‹ La Perception Visuelle de la ProfondeurChapitre 3 sur 3 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Si l’on se bornait à dire que l’œil perçoit la lumière, on pourrait admettre que celle-ci agit sur la rétine à la manière dont un corps solide agit sur l’organe du tact; il suffirait de se représenter la rétine comme une surface nerveuse infiniment plus riche et plus subtile que l’extrémité des doigts{) Or, il se trouve précisément que l'œil n’est pas réduit à la rétine, qu’il diffère du sens tactile non pas seulement par sa délicatesse, mais encore par la complexité des instruments qui servent à accueillir l'excitation et à la transmettre au nerf optique. Ainsi on se rendra compte que notre corps se trouve intéressé par la lumière, bien avant que la rétine soit ébranlée, et, si l’originalité de la perception visuelle, c'est précisément de rester étrangère à cette impression de coïncidence superficielle entre l’objet et le corps qui caractérise le toucher, mais d'admettre au contraire entre le spectacle qui s'étale devant les yeux et le sujet qui le regarde un intervalle faute duquel ce spectacle serait aboli, il devient vraisemblable que les milieux que traverse le rayon lumineux avant d’atteindre le nerf optique, ne jouent pas seulement

(*) Car on peut concevoir sans sortir des limites de Pexpérience que le sens tactile entre en rapport avec des fluides, avec une brise qui vient émouvoir l’épiderme, avec un milieu très dense qui résiste au mouvement de la main. Ainsi c’est par un effet de l'habitude que l'atmosphère dans les conditions normales de la vie ne nous fait éprouver aucune sensation de contact. On pense qu’il en est de même en ce qui concerne le rayon lumineux. Cependant la perception visuelle n’est pas abolie en même temps que la perception du contact: c’est donc que le contact est insuffisant pour l'expliquer.

le rôle d'organes de réception et de protection, mais qu'ils sont avec l'image rétinienne dans le même rapport que l’image perçue avec l'atmosphère.

Nous nous proposons de montrer tour à tour que le monde visuel comporte à la fois une représentation de la surface et une représentation de la distance, qu’elles sont inséparables l’une de l’autre, bien qu’elles aient chacune un contenu sensible particulier, qu'il existe dans l’œ1l, considéré comme l'organe de la vision et non pas seulement comme un organe mobile en général, des phénomènes originaux qui correspondent à chacune d’elles, enfin que l’opposition et la liaison entre les fonctions internes de l’œil et l’apparition de l’objet sensible suffisent à expliquer la nature des images et leur rapport avec le réel.

Tout le monde est d'accord pour reconnaître que l'objet propre de la vue c’est la couleur. En effet, la vue seule nous permet de ja saisir; et, dans la mesure où la couleur est un effet de la lumière et semble créée par elle, on peut dire indifféremment que la vue est le sens de la couleur et qu’elle est le sens de la lumière. Aussi, quand la lumière diminue, la couleur s’estompe; quand la lumière disparait, la couleur est abolie, et du même coup il n’y a plus d'objet visible. Pourtant il faut distinguer la couleur de la lumière; il en est de leur opposition comme de celle de la surface et de la profondeur : ces deux aspects de l’étendue doivent aussi être distingués, bien qu’on ne puisse pas les percevoir isolément, et, comme la couleur donne un contenu sensible à l’un, la lumière donne un contenu sensible à l’autre.

Il est évident que la surface n’est déterminée que lorsqu'elle apparaît à la fois comme un terme et comme un obstacle pour l’activité sensorielle; c’est lorsque nous rencontrons dans les choses une résistance qui arrête le mouvement de la main que la surface prend pour nous un caractère de réalité; sans doute, la résistance n’est pas l’objet propre du tact; il faut qu’elle devienne insensible pour que nous puissions distinguer le poli et le rugueux; et, même si cette opposition supposait comme condition, pour être perçue, un mouvement de nos doigts tantôt plus aïîsé, tantôt plus pénible, elle garderait pourtant à l’égard de l’effort musculaire toute son originalité. Cependant, il faut, pour que la surface tactile se constitue, que la main ne passe pas au delà : dès que son mouvement est borné dans le sens de la profondeur, la surface apparait. C’est même cette impossibilité où nous sommes de poursuivre le mouvement

en avant, c’est la tendance naturelle avec laquelle il change de direction devant l'obstacle et glisse dans le sens latéral, vers la droite ou vers la gauche, qui expliquent les caractères propres à la perception de la surface. Or, il n’y a qu’elle qui puisse être un objet stable de représentation, puisque la profondeur n’est connue que par l'acte qui la parcourt. C’est au moment où elle cesse d’être parcourue que la surface se forme. Elle est donc la négation de la profondeur, c’est-à-dire l’arrêt du mouvement progressif; et pourtant elle suppose comme condition l'existence de la profondeur qu’elle nie, car il faut que le mouvement en avant ait lieu pour que nous prenions conscience qu’il vient de rencontrer une borne et qu’il n’a plus d’autre chemin où il puisse s'engager que dans une direction latérale.

La formation de la surface visible a lieu suivant la même loi : aussi loin que le regard peut se porter devant lui sans obstacle, il ne rencontre aucune surface. Un regard perçant est celui qui, tendu au delà de l’horizon immédiat, essaie encore de dépasser toutes les brumes légères qui semblent arrêter son essor par l'interposition d'une surface confuse. Dès que l’œil perçoit un objet, celui-ci borne le regard qui ne va plus au delà. C’est pour cela que nous n’en voyons que la face antérieure : si nous pouvions la franchir, il cesserait d’être vu. Aïnsi le champ des objets visibles qui s'étendent devant nous marque plutôt encore les limites de la vision que sa puissance. Cette puissance se mesure au contraire à la profondeur que le regard peut atteindre : l’étendue de l’univers visible croît en fonction de sa profondeur et on peut penser, malgré les apparences contraires, qu’il en est de même de la finesse avec laquelle nous percevons les détails pour des distances rapprochées; car, lorsque l’objet visible est plus voisin de la rétine, ses proportions relatives se modifient, mais le champ de la vision ne subit aucun changement. Quand le regard dirigé vers l’horizon se heurte contre un objet qui l'empêche d’aller plus loin, non seulement l'obstacle devient sensible, mais le regard, qui possédait encore un mouvement inemployé, se détourne selon des voies latérales et parcourt toute la surface extérieure de l’objet jusqu’à ce qu'il ait trouvé ses contours et au delà de ces contours un chemin où il puisse s’engager pour dépasser le plan qui l’avait arrêté. Nous devons remarquer que la puissance de la vision dans un être fini est nécessairement finie elle-même, et c’est pour cela qu’il se forme aux points extrêmes où elle porte, lorsqu'elle ne rencontre aucun objet devant

elle, une surface subtile et légère, à laquelle aucune sensation tactile ne répond, qui affecte la forme d’une sphère concave parce que, pour un sujet dont la position ne varie pas, l’acuité visuelle reste la même dans toutes les directions, qui paraît colorée en bleu pour des raisons que la physique a fixées, mais de telle manière que le bleu devient pour la conscience la couleur la plus douce et la plus délicate, une sorte de couleur sans support, faite de l’atmosphère elle-même qui, par l’accumulation de ses couches invisibles, finit par opposer pourtant au regard une barrière précise et aérienne (”).

Or, il est évident qu’une surface n’est un obstacle pour la vision, qu’elle n’est visible, par conséquent, qu'à la condition d’être opaque. L'’opaque résiste au regard et le fixe. Il correspond, dans la perception visuelle, à la surface qui arrête le mouvement de la main dans la perception tactile. Et peut-être l'œil éprouve-t-il ainsi à distance l’impression que son action trouve une borne, comme la main quand elle rencontre un corps solide. C’est cette interruption dans le libre déploiement de la puissance de connaître qui fait apparaître l’objet de la connaissance. Cependant, comme le tact perçoit hors de lui la différence immédiate du poli et du rugueux qui exprime, dans sa relation avec la surface de la peau, la propriété élémentaire d’une surface externe d’être simple ou complexe, il faudra nécessairement que les parties de la surface visible puissent

(*) Que l’on nous permette provisoirement de matérialiser le regard, de l'identifier avec le rayon lumineux et de le considérer comme une sorte de prolongement de la rétine, comme une tige très longue et très fine qui, de même que le champ d’action de la main s’accroit à l'aide d’un bâton par lequel nous reconnaissons à distance les obstacles, et au bout duquel la sensation de contact paraît située, nous rendrait capables de parcourir par un toucher subtil et lointain toutes les régions du monde visible. Cette comparaison a l'avantage de ne pas rompre immédiatement la continuité du toucher et de la vue; elle exprime assez bien la manière dont l’empirisme, avant de s'engager dans cette théorie obscure qui fait de l’objet une projection psychologique de l’image rétinienne, se représente le mécanisme de la vision à distance. Enfin, le but de ce travail étant en partie de montrer en quoi la sensation visuelle diffère de la sensation tactile, en quoi elle lui ressemble et la suppose, il n’y a pas d’inconvénient à la décrire d’abord dans un langage emprunté au tact, à condition d'introduire aussitôt les réserves par lesquelles on explique la perception de la distance elle-même; car il faut toujours d’une manière ou de l’autre que l’objet que nous voyons et l’organe de la vision soient reliés par quelque intermédiaire pour que la sensation ait lieu.

être distinguées les unes des autres par la seule vision : elles le seront grâce à la couleur. Mais, alors que les sensations tactiles naissaient d’une comparaison immédiate de l’objet avec l'état de l’épiderme, il faut que les différences visibles, parce qu'elles supposent encore l’interposition d’un milieu lumineux faute duquel elles se confondraient avec les différences tactiles, manifestent leur originalité par rapport à lui et soient en effet une décomposition de la lumière.

Il n’est pas nécessaire d’insister longuement sur le caractère inséparable de la couleur et de la surface. La couleur rend la surface concrète et la réalise. On ne peut imaginer une surface que sous l’aspect d’une couleur; car un milieu incolore ne borne pas la vision: il n’est pas, à proprement parler, un objet pour elle; il offre une matière, un champ pour l'apparition de la surface; mais il faut encore, pour qu’elle se produise, qu'il reçoive une détermination nouvelle: il faut que la couleur oppose une barrière à l’action du regard qui, à travers le transparent, continuerait à poursuivre son objet sans le rencontrer. Nul n’a jamais contesté cette liaison singulièrement étroite de la surface et de la couleur, et ceux qui considèrent le tact comme capable de nous révéler seulement des parcours, mais comme incapable de nous faire connaître, même quand il s'applique à une surface étrangère, une simultanéité véritable, ne contestent pas que la surface soit immédiatement colorée. C’est que la couleur, c'est la surface elle-même rendue sensible. Et, de même qu'on ne peut imaginer une surface incolore, on ne peut pas non plus se représenter une couleur qui soit une qualité pure et qui ne détermine aucune surface. Ainsi, ces deux notions sont réciproques l’une de l’autre: la couleur réalise la surface qui la soutient, et la surface est à la fois la condition et le lieu de la couleur. La couleur et la visibilité disparaissent dans le point, comme le son, qui s'étend dans la durée, disparaît dans l’instantané.

Mais la surface colorée n'est pas perçue comme la surface tactile par son adhérence à la surface du corps : elle creuse, au contraire, entre l’organe et l’objet, un intervalle sans lequel l’objet lui-même serait étranger au monde visible. C’est par là qu’elle acquiert du même coup l'aspect d’une image et l'apparence de l'irréalité. Il semble qu'il y ait dans le problème de la vision une antinomie insurmontable: car, si la surface visible était accolée à la rétine, nous devrions percevoir l’image rétinienne et la rétine elle-même, et, si l'objet propre de la vision, c’est la couleur, comment le monde perçu par elle ne serait-il pas un monde plat ?

Quand on soutient que la représentation visuelle du monde est à l’origine celle que l’on prête à l’aveugle de Cheselden après son opération, on est tenu ensuite, pour rendre compte de l'interprétation que nous donnons des différences de grandeur et d’éclairement, de faire appel à une mystérieuse projection des objets perçus dans un espace imaginaire. Nous croyons aussi que l’espace imaginaire est donné avant l'espace visible : celui-ci le recouvre et lui donne une qualité; mais le visible n’est jamais donné comme on le croit hors de l'espace imaginaire; il détermine immédiatement ses différentes parties sans qu'aucune projection soit nécessaire pour cela. Les psychologues de l’école empirique considéraient la surface visible comme directement engendrée par l’action des objets sur la rétine. Outre que le monde visible, dont la rétine fait partie, est alors supposé donné dans sa totalité, on est obligé d’invoquer, pour expliquer la différence qui existe entre l’image rétinienne et la perception réelle, l'intérêt qu’il v a pour le sujet à associer aux différents points de la première les différents points de l’espace musculaire. Ainsi nous projetons les sensations optiques dans un milieu à trois dimensions qui est imaginé au lieu d’être perçu. En fait c'est la profondeur seule que l’on considère comme une image. On convient que la distance est une condition indispensable de la vision, puisque autrement la vue deviendrait indiscernable du tact; mais puisque la vue ne perçoit que des surfaces, il faut que l'intervalle entre l'œil et l’image soit vide ou du moins indifférent à la vision. Malgré le caractère inintelligible d’un intervalle vide, on croit pouvoir le réaliser en disant qu'il est imaginaire. Mais comment peut-on espérer faire coïncider une surface perçue avec une distance imaginaire? C’est le même monde qui est imaginé et qui est perçu. Et, si la surface n'était pas imaginée elle aussi, on ne pourrait comprendre ni qu'elle apparüt à distance, ni qu’elle eût des dimensions nouvelles différentes des dimensions de l'image rétinienne et commensurables avec la grandeur même des distances que nous imaginons. En réalité, il faut qu’il y ait homogénéité entre les trois dimensions de l’espace : l’une ne peut pas être imaginée alors que les deux autres seraient perçues. On ne voit pas alors comment se ferait la soudure entre elles. Aïnst il faut aller beaucoup plus loin que l’empirisme dans la voie où il nous à engagés et soutenir que l’espace visuel tout entier est une image et que le rôle de la couleur est de donner à chacune de ses parties une

détermination qualitative actuelle. Mais, si la couleur requiert, pour

qu’elle puisse la revêtir, une surface imaginée, il n'y aura aucune difficulté de principe à admettre qu’elle puisse, en prenant une forme fluide et raréfiée qui laisse passer le regard, déterminer tous les points d’une profondeur qui est, elle aussi, une image.

En admettant que la surface soit un sensible réel et la profondeur une illusion, il faudra pourtant remplir par des images l'intervalle illusoire que nous imaginons entre le corps et la surface. Ces images ne sont pas seulement musculaires: il faut qu'il y ait homogénéité entre elles et la surface même dont elles nous séparent. Autrement comment paraïîtraient-elles nous en séparer? Il faut donc de deux choses l’une: ou bien que les images soient visibles comme la surface, ou bien que la surface elle-même ne soit qu’une image musculaire comme la profondeur. Mais on choisira vite entre les deux termes de cette alternative, puisqu'il n’y a pas d'images musculaires et que le rôle de la vision est de donner une réalité sensible à tous les parcours possibles; ainsi l'intervalle est concret comme la surface, mais il s’en distingue assez pour ne retenir le regard qu’en partie et lui laisser encore assez de mouvement pour se porter jusqu'à elle.

Cependant, malgré les témoignages de l'expérience, on en revient toujours inévitablement à considérer le visible comme la sensation de l’effleurement du plus délicat de nos organes par le rayon lumineux. Et la surface redevient le seul objet de la vision. Mais, comme elle paraît pourtant séparée du corps, on cherchera en elle certaines propriétés particulières de forme, d’éclairement et de couleur qui, variant avec la distance, devraient nous servir à l’imaginer. On demandera alors comment à l’aide de ces indices nous parvenons à l’imaginer en effet; car il faut qu'elle devienne une image visuelle: or, elle n’est que la possibilité d'un mouvement jusqu’au moment où l'œil transforme cette pure possibilité en une perception de lumière ou de couleur. — Pourra-t-on éviter ces difficultés en supposant que l'intervalle est conçu au lieu d’être imaginé ? Mais il y aurait un scandale à admettre que la surface visible pût être reliée à notre corps non pas par un intervalle réel, mais par le concept d’un intervalle. Et cet intervalle qui fait apparaître la surface en la détachant du corps doit appartenir au même monde que la surface elle-même; par suite un intervalle conçu ne pourrait nous séparer que d’une surface conçue; quand l’image de l'intervalle se forme, la surface est imaginée à distance, et, dès que cette image est devenue une réalité sensible, l'intervalle lui-même est perçu. Par

LA PERCEPTION DE LA LUMIÈRE 5h

là on aura établi une continuité entre l'œil et la surface visible, on aura évité la notion d’un vide qui les sépare, mais qui est incapable de répondre à sa fonction tant qu'il n'offre pas quelque prise à nos sens.

Le rapprochement que l’on peut faire entre les caractères de la profondeur et ceux du transparent nous permettent de rejoindre la partie théorique de ce travail à l’analyse psychologique qui est destinée à la confirmer. C’est grâce à la profondeur que le spectacle du monde se forme, de telle sorte qu’elle est un moyen de ce spectacle avant d'en être un élément. Or, le transparent, c’est la lumière elle-même en tant qu’elle remplit l'intervalle entre l’œil et l’objet: la lumière forme donc un milieu perméable à la vision; et, lorsqu'elle rencontre une surface qui la décompose et qui la réfléchit, la couleur apparaît.

Cependant nous devons montrer comment la perception du transparent est possible et se trouve nécessairement impliquée dans les conditions mêmes de la vision rétinienne. Car il semble qu’un milieu ne puisse pas à la fois laisser passer le regard et le retenir. Ainsi l’objet visible n'est-il pas toujours une surface opaque? Mais le transparent et l’opaque sont deux termes extrêmes entre lesquels il y a une infinité de degrés. La transparence pure correspondrait à un regard d'une acuité infinie, à un regard qui ne serait qu'une puissance parfaite, mais qui n'aurait pas d'objet. Or, si la transparence, en l’absence de tout écran interposé, paraît se condenser à une certaine distance et nous opposer la barrière de l’horizon, n'est-ce pas que les couches successives de l’atmosphère étaient elles-mêmes des surfaces colorées, mais qu'au lieu de fixer le regard, elles diminuaient seulement son élan en lui laissant assez de force pour passer au delà? Aïnsi on expliquera la grande inégalité entre les milieux transparents, et l'identité entre les différents aspects du visible sera confirmée par la transformation nécessaire du transparent en surface dès que la puissance de la vision est épuisée.

On confirmera la réalité sensible du transparent en remarquant que, si la couleur est l’objet propre de l'œil, le transparent n’est pas incolore; avant d’être bornée par la surface opaque, la vision rencontre dans le transparent un obstacle qu’elle franchit avec plus ou moins d’aisance, mais qui, en lui donnant un objet rapproché et diffus, diminue son acuité et sa portée. Le transparent est capable de recevoir toutes les colorations: il n’est pas blanc

comme on le croit en général. Le blanc arrête le regard d’une 4*

manière plus rigoureuse encore que les autres couleurs, puisqu'il exprime une réflexion totale de la lumière. Aussi offre-t-il à la perception visuelle la barrière la plus précise: un objet blanc, si on le revêt d’une autre couleur, ne possédera plus pour la vue une détermination géométrique aussi parfaite. Mais le transparent pourra recevoir toutes les teintes du gris; à mesure que le gris s’épaissit, il forme plus près de l'œil une surface opaque confuse qui nous voile les objets visibles et qui se substitue à eux. Le transparent nous parait presque toujours bleuté; le bleu est la couleur de l'atmosphère; il ne devient pour la vue un objet déterminé que lorsque, arrivée au terme de son effort, la vue convertit ses propres limites en une surface à la fois solide et immatérielle. Ainsi la voûte céleste est bleue parce que la couleur flottant dans l'intervalle qui nous séparait d’elle s’est condensée pour le regard partout où il n’a pu passer au delà. Dans les nuits claires elle se rapproche de nous et devient d’un bleu plus intense, parce que la portée de la vision est moindre. Pendant le jour, lorsque la lumière est particulièrement vive, le transparent revêt pour nous un éclat doré; parfois même de nouvelles bornes viennent arrêter le regard au point où nous commençons à être éblouis. Enfin, il arrive, certains jours d'orage, que l’atmosphère prend une teinte étrange et sulfureuse: et ce phénomène, par la surprise qu’il produit en nous, prouve que le transparent est toujours coloré, bien qu'une longue habitude et l'intérêt privilégié que nous portons aux surfaces solides nous empêche en général d'observer sa couleur.

Ce sont ces deux raisons sans doute qui ont le plus contribué à empêcher les psychologues d'admettre l'existence d'une profondeur visuelle. Car il semblait impossible de lui donner un contenu sensible; autrement, au lieu de nous permettre de percevoir la surface, elle aurait été comme une surface interposée. La couleur étant l’objet propre de la vue, comment contester qu’elle ne soit aussi la propriété élémentaire des surfaces, le revêtement sans lequel elles n'auraient aucune existence pour le regard? Mais, puisque la couleur appartient encore au milieu transparent qui nous sépare de la surface visible, et puisque, si ce milieu n'était pas perçu de quelque manière, nous confondrions inévitablement la surface visible avec la surface tactile, la profondeur deviendra un objet empirique de la vue aussi bien que la surface, et il faudra

chercher quels sont les mécanismes physiologiques qui permettent à l'œil de la saisir.

LA PERCEPTION DE LA LUMIÈRE De

Mais d’abord il est utile de remarquer que la perception visuelle d’un milieu transparent coloré, au lieu de faire naître des difficultés nouvelles, permet de mieux comprendre certains caractères de la surface elle-même. Car en dehors de la surface blanche il n'existe pas sans doute de surface pure, c’est-à-dire de surface qui renvoie la totalité des rayons lumineux et qui n’invite pas en quelque sorte le regard à la franchir. Et les ombres donnent un modelé même à la surface blanche, non seulement parce qu’on les a associées à certaines expériences tactiles, mais principalement parce que le regard, incapable de se fixer sur elles avec une exactitude aussi sèche que sur les plans éclairés, s'y disperse en hésitant et leur attribue naturellement un caractère de profondeur. C’est pour cette raison sans doute que Hering était conduit à parler d’une voluminosité du noir de la nuit. Il est évident que ce noir n’a jamais un caractère absolu, qu’il y flotte toujours quelque clarté, qu'il se condense dans une surface à une petite distance de l'œil et que cette surface est déterminée elle-même par le transparent qu’elle borne. Nous la voyons graduellement se rapprocher de nous à mesure que le crépuscule tombe et que la nuit s’épaissit. Elle participe encore à la nature de la lumière par l’éclairement vague qu'elle reçoit, par les petits météores vacillants qui y sont répandus et qui apparaissent encore lorsque nos paupières fermées opposent un nouveau voile à l'influence exercée sur l'œil par l'atmosphère. Mais une surface noire n’est pas localisée avec précision; soit qu’elle corresponde pendant le jour à l'absorption de la lumière, ou pendant la nuit à la privation de la lumière, elle attire encore le regard qui la fouille instinctivement parce que, au lieu d’être satisfait en rencontrant en elle un objet qui le fixe, elle lui fait prendre conscience d’une impuissance indéterminée qui vient des choses plutôt que de lui-même.

Nous reconnaîtrons très malaisément le relief d'une surface noire, parce que le regard cherche partout uniformément à la dépasser, de telle sorte que ses différents plans, au lieu de se détacher les uns des autres, tendent à se confondre. Le noir ne sert pas seulement à représenter la profondeur par une sorte de convention: il nous sollicite à suivre la lumière quand, au lieu de se réfléchir, elle se dérobe; ainsi il y a en lui une sorte de profondeur indistincte qui montre pourquoi la variété des nuances répartie sur une montagne sombre nous donne une représentation tout à fait imprécise des différences de distance. Le jeu des ombres sur

une cime neigeuse produit parfois par la netteté des contrastes des illusions opposées: mais là aussi la distance peut disparaître, lorsque le regard borné par des surfaces trop précises ne rencontre plus des masses obscures aussi accusées que celles que nous offrent les corps parmi lesquels nous vivons. Nous attribuons habituellement aux vastes étendues sombres une sorte de profondeur uniforme et aux vastes étendues blanches une sorte de planéité indifférenciée.

D'une manière générale, le rôle de la couleur est d'arrêter le regard et par suite de faire naître la surface: le rôle de la lumière et par conséquent du transparent est de le laisser passer. La transparence pure, ce serait la lumière sans la couleur. C’est l'intensité de la lumière qui donne aux couleurs leur éclat. Mais la perception de la profondeur, c’est essentiellement la perception de la lumière, et, bien qu’on ne puisse la saisir que sous les espèces d’une couleur diffuse, ce sont les différences d'ombre et d’éclairement qui nous permettent de reconnaître la distance des corps et leur relief; et la couleur n’y contribuera que dans la mesure où elle sera elle-même influencée par la clarté ou par l'obscurité. C’est pour cela que, dans un dessin, l’attention, qui n’est pas dispersée, perçoit le relief avec plus d'intensité sans doute que dans ‘un tableau coloré, où elle est retenue par les qualités propres des surfaces: c'est pour cela encore que les objets, lorsque la lumière diminue, perdent leur couleur avant de perdre leur volume; et même celui-ci se trouve en quelque sorte accru au crépuscule où les choses les plus familières se portent au-devant de nous avec une apparence fantômatique.

Cependant, comme la couleur et la lumière sont inséparables l’une de l’autre, la lumière nous apparaîtra toujours comme colorée de quelque manière. Et la couleur, à son tour, non seulement sera une décomposition de la lumière, mais sera enveloppée dans la lumière; tandis que la lumière absorbée nous attire, la lumière réfléchie nous oppose la limite des surfaces: mais l’objet coloré est environné d’une zone transparente à travers laquelle le regard, ne rencontrant plus d’obstacle, se porte de toutes parts au delà du plan qui vient de l’arrêter. Alors le volume même de l’objet n’est plus seulement deviné; il est perçu, du moins dans toute la partie visible de son relief; cette atmosphère qui flotte autour de lui et qui baigne ses contours lui donne une place dans l’espace, et les peintres de l'école impressionniste ont essayé de le suggérer, au lieu de représenter seulement les lignes qui cernent les formes.

Mais cette entreprise n'est-elle pas contradictoire et irréali-

sable? Si elle ne l’est pas, c'est que l’atmosphère ne nous fait pas saisir la profondeur, mais seulement une surface où des différences de teinte représentent par association des différences de distance. Ainsi on trouverait là une confirmation nouvelle de l’'empirisme et un rajeunissement de l’argument tiré des illusions de la perspective. Mais on fera valoir contre ces deux ordres de faits une même observation: c'est que si le jeu des lignes ou la figuration de l'atmosphère sur une surface plane nous donne l'illusion de la profondeur, ce n'est pas sans doute que le monde réel soit comparable à une surface, parce qu’autrement nous n'aurions aucun point de repère visible qui nous permit d’interpréter la perspective linéaire ou la perspective aérienne. Au contraire, pour qu'un dessin ou un tableau évoque dans notre esprit une profondeur visible, il faut que celle-ci soit donnée par ailleurs; une image plane ne peut représenter certains caractères d’une image profonde que si elle permet del’évoquer à la manière dont une projection évoque dans l'esprit d’un géomètre expérimenté la figure projetée. Mais la représentation du réel n’est pas elle-même capable d'évoquer une troisième forme de la profondeur visible: elle en fournit le type primitif: et si l’on prétend qu’il se cache derrière elle une profondeur musculaire, cela est vrai sans doute, mais celle-ci a précisément pour caractère de n'être que quand elle est parcourue et de ne devenir une image que pour la vue. De telle sorte que la profondeur doit appartenir primitivement à l’image visuelle pour que la perspective linéaire ou la perspective aérienne puissent suffire à la figurer sur une surface. À quoi on ajoutera cet argument que le dessin et la peinture sont des arts et produisent une illusion du réel, mais non pas une confusion avec le réel, que c’est dans ce jeu de l'esprit, qui ne se laisse tromper qu’en y consentant, que consiste la qualité propre du plaisir qu’ils nous donnent, et qu’en prenant les choses de ce biais, au lieu d'identifier l’univers visible à un tableau, il faudrait dire qu’il y a entre le tableau et le monde que l’on voit à peu près le même rapport qu'entre l'étendue que l’on voit et celle que l’on parcourt.

Berkeley note que pendant longtemps les psychologues se sont contentés de rendre compte de la sensation de profondeur en invoquant certaines propriétés géométriques de la perception visuelle, comme la divergence des rayons qui partent de l’objet ou l’angle des axes optiques. Mais l'œil pour lui ignore ces propriétés, bien qu’elles appartiennent à la théorie physique de la vision. Et il veut que l’on

considère seulement les caractères de l’image et que l'on explique la perception de la distance par les différences de grandeur et de forme que présentent les apparences. Il aurait dû être conduit par son idéalisme à reconnaître l’homogénéité de la profondeur et de la surface; mais il suivait le préjugé commun et pensait que pour percevoir l'objet à distance il fallait qu’il eût une existence en soi hors de la représentation. — C’est par un développement plus rigoureux de la doctrine idéaliste que d’autres penseurs ont considéré l’espace comme étant d’origine exclusivement visuelle, tant parce qu'il leur semblait impossible d'attribuer la perception des trois dimensions à des sens différents, que parce que la vue est le seul qui soit capable de donner un caractère concret à la représentation de l’espace total qui est présente dans notre esprit avant toute expérience. — Les adversaires de la profondeur visuelle craignent d’être obligés d'admettre contradictoirement, comme l’ont fait les Ecossais, que l’on atteint en quelque sorte les choses hors de soi, au point même où elles nous apparaissent dans un espace objectif. Au contraire, c'est parce que la profondeur est une représentation visuelle que la surface elle-même présente les caractères d’une image.

Par conséquent, il était légitime de chercher à rendre compte de la profondeur par les propriétés mêmes qui rendent la surface visible. En d’autres termes, au lieu de la dériver de certains caractères appartenant à la surface même, il fallait lui donner comme à la surface un contenu sensible original, et c'est pour cela que nous avons été amenés à l'identifier avec le transparent et à montrer que le transparent possède toujours une couleur. Mais il était utile de faire sur ce point des expériences destinées à confirmer les conditions dans lesquelles la vue perçoit le volume d’un corps transparent coloré. Or, c’est dans cette direction que paraissent s'orienter aujourd’hui les recherches des psychologues de la vision. ()

Cependant, si on conserve l'identité de nature que l’empirisme suppose entre l'organe de la vue et l'organe du toucher, on sera

() Schumann constate que la théorie psychologique de l’espace n’a pas fait de progrès depuis Hering (1870), Zeïtschrift für Psychol. u. Physiol. der Sinnesorgane, 1 Abt. Bd. 85. Heft 1—4. 1920. p. 224. Mais ses propres travaux et ceux de ses collaborateurs depuis plusieurs années portent principalement sur la représentation de l’espace vide et sur la perception des volumes transparents. Il faut y joindre les articles sur le rôle joué par les horizontales dans l'appréciation de la profondeur, où celle-ci nous apparaît comme un chemin déployé devant nous et qui est parcouru par l'attention.

hors d'état de répondre à l'objection classique dirigée contre tous ceux qui admettent une vision de la distance, c’est que la rétine est elle-même une surface et ne peut percevoir que l'extrémité des. rayons lumineux. Mais, outre que cette doctrine nous rend incapables d'expliquer pourquoi nous ne percevons pas l’image rétinienne, et nous contraint d'avoir recours à une projection incompréhensible d’une surface perçue dans un espace imaginé, à l’intérieur duquel il faudra bien retrouver l'équivalent de la perception visuelle de la distance, elle a l'inconvénient de ne considérer dans l'œil que la rétine. Or, l'œil tout entier n’est pas un organe plat. Le globe et les milieux qui le remplissent ne sont pas seulement des instruments. matériels et inertes destinés à transinettre et à réfracter les rayons. lumineux. Ils ont une sensibilité qui leur est propre. Et, bien qu’on soutienne que les éléments de la rétine sont seuls à jouer un rôle dans la perception visuelle, on ne peut pas admettre pourtant qu'il y ait ainsi dans notre corps des organes physiques, et qui ne participeraient pas à la vie générale qui anime toutes les parties de l'organisme. Sur ce point cependant nous ferons une double observation. D'abord, si les filets nerveux sont seuls capables d’accueillir les excitations et de les transmettre aux centres, ces filets. sont pourtant dépourvus de toute sensibilité originale ; ainsi le système nerveux nous permettra de saisir toutes les affections de notre corps, par exemple l’état du système musculaire, mais non pas son état propre. De la même manière il faudra nécessairement admettre que, dans la mesure où les milieux de l'œil appartiennent à la vie plutôt qu’à la matière inerte, ils sont environnés d'éléments nerveux et ils ont avec ceux-ci une solidarité qui permet de comprendre comment les modifications qu'ils subissent peuvent devenir des affections qui ne laissent pas les centres indifférents. En second lieu, l’action exercée par la lumière sur la rétine ne diffère pas sensiblement de l’action exercée sur d’autres nerfs par d’autres agents physiques; sans doute il se dessine sur la rétine une image visible pour un spectateur extérieur à elle et qui la regarde; mais nous ne la connaissons pas. La fonction de la rétine est de transmettre une affection, mais elle est impropre à nous donner une représentation. De telle sorte que sur ce point elle ne jouit d'aucun privilège par rapport à l’organe entier de la vision, sinon de renseigner le centre sur son état.

Aïnsi, nous voyons que, si l'œil n’est pas un organe plat, et si tous les éléments qui le forment jouent un rôle dans la perception

de l’espace visible, c'est qu’on peut considérer qu’il y a en lui à la fois un instrument et un symbole de l'univers représenté. De fait, les empiristes considèrent cet univers comme une surface, parce qu'ils ne veulent voir dans l'œil qu’une rétine. Mais il est évident que le processus de la sensation visuelle commence aux limites du corps, et précisément au point où le rayon lumineux franchit la cornée. Ainsi on peut considérer les milieux de l'œil comme les répondants physiologiques de la transparence atmosphérique qui sépare de notre corps la surface visible et la met hors de notre atteinte. Dès que le regard se trouve arrêté, cette surface se forme et son reflet se peint sur la rétine. C’est donc pour cette raison qu'il y a une perception de la distance sans laquelle il n’y aurait pas de surface visible, et pourtant nous ne connaissons pas plus le parcours de la lumière dans les milieux transparents que l’image rétinienne. Cette image n’exprime en quelque sorte que l'épanouissement de toutes les influences qui se sont exercées sur les différentes parties de l'organe visuel (). Elle n’a pour le sujet qu’une valeur affective; la perception visuelle fait correspondre à cette affection un espace qui est imaginé et dont tous les points reçoivent par elle une qualité concrète.

L'univers visible apparaît comme un œil agrandi: les objets sont représentés sur la toile de fond comme leurs images le sont sur la rétine; mais si on les perçoit à une certaine distance de l'œil, c'est parce qu'ils n'impressionnent la rétine qu'après avoir traversé les milieux réfringents. Il est légitime de supposer que partout le regard se fixe naturellement à la même distance et c’est pour cela que l’horizon est circulaire. Mais on a le tort de ne tenir compte dans l'explication de la vision que de l’image qui se forme sur ia rétine. Il y a quelque chose d’analogue entre ce qui se produit dans l'œil et ce qui se produit dans l’espace atmosphérique où la vision tend à chaque instant à se fixer, mais dépasse pourtant incessamment le point qu’elle vient d’atteindre, bien que son élan diminue peu à peu. Aïnsi il se forme toute une série d'images sur le trajet du rayon lumineux, sur la cornée d’abord, sur la face antérieure et sur la face postérieure du cristallin ©), — celle-ci est la première qui parait renversée, —- et sans doute dans les différentes coupes

() C'est de la même manière que le regard s'arrête sur la surface visible et s’y répand.

(*) Ces différentes images sont connues sous le nom d'images de Purkinje.

que l’on pourrait faire à l'intérieur de l'humeur aqueuse et du corps vitré. On peut conjecturer que la représentation de la distance ne se forme que lorsque le rayon lumineux a traversé les différents milieux transparents pour atteindre la rétine.

Mais la différence de distance entre les corps opaques qui arrêtent le regard devrait nous conduire à admettre que les images des objets s’échelonnent à des profondeurs différentes dans le corps vitré. C'est ainsi que chez les myopes l’image des objets éloignés se forme en avant de la rétine. Cependant il faut la conduire sur la rétine pour que la vision soit nette: autrement il subsisterait derrière cette image elle-même une région transparente dans laquelle le rayon lumineux continuerait à cheminer. Puisque nous percevons les distances relatives des objets, bien que le corps demeure immobile et que le globe de l’œil ne change pas de volume, il faut que les différences de distance correspondent à un changement de réfringence des milieux. Tel est le fondement de l’accommodation. C’est un phénomène subtil, qui est inséparable de l’attention. Si nous fixons un objet déterminé, les rayons partant d’un point plus éloigné se rencontrent à l'intérieur de l’œil, tandis que les rayons partant d’un point plus rapproché se rencontrent au delà de la rétine ©). Il n’entre pas dans le plan de ce travail d'étudier les mécanismes par lesquels l’œil évalue la distance: il nous suffit d’avoir montré que la distance est perçue immédiatement comme la surface. Mais l’accommodation présentait pour nous un intérêt privilégié, d’abord parce qu’elle appartient à l’organe de la vision au lieu d’être un moyen d’appréciation auxiliaire et indirect, ensuite parce qu’elle modifie le chemin des rayons dans les milieux transparents, de telle sorte qu’elle parait une confirmation physiologique de notre thèse, enfin parce que les changements d’accommodation exigent une certaine durée, de telle sorte qu’elle nous conduit au problème psychologique fondamental que soulève la théorie de la profondeur, qui est de déterminer le rapport entre notre connaissance de l’espace et l’idée de temps.

Toutefois, l’'accommodation ne nous permet d'évaluer les différences de distance que pour des objets très rapprochés de l'œil. On peut penser qu’au delà de cette limite on ne perçoit plus la distance que par des signes qui demandent à leur tour pour être interprétés

(*) Cette double propriété a été démontrée très habilement par l'expérience de Scheiner. Cf. Bourdon, La perception visuelle de l'espace,

un certain intervalle de temps et même un certain effort. Mais ils ne pourraient pas l'être s’il n'existait pas par ailleurs une profondeur visible, si ces signes n’en formaient pas l'extrême épanouissement et si ce n’était pas la transparence encore qui venait donner aux objets éloignés leur modelé lumineux. — Les bornes de l’accommodation nous permettront de mesurer l'ampleur que présente l’image visible du monde telle qu’elle nous est donnée. Helmholtz pensait que lorsque l’œil est accommodé pour une distance infinie, image d’un objet éloigné d'environ douze mètres apparaît encore avec une parfaite netteté. Mais M. Bourdon fait reculer cette limite jusqu’à quatre mètres. Quelle que soit la valeur de ces nombres, la possibilité même de les évaluer semble prouver l'existence, au delà d’un court intervalle transparent, à l’intérieur duquel nous percevons directement des différences de relief, d’une toile de fond sur laquelle se peignent toutes les images des choses. Or, n'est-ce pas ainsi en effet que le monde visible nous apparaît? Ni le ciel, ni l'horizon ne nous semblent hors de notre portée; pour les atteindre la vue prolonge insensiblement les plans de son expérience immédiate et familière : et les objets voisins de nous se détachent sur eux sans nous laisser deviner la présence d’un abime qui les en sépare.

On a tort de diminuer le rôle de l’accommodation dans la perception de la distance. Mais ce rôle ne provient pas de sensations originales qui accompagneraient soit les modifications de courbure du cristallin, soit l’action du muscle ciliaire. Ces sensations sont tellement légères qu'on a pu douter qu'elles soient perçues. Même si elles le sont, elles accompagnent la perception de la profondeur, mais ne peuvent pas être confondues avec elle. Si lon veut chercher de celle-ci, non pas sans doute une explication, mais un symbole physiologique, 1l ne faut considérer dans l'œil que les changements de parcours imposés au rayon lumineux dans les milieux transparents pour que l’image se forme sur la rétine. Aussi ne perçoit-on proprement la profondeur que dans la partie du champ visuel dont la perception correspond à des différences d’accommodation; au delà il se produit un calcul et un travail d’interprétation fondés, comme nous l'avons montré, sur des signes qui ne sont pas sans rapport avec les caractères de la profondeur ellemême, mais dont l'étude détaillée dépasse les limites de notre travail.

La perception du relief est confondue en général avec la per-

ception de la distance; et en effet elle la suppose; mais elle est d'une autre nature: elle modèle la surface. La profondeur correspond à l'intervalle qui sépare d'un objet le spectateur qui l’observe; le relief d'un objet correspond à l’écartement relatif, dans le sens de la profondeur, des différentes parties de la surface. Or, on prétend en général depuis Helmholtz que le relief est perçu par le moyen de la parallaxe binoculaire : les images qu’un même objet forme sur les deux rétines diffèrent l’une de l’autre d’une manière plus ou moins sensible. Ces deux images tendent à se fusionner. Mais leur fusion n'est jamais parfaite. Et on pense que l'apparence du relief est provoquée, soit par la frange d’indétermination qui se produit quand on les superpose, — dans ce cas nous avons montré que le regard, au lieu de se fixer immédiatement sur la surface, hésite et tend à la dépasser, — soit par l'effort que nous faisons pour obtenir que les deux images se recouvrent. Alors le relief serait en effet le mouvement de la surface contemplée. Dans les deux cas il faudrait pour le percevoir une tension du regard et un certain intervalle de temps. En fait, ce travail de reconstitution du relief est peut-être nécessaire à l'interprétation des vues stéréoscopiques; mais cette interprétation ne va pas sans une grande fatigue que l’on ne constate pas dans la vision naturelle des objets; de plus, elle ne s'exerce avec sûreté qu'au terme d’une habitude prolongée. Certains sujets paraissent en être décisivement incapables. Il est vraisemblable d'admettre que la superposition des deux images dans la perception birétinienne produit une sorte de vision de biais, un gauchissement qui oblige le regard à parcourir successivement les différents plans de l’objet dans l’ordre de leur profondeur réelle (?. Mais si, comme on a essayé de le faire voir, les deux yeux ont pour fonction de nous permettre d’embrasser la largeur visible, en peut admettre que la collaboration de ces deux organes doit jouer dans la formation d’une image vraie un rôle analogue à celui des deux bras qui, en se refermant sur l’objet, marquent que nous en avons pris possession.

Cependant, on ne peut nier l’existence d’une perception monoculaire du relief (). Et dès lors la superposition des deux images se

(*) Cf. Sur la signification de la correspondance birétinienne les deux articles publiés par M. Enjalran dans la Revue philosophique, mai 1917 et mars-avril 1918.

(?) Il existe même un stéréoscope monoculaire, le « verant ».

bornerait à accroître son intensité en vertu de la solidarité de tous les caractères de la vision. On pourrait montrer de la même manière que, quand on regarde les objets avec un seul œil, leur forme a peut-être moins de netteté et leur couleur moins d'éclat. — Mais l’image rétinienne considérée isolément n’est pas une image plane : c’est une image concave. Par là on peut expliquer pourquoi le regard, quand il ne rencontre pas d’obstacle devant lui, est borné, non pas, comme on peut le supposer dans une étude abstraite du monde visible, par un plan vertical, mais par la voûte du ciel et ia courbure de l'horizon. Ainsi le relief des corps se détache sur une surface sphérique correspondant au champ même de la vision. Quant à leur projection sur la rétine elle est nécessairement déformée: toutes les droites réelles y sont figurées par des fragments d'hyperboles. Il arrive inversement que, si on projette des images planes obtenues par la photographie sur des écrans hyperboliques (), le relief apparaît avec la plus grande netteté. Ici encore la torsion de l’image rétinienne nous conduit sans doute à parcourir les éléments de l’image réelle dans l’ordre où sont disposés les différents plans de l’objet, c’est-à-dire de l’avant à l'arrière. — Or, c'est là un caractère nouveau dont la théorie physiologique de la vision doit tenir compte, mais il ne suffit pas plus que la perception binoculaire à donner une explication décisive de l'impression de relief. Il n’v a de relief que dans la vision complète et chaque progrès de l’analyse, en retrouvant une des Conditions concrètes de son mécanisme, semble apporter la solution privilégiée de ce problème particulier.

Si on étudie la manière dont se produit la perception des soldes opaques, on retrouve la même association entre la profondeur et l’ordre du temps. Une même figure apparaît comme plate quand ses éléments sont saisis simultanément et comme en relief quand l’un d'eux est perçu d’une manière plus vive et que les autres semblent avoir une intensité moindre (©). L'’attention est attirée et retenue par le premier; elle ne se répand sur les autres que peu à peu et leur attribue alors un certain éloignement. C’est pour cela qu'une même figure peut encore recevoir une double interprétation selon qu’on s’attachera d'abord à considérer l’une ou l’autre de ses parties : tout le monde sait qu'il se produit ainsi une per-

(9) On appelle ces écrans des écrans glyphographes.

(?) Ernst von Aster, Beiträge sur Psychologie der Raumwahrnehmung,

dans les Psychologische Studien de Schumann, I Abt. Heft 3- 1909. pp. 56—08.

mutation entre la face antérieure et la face postérieure d’un cube dont toutes les arêtes sont représentées, ce qui donne au dessin un caractère d'ambiguité. Pour l'éviter, on accuse les traits qui doivent retenir d'abord le regard et ainsi on fixe l’ordre selon lequel les éléments doivent être parcourus (). 11 semble donc que la perception du relief introduit de nouveau dans l’espace représenté un facteur de durée. Dans l’espace musculaire, la droite et la gauche, le haut et le bas étaient encore l'objet d’une perception dynamique simultanée; mais la longueur impliquait la marche progressive, c’està-dire une succession de pas. On retrouve ici un caractère parallèle de l'attention, s’il est vrai qu'elle ne reconnait le relief que parce qu’elle suit les contours de l’objet en allant de l’avant à l'arrière. — De là ces deux conséquences, d’abord que les lignes par lesquelles on apprécie la distance et le relief sont des horizontales, et il ne peut pas en être autrement si la caractéristique de l'effort de locomotion était aussi d'engager notre corps dans tous les chemins qui s'ouvrent devant lui entre sa position actuelle et l'horizon, ensuite que la réversibilité de l’espace visuel, dans l’ordre de la profondeur, n'a pas la même perfection que la réversibilité de la hauteur et surtout de la largeur; car, bien que le relief des corps subsiste quand on fixe d’abord l'attention sur leur face postérieure, il se produit alors une déformation et même une inversion de l’image qui rappelle le sens naturel de notre marche et qui prouve qu’il v a entre l’espace réel et sa représentation une correspondance rigoureuse.

Il semble donc que l’on observe encore dans la perception du relief les traces d’une activité de l’esprit analogue à leffort musculaire dépensé par le corps quand il se meut. Bien que ce soit une influence exercée par le dehors qui détermine les différentes parties de l’espace imaginé, la profondeur, sans laquelle un tel espace n’apparaîtrait pas, restitue pourtant aux différents objets de la vue, en les séparants de notre corps, un caractère d'indépendance et de réalité. Maïs, dès lors, ne faut-il pas pour les connaître que nous nous portions en quelque sorte au devant d'eux? Et pour l'image visuelle de l’espace, comme pour l'espace musculaire, n'est-ce pas dans la mesure où la perception s'identifie avec notre

(4) Ainsi le mot relief désigne dans le langage courant à la fois la partie saillante d’un objet et l'apparence plus vive qu’il reçoit de son contraste avec les objets voisins.

activité qu’elle acquiert une objectivité? Si la profondeur des choses est le fondement de leur réalité, on comprendra facilement qu'on ne puisse pas se la représenter sans un acte particulier de l’attention. On définit le plus souvent la perception comme une synthèse; mais cette synthèse n'est décisive que lorsque, unissant à la surface la distance, elle détache chaque objet de tous les objets voisins et lui donne une autonomie dans un espace à trois dimensions. À mesure que mon activité diminue, la distance diminue aussi et le relief s’efface; l’image, au lieu d’apparaître avec netteté, finit par m'échapper comme dans un rêve. On a remarqué qu'il fallait un certain temps avant que l'image visuelle, d’abord plate, prit un caractère de. relief. Bien plus, il semble qu’elle ne le prendrait pas, si elle demeurait constante: lorsque le relief s’accuse, nous avons l'illusion que l’image bouge, qu’elle s'éloigne de l’æil, ou du moins que ses différents plans se séparent. (

Il existe un phénomène qui réunit en lui toutes les difficultés du problème de la vision et qui, si nous réussissions à l'expliquer, offrirait à la fois le résumé et la contre-épreuve de toute l'analyse précédente. C’est la perception par la vue d’un solide transparent à arêtes opaques. Imaginons un vase de forme géométrique comme un cube de verre rempli d’eau ou d’un liquide légèrement coloré et dont les arêtes seraient recouvertes par des filets de métal. Il est certain que le regard hésite avant de l’embrasser. (Car il se trouve sollicité en deux sens différents, d’abord par la transparence qui l'invite à poursuivre son mouvement jusqu'à ce qu'il rencontre un obstacle qui l’arrête, ensuite par l’ensemble des lignes opaques auxquelles il se heurte d'emblée sans pouvoir les dépasser. Or, si notre théorie est juste, les filets opaques doivent se peindre sur la rétine et la perception de la transparence est exprimée adéquatement par le passage des rayons lumineux dans les milieux réfringents. En admettant que l'œil soit une image du monde visible, on se heurte à l'impossibilité de faire la synthèse du transparent et des lignes qui le bornent, car la transparence a son équivalent dans les milieux, tandis que l'image visuelle qui est la projection des lignes opaques ne peut enfermer aucun volume.

Il suffit de réaliser cette expérience pour que la théorie toute

(*) Cf. l’article de von Karpinska dans les Psychologische Studien de

Schumann. 1 Abt. Heft 4. 1918. pp. 1—8S8. Réimpression de Zeitschrift, Bd/57/"T010

entière de la profondeur s'éclaire. Car l’hésitation même éprouvée par le regard atteste que cette perception ne peut pas avoir un caractère de simultanéité. Nous percevons d’abord les arêtes qui sont au premier plan et nous les projetons sur la rétine par une accomodation déterminée. Puis notre regard passe naturellement au-delà et l'œil s’accommcode pour percevoir les arêtes du plan postérieur. Les arêtes horizontales qui se peignent sur la rétine, mais qui mesurent l'écart entre les deux plans et dont les extrémités ne sont pas perçues à la fois avec la même clarté, doivent être parcourues au lieu d’être embrassées; le temps très court que nous mettons à les parcourir mesure la durée du changement d’accommodation. La perception du volume transparent correspond à la distance qui sépare la rétine du point situé devant elle où se rencontrent les rayons partant des arêtes postérieures, lorsque l'attention se fixe sur les arêtes antérieures et que la courbure particulière du cristallin permet à celles-ci de projeter sur la rétine une image claire. Dans le langage de la durée, les images des deux faces ne pouvant pas être claires en même temps, la perception de l'intervalle correspond au temps qui sépare les deux moments où chacune d’elles a acquis son maximum de clarté. On observe la même oscillation de l'attention quand on regarde un paysage à travers une fenêtre dont les barreaux doivent appartenir théoriquement à la même toile de fond que l'horizon. Cependant, on allègue contre le rôle du temps dans la perception du relief que le stéréoscope donne la vision de la profondeur même quand il reçoit un éclairage instantané par une étincelle. Mais l'argument paraîtra peu convaincant s'il est vrai que certaines personnes ne parviennent pas à la vision stéréoscopique, même au prix des efforts les plus pénibles. Ainsi on considérera la perception instantanée du relief comme l'effet d’une habitude très sûre. — Si le relief se confondait absolument avec la distance, la théorie que nous venons d'exposer romprait l’'homogénéité de l’espace représenté: celui-ci n'aurait pas trois dimensions; il serait formé par une association de la surface et du temps. Mais nous avons essayé de montrer que l’image de l’espace apparaît précisément quand la distance cesse d’être parcourue. [Il faut donc que toutes ses parties soient données à la fois, autrement la vue n’embrasserait que la surface: et si cette surface pourtant n’était pas perçue à distance, la vue ne pourrait pas la saisir. Par suite, ou bien l’espace ne peut pas être défini comme une simultanéité de points juxtaposés, ou bien la distance sans laquelle il ne serait pas appelé à l'existence

est elle-même une multiplicité simultanée et non une série successive. — Mais on s'aperçoit vite que le relief, précisément parce qu'il suppose une différence relative de distance entre les parties d'un objet, ne peut pas donner lieu à une perception immédiate comme la distance elle-même: il comporte nécessairement une évaluation de plusieurs distances et par suite une comparaison entre elles qui ne peut être faite que dans le temps. Il existe sans doute une vision primitive de la profondeur; elle correspond à l'intervalle transparent que traverse le. regard avant de se fixer sur la surface opaque peu éloignée de l’œil au delà de laquelle il ne peut plus se produire de différences dans l’accommodation (); elle correspond aussi à l'épaisseur des milieux réfringents que franchit le rayon lumineux avant d'atteindre la rétine. Quand on veut, à l'intérieur de ce champ limité, mesurer des différences de profondeur comme dans la perception du relief, on est obligé de distinguer pour les comparer deux états successifs de la représentation en rapport avec deux états successifs de l'organe. Au delà de ce champ, c’est-à-dire quand l’accommodation a lieu pour un éloignement infini, nous ne reconnaissons plus la distance que par des signes: mais ces signes portent encore en eux les caractères de la profondeur visible; ils consistent dans l'ombre et dans la clarté, dans le jeu des couleurs selon la lumière où elles baignent, dans la manière dont les surfaces opaques se découpent à la limite vibrante du transparent.

Il convient d'ajouter que si la mesure de la profondeur nous permet de retrouver les propriétés de la longueur parcourue dans l’espace musculaire, le temps est si bien une condition de toutes les mesures que, pour apprécier la longueur et la largeur de la surface, nous cessons aussi de les embrasser dans le simultané pour suivre du regard la chaine de leurs éléments.

Bien qu'on ne perçoive pas ce qui se passe dans l'œil et qu'un très grand nombre d'erreurs dans la théorie de la vision proviennent de cette fausse croyance, il est légitime de considérer l'œil comme une sorte de raccourci de l'univers coloré. Cela n'est vrai que pour celui qui regarde du dehors ce qui se passe dans l'œil d'un autre. Celui qui contemple le monde environnant ne voit pas les modifications physiologiques qui se produisent dans ses organes: ce sont pour lui des affections. La représentation du monde consistera dans

(?) La profondeur réellement perçue ne dépasse donc pas la sphère de notre action la plus immédiate.

une liaison entre ces affections et un schéma de tous les parcours possibles présents à la fois dans mon esprit et qui demandent à recevoir une détermination concrète.

Quand on regarde l'œil, 1l ne peut apparaître que comme une image faisant partie elle-même du monde représenté. Seulement cette image est un petit monde dans lequel on peut distinguer la rétine qui correspond à l'horizon et les milieux transparents qui correspondent à l'atmosphère. On a noté en général avec étonnement le renversement de l’image rétinienne par rapport à l’objet Mais en ce qui concerne la profondeur, il y a un autre renversement qui est plus délicat à saisir, car si les objets devaient être figurés dans l'œil avec leur profondeur réelle, si contradictoirement les différentes parties du corps vitré étaient capables de laisser passer les rayons lumineux et de les arrêter, c’est-à-dire s’il se trouvait à la fois transparent et opaque, alors la surface antérieure de l’objet se peindrait sur la rétine et la surface postérieure se peindrait en avant. En fait, les images se trouveraient placées dans l’œil comme les objets sont placés dans l’espace, bien qu'il continuât à nous paraître étrange qu'en deçà des limites du corps la face postérieure des objets devint la face antérieure des images. — Quand l'œil est accommodé pour une distance infinie, l'horizon forme une image distincte sur la rétine. Par contre les rayons lumineux qui viennent d'objets plus proches se rencontrent en un point qui est situé derrière elle. L’intervalle qui sépare ce point de la rétine ne peut être l’objet d'aucune sensation visuelle. Mais, lorsque l'œil est accommodé pour ce nouvel objet et que l’image de celui-ci est devenue nette, les rayons qui proviennent de l'horizon se croisent en avant de la rétine. La distance qui sépare cet objet de l'horizon correspond dans le corps vitré à l'intervalle qui existe entre son image et le point de rencontre des rayons émanés de l'infini pour une même courbure du cristallin. On voit donc que l'échelonnement des profondeurs dans les milieux réfringents paraît inverse de leur échelonnement dans le monde réel. Et quand les objets les plus rapprochés de l'œil sont perçus avec clarté, ils exigent du cristallin un accroissement maximum de sa courbure; par contre, les rayons qui viennent de l’horizon se croisent en un point très voisin de cet organe: de sorte que l’ampleur du champ optique est mesurée par toute l'épaisseur du corps vitré.

Il convient de remarquer une fois de plus que toutes ces concordances ne peuvent pas avoir pour objet de confondre le

contenu de la représentation visuelle avec ce qui se passe dans le globe oculaire. Quand on regarde dans un œil ouvert, il se produit un phénomène analogue à celui qui se produit quand on regarde le monde extérieur: on ne voit que l'image de la surface anterieure des corps. Mais il est intéressant d'observer qu'il y a de la place en avant de la rétine, et qu’elle est utilisée lorsque l'attention change d'objet et que le cristallin accroît sa courbure pour une évaluation rétrograde des profondeurs qui fait songer au renversement des images sur la rétine et qui dépend sans doute des mêmes lois. Il est évident que l'œil qui voit et le spectateur qui l’observe sont affrontés l’un à l’autre et l’on peut peut-être comprendre pourquoi les mêmes phénomènes devraient avoir pour chacun d'eux une orientation opposée. Mais en fait ils ne perçoivent pas les mêmes phénomènes; là où le spectateur a affaire à des images, l'agent de la vision n’a affaire qu'à des affections qu'il lie ensuite aux différentes parties de l’espace imaginaire.

Pendant longtemps les psychologues ont pensé qu'une perception directe de la profondeur était impossible. Berkeley croyait qu'il y a une hétérogénéité absolue entre les données visuelles et les données tactiles, mais que l’association des idées crée entre elles une liaison qui finit par paraître primitive; c'est aussi par l’intermédiaire des sensations tactiles qu'Helmholtz expliquait le relief apparent des images visuelles. Wundt, qui attache plus d'importance aux sensations produites par les mouvements des muscles de l'œil qu'aux sensations tactiles, considère encore la surface plate comme l’objet privilégié de la vue. Toute différente par contre est la doctrine de Hering: celui-ci semble bien s'être aperçu que l’espace forme une unité et que la notion même d’une surface visible ne peut pas être posée indépendamment d'une profondeur visible: et il admet l'existence de certaines « directions du regard» aptes à le faire pénétrer dans l'épaisseur même de l'espace. Les travaux allemands contemporains, ceux en particulier de l'école de Schumann, se rattachent à la doctrine de Hering. On observe dans ces travaux la prépondérance de l'analyse psychologique sur l'interprétation physiologique, la recherche des lignes fondamentales, — horizontales ou obliques, — selon lesquelles on perçoit la profondeur, une insistance particulière sur le rôle joué par le temps, c'est-à-dire par l’ordre selon lequel le regard parcourt les

(1) Sehrichtungen.

différents éléments d’un objet dans l'évaluation de son relief, une préférence accordée, parmi les ressorts qu'on emploie dans l'explication, à l’activité de l'attention sur l'activité musculaire et aux déplacements de l’image sur les déplacements de la main ou de l'œil. Enfin, s'il est vrai que les directions selon lesquelles la perception s'exerce et le temps pendant lequel elle s'exerce appartiennent plutôt à un espace que l’on parcourt ou que l’on mesure qu'à un espace que l’on embrasse, on se demande s'il n'y aurait pas une sensation originale par laquelle la substance même de l'espace visuel nous serait révélée et que l’on appelle tour à tour la sensation de l’espace vide, où aérien, ou transparent.

Nous pensons avoir contribué à montrer dans quelles conditions concrètes cette sensation se produit; elle apparaît elle-même comme une étape nécessaire dans l’enchainement dialectique des notions destinées à rendre compte de la formation d’un espace représenté. C'est parce qu'on se souvient de l'effort locomoteur qui engendre la longueur dans l’espace musculaire que l’on a une tendance à confondre la profondeur visible avec le mouvement du regard quand il la mesure: mais on ne mesure pas autrement la largeur ni la hauteur. Le temps même qui est nécessaire pour un changement d’accommodation nous permet d'apprécier l'intervalle qui sépare deux objets; mais il faut que nous embrassions cet intervalle dans le simultané comme la surface, faute de quoi, puisqu'ils appartiennent au même monde, ni l’un ni l’autre ne serait représenté. Alnsi le temps intervient dans la perception de la profondeur chaque fois que nous allons au delà des données immédiates de la vue, soit pour évaluer la grandeur d’une distance déterminée, soit pour interpréter la direction des lignes qui limitent les objets quand un milieu transparent nous fait défaut. Par conséquent, il intervient principalement dans l'interprétation des images plates dessinées en perspective ou des vues stéréoscopiques; car c'est par une complaisance de l’attention ou par un effort un peu pénible de la volonté que nous découvrons leur profondeur ou ieur relief. Au contraire, la distance nous apparaît immédiatement soit dans le miroir, soit pendant le rêve: n1 l’un ni l’autre ne nous donne des images plates, bien que dans le rêve les profondeurs semblent flottantes, parce que nous n'avons aucune ressource auxiliaire pour les mesurer. En fait, la profondeur et la surface, telles que la vue les saisit, appartiennent au monde de la représentation, et il n’est pas étonnant que les perceptions visuelles produisent des images secondaires qui ont les

mêmes caractères qu’elles et dans certains cas ne peuvent pas en être distinguées. |

Au terme de cette analyse et bien que la profondeur ait ellemême un caractère simultané comme les autres dimensions de l'espace représenté, nous devons rappeler que cet espace tout entier a son origine dans un espace dynamique, c'est-à-dire dans des efforts et dans des parcours. Si le monde visuel est une image et non une réalité, c'est parce que, pour le contempler, il faut cesser d'agir. Alors il se produit une synthèse entre l'idée de tous les parcours possibles et les influences exercées sur notre sensibilité par les objets qui nous entourent. La mémoire qui porte en nous tout notre passé transforme nécessairement les actions successives en images simultanées; cette simultanéité est spatiale parce qu'un parcours effectué et dont tous les termes sont représentés à la fois est une ligne. À cet égard il n'y a pas de différence entre le souvenir d’un mouvement que l’on vient d'accomplir et la représentation d’un mouvement que l’on va faire: on ne peut les imaginer que déroulés. Il est vrai qu'il faut joindre à ces images certaines affections, c’est-à-dire des actions qui commencent: la même action nous apparaitra comme familière ou comme nouvelle selon que ce mouvement a été, ou doit être. Mais son image ne s'en trouve pas modifiée; elle n’est pas encore perçue, bien que désormais elle puisse l'être. Nous avons déjà à notre disposition le schéma de tout l'univers visible; il suffira pour le réaliser d'une influence subtile exercée sur notre sensibilité par des objets éloignés.

S'il en est ainsi, il n'y a que des images visuelles. Elles viennent recouvrir une représentation primitive de l'espace qui est déjà la forme de toute visibilité et à qui il ne manque pour devenir un objet de la vision qu’une étincelle qui l'éclaire. Cette étincelle n’a pas été donnée à l’aveugle: il vit en dehors du monde des couleurs, mais non pas en dehors du monde de l’espace. Il imagine un espace qu'il ne voit pas, mais qui au sens le plus rigoureux des termes est déjà l'espace visible. De là l'impossibilité pour le voyant de concevoir le monde de l’aveugle: car il ne peut pas se représenter l'espace sans le peupler et il lui apparaît toujours comme coloré. Aussi l'absence d'une affection du corps qui, dans la perception visuelle, est à peine sensible ne suffit pas à créer entre celle-ci et son image une hétérogénéité profonde: nous donnons le nom d'image à la perception elle-même; bien plus, si une image, c'est d'abord la représentation d'un objet éloigné et que l'œil contemple,

on comprendra pourquoi ce terme convient aussi au souvenir que cette représentation nous laisse, et pourquoi au contraire les souvenirs des autres sens ne méritent le nom d'image que dans la mesure où ils constituent la forme de l’espace visible avant que la lumière la détermine et l’appelle à l'existence concrète. Il suit cette double conséquence: d’abord que le sens de la vue sera par excellence le sens des illusions, puisque la perception et le souvenir ont une communauté de nature et une même irréalité, ensuite que les autres sensations peuvent reparaître comme de nouvelles affections, mais ne sont représentées que comme des images visibles. Cependant peut-on concevoir une image visible et qui n'est pas vue, et même une image qui ne l’a point été, mais qui seulement pourra l'être? On comprendra peut-être cette possibilité si on se rend compte que, lorsque nous entendons un bruit à distance, nous avons immédiatement la notion d’un intervalle local dont toutes les parties sont simultanées, que nous n'avons pas besoin de réaliser sous une forme sensible, mais qui, assurément, ne le sera que par la vision et jamais par l’audition. Loin de dire que l’aveugle-né ne vit pas dans l’espace, il faut dire au contraire qu’il vit dans un espace dépouillé et. nu qui est à peu près analogue à ce que Kant appelait l'intuition de l’espace: cet espace n’est pas sans doute un espace sans couleur, c’est peut-être un espace noir: en tout cas la diversité des lieux s’y trouve représentée dans le simultané, bien qu'à cette diversité ne corresponde pas une bigarrure sensible. Pour priver l’aveugle de la connaissance de l’espace, il faudrait le priver non pas seulement de la vue, mais de la mémoire et de l'imagination. Quand l’aveugle est opéré, les couleurs viennent recouvrir cette forme un peu monotone: elles lui donnent de la richesse et de l'éclat; elles ne la créent pas. On a eu tort de dire que la couleur s'associe alors à l'étendue tactile: il y avait dans l'esprit de l’aveugle un espace simultané et visible qui attendait de recevoir la couleur pour être vu.

C’est donc la profondeur qui nous permet d’apercevoir l’image de l’espace et par conséquent l’image du monde. Sans la profondeur nous ne connaîtrions que nos actions au moment où nous les accomplissons: nous n’aurions pas devant les yeux un spectacle. Et c’est pour cela que l’éloignement des objets dans l’espace joue pour nous à peu près le même rôle que leur éloignement dans le passé. Seulement le passé est accompli, il est irréformable; au lieu que les objets que nous voyons sollicitent notre action future: c’est pour cela qu’il y a en eux un caractère de mobilité et qu’ils changent

incessamment d'aspect selon la position que nous occupons vis-à-vis d'eux. En ce sens la vision est une réalisation concrète du possible.

Après avoir uni le passé au nécessaire et l'avenir au possible, nous sommes conduits encore par notre théorie à rejoindre dans l'univers représenté ces deux couples l’un à l’autre. Car non seulement le passé, c’est-à-dire les mouvements que nous avons accomplis, forme la trame de l’espace imaginaire, mais encore chacune de nos actions possibles correspond à une image visuelle dans la mesure où un objet éloigné exerce une influence actuelle sur notre sensibilité, de telle sorte qu'à l’intérieur du présent un passé qui a perdu tout caractère affectif et qui est devenu une pure possibilité se laisse recouvrir par un avenir qui, en vertu de la liaison nécessaire de toutes les parties de l’univers, intéresse déjà notre activité et lui propose des fins.

Dans le monde physique la vitesse de la lumière nous oblige à contracter dans des qualités simultanées, et dont la simultanéité actuelle de tout le passé forme le support psychologique, les vibrations successives par lesquelles s'exprime hors de nous l’activité des éléments: l'impression de simultanéité se produit parce que le rythme de notre vie est incomparablement plus lent. — Toute simultanéité réelle est de nature spirituelle: elle est le symbole de l'identité de la pensée. Nous n’entrons en contact avec les différentes parties du monde que dans la durée; mais nous savons que le monde déborde de toutes parts notre action. Cependant, à mesure que notre connaissance s'étend, et dès qu’elle dépasse notre action immédiate, elle perd son caractère de réalité: nous n'atteignons plus que des images. C’est la vue qui nous donne l’image des choses: aucun sens n’a une sphère d'action aussi étendue. La profondeur à laquelle elle perçoit les images les soustrait à nos prises et leur donne une indépendance apparente: par elle l'affection est séparée de la représentation et l'intelligence affranchie de la sensibilité. La vue, qui superpose un passé d'où émerge notre vie à l'avenir où elle s'engage et l'indétermination de notre activité à la nécessité des lois naturelles, offre l'univers tout entier aux regards d'un être borné sous la forme d'une image présente où se dessine le visage mobile de l'éternité.

Vu, le 25 juin 1921 Le Doyen de la Faculté des Lettres Vu et permis d'imprimer de l'Université de Paris Ze Recteur de l'Académie de Paris

Ferd. Brunot. Appel.

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