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CHAPITRE X

125. Remarques générales. — Les phénomènes qu'on peut supposer pouvoir jouer un rôle dans la perception monoculaire de la profondeur, lorsqu'on se trouve en présence d'objets inconnus, sont principalement : l'accommodation, la convergence, les parallaxes nodale et pupillaire, et la parallaxe monoculaire, c'est-à-dire les déplacements de l'œil produits par les mouvements de la tête.

L'accommodation ne peut jouer qu'un rôle peu important. En effet, on a vu qu'au delà de 4m il était impossible de constater une différence de netteté entre les images d'un objet suivant qu'on accommodait pour la distance même de l'objet ou pour une distance beaucoup plus considérable. On peut d'ailleurs se demander s'il existe des sensations d'accommodation, et si celles qu'on croit quelquefois constater ne sont pas en réalité des sensations de convergence. Pour moi, je n'ai, d'une façon certaine, constaté de telles sensations qu'en faisant des efforts d'accommodation considérables ; j'éprouvais alors une tension vaguement pénible dans l'œil.

La convergence intervient dans la vision monoculaire par suite de la liaison qui existe entre elle et l'accommodation ; on pourrait même, à cause de ce fait, affirmer qu'il n'existe pas, du moins chez l'homme normal, de vision strictement monoculaire. Il faut remarquer toutefois que la convergence est dirigée ici par l'accommodation ; donc, bien que la convergence, dans la vision binoculaire, soit susceptible de nous fournir des renseignements assez délicats sur la profondeur, elle ne peut, dans la vision monoculaire, nous en fournir que de confus; ils seront confus pour deux raisons, d'abord parce que la

convergence n'en peut pas ici donner de plus précis que l'accommodation qui la dirige, d'autre part parce qu'elle ne suit pas d'une façon exacte l'accommodation. Ainsi donc, qu'un point soit à 5m de nous ou qu'il soit à ioom, il nous sera impossible, dans la vision monoculaire, de reconnaître par la convergence la différence de distance, bien que nous le puissions, par le même moyen, dans la vision binoculaire.

La parallaxe pupillaire et la parallaxe nodale ne peuvent également nous renseigner que très imparfaitement sur les profondeurs ; elles font intervenir la vision indirecte ; or, la distinction des objets et de leurs positions relatives est peu précise dans la vision indirecte. D'ailleurs, il n'y a plus lieu de parler de parallaxe pupillaire lorsque les distances des objets par rapport à nous dépassent quelques mètres ; dans ce cas, en effet, s'il y a accommodation pour la distance de l'un des objets considérés, il y a également accommodation pour celle de chacun des autres, et, par conséquent, la position des images sur la rétine est déterminée alors par les lignes de direction, qui passent par le point nodal.

Considérons donc simplement la parallaxe nodale et supposons deux points dont le plus éloigné recouvre d'abord le plus rapproché; admettons, en outre, que l'image de ce dernier point se fait au centre de la rétine, que la plus petite différence de position que la rétine puisse percevoir est de 5", et que cette différence reste perceptible tant que la rotation de l'œil ne dépasse pas i°. Dans ces conditions, si l'œil tourne d'i°, le point le plus rapproché dont la position puisse être distinguée de celle d'un point infiniment éloigné se trouvera, si on suppose le point nodal à 6umi,5 du centre de rotation de l'œil, à 4u\69de l'œil ; ce dernier chiffre est d'ailleurs exagéré, car, lorsque l'œil est tourné d'i°, il ne peut pas reconnaître une différence de position de 5". Admettons néanmoins qu'on puisse reconnaître une différence de profondeur entre les deux points lorsque le plus rapproché se trouve à 5U1 de l'œil ; on peutmaintenant se rendre compte qu'en tournant de plus dei° l'œil ne réussira pas à percevoir une différence pour une distance plus grande du point considéré. Supposons, en effet, que l'œil tourne à droite de 5°, la différence de position qui se produira entre les deux points, si le plus rapproché reste à 5m, ne sera, quand l'œil aura achevé son mouvement, que de 23" ; or, pour qu'une différence aussi petite pût être perçue, il ne faudrait pas que l'œil tournât de plus d'i° (p. 146). Si l'œil tourne de io°, la différence de position produite sera inférieure à 1'; or, une différence d'i' ne serait pas perceptible même si les images ne s'écartaient de la fovea que de 5° Enfin , si l'œil tourne de 200, la différence de position atteindra i'3o", et ne pourra pas davantage être perçue.

Le moyen principal dont nous disposons, dans la vision mo-

noculaire, pour percevoir les différences de profondeur nousest fourni par la parallaxe monoculaire. Par suite des mouvements de la tête, l'œil peut se déplacer de plusieurs centimètres dans l'espace, et nous pouvons ainsi obtenir d'un objet présentant un relief ou d'un ensemble d'objets situés à diverses distances de nous des images successives aussi différentes ou même plus différentes que celles qui se produisent simultanément pour les deux yeux dans la vision binoculaire. En outre, il faut remarquer que l'œil, pendant que la tête tourne, peut effectuer une rotation en sens inverse et continuer, dans une grande mesure, de se diriger vers les objets et de les voir nettement ; sous ce rapport, la parallaxe monoculaire n'a pas l'inconvénient d'être nécessairement, comme la parallaxe nodale, une parallaxe de la vision indirecte.

Dans ce qui précède, il a été surtout question de différences de profondeur. Si nous considérons spécialement la perception de la profondeur d'un objet isolé, par exemple d'un point lumineux qu'on aperçoit dans l'obscurité, nous trouvons qu'il n'existe aucun moyen monoculaire exact de reconnaître cette profondeur. L'accommodation, la convergence, ne pourront, d'après ce qui vient d'être dit, nous renseigner à cet égard que tant que la distance de l'objet à nous ne dépassera pas quelques mètres. Le rôle de la parallaxe nodale, s'il existe, sera également sans importance ; cette parallaxe agira d'ailleurs, sauf la différence de proportion, comme la parallaxe monoculaire. Considérons spécialement celle-ci. Si nous tournons la tête en présence de deux points inégalement distants, et si l'œil suit exactement le mouvement de la tête, l'image du point le plus éloigné se déplace moins vite sur la rétine que celle du plus rapproché ; pour une amplitude déterminée du mouvement de la tête, et si on suppose que ce mouvement se produit à droite, le plus éloigné des deux points s'écarte moins vers la gauche que le plus rapproché ; ainsi donc, la vitesse et l'amplitude du déplacement de l'image d'un point sur la rétine dépendent, dans ce cas, de la distance qui nous sépare du point; il faut toutefois remarquer qu'elles varient peu même pour des distances très différentes, que l'œil ne suit pas d'ordinaire rigoureusement le mouvement de la tète, que, par conséquent, la vitesse et même l'amplitude du déplacement de l'image sur la rétine ne sont pas régulières. Si nous supposons un point à 5m et un autre point à une distance infinie, et un œil se déplaçant de i2,m, il en résultera pour les deux points une différence de position d'i°22; seulement; or, cette différence est très faible comparée à l'angle considérable dont il faudra que la tète tourne pour amener l'œil à I2cm de sa position initiale ; on ne peut donc guère admettre qu'il soit possible, "par la vitesse ou l'amplitude du mouvement de l'image sur la rétine pour une amplitude déterminée du mouvement

de la têle, de percevoir avec quelque précision la distance d'un objet isolé. D'autre part, si nous ne cessons, pendant le mouvement de la tête, de fixer l'objet, les conditions seront, sous un rapport, plus défavorables encore : dans ce cas, outre que le mouvement par lequel l'œil devra compenser celui de la tête différera également très peu d'amplitude pour deux objets dont l'un sera par exemple à 5m et l'autre à une distance infinie, il s'agira de percevoir des différences entre des sensations tactiles, c'est-à-dire des différences beaucoup moins marquées que celles qui peuvent exister entre les sensations rétiniennes.

Il faut donc conclure que la perception monoculaire de la distance d'un objet isolé et inconnu doit être très incertaine.

126. Expériences. — Des observations et des expériences vulgaires permettent déjà de vérifier grossièrement les conclusions qui précèdent. Ainsi, les personnes qui deviennent borgnes commettent, lorsqu'elles ne s'aident pas de mouvements de la tète, de fréquentes erreurs dans l'estimation de la distance qui les sépare des objets ou qui sépare en profondeur les objets les uns des autres ; elles en commettent aussi parfois, en conséquence, dans la perception des grandeurs et sont exposées, par exemple, à prendre une mouche qui passe près d'elles pour un oiseau qu'elles apercevraient dans le lointain. On pourra s'exercer, en ne se servant que d'un œil, à amener dans le même plan vertical parallèle au visage, sans les faire se toucher, des pièces de monnaie d'inégale grandeur, une pièce de monnaie et une carte à jouer, etc. ; on pourra encore essayer d'introduire, dans les mêmes conditions et sans tâtonnements, un crayon dans un anneau, dans le goulot d'une bouteille ; on constatera, dans tous ces cas, de fréquentes et parfois considérables erreurs.

Wundt et, après lui, Arrer (i) ont publié des résultats qui tendent à prouver, au contraire, que, même avec un œil et sans mouvements de la tète, nous sommes capables de percevoir assez délicatement les différences de profondeur. Le dispositif dont Arrer s'est servi dans ses expériences est, à part quelques perfectionnements, essentiellement celui que Wundt lui-même avait employé. L'observateur regarde, à travers un tube large de 8omm et haut de 40, des fils de oram,22 d'épaisseur sur un fond noir uni. Aux fils sont attachés des poids, et un électro-aimant, en attirant ces poids, empêche les fils abandonnés à eux-mêmes d'osciller. Un des fils est d'abord placé à une distance déter-

(1) Wundt, Beitrâge zur \Theorie der Sinneswahrnehmung, 1862, p. io5 ss., elPhysiologische Psychologie, 4e Aufl., Bd 2, p. 107; Arrer, Ueber die Bedeutung der Convergent- and Accommodationsbeiuegungen fur die Tiefenwahrnehmung, Philos. Stud., 1896, p. 116-161 et 222-804.

minée, et, lorsque l'observateur s'est fait une idée suffisamment nette de la distance, l'expérimentateur enlève ce fil et laisse tomber l'autre, qui se trouve tantôt plus loin, tantôt plus près que le premier. La méthode employée a été celle du changement minimal. Avec ce dispositif et cette méthode, Arrer a trouvé, par exemple, que lorsque l'un des fils était à 4ocm, on pouvait reconnaître que l'autre n'était pas à la même distance quand la différence n'était que de 1 à 2cm ; lorsque l'un des fils était à 2m,5o de l'œil, l'un des observateurs, Kùlpe, percevait une différence de distance quand cette différence était d'environ iocm à i5cm ; d'autres en percevaient alors d'encore plus petites. Ces derniers chiffres excluent l'hypothèse que les observateurs auraient jugé dans tous les cas d'après l'angle sous lequel ils voyaient l'épaisseur des fils. Il faut pourtant remarquer que plusieurs d'entre eux, d'après les observations subjectives citées, faisaient attention à l'épaisseur ainsi qu'à la netteté des fils ; d'ailleurs, les jugements étaient souvent incertains. En outre, deux fils de même épaisseur, situés à des distances différentes de l'œil, peuvent paraître inégalement brillants, s'ils sont blancs, ou inégalement sombres s'ils sont noirs; il est donc possible que les jugements, dans les expériences en question, se soient établis en partie d'après la différence de clarté des deux fils.

En somme, les expériences de Wundt et d'Arrer paraissent devoir être considérées comme ayant été des expériences sur des objets connus: le fil présenté le second, dans les expériences d'Arrer, était jugé plus près par exemple que l'autre lorsqu'il apparaissait plus net, plus gros, plus brillant. D'ailleurs, si ce n'est pas de netteté, d'épaisseur ei de clarté qu'il s'agit dans ces expériences, de quoi, lorsque les fils sont à 2"' et davantage, peut-il s'agir? On ne peut guère, en effet, songer alors à faire intervenir l'accommodation, ni par conséquent la convergence, puisque l'accommodation est à peu près la même soit qu'on accommode pour un objet situé à 2'" ou pour un objet infiniment éloigné.

Hillebrand (1), en se servant d'un autre dispositif, a trouvé des résultats tout différents de ceux qui viennent d'être rapportés. Ses expériences, qui ont précédé celles d'Arrer, mil consisté à regarder monoculairement le bord de cartons noirs sur le fond blanc formé par un verre dépoli. En prenant ainsi comme objet le bord nettement coupé et sans épaisseur de cartons, on éviterait, selon lui, le grossissement ou le rapetissement apparents qui peuvent se produire avec des fils par exemple. Ea profondeur maxima qu il ait considérée ;i été de 1 mètre.

Les résultats de ses expériences ont été les suivants. Quand l'objet fixé est déplacé assez lentement pour que l'accommodation puisse suivre, il est impossible de se rendre compte du dé-

(1) Hillebrand, Das VerMUnis von Arcommodation und Ronvergem zar Tiefenlokalhulioiu Zeitschrift f. Psvchol., 1894, Bd. 7- P« 97"15.1- LeÉ! expériences de Hillebrand ont été répétées par Dixon el Arrer, qui sont arrivés aux mêmes résultats que lui. Voir Dixon. On the Relation

of Accommodation and Convergence to our Sensé of Dcpth Mind. i8g5, p. 195-212): Arrer, article cité. Voir aussi, pour la réponse aux critiqued'Arrer, Hillebrand, In Sachen der oplischcn Tiefenlohalisalion. Z. f. Psvch , 1898, Bd. 16, pp. 7i-i5i.

placement, à moins que des efforts extrêmes d'accommodation, qui produisent des sensations pénibles, n'interviennent (premier groupe d'expériences). Quand, au contraire (deuxième groupe d'expériences), un second objet est rapidement substitué au premier, il existe une différence de profondeur pour laquelle l'observateur se rend compte que l'un des objets a été placé plus près ou plus loin que l'autre. J'emprunte à son travail les intéressantes observations suivantes qui donneront une idée nette des résultats qu'il a obtenus dans ce dernier groupe d'expériences :

« M. Springer (emmétrope, acuité visuelle normale). Intervalles étudiés : 25o-i.ooomm. En allant de près à loin, sont reconnus presque sans faute les intervalles :

25o — 5oo (4 — 2 Dioptries ; diff. 2) 290 — 660 (3,5 — i,5 — diff. 2)

« Si le bord le plus rapproché est plus loin que 270mm, on ne trouve plus, dans les limites fournies par l'appareil, aucun intervalle sûrement discernable.

« En passant de loin à près, est reconnu presque sans fautes l'intervalle

660 — 290 (i,5 — 3,5 Dioptries; diff. 2)

<( Pour l'intervalle

5oo — 25o (2 — 4 Dioptries ; diff. 2)

les réponses fausses prédominent déjà.

'< Les intervalles plus petits que ceux qui viennent d'être rapportés ne sont discernés ni pour rapprochement ni pour éloignement... »

« M. J . Stransky (emmétrope, acuité visuelle normale). Intervalles : 200-1. ooomm.

« En allant de près à loin, il y a à peu près autant de réponses fausses que de correctes, même avec l'intervalle maximum 200-1.000. En allant de loin à près sont reconnus assez sûrement les intervalles :

5oo — 290 (2 — 3,5 D.; diff. i,5) 33o — 25o (3 — 4 D. ; diff. 1 ) 290 — 200 (3,5 -5D,; diff. i,5)

« Ainsi, chez cet observateur, la distinction pour le rapprochement est possible entre des limites beaucoup plus étroites que pour l'éloignement ; il n'existe peut-être, dans le dernier cas, aucun intervalle pour lequel la direction du changement de distance serait reconnue avec certitude. »

« V. Hillebrand (myopie de i,5 D; acuité visuelle normale). Intervalle étudié : 66o-20omm.

« Après un exercice considérable (quatorze jours avec observation d'une heure et demie au moins chaque jour) je suis arrivé à régulièrement estimer avec exactitude des intervalles correspondant à une différence d' ne dioptrie, et aussi bien en allant de près à loin que dans le sens inverse. J'estime sans

faute la direction des changements d'éloignement avec intervalles :

200 — 25o — 33o — 5oo — 660 (1)

« Aussi bien dans cet ordre que dans l'ordre inverse, de plus petites différences cessent de pouvoir être estimées sansfautes... »

Je citerai encore l'observation suivante, très caractéristique en ce qu'elle montre combien les sensations d'accommodation (et par conséquent aussi les sensations de convergence y associées) peuvent, dans la vision monoculaire, être confuses : « M. Stransky, étudiant en médecine, devait, dans une expérience de la série précitée, indiquer dans quelle direction le mouvement du bord se produisait. J'éloignai peu à peu celui-ci, et, lorsqu'il fut à plus de 5ocm, je demandai à l'observateur s'il était encore en état d'accommoder pour l'objet ; j'obtins comme réponse que c'était « encore possible, mais difficile ». Pendant que je continuais d'éloigner le bord, je répétai plusieurs fois la question ; lorsque le bord eut atteint une distance de 700mm, l'observateur croyait qu'il était déjà très difficile de suivre avec l'accommodation, il avait le sentiment net d'un effort considérable. Questionné sur la distance où il croyait l'objet, il répondit : « A 8 — iocm au plus ».

Hillebrand remarque en outre, d'après le témoignage deplusieurs observateurs, que, même dans les cas où le sens du changement de profondeur est reconnu, il ne se manifeste pas de différences aans les sensations ; on sait que le deuxième objet est plus près ou plus loin que le premier, mais on ne voit pas cela à proprement parler.

Les sensations de profondeur, en effet, sont, dans la vision monoculaire, et lorsque la tète reste immobile, généralement très confuses, quoique, cependant, elles ne fassent pas entièrement défaut; aussi sont-elles à un haut degré sous la dépendance de circonstances accidentelles et de l'imagination.

J'ai fait, sur la perception monoculaire de la profondeur d'objets inconnus, des recherches dont les résultats s'accordent avec ceux de Hillebrand. Je mentionnerai d'abord une expérience dans laquelle je me servais de deux points lumineux dont l'un se trouvait à im ou 2,u environ de l'observateur et l'autre à une vingtaine de mettes. Une dizaine de personnes ont pris part à cette expérience, et elle a réussi avec toutes: elle avait lieu dans un couloir complètement obscur, long de plus de 5om et large de i"'.20. Le dispositif était très simple : deux lanternes pourvues d'un diaphragme de grandeur variable et placées à la hauteur des yeux de l'observateur, de façon que les deux points lumineux produits apparussent sur une même horizontale. Les points lumineux étaient réglés de façon à présenter pour l'observateur même grandeur et même intensité apparentes. Aucun des observateurs ne savait à l'avance à

(1) « Le dernier intervalle (5oo-66o) correspond n une différence d'une demi-dioptrie seulement. Le fait qu'il a été reconnu cependant avec certitude tient à ce que mon remotum est à 6Gomm. L'objet se trouve ainsi juste à la limite de la vision distincte. »

quelle distance il se trouvait ni de l'un ni de l'autre des deux points. Le résultat final a été le suivant : chaque personne s'est trompée au moins une fois (je n'ai fait sur chacune qu'un très petit nombre d'expériences, une ou deux seulement le plus souvent) sur la position relative des deux points lumineux ou n'a pu se prononcer à cet égard. Une condition indispensable pour que l'expérience donne ce résultat, c'est que l'observateur garde bien la tète immobile. Lorsque cette condition est exactement observée, que le point le plus rapproché est à une distance de 2m, que la grandeur et l'intensité des deux points sont réglées avec soin, l'expérience, quelle que soit la distance du point le plus éloigné, réussit presque sûrement.

J'ai fait, plus méthodiquement, un grand nombre d'expériences sur des distances dont la plus considérable a été de 6m environ. Dans une première série, j'employais deux points lumineux produits successivement au moyen d'un appareil d'induction ; le plus rapproché était à 2m de l'observateur, à la hauteur de l'œil, et le plus éloigné à 6m,5o; ce dernier était un peu plus bas (2mm environ) que l'autre, de manière à n'être pas caché par les pointes entre lesquelles il apparaissait. Au moyen d'un rhéostat, je réglais l'intensité des deux points de telle sorte qu'ils ne pussent par ce moyen être distingués l'un de l'autre. La tête était immobilisée.

L'observation du point apparu le premier durait plusieurs secondes ; puis l'observateur fermait les yeux pendant deux secondes environ, et enfin regardait le deuxième point.

J'ai fait personnellement, avec l'aide de M. Geffriaud, étudiant, qui jouait alors le rôle d'expérimentateur, 100 observations. Il s'agissait de dire si le second point était plus loin ou plus près que le premier (j'appelle premier, second point celui qui apparaissait premier, second). Les réponses se répartissent en bonnes, mauvaises et douteuses. Je distingue deux cas : le cas où le point apparu second était le plus éloigné en réalité et le cas où il était le plus rapproché.

Les réponses citées comme bonnes ne sont souvent, comme on le comprendra tout à l'heure, bonnes qu'en apparence.

Réponses bonnes Mauvaises Douteuses

2e point plus éloigné o 5 45

— plus rapproché 23 1 26

M. G., à qui j'ai fait faire, avec le même dispositif, le même nombre d'observations, est arrivé aux mêmes résultats. L'un et l'autre nous avons donc également : point de réponses bonnes lorsque le second point est le plus éloigné, et à peu près un nombre égal de réponses bonnes et de réponses douteuses, lorsqu'il est le plus rapproché.

Nous avons aussi expérimenté en plaçant l'un des points à im seulement de l'observateur et l'autre à 6m, et constaté toujours essentiellement les mêmes faits ; toutefois, le nombre des estimations correctes s'est ici accru, en restant cependant peu élevé dans le cas où le second point était le plus éloigné.

Ces expériences avec points produits successivement ont révélé

un fait intéressant, savoir, la tendance à croire que le point qui apparaissait second était plus près que l'autre ; et de là l'explication du nombre considérable de réponses bonnes qui se produisait lorsque le second point était aussi le plus rapproché. L'existence de cette tendance résulte avec certitude d'une série d'expériences dans lesquelles je n'ai employé qu'un seul des deux points lumineux; l'observateur, M. G., que je n'avais pas averti, croyait donc avoir affaire, comme dans les autres cas, à deux points successifs inégalement éloignés. Or le résultat a été à peu près exactement le môme à l'égard de la seconde apparition du point qu'antérieurement à l'égard du point qui apparaissait le second. Pour 60 observations, M. G. a eu 34 réponses douteuses ; dans aucun cas il n'a cru le point, à sa seconde apparition, plus loin qu'à sa première; 26 fois au contraire il l'a jugé plus près.

L'illusion précédente est due probablement à ce que le point qui apparaît le dernier tend à paraître plus intense que celui qui l'a précédé. La rétine., en effet, subit, dans la région impressionnée, par suite de la fixation attentive du premier point, une certaine fatigue qui se traduit par une diminution croissante de sensibilité ; pendant les deux secondes environ qui séparent l'observation du premier point de celle du second, la rétine au contraire, l'œil étant fermé, se repose et redevient plus sensible ; par conséquent, au moment du début de la fixation du second point, ce point doit paraître plus intense que si on l'avait regardé juste à la fin de la fixation du premier. Il faut noter aussi que, par suite du fait que les deux points ne sont pas exactement en ligne droite avec l'œil, l'impression produite par le second doit généralement tomber au début sur une région de la rétine autre que celle sur laquelle a agi le premier point et par conséquent reposée et très excitable.

Dans les expériences dont il vient d'être parlé, il était difficile, lorsque l'un des points lumineux employés se trouvait à im seulement de l'observateur, de régler assez exactement l'intensité des deux points pour qu'ils ne pussent pas être distingués l'un de l'autre. C'est pourquoi, dans de nouvelles expériences, je me suis servi, pour produire les [joints lumineux, d'une autre méthode. Dans des boîtes construites à dessein et complètemenl closes sauf sur un côté, ont été fixées île petites lampes électriques. Sur l'un des cotés de chaque boîte ont été placées les ouvertures destinées à fournir les points lumineux. Ces ouvertures étaient rondes et très nettes ; elles avaient été coupées à l'emporte-pièce dans du papier noir. Entre la lampe et ces ouvertures, et pressées contre celles-ci, étaient placées des feuilles de papier transparent destinées à régler grossièrement l'intensité de la lumière perçue et à donner aux points une couleur uniforme. Pour régler plus délicatement l'intensité, je me suis servi de rhéostats.

On arrive sans trop de difficultés à régler ainsi l'intensité et la grandeur des ouvertures proportionnellement à la distance des points. On évite le rayonnement en n'employant que des intensités modérées. Quant à la couleur, il peut arriver que l'un des points paraisse rougeâtre, tandis que la couleur de l'autre se rapprochera davantage, du blanc. Pour éviter cet inconvénient,

je mesuis servi à un moment donné de papier transparent rouge (on pourrait se servir dans le même but de feuilles de gélatine colorée) : les deux points ont dès lors présenté la même couleur rouge. Il y a enfin à compter avec la netteté. Si nettement que soit découpée une feuille de papier, les bords de cette feuille constituent toujours des lignes physiques et non pas des lignes géométriques ; les bords des ouvertures circulaires que j'ai employées constituaient donc, comme je m'ensuis bientôtconvaincu, des objets physiques. C'est pourquoi les bords du point le plus éloigné étaient moins nets que ceux du plus rapproché. Comme je ne disposais d'aucun moyen d'accroître la netteté des bords du point le plus éloigné, j'ai été réduit àdiminuer celle des bords du plus rapproché. J'y ai réussi de la façon suivante : au lieu de placer la feuille de papier rouge entre l'ouverture et la lampe, j'ai placé l'ouverture derrière la feuille rouge, c'est-à-dire entre cette feuille et la lampe ; la feuille rouge était d'ailleurs pressée contre l'ouverture. Dès lors il a été impossible de constater une différence de netteté entre le premier point et le second.

Dans ces nouvelles séries d'expériences, les deux points observés étaient simultanés ; outre l'accommodation et la convergence pouvait donc intervenir la parallaxe nodale. Le plus rapproché des deux points avait 2mm de diamètre et était d'ordinaire à iin de l'observateur ; le diamètre de l'autre était en proportion de sa distance,, qui a été le plus souvent de 5m. Les deux points étaient disposés de manière à apparaître à égale distance soit du plan médian lorsqu'ils étaient l'un à gauche et l'autre à droite, soit du plan horizontal passant par l'œil, lorsque l'un était au-dessus et l'autre au-dessous de ce plan. Les boîtes qui les portaient glissaient le long dérègles graduées en centimètres, ce qui permettait de retrouver facilement les positions. La distance angulaire entre les points était de 6°.

Les résultats que nous avons obtenus, M. G. et moi, ont été encore concordants. D'une part, il nous a été à peu près impossible de percevoir exactement la différence de profondeur des points, d'autre part nous avons éprouvé une tendance à peu près invincible à voir par exemple le point qui nous apparaissait au-dessus de l'autre plus loin ou plus près que lui ; de là des résultats comme le suivant, que j'ai obtenu en faisant 62 observations avec points situés l'un au-dessus de l'autre :

Réponses bonnes Mauvaises Douteuses

Le point le plus éloigné

est le plus haut .... 3i o o

Le point le plus éloigné

est le plus bas o 3o 1

Pour moi, le point le plus élevé et le point situé à droite me paraissaient respectivement plus éloignés que le point le plus bas et que le point situé à gauche ; pour M. G., au début, c'était le point le plus bas qui lui paraissait le plus éloigné ; à la fin, il éprouvait au contraire aussi la tendance à le voir moins éloigné que l'autre : quant au point situé à droite, il était porté à le juger plus près que l'autre. Ces illusions, en tant qu'elles

diffèrent d'un observateur à l'autre, sont difficiles à expliquer ; quant à leur nature générale, elles se rattachent vraisemblablement à ce fait que les objets usuels horizontaux qui s'étendent devant nous, plus bas que nos yeux, par exemple les rues, la mer, montent dans notre champ visuel, que les objets horizontaux situés plus haut que nos yeux, tels que les toits des maisons, les réverbères des rues, descendent, que ceux qui s'étendent à droite et à gauche parallèlement au plan médian, par exemple les murs des maisons d'une rue, se rapprochent en perspective de ce plan à mesure qu'ils sont plus éloignés, de sorte que, du côté gauche de la rue, les maisons éloignées s'avancent à droite par rapport aux maisons rapprochées, et inversement du côté droit.

Dans les expériences avec points successifs comme dans les expériences avec points simultanés, nous" avons constaté qu'il était impossible d'estimer exactement la distance absolue des points. Ainsi, dans les premières, et lorsque la distance du point le plus rapproché était de 2m, et celle du plus éloigné de 6m,5o, les points m'ont toujours paru à peu de distance l'un de l'autre dans les cas où j'ai perçu entre eux quelque différence de distance. lime semblait les voir l'un et l'autre à une distance intermédiaire entre la position du premier et celle du second, c'est-à-dire à environ 4m de moi. Quanta M. G., au commencement il voyait les points comme au bout de la table au bord de laquelle il était assis, ce qui représentait une distance de 2m,5o environ. Plus tard j'ai employé des points plus brillants l'un et l'autre ; il a été alors frappé de leur rapprochement apparent ; ils lui semblaient maintenant se trouver à moins d'un mètre ; à un moment, le point placé à 6m,5o lui paraissait n'être qu'à environ om,75. A mesure qu'il fixait l'un des points, ce point lui paraissait se rapprocher de lui, venir vers lui « comme un insecte brillant ». Quand l'un des points lui semblait plus rapproché que l'autre, ce n'était jamais que de quelques centimètres. Lorsque le point le plus rapproché a été placé à im, les doux points paraissaient à l'observateur précédent se trouver à environ 2m de lui, et je les voyais moi-même à peu près à la distance du plus rapproché, c'est-à-dire à im ; or, le plus éloigné étail eu réalité à 6m. Des erreurs semblables se sont produites lorsque les points ont été simultanés (1).

127. Expériences avec mouvements de la tête. — Parmi les observations subjectives se rapportant aux expériences que nous avons faites, M. G. et moi, avec points simultanés, la suivante s'est rencontrée plusieurs fois: Dès qu'il y a mouvement de la tête, on perçoit la position relative clés points. Ainsi, à la fin d'une observation, il arrivait parfois que l'observateur, ayant formulé sa réponse, lâchait le moule qu'il tenait entre les dents et déplaçait la tète avant que l'expérimentateur eût éteint les poinîs; or il pouvait voir alors aisément, si son

(1) Pour plus de détails sur les expériences précédentes, voir Bourdon. La perception monoculaire de la profondeur, Kcv. philos.. 1898, t. 46, pp. 1 24-1 45.

attention restait dirigée vers les points, quel était le plus rapproché. Donc, avant toute expérience spéciale, nous savions déjà que les mouvements de la tête constituaient, dans le cas de vision monoculaire, un moyen beaucoup plus parfait que •ceux que nous avions étudiés de se rendre compte des différences de profondeur.

Nous avons d'abord étudié la question du rôle des mouvements de la tête en faisant quelques expériences avec points placés à 4m et à 6U1, et nous avons constaté que l'appréciation de la différence de profondeur n'exige alors, pour être correcte, qu'un effort modéré d'attention. Nous avons ensuite placé les points à 5m et 6in, l'un au- dessus de l'autre. Les diamètres étaient en proportion des distances. Dans une série de 20 expériences, la distance angulaire entre les points a été de 6°, dans une autre, de 20 expériences également, cette distance a été réduite au cinquième de l'angle précédent, c'està-dire à i° environ. L'observateur déplaçait la tête comme il voulait et autant qu'il voulait; mais le corps restait immobile.

L'expérience a montré qu'instinctivement on fait, pour se rendre compte des profondeurs, des mouvements latéraux de la tête plutôt que des mouvements verticaux.

Les résultats pour M. G. ont été les suivants :

Réponses bonnes Mauvaises Douteuses

Le point le plus éloigné \ angle de 6° io o o

est le plus haut. } — i° 10 o o

Le point le plus éloigné \ — 6° 5 14

est le plus bas. I — i° 7 21

Ils ont été pour moi à peu près les mêmes :

Réponses bonnes Mauvaises Douteuses

Le point le plus éloigné [ angle de 6° 10 00

est le plus haut. ( — i° 10 00

Le point le plus éloigné ', — 6° 2 3 5

est le plus bas. I — i° 5 2 3

Comme on le voit, les résultats, chez les deux observateurs, •sont influencés par la disposition à voir plus éloigné le point le plus élevé. On remarque aussi qu'il est un peu plus facile de percevoir la différence de distance lorsque la distance angulaire est de i° que lorsqu'elle atteint 6°.

Je n'ai pas eu conscience du raisonnement par lequel j'arrivais à me rendre compte de la position réelle des points ; je remarquais facilement, lorsque j'y faisais attention, le mouvement des points correspondant au mouvement de la tète, mais je n'avais pas besoin de le remarquer pour percevoir la différence de profondeur et de me dire que, quand je tournais par exemple la tête à droite, le point qui par rapport à l'autre se

mouvait vers la gauche, était le plus rapproché. Si j'eusse fait de tels raisonnements conscients, je n'aurais pas eu de réponses fausses.

Je n'ai pas essayé de faire, relativement au rôle des mouvements de la tète, des déterminations quantitatives plus exactes que les précédentes ; ces déterminations quantitatives eussent été difficiles pour plusieurs raisons et en particulier pour celleci, que l'impression de profondeur produite ne dépend pas seulement des mouvements de la tête, mais qu'elle est encore fortement influencée par cette illusion qui, par exemple, fait voir plus éloigné le point le plus élevé. Dans les conditions où les expériences précédentes avaient lieu, on voit que la vision monoculaire combinée avec les mouvements de la tête ne peut guère nous faire percevoir des différences de profondeur plus délicates que la différence entre 5m et 6m. •

128. Estimation de la distance d'un objet isolé. — Il résulte déjà d'observations précédemment citées que l'estimation de la distance d'un point isolé est très imparfaite. Même lorsque le point est à peu de distance de l'observateur, celui-ci peut le croire à iu\ alors qu'il est par exemple à 6m.

J'ai fait à ce sujet un certain nombre d'expériences spéciales, dans lesquelles il s'agissait de s'approcher assez près d'un petit cercle lumineux pour croire pouvoir le toucher avec le bout de l'index en allongeant le bras. L'observateur, arrivé à cette distance, devait d'abord fermer les yeux; alors, pendant qu'il tenait les yeux fermés, l'expérimentateur s'approchait de lui, le priait d'allonger le bras et mesurait la distance qui séparait le bout de l'index du plan vertical contenant le cercle lumineux. Après quoi, l'observateur se retournait, les yeux toujours fermés, et allait reprendre sa position première à une des extrémités de la salle, sans jamais savoir, par conséquent, quelle erreur il avait pu .commettre dans son estimation. La place du cercle lumineux dans la salle a varié irrégulièrement pendant le cours des expériences.

Je me bornerai à rapporter les résultats des expériences faites sur M. G. Cet observateur se trouvait dans des conditions particulièrement favorables par rapport à l'expérience, en ce sens qu'il ignorait complètement au début la grandeur, l'intensité et la netteté réelles du cercle et qu'il n'en a jamais eu d'autre connaissance que celle, plus ou moins hypothétique, qu'il a pu acquérir par les observations qu'il a faites dans les conditions qui viennent d'être indiquées. Il ignorait également que l'erreur que l'on commet est en général, du moins autant que j'ai pu le constater avec quelques autres personnes, celle qu'il a commise, c'est-à-dire une erreur de sous-estimation. M. G., dans ses trois premières observations et surtout dans la première et la troisième, s'est trompé grossièrement ; le bout de son doigt s'est trouvé en effet, dans ces observations, à im,45, om,75 et im,io du cercle lumineux.

La distance qui, au début de chaque observation, séparait l'observateur de l'objet, a eu une légère influence sur les résultats. Ainsi, pour dix observations où le cercle était d'abord à 5m de l'observateur, l'erreur commise a été en moyenne de om,36, et, pour dix autres où il était à 8m, elle a été de om,4g.

Pour voir s'il existait quelque influence de l'intensité, j'ai faii faire au même observateur 12 observations avec intensité tantôt forte et tantôt faible. Les 6 observations avec intensité relativement forte donnent comme erreur moyenne om,42, et les 6 avec intensité faible om,47- On voit que, s'il y a quelque influence de l'intensité, elle n'est pas très marquée.

Le nombre total des observations a été de 42. L'erreur moyenne commise, sans tenir compte de l'intensité ni de la distance initiale entre l'observateur et l'objet, a été de 47cm ; l'observateur a cru pouvoir toucher le cercle alors que le bout de son doigt en était encore éloigné en moyenne de la distance précédente. La variation moyenne a été de i3cm.

Si on met à part les trois premières, il ne se manifeste, pendant le cours des expériences, aucun progrès marqué dans l'exactitude des estimations. Quant aux observations subjectives, la seule remarque précise de G., c'est qu'il se basait sur la netteté du contour du cercle pour conclure qu'il s'en trouvait près.

J'ai essayé, dans les expériences où j'ai joué le rôle d'observateur, de me rendre compte si l'accommodation jouait quelque rôle, en la faisant varier quand je me trouvais près du cercle ; il m'a semblé qu'elle ne me donnait aucun renseignement, et que ces exercices d'accommodation troublaient mon jugement au lieu de le rendre plus sûr ; et, pour me rendre compte ensuite définitivement, après ces exercices, de la position du cercle, je faisais aussi attention particulièrement à sa netteté. Je crois donc que la netteté des contours joue ici un rôle considérable. La grandeur apparente m'a semblé avoir aussi quelque influence; comme je connaissais le cercle, je savais quelle grandeur apparente il devait avoir vu à la longueur du bras, et j'ai cru en effet constater, dans quelques expériences où j'avais à dessein fait diminuer beaucoup l'intensité et en conséquence la netteté, que je jugeais alors d'après la grandeur de l'image ; toutefois, il m'a semblé qu'avec intensité plus forte du point le rôle de la netteté est beaucoup plus important que celui de la grandeur.

Ce rôle de la netteté peut être compris de deux façons. On peut d'abord supposer que la perception de la profondeur qui se produit dans ces expériences s'associe directement à la perception de la netteté du cercle ; nous savons en effet quel degré de netteté présentent d'ordinaire, lorsqu'ils sont à peu de distance de nous, les bords d'objets analogues au cercle employé. La seconde interprétation est la suivante : il s'agirait moins ici du degré de netteté de l'objet que d'un effort pour voir nettement, et cet effort aurait pour but de préciser l'accommodation et par conséquent aussi, autant qu'elle peut

dans les conditions actuelles devenir précise, la convergence ; et la perception de la profondeur s'associerait non pas à la perception même de la netteté du cercle, mais, si on admet que les sensations de convergence seules présentent quelque délicatesse, aux sensations de convergence produites. Il est difficile de faire un choix motivé entre les deux interprétations précédentes. Elles ne s'excluent d'ailleurs pas, et il est par conséquent possible que, dans les expériences en question, notre perception de la profondeur soit déterminée à la fois par celle de la netteté de l'objet et par les sensations de convergence.

129. Moyens auxiliaires de percevoir la profondeur. — Lorsque nous reconnaissons les objets que nous apercevons, nous pouvons nous rendre compte de la distance qui nous en sépare par la grandeur des images qu'ils forment sur nos rétines. La distance maxima à laquelle un objet peut être reconnu varie d'ailleurs selon la grandeur de l'objet, et dépend des conditions qui influent sur l'acuité visuelle; un arbre, un clocher seront reconnus à une distance à laquelle un homme cessera de l'être. Toutefois, il se produit facilement des erreurs à l'égard des arbres, et l'angle sous lequel ils nous apparaissent ne constitue par conséquent pas un moyen sûr de percevoir la profondeur ; vu dans le lointain, un bois de grands arbres peut être pris par exemple pour un champ de vignes.

En regardant successivement les mêmes objets, par exemple un navire ou un rocher sur la mer, par le gros et le petit bout d'une lunette, on constatera facilement le rôle de la grandeur des images dans la perception de la profondeur.

La perspective aérienne, c'est-à-dire la diminution d'éclat et les changements de couleur que fait éprouver aux objets l'air interposé entre eux et nous, nous aide aussi à percevoir la profondeur. L'air, avec les poussières et particules de tout genre qu'il renferme d'ordinaire dans les régions inférieures de l'atmosphère, constitue un milieu trouble, comme le serait une certaine quantité d'eau dans laquelle on aurait versé un eu de lait, et il prend une coloration bleuâtre à travers aquelle les objets sombres apparaissent eux-mêmes bleuâtres, tandis que les objets brillants, par exemple le soleil ou la lune, apparaissent rougeâtres. L'effet de la perspective aérienne varie selon que l'air est plus ou moins pur ; les îles, à l'horizon, sont vues plus nettement quand l'air est pur et transparent que quand il est chargé de poussières, et elles peuvent en conséquence paraître moins éloignées et plus petites (1).

(1) On peut rapprocher de l'effet de la perspective aérienne celui <1<* l'intensité lumineuse. Toutes autres conditions égales. le plus brillant de deux objets tend à paraître plus près que le moins brillant; le fait

La disposition des objets les uns par rapport aux autres et les formes que leur ensemble dessine dans l'espace nous aident aussi à percevoir leurs profondeurs relatives. Si la cime d'un arbre, si une partie d'un nuage ou du disque de la lune se montrent au-dessus d'un toit, nous en concluons que l'arbre, que le nuage ou la lune sont plus éloignés de nous que le toit.

Lorsqu'un objet se meut, tantôt il est visible, et tantôt il disparaît complètement ou en partie derrière d'autres objets. Il y a là encore un moyen de reconnaître qu'il est plus près que certains objets et plus loin que d'autres. Nous pouvons ainsi reconnaître que la lune est plus loin que les nuages, qu'un nuage est plus près qu'un autre. Si tous les objets que nous apercevons sont immobiles, mais si nous-mêmes nous mouvons, nous voyons la plupart des objets se mouvoir en apparence ; ainsi, lorsque nous voyageons en chemin de fer, les objets situés au delà de la région du sol que nous fixons nous paraissent se mouvoir dans le même sens que le train, et ceux qui sont situés en deçà nous paraissent se mouvoir en sens contraire ; la vitesse de ce mouvement apparent est d'autant plus grande que les objets sont plus éloignés de la région que nous fixons; il y a donc là un moyen de reconnaître les profondeurs relatives des objets; en outre, par suite de notre mouvement, certains objets viennent se placer devant d'autres, ce qui nous permet encore de reconnaître qu'ils sont plus près qu'eux. Lorsque nous marchons, ou même lorsque nous tournons simplement la tête, les mêmes phénomènes se produisent, quoique d'une façon moins marquée, que lorsque nous sommes rapidement emportés par un train.

Les ombres nous aident aussi à reconnaître les profondeurs. Une figure simplement dessinée produit en général une impression de relief moins marquée que la même figure ombrée ; de même, les inégalités du terrain ressortent mieux quand le soleil est peu élevé au-dessus de l'horizon que quand il est très haut et que les ombres sont peu accusées. Les ombres portées contribuent en particulier à nous faire reconnaître lequel, de l'objet qui porte ombre et de celui sur lequel

se vérifie surtout quand on peut croire avoir affaire au même objet tantôt plus et tantôt moins brillant, comme lorsqu'on observe dans l'obscurité deux étincelles électriques dont l'une apparaît après que l'autre a disparu. Sur le rôle de l'intensité lumineuse, on pourra consulter Ashley, Concerning the Significance of. Intensity of Light in Visual Estimâtes of Depth, Psychol. Review, 1898, vol. 5, p. 5Q5-615. Même quand la disposition des expériences permettait à la grandeur de l'image rétinienne, à la convergence et à la différence entre les images des deux yeux d'entrer en conflit avec l'intensité lumineuse, le précédent expérimentateur a constaté que celle-ci exerçait une influence marquée sur la profondeur apparente.

l'ombre tombe, est le plus près de nous. Il ne faul pas toutefois s'exagérer ce rôle des ombres, et il faut se rappeler qu'en général leur signification ne peut être exactement comprise que si on reconnaît les objets; si les objets dessinés sur un tableau étaient complètement inconnus pour celui qui observerait le tableau, il ne pourrait, bien que le dessin fût ombré, décider avec certitude si ce qu'il voit représente des objets ou parties d'objets situés à d'inégales profondeurs, ou si le peintre a simplement juxtaposé des couleurs sombres et des couleurs claires. On pourra, en considérant des objets réels, être embarrassé quelquefois pour savoir si une ligne sombre indique un objet qui fait saillie sur un autre, ou un vide à la surface de celui-ci. .

La connaissance que nous avons des objets devant lesquels nous nous trouvons comprend la représentation plus ou moins vive de leur relief et de leur dimension en profondeur. Il se produit d'ailleurs ici le même phénomène que concernant la grandeur des objets, c'est-à-dire que, si nous reconnaissons exactement un objet, nous sommes portés à le voir, à quelque distance qu'il soit de nous, avec ce que nous considérons comme sa profondeur réelle. C'est ce que l'on constate aisément en observant, du haut d'un coteau, des champs que l'on connaît. Là est une des raisons de la différence de distance qui nous semble exister, par rapport à nous, entre l'horizon et le zénith : même lorsqu'une région du sol, que nous apercevons dans le lointain, nous est peu connue, ou lorsque nous la reconnaissons mal, nous sommes portés à lui attribuer une profondeur supérieure à celle qu'elle nous paraîtrait avoir si nous ne la reconnaissions en aucune façon ; ainsi un champ quelconque, pourvu que nous reconnaissions que c'est un champ, nous paraîtra toujours avoir une certaine profondeur, à quelque distance qu'il se trouve de nous, et ne nous fera jamais l'effet d'un plan vertical.

Si, au contraire, un champ situé à une grande distance n'est pas reconnu, il peut nous apparaître comme un plan vertical. J'ai souvent constaté que, près de l'horizon, le sol me paraissait en effet se dresser à peu près verticalement vers le ciel. Cette impression de verticalité est particulièrement nette lorsqu'on rend difficile la reconnaissance des objets en regardant la tête en bas ou en observant dans un stéréoscope des dessins renversés.

Quelques observateurs ont contesté que la distance qui nous sépare de l'horizon paraisse plus petite lorsqu'on renverse l'image des objets. \Y. James déclare que l'horizon lui paraît plus éloigné dans ce cas que lorsqu'il observé la tète droite (1). M. Washburn a publié lesrésultats de quelques obser-

(1) W. James, The Principle ■ of Psychology. 1890, vol. 2, p. 2i3.

vations, faites soit sur des objets réels, soit sur des vues stéréoscopiques ; elle a trouvé que les résultats différaient selon les individus et les paysages considérés (1). Helmhollz, Filehne trouvent que la distance qui les sépare de l'horizon leur paraît moindre quand ils observent la tête renversée, et ils s'expriment à cet égard très catégoriquement (2) ; Helmholtz insiste sur le fait que les parties du sol éloignées cessent alors de paraître horizontales et semblent un mur peint sur la surface du ciel. J'ai fait maintes fois la même expérience, soit en renversant la tête, soit en renversant les images d'objets réels ou des dessins stéréoscopiques, et j'ai toujours constaté, comme les deux précédents observateurs, que les objets très éloignés, lorsqu'ils ne sont pas reconnus ou qu'ils présentent un aspect très différent de celui qu'ils ont dans la vision normale, perdent leur profondeur; ainsi la mer, observée du haut des dunes, apparaît alors, si on se trouve loin du bord, comme un mur vertical ; j'ai remarqué, il est vrai, souvent aussi dans ce cas, que le bord de l'eau, lorsqu'il était près, me paraissait un peu plus éloigné que dans la vision normale; ce dernier fait peut s'expliquer par la tendanceà prendre ce bord pour l'horizon et à voir en général un objet plus éloigné qu'un autre situé à la même distance lorsqu'il se trouve dans la partie supérieure du champ visuel. J'ai aussi, la tête renversée, observé au bord de la mer de petits tas de varech qui formaient sur le sable des taches noires, et j'ai tâché d'en trouver deux qui ne parussent à la même distance l'un de l'autre que le plus rapproché de moi ; en redressant la tête et la plaçant de manière que mes yeux fussent à la même hauteur que précédemment au-dessus du sol, j'ai toujours constaté que j'avais, la tête renversée, sous-estimé la distance qui séparait réellement les deux points et qu'elle me paraissait, la tête redressée, beaucoup plus grande que l'autre distance. En faisant cette expérience et en comparant les régions de la plage éloignées de moi et une région voisine, j'ai constaté que j'étais porté à voir celle-ci comme en haut, et, pourvu qu'elle fût à une vingtaine de mètres ou davantage de moi, comme plus éloignée qu'elle n'était en réalité; ces illusions s'accentuaient à mesure que l'observation se prolongeait. — Les photographies stéréoscopiques de champs s'étendant au loin, d'une région maritime parsemée à perte de vue d'îles, d'une jetée s'avançant dans la mer (voir les figures hors texte) se prêtent bien à la constatation du fait que le renversement des images produit, concernant les objets éloignés, une diminution ou même une disparition des profondeurs ; on peut remarquer, en effet, en regardant

(1) Margaret Washburn, The perception of distance in the inverted landscape, Mind, 1894, vol. 3, p. 438-44o.

(2) Helmholtz, P'hysiol. Optik, 2e Aufl., p. 871 ; Filehne, Die Form des Himmelsgewôlbes, Pflûger's Archiv, 1895, Bel. 59, p. 299.

dans un stéréoscope ces photographies renversées, que des régions qui, observées à la manière ordinaire, paraissent loin

Tune de l'autre, semblent alors presque en contact, que la jetée, par exemple, apparaît presque verticale et très raccourcie. Une expérience intéressante consistera à chercher dans l'image binoculaire renversée et dans la même image droite quelque objet qui paraisse à mi-chemin entre l'horizon et les objets qui paraisssent les plus rapprochés ; on constatera probablement que l'objet qui paraisssail à mi-chemin dans le premier cas paraît trop près dans le second. On constatera d'une manière générale, dans l'image renversée, que les objets qui apparaissent près de l'horizon présentent une grandeur apparente moindre que dans l'image droite.

Il reste à mentionner le rôle que peut jouer dans la perception de la profondeur la direction du regard et l'imagination.

Lorsqu'on fixe un point d'un dessin, il

Fig. 92.

Fig. 93.

Fig. 94-

tend à paraître plus près qu'un autre point qu'on ne fixe pas. Si, en outre, on se représente fortement qu'il est plus près, on le verra alors très probablement plus près, à moins que la figure considérée ne rende difficile cette interprétation. On peut vérifier ces faits en observant la figure en escalier de Schrœder(i) (fig. 91) et en parcourant du regard les lignes horizontales inférieures ou supérieures ; le cube de Necker (2) (fig. 92) permettra de constater les mêmes phénomènes ; de même encore la figure 93 (3).

On peut rattacher à l'influence de la direction du regard, de l'attention et de l'imagination les phénomènes de groupement subjectif qui font que dans la figure 94 on peut voir soit les carrés blancs sur fond noir, soit les carrés noirs sur fond blanc.

On constate encore des phénomènes de groupement subjectif en observant des figures composées d'un certain nombre de points ou de lignes; ainsi, on peut voir la figure 95 comme composée de deux triangles ou d'un hexagone et de six petits triangles (4).

Fig. 95.

(1) H. Schroeder, Ueber eine oplische Inversion, Pogg. Ann., i858, Bd. io5, p. 3n.

(2) Necker, Edinburg Philosophical Journal, i832, icr vol., p. 234, et Pogg. Ann., i833, Bd. 27, p. 5o2.

(3) D'après Thiéry, Ueber geometrisch-optische Tauschungen, Phil. Stud., i895, Bd. 11, p. 3ig.

(4) Pour l'étude de ces phénomènes de groupement visuel subjectif, voir Schumann, Beitrage zur Analyse der Gesichtswahrnehmungen, Z. f. Psych., 1900, Bd. 23, p i-32.

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