QUI INTERVIENNENT DANS LA PERCEPTION
Avant d'examiner en détail les perceptions visuelles d'espace, il peut être utile de se faire une idée d'ensemble des phénomènes psychologiques principaux qui peuvent jouer un rôle dans ces perceptions.
32. Sensations de la rétine. — Considérons d'abord la rétine. Les diverses sensations de cet organe peuvent éprouver quelques modifications dans les perceptions d'espace. Ainsi, les sensations de couleur varieront Lorsqu'une impression se fera sur des régions de plus en plus éloignées du centre ; or, c'est ce qui arrivera quand nous percevrons, sans mouvements des yeux, le mouvement d'un objet ou les positions relatives de divers objets.
Vacuité visuelle, dont il sera traité spécialement au chapitre suivant, et qui consiste dans la faculté de discerner l'un de l'autre des points dont les images se l'ont à peu de distance sur la rétine, joue un rôle évident dans les perceptions d'espace. Le peu de délicatesse de la perception des formes, des grandeurs, des profondeurs dans la vision indirecte se rattache étroitement à la diminution périphérique de l'acuité visuelle.
La rétine présente en outre, dans ses diverses régions, des différences de sensibilité que l'on peut appeler proprement locales (signes locaux). Quelle que soit l'explication que l'on donne de ces différences, elles existent incontestablement et se manifestent dès qu'un seul point de la rétine est excité. Ainsi, supposons-nous dans une complète obscurité ; si un point lumineux apparaît à notre droite, nous sentirons immédiatement, sans même avoir besoin de le fixer, qu'il est
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apparu à droite. Des signes locaux s'associent d'ailleurs également aux sensations tactiles et musculaires des yeux ; nous pouvons en effet reconnaître les positions successives d'un point dans l'obscurité, tout en continuant de fixer ce point, c'est-à-dire bien que son image se forme toujours au centre de la rétine et ne puisse, par conséquent, pas présenter de signes locaux rétiniens divers.
La persistance des impressions rétiniennes joue aussi un rôle dans les perceptions d'espace. Ainsi, quand un objet se meut devant l'œil immobile, l'image qui existe à un moment déterminé dans l'œil est. pour une part,une impression actuelle et, pour une autre part, une image qui persiste. Quand l'œil se meut par rapport à des objets fixes, le même résultat continue de se produire : les images de ces objets se déplacent sur les rétines et donnent, lieu ainsi à un mélange d'impressions actuelles et d'images persistantes. Or, les yeux sont presque constamment en mouvement, et par conséquent nos perceptions visuelles renferment à peu près toujours des images persistantes.
La durée de la persistance des impressions rétiniennes dépend de diverses conditions et, en particulier, de l'intensité lumineuse. Les impressions persistent d'ailleurs sous diverses formes, et des traces de l'impression primitive, lorsqu'elle a duré un temps assez considérable ou qu'elle a été vive, peuvent se constater sous forme d'images consécutives longtemps après que l'objet qui l'a produite a disparu. Bornons-nous à considérer ici des lumières de courte durée et ce qu'on appelle d'ordinaire en un sens étroit la persistance des impressions rétiniennes. On étudie le plus souvent ce phénomène au moyen de disques rotatifs qu'on fait tourner rapidement et sur lesquels alternent des secteurs noirs et blancs par exemple. On peut alors se poser deux questions principales : i° Quelle est la rapidité nécessaire de succession des impressions sur un même point de la rétine pour que ces impressions se fusionnent complètement et produisent par consé quent le même effet qu'une impression continue ? 2° Pendant combien de temps quelque trace de l'impression primitive peut-elle se constater, c'est-à-dire quelle est la rapidité minima de rotation pour laquelle les secteurs noirs sont d'une façon perceptible altérés par les secteurs blancs ?
Quant à la première question, Plateau, expérimentant à la lumière diffuse du jour, avec un disque portant 12 secteurs noirs et 12 secteurs blancs, a trouvé que ce disque devait faire un tour en un i/5 de seconde environ (os,i()i) pour que sa couleur parût parfaitement uniforme ; dans ces conditions, la durée du passage de chaque secteur était de 8111S. Les secteurs blancs étant remplacés par des secteurs jaunes, rouges, bleus, il a constaté que la vitesse de rotation nécessaire dimi-
nuait et devenait respectivement d'un tour en os,io,9, en os,232 et en os,2o,5 (1). Aubert, avec un disque portant 16 secteurs blancs et 16 secteurs noirs, a trouvé comme durée nécessaire du passage d'un secteur à la lumière diffuse vive du jour 1/99 de seconde, c'est-à-dire ioms (2). En somme, à la lumière diffuse dujour,laduréemaxima nécessaire du passage d'un secteur, lorsqu'on emploie des secteursblancs et noirs, serait de8 à ioms, et la couleur blanche devrait impressionner la rétine de 5o à 60 fois environ par seconde. La vitesse de rotation nécessaire peut d'ailleurs décroître beaucoup avec l'intensité lumineuse ; ainsi Helmholtz, en se servant également de secteursblancs et noirs d'égale largeur, a trouvé qu'il fallait, pour produire une impression uniforme, une durée de i/48 de seconde pour le passage d'un secteur à la lumière très vive d'une lampe, et de 1/20 de seconde à la lumière de la pleine lune (3).
Les déterminations qui viennent d'être mentionnées se rapportent à la vision directe. D'après Charpentier, la vision indirecte ne différerait pas, sous le rapport de la persistance des impressions, de la vision directe, et, si l'on a cru parfois constater le contraire, c'est qu'on n'a pas maintenu le regard fixe en observant indirectement, ou qu'il y avait différence d'adaptation à la lumière entre la périphérie et le centre. Si, comme il arrive d'ordinaire, la périphérie est plus reposée que le centre, on constatera que la persistance y est moindre qu'au centre; mais, si l'adaptation est la môme pour toutes les parties de la rétine, la persistance y est aussi égale, sauf pourtant sur la fovea où elle est plus longue (4).
Quant au temps pendant lequel quelque trace de l'impression produite par une lumière de courte durée sur un point de la rétine peut être perçue, Plateau a essaye aussi, au moyen de disques portant des secteurs noirs et d'autres sec teurs de couleurs diverses, de le déterminer. Il a trouvé, comme durée maxima du passage d'un secteur :
pour le blanc o\35 pour le jaune os,35 pour le rouge os,34 pour le bleu o%32 (5).
(1) J. Plateau, Ueber einige Eigenschaften der vom Lichte auf da* Gesichtsorgon hervorgebraclilen Eindriicke, Pogg. Ann., i83o, B<1. x\. p. 3i3.
(2) H. Aubert, Phijsiolo</ie der Xelzhaul, i865, p. 352.
(3) Helmholtz, Phusiot. Optik, ->c Aull., 1». ',*<».
(4) Charpentier. La persistance <lc< impressions rétiniennes au centre et à la périphérie de la rétine. Comptes rendus de la Soc. de biologie, 1888, t. 5, pp. 374-376. — Pour expériences tendant à prouver que la persistance est moindre à la périphérie qu'au centre de la rétine. voir Exner, Ueber die Functionsweise der Netzhautperipherie u. den Sitz der Nachbilder, Gracies Archiv, 1886, Bd. 3a (i), p. 233-:»..
(5) Plateau, art. cité, p. 3oq.
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33. Sensations des paupières. — Dans nos perceptions visuelles d'espace il intervient en outre des sensations tactiles, musculaires et articulaires dues aux mouvements des yeux, des paupières, de la tête et de tout le corps. On peut supposer aussi que les changements d'accommodation donnent lieu à des sensations et que ces sensations jouent un rôle dans la perception de la profondeur.
Je considérerai ici spécialement les sensations qui résultent des mouvements des paupières. Jusqu'à présent, ceux qui se sont occupés de la perception visuelle de l'espace n'ont guère insisté que sur celles que peuvent produire les mouvements des yeux ; or, peut-être celles des paupières ont-elles autant d'importance qu'elles. On constate d'ailleurs facilement, en observant les paupières d'une personne, qu'à chaque changement de direction du regard par rapporta la tête, il se produit une position nouvelle des paupières; dans une statue où les pupilles ne sont pas représentées, on reconnaît cependant assez aisément dans quelle direction la statue a été supposée regarder.
L'acuité tactile de la surface externe des paupières a été mesurée par Weber (1). Il a trouvé qu'il pouvait distinguer les deux contacts produits par deux pointes de compas pour un écartement de 5 lignes (nmm,3). J'ai fait sur moi-même et sur une autre personne la même détermination et j'ai trouvé des chiffres voisins du précédent ; j'ai constaté en effet que deux pointes écartées de 5mm ne pouvaient pas être distinguées d'une seule pointe, tandis que deux pointes écartées de iomm l'étaient à peu près sûrement. Ainsi, pour 20 observations dans lesquelles il a été employé deux pointes écartées de iomm et une seule, la personne qui m'aidait dans ces déterminations a eu i5 estimations correctes et j'en ai eu moi-même 19.
J'ai essayé de déterminer aussi l'acuité tactile des paupières en appliquant les deux pointes du compas, non plus simultanément, mais successivement. Les résultats ont été beaucoup meilleurs que dans le cas précédent, mais ils doivent être considérés comme suspects; en effet, chaque fois qu'on applique, mêmer assez légèrement, une pointe sur la paupière, ou distend un peu celle-ci et on entraîne l'œil; on pourra constater facilement la mobilité de l'œil, dans cette expérience, en tenant les deux yeux ouverts et en regardant un point noir sur du papier blanc; à chaque pression, même légère, de la pointe sur la paupière, on verra se produire des images doubles du point, ce qui prouvera que l'œil a été lui-même déplacé. Les mouvements imprimés à la paupière et à l'œil avec deux pressions successives de ce genre peuvent différer,
(1) E.-H. Weber, Die Lehre vom Tastsinne und Gemeingefuhle, i85i, p. 78.
alors même qu'on applique la même pointe deux fois de suiteau même endroit; de là probablement la tendance marquée que l'on constate même dans ce cas à croire que le contact a eu lieu en deux endroits différents.
Je me suis préoccupé aussi de déterminer la sensibilité superficielle des paupières pour les mouvements, en déplaçant rapidement sur la paupière un objet assez léger pour n'entraîner ni la paupière, ni le globe de l'œil ; pour cela, j'ai employé comme objet une pointe de papier très flexible. La sensation que produit une telle pointe en se déplaçant sur la paupière est surtout une sensation de chatouillement. Je me suis proposé, non pas de faire une mesure exacte, mais simplement de déterminer d'une façon certaine si la sensibilité des paupières pour le mouvement considéré est délicate ou obtuse. Or, ni la personne qui m'aidait ni moi n'avons pu nous rendre compte avec certitude de la direction d'un mouvement horizontal d'environ icm de longueur. La sensibilité des paupières, ain^i étudiée, n'est donc pas plus délicate que l'acuité tactile mesurée par la méthode de Weber.
Il n'est pas douteux cependant que la direction du mouvement, lorsqu'on exerce sur les paupières une pression un peu forte, peut être perçue avec beaucoup de délicatesse. Ainsi, qu'on appuie le bout d'un doigt sur l'œil fermé d'une personne et qu'on déplace le doigt aussi peu que possible dan& une direction quelconque, la personne pourra généralement dire sans hésitation quelle a été la direction du mouvement.
Cette perception délicate ne vient pas de la cornée ; c'est ce dont je me suis rendu compte en faisant sur moi-même une expérience d'anesthésie de l'œil droit au moyen de cocaïne. La cornée ne sentait plus aucunement les contacts, même exercés avec force, d'une pointe de carton rigide ; la paupière, au moins extérieurement, était au contraire restée sensible. Dans ces conditions, en déplaçant le doigt sur la paupière, j'éprouvais la même sensation dans l'œil qu'à l'état normal, et, en faisant imprimer à mon œil, au moyen du dispositif qui va être décrit plus loin, un déplacement soit de imin, soit de onm,5, j'ai pu indiquer sans aucune faute dans quel sens le mouvement s'était produit.
Il ne reste guère, sur l'origine de la sensibilité délicate en question, que deux hypothèses possibles : elle vient soit des muscles de l'œil, dont la sensibilité serait mise passivement en jeu par les mouvements imprimés au globe de l'œil, soit de la distension des paupières. L'hypothèse qu'elle vient de la distension des paupières est peut-être la plus vraisemblable. En effet, on peut constater que la sensation qu'on éprouve lorsqu'on déplace un objet sur la paupière en appuyant sur l'œil est de la même nature que celle qu'on éprouverait en déplaçant le même objet sur une autre partie quelconque du corps-
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résistant aux pressions, par exemple sur la face dorsale des phalanges des doigts. On peut constater aussi qu'un mouvement même faible, imprimé ainsi à la peau soit des paupières, soit des doigts, la déplace jusqu'en des points très éloignés de ceux où Ton appuie ; en appuyant même légèrement sur le bord du dos d'une main, près du pouce, on peut voir la peau se mouvoir surioutle dos de cette main. Enfin, cette sensibilité délicate pour les mouvements qu'on constate en appuyant sur les paupières, et qui paraît en contradiction avec la faible acuité tactile de cette même partie du corps, se retrouve également dans d'autres régions du corps dont l'acuité tactile est très grossière, et, de plus, dans des régions où il ne peut être question d'une action exercée sur les muscles; ainsi, qu'on appuie la partie coupante d'un couteau à papier sur le tibia et qu'on imprime à l'objet un faible déplacement dans une direction déterminée, la personne sur laquelle on fera l'expérience reconnaîtra facilement dans quelle direction le mouvement a eu lieu. Il est donc probable que la perception délicate des mouvements que l'on constate en appuyant sur l'œil est due à la distension delà peau ; à cause de cette distension, un grand nombre d'éléments nerveux se trouvent simultanément excités et produisent une sensation résultante assez nettement définie.
Pour mesurer cette sensibilité des paupières dont il vient d'être question, je me suis servi du dispositif suivant. Au grand miroir d'un octant, j'ai fixé une courte tige terminée par une petite cuvette métallique de 2cm de diamètre ; cette cuvette était recouverte de peau de chamois modérément tendue et s'appliquait contre l'œil. L'octant a été fixé à un fort support vertical solidement immobilisé. La tête de la personne sur qui l'expérience était faite était elle-même fixée dans une position telle que l'œil droit fermé s'appuyât, en exerçant une pression modérée, contre la cuvette ; pour que l'expérience fût plus sûre, la tête était immobilisée de deux façons : d'une part par une planchette tenue entre les dents, d'autre part par une tige qui venait buter contre le front. La cuvette se déplaçait horizontalement. Son excursion était limitée à droite et à gauche par deux butoirs fixés sur l'arc divisé de l'instrument et recouverts euxmêmes de peau de chamois pour amortir les chocs. Le déplacement de la cuvette sur l'œil était produit par l'expérimentateur assez brusquement; mais, j'ai souvent constaté que, même avec une vitesse modérée, la perception de la direction du mouvement pouvait rester très nette.
Dans une série d'expériences l'amplitude du déplacement de la cuvette et par conséquent de la paupière et de l'œil entraînés par elle a été de omm,5, dans une autre elle a été de omm,375, et dans une troisième de omm, 25; la différence de l'un de ces chiffres au suivant est de 1/8 de millimètre. Dans chaque observation il s'agissait de dire si la cuvette s'était déplacée de gauche à droite ou de droite à gauche. Les expériences ont été faites sur M. G.,
erval
[eur :
Observateur
Total
Total
étudiant, et sur moi. Le nombre total des observations pour chaque amplitude est indiqué ci-dessous entre parenthèses: dans une moitié des cas le mouvement a eu lieu de droite à gauche et dans l'autre moitié de gauche à droite. Dans le tableau suivant, les chiffres placés sous les lettres B, M, D, indiquent le nombre absolu d'estimations bonnes, mauvaises et douteuses.
Amplitude
Omm,25
omm,37 omm,5o
D'après ces résultats, la perception de la direction du mouvement, déjà pour une amplitude de omm,37, peut être considérée comme sûre. Même lorsque l'amplitude n'est que de 1/4 de millimètre, on constate que le nombre des estimations correctes l'emporte sensiblement sur celui des fausses. En admettant pour l'œil un diamètre de 24mm, on trouve que, sur un cercle de ce diamètre, un arc de omm,25 de longueur vaut i°,io, et un arc de omm,375, i°,79.
34. Sensations produites par les mouvements de la tête et du corps. — Outre ces sensations tactiles des yeux, nous avons encore à signaler, comme intervenant dans les perceptions spatiales visuelles, les sensations produites par les mouvements de la tête et du corps. Les mouvements de la tête, notamment, jouent dans la perception visuelle de l'espace un rôle presque aussi important que ceux des yeux; généralement, en effet, nous tournons la tête en même temps que les yeux, et on verra, dans un chapitre ultérieur, que les mouvements de la tête jouent un rôle important dans la perception monoculaire de la profondeur.
Les sensations produites par les mouvements de tout le corps sont moins intéressantes à considérer. Il nous arrive cependant quelquefois aussi de tourner le corps pour voir un objet, et, quand nous marchons et que les objets fuient à notre gauche ou à notre droite, les changements rétiniens qui se produisent alors sont associés aux sensations tactiles ou autres par lesquelles nous percevons que nous avançons.
J'ai déterminé de combien je devais tourner la tète soit latéralement, soit verticalement pour pouvoir constater une différence entre deux sensations de position successivement produites. Je me suis servi pour cela du dispositif représenté ci-contre. Deux tiges horizontales B et C portaient deux tiges verticales D et E : à l'intérieur de la tige C en passait une autre autour de laquelle la tige C pouvait tourner, de telle sorte que la tige D tau tôt occupait la position indiquée dans la ligure, tantôt au contraire, en tournant de 1800 avec C, venait se placer verticalement audessous de C. J.*i tige D ne changeait d'ailleurs pas de position
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le long de C. E, au contraire, était fixé successivement dans diverses positions le long de la tige B, qui portait une graduation dont les divisions étaient distantes de 2mm.
D'autre part, je tenais entre les dents une baguette plate, rigide, longue d'environ 6ocm; un moule de mes dents était fixé à l'extrémité que je mordais. Je me tenais assis, les épaules appuyées contre un mur, en face des tiges D et E ; la distance qui me séparait de ces tiges était réglée au début de chaque observation de telle sorte qu'un trait marqué à 5octn environ des dents sur la baguette que je mordais touchât un autre trait marqué sur la tige D. La baguette, pendant son mouvement, s'appuyait sur la tige A, qui lui servait par conséquent de guide. J'avais les yeux bandés. Un aide s'occupait de placer la tige E et de régler les positions au début de chaque observation. Les tiges ayant été placées pour une observation à 8mm par exemple l'une de l'autre, je partais avec ma baguette d'une position située plusieurs centimètres à gauche de D et de E, je tournais alors la tête à droite, et, à un certain moment, je rencontrais soit la tige D, soit la tige E ; l'expérimentateur en effet devait me présenter la première tantôt la tige D et tantôt la tige E. Ayant touché ainsi l'une des tiges avec la baguette, je tâchais de garder un souvenir net de l'impression éprouvée ; puis je tournais la tète en sens opposé, de manière à revenir plusieurs centimètres à gauche des tiges D et E, et enfin je tournais de nouveau la tète à droite jusqu'à ce que je rencontrasse l'autre tige. Je disais alors si cette seconde tige me paraissait à droite ou à gauche de la première touchée. J'évitais avec soin de partir du même point dans mes deux mouvements vers la droite et de mouvoir la tête avec la même vitesse dans les deux cas, afin que les différences perçues fussent bien des différences de position et non des différences de durée.
J'ai également déterminé avec le même dispositif, en plaçant la tige F, qui supportait toutes les autres, horizontalement, la
Fig. 33.
sensibilité à l'égard des mouvements verticaux; les tiges D et E étaient alors environ à la hauteur de mes dents.
Pour connaître le rayon du cercle décrit par la baguette, j'ai fixé, à l'endroit qui portait un trait, un bout de crayon et j'ai tracé sur une grande feuille de papier, en tournant la tète soit latéralement, soit verticalement, un arc de cercle, puisj'ai cherché le centre de la circonférence à laquelle appartenait l'arc décrit. Le rayon était d'environ 6oem.
J'ai trouvé ainsi que je pouvais reconnaître une différence de position quand la distance entre les tiges était de ft (pour 20 déterminations, j'ai eu en effet avec cette distance 16 estimations justes, 1 mauvaise et 3 douteuses). Avec la même distance, j'ai eu un nombre beaucoup plus grand d'estimations fausses (8 sur 20), lorsque le mouvement de la tête avait lieu de haut en bas, et je n'ai dans ce cas perçu avec sûreté la différence de position d'une tige à l'autre que pour une distance de 56' (18 estimations justes et 2 fausses).
35. Représentations immédiates, médiates, verbales. — Par ce qui précède, on voit déjà combien sont complexes nos perceptions visuelles d'espace. Mais, aux sensations qui contribuent à former ces perceptions il s'associe encore constamment des représentations.
Des représentations immédiates Erinnerungsnachbilder de Fechner) interviennent lorsque nous reconnaissons, par exemple, l'ensemble d'une forme de grandes dimensions en la parcourant du regard. Ainsi, quand nous avons affaire à une longue ligne et percevons néanmoins avec netteté sa forme, c'est à la condition qu'au moment où notre regard atteint l'une de ses extrémités, nous gardions nette la représentation des parties que nous venons auparavant de percevoir.
Des représentations médiates, c'est-à-dire résultant de perceptions anciennes, peuvent semêler aussi à nosperceptions d'espace : tel est le cas lorsque nous percevons un mouvement là où en réalité il ne s'est produit qu'une succession en despoints différents de l'espace d'objets semblables (v. chap. vu . Dans les cas tels que le précédent, les représentations forment partie intégrante des perceptions. Dans d'autres cas, les représentations se mêlent aux perceptions en en restant distinctes: c'est ce qui arrive quand nous mouvons volontairement les yeux; pour pouvoir volontairement tourner les yeux à gauche, par exemple, il faut d'abord avoirla représentation de ce que l'on appelle à gauche. Celle représentation peut être visuelle ou verbale, ou les deux à la fois. Par représentation visuelle il faut entendre une sorte de sensation faible, analogue à la sensation forte qu'on éprouverait si le regard était, réellement tourné à gauche. Otto représentation visuelle peut se constater aisément lorsqu'on surveille quelqu'un sans le regarder directement; en même temps qu'on éprouve la sen-
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-sation forte de regarder droit devant soi, on éprouve alors, sous une forme affaiblie, la sensation de regarder aussi à gauche par exemple. Cette sensation affaiblie ou représentation est à la sensation forte dans le même rapport que la prononciation mentale d'un mot à la prononciation réelle de ce mot.
Il est facile de constater aussi la présence fréquente de représentations verbales au milieu de nos perceptions d'espace. Ainsi, si nous voulons tourner le regard à gauche par exemple, souvent nous prononcerons mentalement le mot à gauche avant de tourner réellement les yeux. Parfois même la représentation verbale est la seule que, dans les cas de ce genre, on puisse constater avec sûreté ; ce qui prouve que la prononciation mentale d'un mot, associée à l'action de la volonté, peut suffire à produire un mouvement des yeux. Ce fait n'a rien de surprenant ; c'est au contraire une règle que les noms d'actions, prononcés mentalement, tendent à produire les actions mêmes qu'ils désignent ; quand j'écris, je prononce mentalement les mots, et l'écriture suit, sans que j'ai même besoin de les écrire mentalement.
36. Rectification clans le cas de mouvements volontaires des yeux. — Lorsque nous mouvons volontairement les yeux, il se produit une opération psychologique de rectification, en conséquence de laquelle nous n'éprouvons pas, en présence d'objets immobiles, l'illusion d'un mouvement de ces objets, bien que pourtant les images de ces objets se meuvent sur la rétine. Au contraire, lorsque nos yeux se meuvent involontairement, l'acte de rectification n'a pas lieu, et les objets nous paraissent se mouvoir. Même en déplaçant un œil avec le doigt, pendant qu'on lient l'autre œil fermé, on constate un mouvement apparent des objets. Quand les deux yeux convergent vers un point situé plus près ou plus loin qu'un autre qu'on fixait d'abord, ils tournent, si les points sont dans le plan médian de la tête, en sens contraire et exécutent par conséquent l'un un mouvement vers la droite, l'autre un mouvement vers la gauche ; mais ce qui est voulu, ce ne sont pas ces mouvements vers la droite ou vers la gauche, c'est simplement le mouvement d'ensemble par lequel le regard se porte au delà ou en deçà du point primitivement fixé ; la rectification cesse donc enoore de se produire à l'égard des mouvements vers la droite ou vers la gauche qui sont la conséquence des changements de convergence. Ainsi, on prend par exemple un morceau de papier noir dans lequel on perce un petit trou ; on colle ce papier noir sur du papier blanc mince et on le place tout près de l'œil qu'on veut cacher; cet œil ne voit alors que le point lumineux formé par le papier blanc à l'endroit où il recouvre le trou percé dans le papier noir ; or, à chaque mouvement de convergence de
l'œil caché, il se produit un mouvement apparent, en sens inverse, du point lumineux; si, au contraire, les mouvements sont de même sens, c'est-à-dire si on veut réellement tourner les yeux à droite ou à gauche, le mouvement apparent du point cesse complètement ou à peu près. Pourvoir plus nettement ce point, on pourra le placer à l'une des extrémités d'un tube noirci intérieurement et ouvert seulement à l'extrémité appliquée contre l'œil (§ 27).
Un corollaire de ce qui précède, c'est que si, pour une raison quelconque, le mouvement voulu des yeux ne se produit pas ou ne se produit qu'incomplètement, il doit en résulter un mouvement apparent des objets immobiles. C'est en effet ce qu'on peut quelquefois constater. Si on ferme un œil et si on fait obstacle fortement au mouvement de l'autre, par exemple en appuyant avec un doigt contre l'angle externe de cet œil, que nous supposerons être l'œil droit, on verra les objets immobiles paraître se mouvoir vers la droite quand on essaiera de tourner considérablement l'œil à droite. « Dans les cas de paralysie subite de muscles isolés de l'œil, dit Helmholtz, lorsque les malades s'efforcent d'amener l'œil dans une position qu'il ne peut plus atteindre, ils voient des mouvements apparents qui sont accompagnés de diplopie dès qu'ils ouvrent l'autre œil. Par exemple, lorsque le muscle droit externe de l'œil droit ou son nerf est paralysé, l'œil ne peut plus être porté à droite. Tant que le malade se borne à le tourner en dedans, l'œil continue d'exécuter des mouvements réguliers, et la direction des objets dans le champ visuel est correctement perçue. Mais, lorsqu'il essaie de le tourner en dehors, c'est-à-dire adroite, l'œil n'obéit plus à sa volonté, mais reste immobile à moitié route, et les objets paraissent se mouvoir vers la droite, bien que la position de l'œil et celle des images rétiniennes n'aient pas changé » (1).
37. Sensations d'innervation. Volonté. — Helmholtzs'appuie sur des faits tels que le précédent pour affirmer que nous nous rendons compte de la direction de notre regard par l'effort de volonté que nous faisons pour modifier la position de nos yeux. Cet effort de volonté est ce que d'autres ont appelé sensation d'innervation ; il s'agit dans les deux cas de sensations hypothétiques centrifuges qui accompagneraient l'innervation des muscles.
Or l'existence de ces sensations centrifuges est douteuse, et il est très difficile de comprendre comment, si elles existaient, elles pourraient jouer un rôle dans nos perceptions d'espace. Ce qui paraît aujourd'hui le plus probable, c'est, comme l'a indiqué Wundt (2), que ces prétendues sensations
(1) Helmholtz. Physiol. Optik, 2" Aufl., p. 744.
(2) Wundt, Physiol. Psychologie, 4 e Aufl., I, p. /J25.
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spécifiques sont simplement des représentations de mouvements antérieurement exécutés, représentations qui précèdent ou accompagnent les mouvements actuels volontaires. D'ailleurs, si nous supposons qu'il existe réellement des sensations spécifiques d'innervation, il est difficile de s'expliquer comment par exemple elles pourraient à elles seules nous faire connaître la direction de notre regard. Helmholtz dit lui-même : « Nous savons donc quelles impulsions et quel effort de la volonté nous devons employer pour amener l'œil dans une position déterminée projetée » (1) ; il reconnaît par conséquent qu'avant de faire l'effort de volonté en question nous avons déjà la connaissance de la position où nous projetons d'amener l'œil ; la volonté suit donc cette connaissance et ne la constitue pas.
Si nous admettons au contraire que les sensations d'innervation ne sont en réalité que des représentations de mouvements antérieurement exécutés, il devient très facile de comprendre le rôle qu'elles peuvent jouer dans nos perceptions d'espace. Avant de vouloir donner à notre regard une direction déterminée, nous pouvons nous représenter cette direction et le mouvement nécessaire pour y amener l'œil, comme avant de prononcer à haute voix une phrase nous pouvons la prononcer mentalement. Il n'est d'ailleurs pas surprenant que parfois, comme dans le cas de ces malades atteints de paralysie de certains muscles des yeux, la représentation du mouvement à imprimer à l'œil soit assez vive pour faire croire que le mouvement, une fois voulu, a été réellement exécuté ; il se manifeste chez les amputés des illusions analogues, et même chez l'homme normal il peut se présenter des cas où la direction du regard est perçue d'une façon entièrement fausse ; c'est par exemple ce qui arrive quand, dans l'obscurité, en observant un point lumineux animé de mouvements apparents, on croit regardera i5° ou 200 en haut alors qu'en réalité on regarde droit devant soi.
38. Mouvements. — Une question que l'on discute souvent aussi est celle du rôle des mouvements dans les perceptions visuelles d'espace. Il importe à cet égard de distinguer les mouvements eux-mêmes des sensations tactiles, musculaires, articulaires qui peuvent en résulter. L'existence de sensations tactiles et musculaires des yeux n'est pas douteuse, et, par conséquent, la seule difficulté en ce qui concerne ces dernières, c'est de déterminer la part qu'elles peuvent avoir dans les perceptions.
Quant aux mouvements eux-mêmes, ils sont produits par des excitations nerveuses centrifuges et ne sont pas des phé-
(1) Helmholtz, P/ujsiol. Optik^' Aufl., p. ;45.
nomènes psychologiques ; par conséquent, on ne peut pas plus songer à leur l'aire jouer un rôle direct dans la formation de nos perceptions qu'à en faire jouer un aux : sécrétions. Quant à leur rôle indirect, il peut être considérable. Grâce aux mouvements des yeux et de la tête en effet, nous pouvons facilement placer à chaque instant les yeux dans la position la plus convenable pour percevoir nettement les objets ; nous pouvons également, grâce à de légers et rapides mouvements des yeux, éviter la fatigue rétinienne et raviver constamment les impressions en train de s'affaiblir ; associée à la mémoire immédiate, la mobilité des yeux nous permet, en présence d'objets complexes, d'avoir, en les parcourant du regard, une perception nette au même moment de toutes leurs parties. Enfin les mouvements de la tête produisent la parallaxe monoculaire qui joue un rôle important dans la perception de la profondeur.
39. Influence d'une perception sur une autre et de Vidée que nous nous faisons des grandeurs, formes, positions, etc., réel tes des objets. — L'influence d'une perception sur une autre se constate aisément dans les perceptions des grandeurs, des directions et des formes, lesquelles sont déterminées en partie par les profondeurs apparentes. Ainsi, une image consécutive, bien que gardant nécessairement sur la rétine une grandeur constante, paraît s'agrandir à mesure qu'on la projette à la distance de points de plus en plus éloignés. La perception correcte de la profondeur tend à nous empêcher de constater les effets de la perspective, et, tandis qu'un peintre représentera montant ou descendant sur un tableau les lignes horizontales perpendiculaires au tableau et situées au-dessus ou audessous de la ligne d'horizon, nous sommes naturellement portés à voir dans la nature ces lignes horizontales. De même nous ne tenons pas compte des modifications que la perspective fait éprouver aux formes des objets et voyons carré par exemple un objet qui dans un tableau ne serait nullement représenté par un carré.
On remarque aussi par l'exemple précédent que nous sommes portés à attribuer aux objets des formes absolues, bien <jue les images qui se forment de ces objets sur la rétine puissent considérablement varier. On constate une tendance semblable dans d'autres cas: ainsi nous percevons comme verticales les lignes verticales réelles qui nous entourent, alors même que notre tête est fortement penchée à droite ou à gauche ; on verra au contraire que dans l'obscurité, lorsqu'on observe, en penchant ainsi la tête, une ligne lumineuse verticale, cette ligne ne paraît pas verticale. De même encore nous attribuons aux objets des grandeurs absolues, et, à quelque distance qu'une personne se trouve de nous, nous la voyons
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avec la même taille dès que nous la reconnaissons. Pour le vulgaire, ces formes, ces directions, ces grandeurs absolues constituentaussilesformes,lesdirectionsetlesgrandeursre'e//esdes objets ; ainsi une pièce de cinq francs est réellement circulaire, et, sauf le peintre qui s'est exercé à remarquer les effets de la perspective, tout le monde est porté à la percevoir circulaire, même lorsque le regard est oblique par rapport à la face que Ton considère. Le peintre pourrait, d'après ce qui précède, définir la forme réelle d'un objet plan, la forme qu'il présente lorsque la direction du regard est perpendiculaire à son plan .
40. La distinction des sensations des deux yeux. — Les deux yeux fonctionnent comme un seul organe, et, au premier abord, il semble qu'il n'y ait pas de différence essentielle selon que l'on observe une forme, une direction, un mouvement avec l'un ou l'autre œil ou avec les deux yeux. On est forcé pourtant, par les conditions de la perception de la profondeur, d'admettre qu'il existe toujours des différences entre les sensations des deux rétines, et en fait nous verrons qu'on peut en constater (chapitre vin). Nous verrons aussi que les sensations musculaires des deux yeux sont également quelque peu distinctes et que, quand les muscles de l'œil droit par exemple se contractent, on peut reconnaître qu'il s'agit spécialement de cet œil.
Les deux yeux fonctionnent comme un seul organe qui serait en quelque sorte la moyenne des deux, et, par conséquent, puisqu'ils diffèrent, les perceptions binoculaires ne sont pas identiques à celles que donnerait l'un des yeux, si on fermait l'autre. Il est facile de constater, en observant un objet rapproché qui présente un relief, que l'œil droit ne voit pas exactement les mêmes parties de l'objet que l'œil gauche, et, par conséquent, la perception binoculaire doit être elle-même distincte de chacune de ces perceptions différentes qui contribuent à la former.
D'ailleurs, même lorsque nous regardons avec un seul œil, certaines perceptions de cet œil restent en réalité binoculaires. C'est ce qui arrive lorsque la sensibilité tactile et musculaire de l'autre œil est enjeu, c'est-à-dire, par exemple, lorsque nous percevons la position des objets par rapport à nous. Supposons en effet que nous voulions nous rendre compte de la position par rapport à nous d'un point lumineux que nous apercevons dans l'obscurité et que pour cela nous tournions un œil vers ce point, en tenant l'autre fermé. Nous éprouverons, autour de l'œil ouvert, un ensemble déterminé de sensations tactiles et musculaires qui contribuera à nous faire percevoir la position du point ; mais, les sensations tactiles et musculaires de l'œil fermé y contribueront également. D'ailleurs, nous constaterons facilement, par exemple en appuyant
avec le bout du doigt sur cet œil au moment où nous tournerons le regard vers le point, qu'il se tourne aussi vers ce point. Bref, dans de tels cas, la perception, monoculaire en apparence, reste en réalité binoculaire, et c'est pourquoi des erreurs de localisation se produiront si l'œil fermé n'a qu'imparfaitement suivi le mouvement de l'œil ouvert et ne s'est pas exactement tourné vers le point.