PREMIÈRE PARTIE
La caractéristique de l’espace, c'est d’être en chaque point le centre d’une infinité de directions. Et nous concevons l’espace comme formé d’une infinité de ces points qui sont donnés à la fois et qui possèdent tous la même propriété.
Mais une direction représente un mouvement possible. Et nous ne pensons un mouvement qu'en imaginant que nous l’effectuons. Or, savoir que l’on se meut, c’est lier l’idée d’un parcours à la sensation d’un effort. C’est donc de l'effort que doit partir toute connaissance psychologique du mouvement et de l’espace. — Par l'intermédiaire du corps, l’effort insère notre activité dans le monde matériel: ainsi, il exprime la diversité de nos relations avec les choses.
Cependant, s’il communique avec le monde où il est placé, le corps affirme en même temps son indépendance. Cette indépen-
(*) Notre théorie relative à l’origine et à la distinction des trois dimensions de l’espace coïncide en partie avec celle que M. Lachelier avait exposée dans l’article Psychologie et Métaphysique publié dans la Revue Philosophique, mai 1885. M. Lachelier s'y référait encore, sans lui donner une forme nouvelle, dans l’article intitulé L'observation de Platner publié dans la Revue de Métaphysique et de morale, novembre 1903, et dans une discussion de la Société de Philosophie (séance du 7 janvier 1904). La partie de notre travail consacrée à la permutation de la longueur et de la hauteur et à la formation d’un espace représenté nous appartient en propre. La perception visuelle de l'étendue reçoit une explication différente de celle que M. Lachelier en avait donnée et est fondée sur d’autres principes.
dance, il la réalise en résistant aux grandes forces cosmiques qui font effort pour l’entraîner; chez l’homme, la verticalité témoigne de la hardiesse et de la sûreté des moyens par lesquels il a obtenu son affranchissement: l’activité par laquelle il se redresse s'exerce dans le même sens que la pesanteur; et s’il prend un point d'appui sur la terre, il n’y est pas enchaîné comme la plante.
Il faut aussi qu'il communique avec le réel; mais puisqu'il est fini, toute communication aura lieu avec des objets finis; or, pour entrer en relation avec d’autres corps, il faut qu'il s’en détache, comme il s'était détaché du monde sans cesser d'en être solidaire. Tel est le rôle de l'effort de locomotion par lequel il peut modifier, au moins théoriquement, sa situation respective à l'égard de chaque chose, s’en approcher ou s’en éloigner, donner une figure et un commencement d'effet aux mouvements naturels du désir.
Ce n’est pas tout encore. Même quand l'ensemble de son corps demeure immobile, l'être possède un champ d’action latéral proportionnel à l'indépendance et à la mobilité relatives de ses membres. Aüïnsi, sans être poussé par l’aiguillon du besoin, sans poursuivre une fin prévue à l'avance, l'être explore les objets qui l’avoisinent, pour reconnaître leur nature et la position qu’il occupe vis-à-vis d'eux; au lieu de chercher à atteindre un but éloigné comme dans la locomotion, il prend conscience alors de son état présent et du but qu'il vient d'atteindre. Par suite, une direction nouvelle correspond à tous les mouvements accomplis par les membres de l’animal, quand celui-ci reste dans un même lieu, — aux mouvements des prolongements ciliaires, des pattes, de la tête, et principalement chez l’homme aux mouvements des membres antérieurs dont la fonction essentielle est de palper et d’étreindre.
Ainsi s'exprime le triple effort par lequel l’être affirme son existence, sa volonté et son intelligence. Or, un être est pleinement déterminé quand nous savons qu'il existe et quand nous connaissors l’objet de son action et le contenu de sa pensée. Dès que ces fonctions ont apparu, elles s'associent de différentes manières: la volonté et l'intelligence reçoivent le prédicat de l'existence: l’intelligence éclaire la volonté, celle-ci donne à l'intelligence son mouvement.
S'il existe en chaque point de l’espace une infinité de directions, on pourra les représenter par leur rapport à trois axes fondamentaux. Îl serait impossible de percevoir l’origine empirique d’une quatrième dimension, ou de l'exprimer en termes psychologiques,
du moins s'il est vrai que l'analyse précédente épuise la table des mouvements qu'un être peut accomplir et des facultés par lesquelles il réalise du même coup son indépendance et son union avec le tout où il est situé.
Mais si l’espace est homogène, c’est-à-dire si chacun de ses points est un centre de directions identique à tous les autres, c'est que notre corps est capable d'exécuter à tout moment et simultanément les trois espèces de mouvements que nous lui avons attribués. Or, de même qu'on ne peut imaginer une quatrième espèce de mouvement, on ne peut pas non plus imaginer soit un état d’immobilité parfaite, soit un état dans lequel un de ces mouvements aurait lieu sans que les deux autres fussent au moins esquissés. Tel est le fondement psychologique du caractère inséparable des dimensions: dès que l’une d'elles est donnée, les deux autres le sont aussi. Et même elles ont toujours une signification réciproque; ainsi, aussitôt qu’un mouvement est amorcé, trois axes apparaissent, correspondant au triple effort de notre activité: l’espace est donc présent tout entier en chacun de ses points.
Or, puisqu'aucun de ces axes n’est lié théoriquement à une direction privilégiée, chacun d'eux peut servir à exprimer indifféremment toutes les directions: et puisqu'ils sont relatifs l’un à l'autre et qu’un seul axe suffit pour appeler à l'existence la totalité de l’espace, il suit que l’infinité des directions de l’espace est non seulement figurée, mais adéquatement représentée par les trois dimensions de l’espace commun.
Dans l’espace abstrait les trois dimensions peuvent être interverties: pourtant nous continuons à considérer la longueur comme la direction effectivement parcourue par le mouvement, la largeur comme la direction que prennent nos membres antérieurs dans leur extension latérale pendant que nous progressons, et la hauteur comme la direction de notre corps quand il se meut normalement au plan horizontal. Il est évident que cette manière d'imaginer l’espace a son origine dans les conditions empiriques de la perception et du mouvement. (‘)
(2) La direction selon laquelle s’exercent ces différents mouvements ne nous découvre pas seulement les dimensions du monde, mais aussi les dimensions du corps qui est une partie du monde. Ainsi son épaisseur se révèle à nous par l'effort locomoteur qui non seulement sépare l’un de l’autre les membres inférieurs, mais donne aussi un contenu sensible à l’intervalle qui s’étend entre ses deux faces opposées, en faisant jouer les articulations des
Cependant, dans l’espace où nous vivons et où le mouvement a lieu, nous pouvons en effet intervertir à notre gré la longueur et la largeur: il suffira pour cela à un homme qu marche Les bras étendus d'adopter une direction nouvelle perpendiculaire à celle qu’il suivait jusque là. Mais la hauteur ne perd jamais son originalité; pour un être qui se déplace dans le plan vertical (par exemple en gravissant les degrés d’une échelle), l'effort par lequel il avance, au lieu de s'opposer à l'effort par lequel il lutte contre la gravitation, entre en composition avec lui; ces deux efforts se déploient suivant la même direction, et quand ils n’ont pas le même sens, ils se composent encore, mais de manière à utiliser la pesanteur, en réglant son action. Dans un tel mouvement la représentation de la largeur ne subit pas de changement, puisqu'on peut concevoir qu'on garde les bras ouverts. Mais la longueur vient se confondre avec la hauteur sans que celle-ci permute avec elle. On peut encore imaginer la longueur proprement dite: mais elle ne correspond plus, dans le présent, à des sensations distinctes. Et l’espace perçu n’a plus que deux dimensions.
Aünsi il faut et il suffit que le mouvement ait lieu dans le plan horizontal pour que l’espace apparaisse nécessairement avec ses trois dimensions; et un individu qui rampe oppose encore à la pesanteur un effort élémentaire par lequel il dégage son indépendance: tout au plus peut-on conjecturer que sa perception de la
organes et des muscles de manière à les détacher les uns des autres dans le sens de la profondeur. C’est pourquoi nous n'avons pas à considérer dans cette analyse les dimensions réelles du corps, mais seulement la direction dans laquelle s’exercent ses différents mouvements. Cependant, quand nous passons des conditions schématiques de la perception de l’espace aux conditions réelles, nous trouvons que l'effort vertical comporte toujours la sensation d’une progression locale élémentaire ainsi que d’une extension latérale confuse, que nos bras étant capables de se mouvoir vers l'avant et vers le haut comme vers la droite ou vers la gauche suffisent, comme toutes les parties du corps, mais mieux qu'aucune d'elles, à nous donner la représentation des trois dimensions et qu'enfin la translation de tout le corps en avant est inséparable elle-même des sensations par lesquelles la hauteur et la largeur nous sont révélées. — Les bras par leur indépendance relative à l'égard du tronc ont le pouvoir d’effectuer une rotation presque parfaite autour du pivot des épaules; les limites que rencontre ce mouvement de rotation expriment leur adhérence et leur assujettissement au tronc et la liaison de la partie avec le tout. On observe dans les mouvements de l’œil les mêmes caractères d'indépendance relative et de solidarité avec la tête.
hauteur doit être proportionnelle seulement à l'intensité de cet effort, et d’une manière générale à sa capacité de redressement.
Dès le début de cette étude l'originalité de la troisième dimension de l’espace apparait dans toute sa force. D'une part, en effet, c'est par rapport à elle que l'animal détermine son autonomie et par suite son rapport avec l’ensemble des choses, tandis que, selon la longueur et selon la largeur, il exprime seulement la manière dont son intelligence et son désir se comportent vis-à-vis des objets particuliers. D'autre part, elle s'oppose dans la pratique à cette interversion théorique que l’on peut réaliser, semble-t-il, dans l’espace pur entre les trois dimensions: elle correspond à une force qui doit toujours s'exercer dans le même sens, de telle manière que, si l’activité de l'individu suit la même direction qu’elle, on crée un renversement de l’ordre naturel, mais sans pouvoir obliger l'énergie cosmique à emprunter, grâce à une sorte d'échange, la voie ouverte par la nature aux mouvements des êtres finis. C’est dans l’ordre de Ia troisième dimension que s’affirment, par un effort indivisible, à la fois notre autonomie et notre servitude à l'égard de l’univers; mais, une fois que nous sommes affranchis, notre liberté se manifeste par le choix indifférent que nous pouvons faire entre les deux autres. Aussi a-t-on remarqué depuis longtemps que l’espace a deux propriétés, la surface et la hauteur, et c’est sur la nature de la hauteur que se sont engagés tous les conflits de doctrine; de même l'existence contraste avec le vouloir et avec l'intellect, au point qu'il est impossible, sans doute, de la dériver de l’un ou de l’autre de ces pouvoirs, parce qu'ils la supposent, au lieu que ceux-ci, une fois que l’existence est posée, sont en quelque manière dans une relation réciproque.
Bien que les trois dimensions de l’espace soient solidaires, nous pouvons admettre que le mouvement progressif de tout le corps et même le mouvement latéral des membres antérieurs s’interrompe. Mais :l n'y a pas de situation du corps dans laquelle l’action exercée sur lui par la pesanteur et l’action par laquelle il y résiste soient abolies. De telle sorte que la longueur et la largeur peuvent être l’une et l’autre imaginées, mais que la hauteur est toujours perçue.
Cependant, lorsque le corps suspend sa marche, il utilise le loisir qui lui est offert pour reconnaître le point qu'il vient d’atteindre et la nature des objets qui l'entourent. Et la perception de la largeur, loin d’être entravée, se trouve favorisée quand la longueur cesse d’être parcourue. Parmi les trois dimensions de l’espace,
la longueur est la seule qui puisse être pratiquement annihilée, et c’est lorsque le parcours n’engage plus notre corps dans un changenent de position à l'égard de tous les autres que nous devenons capables de percevoir leur surface en associant leur largeur avec leur hauteur.
Théoriquement chacune des dimensions peut être parcourue en deux sens: mais à cet égard encore elles possèdent une originalité irréductible. Le sens de notre marche ouvre la longueur devant nous comme un chemin et nous ne pouvons acquérir la notion d’un sens inverse que par une conversion qui atteste le caractère permutable de la longueur, de la largeur et de toutes les directions dans le plan horizontal, qui nous invite seulement à parcourir une ligne nouvelle dans le même sens que la précédente (c’est-à-dire de l'arrière à l’avant), et qui ne nous permet de les considérer comme dans le prolongement l’une de l’autre que grâce à la mémoire et à une interprétation rationnelle fondée sur la notion d'un espace pur.
La marche rétrograde a beaucoup plus d'intérêt psychologique: elle maintient dans la conscience la représentation d’une direction continue. Elle a un caractère pénible qui montre qu'elle contredit l’élan spontané de la vie: aussi engendre-t-elle une connaissance. Elle fait naître la longueur devant nous, au lieu de la détruire comme le fait la marche progressive dans l'effort même par lequel elle nous la révèle: en fait, elle suppose celle-ci, tandis que la réciproque n’est pas vraie. Il semble que nous déroulions le fil même de notre vie pour la percevoir devant nous comme une chose: et la marche rétrograde nous donne dans une certaine mesure l'illusion de retourner dans le passé. En faisant apparaître la longueur comme un objet, elle jouera un rôle important dans la théorie visuelle de la distance.
La largeur n'avait pas de fonction spécifique à l'égard de la longueur tant qu'on la considérait seulement comme une direction transversale à celle-ci dans le plan horizontal. Cependant la droite et la gauche nous sont données simultanément et non pas successivement; nous pouvons les explorer à la fois, de telle sorte que, si la longueur est instinctivement regardée comme une représentation symbolique du temps, la largeur suffit à figurer la simultanéité qui est le caractère original de l’espace. De là deux conséquences : la première, c’est que l'étendue nous semblera nécessairement déployée devant le regard dans le sens de la largeur, ce qui nous
paraîtra inévitable, si nous songeons que les mouvements par lesquels la largeur nous est révélée sont aussi ceux auxquels correspond notre connaissance de la réalité, tandis que la longueur au contraire, telle que nous l’avons définie, exprime seulement la direction du désir. Mais en second lieu, la largeur, en donnant l'existence au simultané, fait de la longueur elle-même avec laquelle elle peut subir une permutation, une grandeur de la même nature: elle cesse alors d’être un parcours et devient un objet de contemplation. Ainsi se forme la surface visible hors de laquelle la largeur et la longueur ne pourront pas manifester en même temps leur indépendance et leur solidarité.
Quant à la hauteur proprement dite, le terme même par lequel on la désigne semble indiquer qu’elle est dirigée de bas en haut; d'autre part la terre n’oppose-t-elle pas une barrière aux mouvements de sens opposé? Mais ce n’est là qu’une apparence qui provient de ce qu'au-dessus de nous règne l’espace découvert: en réalité la terre nous retient de deux manières, à la fois parce que nous ne pouvons pas la traverser et parce que nous ne pouvons pas spontanément nous élever au-dessus d’elle. Et la hauteur correspond moins à des mouvements accomplis qu’à des mouvements esquissés, c'est-à-dire à une double action, à l’action qu’'exerce sur nous la pesanteur et à l’action par laquelle nous lui résistons. Ainsi apparait en elle une opposition entre ses deux sens qui est beaucoup plus nette que celle que nous avions notée dans la longueur elle-même ; car le haut est le sens selon lequel nous agissons et le bas le sens selon lequel nous pâtissons. Et c'est pour cela que dans toutes les langues le haut est le sens dans lequel s'exprime notre espoir d’affranchissement à l’égard de toutes les contraintes de la matière, tandis que le bas est le sens dans lequel elles triomphent, le sens dans lequel notre indépendance individuelle se dissipe et s’absorbe. De fait, nous ne dominons le monde par la représentation qu’audessus de l’horizon: sa profondeur, c’est primitivement ce qui est au-dessous, c’est-à-dire, ce qui échappe à notre pouvoir et par suite à nos sens.
La différence entre l’espace parcouru et l’espace visuel, entre la simultanéité des mouvements et la simultanéité des positions correspond à la différence de la réalité et de l’image, de l’objet et de sa représentation. Or, l’univers n’est pas un spectacle pour l’être qui le parcourt: il est le champ de son action. Cependant, il existe encore pour nous, quand nous sommes arrêtés, un monde réel situé
dans un plan déterminé par l’axe du corps et les mouvements Jatéraux des bras, qui restent libres, bien que la position du corps demeure la même à l'égard des objets qui l'entourent. Mais au moment où la longueur cesse d’être réelle, en cessant d’être un objet pour le sens musculaire, il faut nécessairement que nous l’imaginions. Car nous savons que le monde a trois dimensions; nous gardons le souvenir de la longueur; nous avons la possibilité, en nous déplaçant, de la rendre de nouveau vivante. Pour que notre expérience présente soit en accord avec l'expérience passée et future, il faut donc que nous nous représentions la longueur là même où elle n’est pas donnée. C’est à cette représentation que l’on donne le nom de distance. ;
Mais l'apparition de la distance fera de l’espace tout entier une représentation. Car les trois dimensions sont solidaires: chacune d'elles appelle inévitablement les deux autres à l'existence. Or, la différence spécifique entre le monde des choses et le monde des images, c'est que, lorsque nous vivons dans le premier, la longueur est actuellement parcourue et qu'elle ne l’est pas quand nous nous représentons le second. Mais, puisque le monde réel, pendant que nous demeurons immobiles, n’a plus que deux dimensions, il doit nécessairement nous paraître alors un monde incomplet; et, puisque la longueur ne peut plus en faire partie, il faudra que la largeur et la hauteur, par une sorte d’inversion, et bien qu'étant encore vécues, entrent en même temps dans le monde représenté. S'il est vrai qu'aucune dimension de l’espace ne peut subsister isolément et que l’espace est tout entier en chacun de ses points, il est évident que l’image d’un parcours possible entraîne nécessairement l'image homogène d’une largeur qui n’est pas actuellement embrassée, et d’une hauteur qui est aussi imaginée en dehors de toute résistance effective à la pesanteur. Aïnsi se forme la représentation totale de l’espace: une fois acquise, elle persistera, même quand la longueur redeviendra, grâce à la marche, une dimension vivante.
Dans l’espace représenté, les dimensions ne peuvent pas avoir la même signification que dans l’espace réel et musculaire. Ici la hauteur était antérieure aux deux autres dimensions, puisqu'on ne pouvait imaginer ni la locomotion ni le mouvement latéral des membres antérieurs sans que l'individu eût affirmé sa propre indépendance en subissant l’action de la pesanteur et en lui résistant. Mais la hauteur représentée ne peut pas avoir un tel privilège; et même il semble qu'aucune autre dimension ne peut l'avoir: quand
les choses sont devenues pour nous des images, nous conjecturons leur existence, nous ne l’éprouvons plus au dedans. Et les obstacles s'accumulent dès que nous cherchons à les considérer à la fois comme des images et comme des réalités. Les objets ne peuvent tenir dans la représentation de l’espace que comme dans un tableau, alors que nous voulons pourtant les connaître tels qu’ils sont, c’està-dire, tels qu'ils seraient pour nous, si au lieu de les voir, nous étions à leur place. — Sous une forme très générale on observe le même rapport entre l’ordre de l'être et l’ordre du connaître: car l'existence, au lieu d’être supposée par la volonté et par l’intellect, doit devenir alors un objet sur lequel la volonté règne et que l’intelligence éclaire.
Mais la représentation des choses n’est pas vaine: elle convient avec la réalité; elle à trois dimensions comme elle; et un monde de surfaces, au lieu d’être un monde réel, n’en est que la pellicule. C’est aussi par une troisième dimension que les objets représentés témoigneront de leur indépendance: mais c’est la distance qui jouera ce rôle; car cette indépendance, ils ne pourront plus la définir par rapport à la gravitation, puisqu'il faudrait pour cela que nous connussions, en pénétrant en eux, la manière dont ils se comportent vis-à-vis d’elle et ils ne seraient plus pour nous des images; ils ne peuvent la définir que par rapport au sujet qui se les représente et en se détachant de lui, au moins en apparence.
Aïnsi, dans le monde des images, c’est la distance qui fait fonction de hauteur; et elle figure admirablement l’autonomie individuelle des corps, s’il est vrai que leur éloignement à l’égard de nous et leur éloignement à l’égard les uns des autres forment la mesure de leur affranchissement et de leur sécurité réciproque.
[1 faudra qu'inversement la hauteur joue le rôle de longueur dans le plan de la représentation, c’est-à-dire, que ce plan soit un plan vertical comme le plan dans lequel se développent tous les mouvements naturels de notre vie quand nous restons dans le même lieu. Une surface frontale forme donc l’objet propre de la contemplation dans le spectacle du monde. La hauteur et la largeur ont en effet des propriétés qui les rendent particulièrement aptes à former les éléments de l’espace représenté. La hauteur se constitue par l'opposition de deux forces contradictoires; mais ces deux forces s’exercent nécessairement à la fois. De même la simultanéité des mouvements qui l’expriment, bien qu'elle ne soit que facultative, est naturelle, quand il s’agit de la largeur. Ainsi se forme la pre-
mière image d'un continu simultané: mais elle ne constitue pasame surface théorique illimitée; elle est à la mesure de nos besoins et de notre intérêt. Cependant, comme elle sera toujours en rapport avec la hauteur de notre corps, telle qu’elle est connue par des sensations musculaires, et avec l'ampleur actuelle du mouvement de nos bras, elle aura elle-même un caractère de présence et de vie à laquelle la distance ne pourra jamais prétendre.
Car le parcours qu’il faudrait accomplir pour la réaliser est suggéré à l'esprit: il se peint dans notre mémoire: il ne correspond à aucune sensation réelle. Mais il semble qu’un parcours, pour être représenté, exige un certain mouvement de la pensée et ne peut par suite nous offrir tous ses éléments à la fois: c’est là une illusion que nous nous appliquerons à dissiper, mais qui témoigne que la longueur, devenue la distance, garde encore une certaine affinité avec la durée. Tel est le fondement sur lequel ont bâti les psychologues de l’école empirique qui ont fait de la surface un objet de perception et qui ont expliqué l'acquisition de la notion de distance par une association dérivée. Mais ici la distance est antérieure à la surface visible, comme la hauteur était antérieure aux deux autres dimensions dans l'espace musculaire; elle est la condition qui la fait apparaître. On ne pourra donc pas l’exclure de la représentation; et nous montrerons dans la troisième partie qu’elle est à la surface dans le même rapport que la transparence, c’est-à-dire la lumière, est à la couleur.
Si la troisième dimension de l’espace visible est la direction dans laquelle les objets en se dérobant à notre action manifestent leur indépendance, le nom de profondeur lui conviendra mieux que celui de hauteur, car, tandis que la hauteur correspond à la représentation de toute la partie du réel qui est située au-dessus du plan horizontal, tandis qu’elle figure ce que les choses sont pour nous quand nous nous en donnons le spectacle, la profondeur est le sens dans lequel les forces de l'univers exercent leur action sur nous et tendent à nous entraîner, de telle sorte qu’elle figure mieux ce que les choses sont en elles-mêmes, la solidité qui leur donne l'être, et qui demeure irréductible au contenu de la perception.
Si on objecte que la profondeur n’est une propriété des choses comme telles que par l’action qu’exerce effectivement sur nous la gravitation, de telle sorte qu’il ne peut pas y avoir de profondeur représentée, mais seulement une profondeur vécue et sentie, on répondra que le sens dans lequel agit l'attraction de la terre ne
change pas lorsque l'observateur s'élève au-dessus d'elle dans un mouvement d’ascension verticale. Mais à partir de ce moment le monde visible, c’est-à-dire, dans l'espèce, le plan horizontal nous apparaît comme étant à une profondeur variable par rapport à la position de notre corps. Seulement son relief s’efface par degrés, à mesure que nous nous éloignons des conditions habituelles de notre représentation, c'est-à-dire à mesure que notre ligne de vision primitivement horizontale devient une oblique de plus en plus voisine de la perpendiculaire; et pour une ligne de vision confondue avec la verticale il n’y a plus de relief. Théoriquement la surface visible elle-même doit être abolie, puisque le mouvement vertical ne laisse plus subsister que deux dimensions de l’espace, la hauteur et la largeur. En fait, je garde toujours le souvenir de la distance parcourue par la locomotion, et l’œil voit encore la surface selon des obliques qui sont des verticales imparfaitement redressées. Seulement cette surface fuit devant le regard d’une manière indéterminée sans être reliée à notre corps dans un espace continu par un jalonnement d'objets matériels. Au contraire, lorsque notre corps est appuyé à la terre, le plan vertical qui s'élève devant le regard n'est pas une image séparée: il est réuni à notre corps par l’intermédiaire de la distance visible; et cette connexion provient de ce que nous avons affaire ici à une suite de corps solides, qui, attachés à la surface de la terre, sont placés les uns derrière les autres dans le plan horizontal. Ainsi, dans la station immobile, un troisième chemin reste ouvert devant nous, et nous sommes nécessairement amenés à lui donner un caractère sensible. En fait, la perception des objets visibles entre l’œil et l’horizon et la présence dans notre représentation d'une troisième dimension momentanément inemployée par le mouvement, mais qui doit être imaginée, sont deux phénomènes solidaires. Seulement, de toutes les dimensions de l’espace, il n’y a que la profondeur qui puisse figurer à nos yeux d’une manière adéquate l'indépendance que possèdent alors à l'égard de nous-mêmes et à l'égard les uns des autres les objets qui sont rangés dans un ordre linéaire entre le plan vertical et le corps. On trouvera une confirmation de cette analyse dans la manière dont nous avons expliqué antérieurement la constitution d’une distance plus ou moins longue, formée d'éléments simultanés. Tant que la distance était parcourue seulement d’arrière en avant, nous avons vu qu’elle n'avait pour l'esprit qu'un caractère successif et qu’elle était en quelque sorte détruite au lieu d’être réalisée par le
parcours. Mais dans la marche rétrograde, la distance se déploie devant nous et s’allonge indéfiniment: nous voyons les objets reculer par rapport à nous et leur perspective se modifier. Or, cet acte, qui est contraire aux mouvements spontanés des organes de locomotion et qui, semblable à une sorte de retour que nous ferions sur nous-mêmes est particulièrement favorable à la naissance de la représentation, évoque l'acte, contraire comme lui aux lois de notre nature, par lequel nous nous élevons au-dessus du sol pour contempler le monde comme une surface horizontale. De part et d'autre, il doit naître une impression analogue: ces deux mouvements opposés aux conditions normales de la vie font naître devant nous la représentation d’une dimension qui marque l'éloignement et par suite l'indépendance croissante des objets à l'égard du moi: il était naturel de lui donner dans les deux cas le même nom. Cependant il existe entre les deux phénomènes cette différence essentielle, que la profondeur avec laquelle le monde nous apparaît quand nous nous élevons au-dessus de lui est un caractère commun au monde tout entier, et qui n'a d'intérêt que pour marquer l'intensité de notre effort ascensionnel, au lieu que la profondeur concrète enveloppée dans la représentation de la distance nous permet d'apprécier l’indépendance réelle des objets à la fois à l'égard de nous-mêmes et entre eux.
Mais il nous reste à montrer qu'il doit nécessairement subsister dans l’espace représenté quelque trace de la permutation qui s'est réalisée entre les dimensions. Or, l'apparition du plan horizontal dans le mouvement ascensionnel prouve que ce plan devient inévitablement aussi un objet de représentation pour un sujet en station droite, si, oubliant un moment la direction naturelle de l'effort locomoteur qui doit l’amener à considérer l'univers’ dans une image frontale, il s’absorbe dans la distinction dynamique du haut et du bas. Dans ce cas, le relief des objets serait apprécié dans le sens de la verticale et par des perpendiculaires abaissées sur le plan horizontal: de fait, c'est là souvent l’acception dans laquelle nous prenons le mot relief. Mais elle suppose que le plan horizontal est immédiatement embrassé dans le simultané. Or, c’est là une hypothèse postérieure, obtenue par une sorte de renversement du plan vertical, s'il est vrai que celui-ci correspond immédiatement à la hauteur et à la largeur et que l’une et l’autre comportent deux sens donnés à la fois, au lieu que la longueur implique un parcours successif et ne peut être connue que par lui.
Cependant, une fois que nous avons acquis la notion de profendeur simultanée, elle forme nécessairement avec la largeur un plan horizontal autonome et nous pouvons concevoir alors un relief vertical par lequel la troisième dimension est réintroduite. C’est pour cela que, quel que soit le plan dans lequel l'aspect des choses se manifeste à nous tout d’abord, il faut, pour que la perception n'ait pas un caractère illusoire, que ces choses nous paraissent douées d’une épaisseur, c'est-à-dire qu'elles s'étendent dans une direction normale à la surface représentée. Je terme d'épaisseur à un caractère général et marque les propriétés communes à la hauteur et à la distance, selon que le plan horizontal ou le plan vertical est adopté comme toile de fond pour le monde des apparences. Dans tous les cas, nous exprimons par ces différents termes que les choses ne sont pas seulement pour nous des peintures, qu’elles ont une certaine indépendance matérielle et d’une manière générale qu’en nous plaçant dans certaines conditions définies, nous pourrions en faire letour:
Jusqu'ici nous avons décrit d'une manière purement schématique les conditions dans lesquelles la perception apparaît. Et notre théorie pourrait être résumée de la manière suivante: le triple effort du redressement, de la marche en avant et de l'extension latérale des bras détermine une sorte de dièdre senti et vécu sur les plans duquel notre vie matérielle développe son action. Lorsque nous demeurons immobiles, la distance qui cesse d’être parcourue devient nécessairement un objet représenté; et il faut que le monde tout entier le soit aussi, puisque la distance virtuelle entraîne les deux autres dimensions dans le monde de la représentation. Alors un nouvel espace s'offre à nous que l’on peut considérer d’un point de vue abstrait comme semblable à un autre dièdre dont le plan horizontal serait le même que celui du dièdre de l’action, — avec la seule réserve qu'il serait représenté, au lieu d’être parcouru, — et dont le plan vertical couperait celui-ci à la distance même où l’objet nous apparaît.
En fait, ce double dièdre n’est jamais donné. Ou bien, il devrait changer à chaque instant de grandeur et de situation. Notre corps n'est jamais rigoureusement vertical et il n’a jamais devant lui de plaine parfaite; selon qu’il se penche ou qu’il se renverse, selon que nous sommes couchés ou debout, le dièdre hypothétique tourne sur lui-même à l’intérieur d’une demi-sphère. Or, le monde visible consiste dans le fusionnement qui s'opère entre toutes les positions
possibles que le dièdre peut prendre. Et c'est pour cela que ce monde se présente à nous comme un vallonnement d'apparences extrêmement irrégulier. Mais pourtant chaque fois que, dans un cas concret, nous nous demandons quel est l’objet que nous percevons et à quelle distance de l'œil il se trouve placé, nous réintégrons pour un moment la considération du dièdre. C’est qu'il s’impose à nous comme un schéma symbolique de l’univers réel et de l'univers imaginé dans la station droite; il n’introduirait un caractère arbitraire dans notre représentation des choses que si on voulait le considérer comme immobile et comme fixé une fois pour toutes; on peut inventer autant de dièdres que le corps est capable d'occuper de positions distinctes les unes par rapport aux autres, bien que, dans chaque cas, ce soit le souvenir du dièdre primitif qui permette de conserver à chaque dimension son hétérogénéité.
On comprend maintenant pourquoi, bien que le monde extérieur apparaisse toujours comme une toile tendue devant le regard et que cette toile soit théoriquement un plan vertical sur lequel tous les objets se projettent, l'intérêt que nous prenons à leur éloignement nous conduit souvent à parler comme s'ils étaient situés dans un plan horizontal et comme si le sujet, placé lui-même dans un plan vertical, reconnaissait les différences de distance par l’obliquité plus ou moins grande des lignes reliant à l'œil tous les points du premier. Ainsi il se produit toujours dans notre esprit un passage alternatif du plan vertical au plan horizontal, mais ce passage montre le caractère inévitable de la perception de la profondeur, puisque d’une part le plan vertical pour être représenté doit être à une certaine distance de l’œil, et que le plan horizontal, de son côté, ne peut être aperçu que si l’œil le domine. A cet égard, on peut dire que le nativisme à porté principalement son attention sur le plan horizontal et sur les obliques qui le rejoignent à l'œil, mais que l’empirisme, en considérant seulement le plan vertical et des rayons perpendiculaires à ce plan, n'a pu éviter de le situer quelque part et d'admettre, lui aussi, l'existence d’un espace intermédiaire. Plus encore que les changements de position de notre corps et la rotation du dièdre idéal, le passage incessant d’un plan à l’autre donne au monde visible l'aspect d’une surface indéterminée. Mais il faut ajouter à tout ce qui précède et comme un facteur qui accroit encore le trouble où nous sommes à cet égard, premiérement, l'impossibilité de nous représenter à la fois avec distinction le plan horizontal et le plan vertical, et plus particulièrement la
ligne selon laquelle ils devraient se couper, — qui varie selon l’objet de notre attention présente et le relief vertical, — et l'impossibilité en second lieu de ne pas nous représenter l’un et l’autre, puisqu'il est inévitable que les différents objets, selon la manière dont ils s'offrent à nous, paraissent de loin nous opposer une surface frontale ou se répandre devant le regard jusqu’à l'horizon.
Si on nous presse de dire sous quel aspect s'offre nécessairement à nous l'espace représenté, nous dirons que les objets seuls nous permettent de faire de l’espace virtuel un espace perçu, qu'attachés à la surface de la terre et incapables de nous élever naturellement au-dessus d'elle, la hauteur du plan vertical qui se dresse devant le regard sera toujours pour nous extrêmement petite à l’égard de la distance qui nous sépare de l'horizon, c’est-à-dire de l’espace que nous pouvons parcourir. C’est pour cela que nous nous renversons afin de percevoir les objets élevés. Ainsi on peut énoncer comme une loi que dans l’espace représenté la hauteur est à la distance dans le même rapport que notre taille est au champ de notre marche. Et l’indétermination de ce champ correspond aux variations de la profondeur visible. Au-dessus de l'horizon qui la borne, nous prolongeons le plan vertical d'une manière qui reste commensurable avec la hauteur de notre corps, considérée comme le repère idéal de toutes les hauteurs; ainsi nous projetons encore sur le ciel tous les objets qui dépassent la ligne de l’horizon, et la nécessité pour le sujet fini de limiter sa représentation de l’univers nous conduira à recourber la surface de contemplation jusqu’audessus de notre tête, à une petite distance pourtant, de telle sorte que le soleil et les astres nocturnes paraissent confondus avec les objets matériels, lorsque nous les voyons dans la même direction, comme à travers le feuillage, au lieu qu’au zénith ils paraissent s'éloigner parce que tout terme immédiat de comparaison fait défaut.
Cependant, nous avons noté que la largeur jouit d’un privilège par rapport aux deux autres dimensions : tout d’abord elle est commune au plan horizontal et au plan vertical; elle est la direction selon laquelle ils devraient théoriquement se couper; s'ils se coupaient suivant la longueur, la distance représentée se confondrait avec la distance réelle et je ne percevrais plus le monde devant moi comme un spectacle. Alors que la hauteur appartient primitivement aux choses et la distance à l’image que nous nous en faisons, la largeur est commune au monde où nous vivons et à celui
que nous voyons. Elle les réunit et fait qu'ils communiquent. Or, si elle possède d’abord la simultanéité des parties qui est inséparable de l'extension bilatérale des bras et si elle ressemble par là à la hauteur qui enferme en elle à la fois l’action de la pesanteur et la résistance du corps, elle offre encore ce caractère commun avec la distance de répondre à des mouvements facultatifs. Ainsi, si l'existence s'impose à nous nécessairement, il y a une spontanéité indéterminée dans l’action intellectuelle comme dans l'action volontaire. L'intellect embrasse le monde dans sa largeur. Et nos bras, en se refermant, unissent la largeur à la distance et nous permettent de saisir la réalité des objets, de la même manière que notre connaissance, en s’élevant de la sensation à l’idée, atteint l’objectivité représentative.
Ces différentes remarques nous ont permis de passer de la possibilité pure de la perception de l’espace à l’espace que nous percevons réellement. Mais il est évident que ni le sens commun ni les doctrines ne nous trompent en considérant l'apparition de la profondeur comme le centre de la théorie psychologique de l'espace. Car c’est à partir du moment où les choses acquièrent une distance représentée qu'elles deviennent pour nous un spectacle et un objet de contemplation. Et si l'univers ne se manifeste de cette manière qu'à la vue, il est évident que la théorie de la vision sera essentiellement une explication de la sensation de profondeur. Il faut noter en même temps que si la réalité des choses consiste dans leur hauteur, c’est-à-dire dans l'effort par lequel elles résistent à la pesanteur, cette dimension ne peut plus jouer le même rôle dans l'univers représenté : autrement il faudrait que nous fussions intérieurs aux objets et que cet effort füt exercé par nous, c’est-à-dire que nous ne nous les représenterions plus. Au contraire, la distance perçue exprime, tant que nous restons immobiles, l'indépendance plus ou moins grande des différents corps à l'égard les uns des autres et à l'égard de nous-mêmes; et puisque la profondeur marque, non pas le sens dans lequel s'affirme notre indépendance, mais le sens dans lequel l’univers matériel, en nous entrainant, témoigne de sa réalité, il est naturel que la distance devienne pour nous semblable à la profondeur, — d'autant plus que la marche rétrograde nous donne à l'égard de l'univers qui s'étend devant nos yeux une impression analogue à celle que nous acquérons, dans la marche ascensionnelle, à l'égard de l'univers placé à nos pieds. Ainsi l'univers n’est représenté que parce qu’il nous paraît à distance, c’est-
à-dire parce qu'il a une profondeur, et l’hétérogénéité du parcours par rapport au redressement et à l'extension latérale nous oblige, quand le parcours n'est pas accompli, à faire intervenir un sens nouveau irréductible à l'effort musculaire et par lequel le monde se révèle à nous comme une image, mais comme une image dans laquelle les objets témoignent de leur réalité par certains caractères nouveaux : c'est le sens visuel.