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CHAPITRE III

41. Définition. — L'acuité visuelle est la fonction qui nous permet de percevoir comme distincts des points ou des lignes dont les images sont très rapprochées sur la rétine. Cette fonction correspond à celle qu'on étudie, pour le toucher, avec deux pointes de compas qu'il s'agit également de percevoir comme deux.

42. Détermination pratique de Vacuité visuelle. — Dans la pratique ophtalmologique, on a souvent besoin de déterminer

Fig. 34.

l'acuité visuelle. On se sert généralement pour cela de lettres de diverses grandeurs (échelles de Jaeger, Snellen, etc.) ou, pour les illettrés, de figures telles que celles qui sont représentées ci-dessus (crochets de Snellen) ; il s'agit, pour la personne examinée, placée à une distance déterminée du tableau qui contient des séries semblables à la précédente, de dire quel côté manque dans les carrés. De la dimension des plus petits carrés pour lesquels elle peut faire la distinction, on déduit son acuité visuelle. Les lettres et les carrés ne donnent pas, du moins avec certaines tables, exactement les mêmes résultats ; j'ai trouvé qu'il m'était sensiblement plus facile de reconnaître le côté manquant des carrés que de lire les lettres correspondant à la série de carrés employée.

Les mesures de l'acuité visuelle, telles que les font les ophtalmologistes, sont basées sur la considération de l'angle visuel (p. 25). La hauteur adoptée pour l'unité d'acuité est celle de lettres vues sous un angle de 5'.

On peut faire la détermination de l'acuité visuelle en se servant de lettres ou de signes analogues d'une seule grandeur, et en les rapprochant ou les éloignant de la personne que l'on examine. Cette méthode a toutefois un inconvénient, c'est que l'accommodation et le diamètre de la pupille changent à mesure que change la distance entre les lettres et la personne examinée ; or, les changements d'accommodation entraînent des déplacements du point nodal; l'agrandissement ou le rétrécissement de la pupille exercent de leur côté, dans les mêmes conditions, une légère influence ; si, par exemple, l'œil se rapproche des lettres, la pupille devient plus étroite et en conséquence les images sur la rétine deviennent plus nettes. Les effets du changement d'accommodation et du changement de diamètre de la pupille contribuent l'un et l'autre à accroître en apparence l'acuité lorsqu'on se rapproche de l'objet ou à la diminuer lorsqu'on s'en éloigne.

On préfère donc dans la pratique déterminer l'acuité visuelle en maintenant constante la distance entre l'œil et le tableau qui porte les lettres et en se servant d'échelles d'acuité, c'està-dire de lettres de dimensions diverses. L'acuité est mesurée alors d'après la grandeur des lettres qui peuvent être lues à la dislance choisie. Si la personne ne peut lire que des lettres de dimensions 2 fois, 3 fois, etc., plus grandes que celles des lettres correspondant à l'unité d'acuité, on en conclura que son acuité n'est que de 1/2, de i,3, etc. (1). On adopte comme distance entre le tableau et l'œil une distance assez grande pour que l'accommodation puisse être considérée comme étant dans l'état de repos ; la distance choisie est généralement de 5".

L'emploi de lettres pour mesurer l'acuité a quelques inconvénients. Si ces lettres forment des mots connus, on peut s'aider de la lecture du mot tout entier pour deviner certaines

(î)Javal a contesté la légitimité de cette eoncluswm. Peur lui.- l'acuité visuelle décroît en raison inverse «lu carré des dimensions linéaires des lettres qui sont perceptibles à une distance donnée *. Théoriquement, dit-il, deux causes peuvent produire une diminution de l'acuité visuelle: i° une diminution du nombre des éléments sensibles: -20 une diminution de la sensibilité de ces élément-. <>i\ quant à la première cause, « les surfaces des lettre- croissent comme les carrés de leurs dimensions linéaires, et ce sont leurs surfaces seulement qui permettent d'apprécier le nombre des cônes rétiniens qui sont touchés par leur image-, <>u. cequi revient au même, de servir de mesure, inversement proportionnelle, à l'acuité normale ». Il arrive à la même conclusion, mais d'une minière moins directe, en considérant le cas 011 la diminution de faculté serait le résultat d'une diminution de la sensibilité des éléments Essai sur la physiologie de la lecture. Annales d'oculistique, 1878. t. 80, p. 1 m 58

lettres qui, isolées, ne pourraient pas être reconnues ; on peut, il est vrai, remédier à cet inconvénient en faisant lire à la personne examinée des mots d'une langue qu'elle ignore ou en ne lui présentant que des lettres isolées. Toutefois, dans le cas de lettres isolées, il y a encore à tenir compte de l'inégale lisibilité des diverses lettres. Quant à l'épaisseur des lettres comparée à leur hauteur, on adopte généralement le rapport de 1/5. On pourrait, pour déterminer pratiquement l'acuité, se servir, et on s'est servi à l'occasion, d'autres méthodes: de grillages, de tableaux présentant en échiquier des carrés blancs et noirs de même dimension, de points, de fils, de lignes blanches et noires juxtaposées et de même largeur.

43. Maximum cl acuité. — D'après un tableau publié par Helmholtz (1) et qui résume les principaux résultats obtenus jusqu'à présent par divers observateurs, l'angle le plus petit pour lequel la distinction ait pu être faite va de 5o"à 147", 5 ; deux chiffres seulement, sur les i5 que cite Helmholtz, dépassent 100"; tous les autres se tiennent entre 5o" et 94". On peut donc admettre que la plus petite distance pour laquelle deux points peuvent être reconnus comme deux par la rétine varie entre 5o" et ioor/. Les distances correspondantes des images sur la rétine, calculées d'après l'œil schématique de Listing (2), sont omm,oo36 et oimn,oo72 ; on voit par là combien l'acuité rétinienne .est supérieure à l'acuité tactile ; en effet, même là où cette dernière est la plus délicate, comme à la pointe de la langue ou au bout des doigts, il faut d'ordinaire un écartement de imm environ ou un peu plus pour qu'on puisse reconnaître deux pointes.

44. Influence' de l éclairage et de la couleur. — Les chiffres précédents se rapportent au cas d'un bon éclairage. Il y a à considérer maintenant l'influence que les changements d'intensité lumineuse peuvent exercer sur l'acuité.

Avec un éclairage suffisamment faible, la fonction de distinction que nous étudions cesse de pouvoir s'exercer, quoique toute sensibilité rétinienne puisse ne pasavoirencore disparu. Ainsi, que l'on perce dans une feuille de papier noir un certain nombre de trous voisins les uns des autres, qu'on recouvre ensuite cette feuille d'une feuille de papier blanc et qu'on la place dans l'obscurité devant une source lumineuse dont on puisse faire varier l'intensité ; même si la feuille est assez près de l'œil pour qu'avec un bon éclairage les points formés par les trous puissent être facilement distingués, on constatera, en diminuant considérablement l'éclairage, qu'à un certain moment on ne verra plus qu'une surface uniformément éclai-

(i) Helmholtz, Physiol. Oplik, 2e Aufl., p. 269.

(2) Pour les constantes optiques de cet œil, voir Helmholtz, PhysioU Optik, 2e Aufl., p. 89.

rée, dans laquelle toute trace de points aura disparu. Ce phénomène a été étudié par Charpentier, qui a constaté que la quantité de lumière nécessaire pour la perception nette des

f)oints ne dépend pas de leur nombre ni même, entre certaines imites, de leur écarteraient, qu'elle ne dépend que de leur étendue, en raison inverse de laquelle elle varie (i).Ces faits peuvent s'expliquer par l'impossibilité, lorsqu'on diminue suffisamment l'éclairage, de percevoir une différence entre l'intensité des images formées sur la rétine par les points et celle de la lumière propre de la rétine.

Lorsqu'on augmente progressivement l'intensité lumineuse, en partant de très faibles intensités, l'acuité visuelle passe par une période d'accroissement rapide, puis n'augmente plus que lentement (2). Il est difficile d'étudier les effets d'éclairages très intenses ; Uhthoff dit cependant avoir pu constater, avec un éclairage extrêmement intense, un abaissement de l'acuité.

Auberta étudié les changements qui surviennent dans l'acuité pour des éclairages faibles ou de moyenne intensité. Dans une série d'expériences (3) il considérait un angle visuel constant de 370" pour la largeur des lignes dont il se servait, et faisait varier l'éclairage au moyen d'un diaphragme quadrangulaire de grandeur variable qui laissait pénétrer la lumière du jour au travers d'une plaque de verre dépoli dans une pièce d ailleurs complètement obscure; pour la plus petite ouverture, représentée par 1, le carré avait 27™™ de côté. La distance de l'objet (des lignes blanches sur fond noir) à la source lumineuse, c'est-à-dire au carré de verre dépoli, était de 4m- Les résultats qu'il a obtenus, pour des intensités, variant de 18 à 1, sont rapportés dans le tableau suivant; la première colonne (I) indique les intensités; la seconde (d'), la plus petite distance entre les lignes pour laquelle ces lignes pouvaient être distinguées ; la troisième (d), la distance entre les lignes qui paraissait égale à la largeur des lignes; et la quatrième (r), la

grandeur de l'irradiation, c'est-à-dire — '

Angle visuel de la largeur des lignes = 370''. I d' d

(1) Charpentier, La Lumière et les Couleurs, 1888. chap. xi.

(2) N. Th. Klein, De V influence de Véclairage sur Vacuité visuelle. 1S70. p. 64; W. Uhthoff, Ueberaas Abhàngigkeitsverhâltnissder Sehschârfc von der Beleuchlurvjsinlensiirtl. Graefe's Archiv, Bd. 32 1 . 1886, pp. 171-204; id., Weitere Lntersuchungen iïher die Abhângigkeil der Sehschârfe von der Inlensilàl soivie von der Wetientânge imSpektrum, Graefe's Archiv, Bd. 36 (1), 1890. pp. 33-6i.

(3j Aubert, Physiologie der Netzhaut, i865, p. 321.

On voit que d' croît rapidement à mesure que les intensités décroissent. Aubert rattache cela au fait étudié principalement par Forster et par lui (1) que, lorsque la clarté d'un objet diminue, l'angle sous lequel il est vu doit croître pour qu'il reste perceptible ; quand, dans les expériences précédentes, on diminue l'éclairage, la différence de clarté entre les lignes blanches et l'espace qui les sépare diminue elle-même, et, par conséquent, cet espace doit croître pour rester perceptible.

Klein et Uhthoff, dans les études signalées plus haut, ont opéré avec des différences d'intensité beaucoup plus considérables. Ainsi, dans les expériences d'Uhthoff, les variations d'intensité vont de 1 à 36o.ooo et même, pour une série de sujets. de 1 à 3.6oo.ooo. L'unité d'intensité choisie était une bougie normale placée à 6m de distance. Il s'agissait de reconnaître la partie ouverte des crochets de Snellen. Les résultats obtenus ont été pour la lumière blanche les suivants. Avec intensités croissantes faibles, il se produit un rapide accroissement de l'acuité ; puis, à partir de la région où l'intensité atteint environ 144 (4 bougies placées à im), les courbes de l'acuité ne montent plus que lentement. Pour une intensité de 1175 (33 bougies placées à 1 mètre), l'acuité atteint chez Uhthoff son maximum. Ces résultats concordent avec ceux de Klein, sauf que ce dernier expérimentateur croit à un accroissement persistant de l'acuité avec accroissement de l'éclairage.

J'emprunte au premier article d'Uhthoff (p. 187) le tableau suivant qui rapporte en chiffres les résultats pour les deux personnes R (acuité = 2 ; emmétrope) et U (acuité = 2 ; légèrement myope).

Acuité

o,ooi

o,ooi5

Les résultats précédents se rapportent au cas d'une lumière composée ; l'éclairage en effet était fourni par une lampe à pétrole; il en est de même de ceux qui ont été cités plus haut d'après Aubert. En ce sens ils manquent un peu de rigueur, attendu que l'influence de l'éclairage varie pour les diverses

ntensité

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