‹ La perle cachée [microforme]Chapitre 23 sur 29 · Scene III. L’Aventin · texte numérisé non relu

Scene III. L’Aventin

GANN10, assis sur le banc de marbre, mange un potage dans un bol. Entre Bisurus emmitoufflé, son chapeau rabattu sur les yeux, avec une barbe. Parle d’une voix contrefaite.

Br. Bonsoir, Gannio ; encore à ton poste, dévorant toutes les bonnes choses que tu peux tirer de la maison d’Euphémien.

Gran. Je vous prie, qui êtes-vous, vous qui prenez tant de liberté avec mon nom ?

Bis. Mais, ne sais-tu pas, vieux pénard, qui je suis ?

le

Gran. Vieux pénard, vraiment ! je ne sais pas qui vous êtes, mais je puis vous dire ce que vous êtes.

Brs. Comment le sais-tu, je t’en prie ?

GaN. Par cela même que vous ne me laissez pas connaître qui vous êtes.

Br8. Aussi rusé que jamais! Eh bien! que suis-je ?

Gran. Mais vous êtes un imposteur.

B18. Comment cela ?

G'aN. Un homme qui ne veut pas que les autres sachent qui il est, veut leur en imposer ; et c’est ainsi que vous faites. |

Bts. Ce n’est que de toi peut-être que je ne veux pas être connu.

Gax. Alors, je puis vous dire que vous êtes pire encore.

Bt8. Quoi ?

Gax. Un vilain.

Bi8, (Riant.) Ha ! ha ! ha ! commenten arrivestu à cela ?

CAN. Quiconque connaît Gannio, comme évidemment vous le connaissez, et a honte d'être connu de lui, doit véritablement Stre un vilain de la plus belle eau.

Bi8. C'est toujours le même vieil : original. (Enlève son déguisement.) Regarde-moi à présent, me connais-tu ?

D need émanant ét PL M» nn mn.

GAN. Oui, je te connais, et pour quelque chose de pire qu’imposteur ou vilain.

Bis. Mais enfin, pourquoi ?

GAN. Mais, pour un imbécile !

Br8. En quoi, mon bon ami ?

Gax. Tu es ce Bibulus qui conçut une fois une grande idée—et ne l’exécuta pas ; forma un grand plan—puis échoua ; résolut de commettre un crime magnifique, et s’en repentit; prépara un poison pour son maître—et tomba à genoux devant lui. Bah ! je méprise un pareil homme.

Bi8. Parfait, Gannio. Comédie jusqu’au bout !

Gran. Va-t-en : je dédaigne un servile pénitent. Je suppose que tu as erré par tout le monde, et es FeYenu. . .. | :

Bis. Le même.

Gran. J’allais dire hypocrite. Après tout, ce n'est pas si nual !

B18. À présent, Gannio, que je te vois aussi déterminé que jamais, je vais te parler d'une mc'Îleure affaire que celle d’empoisonner Euphémien.

GAN. Quelle est-elle ?

Bis. Le voler—Ecoute un peu. Comment un homme de ton esprit peut-il rester à la porte d’une maison, à mendier des miettes, pendant qu’il y a

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des monceaux d'or à l’intérieur, qu'on peut avoir moyennant. ...

GrAN. La corde, hein ?

Br8. Absurde, bonhomme. Tu peux t’enrichir sans rien risquer. Demain Honorius diîne là, et je sais que, dans une telle circonstance, la table est complètement dressée la veille au soir. Une pareille occasion peut ne jamais se présenter de notre temps. Attends un peu—la dernière fois était le le jour où ce stupide d’Alexis prit la fuite : précisément dix ans demain. Je me rappelle bien ce qu'était la table. Un service! Pas de ce ridicule argent doré, mais pur or massif, conservé depuis des siècles dans la famille. Quels candélabres, quelles urnes, quels grands plats, et quels flacons !

GAN. Avec du si bon vin dedans, eh ?

Br8. Pas encore. Il faut rester sobre pour l’occasion, Gannio.

GAN. Ça va sans dire (I! porte à ses lèvres une bouteille attachée à sa ceinture)

Br8. Mon tour, s’il vous plaît. (Boit à même la bouteille). Mais il nous faut de l’aide. Connais-tu nne couple de coquins dignes de confiance, Gannio ? deux honnêtes scélérats ?

GAN. Eh: si j'en connais! deux, fins comme des renards, et hardis comme des lions.

Bis. Peut-être aussi, féroces comme des tigres.

(Grannio fait un signe d’assentiment.) Tant mieux. Quel est leur nom ?

Gax. Je n’en sais rien ; mais nous en appellerons un premier voleur, et l’autre, second voleur, comme on fait dans une comédie.

Br8. Oui, mais nous ne sommes pas à jouer une comédie, assurément ?

Ga. Non, non, Bibulus; un jeu à se faire pendre n’est pas une comédie. Voilà pour nos associés. Je vais m’assurer de leurs services; ensuite, il s’agit de savoir comment conduire la barque.

Br8. Il faut se rencontrer iei à la tombée de la uit, et je t’introduirai avec moi dans une cave abandonnée, à l'arrière de la maison. Tout le monde va être occupé à ouvrir les vastes coffres de fer, à dépaqueter, nettoyer et ranger la vaisselle. Vers le matin, ils vont tous aller se reposer; et tout doucement nous nous glisserons dans le triclinium, remplirons nos sacs—-pas des besaces comme celleci: de bons grands sacs—et décamperons par la porte de devant. La seule difficulté est de savoir où déposer le butin.

GAx. je vais régler cela—Dans une rue retirée, demeure un de mes amis. On ramasse quelquefois, tu sais, un joyau ou un anneau dépareillé, qui échappe à quelqu'un, et l’on a besoin d’un ami pour en disposer.

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Bis. Parfait. Ila toujours sa marmite au feu, je suppose? Mais comment paie-t-il ?

Ga. Eh bien! pour dire la vérité—seulement romme ça.

Big. Combien paie-t-il pour l’or travaillé, par exemple ?

Gax. Pour de l'or, il donne le prix du vieil argent.

Bi. Pas de conscience, le vilain ! Comment un homme peut-il être si malhonnête? Et pour l'argent?

Gax. Le prix du cuivre.

Bis. Mais c’est un vrai vol! une véritable oppression ! Alors pour le cuivre ?

Gax. Ohl!il ne vous dirait pas même merci, quelle qu’en soit la quantité.

Bre. Je suppose qu’il en a déjà lui-même en abondance.

Grax. Des masses. Alors tout est réglé. Je vais aller voir mes amis. Entre chien et loup, nous nous rencontrons de nouveau (77 donne un coup de pied & son écuelle de bois) Là! loin de mes yeux, vile terrine —Désormais Gannio dédaigne tout, excepté l'or.

(Ils sortent séparément).

QE re à me —

EA PERLE CACHÉB.

SGENE IV, L’Atrium.

ÆEntrent ALextrs et CariNus.

Car. Edesse, alors, a été votre principal céjour durant votre pèlerinage en Orient—Vous l’aimiez 4

ALEX. Beaucoup. C’est une ville d’une grande beauté, les maisons y sont princières, les églises somptueuses, Et puis, c’est vraiment une ville où l'éducation est soignée et les mœurs polies. Et ce r’est pas tout—l’Orient ne possède aucun centre d'étude plus renommé que celui-là

Car. Je me rappelle bien qu’en Syrie, les jeunes gens quisoupiraient après la science disaient souvent : je veux aller à Edesse la fameuse pour y étudier, (1) :

ALEx. C’est avec raison, parce que chaque peuple possède un chez lui au sein de ses murs. Syriens, Arméniens, Perses y passent leur jeunesse à la recherche du savoir. Il y a beaucoup de fontaines ailleurs, d’où jaillissent, comme des ruisseaux, les lettres et les sciences ; les uns coulent en serpentant dans la plaine et en se jouant avec les fleurs au parfum énervant, les autres s’élancent du rocher avec éclat et impétuosité, et menacent fortement la délicatesse de’ la foi.

(1) Edesse, la plus ancienne université chrétienne, avait alors des collêges nationaux pour les différents peuples de l'Orient,

LA PERLE CACHÉH, 77

Mais à Edesse, tous ces ruisseaux coulent de la même manière, vers une seule et même citerne, profonde mais pure comme le cristal, remplie par

jour le roi Abgar du flot de vie, qui s’échappait immédiez { atement encore de sa source. (2) nde C’est là qu’ils sont purifés, filtrés, clarifiés, et ises ils en sortent sans s'être confondus, mais tout imille prégnés de la Iymphe céleste, lies. Car. Combien doit être admirable cett» era sd cieuse alliance des deux sagesses, dans une même idée. Mais dites-moi, Ignotus, est-ce qu’un les enfant comme moi, qui n’a reçu d’autre don que, ent le désir d'apprendre, pourrait y profiter en quelque my chose ?

ne ALEX. Vous partez d’un mauvais point de vue pour juger du progrès. Le mérite d’un jeune va homme ne consiste pas dans la promptitude de Le esprit, la finesse de la pensée, ou la vivacité du iis- discours, —torrents du printemps, qui laissenten ét4 ni un lit aride; arbres qui produisent des fruits FA hâtifs, mais avortés. La grâce de la jeunesse, c’est 4 un front ouvert, serein et franc ; une joue fraîche, a qui rougit de recevoir un éio2e, mais brille de joie de le donner ; un œil qui absorbe, mais ne lance pas lors (2) Selon la tradition primitive, Abgar reçut l'Evangile de la

bouche même de Jésus-Christ.

“ere PE ul

la lumière, fixé sur les lèvres du maître comme celui de espérance sur je ciel ; un cœur docile, sans ambition. ferme.—Un jeune homime avec ces qualités peut moissonner une gerbe plus petite, mais chaque épi contient un grain solide, que le soleil et la rosée du ciel ont gonflé et mûri—pain de la vie présente, semence de la vie future.

Car. Je suis très-heureux de vous entendre parler ainsi, Ignotus. Mais il y a au fond de mon cœur une secrète pensée qui n’a encore été révélée à personne. Vos paroles si douces semblent la tirer, pour ainsi dire, hors de son nid.

. ALEx. . .. Peut-être lorsqu'elle ne peut voler.

Car. Cependant elle doit bientôt avoir des ailes. Dites-moi, Ignotus, peut-il être mal pour un faible enfant comme moi, de voler vers les sphères les plus élevées, vers les objets les plus sublimes ?

ALEx. (Surpris.) Quoi! Est-ce que l’ambition se glisse déjà chez vous, pour torturer votre jeune cœur ? Ambition si peu nécessaire, aussi! Ca” vous avez la fortune, la noblesse, l’autorité sur un vaste apanage.

Car. Oh! ne me jugez pas si mal, Ignotus ; c’est beaucoup plus haut que je veux m’élever.

Auegx. Plus haut que premier sénateur de Rome ? (Avec émotion.) Quoi! mon enfant; Oh! non!

ce n’est pas possible [— Vous ne pouvez pas songer

} comme r docile, ives ces s petite, , que le ri—pain re.

entendre | de mon é révélée blent la

voler.

des ailes.

un faible hères les mes ?

ambition tre jeune ssi ! Car té sur un

Ignotus ; lever.

le Rome ?

h ! non!

as songer

à élever votre vol à l’égal de l’Aigle romaine, à

ravir le sceptre du monde, et usurper une pourpre

qui serait alors doubiement teinte, Oh! non, Carinus, des pensées si détestables ne ternissent pas votre âme; mais dût leur nuage pestilentiel qui se meut au loin s'approcher seulement de vous, fuyez son ombre funeste comme celle de la mort !

Car. O cher Ignotus, ce serait là tomber plus bas, avec des ailes brisées, et non pas s'élever. Si je dédaigne les avantages de la terre, puis-je aimer ses crimes ?

ALEx. Alors, expliquez-moi cette énigme, trèscher enfant.

Car. C’est un nom plus noble que celui de “César” où “d’Auguste,” que j’ambitionne : les ordres que j'ai hâte de donner, sont ceux que les anges exécutent, et que les démons redoutent. Je veux ne porter d'autre pourpre que celie qu’il porta une fois, Lui—le Roi qui domina sur la cour moqueuse de Pilate; me tenir devant un autel, non devant un trône, portant non pas l'empire du monde, mais son Seigneur !

ALEX. (Avec tendresse.) O bien-aimé Carinus, combien mes craintes furent injustes à votre égard! Puisse la douce bénédiction du ciel rayonner sur votre désir ; puisse la grâce l : plus précieuse | en arroser les tendresracines, jusqu’à ce qu’il arrive

à maturité. Mais, mon enfant, en avez-vous bien pesé les conséquences, les conditions, les difficultés, fices, les privations ? Euphémien rattache à vous, comme à un premier anneau, la longue chaîne de ceux qui doivent succéder à 80n NOM pendant qu’au contraire vous la termineriez.

Car. Mais avec quel honneur! Le prêtre

apôtre, en terminant sa lignée, quelque blesse, y ajoute une au feu du soleil qui

les sacri

comme orgueilleuse qu’en soit la no nouvelle gloire ; semblable

au soir l'éclat de son or.

donne ment dire cela à Euphémien {

ALEx. Com

Car. Cest precisé embarras. Et cependai je le dise. (D'une mani derez-vous pas ?

ALEx. (Elevant ses yeux au cher enfant, je vous aiderai. Votre pensée est sl noble, vous la dites si gracieusement ; votre nid ressemble tant à celui de la colombe, quand je le

jà de celui de laiglon, que si l’oisclet de mon cœur olontiers, en

ment ce qui cause mon

it, demain il faut bien que dre caressante.) Ne m'al-

ciel, et pensif.) Out,

pensais au de avait besoin du plus pur Sans pareil au pélican, je le nourrirais V attendant qu'il se produise au grand jour:

Car. Oh, ne parlez pas ainsi ; c'est demain ue m'’aiderez à découvrir ce projet, si longtemps

vous

s bien ultes, rattaongue )M :—

prêtre uelque te une eil qui

e mon en que e m’ai-

f.) Oui, e est si tre nid ad je le l'oisclet 1 CŒUrT fiers, €

jain ‘ue

ngtemps

caché au fond de mon cœur. (Avec hésitation.) Et peut-être, vous-même alors me direz votre propre histoire. Ignotus—pardon—vous n'êtes pas ce que l’on vous croit. Sous ce grossier vêtcment, sous ce corps décharné, ces traits altérés, se cache l’étincelle d’une noble nature, et d’un feu brillant. Oh! dites-moi qui vous êtes !

ALEX. Oui! oui, demain !

Car. Demain! Tout réservé pour ce jour sombre ! Il m’apparaît comme un nage qui porte la tempête, recélant dans son sein un souffle destructeur, la fièvre, le sombre désespoir. Et cependant, à travers ce nuage perce un précieux ravon de gloire, qui s’élance du point le plus noir. Il porte ton nom, Ignotus, et il brille audessus de ma future carrière,

ATEx, (Profondément affecté.) Béni soit son présage ! Mais l’on a besoin de vous—done, adieu, mon enfant, adieu—qui sait? Oui, oui, nous nous reverrons |

Car. Adieu jusqu'à ce terrible demain !

ALEX. (L'air pensif, et attendri.) T! ne sera pas terrible, quand no1:: ous rencontrerons désorinais. Quand les yeux de l’un se mireront dans ceux de l'autre, les larmes eu auront été essuyées ÿ plus de chagrin, de douleur, de soupirs; les choses qui passent ne sont plus.

Car. Adieu ; je vais donc essayer de rêver à ce brillant demain,

(IT sortent.)

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