PREMIÈRE PARTIE
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Il y avait une fois !...
Ceci commence absolument comme devrait le faire un conte bien appris, et pourtant, c’est de l’histoire.
Il y avait une fois, dans une toute petite ville de province, une maison d’apparence fort modeste qui abritait une famille aussi honnête que bourgeoise.
Nous ne nommerons pas la ville, et pour cause : M. le maire n’aurait qu’à se fâcher ; mais nous dirons, en donnant à ce chef-lieu de préfecture un nom de notre invention, que Candelair est une cité pittoresque au possible.
Pour rester véridique et tenir compte de toutes les opinions, nous devons ajouter que les gens qui ne font que la traverser, les commis-voyageurs, voire même les
fonctionnaires et les militaires que le gouvernement y envoie en résidence, la flétrissent brutalement, à première vue, de cette épithète aussi expressive que mal sonnante : «Un trou. »
Peut-être n’ont-ils pas tout à fait tort, mais cela tient à la topographie du pays ainsi qu’à des circonstances de lieux et de climat qui demandent quelques explications.
Cachée dans un pli de terrain, étouffée au milieu de trois hautes montagnes qui semblent vouloir en dérober la vue au reste de la terre, Candelair est une ville du Midi dans toute l’acception du mot, c’est-à-dire assez généralement mal bâtie, très-régulièrement sale et ne lavant ses ruisseaux et ses rues que lorsque la pluie du ciel veut bien faire les frais de cet excès de nettoyage.
Aux jours de grandes fêtes, aux jours de processions, par exemple, Candelair dissimule les laides murailles de ses maisons irrégulières sous des draps de toile blancs comme de la neige.
Ou attache aux draps, par des épingles, des bouquets aux couleurs vives et fraîches, et cela fait une étrange mais brillante tenture.
Candelair fait en même temps disparaître sa boue ou ses amas de poussière sous une épaisse jonchée de fleurs; plus c’est sale plus on met de fleurs, voilà tout.
La campagne au milieu de laquelle Candelair ^st perdue est d’une richesse et d’une splendeur magiques.
Sur les montagnes qui l’enceignent, ainsi que dans les étroits et plantureux défilés qui entourent la rivière et les nombreux ruisseaux qui l’arrosent, les tons les plus ardents de la nature se heurtent brusquement ou se détachent en gammes éclatantes.
L’ONCLE ISIDORE
Dans la plaine, se trouve le tabac aux immenses feuilles veloutées, aux fleurs pourpres ou roses; à mi-côte des moissons de ce blé que ne connaissent point les riches plaines du nord dans lesquelles les froments sont grands, drus, charnus pour ainsi dire, et font la fortune du pays. Là-bas, au contraire, le blé est délié, court, maigre, vivace; il semble lutter de couleur avec le soleil, et s’être bruni à son contact comme une feuille d’or passée au feu.
' Plus haut, aux endroits où la terre commence à devenir rare, apparaît la vigne qui fait une ceinture d’émeraude et de pourpre à la montagne.
Plus haut, plus haut encore, en des endroits où la végétation ressemble à un défi, presque sur le roc, poussent des bois ad mirables, d’un vert épais et sombre, qui forment une royale couronne et semblent verser le silence et la fraîcheur au front de ces montagnes en mai éternel de végétation.
L’hiver ces montagnes paraissent nues, inaccessibles et semblables à des blocs de granit entassés par les géants lors de leur orgueilleuse tentative. Mais dès les premiers beaux jours elles se couvrent de fleurs et de fruits comme pour rendre au soleil les sourires qu’elles en reçoivent.
Quant aux naturels de l’endroit, tout à fait impropres à comprendre les beautés d’un pareil cadre, ils jacassent de Paris qu’ils n’ont jamais réellement vu; ils attendent les modes de la capitale, et s’en affublent, Dieu sait comment, dès qu’ils les ont reçues; ils parlent des auteurs en renom et ne sauront jamais les lire; ils sont ignares, sales, envieux comme les gens sans valeur, en un mot ce
sont de laides ombres au charmant tableau que ferait Candelair si un juste nettoyage permettait d’en chasser tous les habitants pour cause de salubrité publique.
Candelair est divisé en deux parties : la basse ville et la ville proprement dite.
La première est habitée par toute une population de jardiniers encore vêtus de l’ancien costume du pays, ce qui ne manque pas de lui donner un certain cachet, et l’autre par tout ce qui porte une redingote, et croit avoir quelque droit à se faire appeler monsieur.
La maison d’apparence fort modeste dont nous avons parlé au commencement de notre histoire, semblait servir de trait-d’union aux deux moitiés de Candelair et donner, par son jardin florissant de légumes ou de fruits, la main à la basse ville, pendant que ses pierres de taille, ses façades régulières, sa serre, son écurie, les parquets de son premier étage et ses cheminées modernes en faisaient bel et bien une habitation qui pouvait tirer quelque vanité de son apparence, qui lui donnait droit de cité dans la ville bourgeoise.
Le jardin et la maison iaisaient autrefois partie des biens d’une communauté de religieuses, et quoiqu’ils aient vu bien des hôtes dissemblables, ils n’ont pas perdu le nom qu’ils doivent à leur origine. Le tout s’appelle encore : « La Chartreuse. »
La Chartreuse a pour propriétaire M. Isidore L* 1 tourneur, ancien chef de division à la préfecture de Candelair, jouissant de sa retraite , de ses six mille livres de rente, du plaisir d’habiter seul sa propre maison, et, grâce à son état de fortune, de l’estime de tous ses voisins.
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L’ONCLE ISIDORE
C’est un si brave homme que ce M. Isidore Letourneur!
A l’époque où commence notre récit, il peut avoir soixante-huit ans. Il est grand, mince et maigre, de cette maigreur flasque sous laquelle on ne sent ni les nerfs ni la vigueur. Quelques méchantes langues affirment l’avoir de tout temps connu tel qu’on le voit aujourd’hui, et presque aussi vieux d’allure et de visage.
Ses nombreux amis prétendent de leur côté qu’il ne paraît pas avoir plus de quarante ans. « C’est à la pureté de vos mœurs, lui disent-ils, à la moralité de votre vie, à la sévérité de votre conscience que vous devez cette belle vieillesse. »
M. Letourneur a troqué ses cheveux contre la fortune. Depuis longtemps, en effet, l’oncle Isidore n’a plus de cheveux; mais son crâne chauve est loin de montrer cette belle teinte d’ivoire jauni, qui prête quelque chose de vivant, comme un reflet de la pensée active, aux tètes dénudées par le travail et la fièvre de l’esprit. Tout au contraire, chez lui le cuir chevelu, qui, sans pudeur, offense l’œil, est décoloré, gras, terne; il a l’aspect malsain de certains corps gélatineux, et prévient tout d’abord contre l’individu qui en est affligé.
Le visage est bien en rapport avec le dessus de la tète : pas une teinte vive ne saute à l’œil, pas une arête n’accroche le regard, pas une ligne énergique ne fait saillie. Pourtant, le nez est proéminent et la bouche est meublée de dents longues et jaunes assez semblables à des touches de piano souvent maniées par des mains peu soigneuses et peu soignées.
Les lèvres, un peu épaisses, dénoteraient la bonté si
leur teinte blafarde et les coins qui vont eu s’affaissant ne marquaient l’absence complète d’intelligence, ainsi qu’une de ces indifférences profondes et invétérées comme une maladie héréditaire.
Seul, un petit œil gris donne quelque chose de vivant à sou visage. Cet œil est sans cesse affairé, toujours en quête, et peu de choses lui échappent dans le voisinage. C’est l’œil d'une commère sous le frout d’un idiot.
M. Isidore Le tourneur a la passion du cancan : voir et raconter sont les deux grandes occupations de son existence, qui n’a jamais été plus active que depuis qu’il est à la retraite. Personne aussi bien que lui ne peut dire les saluts échangés et les rencontres commentées, là est le réel triomphe de M. Letourneur; et soyez assuré que l’explication n’est charitable que lorsqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, et encore ! car il n’y a pas si sot qui ne soit intelligent pour le mal.
Avec cela, méticuleux comme une vieille fille. Notre homme ne supporte autour de lui ni chats, ni chiens, ni enfants; les oiseaux même du jardin le gênent. Il a la campagne en horreur; aussi, non- seulement il n’y va pas, mais encore il n’a jamais pu comprendre ceux qui vont y passer des mois entiers.
Isidore Letourneur n’est à l’aise et réellement dans son milieu que lorsque sou pied heurte les pavés inégaux de la Grande-Eue ou de la place de la Comédie.
Méthodique à mettre en défaut la plus exacte horloge, il se lève régulièrement à la même minute, ne souffre pas un instant de retard dans l’heure marquée pour ses repas; il sort s’il fait beau, pour aller, après son déjeu-
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ner, faire ce qu’il appelle son tour par la ville ; rentre pour se mettre à table à cinq heures ; à six, se rend à son cercle et, pour rien au monde, ne dérangerait quoi que ce fût à cet ordre de choses, qu’il trouve parfait de tout point.
La sœur de cet ancien chef de division, de cinq ans moins âgée que lui, est, depuis quarante ans, la première servante dans la maison de sou frère. Cela n’empêche pas la pauvre femme d’ètre pénétrée, pour le chef de la . famille, d’une reconnaissance et d’une vénération qui furent les bases premières de la réputation de bienfaisance, de moralité et de vertu, dont jouit l’ètre égoïste et personnel par excellence qu’on appelle Isidore Letourneur.
Voici, en le prenant à l’origine, comment cet état de choses s’est établi.
M Ile Adèle Letourneur avait épousé, avec la modeste dot indispensable, de vingt-quatre mille francs, un officier en garnison à Candelair, lequel, après quelques années de mariage, était mort dans son lit de la plus prosaïque de toutes les fièvres typhoïdes. Il laissait sa veuve plus riche d’une petite fille de cinq ans et de quelques mille francs de dettes.
A cette époque, Isidore Letourneur avait déjà acheté et payé en partie la Chartreuse. Il venait de faire par lui-même la triste expérience de ce que peut perdre une maison lorsqu’elle reste livrée à une servante, ne fût-ce que pendant les heures qu’il passait, de la plus exemplaire façon, à son bureau de la préfecture.
Connaissant l’activité et l’économie de sa sœur, il se dit qu’il ferait une excellente affaire en lui donnant la haute maiu dans son intérieur.
Donc, sous prétexte de venir en aide à ia jeune femme dont le présent était assez difficile, et dont l’avenir n’avait rien de brillant, il offrit un asile à la veuve, ce qui lui valut l’approbation de tout le monde.
Puis, comnie il n’aimait pas les enfants, il prétendit que la petite était chétive, qu’elle avait besoin de l’air des champs; bref il la fit mettre à la campagne. Cela fut pris pour de la sollicitude de sa part et lui mérita la sympathie des cœurs affectueux.
Adèle Letourneur devenue M œ * Daubrée, puis M mc veuve i Daubrée, était, au moment où son frère l’installa dans sa maison, une toute jeune femme très-douce, trèspieuse, très-modeste; trop douce, trop pieuse, trop modeste, devrions-nous dire, car ces qualités deviennent des défauts, quand elles amènent une trop complète défiance de soi et une trop entière abnégation.
C’était le cas de M mo Daubrée, qui exagérait dans son ; cœur ce qu’elle devait à son frère, et ne savait point mettre en ligne de compte les services qu’elle lui rendait.
La pauvre femme ne se doutait même pas qu’elle put être utile; elle n’avait qu’une crainte, celle de ne pouvoir jamais faire assez pour s’acquitter de l’hospitalité reçue.
M. Letourneur la confirma davantage encore dans ces dispositions par un long discours sur les vertus et les devoirs d’une femme, dans la position où elle se trouvait, ainsi que sur les sacrifices qu’il s’imposait pour elle. Il savait bien que la chose n’était pas très nécessaire, mais il ne voulait avoir rien à se reprocher, vis-à-vis de son égoïsme, et tenait à donner aux choses et aux gens, dès
Jogglc
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les premiers jours, le pli qu’il leur souhaitait pour l’aveuir.
Ramasser de l’argent était le grand but de cet être incomplet par l’esprit, par le cœur et l’opiniâtreté de son vouloir, qui lui tenait, à cet endroit, lieu de tout autre finesse et le guidait â coup sûr.
L’économie la mieux entendue fut donc établie dans le ménage. Avec l’aide d’une seule servante, propre uniquement à frotter et à laver, la Chartreuse fut tenue comme une maison d’évêque, et Isidore Letourueur soigné comme un prélat en tournée dans son diocèse.
M mr Daubrée faisait la cuisine elle-même et s’occupait du linge tout en surveillant la fille qui fourbissait, frottait les parquets et les meubles du matin au soir, quand elle n’allait pas laver la lessive à la rivière.
Sous l’active direction de la veuve, le jardin, dont presque tous les produits furent envoyés au marché, devint une raine de gros sous; si bien que, malgré la somme fort exiguë que son frère lui donnait pour subvenir aux frais du ménage, M mo Daubrée put encore faire des économies.
Sa conscience ne lui permettait pas de se les approprier, elle les remettait religieusement à Isidore Letourneur, à chaque fin de mois, en lui soumettant son livre de dépenses, ce à quoi l’employé tenait énormément.
Quand la chose se fut répétée plusieurs mois de suite, le propriétaire de la Chartreuse annonça solennellement à sa sœur qu’il ne se marierait jamais; que, par conséquent, ses économies, ou, pour mieux parler, les économies faites sur les fonds et les revenus de M. Letourneur, reviendraient, après lui, à la fille d’Adèle.
La veuve eut les yeux pleins de larmes de reconnaissance. Elle s’empressa, dès le lendemain, de raconter la future bonne action de son frère avec tout l’attendrissement dont son âme droite et son cœur simple étaient capables.
La chose se répandit dans le milieu religieux que fréquentait M“® Daubrée, et vint au bout de quelques jours aux oreilles de M. le préfet. Ce fonctionnaire ne crut pas devoir moins faire que de complimenter son employé et de lui promettre de l’avancement, trouvant qu’il était juste et bien de l’aider dans la noble tâche qu’il avait entreprise.
Isidore Letourneur ne tarda pas, en effet, à être nommé chef de bureau, sans que personne songeât à blâmer cette nomination, tant M mo veuve Daubrée avait prôné partout le désintéressement de son frère.
Le nouveau chef de bureau lui-même, à force de s’entendre dire, sur tous les tons, et par tout le monde, qu’il était le meilleur en même temps que le plus dévoué de tous les hommes, était arrivé à le croire plus fermement que pas un article de foi. La bienveillance des uns, l’admiration des autres, lui semblèrent, dès lors, la chose la plus naturelle, et des hommages qui étaient parfaitement dus à ses vertus privées.
Tous les jours se ressemblaient si exactement, à la Chartreuse, que le temps s’écoulait sans que M me veuve Daubrée, ni son frère s’en aperçussent. La petite fille avait été retirée de la campagne à l’âge où il avait été possible de la mettre en pension, et, pendant les dix années qu’elle y resta, elle ne sortit que bien juste aux jours réglementairement fixés par l’ordre de la communauté.
L’onclé Isidore ne pouvait supporter le bruit, et vraiment on n’aurait su entourer de trop d’attention un si digne frère, un si bon parent 1 Puis, la petite se plaisait énormément chez les dignes sœurs; elle y était si bien !
Vers cette époque, M. Letourneur, ayant trouvé à marier sa nièce, à un négociant presque riche, s’empressa d’assurer l’avenir de la jeune fille, en la donnant, avec les restes de la dot de sa sœur, au mari qui voulait bien s’en charger.
M me veuve Daubrée, qui n’avait pas même été consultée, se trouva par suite de cet arrangement, ne plus rien posséder eu propre.
Elle resta entièrement à la charge de sou frère, et, sentant croître sa dette, elle redoubla de soins et d’économie pour lui prouver sa reconnaissance.
La chance contraire voulut que le mari de sa fille fit de mauvaises affaires, qu’il ébréchât la dot de sa femme, et qu’après avoir complètement perdu ce qui lui appartenait, il allât chercher à reconstruire, en Amérique, une fortune que ni le travail, ni l’économie n’avaient pu lui conserver en son pays natal.
M. Letourneur recueillit de nouveau sa nièce, ainsi qu’un gros garçon de quatre ans, malheureux fruit de ce triste mariage 1
La jeune mère étant morte de chagrin au bout de quelques mois, le frère de M“° Daubrée se retrouva encore avec un orphelin sur des bras.
L’histoire de tous ces malheurs fit grand bruit dans la ville. Le vieux garçon, recueillant et élevant son petitneveu, après avoir déjà recueilli la mère et la grand’-
LA perle de gandelair
mère, devint presque un objet d’admiration pour ses concitoyens. Le préfet ne crut pas devoir faire moins que n’avait fait son prédécesseur en une circonstance analogue, et le mot « avancement » fut prononcé au milieu d’un éloge qui ressemblait fort à un témoignage de satisfaction.
Le propriétaire de la Chartreuse ne fut donc que trèspeu surpris lorsqu’il fut nommé chef de division. 11 considérait la chose comme lui revenant de droit depuis trop longtemps pour en éprouver la joie qu’un autre en eût ressenti à sa place. Ce fade garçon était blasé sur la reconnaissance et sur la protection dont il était redevable à la vivacité et à l’exagération des sentiments de sa sœur, laquelle, s’amoindrissant de plus en plus et se réduisant à rien, exaltait, hors de toutes proportions, ce frère bien- aimé et généreux, auquel elle croyait tout devoir.
Ses appointements et sa petite fortune ayant fait chacun de leur côté de sensibles progrès, Isidore Letourneur voulut que sou neveu reçût ce qu’il appelait une brillante éducation.
Il sollicita une demi-bourse au lycée de Candelair et l’obtint tout entière si facilement qu’il fut pénétré une fois de plus de sa propre valeur.
Vers l’âge de huit ans « le neveu Letourneur » ainsi qu’on appelait Etienne Jussieu x, faisait son entrée au collège au milieu d’autres enfants qui dès le piemier jour le nommèrent : le petit boursier. Il y fit ses études comme tout le monde, ni mieux ni plus mal, mais il y souffrit plus que les autres du manque de caresses et du défaut 5e famille. *
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Nous n’entendons pas dire que M mo Daubrée n’était pas une excellente graud’mère, qu’elle n’aimait pas Etienne, qu’elle ne l’embrassait jamais. Loin de là, elle l’embrassait beaucoup, plutôt deux fois qu’une. Seulement la bonne femme embrassait comme embrasse quelqu’un de pressé, quelqu’un dont toutes les heures sont marquées d’avance et dont chacune a son emploi.
Puis chaque caresse ne semblait être destinée qu’à faire passer un bout de sermon, qu’à recouvrir des exhortations de sagesse, de travail, de reconnaissance, de reconnaissance surtout 1 Si bien que lorsque la veuve appuyait ses lèvres sur le front d'Etienne, Etienne répondait machinalement à un encouragement qu’il voyait poindre :
« Oui, grand’mére, je vous le promets, je n’y manquerai pas. »
La vieille dame ne semblait pas s’apercevoir que les protestations avaient précédé les recommandations qu’elle débitait alors de sa voix douce, calme, insinuante, timide même : car M mo veuve Daubrée était la timidité et l’humilité en personne.
Si elle adressait si souvent et de si nombreuses admonestations à l’enfant, c’était pour sc mettre en paix avec sa conscience, qui était littéralement bourrelée de sa reconnaissance envers Isidore Letourueur.
Chez elle, toutes les facultés étant tournées vers l’adoration qui résultait du bienfait reçu, elle avait essayé de pétrir l’àme de son petit-fils à l’image de la sienne.
Mais à force de lui montrer les devoirs que sa reconnaissance contractait chaque jour, à force de lui répéter que c’était son oncle qui le faisait élever, son oncle qui
lui donnait des habits, du pain; son oncle qui le faisait vivre, en un mot, depuis qu’il était au monde, la bonne M me Daubrée avait dépassé le but,
Etienne ne put arriver qu’à une indifférence sourdement hostile,
11 se sentait mal à l’aise chez cet oncle.
M me Daubrée lui avait redit si souvent, pour le mieux pénétrer de ses devoirs envers leur bienfaiteur, qu’il n’avait pas de chez lui, qu’il s’était pris à détester la Chartreuse.
Les jours de sortie, ces jours que les enfants attendent avec tant d’impatience et savourent avec de si bruyantes joies, étaient pour lui de longues heures de contrainte morne et de véritable souffrance. Il préférait encore le collège, cette maison de tous, où chacun avait, dans la cour, son petit jardiu.
Hélas ! cette illusoire propriété n’était pas même accordée à Etienne dans le grand jardiu de son oncle. Il s’y était toujours senti comme en visite.
Quelquefois il se prenait à soupirer quand un de ses camarades disait avec cette audace des enfants entièrement aimés : « Je vais chez moi, puisque chez maman c'est chez moi. J’y ai ma chambre, j’y ai mes livres, j’y ai ma petite bourse. »
Posséder est le premier désir impérieux de l’homme ; ne point posséder est aussi son premier chagrin réel.
Etienne eut toute son enfance dévorée par cette plaie du désir sans cesse excité et jamais assouvi.
L’enfant n’eut pas un jouet, le jeune homme aucune de ces superfluités qui apprennent à l’homme à avoir,
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le premier, souvent le plus difficile et le plus sérieux de tous les apprentissages.
A cette époque déjà le besoin de caresses, l’horreur de cette solitude d’àme qui pousse les enfants à se réunir pour jouer ensemble, à s’embrasser tout à coup, parce que cette manifestation affectueuse répond à un élan intérieur qu’ils ne songent ni à comprendre, ni à expliquer, firent, à plusieurs reprises, chercher à Etienne un camarade, un ami.
Chaque fois la fierté de son caractère, la nature timide qu’il tenait de sa graud’mère, le firent hésiter, puis reculer, dans la crainte d’ètre mal accueilli.
Le hasard se chargea toutefois de lui donner, sinon l’ami qu’il désirait, du moins un compagnon pour ses jours de sortie : c’était déjà quelque chose.
Tout près de la Chartreuse, mais donnant directement sur la rue, se trouvait une auberge appartenant à un gros homme haut en couleur, ayant la main leste avec les domestiques lambins, le pied traînant pour avoir souvent trop bien diné, et le nez fleuri par la religieuse façon dont il prouvait que le vin pouvait se boire sans soif.
C’était ce qu’on appelle à Candelair un gaillard, et quoi qu’il fût, à peu de chose près, le contemporain de l’oncle Isidore, des parents soucieux de la réputation de leurs filles, ne les eussent pas laissé entrer en service au Soleil-d’Or.
Au Soleil-d’Or, chez maître Thomas, ou logeait à pied et à cheval. La grande cour aux pavés disjoints avait encore la prétention, malgré le fumier qui l’encombrait, de remiser les charrettes, les voitures, les véhicules de
toutes sortes qui réclamaient une hospitalité rendue souvent nécessaire par les chemins mauvais et difficiles de ce pays de montagnes.
Maître Thomas ne faisait pas ce qu’on appelle de brillantes affaires, mais il vivait bien, je vous jure. D’un homme si gros, si rebondi, si pansu, ou n’eût jamais osé dire qu’il vivotait.
Quoiqu’il eût toujours bonne table, peüt-être même parce qu’il avait trop bonne table, son escarcelle ne logeait pas des masses d’écus. Eu revanche, il possédait un couple de chiens de garde, tout comme s’il eût eu les trésors de la Banque de France à défendre.
Ces chiens-là n’avaient aucune prétention à une race quelconque. Certain soir, cependant, quelques pratiques quotidiennes de maitre Thomas ayant voulu fixer ce point douteux de leur histoire, la question fut ainsi tranchée.
— > Ils ont du griffon, dit un premier buveur.
— Point, ce sont de francs barbets, ajoutait un second.
— Pas du tout, reprit un troisième, ils ont l’allure des chiens-moutons.
— Ignorants! leur cria Thomas en mettant un nouveau broc sur la table, ne voyez-vous pas que ce sont des chiens-loups puisqu’ils ne se sont pas encore mangés entre eux.
— Ce n'est pourtant pas ce que tu leur donnes qui les en empêche, ajouta un nouveau venu.
La raison et la réflexion ayant toutes deux paru convaincantes, on se mit à rire, on choqua les verres, on
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but et les gardiens du Soleil-d’Or ne furent plus appelés dans la ville que les loups de Thomas.
Ce couple mal appris, mal soigné, mal traité, mal nourri, et n’appartenant qu’à la tribu des meurt-de-faim, mettait au monde une nombreuse progéniture, qu’on jetait régulièrement à plein panier dans la rivière, tout en laissant provisoirement à la mère un petit, non par commisération, mais par mesure hygiénique.
11 arriva, je ne sais comment, un beau jour, qu’on oublia de noyer ce dernier quand le moment fut venu où on reconnut son ministère inutile. On ne daigna point non plus baptiser la bête ; seulement, comme c’était la moins grosse des trois, on l’appela tout naturellement « Lou-Pitiou » — le petit, — et le nom lui resta.
Ce petit être n’avait aucune raison pour être moins laid que son père et sa mère; aussi leur fut-il parfaitement semblable.
Lorsqu’il fut tout-à-fait élevé, maître Thomas espéra en tirer un petit profit. La chose n’était pas facile et il fit pour cela nombre de tentatives qui restèrent infructueuses. En attendant, il continua généreusement à lui donner... le couvert. Quant à la nourriture, l’animal était arrivé à l’âge <le raison et devait y pourvoir luimême. Cela en fit un vagabond de premier ordre, en même temps que la plus intelligente de toutes les vilaines bêtes.
Ce point suffit pour donner aux gens qui ont étudié cet ordre de choses une haute idée de ses facultés intellectuelles.
Au moment où Etienne était inquiet d’affection, Lou- Pitiou était en quête d’un maître.
L’enfant, appuyé contre la porte du jardin de son oncle, réfléchissait à sa solitude, ou plutôt était accablé sous le poids de cette solitude. Le chien appuya ses deux pattes contre les genoux du bambin et se mit à lui lécher le visage et les mains avec des démonstrations de tendresse qui touchèrent Etienne.
Ils u’avaient été jusque-là guère plus caressés l’un que l’autre.
Pour Etienne, du moins, entre les caresses folles, abondantes, sans raisons apparentes ou tout au moins justifiées que les mères heureuses et jeunes donnent à leurs enfants et celles qu’il recevait de M“* Daubrée, il y avait tout un monde ; et l’enfant était bien en droit d’avoir au cœur la nostalgie des baisers.
Et puis, Lou-Pitiou ne faisait pas de remontrances !
Dans les élans de sa tendresse, il semblait même avoir tout à fait oublié que son jeune ami portait une tunique neuve et son pantalon des dimauches, tandis que, de mémoire de chien, jamais une brosse n’avait approché de son poil.
Au reste, Lou-Pitiou était plein de philosophie à cet endroit, et cela lui était si parfaitement indifférent, qu’il crottait son ami avec le laisser-aller et l’indépendance que vous pouvez lui supposer, d’après l’éducation qu’il avait reçue.
Etienne, tout aussi absorbé que Lou-Pitiou, s’était d’ailleurs assis sur le pas de la porte, sans nul souci pour le fond de sa culotte.
Après avoir joué longtemps avec le chien, après avoir été beaucoup et bruyamment caressé, après avoir rendu les caresses avec cette générosité que seuls les enfants et
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les femmes savent mettre dans les témoignages de leur affection, ils étaient tombés dans cette contemplation qui semble être une causerie d’àme à àme.
Le regard fixé au regard, les deux amis étaient immobiles depuis fort longtemps déjà, lorsqu’un vigoureux coup de canne, appliqué par l’oncle Isidore, qui, après avoir fait « son tour » rentrait, juste à l’heure, pour se mettre à table, vint s’abattre sur l’écbine du Pitiou.
Lou-Pitiou s’étant reculé d’un bond, pour se mettre à l’abri d’une nouvelle accolade, s’occupa tranquillement à se lécher. Le peu de surprise qu’il témoignait du mauvais procédé dont il venait d’être victime démoutrait, et de reste, la longue connaissance qu’il avait des interpel- 1 liions de ce genre.
La triste bête tout en se tenant à l’écart, ce qui prouvait qu’elle n’avait point oublié, semblait néanmoins ne pas vouloir se souvenir.
— Ah! mon oncle, s’écria, l’àme opprimée, le pauvre Etienne qui avait plus vivement ressenti le coup de canne que Lou-Pitiou lui-même.
Mais Etienne n’eut pas le temps d’achever. L’oncle Isidore prit son neveu par l’oreille et le mena, dans cette humiliante et douloureuse position, jusqu’à la cuisine, où M me Daubrée surveillait les derniers apprêts du dîner.
— Voilà, madame ma soeur, dit le vieillard, l’usage que votre petit-fils fait de mes bontés, le soin qu’il prend des habits que je paye, sans compter qu’il se donne en spectacle, sur la porte de mon jardin, en compagnie du chien de l’aubergiste!
M m * Daubrée leva les mains et les yeux au ciel, elle s’excusa même, au nom de l'ingrat enfant; si bien qu’a-
près avoir mis Etienne au pain sec, quoique ce fut un jour de sortie, et avoir fait brosser ses habits par la servante, tout rentra dans l'ordre.
A cette époque Etienne avait près de quinze ans. Il n’oublia jamais ni le coup reçu par Lou-Pitiou, ni sa punition, ni surtout l’excessive timidité de sa grandmère.
Le soir, en rentrant au lycée, lorsqu’il eut fait quelques pas dans la rue, après que la porte eut affirmé, en battant fort contre la muraille, qu’elle était bien fermée, une ombre aussi joyeuse que muette s’échappa de l’angle du mur pour bondir dans les jambes d’Etienne.
Lou-Pitiou — car c’était bien lui — l’accompagna jusqu’à la grille du collège.
Le jeune homme, à partir de ce moment, ne passa plus une minute de ses jours de sorties dans la maison de sou oncle. Aussitôt qu’il avait fait acte de présence à la Chartreuse, il gagnait la montagne, bien sûr que là , du moins, Isidore Letourneur ne viendrait pas le troubler.
De son côté, le chien, que son estomac n’attachait à aucun logis, allait l’attendre à leur rendez-vous habituel, hors de la portée de cet homme qu’ils fuyaient tous les deux comme leur trouble-fète.
Dire ce que les pauvres abandonnés trouvèrent de jouissances à vivre ainsi serait peut-être'’ difficile; mais, si quelqu’un de ceux qui nous lisent ont goûté les bonheurs de ces interminables promenades sans but, en compagnie d’un chien, qui ne vient jamais interrompre, d’une façon banale, nos rêves et nos contemplations, qu’il songe combien durent êtres douces ces longues heures de 1\-. berté pour les tributaires de la gène ,
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Car, si Lou-Pitiou ne dînait que par hasard, et quand sa bonne fortune lui faisait rencontrer quelque chose à mettre sous la dent, Etienne, quoiqu’il avançât en àge^ était toujours traité comme un bambin; son gousset, éternellement vierge de la moindre pièce de monnaie, ne contribuait pas peu à l’éloigner, les jours de congé surtout, des endroits où il aurait pu rencontrer ses camarades.
Cette conformité de dénuement unit plus étroitement encore l’enfant et le chien.
Le gros Thomas, qui n’avait guère autre chose à faire, et ne faisait guère autre chose non plus, que rôder sur le pas de sa porte, causant un peu avec tous ceux qui passaient dans la rue, ne fut pas longtemps sans s’apercevoir de l’intimité des deux amis.
— Hé 1 donc, M. Etienne, dit-il un jour en voyant le jeune homme rentrer en ville suivi du Pitiou, s’il vous fait plaisir, cet animal, faut pas vous gêner, pécatré! je vous en ferai bien cadeau tout de même et de grand cœur.
Etienne eut dans l’œil un vif éclair de joie aussitôt éteint qu’allumé.
— Mou oncle ne voudrait pas me permettre d’avoir un chien, répondit-il en remerciant Thomas.
— Oh! rassurez-le, ce brave M. Letourneur, continua Thomas ; Lou-Pitiou n’est pas un chien de dépense ; il ne demande qu’une porte ouverte, chez le voisin, pour y prendre son dîner.
Et le bonhomme de rire de sa saillie.
Etienne salua l’aubergiste; mais quoi qu’il fit, une fois rentré à la Chartreuse, cette idée d’avoir Lou-Pitiou
entièrement à lui, trotta si bien par sa cervelle, qu’il y puisa le courage d’adresser une prière à son oncle.
Aux premiers mots qu’il en disait en balbutiant, M rac Daubrée, voulant sauver à son petit-fils une verte semonce, l'arrêta d’uu geste et d’un regard suppliants. Ce fut en vain : l’oncle Isidore avait compris.
— C’est cela, dit-il, un chien maintenant, un chien qui viendrait tout détruire dans le jardin, tout salir dans la maison, sans compter le surcroît de dépense que cela me ferait, car je pense qu’à votre âge vous n’ètes pas sans avoir entendu dire qu’un chien mange autant qu’un homme.
Que vous faudra-t-il encore: un cheval, un domestique, une voiture, une maison montée comme celle de M. le Préfet?
Ah! ma sœur, continua-t-il en se tournant vers M“° veuve Daubrée, qui regardait le fond de son assiette, pour se donner une contenance, de quelle étrange façon élève-t-ou les jeunes gens de cette époque? De notre temps, jamais nous n’aurions osé demander plus que nos parents n’avaient eux-mèmes. Un chien, maintenant que l’on paye un impôt pour eux ! En ai-je, moi, un chien ? • Comme il avait fini de diuer, Isidore Letourneur jeta sur la table sa serviette, que sa sœur se mit à plier avec soin; puis il sortit pour aller à son cercle en levant les épaules.
Prêt à franchir la porte, il jeta ces mots terribles :
— Morigénez votre petit-fils, ma sœur ; sans cela je me verrais forcé de l’abandonner à lui-même. C’est jeter sou temps et son argent par la fenêtre que de les employer pour ce monsieur. *
L’ONCLE ISIDORE
Qu’on se figure, en connaissant Etienne etM œc Daubrée, la scène douloureuse qui suivitle départ de M. Letourneur.
La pauvre femme pleura eu faisant au jeune homme la peinture de son avenir si le bienfaiteur se lassait. L’enfant, malgré lui, logique comme le sont tous les enfants, ne pouvait comprendre comment une demande si simple, à laquelle on pouvait aussi tout simplement répondre non, avait amené un pareil état de choses.
Cela, on le comprend bien, ne diminua pas l’attachement d’Etienne pour Lou-Pitiou; au contraire, l'amitié des deux pauvres délaissés ne fit que croître, et plus tard • l'un des plus grands chagrins d’Etienne, lorsqu’il se trouva à Paris, seul eu face du travail, fut d’ètre privé de son chien, que les générosités de son oncle ne lui avaient pas permis d’emmener.
L’oncle Isidore avait en effet pensé qu’un avocat serait admirablement bien placé à la Chartreuse, et dès que sou petit-neveu avait été reçu bachelier, il s’était hâté de l’envoyer faire son droit à Paris.
Auparavant, il avait eu soin d’établir le budget du jeune homme en calculant ce que lui, Isidore Letourneur, dépensait à la Chartreuse, dans cette bonne petite ville de Candelair, où la vie est presque pour rien.
Il n’avait pas manqué de retrancher encore du total une certaine somme, sous prétexte que plusieurs superfluités, qu’un homme de sou âge et de sa position peut se donner, ne seraient que de mauvaises habitudes à prendre pour un enfant comme sou neveu. Aussi l’embarqua-t-il pour Paris avec une bourse d’une légèreté fabuleuse.