‹ La Perception Visuelle de la ProfondeurChapitre 2 sur 3 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Lorsque la distance cesse d’être un parcours et qu'il faut l’imaginer, le monde tout entier devient nécessairement une image. Car un objet éloigné et que le mouvement de mon corps n'atteint pas ne peut être saisi dans sa réalité : il n’est plus qu'une apparence. Ainsi, la distance, dès qu’elle est représentée au lieu d’être franchie, nous conduit à percevoir les choses comme dans un tableau.

Le rôle de la distance dans le monde représenté est de permettre à la représentation de se former. Il faut que les objets paraissent se détacher de notre corps pour qu'ils ne restent pas de pures affections. Sans la distance, les sensations ne nous révéleraient jamais qu'un état de notre corps. La distance est donc le moyen de la perception extérieure, mais en eile-même elle est indéterminée; elle n'est que l’idée de tous les parcours possibles. Pour qu'elle soit encore perçue sans être parcourue, 1l faut du moins que ces parcours deviennent des possibilités réelles: il faut que nous nous représentions non pas seulement leur point de départ, c'est-à-dire la position actuelle de notre corps, mais leur point d'arrivée, c’està-dire l’image même des objets à l'extrémité des chemins qui conduisent vers eux. De là ces deux conséquences: c’est d'abord que la distance sera donnée dans la perception même, mais moins comme une image particulière que comme la condition sans laquelle aucune autre image n’apparaitrait; ensuite, puisque l’image ne se forme qu’au point même où la distance cesse d'être représentée, nous ne percevrons à proprement parler des objets que leur surface antérieure:

il y aurait contradiction à la dépasser; ce serait supposer qu'au delà du point où l’objet est situé, nous imaginons encore un parcours pour l’atteindre.

Il est évident que nous ne pourrions connaître l’intérieur des corps que si nous nous confondions avec eux: encore, en ce qui concerne notre propre corps, la connaissance que nous en avons est-elle extrêmement confuse: nous sentons qu’il est, plutôt que nous ne savons ce qu'il est. La surface visible possède au contraire beaucoup de clarté: elle atteste la séparation de la représentation et de l'affection. Nous connaissons la périphérie de notre corps beaucoup mieux que sa constitution interne. Et c’est dans le langage de la vue que nous symbolisons tous les objets de la pensée.

Nous nous proposons de montrer que, lorsque nous interrompons notre marche, il naît en nous une représentation de tous les parcours possibles qui possède l’ensemble des caractères que lon attribue à l'intuition de l’espace. Le rôle de la vue ne peut pas être de créer cette intuition: elle la suppose et elle la détermine. Les psychologues qui se rattachent à l’école kantienne admettent que, si la vue discerne des lieux et perçoit des couleurs, c’est parce que nous portons en nous primitivement la forme du simultané que la qualité réalise et appelle à l’existence concrète. () Nous établirons que cette forme est créée par notre imagination. — Nous n’avons à notre disposition qu'une expérience musculaire qui nous révèle des parcours réels: la formation de l’espace visible correspond à sa transposition dans un monde imaginaire. Les termes du parcours deviennent alors simultanés; ils ne forment pas encore un objet pour la vue: mais ils constituent le schéma du visible. Et il suffira pour que le visible devienne réel qu’une excitation d’origine externe permette l'association d’une qualité concrète et de chaque lieu possible.

Le mot image ne convient qu'aux objets de la vue: mais il caractérise aussi bien les perceptions de ce sens que les souvenirs qu'elles laissent en nous. — Par contre c'est d’une manière métaphorique que nous l’appliquons à d’autres sens. Plus particulièrement, la sensation musculaire ne peut pas être séparée de l’affection; elle nous révèle un mouvement que nous accomplissons: mais comment l’image d’un tel mouvement aurait-elle encore un caractère musculaire? L'image d’un mouvement réel, c’est un mouvement

(?) Tel est le rôle joué par les signes locaux dans la doctrine de Lotze.

visible: pour être vu, il faudra qu’il corresponde de nouveau à une excitation qui doit provenir cette fois du dehors et non pas de nous-mêmes ; mais il nous semble déjà qu’il pourrait l'être: un mouvement imaginé appelle en quelque sorte la vision qui nous révélera son existence objective. De telle sorte que le monde imaginaire ou visible comprend à la fois les objets de la vue et les souvenirs des affections du corps. La vue qui nous fait connaître des objets hors de nous réalise les souvenirs des autres sens; mais il y a moins d'écart entre ces souvenirs et la vision qu'entre la vision et ces sens eux-mêmes. C’est pour cela que nous donnons le même nom d'images aux données de la vue et aux souvenirs de la vue et de tous les autres sens. — Puisque le monde visible est pour nous un ensemble d'images, il faut bien que nous le considérions comme un spectacle: or, un spectacle s'oppose toujours à la vie comme la représentation à l’action, de telle sorte que, lorsque le passé revient à l'esprit, c’est toujours sous la forme d'images visuelles. Chaque fois que d’autres sensations paraissent renaître avec leur caractère original, comme les sensations auditives, on sera frappé de l’impropriété du mot image pour désigner ces réviviscences: elles intéressent de nouveau notre corps et nous donnent plutôt une émotion présente que le portrait d’un état aboli. ()

On observera la même incertitude dans l'emploi du mot représentation. Tout le monde convient que la sensation visuelle qui détache l’objet de notre corps a un caractère éminemment représentatif. Mais le mot représentation ne s’applique-t-il pas pourtant d’une manière privilégiée aux états qui reparaissent dans la conscience? C’est qu’en effet, quand ils se reproduisent en nous en l'absence de l'excitation qui les a provoqués, ils perdent leur caractère affectif. Aïnsi tout notre passé constitue pour nous un tableau, non seulement parce qu'il est formé principalement par des images visuelles, mais parce que le souvenir même des affections tend à prendre une forme visuelle. Il y a plus: les mots de représentation

() Les psychologues contemporains ont souvent noté le sens exclusivement visuel du mot image; mais ils ont considéré la généralisation de son emploi comme une erreur du langage. Ils ont insisté sur les difficultés que l'on éprouve à se représenter une image proprement musculaire ou proprement auditive. Mais dans l’analyse des caractères de la perception visuelle ils auraient pu trouver le principe qui rend compte de cette ambiguité et en un sens la légitime. (Cf. Beaunis, Les aveugles de naissance, dans Revue philosophique, janv.-févr. 1921, pp. 22-43.)

et d'image ne conviennent bien à la perception visuelle que parce qu'elle n’est pas elle-même primitive et indépendante. Elle suppose les sensations musculaires: elle est sous-tendue par elles; au sens le plus fort de ce terme, elle les représente. Le visible n’est pas l'image contradictoire d’un objet inconnu et qui aurait avec lui quelque ressemblance. Il est l’image des sensations musculaires: il n’y a pas d'images musculaires comme telles; mais les objets visibles sont en effet des images dans lesquelles nous contemplons des sensations musculaires possibles. Et nous ne nous orientons au milieu de ces images, nous ne donnons un sens distinct à chacune d'elles qu’en esquissant les mouvements dont elles figurent la possibilité, et plus précisément en suivant de l’œil leur contour.

L'image visuelle de l’espace est formée de positions simultanées et extérieures les unes par rapport aux autres ; elle est le champ de toutes les actions que nous pouvons accomplir, mais que nous n'accomplissons pas. Tels sont aussi les caractères de l’intuition de l’espace. Par contre l'opposition entre l’espace parcouru et l’espace contemplé est si profonde qu’elle a paru irréductible à beaucoup de psychologues. (Car comment donner le même nom à l’espace dynamique où se produisent nos mouvements, qui implique seulement la distinction de l’avant et de l'après et paraît se confondre avec le temps, et à l’espace abstrait du géomètre qui est le lieu de toutes les simultanéités? Or, l’espace dynamique est un espace musculaire comme l’espace géométrique est un espace visuel. Et s’il est impossible de convertir le parcours en spectacle, ne fautil pas considérer l’espace comme l’objet privilégié de la vision?

Telle est la conclusion que l’on a tirée de l’observation de Platner. Ce médecin avait cru constater que pour un aveugle de naissance le temps fait fonction d’espace. Et il ne faut pas s'étonner que sa théorie ait obtenu le plus grand succès dans l'esprit de tous ceux qui ont fait porter leur attention sur la totalité de l’espace représenté plutôt que sur la manière dont naît cette représentation. Ainsi M. Lachelier, soucieux de conserver son caractère primitif à l’espace pris comme la forme de la simultanéité et de l'extériorité réciproque, devait être amené nécessairement à en faire l’objet d’un sens indépendant: l'organe rétinien lui apparaissait comme une sorte de témoin sensible de l’apriorité de l’espace.

Le propre de l’œil est d’abord de nous faire connaître l'espace extérieur à nous; mais l'étendue de notre corps se manifeste à nous du dedans avant d’apparaître à la vue quand nous le considérons

comme un objet faisant partie du monde représenté. Cependant :il faut bien qu'il y ait quelque homogénéité entre l’espace où le corps se meut et l’espace que nous voyons. Pour que l’espace interne et vivant perçu par l’aveugle-né pût être identifié à la succession pure, il faudrait que celui-ci eût affaire à une série unique de sensations ordonnées selon une même direction comme dans la marche. Et il n’en est pas ainsi; car non seulement l’aveugle peut modifier à chaque instant la direction de sa marche, mais encore il connait immédiatement par des sensations musculaires la triple direction selon laquelle s'engage à la fois la vie articulée de son corps. On ne gagne rien en disant que la direction de ces trois dimensions est qualitative et ne possède pas encore le caractère de l'extension. L'espace dynamique, par le fait qu’en chacun de ses points il est un centre de directions multiples, n’est pas une pure succession, il est déjà une simultanéité d'efforts divergents; et cette simultanéité vécue est le germe de la simultanéité représentée ou de la simultanéité des points. Mais celle-ci, au lieu d’être simplement l’objet ou le résidu de la perception visuelle, se forme avant elle dès que le sujet embrasse dans un moment unique et sous une forme virtuelle l’ensemble des parcours qu'il peut accomplir; ainsi l’idée de l’espace existe chez l’aveugle-né: elle est fondée, non pas sur les sensations musculaires, mais sur la représentation simultanée de toutes les sensations musculaires passées ou possibles; elle attend pour ainsi dire l’éclairement, c’est-à-dire la perception visuelle qui, si l’aveugle est opéré, au lieu de le surprendre, donnera immédiatement une valeur qualitative aux différents lieux dont il portait déjà en lui la notion, de telle sorte qu’on peut espérer lui révéler la couleur, mais non pas l'étendue. Pour lui comme pour le voyant la couleur n'est possible que parce qu'elle viendra recouvrir une étendue préexistante. De fait, cette étendue est une image ou plutôt le support conçu des images réelles : la couleur seule est perçue.

Tel est, en effet, le paradoxe inhérent à toute la théorie de la vision. Si l'objet visible coïncidait avec le corps, même par une limite, comme dans la perception tactile, il aurait pour nous un caractère de réalité. ( Mais, pour connaître un objet dans un autre lieu que celui où nous sommes et, en parlant rigoureusement, dans un autre lieu que celui qui est limité par la périphérie de notre

() Nous ne percevons notre propre corps par la vue qu’à travers la distance qui sépare l'organe visuel des différentes parties visibles de la peau

organisme, il faut que nous le considérions comme une image. C'est donc à juste titre que nous employons le même mot image pour désigner un objet présent mais éloigné de nous dans l’espace et un événement passé, c’est-à-dire éloigné de nous dans le temps. Encore est-il vrai que nous les distinguons l’un de l’autre. C’est que l’objet visible correspond à une influence délicate exercée actuellement sur l'organe sensoriel. Et le problème sera de savoir comment il peut garder pourtant le caractère d’une image, c’est-à-dire comment une image peut nous apparaitre comme réelle.

Si le monde représenté se confond pour nous avec le monde visible, ce n’est pas seulement parce que la vue est de tous les sens le plus riche et le plus distinct, c’est principalement parce que, contraints d'imaginer tous les points de l’espace sur lesquels ne s’étend pas notre action présente, ils deviennent nécessairement pour nous un objet de contemplation. Jusque là l’étendue du champ qu’elle embrasse paraît être la rançon de son irréalité. Aussi l’idéalisme a-t-1l fait porter son analyse sur les caractères de la sensation visuelle pour les généraliser : cependant les sensations internes résistent à cette assimilation; les psychologues réalistes se sont principalement appuyés sur elles pour prouver que les corps et les objets extérieurs ne sont pas de pures représentations ; et c’est pour la même raison que l’espace nous a paru d’abord d’origine musculaire (). — Toutefois la profondeur joue dans cette explication deux rôles opposés : d’abord elle fait de l’espace musculaire une image et lui donne par là un caractère subjectif; en revanche, une fois la représentation acquise, cette profondeur confère aux images une réalité, ou plutôt c’est par le même acte que la distance transforme le parcours en représentation et témoigne de l’objectivité du représenté. Car en paraissant éloignées de notre corps les images des choses conquièrent à notre égard une indépendance véritable.

L'hétérogénéité entre un espace réel et vécu qui nous est révélé par des actes successifs et un espace représenté formé par un ensemble de positions simultanées déployées devant le regard n'exprime pas seulement l’hétérogénéité des sens qui nous les font connaître. Le premier est le lieu des mouvements que j'accomplis ou simplement de toutes les directions qu’ils peuvent prendre; la diversité de ces directions est actuellement sentie par la conscience,

(*) Sur ce point la philosophie de Maine de Biran a donné une forme systématique aux données de l'observation immédiate.

tandis qu’un corps qui se meut n’est qu’une image qui change de position dans l’espace représenté. Nous vivons dans l’espace, mais nous voyons les objets dans la représentation de l’espace. En vain on alléguera que les sensations musculaires ont un caractère subjectif comme les sensations visuelles et qu’elles doivent nous donner par conséquent une image interne plus ou moins fidèle d’une réalité distincte d'elles : c’est précisément parce que nous les assimilons aux sensations visuelles que nous voulons qu’elles soient des images comme elles. Cependant, si les sensations visuelles sont des images, c'est parce qu’elles figurent des sensations musculaires. Mais les sensations musculaires nous révèlent la réalité de nos actions et la direction qu’elles adoptent et il n’y a pas d'autre objet à connaitre en elles que les caractères de cette action au moment où nous l'accomplissons.

Nous pouvons considérer le monde, soit comme le lieu réel de notre vie, soit comme une toile vallonnée sur laquelle se peignent à distance les images des choses. Sous ce second aspect il n’a de réalité que pour le regard; il est formé de parties simultanées : il a beaucoup plus d’ampleur que le monde où nous agissons; et comme il ne représente que notre action possible, il semble, malgré sa subjectivité essentielle, que nous saisissons en lui les objets tels qu’ils sont plutôt que leur rapport avec un état présent de l’organisme. Dans l’espace musculaire, au contraire, nous observons une succession d'événements en relation actuelle avec les différents moments de notre vie. Mais nous voulons que le monde représenté coincide avec le monde réel et c’est pour cela que nous enchevêtrons leurs propriétés au point de ne pouvoir plus distinguer ensuite celles qui conviennent aux choses et celles qui conviennent à leur image. L’empirisme s'appuie principalement sur les sensations musculaires pour montrer que l’espace n’est pas une donnée primitive de l'expérience, mais qu'il suppose certaines séries temporelles dont nous devons interpréter les caractères originaux afin de construire la représentation du simultané. Il considère les sensations musculaires telles qu’elles se déroulent dans la durée comme plus immédiates, plus profondément engagées dans les choses que les sensations visuelles et comme antérieures à celles-ci: à la vision il applique le caractère de l’échelonnement successif, qui est un caractère de la sensation en général, et, pour la rejoindre au réel, il insiste surtout sur les mouvements des muscles qui soutiennent l’œil. Mais la profondeur lui apparaît comme l’objet propre du toucher, parce

que la sensation tactile est toujours associée à la sensation musculaire et qu’il n’est pas aussi aisé de l’en distinguer que la sensation rétinienne. Nous retrouvons là l’origine réelle de la profondeur telle que nous l’avons définie par la marche progressive, après qu’elle a permuté avec la longueur. Mais la profondeur ne représente qu'une marche possible. Surtout elle n'appartient pas au toucher, qui ne connaît que des surfaces : c'est parce qu’elle est inséparable de la profondeur que la surface visible se distingue de la surface tactile. À cet égard, c’est la vue qui est le sens de la profondeur; elle est seule capable de la manifester. Le sens musculaire même l’ignore; car la profondeur est une image qui cesse d’être dès qu’elle est parcourue; on dit que le parcours la réalise, mais c’est en la détruisant. Il y a cependant une distinction à établir entre la surface colorée, qui est l’objet propre de la vision, et la distance qui est la condition sans laquelle cette surface n’existerait pas. Il faut que cette condition soit présente dans la représentation totale que nous nous faisons de l’espace, puisque c’est par elle que l’espace cesse d’être un parcours pour devenir une image et puisque les trois dimensions sont inséparables. Pourtant, elle n’est pas perçue de la même manière que la surface et nous montrerons qu’il subsiste, dans la manière dont la vue l’appréhende, un témoignage du rôle qu’elle joue dans la formation de l’espace représenté.

S'il est difficile d'expliquer comment une intuition a priori de l’espace peut s’appliquer à une multiplicité qualitative, la correspondance de deux gammes de sensations, dont les unes sont imaginées et les autres perçues, constitue un mécanisme précis dont on peut vérifier le fonctionnement. Après avoir montré pourquoi le monde nous apparaît nécessairement comme un spectacle, il faut décrire maintenant les conditions concrètes dans lesquelles ce spectacle se forme; nous étudierons dans une troisième partie les moyens employés par la vision pour obtenir cet effet.

On considère, en général, l’objet et le sujet comme formant une opposition primitive dont la théorie de la connaissance doit développer les conséquences logiques. Cette opposition est d’abord une espèce particulière de la distinction pure par laquelle se réalisent toutes les formes de l’existence. Elle ne reçoit une précision analytique que quand nous avons défini le contraste entre l’acte par lequel notre vie, engagée dans le temps, parcourt les différents termes de l'être, et le donné par lequel ces mêmes termes nous apparaissent à la fois comme étalés dans l’étendue. Cependant, la

notion même de donné reste abstraite et n’a pas reçu sa détermination dernière tant que nous nous sommes bornés à indiquer sa fonction, mais que nous ne l’avons pas réalisée en lui donnant un contenu sensible. Et ce n’est pas seulement l’objet, c'est le sujet luimême qui doit prendre pour les sens un caractère de réalité, faute de quoi ils ne communiqueraient pas l’un avec l’autre et ne feraient pas partie du même monde; or, le sujet et l’objet doivent cependant maintenir leur hétérogénéité, puisque le sujet exprime ce que nous sommes, l'essence de notre activité, tandis que l’objet est le terme de cette activité, qu’il n’a pas d’intériorité et ne peut donc nous apparaître que comme un spectacle (”)

Ce double caractère correspond précisément à la différence du sens musculaire et de la vue: car les sens internes ne me révèlent pas seulement des phénomènes; l'effort ni la douleur ne peuvent être séparés de la conscience que j'en ai; ils constituent la substance même de mon être et la trame de ma vie. Au contraire, les sens externes me mettent en rapport avec des choses distinctes de moi, que je ne puis pas connaître du dedans et qui, par suite, deviennent nécessairement pour moi des représentations ou des images. (C'est précisément pour cette raison qu’ils sont toujours à quelque degré des illusions dont j’éprouve le besoin d’affermir la réalité, soit par le raisonnement, soit par le sens tactile, qui, étant le sens de la limite, participe aussi à la nature des sens internes et donne aux objets une parenté avec notre corps et par suite une existence empruntée et un air de se suffire. Notons seulement que dans la mesure où il est un sens externe, le tact ne saisit pas les choses dans leur nature, qu'il n’en atteint que la surface et qu’il est une sorte de vision du contigu ou de vision sans distance.

() Nous prenons l'effort comme le type fondamental des sens internes. parce qu’il nous révèle notre activité même dans les effets organiques qu’elle produit; tous les autres comportent soit une perception des effets de cette activité dans le mouvement qu’elle engendre (sens kinesthésique) et dans l’effet affectif qui le suit (sens organique), soit une spécification de cette activité dans son rapport avec l’état physique du milieu (sens thermique) et avec l'avenir de notre être individuel (sexe). — De même les sens externes ont comme type fondamental la vue, à la fois parce qu’elle a un rayon d'action plus étendu que tous les autres et parce que la vue donne plus de valeur qu'aucun d'eux à cette extériorité que l’ouie nous fait sentir au lieu de nous la représenter, que le goût et l’odorat font communiquer avec nous de manière à en imprégner notre chair, et que le tact se borne à effleurer pour nous permettre de reconnaître nos propres frontières organiques.

L'’idéalisme, après avoir montré d’abord qu'il n’y a pas d'objet hors de nous qui soit semblable à notre perception, ensuite que la chose en soi, si elle existe, est un support indéterminé de la représentation, était conduit nécessairement à considérer l’image comme un état capable de subsister indépendamment de tout terme réel dont elle serait la figure et le signe. Cette conception, contraire au vocabulaire commun, est provenue, comme nous l'avons vu, en partie de ce qu'on n’'apercevait pas le caractère original des sensations internes, de telle sorte qu'on voulait qu'elles fussent aussi des images, en partie de ce qu'on ne maintenait pas au mot image un caractère spécifiquement visuel: ces deux erreurs étaient solidaires. Si par contre on se rend compte que l'effort nous fait connaître, en même temps que notre nature propre, l’espace réel où notre vie se développe, si la vision apparaît au moment où il cesse de s'exercer et où l'univers se présente devant nous comme un tableau, mais si d'autre part il est possible de faire correspondre actuellement ou virtuellement des sensations de mouvement et d'effort à tous les éléments du monde visible, alors il devient vraisemblable que le monde de la vue est proprement une image du monde parcouru et une image qui comporte sans doute une transposition de la langue d’un sens dans la langue d’un autre; or, une transposition n’est possible, comme pour toutes les images, que par un système de références, par une interprétation appropriée et même jusqu’à un certain point par quelque ressemblance entre le représentatif et le représenté. (Cette ressemblance que Berkeley avait niée, ce qui aboutissait à faire des différents sens des moyens de perception disparates, dont ïil était difficile d'expliquer ensuite l’association, devient une nécessité, si on croit que la connaissance porte en elle primitivement le caractère de l’unité ou si l’unité du monde est l’expression de son intelligibilité.

Faute d’avoir aperçu que l’objet représenté est essentiellement l’objet visible, Kant et Maine de Biran n’ont pas réussi à rendre compte des caractères les plus apparents de l'univers empirique. Car en ne distinguant pas entre le visible et les autres sensibles, Kant d’une part devait faire du sujet un terme abstrait et formel, et d'autre part, en ce qui concerne la perception, il ne pouvait plus donner une valeur concrète à l’opposition familière de l’objet et de l'image. Sans doute il réintégrait ensuite la chose en soi par une sorte de scrupule et comme si l'unité transcendentale n'avait pas suffi à fonder l’objectivité de la représentation; mais la chose en

soi ne pouvait donner à l'esprit aucune espèce de satisfaction parce qu’il n’y a aucune relation assignable entre elle et la perception et parce qu’elle ne possède aucun des caractères que nous attribuons instinctivement à la réalité.

Dans la théorie de Maine de Biran il se produit en sens inverse une double difficulté; car premièrement, en identifiant le sujet avec l'effort, Biran lui donne en effet un caractère concret et le situe dans l'expérience; mais il le rend homogène à l’objet qui est connu lui-même par une résistance de sens opposé: ainsi s’efface la distinction de nature entre le sujet et l’objet que Kant du moins maintenait, mais en vidant de tout contenu la connaissance que le moi peut avoir de lui-même. En second lieu, tandis que pour Kant l’objet venait pour ainsi dire se confondre avec son image, pour Biran l’objet offre les mêmes caractères de réalité que le sujet qui le rencontre devant lui comme un obstacle; mais puisqu'on ne peut faire que nous devenions intérieurs à l’objet pour le connaitre du dedans, il reste qu’il exprime nécessairement la limite de notre effort, qu'il n’a donc pour nous qu'une valeur négative, et qu'on n’explique pas comment nous pouvons en acquérir une représentation effective ().

Si le corps humain n’entrait en relation avec l’espace que par son activité motrice, l’espace ne serait jamais pour lui qu’une simultanéité de parcours. Mais le moi psychologique ne cesse pas d’être présent à tous les stades du mouvement pendant que le corps l’effectue. De plus, il se distingue précisément du moi organique par son aptitude à garder le souvenir de tous les actes que celui-ci a effectués successivement dans la durée. Du mouvement matériel il ne subsiste rien et c'est dans la position dernière du corps que s'exprime toute sa participation à l'existence. Au contraire la mémoire porte en elle l’image spirituelle de tous les mouvements que le corps a accomplis et qui n'ont plus aujourd’hui aucune réalité objective. C’est le même moi qui les a perçus et qui s’en souvient. De telle sorte que dans l'instant présent il embrasse d’un seul regard et comme un ensemble d'images données à la fois la

(*) La théorie par laquelle Malebranche soutient que l’âme, parce qu’elle constitue notre être propre, ne peut pas se connaître distinctement cile-même, n'accuse pas seulement une opposition entre la valeur représentative de l’in-

tellect et celle de l'intuition, mais un contraste de la même nature entre les sens internes et la vue.

totalité de ces actes passés qui forment maintenant le contenu de sa nature psychologique. ()

Le moi présent à la fois à tous ses souvenirs leur donne le caractère de la simultanéité et fait participer ainsi à la simultanéité l'univers même qui tout à l'heure était parcouru. Cependant cette simultanéité n’est pas qualitative, elle est extensive parce que la simultanéité des positions est la seule manière que nous ayons de nous représenter à la fois des parcours qui au lieu d’être actuellement parcourus nous apparaissent comme l'ayant été.

Jusqu'ici cette simultanéité est seulement celle d’une image. Mais elle s'étend presque aussitôt des mouvements que nous avons faits à ceux que nous pouvons faire. De telle sorte que l’image de l’espace nous apparaît comme portant en elle un double caractère de possibilité et d’infinité. Et de fait, lorsque l’espace s'ouvre devant nous, ne nous apparaît-il pas essentiellement comme le champ de tous les mouvements que nous pouvons accomplir et n'est-ce pas par ces mouvements que nous donnerons à tous les points qu'on y distinguera une objectivité? C’est parce qu'il est le schéma de tous les mouvements possibles que l’espace représenté a été considéré tour à tour comme une intuition a priori et comme une catégorie; mais cette propriété ne doit pas nous dissimuler son origine musculaire: au contraire elle la manifeste. La simultanéité des parcours précède la simultanéité des positions et la fonde.

Cependant l’espace est à la fois une perception et une image. Mais contrairement à la manière dont on conçoit en général les rapports de la perception et de l’image, l’image de la simultanéité est antérieure à la perception que nous en avons et la rend possible.

() Même si l’on prétend que le rappel des souvenirs est lui-même rigoureusement successif, — ce qui n’est pas absolument vrai, puisque autrement nous ne pourrions pas penser à la fois les différents moments du mouvement, ni par conséquent penser le mouvement lui-même; nous ne pourrions pas non plus penser le temps, car penser le temps c’est aussi le dominer —, chacun de nous sait pourtant que ces souvenirs se trouvent tous en lui dans un même moment et qu'il peut les parcourir dans un ordre quelconque de telle sorte que la succession des images actuellement rappelées n’est que le déroulement d’une multiplicité d'états virtuellement simultanés. Spencer a essayé de dériver l’espace de certaines séries successives possédant un caractère de réversibilité; mais toutes les séries perçues sont nécessairement engagées dans le devenir et le devenir n’a qu’un sens, — au lieu que tous les souvenirs doivent apparaître comme simultanés avant même d’être évoqués et pour qu'ils puissent l'être.

Car si l’on ne supposait pas une interruption de l’action motrice, et si la mémoire, réalisant la synthèse de tous les mouvements accomplis par le corps, ne les déployait pas pour ainsi dire devant elle dans un champ simultané où ils ne sont plus que les schémas de tous les mouvements possibles, on ne comprendrait pas comment l'élan naturel de notre activité pourrait jamais nous présenter l'ensemble du monde comme une nappe d'images contemporaines indépendantes du mouvement actuel de notre corps, bien que capables de le solliciter à une échéance plus où moins lointaine.

Dès lors la question de la perception d’une simultanéité de positions parait impossible à résoudre. Car si l’espace est une image construite par la pensée pour embrasser à la fois tout le successif, et si cette image nous apparait comme exprimant seulement un champ de possibilités, ne sommes-nous pas dans un monde nouveau tout différent du monde réel et perçu, qu'il faut appeler le monde du rêve, si l’on porte l'attention sur les parcours effectués dont il nous offre aujourd’hui une représentation simultanée, et qu'il faudrait appeler un monde abstrait et purement conçu si l’on considérait seulement en lui les mouvements virtuels qu'il propose à notre imagination avant que des objets concrets sollicitent notre activité? Ne faut-il pas reconnaître qu'il y a dans le kantisme une difficulté de ce genre, puisque Kant considère d’abord l’espace comme étant une intuition a priori et qu’en ajoutant qu'il est la forme nécessaire de toutes les intuitions externes, il ne peut pas pourtant éviter le problème de la perception? Il s'agira donc pour lui comme pour nous d'expliquer comment l’espace devient une réalité sensible alors qu’en fait nous le portons dans notre esprit antérieurement à toute expérience. Il s'agira de discerner par l’intermédiaire de quel sens nous parvenons à saisir la simultanéité des parties d’un objet, à reconnaître des positions différentes données à la fois, c’est-à-dire l'originalité des lieux concrets dans l'indétermination de la forme pure.

En faisant de l’espace une image plutôt qu’une intuition, l'image non pas d’une réalité formée également de points simultanés, mais d’une simultanéité dynamique déjà perçue et vécue, nous n'avons point évité cette difficulté. Car le propre de l’image, c’est de n'avoir qu'une existence subjective, d’être étrangère à toute situation locale et de porter en elle un caractère d’indétermination et de plasticité. Sans doute, il faut qu’elle garde l'originalité qualitative qui nous permet de la reconnaître: mais elle n'appartient pas

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à un monde objectif indépendant de nous et subsistant par des lois propres; et c’est pour cela qu'en passant de la perception à l’image, la succession, détachée en quelque sorte du moment où elle a eu lieu et désormais indifférente au temps, devient une simultanéité imaginaire qui est le germe de l’espace représenté. Un mouvement parcouru, lorsque nous le rappelons, nous apparaît comme déroulé selon la ligne de son parcours. Cette ligne est sans doute tracée entre deux points extrêmes qui fixent les bornes de ce mouvement. Et pourtant ces bornes n’ont pas d’individualisation locale. Il faudra pour cela que cet espace soit actuellement perçu et embrassé tout entier par la sensation. Autrement il reste dans l'esprit un schéma général que nous déterminons d’une manière purement abstraite. Cet espace simultané que l'imagination a construit a le même caractère de relativité que l’espace géométrique: chaque objet ne s’y trouve pas attaché à un lieu qui lui donne une réalité concrète et qui fixe sa place dans le système des choses. Un tel espace est indifférent aux images particulières que l’on peut situer en lui, de même que ces iinages sont indifférentes au lieu, à condition qu’elles conservent les mêmes relations mutuelles. Nous croyons, en donnant le nom d'image à cet espace pur qu’on nomme depuis Kant une intuition a priori, avoir expliqué non seulement comment cette intuition est saisie par l'esprit et peut apparaitre comme un de ses états, mais comment elle se forme par la représentation simultanée virtuelle ou possible de tous les souvenirs kinesthésiques que la mémoire porte en elle dans un même moment.

Le passage de l’image de l’espace à la perception de l’espace, c’est le passage de la simultanéité au lieu. Il est évident que le lieu a un caractère éminemment concret et que la relativité de l’espace pensé ne compromet à aucun degré l’'inaliénable originalité de chaque lieu perçu. Mais n’est-ce pas une contradiction de vouloir expliquer comment l’image devient ensuite une perception, comment il peut y avoir une perception de ce qui est imaginé? Et, puisque le caractère de cette image, c’est principalement d’être le champ de toutes les possibilités motrices, comment pourrait-il y avoir un sens du possible? Il est évident que nous ne parviendrons pas à surmonter une telle difficulté, si l’analyse n’introduit pas dans le problème de nouvelles données.

Jusqu'ici nous n’avons pas reconnu d’autre sens que le sens de l'effort par lequel le sujet prend une conscience interne d’un mouvement qu'il effectue. Mais nous avons admis pour rendre

compte de la formation de l’image du monde que le corps devait rester dans un état de partielle immobilité. Si maintenant nous reconnaissons que, dans cette immobilité supposée, il n’est pourtant pas séparé de l’univers environnant, mais qu'il peut au contraire devenir sensible à des influences qui agissent sur lui et qui jusque 1à n'étaient discernées que difficilement de l'exercice de sa propre activité, on comprendra pourquoi la voix des choses se manifestera pour lui avec de plus en plus de force et de délicatesse. Chacun de nous doit interrompre son activité, rester indifférent à tous les bruits de la vie organique, retenir en quelque sorte son souffle pour que tous les objets qui l'entourent viennent lui parler et qu'il puisse analyser leur nature et l’inépuisable diversité de leurs effets. A mesure qu'il connaît mieux ces influences, il trouve que dans le même instant elles sont toujours plus nombreuses, plus riches et plus variées. Or, comment pourrait-il se reconnaître dans une abondance si touffue? S'il se borne à évoquer la complexité des impressions qualitatives qu’elles font sur lui, il les considérera seulement comme un des moments de sa vie subjective. Pourtant elles doivent garder leur originalité par opposition à tous les actes qu’il accomplit: elles lui sont en un sens étrangères; il est passif à leur égard. Or, il porte en lui le schéma de toutes les simultanéités et ce schéma se prête merveilleusement à l'analyse de toutes les qualités qui s’offrent à lui du dehors. Il y a nécessairement homogénéité entre ce monde qui se révèle à lui malgré lui et la représentation totale du simultané qu’il porte dans sa conscience, puisque ce schéma est le lieu géométrique de toutes les actions possibles et que chaque qualité perçue par lui appelle une réaction qu'il n’accomplit pas, mais dont il devine la possibilité. I1 est donc naturel que ces qualités s’étendent dans l’espace et que chacune d'elles, distinguée de toutes les autres par une nuance qui lui est propre, donne un caractère sensible à la diversité encore purement théorique des lieux que l'imagination porte en elle et dont elle appelle une détermination. Ainsi notre passivité à l'égard des actions simultanées exercées par les objets environnants individualise le lieu après que la mémoire avait formé le schéma des simultanéités. Nous n’aurions pas abouti à une simultanéité perçue si la mémoire ne nous avait pas obligés à rassembler pour les interpréter et les dépasser les sensations de mouvement où l’espace puise sa réalité et par lesquelles il se rattache à l’activité et à la vie.

Le sens de la vue est le plus riche en éléments nerveux: sil

LA REPRÉSENTATION VISUELLE DU MONDE où

est plus apte qu'aucun autre par sa disposition même à nous mettre en rapport dans le même instant avec une multiplicité d'objets, il ne faut pas s'étonner qu'il devienne par excellence le sens de l’espace perçu. Seulement, il ne jouit à cet égard d’aucun privilège: le tact possède les mêmes caractères, du moins si on lui permet de s'exercer dans les mêmes conditions que la vue (). — On a tellement insisté sur le rôle des mouvements dans la perception dérivée de la distance que l’on ne s’est pas aperçu que la rétine, c’est-à-dire l’élément proprement sensible dans l’organe de la vision, est purement réceptrice, qu'elle se borne à accueillir les ondes lumineuses et à transmettre au cerveau les excitations. Nous retrouvons donc dans l'exercice de la fonction rétinienne le double caractère d’immobilité et de passivité sans lequel on ne peut pas expliquer l'acquisition de la notion d’un espace simultané. — Or, il est plus difficile encore de distinguer le sens tactile des mouvements qui sont toujours associés à son action: aussi a-t-on pensé soit qu'il nous révélait l'espace grâce à ces mouvements mêmes, soit plus profondément qu'il était étranger à toute perception de l’espace et qu'il ne nous faisait connaitre que de pures successions. Lorsqu'un objet extérieur est appliqué sur la main, l’action qu’il exerce sur elle est analogue à l’action du rayon lumineux sur la rétine; la réaction qu'elle éprouve et qui est nécessaire pour que la sensation tactile ait lieu ne diffère pas en nature de la réaction du nerf optique en présence du rayon. Aussi est-il naturel que la diversité simultanée

(*) Si on nous demande pourquoi, parmi les sens externes, le toucher et la vue nous paraissent particulièrement adaptés à la perception de l’espace simultané, tandis que l’ouie et le sens olfactif nous révèlent surtout le successif et n’ont de rapport immédiat, comme le sens de l'effort, qu'avec l’espace dynamique et la diversité des directions, nous répondrons que, dans la mesure où ils portent en eux une multiplicité simultanée, toute analyse situe naturellement les éléments que l’on y peut distinguer dans les points différents de l’espace imaginaire, et que, si la liaison de ces sensibles et du temps est mieux marquée que leur liaison avec l’espace, c’est parce que leur fonction est de nous faire connaître dans les corps un changement plutôt qu’un état. Si la vitesse des vibrations lumineuses était commensurable avec le rythme de notre propre vie, la vue deviendrait un sens du temps comme l’ouie. Quant au goût, il ne dispose pas, comme le sens olfactif, d’un intervalle de temps suffisant pour nous faire connaître le rythme des choses; il est le sens de l’espace intérieur et de la composition des corps; et si nous ne l’avons pas retenu c’est parce qu'il nous intéresse moins à leur caractère objectif qu’à leur affinité avec notre nature.

de la sensation qualitative soit interprétée comme une diversité locale, de telle sorte que nous rencontrons là une analogie primitive entre la fonction de l'œil et la fonction du tact qui nous fera mieux comprendre ensuite les différences qui les séparent.

Le tact réalise un intermédiaire entre la vue et le sens du mouvernent. Car, comme la vue, il est un sens de l’univers extérieur. Il ne nous fait atteindre que des surfaces, mais ces surfaces, il les met en relation avec notre corps, il les superpose à la peau et par conséquent il leur donne une homogénéité avec notre étendue organique, telle qu’elle se révèle à nous par des sensations internes. Le toucher, qui est le sens de la limite, est nécessairement un sens double; il est le prolongement du sens musculaire, ou plutôt il correspond à l'extrême épanouissement de toutes les impulsions motrices, et par là il correspond à une simultanéité dynamique qui participe à la vie et est immédiatement attribuée au sujet qui la perçoit. Mais il enregistre aussi l'influence exercée sur le corps par les objets contigus; il nous fait connaitre alors le poli et le rugueux, c’est-à-dire, comme la couleur elle-même, certaines propriétés de la surface. Ainsi nous voyons se dessiner en lui une première image des choses. Et par lui la représentation et le réel sont confrontés au point de paraître coïincider. Quand nous touchons avec la main un objet visible pour nous assurer de sa réalité, ce n’est pas parce que le tact est capable de nous faire connaître quelque propriété profonde des choses qui échapperait à la vue, quelque cause mythologique de la sensation analogue à notre volonté, c’est parce que, en venant recouvrir la périphérie du corps où viennent en quelque sorte aboutir et mourir toutes nos sensations de mouvement, la surface objective devient homogène à la surface de la peau, l’espace représenté à l’espace dynamique et l’image à la réalité. On conviendra sans peine que c’est à la limite du corps que doit se faire la soudure entre les sens internes par lesquels le moi prend conscience de sa propre activité et les sens externes par lesquels il entre en rapport avec l'univers où il est placé. ()

En général, les psychologues se sont attachés à montrer que

(?) Pour que la sensation tactile soit possible, il faut que notre corps devienne un objet semblable à ceux que nous touchons. Il arrivera de même qu’affranchi de toute liaison immédiate avec les sensations organiques, le corps prendra une forme visible pour devenir lui aussi un élément dans le spectacle du monde.

le sens visuel n’a pas un caractère anormal dans l’ensemble de notre organisation, de telle sorte que si la sensation suppose toujours une influence directe exercée par l’objet sur le corps, il faudrait considérer le tact comme le type de tous les autres sens et la vue comme une sorte de tact infiniment subtil, par lequel nous éprouverions la présence immédiate de la lumière. Cette conception est tellement séduisante pour l'esprit qu’elle s’est maintenue malgré les difficultés les plus graves que la perception de la distance faisait naître, et l’on a mieux aimé imaginer les artifices les plus complexes pour expliquer comment l’image est extériorisée que de ja sacrifier. Si la théorie de M. Lachelier n’a pas eu un retentissement durable, c'est parce qu’elle donnait à j’œil un pouvoir mystérieux, hétérogène à celui des autres sens, qu’elle ne cherchait pas à expliquer par une analyse physiologique et qui faisait de cet organe une sorte de sens paradoxal de la contemplation, semblable à une intelligence corporelle.

Mais, bien que les propriétés de la vue ne soient pas sans relation avec les propriétés élémentaires de la vie organique et qu’elles expriment sans doute le stade de développement le plus avancé de celle-ci, il y a cependant entre ce sens et le toucher un contraste fondamental. La représentation visuelle de l’espace, en effet, parait affranchie de tout lien avec l’espace dynamique; celui-ci n’est plus, comme dans la sensation tactile, immédiatement sous-jacent à la représentation; il n’est enveloppé en elle qu'à l’état de pure possibilité. Et c’est pour cela que l’espace visuel est à peine distinct de l’espace imaginaire : la couleur et l'atmosphère lui donnent une qualité qui le réalise; mais il garde une nature légère, impalpable, voisine de celle du rêve, qui l’appelle à l’existence sans paraître le matérialiser. Ces caractères sont solidaires de la profondeur qui, en détachant l’objet du corps, est une condition de possibilité pour la formation des images sur un plan vertical de projection. Car la perception visuelle de l’espace ne diffère pas seulement de la perception tactile parce qu’elle est plus fine et plus riche. Elle en diffère surtout parce que l’impression faite sur l’organe en est la condition et non pas l’objet : nous nous représentons les images à une certaine distance de l’œil et non pas sur la rétine, ce qui a le double effet d'accroître indéfiniment le champ de la vision et de soustraire l’image aux conditions affectives qui sont inséparables de la sensation tactile. C’est seulement dans des cas exceptionnels,

par exemple lorsque la rétine éprouve une brülure, que nous prenons conscience de l'influence exercée sur le corps par la lumière : mais alors la représentation de l'objet perd toute netteté et finit par disparaitre. Ainsi le problème de la profondeur est le problème même de la vision : c’est par elle que la représentation peut se distinguer d'une manière décisive de l'affection.

Le monde visible est le seul qui soit vraiment extérieur à nous; aussi n'est-il pour nous qu'une image. Les objets qui résistent à notre effort non seulement forment un monde extrêmement borné, celui de notre expérience la plus immédiate, mais ils n'ont pour nous que des propriétés négatives. Les simultanéités tactiles, moins brutales que les simples sensations de résistance, ont déjà quelques déterminations positives, parce qu’elles correspondent à l'accueil de certaines influences extérieures; mais elles nous donnent en même temps une impression de réalité et de stabilité, parce qu’elles sont le reflet des sensations organiques auxquelles elles sont constamment associées. L'espace embrassé par la vision paraît affranchi de toute liaison avec le corps; il est répandu devant le regard; la grandeur et la forme des objets qui s’y trouvent varient sans cesse selon leurs relations mutuelles ou notre position à leur égard. C’est un espace imaginaire qui possède une aptitude merveilleuse à figurer tous les rapports possibles entre tous les éléments du réel. Quand on parle de l’espace sans le déterminer, on a toujours en vue l’espace visuel; quand on essaie de se représenter le monde à la fois comme une unité et comme un tout, on est contraint de l’envelopper dans la forme du simultané, et la vue seule nous permet de le faire; pour chacun de nous, l’univers extérieur, c’est-à-dire l’espace avec les objets qui le remplissent, est une image visuelle. Les aveugles de naissance qui sont privés de la couleur ne peuvent réaliser cette image; mais ils en portent en eux le schéma, semblable à une toile obscure prête à recevoir la couleur. Et si la géométrie est une science de l’espace visible, les aveugles de naissance ne sont pas impropres à la comprendre.

Il est possible que la perception de la distance ait un caractère illusoire, mais il n'y a que l'œil qui nous la donne: il n'y a vision qu'à partir du moment où l'objet perçu cesse de se confondre soit avec une partie interne du corps, soit avec une partie de sa superficie. Si l’on met à part les sens qui nous font connaitre des changements plutôt que des états et qui nous révèlent le

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temps plutôt que l’espace, et que l'on considère seulement les sens qui ont pour objet une simultanéité représentée, c’est-à-dire la vue et le tact, c’est la vue le sens de la distance, car le tact est voué irrémédiablement à la perception des surfaces; en fait on le considère comme l'organe privilégié de la distance, parce qu’on le confond avec le sens de l'effort, qui est toujours associé avec lui, de telle sorte qu’on est conduit à unir d’une manière contradictoire à une surface représentée une distance parcourue et vécue. La seule différence entre la surface tactile et la surface visuelle c’est précisément que la surface tactile recouvre la périphérie du corps au point de paraître coincider avec elle, tandis que la surface visuelle en est indépendante: cela revient à dire que la profondeur est une propriété de la vision.

S'il faut qu'il y ait homogénéité entre les différentes dimensions dans l’espace représenté, on s’apercevra sans peine qu'il est impossible de concevoir comment on pourrait associer à une surface perçue une distance imaginée. Mais si l’on suppose que nous portons primitivement en nous une image de l’espace tout entier, et si la distance, quand elle cesse d’être parcourue, nous conduit nécessairement à imaginer les deux autres dimensions, il n’y a plus de difficulté à admettre que la perception visuelle, qui réalise ia surface, puisse aussi réaliser la distance. Comment n’y aurait-il pas la même homogénéité dans l’espace imaginé et dans l’espace perçu, si celui-ci n’est qu'une détermination de celui-là? Il nous appartiendra dans la troisième partie de montrer comment la perception concrète de la distance est possible: il est évident qu’elle n’est assujettie qu'à une condition, c’est que non contente de ne pas être un obstacle à la perception de la surface, elle permette d’en rendre compte.

Quand le corps est immobile, les objets vers lesquels tendait notre désir échappent à nos prises et conquièrent une existence séparée. La distance seule les affranchit à notre égard; mais, du même coup, il faut nécessairement qu’ils soient à nos yeux des images et non pas des choses, que nous en saisissions seulement le contour et non pas l'être intérieur; or, tel est précisément le caractère des images visuelles. Et il faut en même temps que la distance soit de quelque manière représentée: autrement de pures images ne pourraient pas nous apparaître comme distinctes de nous. La représentation visuelle a paru en général une sorte d’énigme, parce

qu’elle n’est évidemment qu'une image, mais une image qui semble extérieure à la fois à notre corps et à l’agent qui la perçoit. Or, cette extériorité n’a en effet aucun sens, si on la considère à l'égard d’un agent qui n'appartient pas au monde des images. Mais, si on la considère à l'égard de notre corps, qui est lui-même une image, il faut que l’extériorité aussi soit imaginée, et qu’elle le soit à l’intérieur du schéma fondamental de toutes les images. Aïnsi on ne s’étonnera pas que la profondeur à laquelle nous voyons les corps et leurs distances mutuelles soient pour nous le signe de leur objectivité. Sans la présence, dans la représentation visuelle du monde, de la troisième dimension de l’espace, les contours des objets ne seraient les contours de rien et ne nous permettraient ni de considèrer cette représentation comme fondée, ni d'expliquer comment elle peut naître.

Mais la surface est elle-même inséparable de la profondeur et ne peut être pensée sans elle. Dès que, cessant de parcourir la longueur, nous sommes obligés de l’imaginer, les corps nous apparaissent comme des surfaces et la surface ne devient visible que par son éloignement même. Aïnsi c’est la surface qui est l’objet caractéristique de la vision, tandis que la profondeur est une condition de la visibilité. Il faudra aussi qu’elle soit vue de quelque manière, mais elle recevra une détermination sensible qui n'arrête point le regard. Or, si elle ne l’arrête point, comment peut-elle le fixer? Telles seront les difficultés inhérentes au problème de la perception de la profondeur.

Cependant. si la profondeur est donnée comme une condition plutôt que comme l’objet propre de la perception visuelle, on comprendra pourquoi la surface a paru suffire à la plupart des psychologues pour former le tableau de l'univers. La réalité des corps est constituée par leur troisième dimension qui nous permet de les considérer comme indépendants et d’en faire le tour. Mais, puisque la vision est la négation du parcours, ne faut-il pas supposer que la profondeur nous est simplement suggérée par un ensemble de signes qui font partie de l'image et qui nous permettent de reconstruire l'objet représenté comme dans un dessin, une peinture, une simple projection? L'erreur de ces comparaisons apparaît aussitôt, puisqu'il est impossible de percevoir la surface isolément, qu’elle est toujours considérée comme la limite d’un corps, et que le tableau tout entier n’est visible que parce qu'il apparaît lui-même à distance. Ainsi, quand on se replace dans les conditions concrètes de

la perception, ces comparaisons se retournent contre ce que l’on veut prouver.

L'originalité de la distance par rapport à la surface peut encore être manifestée autrement. Car il semble que le monde représenté apparaît toujours nécessairement avec une dimension de moins que le monde réel. À partir du moment où l’espace cesse d’être pour nous une chose, c’est-à-dire de s'identifier avec notre propre activité dans le mouvement qui le parcourt, à partir du moment où la distinction s'établit entre le sujet et l’objet, entre le spectateur et le spectacle, ne faut-il pas que ce spectacle se présente à nous avec deux dimensions seulement, la troisième étant le caractère du réel et exprimant en quelque sorte le point de vue du sujet, la différence de nature entre le corps qui vit et la fragilité de ses représentations ? On reconnait facilement dans cet argument une autre forme de l'observation précédente; il témoigne du privilège de la profondeur dans la détermination des rapports entre le sujet et l’objet, entre la longueur parcourue et la surface représentée. Mais il faut aussi en un sens que le sujet appartienne au même monde que l’objet qu’il contemple; et, comme son corps est pour lui-même une image, il faut que la distance à laquelle l’objet lui apparaît puisse être imaginée, comme elle peut être parcourue.

Toutefois, il est nécessaire que l’objet représenté porte en lui, pour qu'il ne soit pas une pure illusion, les caractères de l’objet réel et que nous soyons assurés de la possibilité de les faire correspondre l’un à l’autre. Autrement nous ne dirions pas qu'il est une image. Cette nécessité théorique prend une forme concrète lorsqu'on s’apercoit que le sens tactile forme un intermédiaire entre le monde vécu et le monde contemplé et permet de passer de l’un à l’autre. La transition sera donc la suivante: le monde visuel parait homogène au monde tangible, qui nous donne comme lui une représentation de l’espace et qui n’en diffère que parce qu’il est plus limité et qu'il forme une vision de contact comme la vision semble être un contact à distance. Mais le tact recouvre une surface organique qui, par sa liaison avec toutes les sensations musculaires qui viennent s’épanouir à la périphérie du corps, relie le monde représenté au monde réel, le monde superficiel de l’image au monde intérieur de l'effort. Aussi tous les psychologues sont-ils d'accord pour montrer que la surface visible porte nécessairement en elle des signes qui nous permettent de l’interpréter en profondeur et de lui attribuer un caractère de réalité. Ils ont surtout varié sur la nature de ces

signes. Les uns ont utilisé surtout les grandeurs d’angles, persuadés, comme l'avait remarqué Berkeley, que la perception est géomètre. Les autres ont insisté davantage sur les mouvements des muscles de l'œil et ils ont réussi à expliquer principalement des évaluations de distance, admettant d’ailleurs que l’image visuelle considérée isolément semblerait plate. D’autres ont envisagé de préférence la superposition des images rétiniennes, sans voir qu'il y a là, en effet, une condition utile à la perception du relief, mais que l’image monoculaire nous donne déjà le relief, bien que nous ne puissions plus l’apprécier avec autant d’exactitude. D’autres enfin, comme Berkeley lui-même, n’ont fait entrer en ligne de compte que les différences de grandeur ou de clarté de l’image rétinienne: mais ils ont supposé alors une association invincible entre cette image et des données tactiles, et ils ne se sont pas aperçus que cette habitude se forme d'autant plus facilement que certains des signes que l'on adopte constituent l’image même de la profondeur et qu'ils nous permettent déjà de la voir; de telle sorte qu’une association ultérieure avec les données tactiles est inutile et témoigne seulement de la correspondance des différents sens. Car si l’on veut dire que l’on ne peut voir la perception tactile, cela est vrai; mais cela prouve seulement l'originalité du visible qui dans toutes ses parties est image et non réalité.

S'il existe une perception visuelle originale de la profondeur comme telle, nous avons vu qu'elle est une condition de possibilité de la représentation incluse dans la représentation elle-même: mais elle est incapable de former un objet indépendant et séparé. Or, cette double condition est remplie précisément par la lumière. Car la lumière nous révèle la surface, mais elle n’est pas saisie isolément par la vision. Elle remplit l'intervalle qui s'étend entre l'œil et l’image; elle lui donne la visibilité, mais elle ne témoigne de sa réalité propre que par la transparence. Ce n'est pas par un hasard heureux que les différences d'ombre et de lumière nous révèlent la profondeur; c’est parce qu'elles prolongent la transparence atmosphérique et expriment son action sur l’objet en projetant son image, en la détachant des images voisines et en faisant jouer ses plans les uns sur les autres. Aïnsi, sans former des représentations distinctes, la lumière et la transparence nous font comprendre l’apparition à distance de cette surface vallonnée et colorée qui constitue pour nous le monde visible. Il est impossible au contraire d'y réussir en partant de la notion d’une surface pure accolée à la

rétine qui pourrait être un objet pour le tact, mais assurément pas pour la vision.

Il y a une analogie frappante entre la conclusion de ce chapitre et celle du précédent. Car nous avions montré que, lorsque notre marche s'interrompt, la distance, cessant d'être parcourue, doit être imaginée, ainsi que l’espace tout entier. Nous venons d'étudier les conditions dans lesquelles se forme une telle image; elle suppose à la fois une représentation virtuelle de tous les parcours possibles et certaines influences simultanées exercées par le dehors qui la déterminent et qui la qualifient. Franchissant un pas de plus dans l'analyse concrète, nous chercherons bientôt à décrire comment ces influences s’exercent. Quand la distance était parcourue, elle paraissait engendrée par nous. Mais la distance représentée est étalée devant l'œil, comme si nous la contemplions après l'avoir engendrée encore par une marche rétrograde. En fait elle s'impose à nous du dehors sous l’action de la lumière. Le caractère original de la lumière explique pourquoi l’image nous apparaît à distance, c’est-àdire pourquoi la représentation diffère de l’affection. Car la lumière se distingue des objets qu’elle éclaire. La couleur et par conséquent la surface n’ont une réalité pour l’œil que parce qu’un soleil extérieur à elles les illumine et crée entre l'œil et elles un intervalle transparent qui est un chemin pour le regard.() Lorsque l'effort locomoteur cesse d’être perçu, la lumière vient éclairer les surfaces; elle est le principe qui les révèle et la condition de leur possibilité: sans elle nous ne percevrions pas les images dans le transparent et nous ne donnerions pas à chacune d’elles au sein d’un espace à trois dimensions une apparente objectivité.

Il importe d'ajouter quelques remarques sur la forme générale de l’univers visible. La profondeur doit nécessairement nous apparaître en avant du corps: en arrière, à droite, à gauche, elle est conjecturée au lieu d’être perçue. Rien ne prouve mieux qu’elle a son origine dans l’arrêt du mouvement progressif. Les finalistes expriment la même idée en disant que les yeux ont été placés où ils sont pour éclairer notre marche et lui permettre de se régler sur des buts éloignés. Mais, si l’on considère la situation actuelle du corps comme la limite entre l’action que nous venons de faire et

() C’est parce qu’il n’y a pas un soleil des sons que le son est indiscernable de l'affection qu'il produit et ne nous apparait Jamais comme une image.

celle que nous allons faire, entre le passé et l'avenir, entre ce qui est et ce qui est possible, il faut que la profondeur du monde soit l'inverse du sens de notre marche et que la représentation apparaisse comme une action dynamique retournée.

Il est naturel que la distance qui, quand elle cesse d’être parcourue, fait du monde tout entier une image, conserve dans cette image même un caractère privilégié d’irréalité. De fait elle ne nous intéresse pas par elle-même: notre connaissance porte toujours sur l’objet qui, grâce à la distance, échappe à notre action présente. Et puisque dans l’immobilité de l’ensemble du corps nous résistons encore à la pesanteur et que nous laissons aux membres antérieurs la possibilité d’une extension latérale, la représentation de l’univers extérieur doit apparaître comme commensurable avec notre hauteur et avec l'étendue de ce que nous pouvons embrasser. Mais, comme la hauteur, même lorsque dans la représentation elle a permuté avec la longueur, reste une propriété par laquelle les choses se relient à la totalité du monde et à toutes les forces qui pèsent sur elles, elle a moins d'intérêt pour la connaissance que la largeur qui répond à l’action immédiate et simultanée de nos mains. Aussi l'horizon visuel se déploie-t-il devant nous dans le sens de la largeur: les muscles de l’œ1l sont capables, comme le corps tout entier et comme chacun de nos organes, de se mouvoir selon les trois directions de l’espace et rien ne montre mieux le caractère indissoluble de celles-ci ; mais, si l’on ne craignait pas de trop insister sur une analogie peutêtre frivole, on ne manquerait pas de rapprocher la fonction des deux bras qui, bien que capables eux aussi de se mouvoir en avant et en haut, nous permettent principalement de reconnaître ce qui est à notre droite et à notre gauche et de saisir la réalité même de l’objet en se refermant, — et la vision binoculaire dont le rôle est sans doute d'offrir un vaste champ latéral à la faculté de percevoir avant de nous faire atteindre, par la superposition des images, le relief même des choses.

La solidarité des trois dimensions apparaît avec une clarté singulière lorsqu'on songe que la longueur et la largeur nous révèlent la distance qui sépare les images les unes des autres et que la profondeur est la distance qui sépare l’image du corps de l’image des objets. Aïnsi il y a des illusions de la longueur et de la largeur comme il y a des illusions de la profondeur: la grandeur et la forme des objets visibles possèdent un caractère essentiellement variable; elle dépendent à la fois de leur position mutuelle et de

leur position à l'égard du corps. Or, dans l’espace représenté, la position mutuelle des objets dépend elle-même de la position du corps. Les erreurs que nous commettons dans l'évaluation des deux autres dimensions proviennent donc de la profondeur à laquelle ils sont placés. Cependant peut-on parler encore d’erreur, si la caractéristique de la profondeur c'est précisément d’engendrer la perception visuelle, c’est-à-dire une image changeante du monde, dont le changement est soumis à des lois? :

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