été proposée par Hering (1). Suivant Hering, nous estimerions la distance de deux points d'après la distance rectiligne de leurs images rétiniennes, c'est-à-dire d'après la corde et non pas d'après l'arc qui les sépare, et, dans le cas d'une ligne divisée, nous ferions la somme des dislances élémentaires, et par conséquent cette ligne nous paraîtrait plus grande qu'une distance vide égale à celle qui sépare ses points extrêmes. Cette explication est inadmissible ; elle ne fait pas comprendre pourquoi une ligne pleine paraît elle-même plus courte qu'une étendue divisée de même longueur, alors que, d'après l'hypothèse, elle devrait paraître plus longue, ni pourquoi la divergence apparente des grandes
(1) Hering, Beitrdge zur Physiologie, l, p. 66 ss.
lignes, dans la figure de Zôllner et dans les figures du même genre, varie suivant qu'on observe ces lignes en les tenant verticales ou inclinées.
On a essayé aussi d'expliquer les illusions précédentes, en les rattachant à des illusions de perspective. Cette explication, d'abord proposée par Volkmann (1), a été reprise récemment et amplement développée par Thiéry (2). Plus récemment encore, Wundt a insisté sur la présence de phénomènes de perspective dans ces illusions, en considérant toutefois ces
Ï)hénomènes comme une simple conséquence et non comme a cause des illusions (3). L'explication proposée par Volkmann vient à la suite d'expériences dans lesquelles il a étudié notamment l'influence que peuvent exercer sur la forme des images consécutives la position de la surface sur laquelle on les projette. L'une de ces expériences est la suivante : au lieu d'images consécutives il emploie des fils placés au fond d'un tube à deux pouces des yeux et qu'il observe avec l'un des yeux par une petite ouverture ; ces fils forment alors comme des ombres qui se projettent suivant les mêmes lois que les images consécutives et qui ont sur celles-cil'avantagedepersister aussi longtempsqu'onle désire; il se sert de deux fils verticaux, distants l'un de l'autre de 6mm, coupés par un fil horizontal, et il projette ces fils, en regardant avec les deux yeux, sur un prisme triangulaire régulier en carton dont les faces ont 8omin de largeur ; en fixant l'arête du prisme, il voit l'un des fils verticaux se projeter sur la face droite et l'autre sur la face gauche du prisme ; or. si le prisme est lui-même vertical, les images des fils sont vues parallèles ; si, au contraire, le prisme est incliné on avant, les fils paraissent diverger par en haut, tandis qu'ils paraissent converger, s'il est incliné vers l'observateur.
En outre, Volkmann a constaté par une autre expérience ', que, même clans le cas où l'inclinaison de la surlace sur laquelle on projette est simplement apparente, ce qui a lieu si on projette sur une figure représentant par exemple la perspective d'un tableau incliné, il se produit encore une inclinaison apparente de l'image projetée.
Volkmann se sert de ces laits pour expliquer l'illusion qui se manifeste par exemple dans la figure de Zôllner: les transversales y détermineraient des surfaces de projection dont l'inclinaison apparente détruirait le parallélisme des lignes verticales projetées sur elles.
(1) Volkmann, Physiol. Untersuchungen ini Gebiete der OptUt, p. 162 ss.
(2) Thiéry, Ueber geomeirisch-optische Tâuschungen, Phil. Stud., is<i">. Bd.n.p. 307-370, G03-G20, et 1896, Bd. 12, p. 67-126.
(3) Wundt, Zur Théorie der râumlichen Gesichtswahrnelvniuujen. Philos. Studien, 1898, Bd. 14, p. 55 ss.
(4) Volkmann, ouvrage cité, p. i56.
A cette explication on peut faire plusieurs objections . D'une part, l'illusion se produit très nettement avec des figures dans lesquelles aucun effet de perspective ne se manifeste, par exemple avec la figure 107, composée de cercles concentriques coupés par des lignes droites. D'autre part, lorsqu'on regarde avec les deux yeux la figure de Zôllneroudes figures semblables, on ne constate pas en général d'illusions de perspective ; or, d'autres expériences de Volkmann lui-même prouvent la nécessité de représentations perspectives pour que les phénomènes qu'il a constatés se produisent : ainsi, en projetant une image consécutive sur une surface réellement inclinée et dont l'inclinaison aurait pour résultat, si elle était perçue, de détruire la verticalité de l'image, on constate que l'image continue de paraître verticale, si l'inclinaison de la surface n'est pas perçue, ce qui arrive par exemple si l'on regarde la surface à travers un tube et avec un seul œil. D'ailleurs, lorsque je regarde la figure de Zollner avec un œil, Tillusion de perspective que je constate, et que je puis du reste renverser, consiste en ce que les lignes transversales paraissent fuir ou se rapprocher, mais sans que la surface qui les contient paraisse pencher en avant ou en arrière ; or, cette dernière illusion est celle qui importerait, si l'explication de Volkmann devait être admise.
On a fait aussi intervenir, pour expliquer les illusions qui viennent d'être considérées, les mouvements des yeux. Ainsi, d'après Delbœuf, l'évaluation de toute grandeur par l'œil repose sur le mouvement de l'organe, et « il y aune force perdue pour le mouvement chaque fois que l'œil se met en marche ou qu'il s'arrête. Cette force perdue est la même pour les petites distances et pour les grandes, et, par conséquent, deux distances a et b, au lieu d'être évaluées comme étant dans le rapport y , le sont comme étant dans le rapport -r—r- — • Sia<6,
le second rapport est plus grand que le premier » (1). L'objection capitale à laquelle se heurtent toutes les explications de ce genre, c'est que les illusions en question peuvent subsister alors qu'il ne se produit aucun mouvement des yeux. Ceux qui proposent ces explications sont donc obligés de recourir aune hypothèse auxiliaire, savoir que les perceptions de l'œil immobile sont influencées parle souvenir de celles de l'œil en mouvement ; or cette hypothèse s'accorde elle-même mal avec le fait que les lignes droites, quand elles sont vues indirectement, nous paraissent non pas droites, comme il arriverait si nous les parcourions du regard, mais courbes.
Je mentionnerai encore l'explication de Lipps. D'après lui
(1) Delbœuf, Sur une nouvelle illusion d'optique, Rev. Scientifique, 1893, t. 5i, p. 238.
les illusions optico-géométriques résultent en général de ce que nous nous représentons des forces, des activités, des tendances qui semblent agir dans les formes spatiales, ou à l'action desquelles ces formes nous semblent devoir leur existence; ainsi « nous ne pouvons nous représenter l'activité de s'élever sans faire s'élever dans notre représentation l'objet dans lequel nous nous la représentons. De même nous ne pouvons nous représenter une tendance à l'élargissement ou au rétrécissement, sans faire s'élargir ou se rétrécir dans notre représentation l'objet dans lequel cette tendance paraît agir, etc. » (1). Lipps n'explique pas en quoi consistent ces forces, activités, tendances, que nous nous représenterions ainsi agissant dans les formes spatiales. D'ailleurs, l'observation subjective ne fait constater d'ordinaire rien de semblable. Qu'on puisse, en s'y appliquant, se représenter des forces agissant sur des lignes qu'on observe pour les allonger par
exemple, c'est ce qu'on peut à la rigueur admettre; mais il ne s'en suivra pas que les lignes doivent pour cela paraître s'allonger. Lorsqu'on n'aperçoit une figure que pendant la durée d'une étincelle électrique, et qu'on y constate cependant immédiatement l'illusion qu'elle est destinée à produire, il ne peut guère être question alors de la représentation d'une force ; la durée de la perception n'est pas suffisante pour qu'une telle représentation puisse se manifester.
Je citerai enfin l'explication d'Einthoven. D'après lui, un facteur important dans la production des illusions oplicogéométriques serait le défaut de netteté des images dans la vision indirecte. Son explication s'applique aussi à certaines des illusions qui seront mentionnées au prochain paragraphe et on la comprendra aisément en considérant l'une de ces 11 usions, celle de Muller-Lyer. Lorsqu'on observe la figure io9, où cette illusion se manifeste et fait paraître la distance AB plus petite que la distance BC, on en fixe à un instant déterminé quelque point, et le reste est vu indirectement, c'est-àdire confusément ; il se produit alors pour les parties de la figure vues indirectement quelque chose de semblable à ce
(1) Lipps, Haumaesthetik, 1897, p. 61.
qui arriverait si on photographiait cette figure avec mise au point inexacte ; on verrait alors sur la photographie, au lieu des points A, B, G, trois taches diffuses, et la tache B serait en réalité moins éloignée de A que de C (1).
L'explication qui précède a le défaut de mal s'accorder avec ce qui se passe quand on observe les figures destinées à produire les illusions op-
tico-géométriques. Con- *-* «-» * « *- — «
sidérons la figure précé
dente ; si l'explication Flg- 1X0-
proposée était vraie, on
devrait éprouver aussi nettement l'illusion en fixant fermement un point de la figure, par exemple le point B, qu'en la parcourant du regard ; or, tel n'est pas le cas. D'ailleurs, on la parcourt du regard précisément pour substituer aux images confuses de la vision indirecte des images nettes ; la perception porte donc, quand elle a lieu dune façon naturelle, sur des images nettes, et non pas sur des images confuses.
On voit en somme que les explications qui ont été proposées des illusions qui précèdent sont peu satifaisantes. On peut admettre, pour celles qui ont été considérées spécialement au présent paragraphe, qu'il s'agit là de phénomènes
Fig. ni.
de contraste, et que l'un des côtés d'un petit angle repousse en quelque sorte l'autre ; mais ce n'est là au fond qu'énoncer d'une autre manière le fait même à expliquer.
132. Une étendue est rapetissée par le voisinage d'une autre étendue plus grande, et agrandie par le voisinage dune autre plus petite (constraste). — Ainsi, dans la figure 110, due à
(i) W. Einlhoven, Eine einfache physiologische Erklârung fur verschiedene geometrisch-opîische Tâuschungen, Pfluger's Archiv, 1898, Bd 71 p. 1-43.
Muller-Lyer, les distances délimitées au milieu des deux lignes paraissent inégales, quoiqu'elles soient en réalité égales. De même dans la figure m, signalée par Baldwin, le
trait paraît plus éloigné du petit cercle que du grand, quoiqu'il soit à égale distance des deux.
Dans la figure 112, les petites circonférences sont égales et paraissent aussi inégales ; dans cet exemple, comme dans celui de la figure 110, il est possible toutefoisque le phénomène dont il sera question au paragraphe suivant joue un rôle en ce qui concerne les deux cercles concentriques de droite.
Si on considère deux rectangles ayant môme largeur, mais différant en hauteur (fig. n3), celui quia la plus grande hauteur paraît plus étroit que l'autre. De même, dans la figure 114, les divisions paraissent moins espacées à droite qu'à gauche.
On peut rapprocher de ces phénomènes de contraste ceux qu'on observe lorsque, après avoir séjourné quelque temps dans une grande ville, on revient dans une petite ville qu'on avait auparavant longtemps habitée ; les monuments de la petite paraissent s'être rapetisses.
Fig. ii3.
Fil
133. Une direction ou une étendue tendent à s'assimiler à une direction ou à une étendue voisines. — C'est ce qui arrive.
parexemple,' quand deux directions sont très voisines et peuvent par conséquent être rapportées à un même objet ; dans ce cas, nous sommes portés à croire, en même temps qu'à la présence d'un seul objet, à l'existence d'une direction unique, qui est la direction moyenne de l'objet. La tendance qui se manifeste
Fig. n5.
ici peut produire des effets contraires à ceux qui ont été constatés dans les précédents paragraphes. Ainsi, dans la figure n5, les extrémités de la ligne inférieure, qui en réalité est droite, paraissent se relever; or, c'est là le contraire de ce qui se
Fig. 116.
f)roduitpour celui des dessins de la figure 98, qui ui ressemble.
Fig. 117.
est fajcile die rec<bnnaî
a venta Die ra
la lune grande haute s lorsqu'e paraît él
son pourquoi
nous paraît p
Dans la figure 1 16, due à Mellinghoff et Loeb, la ligne inférieure de droite est dans le prolongement de la ligne supérieure de gauche, mais elle paraît un peu plus haut.
Dans la figure 117, empruntée à Lipps, on pourrait mener
a gauche une droite qui serait tangente F£ extérieurement à tous les cercles.
Dans la figure 118, U S les parties des lettres que rencontrent les lignes droites ou près desquelles elles passent, influent sur la direction apparente de ces lignes, qui en conséquence cessent de paraître droites.
Dans la figure 119, imaginée par Delbœuf, le cercle intérieur de gauche est Fig. 118. égal au cercle exté-
orsqu'elle
jr
terjres q vue.
lorizc
est fort »n. Car,
us
le se lève, dite no oignéede plusieurs telles, et mène au-delà 'hprizon sensible ou ui terminent no
de
ces
^re
rieur de droite, mais paraît plus grand. La figure 120 est •empruntée à Lipps. Elle montre comment l'influence actuellement considérée peut triompher de l'irradiation. Dans cette figure, en effet, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, la surface blanche paraît plus petite que la surface noire.
ig- 119-
, La figure 121 a été imaginée par Brentano. Dans la partie supérieure on constate une illusion qui probablement est la même que celle de la figure n5 : le côté inférieur du triangle de gauche et le côté supérieur du triangle de droite ne paraissent pas dans le prolongement fun de Fautre. Dans la partie inférieure, l'illusion disparaît ou même change de sens, grâce
Fi;
aux traits qui prolongent dans chaque triangle un des côtés.
Dans la figure 122, signalée par Laska, les points agissent pour faire paraître l'un des côtés de l'angle plus grand que l'autre.
La figure 123, due à Miïller-Lyer, est bien connue, et on l'a
variée de beaucoup de manières ; les deux gran des lignes y paraissent très nettement inégales. Dans la figure 124, la même illusion se constate à l'égard des côtés supérieurs et inférieurs des deux hexagones.
Dans la figure is5, les côtésinférieurs des deux trapèzes sont égaux et ne le paraissent pas ; on peut encore rattacher cette illusion à celle de Mûller-Lyer. Des dessins comme les précédents peuvent donner lieu à une autre illusion lg' 121'
due probablement à ce
qu'alors un des dessins paraît pouvoir être contenu dans l'autre : c'est quand les dessins ont une position comme celle qu'on remarque dans la figure 126; les deux trapèzes sont
Fig. 122. Fig. 124.
en réalité égaux. On peut être tenté de voir dans cette dernière illusion une explication de la figure de Zôllner : en effet
Fig. 123.
a figure 127 peut être rattachée d'une part à la précédente, d'autre part à celle de Zôllner.
Fig. 125.
Uneillusion qu'on peut rattacher encore à celle de Miiller- Lyer se constate pour la courbure des arcs de cercle; ainsi l'arc de cercle de gauche, dans la figure 128, paraît plus court que celui de droite, et en même temps il semble appartenir à un cercle
de plus petit rayon.
Un effet analogue se produit lorsqu'on a affaire à un grand arc et à un
\/ petit arc d'un même / cercle (fig. 129) ; le ' petit arc paraît ap-
Fig. 126. partenir à un cercle
de plus grand rayon que le grand. On peut expliquer ce dernier fait en admettant que les extrémités du grand arc agissent sur le reste de la même ma-
Fig. 127.
Fig. 128.
nière que les courtes lignes agissent dans la figure 128 sur l'arc de gauche, tandis que les extrémités du petit arc agissent
comme dans la même figure les courtes lignes sur l'arc de droite Mûller-Lyer).
Le diamètre d'un cercle paraît
Fig. 129.
Fig. i3o.
plus petit que le côté de même longueur et de même direction d'un carré (fig. i3o) ; cette illusion peut encore être considérée comme due à la même cause que celle qui se constate dans la figure de Mùller-Lyer.
Pour bien constater les illusions précédentes, il faut considérer les figures comme des ensembles ; si on concentre son attention sur les lignes sur lesquelles doit porter l'illusion, il y a tendance à ne pas l'éprouver.
134. Illusions dépendant de la position et de la direction des figures. — Les figures situées dans la partie supérieure du champ visuel paraissent agrandies par rapport à celles
Fier. i3i.
qui se trouvent dans la partie inférieure. La boucle supérieure du 8 paraît plus petite quand on renverse la lettre que quand on la considère à la manière ordinaire ; le B. F S, F H (position de la barre horizontale) et d'autres lettres présentent des phénomènes semblables.
Les dimensions verticales ou voisines de la verticalité paraissent agrandies par rapport aux dimensions horizontales, comme on le remarque dans les figures ci-dessus ; le triangle, par exemple, qui est équilatéral, paraît isocèle. Cette illusion peut combattre celle qui résulte de la division de l'espace ; ainsi, un carré divisé par des lignes verticales tend à paraître élargi par suite de la division et en même temps allongé dans le sens vertical par suite de l'influence actuellement considérée.
La tendance à sur-estimer les dimensions dans la partie supérieure du champ visuel et la tendance à sur-estimer les verticales, tiennent peut-être à l'habitude que nous avons de constater que des images rétiniennes égales correspondent à de plus grands objets, lorsque ces images se forment sur la
Fartie inférieure de la rétine ou sur le méridien vertical de œil, que lorsqu'elles se forment sur la partie supérieure de
la rétine ou sur le méridien horizontal. L'image de la moitié la plus éloignée d'une rue se forme d'ordinaire sur la partie inférieure de la rétine et est plus courte que celle de la moitié la moins éloignée ; néanmoins, les deux moitiés de la rue, qui constituent des objets connus, nous paraissent égales ou à peu près égales. Une ligne droite qui s'étendrait de nos pieds vers l'horizon et qui formerait son image sur le méridien vertical de l'œil serait vue sous un angle de 900 au plus, tandis que fréquemment des objets de dimensions beaucoup moindres, mais qui forment leurs images sur le méridien horizontal, sont vus sous des angles de plus de 900 (1).