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Par exemple, l’oncle s’était engagé, devant sa sœur, qui en avait l'àme tout émue, à faire parvenir au jeune homme une pareille somme à chaque trimestre.
Etienne, de même que presque tous les jeunes hommes au sortir du lycée, ne savait rien de la vie pratique, pas plus que de la valeur réelle de l’argent. Il écouta donc ce qui lui fut dit, prit ce qu’on lui donna, et songea sérieusement à devenir avocat, comme il s’était appliqué à se faire recevoir bachelier.
A peine eut-il passé deux fois vingt-quatre heures à Paris que son esprit analysa lp passé dont il avait si souvent souffert sans en avoir jusque-là recherché les causes immédiates. Il arriva qu’au lieu de se sentir seul et de regretter ce que presque tous regrettent, ne fut-ce qu’un moment : le logis et la famille, il respira entièrement, à fond, sans entrave et sans crainte, peut-être pour la première fois de sa vie.
Il comprit bien vite que les générosités de son oncle lui assuraient la misère. Cela ne le fit pas reculer, mais il chercha, avec toute la timidité d’un enfant de son âge, de quoi subvenir aux premiers besoins de la vie.
Quelques jeunes gens habitant le même hôtel que lui comprirent heureusement son extrême gène ; ils devinèrent les démarches^ toutes restées infructueuses, qu’avait dû tenter Etienne pour se procurer quelques leçons à donner, ou quelques écritures à faire; ils l’aidèrent si branchement et de si bon cœur, dans cette chasse au travail, que bientôt il eut, à peu de chose près, le nécessaire, c’est-à-dire de quoi manger, se vêtir et payer son logement; tout cela de la plus stricte façon.
La première année se passa ainsi : laborieuse et soli-
L’ONGLE ISIDORE
taire. De l’enfant elle fit un homme, car la solitude et le travail mûrissent vite.
Dès les premiers temps de son séjour il avait réfléchi sur la part qui lui était échue dans ce qu’on appelle la famille : cette part lui parut dérisoire :
Son enfance n’avait jamais eu de caresses, sa jeunesse n’avait jamais vu ni cette union affectueuse, amicalement protectrice, ni ces adorables faiblesses qui attachent les uns aux autres les membres d’une même famille ; on ne lui avait jamais montré que les devoirs que sa reconnaissance contractait chaque jour.
Il essaya néanmoins de réagir contre ce passé qui lui pesait, et s’absorba davantage encore dans son travail. Mais au bout de trente mois de séjour à Paris, surmené par son double labeur, épuisé par les privations de tout genre que lui imposait la modestie de ses ressources, il tomba tout-ù-fait malade.
Lorsqu’il commença un peu à revenir à la santé, sa bourse était.vide déjà depuis longtemps, et même il avait des dettesl
Dans l’impossibilité de rattraper jamais cet arriéré, il se décida, après de longues hésitations, à écrire à sa grand’mère.
M mo Daubrée lut et relut cette malheureuse lettre, et quoiqu’elle eût le cœur plein de larmes, à la pensée de son enfant malade, la grande agitation, la profonde émotion venaient de cette phrase qui lui semblait écrite en lettres de feu sur le papier blanc :
« Chargez- vous, par affection pour moi, de demander de l’argent à mon oncle. De quelque temps je ne puis travailler à autre chose qu’à mon droit, pour regagner
le temps perdu, et j’ai, d’un autre côté, contracté pendant ma maladie, quelques dettes que je suis dans l’impossibilité d’éteindre sans votre aide. »
Tant que dura le jour M me Daubrée invoqua tous les saints du paradis ; mais le soir venu, line fois le dessert sur la table, elle tendit à son frère le mot qu’elle avait reçu d’Etienne, y joignit une prière basse et tremblante, puis attendit, le cœur serré, qu’Isidore Letourneur en eût fini la lecture.
Epargner de l’argent ayant été l’unique but de toute sa vie, en demander, et pour payer des dettes encore, lui semblait une si subversive énormité qu’elle en était atterrée, elle-même, en face de ce frère dont elle savait par cœur les deux vertus dominantes : l’ordre et l’économie.
M. Letourneur n’était pas un vieillard colère, loin de là. Aussi, ne s’emporta-t-il pas. 11 lut la lettre d’Etienne jusqu’au bout avec attention, la relut pour s’assurer que rien ne lui avait échappé, puis il la plia avec soin et la rendit à M mc Daubrée qui attendait anxieusement une réponse. Mais son frère se taisait toujours.
— Eh bien! demanda-t-elle en portant son regard d’Isidore à la lettre, de la lettre à Isidore.
— Vous avez gâté cet enfant ; aussi votre petit-fils ne fera qu’un mauvais sujet, dit-il d’une voix calme. Avoir des dettes à son âge, quand on reçoit comme lui, de srs parents, de quoi Subvenir honorablement aux nécessités de son existence!
Je sais bien, car je m’en suis aperçu en maintes circonstances, poursuivit l’oncle Isidore, qu’il a beaucoup de ressemblance avec son père ; s’il avait de la fortune
L’ONCLE ISIDORE
il se ruinerait comme lui; il n’en a pas, il /ait des dettes.
Tout cela est uu peu votre faute, ma sœur ; je ne vous eu fais pas un reproche, je sais bien que les grand’mères sont faibles, vous l’avez beaucoup gâté. Ainsi, au lieu de le faire travailler ici pendant ses jours de sorties, légèrement, seulement pour qu’il n’en perdit pas l’habitude, vous le laissiez user ses vêtements et, sa chaussure à courir sur les montagnes. C’est là qu’il a pris l’habitude de la paresse et de la dilapidation : vous voyez aujourd’hui les fruits que cela porte.
M mo Daubrée avoua qu’en effet elle aimait beaucoup l’enfant, et qu’elle pouvait bien avoir à se reprocher un peu de faiblesse à son égard.
— Enfin, ajouta l’oncle Isidore, chacun entend ses devoirs à sa manière. Mon devoir n’est pas de payer les dettes d’un mauvais sujet, qui ne récompense ni vous ni moi des soins que nous lui avons donnés ; mon devoir a été de vous empêcher tous de tomber dans la misère; je l’ai accompli de mon mieux. A présent que vous et moi nous sommes Vieux, que d’un jour à l’autre nous pouvons devenir infirmes, je dois conserver notre asile et de quoi y vivre. Seriez-vous bien aise que nous fussions dans nos vieux jours, réduits à la charité publique.
M me Daubrée était retombée sur sa chaise en tenant d’uue main le chapeau de son frère, de l’autre sa canne, pendant qu’il mettait méthodiquement ses gants avant de se rendre à son cercle.
— Ecoutez, ma ,sœur, ajouta-t-il comme s’il eût eu pitié de l’abattement où il voyait la pauvre femme ; tout ce que je puis faire pour lui, c’est de lui permettre de
rentrer à la Chartreuse. Puisqu’il faut le nourrir à rien faire, mieux vaut le nourrir ici qu’à Paris. Au moins nous l’aurons sous les yeux et nous pourrons veiller à ce qu il ne fasse pas de nouvelles folies.
Il prit sa eanue, ajusta son chapeau sur son crâne chauve, et s’empressa de courir au cercle, où depuis la veille il avait une revanche à prendre au piquet.
M me Daubrée, une fois seule, se trouva encore heureuse de pouvoir faire revenir au logis l’enfant prodigue. Elle s’empressa de lui faire part delà bonne nouvelle.
« Mon cher fils, écrivait-elle, ton oncle a été bien mécontent de ta conduite, il m’a dit à propos de cela, sur ton compte, des choses toujours pénibles à entendre poulie cœur d’une mère. Comment as-tu fait pour mécontenter un si bon parent, un homme dont toute la vie s’est usée à travailler pour sa famille?
« Malgré qu’il ait beaucoup à se plaindre de toi, il veut bien que tu reviennes à la Chartreuse; mais il ne veut ni payer des emprunts que tu as contractés sans son autorisation, ni te continuer la pension qu’il te faisait chaque trimestre. 11 est bien triste, à mon âge, de penser que tu ne termineras pas tes études. Je m’étais fait une grande joie de te voir revenir ici avocat ; ton oncle en eût été heureux aussi, puisque l’idée était de lui, et qu’il s’était mis en frais pour te faire arriver là. »
Cependant une fois la lettre finie, M mo Daubrée songea qu’il serait difficile à sou fils de faire le voyage.de Paris à Candelair s’il n’avait pas du tout d’argent, ainsi qu’il le disait. Elle se rendit au bureau de la diligence — ou allait encore à cette époque de Candelair à Paris en diligence — ; après s’clrc renseignée sur le prix de la place,
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L'ONCLE ISIDORE
elle vendit ?n cachette quelques menus bijoux, derniers et intimes souvenirs qui lui étaient restés du temps de son mariage, elle y joignit quelques objets venant de la mère d’Etienne, prit un bon sur la poste, expédia le tout au jeune homme, en ajoutant, sous forme de post-scriptum :
« Viens tout de suite pour ne pas mécontenter ton oncle davantage. »
Ces informations à prendre, cette vente, quelque petite qu’elle fût et malgré que la veuve en eût demandé le secret, furent bientôt le bruit de la ville; chacun de s’apitoyer sur ce pauvre oncle Isidore, qui était si mal récompensé de ses peines.
On lui en parla au cercle. Il ne crut pas devoir taire les motifs de son mécontentement, et bientôt le mot : « dette )) fut prononcé d’une façon sérieuse par des gens graves.
En se rendant à l’église ou au marché, M m * veuve Daubrée fut aussi arrêtée par ses intimes, qui, après tous les compliments de condoléance qui ont cours en pareille occasion, lui demandaient
— Mais est-ce bien vrai tout ce qu’on dit?
— Hélas ! reprenait la brave femme, qui, tout en étant une excellente graud’mère, n’était certes pas de cette race de lionnes qui défendent leurs petits envers et contre tous. Hélas! Ah! l’on a bien raison de dire : Petits enfants, petites peines : grands enfants, grands chagrins.
Plusieurs disaient : Cela ne m’étonne pas de ce garçon; lorsqu’il était ici, c’était déjà un flâneur. Il ne passait jamais* ses jours de sortie comme le faisaient nos enfants,
dans la maison, avec la famille ; il était toujours hors du logis.
Les moins malveillants, sans appuyer leurs convictions sur d’anciens souvenirs, murmuraient à l’oreille les uns des autres :
— Si la grand’mère en dit long comme cela, c’est qu’il y en a cent fois autant; la tendresse et l’aveuglement des parents 11 e sont-ils pas proverbiaux !
Grâce aux plaintes, aux soupirs, aux réticences, aux regards de mater dolorosa de la brave femme, qui aimait son petit-lils de tout son cœur, le pauvre enfant eut, dans sa ville natale, la plus triste de toutes les réputations; une de ces réputations fausses du tout au tout, et qui n’en pèsent pas moins sur la vie entière d’un homme.
En recevant la lettre de sa grand’mère, Etienne ne fut pas surpris'; il s’y attendait. Quand on a été longtemps et injustement opprimé, on ne croit plus qu’aux mauvaises nouvelles. Il en fut néanmoins douloureusement affecté.
Depuis deux ans et demi, il avait soutenu une lutte au-dessus de -ses forces. Un moment, il était tombé brisé, anéanti sous le fardeau; il avait appelé à son aide
avec cette voix déchirante de la jeunesse, qui sent tout
un avenir lui échapper, faute d’une main tendue vers elle à l’heure de ses défaillances; et au lieu d’un secours, à la place d’un encouragement, il recevait une nouvelle douleur; on mettait une barrière de plus en travers du chemin où il trouvait déjà des difficultés sans nombre.
Il fit néanmoins sa malle avec la fiévreuse ardeur qu’on apporte à un coup de tête. 11 arrêta «a place et
L’ONCLE ISIDORE
monta dans la diligence eu homme qui n’ose pas trop s’appesantir sur ce qu'il fait, dans la crainte d arriver à faire tout le contraire.
Etienne avait vingt ans ; c’était un beau garçon à l’allure un peu fière, que tempérait une douceur admirable.
D'où venait, au milieu de celte famille tout-à-fait terre à terre, cet enfant dont l’esprit était d’une ampleur virile, et en même temps d’une délicatesse vraiment féminine?
Ces anomalies se rencontrent quelquefois, sans que les plus habiles psychologistes en aient pu donner l’explication. Nous ne le tenterons pas davantage; nous nous bornerons à constater le fait, qui se reproduit, au reste, dans tous les ordres de la nature.
Une plante vient-elle à naître, sans qu’il y ait de raison apparente, au milieu de plantes qui lui sont tout à fait étrangères, et dans un terrain qui ne lui convient en aucune façon, ou s’inquiète, on cherche, on questionne, on discute beaucoup; puis, après s’ètre longtemps frappé le front pour eu faire sortir une idée lumineuse, un savant dira : — C’est le vent !
Mettons que le vent était pour quelque chose dans le cas d’Etienne, et disons qu’Etienne était grand et mince comme les jeunes gens dont l’esprit, sans cesse en travail, prend au corps lu plus riche part de sa sève. Ses mains et ses pieds étaient d’une délicatesse extrême; mais le pied était un vrai pied de montagnard, cambré, nerveux, sec, fait pour les longues courses, les ascensions périlleuses et ne connaissant pas la fatigue.
La main, brune et maigre, avait sous son apparence
élégante une force réelle. Elle était agile et solide comme une main de fer.
Etienne avait la tète vraiment belle — en ce sens du moins qu’elle avait un caractère très-marqué — car il était fort loin d’être ce qu’on appelle un joli garçon. Son front large, très-bombé, était couronné par une véritable forêt de cheveux noirs, coupés courts, un peu rebelles et quelque peu crépus, d’aucuns auraient dit trèsfrisés.
Ses yeux grands et doux, abrités sous de longs cils et d’épais sourcils noirs, étaient de ce bleu profond qui donne un si grand charme au regard.
Le blanc de cet œil était légèrement azuré, et nageait dans un fluide transparent.
La bouche était grande, les lèvres épaisses, fermes, vigoureusement accentuées. Un sourire grave, quelque peu triste, jetait comme un voile sur cette physionomie si vivante, et en adoucissait les arêtes par trop vives.
L'ensemble dénotait une volonté énergique.
Le petit-fils de Al 130 Daubrée avait beaucoup vécu par la pensée. Sou esprit avait voulu un peu goûter à chaque chose ; il avait fouillé, avec l’ardeur des êtres solitaires, au fond de toutes les passions, de toutes les douleurs, de toutes les joies.
Ce travail du cerveau lui avait fait une expérience à laquelle il devait d’apporter aux choses de la vie, uue indifférence de meilleur aloi que la satiété de ceux qui ont en réalité et matériellement beaucoup vécu. La pensée ne va-t-elle pas toujours plus loin que la matière !
Son esprit n’avait été faussé ni par l’admiration des
L’ONCLE ISIDORE
étrangers ni par la flatterie des siens ; son jugement était exempt de tout entrainement, de toute passion, de toute envie. Patient en face d’un travail, connue le sauvage pour lequel le temps est une chose sans valeur, il n’avait jamais compris des phrases de ce genre : — « Dépêchezvous de jouir pendant que vous êtes jeune. » ,
Pour lui le bonheur était de tout temps : il n’avait pas les désirs emportés des enfants de son âge. La solitude, le travail, la pensée, la pauvreté surtout, l’avaient fait assez fort pour que sa volonté ne s’usât point eu caprice ; il voulait et ne désirait pas.
Quand il était venu à Paris pour y faire ses études de droit, il n’avait reculé, ni devant le labeur ni devant la misère, parce qu il avait entrevu l'indépendance au bout de tout cela et qu’il voulait être indépendant.
La lettre de sa grand’mère renversa toutes ses espérances comme fait un enfant d’un château de cartes. — « Réviens tout de suite, » disait-elle. — Quitter ses études, quitter Paris, n’était-ce pas perdre le fruit de ces trente mois si péniblement passés? N’était-ce pas rompre avec cet avenir de liberté en vue duquel il avait déjà tant souffert, pour lequel il se sentait encore capable de souffrir beaucoup ?
En proie à un profond découragement, il s’abandonna lui-mème après avoir détourne les yeux de son avenir. 11 savait quel intérieur l’attendait à Landeiair, et il frémissait en pensant à la vie qui allait, lui être faite.
L’indifférence de son oncle et la tendresse prêcheuse de sa grand’mère ne lui laisseraient plus une heure de liberté, une de ces heures précieuses que la misère ineme ne refuse pas et pendant lesquelles notre esprit nous
emporte loin «le toutes les choses pénibles de la vie.
Il fallait en rentrant à Gandelair qu’il fit un abaudon complet de tout son être, pour ne plus être que l«j neveu de l’oncle Isidore, l’enfant élevé par les charités réunies de M. Letourneur et du gouvernement ; non que la reconnaissance lui pesât, mais le reproche permanent le blessait.
Puis, les travailleurs ont besoin de vivre seuls et libres.
Sans se rendre compte de ce qui l’effrayait dans la perpétuelle dépendance qui menaçait son avenir, il tressaillait par moments comme un cheval de race qui se sent tout à coup une entrave qu’il ne peut briser, une attache qu’il ne peut rompre.
Enfin, trois jours après, il descendait de voiture sur ce qu’on appelle « les fossés » de la patrie de M. Letourneur.
C’était dans les derniers jours du mois de mars; il faisait encore mauvais : dix heures venaient de sonner à la paroisse et se répétaient à la tour de Saint-ltourthoumiou. Sauf quelques rares passants qui allaient presque en courant d’un point à un autre, vu que le brouillard était épais et froid, Etienne était seul sur les fossés.
En entendant ses pas résonner sur les pavés boueux, le jeune homme se sentit plus attristé qu’il ne l’était encore, quoiqfte la chose pût paraître difficile; ce bruit cadencé, monotone, n’allait éveiller aucune temlresse, animer aucune joie.
Il est des moments, des dispositions du cœur et de l’esprit qui nous font désirer des baisers à l’accueil, des caresses pour le retour. L’àme a besoin «pi’on lui souhaite
L’ONCLE ISIDORE
la bienvenue, et quand on sait qu’aucune main amie 11 e nous attend pour presser la nôtre, on retarde comme à dessein le moment où la déception se touchera du doigt.
Aussi Etienne marchait-il lentement, s’abandonnant à l’atmosphère humide, laissant sou esprit nager en pleine tristesse. ,
11 descendit les fossés, longea la grande rue et gagna le pont. Tout le long de sa route des réverbères huileux, gras, aux vitres empâtées, indiquaient, comme à regret, la route à suivre, au milieu de l’ombre épaisse.
Quand il fut sur le pont, ses yeux habitués à ce manque de lumières, commencèrent à distinguer les objets dans la nuit. 11 s’accouda sur le parapet et regarda vers les jardins qui s’étendent des deux côtés de la rivière.
Il eut bientôt reconnu la Chartreuse dont les murailles blanches perçaient la brume opaque. Une petite lumière éclairait faiblement une des fenêtres et sa lueur tremblotante arrêta longtemps ses regards.
On n’a jamais vingt ans impunément : dans un coin de la cervelle la plus sage, il se loge toujours une espérance ou un regret, et la femme, même sans y avoir passé, y laisse toujours sou ombre.
En face de ce grand carré noir qui faisait le jardin, en face de cette masse blanche qui faisait la maison, Elienne se rappela le froid silence du logis, le calme et l’ombre des grandes allées. Il songea à ces belles fleurs de pommiers toutes rosées, à ces amandiers neigeux, et se dit à demi-voix :
— Quel doux nid cela ferait pour y être aimé, pour y être heureux !
La réalité ne fut pas longue à revenir, et il ne resta plus dans son esprit que les choses tristement vraies qui allaient laccueillir à la Chartreuse.
Etienne sentait la force d’inertie contre laquelle il allait non-seulement se heurter mais se briser. Il savait que pour une âme comme la sienne, tout était fini par son contact journalier avec l’oncle Isidore.
Comme ces malheureux qui sout décidés à rejeter le fardeau de la vie trop lourd pour leurs épaules ; comme ces malheureux que rien n’arrête, ni l’aspect de l’eau qui roule noire et profonde, ni l’idée de la vase au fond de la rivière, ni la perspective des dalles humides de la Morgue, il ferma les yeux faisant eu lui-même le sacrifice de ses espérances et l’abandon de sa part de joie.
Ce fut avec un gros soupir qu’il reprit sa route vers la Chartreuse...
Aux premiers pas il se sentit arrêter par quelque chose de boueux, de mouillé qui se frôlait à lui en sautant dans ses jambes. Il secoua un coin de sou manteau pour chasser cette chose importuue ; mais à peiue eut-il fait ce mouvement que des aboiements joyeux éclatèrent pendant que les caresses redoublaient.
Lou-Pitiou se flattait d’avoir été reconnu par Etienne comme lui, le pauvre chien, l’avait deviné malgré l’obscurité, malgré une absence assez longue pour avoir ellace tout souvenir d’une mémoire d’homme.
— Cher compagnon de mes mauvais jours, dit alors le jeune homme en se penchant vers le chien, qu’il embrassa tendrement, me voilà encore, me voilà plus malheureux qu’aulrefois.
Tu as senti cela avec la petite âme amie que Dieu t'a
L’ONGLE ISIDORE
donnée pour tûe comprendre et m’aimer, et tu es venu me dire : « Je suis là, près de toi, ne te plains pas trop. »
Il reprit plus tranquille, sinon plus heureux, le chemin de la maison de son oncle, pendant que Lou-Pitiou le suivait pas à pas, le nez dans ses talons, comme aux jours lointains de leurs promenades sur la montagne.
La porte de la Chartreuse n’était pas fermée. La grand’mère, qui veillait en attendant l’enfant prodigue, avait laissé les choses disposées de la sorte, afin qu’en arrivant Etienne n’eût pas à frapper, ce qui eût pu réveiller l’oncle Isidore , toujours couché à cette heure indue.
Etienne n’eut donc qu’à appuyer légèrement et la porte roula sans bruit sur ses gonds discrets.
— Est-ce toi, mon enfant? demanda une voix douce qui se croyait calme, quoique au fond il fût impossible de ne pas sentir qu’une profonde émotion l’agitait. — Est-ce bien toi, mon Etienne ?
Et la brave grand’mère se laissa aller, malgré le ressentiment qu’elle devait avoir, malgré tous les projets de sermons qu’elle avait élaborés, pendant ses heures d’attente, à embrasser le jeune homme tout comme si elle n’avait pas cru avoir à se plaindre de lui.
— Ah ! méchant enfant, dit-elle, faut-il te tant aimer encore, malgré tout le chagrin que tu me donnes ! Me faut-il, vis-à-vis de moi, comme vis-à-vis des autres, n’avoir jamais à constater que ma faiblesse pour toi 1
Etienne allait répondre ; elle ne lui en laissa pas le temps : l’arrêtant d’uu geste affectueux et craintif à la fois, elle reprit d’une voix plus basse encore :
— Fais bien doucement, mou Etienne. Ton oncle «’est couché il y a quelque temps seulement ; tu sais combien il faut peu de chose pour le réveiller 1 II est si bon, ce pauvre Isidore, qu’on ne saurait prendre trop de soins pour ne pas lui déplaire.
Puis, continua-t-elle, je suis bien aise de pouvoir retarder jusqu’à demain la verte réprimande qu’il ne peut manquer de t'adresser. J’espère d’ici là t’avoir préparé à l’écouter avec la respectueuse reconnaissance que tu lui dois.
Viens, mon enfant, que je te fasse souper avant de te conduire à ta chambre.
Etienne soupa, en effet, mais lestement, comme pour se dérober aux reproches de sa grand’mère, dont la voix douce et bonne, dont l’attitude craintive et peinée lui faisaient éprouver comme un remords, alors que son esprit et sou cœur lui disaient, dans leur franchise, que nonseulement on n’avait rien à lui reprocher, mais qu’au contraire si quelqu’un devait se plaindre, personne autre que lui n’en avait le droit.
M me veuve Daubrée continuait toujours de cette voix dolente et cothpassée des vieilles gens qui sont en plein dans leur idée fixe :
— Pourquoi donc, mon pauvre Etienne, as-tu fait des dettes au lieu de vivre de ce que ton oncle te donnait, modestement, tranquillement, comme nous le faisons ici ? Pourquoi l’as-tu mécontenté en perdant tou temps au lieu de te faire recevoir avocat, comme nous le désirions ?
Il faut, vois-tu, que tu aies fait quelque mauvaise connaissance; que tu te sois mis à fréquenter des gens dé-
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pensiers de leur temps et de celui des autres, de leur bourse en même temps que des deniers de leur prochain! Sans cela, toi qui sais que tu n’as d’autre avenir que celui qui te viendra des bontés de ton oncle, tu ne l’aurais pas ainsi indisposé contre toi. Au reste, M. l’abbé nous a dit, en venant nous voir ces jours passés, qu’il ne pouvait en être autrement; que Paris était pernicieux aux jeunes gens, parce que c’était un lieu propice aux entraînements vers le mal.
Etienne avait écouté jusque-là M mo Daubrée sans faire un mouvement, sans dire un mot qui pût laisser deviner ce qui se paêsait en lui et toute l’indignation qui soulevait son coeur.
Par* nature et surtout par la nature de son éducation, Etienne était un peu sauvage. 11 ne permettrait guère aux étrangers de se mêler de ce qui le touchait de près; il avait vécu très-seul, et par cela même n'était pas démonstratif. 11 savait supporter une douleur sans éprouver le besoin d’en faire confidence, et lorsque par hasard il lui venait une joie, il ne cherchait non plus personne à qui la raconter.
La souffrance enseigne la dignité ; sous ce rapport Etienne avait été à bonne école; — mais sa patience se trouva à bout quand sa grand'mère lui fit connaître — « l’opinion de M. l’abbé. »
Ce fut la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
Quand M me Daubrée s’arrêta pour reprendre haleine, le jeune homme allongea sa main sur celles de sa grand’mère qu’elle avait jointes sur ses genoux comme si elle se fût momentanément abandonnée à une prière mentale ; il s’y appuya légèrement avec une certaine autorité
affectueuse, et d’uue voix douce, quoique grave et décidée, il répondit : *
— Vous eu avez assez dit, ma mère ; u’allez pas plus loin, je repars.
— Comment ! tu repars 1 interrompit M me Daubrée en arrêtant sur le jeune homme ses regards étonnés.
— Que voulez- vous que je fasse ici? continua Etienne eu s’animant peu à peu, taudis que ses yeux bleus lançaient des éclairs. Vous et mon oncle avez des idées que je ne tâcherai même pas de modifier : je sais trop qu'à cet endroit toute tentative serait inutile. Je ne suis pour vous qu’un paresseux, un garçon sans conduite, sans intelligence et sans cœur, un membre inutile que l’on nourrit parce qu’il semble plus facile de lui donner quelques aliments que de le retrancher brusquement du corps qu’il épuise !
Il n’est d’ailleurs ni dans votre caractère ni daus celui de mou oncle de prendre une décision énergique. Vous consentez à me souffrir sous votre toit, à votre table, plutôt que de me dire ouvertement : « Va : t’en ! »
— ühl Etienne, soupira doucement la grand’mère, qui ne comprenait rien aux plaintes âcres et douloureuses que la dignité et l’âme blessée du jeune homme faisaient entendre.
— Laissez-moi achever, ma mère. Aussi bien il y n trop longtemps que toutes ces choses m’étouffent : l’heu. o est venue de les dire. Je vous ai «écoutée jusqu’au bout ; laissez-moi dire à mon tour, non pas ce dont j’ai le droit de me plaindre — je sais que je n’ai de droit d’aucune espèce quoiqu’on ait amoncelé les devoirs sur ma tète — mais ce que j’ai souffert, ce que je souffre maintenant, et
ce que je crains d’ètre appelé à souffrir longtemps eucore.
— Mais que t’a-t-il manqué, malheureux enfant? ne put s’empêcher de dire encore M m * Daubrée, dont l’étonnement n'avait plus de bornes.
— Tout, reprit Etienne. Tout, répéta-t-il d’une voix si grave et si convaincue, que cela fit ouvrir de grands yeux à la bonne dame.
— Je ne vous parlerai que des choses matérielles ; les autres sont du nombre des plaies secrètes : tant pis pour ceux qui en sont affligés. Les solitudes du cœur, les besoins de l’esprit, cela ne doit pas compter parmi les souffrances. Les gens raisonnables, les êtres sensés, comme mon oncle Isidore par exemple, lèveraient les épaules à les entendre énumérer.
Passons donc : c’était affaire à moi de ne pas laisser mon esprit acquérir des appétits au-dessus de ses ressources et de régenter un cœur assez malappris pour se plaindre de ses solitudes, quand il ne manque pourtant pas de monde autour de lui.
— Je ne te comprends pas, dit tout doucement M me Daubrée.
— Et c’est là votre excuse, ma pauvre mère, reprit le jeune homme ; aussi vais-je vous entretenir de mes douleurs réelles : celles-là, vous pourrez les toucher du doigt, et m’écouter sans étonnement. — Ce sont des plaies d’argent : vous serez compétente en cette matière î
M me Daubrée leva sur son fils un regard affectueux et triste au fond duquel il y avait comme un reste de reproche. Etienne découvrit facilement cette nuance quelque légère qu’elle fût. Il continua néanmoins sans rien perdre de l’amertume qu’il y avait dans sa voix.
LA PERLE DE LAN DE LA IR
— A Paris, où vous me reprochez d’avoir fait des folies, d’avoir perdu mou temps et mou argent, j’ai vécu de misère, car la misère ne tue pas la jeunesse, elle ne brise
que son corps. Les privations de toutes sortes m’accompagnaient pas à pas : chaque heure de ma vie avait la sienne.
Mon pncle, dites- vous, m’envoyait de l'argent ! Juste de quoi mourir de faim régulièrement trois semaines par mois, et de quoi vivre fort juste le reste du temps. — Paris et Candelair, voyez-vous, il y a quelque différence, dit encore le jeune homme, en réponse à un autre mouvement de M mo Daubrée.
Mais, continua-t-il après un momeut de silence, je voulais être avocat, parce que, pour moi, entrer dans le barreau, c’était non-seulement une carrière noble et belle qui m’attirait par sa grandeur et sa poésie de tous les âges ; défendre l’opprimé, ou implorer la miséricorde de ce grand justicier qui s’appelle le monde, sont deux missions aussi belles l’une que l’autre et qui m’enthousiasmaient d’une égale façon : mais et surtout j’y voyais encore mon indépendance et ma liberté conquises par mon travail.
J’ai donc travaillé le jour, moi, le paresseux ; j’ai travaillé comme un mercenaire, comme un ouvrier à la tâche, pour gagner de quoi mauger, de quoi me vêtir, afin de pouvoir travailler la nuit à ce droit, qu’on m’envoyait étudier sans m’en donner les moyens.
J’ai vécu seul, moi, l’homme entrainé par des relations dangereuses, parce que je n’avais que bien rarement, et encore en courant, le temps jle serrer la main à quelques hommes de mon âge ! — Mes heures étaient
L’ONCLE ISIDORE
si bien comptées, qu’un jour sans travail était aussi un jour sans nourriture, à moins de rompre l'équilibre que j’avais eu tant de peine à établir entre les ressources que je m’étais créées et mes besoins quotidiens.
J’arrive maintenant à la grosse questiou : J’ai fait des dettes ! c’est vrai, puisque j’ai pris moi-mème la peiue de vous en instruire.
Mais après deux ans et demi de réclusion, de travail forcé, de nourriture insuffisante on mauvaise, quand ce n’était pas l’un et l’autre à la fois, je suis tombé à bout de forces, non d’énergie; de volonté, non de courage. Moi qui étais habitué à respirer notre air vivifiant et pur, à passer toutes mes heures de liberté sur la montagne, à faire usage de mes bras et de mes jambes, je me suis étonné lorsque, la maladie m’a fait impuissant à tout travail ; mais je me suis étonné que cela ne me fût pas arrivé plus tôt.
— Pauvre eufaut ! dit M mo Daubrée, pourquoi n’étais-tu pas ici? J’aurais pu te soigner, au moins ! Crois bien que ton oncle ne t’aurait, certes, laissé manquer de rien, ajouta-t-elle, tant l’éloge de son frère était le corollaire obligé de toute phrase, tant l’habitude est une seconde nature.
Toute la secrète colère d’Etienne tomba et s’évanouit devant cette excellente, mais aveugle créature, qui, en effet, comme elle venait de le dire, ne comprenait pas le jeune homme.
— Il est vrai, poursuivit-il, pourquoi n’étais-je pas ici 1 — Il prit en même temps dans ses deux raaius la
tète de la vieille femme, l’embrassa tendrement sur ses
cheveux blancs eu lui disaut d’une voix affectueuse, mais
dont la gravité triste n’eùt certes pas échappé à une intelligence plus développée ou à un esprit moins prévenu :
— Allez vous coucher, ma mère. Discuter n’éclaircit rien : les explications ne peuvent amener entre nous aucune lumière. Reposez-vous donc, et soyez, quoi qu’il arrive, bien persuadée de ma tendresse pour vous.
— Tu ne partiras pas au moins, pria M m * Daubrée en joignant les mains devant le jeune homme. Et comme celui-ci hésitait, elle ajouta : Je t’en prie.
Puisque tu ne peux rien faire à Paris sans avoir la santé, reprends au moins la santé ici. Hélas ! je ne puis te donner autre chose, ajouta-t-elle avec un triste soupir de regret; laisse-moi te donner cela.
Le cœur, en ce moment, avait pris chez la grand’mère une telle avance sur l’intelligence, que le jeune homme en vint à se demander si cette pauvre femme, dont toute la vie n’avait été qu’une longue et sublime abnégation, n’était pas plus méritante encore qu’il ne l’avait supposé jusque-là. Peut-être avait-elle conscience de la valeur eu même temps que de l’étendue de son sacrifice.
Embrassant tout le passé d’un coup d’œil, la vie de sa grand’mère lui parut si sublime, qu’il ne permit nia son jugement, ni à l’esprit d’aualyse qu’il portait en lui, largement développé, d’aller trop au fond des choses. 11 préféra, tant il voulait encore croire à quelque chose dans ce lieu où tout lui avait semblé hostile, il préféra en rester sur son illusion, sur ce beau rêve de la jeunesse toujours heureuse de prêter les grandes et muettes vertus à ceux qui les entourent.
— Allons, mère, je resterai, puisque cela vous rend
L’ONCr.E ISIDORE
heureuse ! dit-il bien vite en embrassant de nouveau la vieille femme qui l’avait accompagné jusqu’à la porte de la chambre qu’il allait occuper à la Chartreuse.
M me Daubrée redescendit lestement les quelques marches qui séparaient sa chambre de celle du jeune homme. Elle murmurait tout bas :
— Mon Dieu, qu’on a de mal à faire entrer une demi-raison dans ces jeunes tètes folles! Il est déjà bien tard ; je ne suis pas capable de me lever assez matin pour entendre la première messe, sans compter que demain j’ai l’ouvrière pour les chemises d’Isidore. Oh ! j’aurai grand mal à être là, dès cinq heures, pour la mettre à l’ouvrage. Quel dérangement tout cela occasionne 1 Pourvu que mon frère ne s’aperçoive de rien : il aime tant l’ordre et la régularité !
Sérieusement inquiète des suites de sa veille un peu forcée, M me Daubrée gagna son lit en maugréant tout doucement, dans son àme béate, contre la jeunesse qui entraîne toujours le désordre à la suite.
La pauvre femme était presque en droit de se plaindre! Elle avait été si peu jeune elle-même, elle avait toujours été si parfaitement raisonnable, soit par le fait du devoir, soit par le fait de la nécessité, que son manque de charité à cet endroit était, bien excusable.
Taudis qu’elle faisait sa prière, en toute hâte, Etieune s’était déshabillé, puis mis au lit promptement.
Il est par moments de grands bonheurs construits de petites choses, de choses de si peu de prix aux yeux du plus grand nombre, que peu de gens sans doute nous comprendront. Toutefois, nous devons constater, en historien fidèle, que ce fut avec une certaiue satisfaction
matérielle, qui n’était pas exempte de sensualité, qu’Etienne s’étendit tout de son long : Il n’avait pas à sc préoccuper du lendemain.
Savoir tout à coup qu'on n’a plus qu’à dormir pour laisser reposer tous ses membres, qu’ou peut laisser se distendre son esprit et ses nerfs, sans la moindre inquiétude, sans songer même à l’beure du réveil, les vieux souvenirs rappelant, à votre esprit apaisé, que la servante du logis viendra frapper à votre porte assez à temps pour que vous puissiez arriver à tableau moment où l’on sert la soupe! Grosse question! surtout pour uu homme que les incertitudes de la vie de chaque jour ont teuu anxieux si longtemps.
Ce bonheur relatif, purement matériel, mordit de tout sou pouvoir sur le pauvre enfant, qui venait de traverser de si rudes épreuves. S'abandonnant tout entier pour un moment, à cet ordre de sensations si nouvelles pour lui, il avait fermé les yeux, en s’étendaut sur sou lit de la Chartreuse, et avait livré son corps aux jouissances du moment.
Quant à son esprit... il ne pensait pas.
11 lui sembla, au bout d’un moment, que la main qui pendait le long de la couverture, recevait une caresse timide. S’étaut uu peu soulevé pour voir ce que ce pouvait être, il reconnut le chien.
Lou-Pitiou, car c’était bien lui, se mit à passer sa langue rose et fraiche sur la main, puis sur le bras; et bientôt, encouragé par la voix du jeune homme, il se dressa au bord -de la couchette, et sou museau humide vint chercher jusque sur l’oreiller le visage d’Etienne.
Au milieu des manifestations affectueuses dont il eu-
L’ONCLE ISIDORE
tourait son ami, pas un cri, pas un aboiement ne trouvait place. Lui, si bruyant d’habitude, avait des caresses muettes. Ses mouvements étaient, semblait-il, mesurés de façon à ne toucher aucun meuble, à ne rien heurter autour de lui. De temps à autre, son regard tourné vers la porte par laquelle M m<l Daubrée venait de sortir, indiquait une certaine crainte de la voir apparaître de nouveau.
Cette allure inquiète au milieu même de la joie, n’échappa point à Etienne ; elle le rappela à la vérité de sa situation dans la maison de l’oncle Isidore.
Sou jugement avait pu s’endormir un moment, bercé par l'affection douce et calme de la grand’mère, et par sa rentrée dans ce logis dont la misère ne s’était jamais approchée ; mais rien n’avait effacé de la mémoire du chien les coups de canne dont on l’accueillait à la Chartreuse, lorsqu’il tentait d’y rejoindre son ami.
11 n’avait pas oublié non plus l’impuissance d’Etienne à le protéger.
Dans sa sagesse de bète, il mettait sa vieille expérience A profit, substituait sa finesse à la place de la foi dans les autres, se servait de ses yeux, de ses oreilles, de son nez, pour se mettre en garde contre une arrivée ennemie , et soudaine ; il était prêt à se cacher encore sous le lit, plutôt que d’affronter de nouveau des cris ou des coups : car il avait, dans sa philosophie, fait abandon de ce qu’on appelle « la dignité, » et pensait que le bonheur doit se payer de beaucoup de choses. — Au demeurant, tâchant d’être le plus habile puisqu’il savait, pour l’avoir tristement éprouvé, qu’il n’était pas le plus fort. Lou-Pitiou s’en donnait à coeur joie, mais silencieusement, de caresser son ami.
LA PERLE DE GANDELAlIt
Quant à Etienue il avâit de nouveau ouvert sou esprit aux craintes du lendemain. L’image de son oncle, le bruit de ses raisons révoltantes, les sermons impossibles de sa grand’mère, firent comme une ombre à son sommeil.
Il rêva qu’on lui faisait servir la messe de M. l’abbé ; qu’il buvait du vin tourné dans les burettes de la sacris-
tie, que l’oncle Isidore, l’habillant de sou immense rediugote, lui mettait aux mains ses gants de filoselle et l’emmenait au cercle pour faire sa partie. Puis c’était M me Daubrée qui ayant vu de nombreuses taches de boue sur les parquets de la maison, l’obligeait à se traîner sur les genoux pour ne plus salir le logis.
C’était enfin un tel concours de petites misères, qu’Etienne au réveil resta longtemps à démêler' ce qu’il y avait de vrai dans tout cela.
Lorsque ses yeux furent tout grands ouverts, lorsqu’il eut fait la part du rêve et celle de la réalité, il sourit tristement, se disant à part lui :
— Tout n’est pas mensonge dans les songes, et, certes, beaucoup de petites douleurs m’attendent ici. Seulement, puisque je peux espérer y recouvrer la santé, qui est pour les pauvres la première des richesses, prenonsla, et armons-nous de patience, voire même d’un peu d’indifférence : c’est une cuirasse sans défaut.
Ce fut dans ces dispositions d’esprit qu’il vint se mettre à table lorsque la vieille servante l’eut appelé.
— Le petit est arrivé, dit M“ e Daubrée en abordant son frère le matin.
— Ah 1 répondit l’oncle Isidore d’une voix indifférente.
L’ONCLE ISIDORE
— lia bien mauvaise mine, continua la vieille dame, pensant apitoyer sou frère en faveur de son petit-fils. 11 est pâle, amaigri, et ses yeux ont des éclairs qui certainement lui viennent de la fièvre.
— C’est là, dit sentencieusement M. Letourneur, le fruit ordinaire de l’inconduite, le résultat d’une vie désordonnée.
M me Daubrée n’osa plus rien ajouter tant elle craignait d’aggraver la position d’Etienne. Elle se contenta de faire mentalement une prière pour le pauvre enfant, le recommandant à son patron et à tous les saints du paradis, puis elle se dirigea vers la salle à manger pour regarder un peu l’ouvrage fait depuis le matin, par la couturière qu’elle avait mise à l'œuvre avant de partir pour la messe.
Cette jeune fille, — c’était une jeune fille, — était tout à fait une enfant du peuple. Son père était portefaix, sa mère vendait des oranges ou des fruits, selon la saison, dans une petite boutique sur le marché, et ce n’était certainement ni dans la société de l’un, ni dans celle de l’autre, qu’elle avait puisé la timidité et la retenue dont elle avait la réputation de faire preuve dans les maisons où elle travaillait à la journée.
Toute mince, d’une extrême délicatesse, elle avait été jugée trop faible par ses robustes parents pour faire autre chose que tirer l’aiguille. Mise en apprentissage chez les dames de la Miséricorde, communauté où s’exécutaient les travaux de fées de la ville, elle était vite devenue une des plus habiles parmi les. plus habiles, et toutes les ménagères soigneuses de leur linge se l’urrachaient pour raccommoder, mettre en ordre et repasser leurs lessives.
M me Daubrëe, sa vue baissant avec l’àge, n’avait pas été une «les dernières à rechercher l’ouvrière ; mais elle était si courue, que l'influence même de M. l’afcbé, qui avait eu grande estime les habitants de la Chartreuse, dut 'être mise en réquisition pour obtenir cinq ou six journées par mois, pendant lesquelles M œe Daubrée, aussi fière qu’heureuse de ce résultat, mettait de cinq heures du matin à huit heures du soir, le temps «le Mariette à prolit.
Mariette était petite, brune, vêtue tout à fait comme les grisettes du Midi avaut l’invasion des toilettes parisiennes. Elle portait une robe d’indienne de couleur sombre, avec un large tabüer de- cotonnade à mille petits carreaux d’un bleu gris très-foncé. Un mouchoir de cou dans laquelle rouge dominait, se croisait sur sa poitrine, les deux pointes eu étaient maintenues par la ceinture et les cordons du tablier.
Elle était coiffée d’un mouchoir à grands carreaux de couleurs éclatautes qui ne laissait passer sur ses tempes qu’une partie de ses bandeaux bien lissés et le bout d’une petite oreille ornée de ces larges pendants qu’on appelle des « roues », parce que ce sont de grands cercles d’or relevés par une boule de même métal juste à l’endroit du fermoir. •
La façon dont on traite ce petit monde d’ouvrières dans Candelair et dans les environs, n’est pas tout à fait la même que celle dont on en use à Paris et dans maintes grandes villes.
A Candelair, la couturière ne dine généralement pas à la cuisiue; elle a dans presque toutes les maisons bourgeoises son couvert mis à la table des maîtres, seulement
L'ONCLE ISIDORE
celles qui tiennent à être bien vues, ainsi qu’à conserver leurs pratiques, n’ouvrent la bouche que pour manger et dire « merci » quand on les sert. Elles se lèvent ensuite sans bruit, quand on apporte le dessert, pour retourner à leur ouvrage, qui est assez généralement installé sur deux chaises, dans l’embrasure d’une des fenêtres de la salle à manger.
Mariette était une couturière accomplie, se taisant modestement, se levant à point ; aussi avait-elle sa place à la table de M. I.etourneur, et son ouvrage dans l’angle d’une fenêtre.
— Ma petite, dit M m *Daubrée en arrivant près d’elle, encore tout émue des terribles paroles prononcées par son frère, faites une prière à la sainte vierge eu vous joignant à moi d’intention.
Elle s’assit à côté de Mariette et murmura une oraison tout en prenaut la couture de la jeune fille et en l'examlnaut avec soin.
— De tout mon cœur, madame, dit Mariette qui fit avec un grand recueillement le signe de la croix et la prière demandée.
M me Daubrée et Mariette finissaient leur prière à la
Vierge au moment où la servante mettait la soupe sur la
table, au moment où l’oncle Isidore et Etienne entraient chacun par une porte différente.
— Bonjour, mon oncle, dit le jeune homme fort tranquillement, quoi qu’il vît le vieux garçon déplier sa serviette avec certains petits mouvements qui dénotaient chez lui une grande préoccupation.
Après avoir étalé le liuge blanc sur ses geno-ux, M. Lelourneur crut devoir enfin répondre au bonjour de son
neveu. Levant sur lui ses yeux sévères qu’il avait jusque-là tenus attachés sur la table, il dit d’une voix brusque :
— Ah ! c’est vous, monsieur le mauvais sujet 1 c’est bien ; vous voilà de nouveau sous notre aile. Espérons que vous n’y continuerez pas les dettes si bien commencées à Paris.
— 11 est sùr, mon oncle, reprit le jeune homme, que si la Providence m’avait donné chaque jour une soupe aussi bonne que celle-là — il prenait avec sa cuiller le potage qu’on venait de lui servir — à l’heure qu’il est je ne devrais rien à personne, et je ne vous mettrais pas dansladnre nécessité de me faire de la morale.
Etienne, là-dessus, se mit à déjeuner avec un calme parfait, au moins eu apparence, tandis que son oncle, trouvant l’occasion bonne, entamait le discours qu’il avait préparé de longue main. Mais le jeune homme s’était si bien promis de rester calme et indifférent, que n’eût été son attitude respectueuse, ou eût juré qu’il n’entendait pas un mot de ce qu’on lui disait.
La grand’mère écoutait avec l’attention religieuse qu’elle prêtait aux sermons de son curé. Elle pensait, à part elle, qu’il fallait qu’Isidore eût cent fois raison pour qu’Etienne reçût ainsi, en toute humilité, les reproches que lui adressait son oncle. Toutefois, en se reportant à son anxiété du matin, elle était fort soulagée de voir les choses prendre un chemin si parfaitement uni.
Le déjeuner et la morale touchaient à leur fin sans autre encombre, lorsque deux personnes firent à la fois irruption dans la salle à mauger. D’un côté Lou-Pitiou dont la retraite avait été découverte, de l’autre la vieille
L’ONCLE ISIDORE
bonne qui en mettant en ordre la chambre d’Etienne, avait fait sortir le chien de dessous le lit et avait allongé sur sa maigre échine un maître coup.
La douleur fut si vive que la mémoire du pauvre animal en fut troublée. Pour fuir en quelque endroit que ce fût, le manche redoutable dont la servante était armée, il se jeta tête baissée — ne se souvenant plus des êtres du logis — au travers de la première porte demi-ouverte qu’il rencontra sur son chemin.
— Qu’est-ce à dire ? demanda l’oncle Isidore, en se retournant vers la vieille fille qui, d'un air menaçant, tenait son balai au port d’armes. Depuis quand fait-on pareil tapage autour de moi !
— C'est cette vilaine bête, répondit la servante en poursuivant le chien jusqu’entre les jambes de ses maîtres, où il avait été se réfugier.
L’oncle Isidore eut vite compris de quoi il s’agissait, en suivant sur le parquet, d’habitude si brillant, des traces de pattes peu soignées, et en lisaut de l’inquiétude sur le visage de son neveu.
— Passe-moi ma canne, dit-il à sa servante, qui s’empressa de lui obéir, pendant qu’Etienne, à bout de patience, s’écriait :
— Ne le battez pas, mon oncle : je vais le faire sortir, moi.
— Je n'ai besoin de personne pour être maître en mon
logis, monsieur , tâchez de vous eu souvenir, répondit fièrement M . Letourneur.
La grand’mère prit sous la table le coin du vêtement de sou petit-fils et le força à se rasseoir. L’oncle s’était baissé, déjà armé de la canne qu’on venait de lui remet-
tre ; mais, ue découvrant rien, il se leva pour interroger chaqjun du regard.
Revenue à sa place avauttout ce trouble, Mariette n’avait pas levé la tète de dessus sou ouvrage. Elle tirait l’aiguille avec une régularité fort exemplaire, vu l’orage qui grondait autour d’elle.
Ses pieds systématiquement appuyés sur un petit banc de bois étaient recouverts du bas de sa robe de toile, et la pièce dans laquelle elle taillait les chemises de l’oncle Isidore, aux trois quarts déployée dans la partie qui restait libre enfyre elle et la fenêtre, montait en plis nombreux et confus jusqu’à la hauteur de ses genoux.
Quand le pauvre Etienne, en faisant de ses yeux inquiets le tour de la salle à manger, arriva jusqu’à Mariette, elle échangea avec lui, sans faire un seul mouvement de tète, un regard si clair, quelque chose de si audacieux, que lè jeune homme en fut surpris; mais il se remit tranquillement à sa place à côté de M me Daubrée.
Lou-Pitiou venait de trouver un protecteur autrement puissant que lui.
L’oncle Isidore reprit avec satisfaction son discours au point où il l'avait interrompu, après que sa sœur, dont la bonne foi, en donnant cette explication, était complète, lui eut dit que fort probablement le chien était sorti par où il était entré, puisque la porte se trouvait encore ouverte. Letourneur interrompit la mercuriale qu’il adressait à son neveu pour prendre sou café avec tout le recueillement qu’il apportait à cette importante occupation.
On était encore dans ce demi-silence qui suit les repas heureux, lorsque la domestique vint dire à Mariette
L'ONCLE ISIDORE
que la femme de chambre de M me Malsauge désirait lui parler.
M“ e Daubrée relevait déjà la tète, comme pour calculer le temps que tout ce dérangement pourrait bien faire perdre à son ouvrière : mais celle-ci répondit, sans faire mine de se déranger :
— Je sais ce que me veut M mo Malsauge. Dites, je vous prie, à sa bonne, que je passerai chez elle ce soir, après ma journée. — Le plus souvent, «jouta-t-elle à demivoix, que je vais lâcher comme cela une piqûre au beau milieu pour que mon linge n’ait pas bouue grâce ! On a besoin de gagner sa vie, c’est vrai ; mais cela n’empècbe pas de tenir à la réputation de son aiguille.
— Pauvre bon cœur! pensa Etienne, en jetaut malgré lui un coup d’œil vers la jeune fille.
— C’est là une ouvrière I murmura M me Daubrée à l’oreille de l’oncle Isidore qui, après avoir joui de la béatitude que procure un bon dessert suivi d’un lin moka lentement savouré, demanda ses gants, son chapeau et se mit en devoir d’aller faire sou tour par la ville.
Quelque affection qu'eût M ma Daubrée pour son frère, elle ne voyait jamais arriver ce moment sans une certaine satisfaction. Letourneur étant là, il n’était guère possible de «e mettre à causer soit avec la domestique, soit avec l’ouvrière, les jours où elle était à la maison, ou du moins de causer d’une façon suivie. Il fallait a tout instant, à tout propos s’occuper du maître : les mille petits soins qu’on lui rendait absorbaient tout le monde.
Ce n’était pas que iui-mème fût indifférent « ce que pouvait apprendre la boune en allant au marché, la couturière dans les maisons où elle travaillait ; mais il était
despote, le cher homme, même dans les petites choses. Aussi, pour être plus à l’aise, M m * Daubrée attendaitelle toujours qu’il fût allé faire son tour de ville avant d’entamer une conversation un peu suivie sur ses voisins ou ses voisines.
— Vous travaillez donc chez M“ e Malsauge? demanda M“* Daubrée à la jeune fille, aussitôt qu’elle se trouva seule avec elle, car Etienne, qui avait pris un livre et s’était assis dans un coin, ne comptait pas.
— Oui, madame, répondit laconiquement Mariette.
La jeune fille, connaissant l’humeur de la dame, ne
voyait pas sans une certaine crainte s’ouvrir le chapitre des causettes.
— Alors, vous devez savoir si tout ce qu’on dit sur son luxe et sa façon de vivre est vrai ?
— Je ne sais rien du tout, madame, répondit-elle du même ton indifférent.
— Je ne vous ai jamais vue si muette que cela, reprit M“° Daubrée en faisant un geste de profond étonnement.
Mariette rougit jusqu’à la racine de ses cheveux. En un instant son visage était devenu presque aussi éclatant que les fleurs de son mouchoir de cou. Le reproche, quoique fait amicalement, la touchait, car elle passait et à juste titre pour la gazette la mieux informée de toute la ville.
C’était peut-être la première fois qu’elle répondait d’une façon aussi laconique, et l’étonnement de M m * Daubrée était parfaitement justifié.
— Mon Dieu ! s’écria l’ouvrière en brisant son fil, cela n’arrive qu'à moi. J’ai uue boutonnière à finir et chaque.
L’ONCLE ISIDORE
fois que je parle dans ces moments-là je ne fais que des maladresses. v
Puis reprenant l’aiguille, elle s’appliqua avec un acharnement qui ne laissait de place à aucune question, à aucune réponse.
M me Daubrée avait toujours beaucoup à faire dans la maison : voyant qu’il n’y avait pas moyen, pour le moment, d’entamer sa chère causerie, elle se leva pour donner à la servante ses derniers ordres à propos du diner de « Monsieur. » #
A peine Mariette entendit-elle que M m ® Daubrée était en plein dans les recherches minutieuses dont elle entourait le menu destiné à l’oncle Isidore, quelle arracha Etienne à sa lecture.
— Sautez vite au jardin, dit-elle ; regardez s’il n’y a personne et conduisez Lou-Pitiou jusqu’à la porte, afin qu’il ne fasse pas quelqu’autre méchante rencontre.
La salle à manger était au rez-de-chaussée ; la fenêtre donnait sur les couches où le jardinier faisait ses 9emis : Etienne eut vite enjambé.
Mariette, pendant ce temps, ayant lestement relevé cet amas de percale qui obstruait l’embrasure de la fenêtre dans laquelle elle était assise, Lou-Pitiou apparut, tout poilu, tout bourru, tout hérissé, sa langue rose pendante, au milieu du linge blanc. La jeune fille le prit dans ses bras et le fit passer à Etienne qui, sans nul respect pour les laitues naissantes et les choux qui apparaissaient à fleur de terreau, marchait sous la fenêtre comme au beau milieu d’une allée.
Quand il eut rendu son ami aux pavés de la rue, demeure habituelle du Pitiou, il revint en toute hâte trou-
ver Mariette. Il sentait qu’il lui devait des remercîments pour sou bon cœur, sou adresse et sou action cour-ageuse.
Il n’est jamais pénible «le rendre des actions de gràc«;s à nue jolie fille, fût-elle couturière. Aussi le jeune homme mit-il nue' très-grande vivacité à accomplir ce devoir.
— 11 ne faut pas si fort me remercier, répondit Mariette. Ce n’est pas tant pour vous que pour lui que je me suis exposée à me mettre mal avec M me Daubrée.
— Vous aimez donc Loq-Pitiou? demanda Etienue,
curieux de savoir si en son absence Lou-Pitiou s’était donné à une autre affection. '
— Pas plus qu’un autre chien, reprit Mariette ; mais je n’aime voir battre ni les bêtes ni les gens.
— Hé 1 vous causez donc maintenant, s’écria M mt ‘ Daubréo, eu mettant sa chaise à côté de celle de l’ouvrière.
— Ma boutonnière est finie, répondit Mariette avec un grand sérieux.
— Eh bien ! et la belle étrangère, la belle M mc Malsauge ! Est-il vrai qu’elle ne se lève jamais avant onze heures ou midi, et qu elle n’est quelquefois pas couchée à une heure du mutin ?
— Tout cela est vrai, madame. Elle se lève fort tard ; et le soir, quand je veille, pour finir quelque ouvrage, qu’elle veut pour le lendemain, je l’entends chanter et faire de la musique. Toutes les nuits ressemblent à des jours de fête chez elle. Quand je m’en vais, fût-il même bien tard, quelquefois minuit, quelquefois plus, ou n’a pas dans la maisou l’air disposé à aller se mettre au lit.
— Ah 1 Seigneur ! comment ces gens-là peuvent-ils
L’ONCLE ISIDORE
tenir à la vie qu’ils mènent, dit M mB Daubrée en levant les mains et les yeux vers le ciel, comme si elle avait assisté au renversement de toutes les choses établies.
— Mais, fort bien, je vous assure, reprit Mariette. Dans cette maison on se porte à merveille ; on est toujours d’une humeur charmante. Monsieur est fort sérieux; madame est comme un papillon en mouvement ; les choses n’en vont pas plus mal pour cela. — Au reste, si monsieur est sérieux, cela tient sans doute à sa position plus encore qu’à son âge; car être receveur général n’est pas la moindre des choses.
— Je le crois bien, reprit M me Daubrée, c’est une des grosses positions de CandeÇair.
— Nous n’avons pourtant pas encore eu un receveur général menant ce train-là, reprit Mariette.
— Le fait est, ajouta M mo Daubrée, que tout le moude en parle. On dit que c’est un luxe dans cette maison !
— On ne dit rien qui ne soit, continua Mariette. Mais ce qu’il y a d’étouuant. c’est la générosité de madame et l’habitude qu’elle a d’avoir toujours les mains ouvertes.
— C'est bien ce qu’on m’avait raconté, murmura , M mc Daubrée; pas la moindre économie I
— On dit, madame, qu’ils n’en ont pas besoin, reprit Mariette de ce ton simple, qui donne une si graude force aux choses dites.
L’idée que taisait naître cette réflexion tomba comme un fait étrange devant l’esprit de M°° Daubrée : — n'avoir nul souci de l’économie! — elle dont l’existence tout entière s’était usée à épargner quelques pièces de cent , sous. Ce seul point suffisait à placer M me Malsauge et M. le receveur général dans un monde qu’elle ne pou-
vait se figurer et dans lequel son imagination ne pouvait la transporter, quelque effort qu’elle fît.
— Quand il s’est agi de me payer mes journées, la femme de chambre de madame n'a jamais voulu me donner douze sous; sa maîtresse, m’a-t-elle dit, n’enteudant pas qu’on travaillât pour elle sans recevoir de sa laire. Elle m’a donné deux francs, ainsi que sa maîtresse le lui avait ordonné. Si madame a un caprice, s’il lui prend fantaisie d’avoir un chiffon pour le lendemain, on me fait passer la nuit et on me paye en conséquence.
Je mange avec la femme de chambre, et c’est d’elle * que je tiens le grand secret de leur passage à Gaudelair.
— Comment, leur passage? demanda curieusement M me Daubrée.
— Oui; je me suis laissé racouter qu’on n’avait envoyé monsieur ici que pour pouvoir le faire arriver plus tard à un autre endroit.
— Cela ne me paraît pas bien clair, ce que vous me dites-là, ma petite, reprit M me Daubrée.
— Je n’y ai pas non plus compris grand chose, continua la jeune fille; mais j’avais pensé que vous, madame, qui savez par M. Letourneur les choses qui concernent tous les employés, vous me donneriez l’explication de ces paroles qui m’ont été dites en grand mystère et que je vous rapporte très-fidèlement.
— Ah! si la chose est ainsi, nous demanderons ce soir des éclaircissements à mon frère, car il sait toutes ces choses-là, à coup sûr.
— Il n’est pas nécessaire d’attendre jusqu’à ce soir, interrompit Etienne, qui, tout en ayant l’air fort absorbé par sa lecture, ne perdait pas un mot de la causerie des
L’ONCLE ISIDORE
deux femmes; je puis vous aider à percer ce mystère, qui est la chose la plus simple du monde.
Ce fut au milieu de l'attention générale qu’il continua :
— M. Malsauge est sans doute un homme riche, tenant, par lui ou par sa femme, à des familles influentes; et, comme pour arriver à être général il faut quelque peu passer par les grades inférieurs, ou l’a envoyé faire ses premières armes à Candelair.
D’un homme qui n’est rien, qu’un homme riche ou allié à de grandes familles, ou ne peut décemment et sans aucune raison apparente faire un des hauts dignitaires de l’Êtat. Tandis qu’il n’est que justice de nommer à une grande position' M. le receveur général pour le récompenser des services qu’il aurait pu rendre dans son département; quand on ne lui devrait un dédommagement que pour lui avoir fait habiter Candelair !
Etienne était du nombre de ces jeunes esprits inquiets et ardents pour lesquels la vie s’est montrée sévère et aride sous tous ses aspects, mais qui sentent avec cette' avidité du bonheur rêvé, qu’il est d’autres mondes et d’autres horizons que ceux auxquels ils se sont heurtés. ,
Capables de comprendre toutes les joies, faits pour traduire toutes les jouissances, ils portent en eux celte douloureuse et immense faculté d’ètre à la hauteur de toutes les positions, tandis qu’ils ne sont que les esclaves de la nécessité et les mercenaires du pain quotidien.
Toutes ces pensées se heurtant plutôt comme un sentiment que comme un raisonnement dans ces jeunes esprits fatigués de travail et de rêves inassouvis, y
laissent une certaine aigreur qui leur fait juger peutêtre un peu sévèrement les heureux de ce monde.
— Et vo'ilà pourquoi M. Mulsauge est de passage à Candelair, continua Étienne après quelques secondes de silence.
Je n’assurerais pas que M D,e Daubrée comprit parfaitement l’explication de son petit-fils; mais elle parut s’en contenter.
Mariette, la fille du peuple, la méridionale, dont l’esprit n’avait été plié à aucun joug, ni amoindri par aucune contrainte, Mariette eut vite, je ne dirai pas compris, mais deviné.
Aussi répondit-elle au jeune homme, charmé de trouver quelqu’un avec qui causer :
— Ma foi, monsieur Étienne, que ce soit par droit ou par faveur que M. Malsauge soit ici ou aille à un autre endroit, la bonne fortune n’a point si mauvaise vue qu’on le dit, car ce sont de bonnes âmes que le mari et la femme; ils font beaucoup de bien, et le font si gracieusement, qu’on n’est point honteux d’être leur obligé. Nous pouvions avoir à leur place des avaricieux, des méchants ! 11 n’en manque pas déjà à Candelair de ces gens qui coupent un sou en liards pour faire la charité à quatre personnes à la fois.
(Juand ou est autour de ceux qui sont doux à servir, dis qu’on n’a pas à se plaindre, que ce serait être ingrat envers la Providence et envers eux, que de chercher de quel droit ils sont heureux. — 11 est vrai que M ma Hélène Malsauge aime la toilette - ; mais cela fait travailler les ouvrières. Elle s’amuse beaucoup ; elle chante, fait danser chez elle le plus qu’elle peut; on donne souvent à
L’ONGLE ISIDORE
•Huer aussi ; mais elle est si peu ennemie du plaisir des autres, qu’on ne saurait sans méchanceté lui faire un ' crime de celui qu’elle prend.
— Vous allez mieux aimer cette uouvelle venue, à elle seule, que vos anciennes pratiques toutes ensembles, reprit M mo Daubrée, qui, sans le faire paraître, était un peu jalouse de se voir éclipsée par cette étrangère jusque dans l’esprit de son ouvrière.
M“ e Héjène Malsauge était en effet une femme du monde, qui l’aimait beaucoup, et ne savait y renoncer tout-à-fait, même à Candelair, où il n’y avait pas moyen de réunir ce qu’on appelle à Paris une brillante et nombreuse société.
Le préfet, le général, quelques magistrats auxquels elle joignait ce qu’on appelle des fils de famille, quelques jeunes gens danseurs de bonne volonté, et parmi cette population flottante qui tient les places données par le gouvernement, un choix des plus mondains et des plus acceptables, tels étaient les éléments dont se composaient "les réunions de M mo Malsauge.
Les dineurs se recrutaient parmi les gens sérieux : le conseil municipal, le conseil général, les gens les plus en fortune, en nom et en position de la ville.
M. le receveur était, dans Candelair, un homme d’importance, et M “ 8 Malsauge, l’élégante, la lionne par excellence.
Jugez, si l’on parlait d’eux et de l’impression qu’ils faisaient dans la ville!
Étienne qui venait de Paris, qui avait laissé courir ses rêves au travers de toutes les merveilles interdites aux pauvres et aux travailleurs, Étienne reconnut une femme
du monde, hanté par son esprit aux heures des folles espérances, dans cette étrangère dont le luxe, la beauté et la générosité faisaient tant de bruit dans Landerneau. ' •
Cette imagination de vingt ans, rendue inactive par l’ineptie de son entourage, se jeta dans les interminables entretiens que les-hommes jeunes ont, dans le secret de leur âme, avec les femmes dont leur esprit s* occupe. Ainsi sans avoir jamais vu M me Malsauge, il eu parlait souvent à Mariette, qui répondait volontiers; il y pensait bien plus souvent encore.
Étienne et l’ouvrière étaient rapprochés par cette grande cause de sympathie qu’ils étaient jeunes tous les deux, et que malgré ce que l’on pourrait appeler la dissemblance de leurs positions dans le monde, il y avait entre eux de grands points de rapport.
Du côté d’Étienue, la dépendance et la gêne perpétuelles dans lesquelles il avait été élevé, le besoin de travailler pour vivre où se trouvait Mariette, ainsi que la nécessité de ne froisser personne, afin d’avoir de l’ouvrage du plus de monde possible, les avaient classés • dans les êtres soumis au bon ou au mauvais vouloir des autres.
Cette similitude de dépendance en avait fait des alliés qui, sans s’être rien promis ni rien juré; sans être convenus d’aucun point, se tenaient la main en toutes cir- . constances et chaque fois que l’occasion s’en présentait.
Cette union avait commencé du premier jour, et Lou- Pitiou en avait été le prétexte.
Étienne, qui s’était remis à aller sur la montagne au
L’ONCLE ISIDORE
lieu de rester au logis, faisait, les jours où venait l’ouvrière, trêve à ses habitudes, et M me Malsauge faisait presque toujours aussi les frais de la conversation.
La jeune fille s’en aperçut à la fin et s’eu montra un * peu contrariée.
Si elle s'était un moment écoutée, si d’après les préceptes de sagesse qui lui avaient été donnés au couvent, elle eût tourné sept fois sa langne avant de parler, il est fort probable qu’elle n’aurait rien dit. Mais le dépit aidant elle oublia la mesure et s’écria en faisant la moue d’impatience :
— Franchement, ce que je vois et entends chez M me Malsauge ressemble au chapelet vous me le faites réciter sur tous les tons et vous ne vous en lassez jamais. Allez-y voir vous-même, cela vaudra mieux.
Étienne, sans trop s’en rendre compte, trouvait dans ses causeries avec Mariette, de longs sujets de rêverie pour ses promenades solitaires. Il fut vivement contrarié du tour que prenaient les choses, mais sentant bien qu’il n’y avait aucune protestation à faire, il se leva, prit son chapeau de feutre, et dit à la jeune fille en se retirant :
— Puisque cela vous ennuie de causer avec moi, je ne reviendrai plus. Adieu, Mariette!
Il resta dehors jusqu’au dîner, revint pour se. mettre à table, juste eu même temps que l’oncle Isidore et que sa grand’mère, se retira aussitôt après le dessert pour monter dans sa chambre, car il pleuvait.
La jeune fille l’entendit aller et venir au-dessus de sa tête tout le temps que dura la fin de sa journée, qu’elle n'avait du reste jamais trouvée ni si longue, ni si triste.
Elle aurait voulu, après avoir témoigné sa mauvaise humeur au jeune homme, le voir rester pi*ès d’elle. Elle eût été bien aise qu’il tentât de lui prouver que M me Malsauge n’était pas le seul intérêt qu’il trouvait à causer avec elle.
Quelle est la femme (pii n’aime pas à être écoutée un peu pour elle-même?
Mariette passa du dépit à la tristesse et presque au chagrin, quand elle vit avec quelle facilité Étienne l’oubliait, surtout lorsque, par sa brusque retraite après dîner, il lui eût montré le peu’de cas qu’il faisait d’elle, quand la veille encore, il restait dans la salle à manger jusqu’au momeut où elle quittait son ouvrage.
En s’en allant elle avait des larmes dans les yeux ; sa vanité avait été blessée, et l’on sait combien chez les femmes cette partie susceptible est près du cœur. Aussi elle eu était arrivée, tant son dépit était douloureux, à se demauder si elle n’aimait point un peu ce beau garçon avec lequel elle se plaisait tant à causer.
Elle ne fit pas, ce soir-là de réponse à la question, mais elle songea en se couchant, et un peu, une fois qu’elle fut au lit, avant de s’endormir, qu’il y avait des femmes bien heureuses de pouvoir ne penser à rien autre chose qu’à leurs toilettes ou à leurs plaisirs; que celleslà, tous les jeunes gens les regardaient, s'en occupaient, sans doute les aimaient; que la richesse était un beau cadre pour une femme et que son mouchoir de cou, quelqu’éclatant qu’il fût, ne lui donnait pas l’allure que lui aurait donnée, sans nul doute, une dentelle ou une riche broderie.
11 en advint dans son esprit un secret levain de jalou-
L’ONCLE ISIDORE
sie contre les femmes riches, contre toutes les dames en général et quelque chose de plus particulier touchant M me Hélène Malsauge.
Quoique rien ne l’aveuglât sur la beauté pas plus que sur le mérite de la jeune femme, elle lui en voulait de son premier dépit. Elle ne pouvait la considérer dans ses toilettes élégantes, dans sa joie de chaque jour, sans envier de toutes ses forces ce que sa raison lui démontrait ne devoir jamais lui appartenir.
• Les choses allèrent aiusi quelque temps. Étienne, tout en ayant fini par comprendre que c’était une véritable cruauté d’entretenir constamment une jeune femme d’une autre femme qu’elle, tout en l 'ayant pas cessé de dire fort gracieusement « bonjour » ou « bonsoir » à Mariette chaque fois qu’il la rencontrait, ne s’était pas autrement remis à causer avec elle.
Uuheau jour que M œc Malsauge était sortie pour aller elle-même choisir quelques chiffons et qu’elle s'était fait suivre de Mariette, qui devait emporter les étoifes chez elle, les deux femmes, en traversant la promenade assez déserte à cette heure, furent croisées par Étienne, qui, suivi du Pitiou, commençait une de ses promenades quotidiennes que les temps les plus adieux n’iutet rompaient pas toujours.
Eu passant à côté d’elles, le jeune homme salua, et Mariette ne put se le dissimuler, le salut était bien pour elle.
Étienne ne counaissait pas M“* Mulsauge. S’il l’avait rencontrée seule, il n’eût point osé la saluer, oiiclqu’envie qu’il en eût eu.
M mc Hélène lie s’y trompa pas davantage.
— Quel est ce beau garçon qui vous salue, Mariette? demanda-t-elle, sans en montrer aucun étonnement à la jeune fille, ce dont l'ouvrière lui sut un gré infini.
— C’est M. Étienne Jussieux, le neveu de M. Isidore Letourneur. Je travaille chez sa grand’mère, où il est revenu depuis quelque temps. Il étudiait le droit à Paris, mais il y a été malade.
Ceci ne fut pas dit sans intention. La jeune fille était très-flattée de la politesse qu’elle avait reçue ; mais elle tenait à bien montrer jY cette femme, si souvent enviée dans le secret de son cœur, que c<* beau garçon qui faisait attention à elle, la fille du peuple, qui la saluait en pleine promenade de Candelair, était un fils de bonne maison.
Eu nommant la grand’mère d’Étienne, elle voulait faire bien comprendre qu’il n’y avait rien de léger dans ses rapports avee son petit-fils.
— Ce garçon doit être intelligent, continua M œe Malsauge. Il a une belle tête, et n’a point l’allure de tout lie monde.
— Je sais qu’il est très-bon et n’a pas la moindre vanité, répondit Mariette, mais je suis trop ignorante pour porter un autre jugement sur lui, et pour parler rie choses que je ne connais pas.
— Il ne va donc pas dans le monde, M. Étienne, continua M m * Malsauge : je ne l’ai rencontré nulle part? Si je l’avais vu, je l’aurais remarqué, très-certainement.
— Je crois qu’il est fort sauvage, répondit Mariette.
— Ah! dit M me Malsange, comme si la chose l’e it étonnée.
L’ONCLE ISIDORE
— Du moins son onde le dit. Mais je crois plutôt que, comme ses parents ne reçoivent à peu près personne, il ne connaît pas grand monde. Il sera pourtant riche quelque jour, car M. Letourneur a une belle maison qu’on appelle « la Chartreuse. » Mes parents disent qu’il a pas mal d’argent placé et qu’il en place encore tous les ans. Ce sera quelque jour l’héritage de M. Etienne, eh;.
Tout cela avait été arraché à la jeune fille par des « ha! — comment? — bien vrail » par ces mille petites interjections qui se posent comme autant de questions; et Mariette s’aperçut enfin que comme Étienne la faisait autrefois parler de M“° Malsauge, M m " Malsauge la questionnait aujourd’hui sur Étienne.
La chose lui déplut autant d'un côté que de l’autre ; la jeune femme cependant avait l’air si parfaitement indifférent, que l’ouvrière ne put se figurer, malgré sa méfiance, qu’un intérêt quelconque ou une arrièrepensée eussent dicté ses questions.
Étieune avait enfin vu cette belle M œc Malsauge dont il avait si souvent parlé et de laquelle il avait fait une des préoccupations de son esprit. 11 l’avait trouvée d’autant plus belle, qu’à prendre le mot de «jolie » dans son habituelle et complète signification, elle n’était pas jolie du tout.
Seulement la grâce, chez elle, semblait innée; elle avait l’allure d’une finesse et d’une distinction exquises, et sa physionomie qui était, spirituelle et douce tout à la fois, — ce qui est tout simplement la difficulté vaincue pour un visage de femme, — devait rester profondément gravée dans l’esprit d’un homme habitué comme É'ienne à vivre par la pensée.
Les grands yeux bleus, un peu fiers, de la jeune femme, le suivirent donc après qu’il se fut éloigné. Les bandeaux de ses cheveux châtains et sa bouche légèrement pâle, restèrent dans son souvenir comme deux choses charmantes à voir. Il ne se rappelait pas avoir jamais rencontré rien de si parfaitement harmonieux.
En un mot, il était amoureux! ,
Pour faire bien comprendre comment cet amour était venu, comment, même, il était impossible qu’il ne vînt pas, il nous faut revenir un peu en arrière, et parler de la vie, de la vie intellectuelle surtout, qu’avait menée Étienne après avoir quitté Paris.
En arrivant à Candelair, il avait le cœur et l’esprit entièrement vides et libres, ce qui est presque toujours une espèce de souffrance et dans tous les cas 11e vaut jamais rien pour les hommes de son âge. La solitude dans laquelle il vivait à la Chartreuse venant aggraver encore cet état de choses, il s’était jeté tout entier dans une voie où l’imagination seule est active, où les entraves de la vie matérielle et réelle 11e peuvent plus être un frein, toute l’action se passant dans le secret de la pensée.
Rien ne brise et n’use une âme jeune et active comme ce travail incessant dans lequel elle est â la fois la meule et le grain.
Etienne 11e tarda pas à faire fi de tout ce qui lui avait semblé autrefois d’énormes jouissances, pour s’absorber complètement dans ce royaume de la féerie que se créent les esprits ardents qui ont constamment été sevrés de tous les plaisirs, de tous les bonheurs et qu’on a brusquement arrachés à toute occupation.
Il n’avait plus ni le désir d’aspirer à son indépen-
dance, ni la force de s’y acheminer par le travail, cette émancipation, souvent lente, mais toujours sûre.
Lui qui avait été si courageux pendant la lutte journalière contre la misère, il ne tentait plus aucun effort : cela eût dérangé sa pensée dans sou vol vers les chimères. Il se grisait à ces plaisirs de l’esprit, à ces courses intellectuelles à travers les mondes impossibles, et comme les fumeurs d’opium, il ne voulait point s’arracher à sa contemplation ni à sou immobilité, y trouvant un bonheur qui l’avait fui jusque-là.
Malgré le grand air, malgré le bien-être matériel au milieu duquel il vivait, et quoiqu’il eût rompu avec toute espèce de travail, sa sauté ne revenait pas ce qu’elle avait été autrefois. La tète usait le corps.
Il avait beau sentir qu’il s’anéantissait dans ces jouissances excessives, il avait pris un tel dégoût de la vie, qu’il ne voulait Tien tenter pour se rattacher à ce qui lui plaisait si peu.
Ce n’était pas qu’il fût blasé ; ce n’était pas qu’il dédaignait les plaisirs et les distractions de son âge;, ce n’était pas non plus qu’il fit peu de cas des femmes, de l’amour des jeunes hommes et des jeunes sympathies. Il ne portait pas un esprit fort sous un front* de vingt ans, loin de là.
Le pauvre enfant ressemblait plutôt û ces indigents qui contemplent de loin les sébilles pleines d’or étalées derrière le grillage des changeurs et qui, le gousset parfaitement vide, baissant leurs paupières sur leurs yeux éblouis, s’en vont emportant du sable d'or plein leur cerveau, sable précieux que rien n’éparpille, ni les besoins de la vie, ni les désirs, ni les dépenses folles qu’en
LA PERLE I)E CANDELAIR
peut faire l'esprit; fortune stable, trésor sans fond que l’on brasse, et dans lequel on puise à pleines mains.
Mais que la paupière se relève, que l’œil s’ouvre et regarde de nouveau, l’or revient aux sébilles et la grille se dresse encore, comme une insurmontable barrière, au I devant de ces mains vides et avides qui, tout à l’heure, prenaient et donnaient sans compter.
Qui pourrait s’étonner maintenant que l’enfant voulût rester les yeux clos; et comment ne pas trouver tout naturel aussi qu’Étienne se fût empressé d’ouvrir sou cœur et sou esprit au premier joli rêve qu’il avait rencontré, non saus le chercher un peu, il est vrai ! Mais tout ne lui avait-il pas été complice, depuis l’oncle Isidore et la grand’mère, jusqu’à cette jolie Mariette qui aurait peutêtre bien voulu détourner un peu de cette grande admiration à sou profit 1
M œ * Malsauge elle-même aida au développement de l’amour que sans s’en douter elle avait inspiré.
La jeune femme, quoi qu’elle fit, ne réussissant qu’à moitié à se créer des occupations selon son goût, continuait à étonner chaque jour cette boune ville de Candelair par son coupé à deux chevaux, par ses toilettes, sa musique et par mille autres choses tout aussi inoffensives, qui, racontées ici, paraîtraient des plus simples, mais qui, là-bas, étaient classées dans les étrangetés.
Par moments — ces moments-là n’étaient pas rares — elle se trouvait fort désœuvrée et eût donné beaucoup pour avoir avec qui causer, ou pour se trouver une occupation digne d’elle.
L’ONCLE ISIDORE
Elle était daus uue de ces mauvaises passes le jour où, couraut après un colifichet, elle rencontra Étienne.
Comme Mariette, qui pouvait être crue sur parole en cette occurrence, lui avait dit qu’il était un fils de bonne maison; comme ses yeux lui avaient rendu du jeune homme un témoignage satisfaisant, et que sa mise fort simple, peut-être un peu négligée, n’avait rien qui sentit l’étudiant ni qui dénotât le fantaisiste, elle pensa qu’il ne lui serait peut-être pas impossible d’apprivoiser ce sauvage ; qu’au reste, il avait l’air beaucoup trop intelligent pour qu’elle négligeât de l’attirer daus sa maison; enfin Étienne, u’ allant chez persouue, ce lui serait un succès de vanité de le recevoir chez elle.
Elle s’était bien aperçue qu’il avait avec lui un chien d’une laideur remarquable, quelque chose comme un hideux barbet d’aveugle; mais cette dissonuance, la seule d’ailleurs qu’elle eût remarquée, n’avait pas nui à notre héros. Au contraire, Lou-Pitiou avait quelque chose de si particulier et de si caractéristique, que son image revint souvent à l’esprit de la jeune femme et l’obligea, malgré elle, à penser à son maître.
Celui-ci, d’ailleurs, n’avait point une trop mauvaise position : Du premier coup d’œil on l’avait classé parmi les Parisiens nés, transplautés ou égarés en province.
M“ e Malsauge songea bientôt au moyen d’apprivoiser ce nouveau paysan du Danube, et se trouva fort embarrassée quand elle eût appris, par des jeunes gens qui connaissaient Étienne, pour avoir été au collège avec lui, queçff^’ à cette époque, il n’avait pas de camarade ; •lue, i epuv>: il n’avait eu des relations avec personne, et ne se Pouvait, par conséquent, avoir aucun ami qui pût
lui faire savoir qu’il serait accueilli gracieusement chez M. le receveur général.
— La chose est par trop drôle, en vérité ! dit la jeune femme entre deux éclats de rire. Et, quoiqu’elle n’eût plus l’air d’y penser, elle poursuivait son idée première avec cette ténacité féminine, qui est une des grandes forces des êtres faibles.
A quelques jours de là on dansait dans le salon de M me Mfdsâuge, malgré la saison qui était déjà chaude ; mais c’était tout-à-fait en petit comité, presque entre intimes. La conversation était à peu près générale, le nombre des invités étant très-restreint.
Le préfet, homme spirituel et pour le moins aussi ambitieux, avait deviné, avec l’instinct particulier des gens destinés à arriver, que l’influence en même temps que l’alliance sympathique de la jeune femme ne devaient pas être à dédaigner.
En tout bien, tout honneur, il lui rendait donc des devoirs assidus, se pliant de la meilleure grâce du monde aux désirs, aux caprices journaliers de M m ® Hélène, ce qui n’étonnait personne dans ce salon parfaitement civilisé : M. le préfet étant du meilleur monde et M. Malsauge sachant qu’il serait du dernier mauvais goût, en môme temps que de la plus grande des cruautés, d’empêcher une femme de jouir de tous les avantages attachés à sa jeunesse, à sa position et à sa fortune.
D’ailleurs, il était trop du monde lui-même pour ne pas savoir que le désir de se faire appuyer, si l'occasion s’en présentait, faisait beaucoup plus que l’amour agir les hommes de sou âge et de celui de M. le préfet; puis M. Malsauge avait classé sa femme dans les vertus ai-
L’ONCLE ISIDORE
mables, c’est-à-dire parmi celles de toutes les vertus qui savent le mieux se garder elles-mêmes.
— Cela n’a pas de nom, monsieur le préfet, que dans un département qui vous est confié, on puisse en plein dix-neuvième siècle, vivre comme un héros de Cooper. On ne sera plus en sûreté à Candelair, si vous laissez la sauvagerie s’y implanter, et, tout en souriant, en jouant de l’éventail, M mo Malsauge considérait son adorateur fort empêché de répoudre, ne sachant trop de quel sauvage, non plus que de quel héros on lui voulait parler.
— Et la saison devenant dure aux danseurs, on n’en saurait trop avoir, continua la jeune femme sans s’inquiéter si ce qu'elle disait était une énigme ou non pour celui qui l’écoutait.
— Je demande humblement quelques explications, dit le préfet.
— Demandez tout de suite un rapport pendant que vous y êtes, répondit M ma Malsauge de sa voix douce quoique toujours un peu mordante, une voix de Parisienne pur sang. Demandez-moi plutôt... tout ce que vous voudrez ; mais des explications! juste ciel! n’est-ce pas le plus droit chemin pour arriver à ne jamais s’entendre 1
— Non, pas d’explications, puisque cela vous semble une énormité; mais alors, demandez-moi à votre tour tout de suite ce que vous voulez, dit finement le préfet, et si faire se peut..., lors même que faire ne se pourrait pas, ajouta-t-il plus bas, considérez la chose comme accomplie.
— Moi, demander quelque chose 1 se récria M me Hélène
eu levant doucement ses deux belles mains presque à la hauteur de son front, comme si elle eût été effrayée par ce qu’elle venait d’entendre. Ne savons-nous pas que moins on demande plus on obtient! Vous voulez me faire prendre un chemin daugereux, monsieur le préfet; je ne vous écouterai certainement pas; mais, ajoutat-elle eu se tournant à demi vers un groupe de causeurs qui était tout près d’elle, je promets une contredanse, peut-être même deux à celui qui me présentera M. Étienne Jussieux, quelque chose comme un habitant de cette montagne-là; et du bout de son doigt, par la fenêtre ouverte, elle désigua la masse noire de la montagne qui se détachait sur le ciel bleu.
11 est bon de répéter, quoique nous l’ayons déjà dit, qu’il n’y a pas une contrée en Frauce dont le ciel soit plus bleu et plus constamment beau que celui de Candelair.
— Vous me faites la part belle, dit M. Malsauge en s’approchant de la jeune femme; dès demain j’envoie une invitation à votre sauvage pour votre prochaine réunion. Soyez assurée, ma chère amie, que ^e réclamerai mes deux contredanses, si, comme je n’en doute pas, je suis assez heureux pour vous le présenter.
Étienne reçut, en effet, une invitation de M. le re<-'’veur général, comme en avaient reçu avant lui plusieurs jeunes gens de la ville.
Il fut quelque peu étonné de cette marque de bienveillance et se demanda ce qui avait pu la lui mériter. Mais il n'était pas fat, et quoiqu’il sentît d’instinct que M œe Hélène ne pouvait être tout-à-fait étrangère à ïe
L’ONGLE ISIDORE
qui arrivait, il n’eu conçut ui vauité, ni espérance, ces lieux plantes qui poussent si vite dans l’esprit des hommes de son âge.
Cette invitation lui donna des sensations et des frissons de plaisir analogues à ceux que doivent éprouver les jeunes filles quand elles se voient revêtues de leur première robe de bal.
Ces quelques mots à sou adresse, c’était la porte ouverte sur ce monde où ses désirs l’avaient si souvent porté; c’était le plaisir, la joie, la causerie avec des femmes jeunes, belles — toutes les femmes sont belles quand on a vingt ans — parées. La parure 1 , quel autre charme pour des yeux avides de couleurs chatoyantes, de lumières, d’épaules et de bras nus 1
Quel est l’homme à l’àge d’Étienne, surtout avec la vie monacale qu’il avait menée, qui n’a pas eu des songes tout remplis de ce.; visions, digues du paradis de Mahomet ?
S’il en est un, qu’il n’aille pas plus loin : il ne comprendrait pas la douleur du jeune homme quand sa raison lui démontra l’impossibilité de passer par cette porte qui venait de s’ouvrir devant lui, et de pénétrer dans ce salon lumineux, duquel il était forcé de s’exiler lui-même.
— Hélas l je n’ai pas le droit d’être jeune, d’agir comme ceux de mon âge, se dit Étienne, quand il songea que, pour aller dans le monde, il faut remplir certaines conditions de fortune et d’indépendance personnelle.
Les mêmes raisons qui m’ont empêché de finir mon droit et me retiennent ici, me font solitaire à tout jamais!
Étienne avait une élégance native ; d’instinct, il savait se mettre, ou, pour parler d’une façon plus claire, il aurait su se mettre s’il avait eu l’argent indispensable pour cela. Mais la parcimonie de son oncle, et, avant tout, sa dignité qui l’empêchait de demander quoi que ce soit à M. Letourneur, le réduisaient aux vêtements qu’il avait apportés de Paris.
Ou sait de quelle façon il vivait dans ce Paris qu’on lui avait si brusquement fait quitter. On ne s’étonnera donc pas quand nous dirons qu’un vêtement de soirée lui ayant paru un luxe fort dispendieux et parfaitement inutile, il gavait pas d’habit noir, pas plus que de gilet ni de cravate blanche. N’ayant jamais été dans le monde, il n’avait rien de ce qui était nécessaire pour y aller.
Bientôt il comprit que la privation du plaisir qu’il s’était promis n’était ni le seul, ni le plus pénible des sacrifices qui lui restaient à faire.
Quelque bonne qu’elle fût, sa raison de ne point accepter l’invitation qu’il avait reçue, n’étant pas de celles qu’il est permis de faire connaître, il allait se voir forcé de commettre une impolitesse vis-à-vis de M. et de M me Malsauge, car il n’avait pas plus d’habit pour faire une visite d’excuse que pour se rendre à leur soirée.
Cette position à la fois ridicule et pénible, amena jusqu’au bord de sa paupière une larme de dépit.
Le premier moment de faiblesse passé, Etienue tâcha d’oublier qu’il aurait pu voir de près cette femme dout l’image remplissait tous ses rêves et vivre, ne fût-ce que quelques heures, de la vie joyeuse des heureux de ce monde.
Mais la date du jour marqué pour la soirée de M mo Mal-
L’ON CLE ISIDORE
sauge semblait s’être gravée dans sa mémoire malgré lui ; elle venait l’absorber quoi qu’il fit.
— C’est aujourd’hui, dit-il enfin., en allant, suivi du fidèle Pitiou s’asseoir dans une ravine de la montagne d’où il apercevait toute la ville à ses pieds, comme d’une bonne loge ou voit la scène.
Ce jour-là il était plus préoccupé que d’habitude et resta bien plus tard, malgré l’énergie qu'apporta son compagnon à remplir fidèlement son devoir d’horloge.
Lou-Pitiou, une fois qu’il eut mis sa conscience en repos, s’arrangea le moins mal possible au pied de son ami, où il attendit, sans plus de souci, le bon plaisir d’Etienne.
La nuit était peu à peu descendue sur la ville, et l’ombre gagnait à son tour la montagne. Les maisons de Candelair s’éclairaient les unes après les antres; ces points lumineux, au milieu desquels il s’en trouvait quelquesuns de mobiles, ressemblant à des étoiles filantes, le firent longtemps rêver.
La maison occupée par M me Malsauge devint en peu de temps la plus rayonnante de toutes. Le regard du jeune homme resta longtemps fixé sur les grandes fenêtres ouvertes qui laissaient voir des ombres allant et venant dans les salons.
Comme il les envia ces ombres, qui avaient le droit de vivre 1
Tout à coup il se leva brusquement : un éclair de raison venait de traverser son cerveau.
. — Allons, dit-il, je suis fou! Arrêtons-nous là; ne touchons pas au ridicule : n’est-ce pas assez d’être déjà hors la loi commune sans attirer sur moi la pitié de tous
Si
ces gens, qui riraient bien en dessous, tout en ayant l’air de me plaindre, s’ils savaient que, faute d’un habit, je suis à regarder de loin mon paradis perdu et à pleurer sur lui.
Il se secoua un peu brusquement puis rentra en toute hâte.
— Qu’est-ce qui a pu te retenir si lard? s’écria M mo Daubrée, du plus loin qu'elle le vit. Je pense bien que tu ne vas pas nous faire faux bond comme cela à tous les dîners ?
Ton oncle ne serait pas content ! Tu sais qu’il tient à ce qu’on ne manque pas aux heures des repas.
La bonne dame aurait continué longtemps de la sorte si Etienne, peu disposé ce soir-là à écouter l’éternelle litanie, ne l’eût interrompue en la priant de le faire souper et en prenant le dé de la conversation pour l’empêcher de le tenir.
— J’avais très-mal de tète, tantôt, dit-il,, et pour tâcher de le perdre j’ai été si loin dans la campagne que je n’ai pu, quelque diligeuee que j’aie faite au retour, arriver plus vite. — La course m’a réussi, car je vous reviens affamé, quoique à moitié endormi.
— Tu feras bien d’aller te coucher vite, alors, dit M“* Daubrée, afin que j’eu puisse faire autant. — Oh t les enfants, comme cela dérange dans une maison, murmurait à part elle la grand’mère qui moins que jamais pouvait s’habituer aux façons de vivre de son petit-fils.
Etienne lie s’endormit pas aussi vite que ses paroles l’auraient pu faire croire; il se tourna, se retourna longtemps dans son lit avant de fermer les yeux. Sa grande préoccupation était pour le moment de sortir à son hou-
L’ONCLE ISIDORE
neur de la fausse position où il était vis-à-vis de M. Malsauge.
Le lendemain, il fut levé avant tout le inonde, et gagna les champs afin de résoudre en paix le gros problème qui le tourmentait depuis si longtemps.
A peine se trouva-t-il seul, qu’il prit le chemin des jardins, se dirigeant vers la ville basse, où il n’allait guère d’habitude ; mais, quand On part sans but, on 11e songe guère à la route que l’on suit.
— Bonjour, monsieur Etienne, dit tout à coup une voix fraîche à quelques pas derrière lui.
11 se retourna et vit Mariette, dont le teint animé disait assez qu’elle avait marché très vite.
Ayant, en effet, aperçu le jeune homme loin devant elle, sans beaucoup réfléchir, elle avait hâté le pas, peutêtre bien même un peu couru. Tout cela pour dire « bonjour » à qe beau dédaigneux qui ne venait plus causer ; re c elle depuis si longtemps.
— Eh! où allez vous donc comme cela, Mariette? lui demanda Etienne, qui 11 e put s’empêcher de sourire en voyant la jeune fille le considérer curieusement, comme si elle le voyait pour la première fois.
— Mais, en journée : voilà cinq heures qui s’approchent.
— Vous faites bonne mesure de votre temps, poursuivit Etienne, car il s’eu faut au moins d’une grosse dcm -heure.
Mariette ne répondit pas. Elle baissa sa main jusqu’à la tête du Pitiou et se mit à lui rendre une caresse pour toutes celles qu’il lui faisait depuis qu’elle était là.
— Pécaïre! tu me reconnais toujours, toi, dit-elle
d’uue voix au fond de laquelle il semblait y avoir un reproche à l’adresse d’Etienne. Tu n’es pas fier, toi, Loul’iliou !
Un soupir fut le commentaire de ce discours avec le chien.
— Dites donc, Mariette, est-ce que vous me trouvez fier, moi, par hasard ? demanda le jeune homme en presnant la main de la jeune fille et en la forçant amicalement à le regarder en face.
— Je ne sais pas, reprit-elle toute eoufuse. C’est peutêtre que je vous déplais beaucoup, voilà tout : alors vous n’ètes pas fier. C’est moi qui suis désagréable.
— Hé ! pourquoi ? s’il vous plaît, poursuivit Etienne qui ne tenait pas impunément dans ses mains les mains de la jeune fille, et sentait qu’on n’a pas, non plus, impunément vingt ans.
Ses yeux disaient sans doute quelque chose de tout cela, car la rougeur de Mariette et son embarras augmentaient à qui mieux mieux.
Mariette toutefois était une fille du peuple; Sa timidité n’allait pas jusqu'à la rendre muette, ni plus gauche qu’il ne convenait à la perle des grisettes de Candelair. Aussi reprit-elle en levant les yeux sur le jeune homme :
— C’est que vous me fuyez maintenant. Les jours où je travaille à la Chartreuse, on ne vous voit plus une minute.
— N’est- ce pas vous qui m’avez interdit de vous causer? demanda un peu malicieusement Etienne.
— Ah! c’est vrai; j’oubliais que vous ne savez causer que d’elle, et que je ne suis bonne qu’à vous en entretQ* nir.
L’ONCLE ISIDORE
Les cils de Mariette eurent grand peine à retenir une larme, moitié dépit, moitié chagrin. Elle fît un mouvement pour retirer ses mains, qu’Etienue tenait toujours, et murmura un mot d’adieu. Elle se repentait déjà d’avoir rejoint le jeune homme et de ce « bonjour » qu’elle avait dit la première.
Mais Etienne rie voulut pas la laisser partir.
— Ma pauvre Mariette, lui dit-il alors, vous êtes trop jolie pour qu’on n'ait pas plaisir à causer avec vous pour le seul plaisir de vous regarder et de vous entendre. Tout ce que vous pourriez dire d’une autre, quelle qu’elle fût, ne vous ferait pas écouter une minute de plus. Yous n’êtes pas à l’àge où l’on prend les confidentes. Itassurez-vous donc, et n’ayez de dépit contre personne, pas même contre moi.
— Cela n’y fait rien, répliqua lajeune fille, qui n’abandonnait pas comme cela son idée ; vous m’avez bien fait parler de M“ e Malsauge.
— D’elle comme d’une autre, reprit Etienne avec un peu d’impatience. Que diable me parlez-vous de M ,ue Malsauge ! Est- ce que je la connais? Est-ce qu’elle me connaît? Parlez-moi de vous plutôt. Quel jour venez-vous à la Chartreuse?
— Qu’est-ce que cela vous fait? demanda Mariette.
— Yous êtes bien curieuse, dit Etienne, que la brusque question avait amené à réfléchir sur ce qui se passait en lui, et qui s’était avoué qu’en effet cela lui faisait peu de chose. Non qu’il eût été indifférent à la jeunesse et à la beauté de Mariette — la façon dont il regardait la jeune fille prouvait largement qu’il n’en était rien, — mais cette sensation, toute matérielle, toute de jeunesse,
si on peut s’exprimer ainsi, n’avait rien remué dans son esprit; elle n’avait pas été jusqu’à son cœur.
Il sentait bien que lorsqu’il ne tiendrait plus entre ses mains les mains de la fillette, qu’une fois qu’elle se serait éloignée et qu’il ne serait plus sous le charme de son regard caressant, ému, plus rieù ne resterait de la sensation qui l’agitait momentanément.
Aussi, dans sa conscience, n’osa-t-il pas lui répondre ce que tant d’autres eussent répondu à sa place : « Gela me fera plaisir, » ni lui dire ce qu’elle semblait chercher : « Je vous aimel »
L’embarras et la difficulté de la réponse lui furent épargnés par une horloge qui, à ce moment, vint à sonner cinq heures.
Mariette ayant fait un léger mouvement, comme si elle eût voulu se remettre à marcher, les deux mains d’Etienne s’ouvrirent, rendaut la liberté à la jeune fille.
Elle n’en profita point.
Secouant d’un geste impatient sa tète brune et mutine, en fille décidée tout à coup à chasser une idée qui l’importune, elle demanda, en s’adressant à Etienne :
— Où allez-vous par là?
— Est-ce que je sais jamais où je vais quand je sors, répondit -il un peu tristement, ramené par la question de Mariette à cette idée qui n’avait rien de fort gai en elle-même : qu’il ne sortait que pour fuir la maison de son oncle, et qu’il n’avait pourtant au monde d’autre intérieur que celui-là.
— Eh bien! allons sans savoir où, reprit l'ouvrière, arrêtant ses yeux mutius sur Etienne. Je puis bien me donner une heure de congé; je prends assez de courba-
L’ONCLE ISIDORE
tures à rester assise depuis le premier janvier jusqu’à la Saint-Sylvestre... à moins que je ue vous gène, en me promenant avec vous, monsieur Etienne, reprit-elle avec timidité, hésitant, ne sachant pas si elle devait suivre ou quitter le jeune homme.
— Ma foi non, Mariette, vous ne me gênez pas, dit Etienne, qui mit gaiement la main de la jeune fille sur son bras. La surprise que vous me faites m’est d'autant plus agréable que je ne m’attendais pas à passer une matinée eu si jolie compagnie.
Les deux jeuues gens ne tardèrent pas à rire, à causer, à plaisanter. Mariette donnait joyeusement la réplique pendant les premiers instants du moins, car peu à peu elle devint sérieuse, puis grave, puis triste.
— Qu’avez-vous? lui demanda le jeune homme, qui crut l’avoir affligée, et s’en voulait déjà d'avoir fait cesser ce joli rire et toute cette joie, premiers éclairs de sa première partie de plaisir.
— Je soDge, répondit la jeune fille.
— Ah ! ma foil vous n’avez pas la réflexion gaie, reprit Etienne, qui n’avait pas vu sans un certain déplaisir les choses prendre ce tour sérieux.
Mariette le regarda. La contrariété qui se lisait dans ses yeux ne lui échappa point.
— G’est vrai, dit-elle, je vous ennuie. Adieu, monsieur Etienne, promenez-vous seul, je suis de trop sotte compagnie.
Elle fit quelques pas, bien résolue cette fois à retourner en arrière. Mais Etienne l’arrêta en passant un bras autour de sa taille et en l’attirant un peu vers lui.
— Ah ! dit-il, est-ce ainsi que vous m’avez compris ?
Vous êtes méchante, Mariette; vous semblez me reprocher le plaisir que j’avais. Croyez-vous qu’il m’arrive souvent d’être gai, comme je l’étais tout à l’heure? M’avez-vous souvent vu rire comme je le faisais? Non, n’estce pas? Eh bien, ne m’en veuillez pas trop si j’ai eu regret de voir cette joie finir si vite, s’éteindre tout à coup, semblable à un de ces beaux leux de paille que les enfants font à la Saint-Jean.
— Ma foi, dit la jeune fille avec cette finesse un peu narquoise des gens du peuple, nous faisons là tous les deux ce que nous ne faisons pas souvent : moi, des réflexions, vous des éclats de rire. C’est saus doute le peu d’habitude que nous en avons qui l’a fait finir si vite.
— A quoi songiez-vous? demanda Etienne.
— A ceci, que voilà bientôt six heures; il est temps que j’aille à l’ouvrage, quel que soit le plaisir que j’aurais à rester encore, tandis qu’il y a tant de femmes qui ont à elles leurs journées entières pour ne faire que ce qui les amuse.
Mariette se prit à soupirer.
— Vous ne m’avez toujours pas dit quel jour vous viendrez à la Chartreuse? demanda encore le jeune homme.
— Le jour où vous serez décidé à ne pas m’y laisser du matin au soir saus m’y dire un mot, riposta vivement Mariette, dont la gaieté était subitement revenue.
— Tout de suite alors, dit Etienne, qui trouvait grand plaisir à causer en toute liberté avec elle.
Les jeunes filles du peuple ne sont généralement pas prudes outre mesure, ou plutôt elles ne placent pas leur
vertu dans les mêmes allures et gestes de convention que les jeunes filles de la bourgeoisie. En un mot, elles sont plus naturelles et plus vraies.
Habituées à voir les personnes de leur classe joindre souvent le geste à la parole dans leurs jeux et leurs plaisanteries, elles s’effrayent d’autant moins de se voir prendre la taille ou la main qu’elles se savent le courage et la force de se faire respecter, s’il arrivait qu’on dépassât la mesure.
Mariette surtout s’effrayait peu à côté d’Etienne qui avait dans les manières la grâce d’un homme bien élevé, avec le charme un peu timide des enfants de son âge.
Cette main du jeune homme autour de sa taille n’était pas une audace. Etienne n’avait pas l’allure entreprenante. C’était tout simplement une caresse, une marque d’affection aussi peu préméditée d’un côté que de l’autre, par conséquent d’autant plus charmante et dangereuse, qu’ils étaient de bonne foi tous les deux dans le plaisir qu'ils éprouvaient.
— Au fait, dit Etienne sans retirer sa main, en regardant Mariette qui ne songeait pas davantage à reprendre sa liberté, pourquoi ne voulez-vous pas que je vous parle de M mo Malsauge? Quelle contrariété avez-vous à m’en parler vous-même?
Cette question avait été faite par l’esprit d’Etienne et non par sou cœur, qui n’y était pour rien. Mais la rougeur de Mariette, son babil, ses hésitations, ses petits mouvements de tête, lui ouvraient un ordre de sensations tout nouveau auquel il mordait avec toute l’ardeur de sa jeunesse et tout le plaisir que l’on prend à la première émotion de ce genre, laquelle est plutôt une
étude, un étonnement, une révélation nouvelle que tout autre chose.
Mariette, sans être plus timide qu’une autre jeune fille dans sa position, se sentit néanmoins fort mal à l’aise en entendant la question si carrément posée par Etienne. Elle ne trouva, dès le premier moment, pas grand’ehose à répondre; elle avait d’autant moins envie de dire la vérité, qu’Etienne la regardait fort curieusement, et que la raison qu’elle eût pu alléguer pour expliquer son déplaisir à parler de M m ® Malsauge n’était pas de celles que les jeunes filles aiment à dire en face, à moins d’y être trè3-fort encouragées et quelque peu aidées.
— Eh bien? vous ne me répondez pas, reprit Etienne, toujours de cette voix jeune et fraîche qui commandait à Mariette, quoiqu’elle s’en défendît intérieurement.
— Est-ce que je sais, moi, dit-elle, cela me déplaisait; je vous l’ai dit sans en chercher plus long. Mais, si vous voulez que je vous en parle, pour peu que cela vous fasse autant de plaisir qu’autrefois, reprit-elle d’un air un peu piqué, et comme si elle mettait une certaine satisfaction mordante à prouver au jeune homme qu’elle n’oubliait pas, je me sens assez de charité pour vous en entretenir encore.
Je vous répéterai dix fois plutôt qu’une ce qui se dit chez elle, depuis la cuisine jusqu’au salon. Je vous dirai aussi ce qui s’y fait ; je vous raconterai en détail ses toilettes et ses déshabillés :
Elle avait hier une robe de mousseline blanche, avec des nœuds roses dans les cheveux et dans les garnitures de sa robe. Sa femme de chambre lui avait attaché au cou, aux oreilles et aux bras toute une parure de corail
L’ONGLE ISIDORE
de la même nuance. M. le préfet avait fait remettre chez elle, dans la journée, un bouquet des plus belles roses du jardiu de la préfecture. Sa robe était fort décolletée; mais comme elle est un peu mièvre — je me sers de ce mot parce que c’est elle-même qui l'emploie pour parler de ce que nous autres, gens de rien, nous appellerions bel et bien de la maigreur — elle avait jeté, chiffonnée autour de ses épaules nues, une grande dentelle blanche qui ne laissait plus voir sa... mièvrerie qu’à travers un nuage. Elle avait un éventail rose et blanc.
Quand elle marchait, elle était ravissante. J’ai entendu M. Malsauge lui faire compliment, et lui dire que rien ne lui séyait comme sa toilette de vapeur.
Tout cela avait été débité d’un ton qui ne manquait pas de mordant. La charité de Mariette n’allait pa3 jusqu’à ôter ce qu’il pouvait y avoir dans sa voix de sec et de cassant, qui faisait penser à un emporte-pièce.
Sans s’être brusquement arrachée du bras que le jeune homme avait passé autour de sa taille, elle ne s’y abandonnait plus avec le même laisser-aller. Dans sa façon de se raidir, comme dans ses paroles, on sentait une sérieuse hostilité. 11 était facile de voir néanmoins que la colère n’était pas la seule passion qui grondait en elle : ses yeux, humides malgré leurs éclairs, en disaient plus long qu’elle n’aurait peut-être voulu.
Etienne, cependant, bien que la taille de la jeune fille ne fût plus abandonnée ni souple, la teuait un peu plus étroitement encore.
Sans la laisser achever, ce qui eût pu se faire attendre longtemps, à en juger seulement par la passion et l’action qui allaient chez elle toujours croissant, il prit
la parole à son tour, approchant son visage auprès du sien, si bien que comme il avait fallu qu’il se baissât vers elle, elle sentait l’haleine douce et tiède du jeune homme sur ses yeux, sur son front, presque sur ses lèvres.
Il la considérait en même temps fort curieusement, et toute sa physionomie respirait une de ces admirables indulgences, comme la jeunesse seule est capable d’en ressentir : une de ces indulgences dont le pardon est toujours prêt à se traduire par une caresse, par un baiser.
Mariette considérait la lèvre rose et humide d’Etienne, qui l’attirait et parlait de si près, qu’il lui semblait respirer ses paroles. Elle se sentait aussi toute prête à pardonner, pourvu toutefois qu’il fît le premier pas.
— Ah! Mariette, disait Etienne, que vous seriez jalouse si vous aimiez d’amour; car, moi, que vous n’aimez point ainsi, vous ne pouvez supporter que je parle, par simple curiosité, d’une femme dont chacun s’occupe dans Candelair.
Mariette tremblait, légèrement un peu de dépit, beaucoup d’émotion ; car enfin, pensait- elle sans pourtant se le dire aussi clairement que nous le disons, on ne parle pas de si près aux gens quand ce n’est que pour leur dire de pareilles choses.
— Si vous m’aimiez, que serait-ce donc? «continuait Étienne, qui n’analysait très-certainement pas ce qui se passait chez l’ouvrière, mais qui éprouvait une certaine sensation de bien-être en face de son émotion.
Comme tous les hommes jeunes, qui mordent pour la première fois à cette joussance : parler en toute liberté, sur l’amour, à une femme qui les écoute, il ne retirait ni n’avançait les dents; il savourait en entier la première
L’ONCLE ISIDORE
bouchée de ce festin désiré et encore inconnu jusque-là.
— Oui, que serait-ce donc si vous m’aimiez?
— 11 n’en serait ni plus ni moins, monsieur, répondit vivement Mariette en faisant un léger effort pour se dégager ; ‘car je suis tout aussi jalouse dans mes amitiés que je le pourrais être dans mes amours.
— Bieu vrai ? demanda Étienne.
— Qui est-ce qui me forcerait à vous mentir? répondit-elle en levant légèrement les épaules. .
— Eh bien ! Mariette, ne soyez pas jalouse et ne tourmentez pas l’amitié que vous me portez. Je ne m’occupe de personne; je n’aime personne, pas plus M“ c Malsauge qu’une autre; an reste, en ai-je le droit?
— Est-ce qu’on demande la permissiou pour cela! riposta Mariette avec la vivacité qui lui était propre.
— Sans en demander la permission, faut-il au moins espérer 11 e pas être trop mal reçu. Mais, comme je vous l’ai dit, je n’aime personne.
— Bien vrai? demanda Mariette à son tour en levant sur le jeune homme un regard radieux.
— Aussi vrai que voilà le premier baiser que je donne, et la première bonne matiuée que je passe.
Ce disant, Étienne appuya ses lèvres sur les yeux de la jeune tille; il les y laissa si longtemps qu’ils n’y voyaieyt plus clair ni l’un ni l’autre quand il se releva. Quand Mariette, s’arrachant de ses bras, lui dit en courant vers le bout de la rue :
— Yoilà sept heures. Je ne puis rester davantage. Au revoir, monsieur Étienne, au revoir!
Étienne ne lit pas un pas pour la suivre, ne tenta pas 4e la retenir, ne fjt rien pour la rappeler. Mais Lou-
Piliou en la voyant marcher si vite, courut après elle et bondit jusqu’à ses mains.
Mariette s’étant arrêtée, se baissa et embrassa le chien entre les yeux, lui rendant ainsi le baiser qu’elle avait reçu d’Étienne, toujours immobile au milieu du chemin, et sur lequel elle attachait, tout en caressant Lou-Pitiou, un regard d’une ardente affection et d’une fierté sans pareille.
Il semblait à Mariette qu’elle venait de remporter une grande victoire sur la belle cliente dont l’attention d’Etienne l’avait rendue si fort jalouse. D’instinct, elle sentait qu'un homme n’oublie jamais ni le premier baiser qu’il donne, ni le premier baiser qu’il reçoit, et cet empire qu’elle voyait bien autrement puissaut qu’il n’était en réalité, elle était tout heureuse de l’avoir conquis.
Elle courut presque tout d’une haleine jusqu’à la maison où elle devait travailler, et se mit, comme une brave tille qu’elle était, en devoir de rattraper le temps perdu.
Ses doigts allaient comme le vent; mais son esprit allait bien encore d’un autre train 1 Aussi de subites rougeurs envahissaient de temps à autre son visage et lui faisaient voir double ces points qu’elle dépêchait de son mieux.
Du côté de la basse- ville où elle s’était dirigée, elle ne pouvait aller en journée que chez quelque jardinière. La persoune chez laquelle elle travaillait étant, eu effet, du peuple comme elle, elle se sentait moins gèuée qu’elle ne l’aurait été partout ailleurs, et ne craignait pas île laisser ses pensées aller follement où bon leur semblait.
L'ONCLE ISIDORE
Dieu seul, au reste, sait tous les sentiers qu’elles parcourent ce jour-là.
A peine l’ombre de Mariette eut-elle disparu après elle au bout du chemin, qu’Etienne soupira tristement. Il sentait que sa solitude lui était pénible à reprendre ainsi brusquement, puis il murmura à demi-voix, comme si son idée habituelle rentrait en possession de sa personne :
— Que j’aurais voulu la voir dans sa toilette de vapeur, avec son bouquet de roses à la main !
Le voilà reprenant, sans y songer beaucoup, le chemin de la montagne, emportant un nouvel aliment à son rêve de chaque jour : Cette parure rose jouant dans cette mousseline blanche le faisait songer.
Quoi qu’il fit, M”' Malsauge passait et repassait devant ses yeux, laissant, bien loin derrière elle, l’image de Mariette, quelque charmante, quelque pleine d’attraits qu’elle pût être.
Rendu à son rêve, Étienne rentra aussitôt en plein dans sa préoccupation. La causerie du matin, son bras autour de la taille de l’ouvrière, tout, jusqu’au baiser mis sur ses yeux, tout fut impuissant à le distraire.
Étienne était jeuue, mais il avait déjà souffert. Sa pensée sans cesse concentrée ou comprimée l’avait peu disposé à cette belle et insoucieuse gaieté de la jeunesse qui demande à peine un prétexte poui partir en folles démonstrations.
11 avait l’allure calme, étant de ce petit nombre des- . tiué à faire des hommes sérieux, non d’apparence mais en réalité, et sur la vie tout entière desquels les premières années doivent toujours laisser leurs lourdes influences.
Il grimpa, car son ascension ne pouvait se rendre par le mot monter, jusqu’aux endroits les moins accessibles de sa chère montagne, qu’il connaissait un peu dans tous les coins et dont la flore était pour lui un livre ouvert.
Arrivé où personne autre que lui ne se serait aventuré, il coupa et mit en gerbe ces belles fleurs des hauts sommets qui poussent loin de tous les yeux, à l’abri de la maiu de l’homme, que Dieu semble avoir faites d’autant plus belles, plus délicates, qu’elles fleurissent et croissent sous son œil, pour lui seul, et paraissent sortir de la montagne comme une action de grâce, une prière embaumée.
Sa moisson terminée, il avait un faisceau de fleurs digues d’ètre placées dans une jardinière royale, tant était rare et superbe l’assemblage des couleurs, tant étaient diverses les formes de toute cette famille sauvage.
Lorsqu’il fut redescendu, en compagnie de son fidèle Pitiou, des hauteurs de la montagne, lorsqu’il eut parcouru une fois encore ces sentiers que nul autre que lui ne s’était frayé, lorsqu’il se vit en possession de cette collection que sa rareté rendait vraiment originale et, qu’à bon droit, il pouvait dire sienne, car personne autre que lui n’était assez hardi pour aller la chercher, il eut un mouvement d’orgueil. *
11 lui plaisait, à lui qui n’avait ni position ni fortune, d’être ainsi le seul maitre d’un jardin gardé par l’impossible, dont seul aussi il pouvait franchir les hautes murailles.
— Voilà ma carte, se dit-il, quand il sc trouva dans
L’ONGLE ISIDORE
les chemins frayés; je mets au défi qui que ce soit d’en envoyer une pareille, ajouta-t-il, en secouant ses cheveux bouclés pour en faire tomber les mousses et les feuilles sèches qui s’y étaient nichées pendant son excursion.
Laissant la nuit envahir doucement la ville, afin de se dérober aux regards des habitants de Candelair dont il savait la langue si prompte à tirer des conséquences des choses qui en ont le moins, il gagna l'auberge de Thomas, en longeant les murailles, pour se mieux dissimuler dans leur ombre, ce qui était un luxe de précautions tout à fait inutilé, les rues étant complètement sombres, grâce aux économies d’éclairage que l’on faisait dans cette bonne ville.
Le personnel des hôtels et des auberges de Candelair, comme presque dans toutes les petites villes de province, a toujours dans son sein quelque Figaro en herbe, quelque finot qui comprend à demi-mot et sait, moyennant finances, garder le secret sur les commissions dont ou le charge.
L'auberge de Thomas ne manquait point à la tradition ; elle possédait même un valet dont on vantait l’habileté. Ce garçon, plus spécialement attaché à l’écurie, ne fut pas difficile à trouver, pour Etienne surtout, qui savait cette partie de l’auberge sur le bout du doigt pour y être allé souvent chercher Lou-Pitiou.
Il remit aux mains de ce commissionnaire improvisé son bouquet et sa carte, envoyant le tout à M. Malsauge en homme qui sait vivre et qui n’a pas besoin qu’on lui explique qu’il faut pour se permettre d’envoyer des fleurs à une femme, ou en avoir reçu une permission toute
spéciale, ou qu’une longue intimité vous en ait donné le droit.
Etienne n’avait parlé à personne de l’invitation qu’il avait reçue. 11 ne dit mot de son envoi; mais son cœur battait à l’idée de savoir ses fleurs dans le sanctuaire habité par la femme de ses rêves.
Ah ! qu’il eût aimé Mariette, si elle eût consenti à lui parler de M me Hélène, sans colère, sans emportement, sans jalousie ; si elle efit eu surtout le tact de ne pas croire qu’il pouvait aimer M me Malsauge et de ne pas dire un mot d’amour allant de lui à elle.
Rien ne la blessait autant que de penser qu’on matérialisait son rêve, cela lui était un déplaisir et une souffrance extrêmes. Lui-même, dans ses songes les plus hardis n’avait jamais prononcé, ni songé à prononcer ce mot d’amour qui permet aux fervents de lever les yeux sur l’adorée, de tendre les bras à l’idole, de baiser le bas de son vêtement à défaut de sa main.
Son esprit seul s’était épris de M m<l Malsauge, et il y avait bien autrement d’admiration que de tendresse dans le sentiment qu’il avait pour elle.
Qu’on embrassât Mariette, qu’on l’enfermât dans un de ses bras en la serrant contre sa poitrine, qu’on tînt longtemps les mains de la jeune fille enfermés dans les siennes, jusqu’à ce que le regard en vînt à se voiler, tout cela lui paraissait parfaitement simple. Mais que M“ e Hélène ne fût pas enveloppée de son charme pénétrant comme d’un manteau de dignité, cela lui semblait aussi tout à fait impossible; et quoique le souvenir de Mariette, quand il se présentait à son esprit, amenât un frais sourire sur ses belles lèvres un peu épaisses, il n’en conser-
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vait pas moins, malgré lui peut-être, une légère rancune à l’ouvrière pour la façon dont elle avait parlé de la jeune femme.
L’oncle Isidore, malgré le peu de place que tenait son neveu dans cette Chartreuse qui lui devait appartenir quelque jour, ne s’était point départi de sa sévérité à l’endroit du Pitiou ; et quoique Etienne surmontant, par amour pour son chien, ce qu’il y avait de pénible pour lui à adresser une demande à M. Letourneur, eût à plusieurs reprises supplié l’inexorable vieillard de lui laisser son ami, .il n’avait pu rien obtenir.
L’économie de M me veuve Daubrée, doublant dignement la sévérité de son frère, il n’y avait pas dans toute la maison une lampée pour le chien. Etienne souffrait de cet état de choses, et chaque soir ce lui était un crèvecœur de voir Lou-Pitiou, après la fidèle compagnie qu’il lui avait tenue tout le jour, s’en aller demander son souper au hasard des rues.
Mais ce qui l’étonnait outre mesure, et lui semblait un mystère difficile à comprendre, c’est que Lou-Pitiou, de maigre et chétif qu’il était à l’époque de son retour de Paris, était à l’heure présente dans un état parfait : son poil avait gagné en brillant et en souplesse ce que son estomac semblait avoir perdu eii anxiété^ de telle sorte que si Lou-Pitiou était toujours un chien fort laid, c’était au moins une bête bien portante, ne paraissant plus attendre ses repas beaucoup plus de son adresse que de la charité de Thomas, chez lequel il continuait à trouver place au feu et à la chandelle sans que sa générosité se fut jamais étendue plus loin.
11 tenta vainement de percer ce mystère.
Comme tous les mystères, celui-là était entouré de difficultés devant lesquels il courba le front, se contentant d’en admirer les effets sans chercher davantage à en pénétrer les causes.
Mariette, le lendemain de sa rencontre avec Etienne, devait travailler chez M mo Malsauge. Elle s’y rendit donc de bonne heure, selon son habitude.
Les maîtres dormaient encore : les domestiques en train de faire les appartements, laissaient les portes et les fenêtres ouvertes, si bien que de la pièce où la jeune fille était assise, elle vit dans le boudoir de M m S Hélène, les fleurs cueillies par Etienne.
Elle qui savait à peu près tout dans la ville, elle ne fut pas longtemps à se dire que chez aucune fleuriste, que dans aucune serre, ou ne ferait un pareil bouquet.
A plusieurs reprises, lorsqu’Etienne revenait de la montagne, elle lui avait vu à la main une de ces fleurs étranges ou splendides. Elle savait en outre que dans ce pays de montagnes, nul garçon n’avait le pied aussi sùr que M. Etienne, parce que tout enfant il s’était attaqué aux difficultés de ce grand roc, cherchant comme un aigle, dans les trous les plus inaccessibles, sur les plus hauts sommets, un nid pour abriter sa sauvagerie et ses rêves.
Ce bouquet, c’était donc lui qui l’avait cueilli, fleur à fleur, brin à brin, cueilli pour celle qu’il disait ne p.is aimer !
C'était peut-être lui qui l’avait apporté !
Tant que dura le jour, malgré ce qui bouillait et s’agitait eu elle, l’ouvrière ne fut rien autre chose que l’ouvrière. Elle ne fit aucune remarque, ne hasarda pas, au-
près de la bavarde femme de chambre, une question touchant les fleurs dont la vue et le parfum lui avaient si vivement porté à la tète et au cœur, qu’elle en pleurait en dedans des larmes de rage.
Mais elle se promit d’aller passer la journée du lendemain à la Chartreuse, où elle savait être toujours bien accueillie par M œe Daubrée, lorsque par hasard elle avait à lui donner une journée d'extra, ce qui était considéré par la bonne dame comme une faveur toujours utile au bon état de son linge.
Que la nuit lui parut longue ! que les fleurs de M me Malsauge lui firent un sommeil lourd, tout chargé de mauvais songes!
Un peu avant cinq heures, le lendemain, elle frappait à la porte de la Chartreuse, afin que M œ<1 Daubrée eût le temps de lui donner son ouvrage, avaut qu’on ne sonnât sa messe de chaque jour, à laquelle elle ne voulait pas l’empêcher de se rendre, espérant bien qu’elle aurait le temps de voir Etienne, et qu’elle saurait à quoi s’en tenir sur ce qui l’avait si fort affligé depuis la veille.
Ainsi qu’elle l’avait pensé, le jeune homme ne tarda pas à descendre.
Quand la cloche appela M mo Daubrée à l’église, elle laissa les deux jeunes gens ensemble, ne se doutant pas, la brave dame, de tout l’orage auquel elle laissait le champ libre.
— Bonjour, Mariette, dit le jeune homme en s’asseyant en face d’elle et en tirant légèrement l’ouvragé qu’elle tenait sur ses genoux. Vous êtes bien gentille d’être venue aujourd’hui.
— Vous trouvez? dit Mariette enlevant la tête pour
L£ PERLE DE CÀNDELAIR
regarder Etienne dont le doux et franc regard eût désarmé toute autre chose qu’une vanité blessée.
— Aussi nous allons joliment causer toute la journée.
— Vous avez bien trop affaire sur la montagne, monsieur, reprit la jeune fille d’une voix émue, pendant que ses yeux lançaient des éclairs, pour que je vous retienne à la maison .
— Moi, à faire sur la montagne, demanda Etienne ne comprenant rien à la colère qu’il sentait couver sous les paroles de la jeune fille, à moins que ce ne soit à m’y rompre les os, ou à y casser le cou de mon pauvre chien, je ne vois guère autre chose qui puisse m’y attirer.
— Vraiment î dit Mariette. On m’avait pourtant parlé d’une toute autre occupation.
— Et de laquelle? mon Dieu 1 s’écria le jeune homme de la meilleure foi du monde.
— Je me garderai bien d’en raconter davantage, monsieur Etienne, continua Mariette; vous seriez en droit de me dire que je me môle de choses qui ne me regardent pas, et je suis trop fière pour me faire remettre à ma place. J’aime mieux y rester de ma propre volonté.
— Ah I ma chère Mariette ! ne put s’empêcher de dire le jeune homme, que vous étiez plus gentille avant-hier, dans le chemin des Jardins ; que je regrette de n’y pas être encore!
— Vous êtes bien bon de vous en souvenir jusqu’à aujourd’hui, reprit Mariette, qui ne put s’empêcher de rougir en se rappelant cette jolie matinée dont elle avait été si heureuse, si fière tout un jour ; mais, comme nous ne devons pas nous rencontrer par là de sitôt, je pense qu’il est sage que je me mette à l’oublier au plus vite.
L’ONGLE ISIDORE
— Ah! ça, Mariette, demanda Etienne, sur quelle herbe avez-vous marché ce matin?
— Peut-être sur celle que vous rapportez de la montagne... riposta vivement 1,’ouvrière.
— Du diable si je comprends un mot à tout ce que vous dites, répondit Etienne.
— Demandez à M mo Malsauge de vous aider un peu, vous y serez tout de suite, continua Mariette du même ton sec.
A ce dernier mot, le jeune homme n’eut pas de peine à deviner de quoi lui parlait la jeune fille. Mais blessé de nouveau dans ce que son adoration pour M mE Hélène avait et voulait conserver de mystérieux, il fut quelque temps sans répondre; puis il demanda doucement, même un peu tristement :
— Qui donc vous a parlé de cela?
— Croyez-vous qu’il soit besoin que l’on m’épelle les mots pour que je les puisse lire? dit-elle vivement. Point, croyez-moi, je ne suis pas encore aussi niaise que vous me faites l’honneur de le croire. Au reste vous êtes bien libre d’envoyer des bouquets; M me Hélène n’est point empêchée de les recevoir; cela ne me regarde en rien.
Je travaille là-bas comme ici, ici comme ailleurs, et ma journée finie tout est dit.
Seulement, si l’on se moque de moi, je ne veux pas laisser croire que je n’en vois rien. Je suis bien aise, au contraire, de montrer que j’ai de bons yeux tout aussi bien que de fines oreilles.
— Là! Mariette, que je vous aimais mieux l’autre matin ! dit encore Etienne en soupirant.
— Parce que j’étais bête, n’est-ce pas?
LA PETiLE DE GANDELAIR
La jeune fille soûle vjg d’un mouvement dédaigneux ses belles épaules, sous son éclatant mouchoir de cou.
— Non, Mariette, mais paree que vous étiez bonne et que j’étais heureux.
— Tal ta! ta! faites des bouquets pour M me Malsauge et laissez-moi la paix. Je ne suis pas une demoiselle, moi, pour qu’un monsieur comme vous me parle de bonne amitié. 11 y a toujours un peu de moquerie au fond de tout ce que vous me dites. Et je suis sûre que vous vous êtes bien amusé de moi l’autre jour, aussitôt que j’ai eu le dos tourné.
— Mon Dieu, ma pauvre enfant, que vous devez souffrir pour être aussi méchante et déchirer à belles dents tout mon joli bonheur de l’autre matin !
Etienne avait dit cela doucement, de cette voix charmante, irrésistible, qui avait comme son regard un attrait tout particulier. Quoi qu’elle fît, Mariette se sentait gagner à ces paroles affectueuses.
Elle ne répondit pas cependant, dans la crainte que sa voix ne vînt à trahir son émotion. Le jeune homme continua :
— 11 me semble que lorsqu’on a de l’amitié pour quelqu’un, — vous m’avez laissé croire que vous en aviez un peu pour moi, — on 11 e va pas au-devant de toutes les occasions qui se présentent de lui faire de la peine, on ne l’incrimine pas pour le simple plaisir de lui dire des choses désagréables, on 11 e cherche pas à le blesser en interprétant à faux ses actions et ses pensées.
La jeune fille était fort émue et le dissimulait fort mal, quelque soin pourtant qu’elle y apportât.
L’ONGLE ISIDORE
— Mais vous n’avez pas d’amitié pour moi, continua-t-il.
— Ah! pouvez-vous bien dire une pareille chose! s’écria Mariette en laissant tomber son ouvrage sur ses genoux, pour regarder le jeune homme d’un beau regard humide. Moi qui me fesais couper en quatre pour vous ! moi qui sauterais à pieds joints daus le feu, pour vous faire plaisir !
— Je ne vous en demande pas autant, continua Etienne. Sans être fat, il ne pouvait se dissimuler que la jeune fdle avait en effet plus d’affection pour lui qu’il ne voulait avoir l’air de le croire. — Je voudrais seulement que vous me laissiez le plaisir de causer avec vous sans y mêler toujours des mots aigres et méchants, sans être, dès le début, au paroxysme de la colère. Laissez donc à mon oncle, à ma grand’raère, concurremment avec M. l’abbé, le monopole des sermons. Vous êtes trop jolie, ma chère enfant, pour qu’on vous évite ainsi qu’on le fait d’eux, sans en être chagriné.
— Pardonnez-moi, monsieur Etienne, dit la jeune fille en sentant que les larmes allaient couvrir sa voix ; pardonnez-moi ce que je vous ai dit. Ce n’est pas méchamment, au moins ; je ne voudrais pour rien «au monde vous voir un chagrin ; mais je serais bien autrement malheureuse, si je savais que j’aie été assez sotte pour vous faire de la peine. Il ne faut pas m'en vouloir : je ne suis pas savante; je ne suis pas même une fille bien élevée. On ne m’a guère appris antre chose qu’à travailler, et je sais bien que, malgré moi, j’ai quelquefois la façon de parler de ma mère ou de mon père, ce qui n’est guère le moyen de me faire comprendre de vous.
Mariette, tout à l’heure si emportée, si superbe, était tout à coup devenue d’une humilité pleine de charme. Elle levait à la dérobée et presque timidement ses yeux vers le jeune homme, dont le sourire affectueux ne disait pas grande colère.
— Je ne vous en veux certes' pas, Mariette, reprit Étienne.
— Voulez-vous m’embrasser pour faire la paix, continua-t-elle, de sa voix timide, presque suppliante, en penchant vers le jeune homme son joli visage tout empourpré et en lui présentant ses yeux, à demi-clos, sous ses paupières roses.
— Vous embrasser!... de tout cœur, Mariette, répondit Etienne en joignant l’action à la parole ; mais faire la paix, ce serait difficile : nous n’avons, je pense, jamais été brouillés.
— C’est pourtant vrai, dit Mariette, qu’on est en colère et qu’on n’est pas brouillé pour cela. Elle se mit à sourire, en montrant toutes ses belles dents.
La pauvre fille s’était offerte de si bonne grâce au baiser de réconciliation qu’Etienne ne pouvait faire moins que de recommencer; c’est ce qu’il fit aussitôt, pour lui prouver qu’il ne lui en voulait pas du tout, et pour démontrer qu’une double signature n'est jamais de trop au bas d’un traité de bonne alliance.
— C’est donc vous qui avez envoyé le bouquet à
M mc Malsauge? demanda timidement Mariette, pensant qu’une fois la paix faite, il lui était permis d’éclairer cette épineuse question.
— Oui, Mariette, si vous inc l'aviez ainsi demandé
L’ONCLE ISIDORE
tout de suite, vous l’auriez su depuis longtemps. Je ne sougeais pas à m’eu cacher.
— Vous ia connaissez doue? reprit la jeune tille, dont les sourcils se froncéreut légèrement, Lien contre son gré au reste.
— Pas du tout, répondit Etienne, mais cela n’est pas une raison.
Ces mots parurent à l’ouvrière comme une énormité. Elle revint à se demander si Etienne ne se riait pas d’elle.
Ma foi! ajouta-t-elle après quelques moments de réflexion qui u amenèrent aucune lumière à sou esprit, je ne comprends rien à toutes ces choses, et je n’avais jamais entendu dire que Ton envoyât des fleurs aux gens que l’on 11e connaissait pas.
Tout à coup Mariette crut avoir découvert le liçn secret et mystérieux qu’elle sentait exister entre Elicnne et la jeune femme. ^ - .
- Ils se sont connus à Paris, se dit-elle. Aussi, quand Malsauge a été tout à fait fixée à Caudciair M. Etienne a fait le malade là-bas, pour qu’on le fasse revenir. S il me fait un peu la cour — Mariette voulait être persuadée qu’Etieune lui faisait la cour; elle ne se fut jamais avoué, même dans le secret de sou cœur, que c’était tout le contraire qui existait — c’est sans doute
pour que personne ne s'aperçoive de ce que j’ai si bien découvert. -
Les idées mauvaises vont vite dans le cerveau des jeunes filles; elles s’arrêtent difficilement et rarement en face des positions les pins scabreuses, même de celles qui
paraîtraient des barrières infranchissables aux plus mauvais. • 1
no
— Vous vous moquez de moi, monsieur Etienne, dit Mariette d’uue voix ferme quoique basse.
— Vous avez le caractère bien quinteux, ma chère enfant, ne put s’empêcher de dire le jeune homme, qu’une tendresse sans bornes n’aveuglait pas sur les défauts de Mariette. - .
La naissante sympathie qu’il éprouvait pour cette enfant qui, toute jeune, toute charmante, venait au devant de lui ne l’empècliait pas de voir très clair au milieu de ses plus légères imperfections.
— Et puis quel intérêt aurais-je à me moquer de vous? reprit Etienne qui croyait faire tomber cet autre orage naissant par ces paroles pleines de vérité.
— Quand ce ne serait que la nécessité d’avoir un manteau pour cacher vos amours avec d’autres !
— - Mais, ma chère enfant, vous perdez la tète, dit Etienne, qui, au fond, ne laissait pas que de s’amuser un peu de ces colères qui montaient et descendaient comme le lait sur le feu. Vous me faites là une scène de jalousie dans les règles, tout comme si j 'étais votre amoureux.'
— Ce serait trop d’honneur, en vérité, reprit la jolie fille ; mais, rassurez- vous, nous savons que vous vous réservez pour les belles dames.
— Allonsl fillette, dit Etienne en attrapant au vol le petit doigt de cétte main vaillante qui n’avait pas cessé de travailler, quoique Mariette n’eût guère discontinué, de parler avec beaucoup d’animation ; allons,, faisons encore la paix, j’aime mieux cela.
— Là! là! là! s’il vous plait, monsieur! que dirait
L’ONGLE ISIDORE
M“° Malsauge, si elle apprenait que son ouvrière se laisse ainsi embrasser par son amant?
Ceci avait été dit méchamment et lancé de cette voix stridente, quoique basse, que seules la colère et la douleur réunies savent trouver.
— Mariette 1 s’écria le jeune homme subitement métamorphosé, les yeux brillants décoléré, la bouche serrée, pendant qu’il avait brusquement arrêté la main de la jeune fille et la forçait ainsi à le regarder en face, Mariette, reprit-il, vous êtes une méchante fille qui na méritez pas l’amitié d’un brave garçon. Yous ôtes une vipère^t vous mordez pour le plaisir de mordre. Yous ne blessez pas pour vous défendre, mais pour la seule satisfaction de mal faire.
— Comme vous l’aimez, répétait à demi-voix Mariette, sans même essayer de retirer sa main que le jeune homme serrait outre mesure, oubliant qu’il tenait dans les siennes la main d’un enfant, — comme vous l’aimez 1
— Mais, malheureuse fille, je ne la connais seulement pas, cette femme dont vous me faites l’amant.
- — Alors, pourquoi vous emporter ainsi ? reprit Mariette.
— Mais d’indignation contre vous, qui êtes jeune, qui me paraissiez être bonne, que j’aimais déjà et que je vois haineuse, envieuse. C’est contre votre esprit vicieux, c’est contre votre àme si facilement ouverte aux mauvaises pensées, contre votre bouche si prompte aux méchantes paroles, aux accusations hideuses, que je m’emporte, que je m’emporterai toujours, je crois.
Il y a si longtemps que je me heurte à toutes les vilaines choses, à toutes les méchantes gens de ce monde,
que ma patience est à l>ont. Vous ignorez encore tout cela, vous; mais, moi, je suis las de ce que je vois chaque jour; et, s’il me faut aussi me méfier de ceux de mon âge, alors que j’ai cru, après tant d’autres, que la jeunesse était comme le tabernacle où se conservaient tous les sentiments nobles et bons, chassés d’ailleurs par les passions mauvaises, s’il me faut encore désespérer de l’avenir, aptes avoir eu un si douloureux passé, la vie ne vaut pas la peine que l’on prend de la défendre.
Hélas! si les jeunes femmes même ont le cœur vicié, de quel côté nous faudra-t-il donc tourner nos rêves et nos espérances ? *
Etienne lâcha tout à coup la main de Mariette, comme s’il eût un moment oublié sa présence. Il se laissa aller sur sa chaise, prit sa tète entre ses deux mains et resta entièrement absorbé dans sa douleur.
Mariette le regardait sans rien dire, désolée du mal qu’elle venait de faire, et s’avouant qu’elle n’avait jamais trouvé. Etienne aussi beau que dans sa colère.
Les filles du peuple ne craignent pas les hommes énergiques; elles ont même une certaine admiration pour leur force, pour leur caractère, et les côtés saillants de la virilité ne les désenchantent point.
Elle se dit tout bas qu’elle n’avait jamais autant aimé Etienne que depuis qu’il lui avait meurtri la main; et quoique cela fût triste à reconnaître, plus elle le trouvait beau, moins elle voulait partager, par contre, plus elle était acerbe, prête aux répliques violentes, dût-il môme en souffrir encore, quelque douleur qu’elle dût au reste en éprouver elle-même. %
— Ecoutez, Mariette, dit tout à coup le jeune homme
L’ONGLE ISIDORE
en relevant la tète. 11 n’est pas juste que vous ayez pris tant de mal et que vous ayez mis votre esprit à la torture pour ne rien savoir de la vérité, au sujet des rapports que je puis avoir avec M me Malsauge, ni de la raison qui m’a-fait envoyer un bouquet chez elle.
— Qui vous demande vos confidences, répondit brusquement Mariette, qui avait repris son ouvrage aussitôt qu’elle avait vu le jeune homme relever la tète.
— Ces choses-là ne se demandent jamais, mais on est toujours bien aise de les savoir, continua Etienne d’une voix dure, en arrêtant sur la jeûne fille un regard railleur, méprisaut et courroucé tout à la fois.
Mariette, ne voulant pas être eu reste, leva les épaules à plusieurs reprises ; mais Étienne continua :
— Puis il faut bien que vous sachiez l’histoire au complet pour en amuser votre clientèle.
Un amer sourire plissa les lèvres du jeune homme, dont le visage paie et crispé, par une contraction nerveuse, semblait mille fois plus terrible à Mariette, môme avec son sourire, qu’il ne le lui avait paru tout à l’heure, alors qu’il ne respirait qu’une terrible, mais franche colère.
— Écoutez donc, ma fille, dit Étienne, et retenez bien les choses, afin de pouvoir les raconter telles qu’elles sont.
Étienne, absorbé tout à l’heure dans son émotion douloureuse, s’était dit qu’il fallait à tout prix arracher son rêve des mains de Mariette. Non-seulement c’était une douleur pour lui de voir cette jeune femme fine, aristocratique, élégaiîte, et mièvre, ainsi qu’elle le disait ellemême, à la merci de cette fille dont il avait jusqu’à
présent tout lieu de suspecter la délicatesse d’àme ; mais c’était encore une horrible profanation des jouissances de sou esprit.
Aussi, pour éloigner tout contact sacrilège, il était capable de tout souffrir, dût sou sacrifice aller jusqu’à sa propre immolation.
Puis il ne pouvait, quoi qu’il fit, entièrement effacer de son esprit, la foi qu’il avait en la jeunesse, surtout en la jeunesse du peuple. Il pensait qu’il y a toujours un coiu par lequel on peut saisir le plus mauvais, un sentier par où on peut le conduire au bien.
Au ton méprisant et amer dont le jeune homme avait prononcé ses dernières paroles, Mariette avait de nouveau relevé la tête. Elle le considérait d’un regard superbe, mais de cette superbe qui, chez le peuple, frise presque toujours l’insolence, croyant toucher par là à la dignité.
— J’ai reçu l’autre jour, reprit Etienne, une invitation pour la dernière réunion de M me Malsauge. La voilà, dit-il, en la sortant de la poche de son vêtement pour en donner lecture à Mariette.
Cette invitatiou était au reste comme toutes celles de ce genre ; et l’ouvrière qui en avait vu maintes et maintes fois chez M me Malsauge ne lui trouva rien de particulier. ,
— Ah î je savais bien, moi, qu’elle s’occupait de vous, murmura la jeune fille.
Etienne poursuivit comme s’il n’avait rien entendu .
— Je serais certainement allé chez M me Malsauge, j’avais même grande envie de me rendre à cette soirée qui aurait été pour moi uns véritable fête ; mais comme je
L’ONCLE ISIDORE
n'ai absolument aucune fortune personnelle, qu’à Paris je travaillais pour vivre, je ne m'étais pas mis en frais de toilettes inutiles ; je n’ai donc rien des vêtements nécessaires à un homme qui veut aller dans le monde.
Vous connaissez assez M. Letourneur pour savoir que ce n’est pas lui qui viendra jamais au secours d’une fantaisie, prit-elle les proportions d'une douleur.
Racontez donc bien, à tous, ce qui s’est passé eu moi, quand, faute d’un habit, je me suis vu forcé de rester dans mon isolement, qui me pèse parfois étrangement.
Dites à tout le monde que j'ai pleuré sur la montagne, à l'idée d’être toujours seul ; que j’ai pleuré encore en regardant les fenêtres qui s’éclairaient, en songeant qu’à cette heure je pouvais être au milieu de gens heureux, gais, qui m’eussent fait oublier un moment que je ne l’avais jamais été, et de la gaieté desquels j’aurais peut- . être remporté quelque chose. Ceci, toutefois, n’était rien; ce n’était qu’une douleur de plus.
Etienne s’était levé ; accoudé au dossier de la chaise sur laquelle Mariette appuyait ses pieds, il lui parlait de près, d’une voix vibrapte, saccadée, Mariette l’écoutait en pleurant silencieusement. Le linge étalé sur ses genoux buvait ses larmes, qu’Etienne ne voyait même pas.
— Mais ce qui était terrible, mais ce qui me torturait, continuait le jeune homme, c’est qu’il me fallait être un grossier personnage, un malappris; me voir au ban de l’opinion de tous les gens bien élevés, ou rendre une visite pour cette invitation qui m’avait été si bienveillamment adressée par un homme plus âgé que moi et occupant une position éminente, taudis que je ne suis pres^
que qu’un enfant par mon âge, et que je suis en outre le plus mince sire de toute la contrée.
Dites donc, Mariette, vous qui vous connaissez en toilettes, que dites-vous de ma veste de velours, faisant irruption chez M me Malsauge? Eut-on assez ri de moi! Le sauvage de Candelair eùt-il été assez ridicule! Qu’en pensez-vous, Mariette ?
Le jeune homme s’arrêta quelques instants pour attendre une réponse qui ne vint pas.
— Vous comprendrez peut-être difficilement ce qui me reste à vous dire, continua-t-il d’une voix encore plus basse; mais j’aurais préféré me briser la tète contre les rochers que de prêter à rire. La misère a sa dignité^ Mariette, et sur ce chapitre-là, je suis orgueilleux comme pas un. Je me suis fait sauvage pour que nul ne me sût pauvre. C’est alors que j’ai pensé à chercher, assez haut pour que personne autre que moi n’y puisse aller à l’avenir, un bouquet unique en son genre.
J’ai fait porter mes fleuri avec ma carte. N’était-ce pas traiter de puissance à puissance? Si M. Malsauge est riche, ne suis-je pas jeune, alerte, fort, audacieux, et ma sauvagerie même dont rien n’est vrai que l’apparence, n’est-elle pas une excuse à cette apparente impolitesse que j’ai tournée à mon honneur?
Maintenant, ma fille, que vous savez les choses, n’oubliez pas de les dire telles qu’elles sont. Ce vous serait une honte vraiment d’être mal informée.
Etienne se releva. Il en voulait sérieusement et pour longtemps à Mariette, de l’aveu qu’elle venait de lui faire faire.
— Ah ! monsieur Etienne ! s’écria l’ouvrière en joignant
L’ONGLE ISIDORE
les mains devant lui, je vous demande bien pardon 1
— Pardon! et de quoi? reprit le jeune homme sans se départir de son allure pleine de froideur et de fierté. Vous ne m’avez point offeusé, ma chère, continua-il, en se mettant en devoir de gagner la porte.
— Monsieur Etienne ! reprit-elle d’une voix suppliante.
Lejeune homme leva légèrement les épaules et fit quelques pas encore.
— Etienne ! s’écria Mariette quand elle le vit prêt à franchir la porte, Etienne ! Ah ! si vous saviez ce que je souffre, vous ne me quitteriez pas ainsi!
— Vous savez que je ne vous demande pas le secret, lui jeta-t-il en guise d’adieu, en se retournant et en laissant voir à la jeune fille ses yeux plus irrités que jamais.
Mariette, qui s’était levée à demi, retomba sur sa chaise, anéantie, sans force : la froideur et le mépris dont l’accablait le jeune homme ne l’eu détachaient pas.
Etienne appela Lou-Pitiou et s’en fut sur la montagne se distendre les nerfs au grand air, prendre un bain de calme et de silence dont il avait grand besoin.
Quand il fut seul depuis quelque temps, il réfléchit, et ne se trouva pas tout à fait exempt de tort envers cette pauvre Mariette, qu’il avait si maltraitée.
Habitué à fouiller ses sentiments, à ne guère épargner davantage ceux des autres, il comprit bien qu’elle l’aimait. Quelque détaché que l’on puisse être des choses de ce monde, ou ne reste jamais tout à fait indifférent à l’amour que nous porte une jolie fille.
11 ne puisa pourtant que de l’indulgence dans cette
certitude acquise, et s’en voulut d’avoir été dur, brutal même pour cette pauvre enfant. 11 se fit un crime d’avoir fait pleurer ces yeux qu’il avait pris un si grand plaisir à embrasser. Il eût encore néanmoins recommencé si la chose eût été nécessaire, parce qu’avant tout, il ne voulait pas laisser toucher à sou rêve, et que tout moyeu lui semblait excusable pour en arriver à ses fins.
Il fut forcé de s’avouer que, quoique cruel, le parti qu’il avait pris était le seul qui dut empêcher Mariette, brusquement et très-certainement pour toujours, de pousser plus loin ses recherches et ses investigations à pro pos de ce qui le rattachait à M œe Malsauge.
Aussi, tout en regrettant de l’avoir fait pleurer, s’applaudissait-il de la barrière qu’il avait élevée entre elle et un ordre de sensations qu’il ne la croyait jamais appelée à comprendre, et au milieu desquelles à coup sûr, elle eût apporté de grandes perturbations, s’il n’y eût mis bon ordre.
N’ayant rencontré qu’un plaisir mêlé d’épines dans son intimité avec l’ouvrière, après n’avoir pas été heureux dans sa famille, Etienne se jeta plus que jamais dans la solitude : il vivait aussi heureux dans ses songes qu’il l’avait été peu dans la réalité.
La sauvagerie, qui, dès le principe, n’avait été qu’un masque, menaçait de devenir son visage pour tout de bon, lorsque M me Malsauge, capricieuse comme le sont assez généralement toutes les femmes adulées et assez riches pour u’ètre guère arrêtées dans aucune de leurs fantaisies que par les choses reconnues matériellement impossibles, se piqua de ce qu’elle croyait être un jeu de la part du neveu de M. Letourneur, qu’elle ne pou-
L'ONCLE ISIDORE
vait amener dans son cercle, ni par une invitation, ni par des connaissances communes.
Elle se promit d’ètre, s’il le fallait, plus romanesque que le héros lui-même; mais de le conduire dompté, jusqu’à ses pieds, sur le tapis de son salon, où elle le trouvait fort à dire, par le seul fait de l’obstination qu’il mettait à n’y point venir.
— Faisons comme Mahomet, dit un jour la jeune femme à un de ses vieux parents venu, quoiqu’elle fût à Caudelair, pour passer quelques jours auprès d’elle. Puisque la montagne ne veut pas venir à nous, allons à la montagne.
Ayant fait une toilette de circonstance, elle entreprit, en vraie parisienne qui ne doute de rien, l’ascension du domaine d’Étienne par des chemins ardus et pierreux qui, dès les premiers pas, lui firent jeter de grands cris sur le pittoresque, l’étonnant, l’imprévu.
Des difficultés, elle se garda bien de dire un mot; elle n’eut pas même l’air de les apercevoir : tout chemin lui semblait bon pour aller à Rome.
Prétendre que, dès la première promenade, M mc Malsauge rencontra M. Jussieux, par un de ces hasards bienveillants qui ne sont pas aussi rares dans la vie réelle qu’on se plaît à le dire, ce serait offenser la vérité. Aussi raconterons-nous simplement les faits tels qu’ils se sont passés.
M œe Malsauge fit une course longue et fatigante au milieu des plus affreux sentiers qui se puissent rencontrer pour un pied citadin.
Mais cela la mit en bel appétit, à son grand étonnement ; elle dormit de ce sommeil parfait des enfants,
après une journée de promenade et de folles courses à travers champs. En se réveillant, le lendemain, tout à fait remise de la fatigue de la veille, elle s’avoua que la montague avait du bon.
Cette rêverie ne lui fit pas perdre de vue sou premier désir, son but. Elle voulait rencontrer Étienne, lui parler, le charmer.
On lui avait si souvent dit qu’elle était irrésistible, qu’elle était bien excusable d’avoir fini par se rendre à l’opinion de la majorité. Il s’agissait de trouver le sauvage : l’apprivoiser serait la mo : ndre des choses.
Mais Etienne n’était point facile à rencontrer pour une foule de raisons, dont la première serait suffisante. M me Hélène suivait les sentiers, tandis que le jeune homme s’en était fait d’assez périlleux pour être sùr de n'y rencontrer jamais personne.
D’un autre côté, M m8 Malsauge, quoiqu’elle poussât chaque jour sa promenade plus avant, ne se serait trèscertainement jamais hasardée jusqu’aux cimes hantées par le jeune homme ; puis enfin, Étieuue partant de grand matin, avait depuis longtemps gagné sa retraite aerienne, lorsque M me Hélène n’eu était encore qu’à sa toilette de touriste. Et le soir, la jeune femme était déjà en toilette de soirée ou de gala, les pieds sur ses tapis, qu’Étienue songeait à peine à redescendre.
Les choses auraient pu durer longtemps ainsi, si les femmes volontaires et capricieuses, n’avaient pas à leur service, je ne sais quelle puissance immatérielle qui leur porte secours quand tout semble les abandonner, et fait tourner leurs entreprises à leur plus grande satisfaction.
Un matin donc — car pour M me Hélène, qui se levait
L’ONCLE ISIDORE
généralement entre onze heures et midi, trois heures étaient la matinée — un matin donc la jeune femme et son vieux parent, après avoir fait une partie de leur ascension, presque quotidienne, s’étaient assis au bord du sentier sur une partie du roc moussu qui, se creusant en voûte en arrière d’un ressaut, formait un banc naturel qui semblait être là tout juste à poiui pour offrir au promeneur un siège et de l’ombre.
Le sentier qui conduit aux bois qui couronneut la montagne s’arrête aux premiers arbres, s'enroule aux lianes de l’énorme bloc dans lequel il a été creusé, si bien que d’un côté le3 terres'qui le bordent, vignes ou prairies ou terres couvertes seulement de genêts, de bruyères et de hautes fougères, s’en vont brusquement vers la plaine eu pentes tantôt rapides à donner le vertige, tantôt accidentées de rochers à fleur de terre ou d’arbres énormes qui ressemblent à des repos au milieu de cette ligne perpendiculaire.
Eu certains endroits, mais de l’autre côté du sentier, la montagne monte, monte, laissant pendre sur le chemin des branches, des racines, parfois des arbres tout entiers. Les eaux ont mis à nu le sommet des rocs qui s’avancent au-dessus de la voie si difficilement frayée et semblent la menacer éternellement de leur chute.
I)aus certaines parties, ou croirait le sentier creusé tout entier dans la montagne qui surplombe au moins sur une grande moitié de son étendue, si bien que pour regarder en haut, il faut se rejeter eu arrière. Il arrive même un point où l’oeil s’arrête comme lorsqu’on est trop près d’un mur très haut, il est impossible d’en voir Je faite.
M m * Malsauge avait choisi pour se reposer un de ces coins charmants par leur étrangeté qui les fait ressembler à des grottes. Elle regardait le ciel en face d’elle, la montagne de l’autre côté du sentier se dérobait brusquement.
M m ® Hélène s’appuyait comme à un gigantesque fauteuil au rocher moussu qui, arrivé à une hauteur énorme, s’avançait au-dessus de sa tète en dais frangé de folles vignes, de lianes et de lierres.
11 faut rendre cette justice à la jeune . femme qu’elle admirait très sincèrement la nature dans ses manifesta.tions splendides.
Dire de quoi les deux promeneurs causaient ne serait pas difficile. De quoi pouvait parler en effet M™ 8 Malsauge avec son vieux parent, si ce n’est fortune, relations, positions, alliances.
— On aurait pu choisir plus mal notre lieu d’exil, dit la jeune femme tout en continuant à examiner le pays superbe qu’elle avait devant les yeux; le ministre a été, comme toujours, un homme charmant de nous envoyer ici, puisqu’il était dit que nous irions en province pour quelques mois.
Le vieux monsieur n’eut pas le temps de parfaire une réponse qui, très certainement, n’eût fait que corroborer le dire de M 1 ' Hélène. La jeune femme venait de jeter un grand cri, de se lever brusquement, sortant de sa retraite mystérieuse en toute hâte et fort épouvantée.
Quelque chose de noir qu’elle avait vu tomber devant elle à l’autre extrémité du sentier, lui avait inspiré une terreur folle. N’avait -elle pas cru voir rouler une partie du rocher à l’ombre duquel elle était assise, et ne pen-
L’ONCLE ISIDORE
sait-elle pas que le reste allait sp détacher de la montagne et l’écraser.
La frayeur ne raisonne pas ; elle agit.
M me Malsauge courut éperdue jusqu’à ce qu’elle fût plus loin de ce dais superbe, qui ne songeait pas le moins du monde à changer de position. Elle s’arrêta pourtant^ tourna les yeux vers le roc tranquille, et, quelque peu honteuse, revint vers sou parent, qui, tâchant de la rassurer, la suivait, mais de loin, n’ayant plus, depuis longues années, ses jambes de quinze ans.
Ce petit incident s’était passé en bien moins de temps qu’il ne nous en faut pour le raconter. M m ® Hélène était encore toute tremblante, lorsqu'à quelques pas de cette chose noire tombée tout à l’heure si malencontreusement, elle vit uu homme franchir le chemin, après avoir descendu, comme une pierre détachée de la cime, la pente effrayante de la montagne.
— N’ayez donc pas peur, Hélène, dit enfin le vieux monsieur, qui venait d’ètre rejoint par la jeune femme, ce n’est qu’un chien qui aura perdu pied par là-haut, et sera venu se tuer fort sottement devant vous.
— Dans le seul but de m’effrayer, n’en doutez pas, ajouta la jeune femme en souriant.
A ce moment, Etienne, par uu dernier élan, arrivait à la hauteur du Pitiou et courait jusqu’au chien qui, brisé par sa chute, restait étendu sur le chemin.
M me Hélène ne souriait plus. Elle avait eu le cœur brisé par une anxiété terrible ; car, à force de s’occuper du jeune homme, elle s’était attachée à lui par celte espèce d’intérêt qui nous lie aux gens dont notre esprit est inquiet.
— Ah ! Seigueur, s’écria à son tour le vieux monsieur, mais «l’une voix fort tranquille, la moutague ne me parait pas sûre aujourd’hui. Il y pleut des bêtes et des gens d’une manière tout à fait insolite.
M mo Malsauge s’approcha du jeune homme, mue par ce sentiment de commisération, inné chez la femme, qui la porte toujours vers ceux qui souffrent.
Etienne avait la physionomie inquiète, mais nulle autre trace d’émotion ne s’y lisait. Lorsqu’il leva les yeux sur la jeune femme, elle ne comprit pas qu’après uue course pareille et un pareil saut périlleux, il eut le visage si tranquille.
— Que diable alliez-vous faire par là, monsieur? demanda le vieux parent. Les sentiers sont déjà fort mauvais ici; le reste doit être tout à fait impraticable ; c’est une grosse imprudence...
Et le vieux monsieur eût continué longtemps ainsi, si Etienne, impatienté de trouver quelqu’un au moment où il pensait être le plus seul, ne lui eût répondu un peu froidement quoique très poliment :
— llieu n’est impraticable ici pour moi, monsieur, je suis du pays et je connais ma montagne.
— Votre chien ne paraît pas alors être du même pays que vous, continua le vieillard, plus intrépide à la causerie qu’à la marche.
— Pardon, monsieur, mais il y a uue mauvaise heure pour tout le monde : les chiens ont la leur aussi bien que nous.
Tout eu parlant, Etienne avait soulevé la pauvre bête, qu’il frictionnait énergiquement. Lou-Pitiou, qui n’était qu’étourdi de sa chute, après avoir respiré à plusieurs
L’ONCLE ISIDORE
reprises et assez longuement, se leva, se seeoua, s’étira, et, se plantant devant le jeune homme, il eut l’air de lui dire qu’il était prêt à se remettre en route.
— C’est pour une aussi vilaine bête que cela que vous avez mauqué vous rompre le cou ? reprit le vieux monsieur qui tenait Etienne et ne paraissait pas disposé à le lâcher avant d’en avoir obtenu tous les éclaircissements possibles à l’endroit de cette aventure.
Mou Dieu! oui, reprit le jeune homme en rougissant de se trouver ainsi tout à coup en face de M m ® Malsauge. Une fois rassuré sur l’accident arrivé au Pitiou, il ne songeait plus qu’à se dérober aux regards curieux qu’elle attachait sur lui.
— Mais comment cela est-il arrivé ? demanda encore le vieillard.
— Tout simplement, ou tout maladroitement, si vous aimez mieux : mon chien est, comme moi, habitué à tous les cbemius, frayés ou non ; aussi apporte-t-il une grande insouciance dans nos excursions. Il s’est permis, tout à l’heure, là-haut, une suite de bonds dont le dernier lui a fait rencontrer une partie mouvante avec laquelle il a roulé jusqu’ici.
— Pour lui, la chose se comprend ; mais pour vous, monsieur? continua le vieux parent, sans se lasser de questionner.
— La chose n’est pas plus difficile à comprendre en ce qui me concerne qu’en ce qui touche mon chien. Je l’ai vu tomber, j’ai couru après lui pour le rattraper si cela était possible ou pour le soigner s’il eu avait besoin.
— Mais cela dépasse toutes les bornes de la témérité, dit le vieillard en jetant les yeux sur le chemin que le
jeune homme et le chien venaient de parcourir. Je ne comprends pas qu’on aille se promener là-haut.
— Ah ! mon ami, dit enfin la jeune femme en s’adressant à son parent, quoiqu’elle regardât Etienne, si vous saviez les belles fleurs qui poussent là-haut, vous comprendriez la chose assurément, quelque téméraire qu’elle vous paraisse.
Etienne, qui s’était un peu remis, se reprit à rougir de nouveau, à ces mots de M m * Hélène, dits évidemment pour lui prouver qu’on l’avait reconnu.
Reconnaître quelqu’un sans lui avoir jamais parlé est, de la part d’une femme, une marque «le bienveillance si prononcée, que le jeune homme en tut tout ému, si ému, qu’il ne trouva rien à répondre.
Mais, avec le vieux monsieur, la parole ne restait pas longtemps sur le tapis, et ce fut de ce ton particulier aux vieillards de l’aristocratie qu’il s’écria :
— Je ne crois pas qu’il soit au monde de fleurs capables de me faire grimper dans cette patrie des aigles ; le plus sage serait que tout le monde fît et pensât comme moi.
— Avez-vous toujours été aussi prudent? demanda M me Malsauge.
— Je pense que oui, à peu de chose près. Mais, au. reste, le « toujours » dont vous me parlez date de si loir, que je ne m’en souviens guère ; je serais même presque en droit de vous dire que je ne m’en souviens pas du. tout.
Pendant que la causerie allait ainsi, M** Malsauge qu emportait toujours quelque? gâteaux dans sa promenade, s’était assise tranquillement sur le banc qu’elle avait.
L’ONGLE ISIDORE
quitté il n’y avait qu’un instant d’une façon si prompte. Elle s’était emparée du bout de l’oreille du chien dont elle roulait les poils rudes et frisés entre ses doigts mignons, tout en lui faisant manger sa collation.
Lou-Pitiou s’acquittait de son nouvel emploi en véritable ehien savant : jamais carlin de marquise n’avait avalé de gimbelettes avec plus de dextérité ni de grâce.
Lou-Pitiou regardait la jeune femme de son grand œil noir, intelligent et clair ; comme chez toutes les bêtes douées d’une rare finesse, cet œil avait parfois des éclairs magnétiques qui finirent par gagner, à la vilaine bête, la sympathie de M me Hélène.
— M. Jussieux, dit-elle en arrachant ainsi le jeune homme à l’interminable causerie de son parent, je retire pour la part mentale que j’y avais prise, la réputation de laideur que M. de Ferrettes faisait à votre chien. Depuis un moment que nous sommes là, tous les deux, il m’a fait changer d’opinion ; si cela dure, je crois que je vais le trouver tout à fait joli.
Le vieux monsieur ennuyait très-fort Etienne, mais M mo Malsauge le troublait tellement, que je De sais pas s’il n’eût point préféré être tout seul avec le vieillard.
— C’est bien la meilleure comme la plus intelligente de toutes les créatures, dit-il enfin en se rapprochant de M me Hélène. Mon affection pour lui m’aveugle sans •doute ; mais quoique je me sois entendu - dire, je ne sais combien de fois, qu’il était affreux, je n’ai jamais pu eu convenir même vis-à-vis de moi.
Le vieux monsieur que M œe Malsauge venait d’appeler : le marquis de Ferrettes, avait été d’abord fort surpris d’entendre la jeune femme parler à ce monsieur,
qui tombait des nues, en l’appelant par son nom ; mais comme depuis les quelques jours qu’il était à Candelair il avait à plusieurs reprises entendu prononcer le nom du sauvage — le préfet même ayant parlé des fleurs splendides qui avaient occupé, pendant toute une semaine, les jardinières à la place de ses roses, il fut de suite au courant et aida, de toute la familiarité permise aux vieillards, sa jeune parente dans son entreprise, dont il devina facilement quelque chose.
— Ah ! jeune homme, reprit-il en souriant, que ne disiez-vous tout de suite que vous étiez dans vos jardins de Sémiramis quand vous avez fait irruption daus le pacifique sentier où nous nous promenions sans défiance I Nous vous aurions demaudé pardon d’entrer ainsi sur la lisière de vos domaines; car vous êtes ici chez vous. Nous savons cela ; nous savons aussi que vous y avez des merveilles...
— Difficiles à atteindre, interrompit M‘ ue Malsauge ; car voilà au moins une grande semaine que, chaque jour, le marquis et moi nous poussons nos excursions de plus en plus loin, daus l’espoir de prendre sur le fait quelques fleurs comme celles que vous m’aviez envoyées, sans avoir été heureux une seule fois dans nos recherches.
Elles se cachent de nous peut-être, ajouta-t-elle en regardant le jeune homme de cet œil doux et caressant qu’elle faisait, il faut lui rendre cette justice, aussi charmant que possible.
Ce qui eût dû pousser le malaise et la gène d’Etienne '
à ses dernières limites, lui produisit l’effet tout contraire.
Le regard sympathique, presque affectueux de la
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jeune femme le rassura; son nom qui avait été prononcé, ne le laissait plus un étranger pour les deux promeneurs; tout, jusqu’à la nouvelle allure qu’avait prise M. de Ferrettes quand il sut à n’eu pouvoir douter qu’il avait en face de lui ce qu’on appelle « un fils de bouue maison, » contribua à lui rendre son calme habituel et sa grâce native.
— Des fleurs! madame, dit-il ; vous avez fait à peu près le tiers du chemin qu’il faut entreprendre pour arriver à leur logis.
— Je doute fort que nous fassions jamais le reste, soupira M. de Ferrettes en jetant un regard vers le haut de la montagne.
— Mou Dieu! êtes-vous prudent, dit*M rac Malsaugc entre deux jolis sourires.
— C’est une des vertus de mon âge, répliqua le vieillard, et je la mets très-fort eu pratique.
— Il vous faudra pourtant y renoncer quelque peu pour moi, dit la jeune femme, car j’ai formé le téméraire projet de visiter la montagne, de pénétrer tous ses secrets, d'aller jusque dans ses cachettes aériennes, me cueillir moi-même un bouquet.
— Oh! oh! oh ! projet bien téméraire, eu effet, murmura M. de Ferrettes en mesurant de nouveau d’un coup d’oeil la hauteur et les difficultés de l’ascension.
— Monsieur Jussieux voudra bien, je l’espère, me faire les honneurs de ses jardins, dit M me Malsauge eu arrè • tant sur le jeune homme un de ses plus charmants, un de ses plus irrésistibles regards.
— Je ne demanderais pas mieux, madame, répondit Etienne fort ému de la demande de la jeune femme,
mais pour vous faire les honneurs de cette promenade, il faudrait que vous y puissiez venir, et je crains bien...
— La chose est impossible, n’est-ce pas, s’écria M. de Ferrettes qui n’avait pas l’air enthousiasmé de l’idée de M“ a Hélène, impossible, tout à fait impossible!
— Impossible ! Non, mousieur, répondit Etienne en souriant de l’ardeur que mettait le marquis à assurer ses promenades futures contre les menaces d’une pareille entreprise, non pas impossible puisque j’y vais tous les jours, mais au moins difficile surtout pour madame qui n’est sans doute pas habituée comme moi à suivre des sentiers, bons tout au plus pour des chèvres.
— J’en avais pourtant bien envie, dit M me Hélène de ce ton demi chagrin, demi résigné, dont les femmes parlent d’un caprice qui n’a pas été satisfait.
Etienne sourit d’admiration. Pour lui, pauvre enfant dont l’esprit seul avait vécu, c’était une joie des yeux immenses que cette femme gracieuse et attrayante qui déployait pour lui seul toutes les adorables coquetteries du regard, de la voix et du geste.
Ah! c’était avec raison qu’elle était appelée a l’irrésistible, » la belle M mo Malsauge ! Car Etienne était bien réellement devant elle sans autre volonté que celle qu’elle pouvait avoir.
— Oui, j’en avais bien envie, dit-elle encore en jetant vers le côté de la montagne qui élevait ses lianes abruptes vers le ciel, un regard tout attristé.
— Saus aller tout à fait jusqu’au dessus des bois, vous pouvez monter encore, madame, dit Etienne, dont le cœur battait à l’idée de voir passer cette femme par les sentiers où son esprit avait si souvent évoqué son image.
L’ONCLE ISIDORE
— Ce ne serait pas sans danger, Hélène; n’y allons pas, s’écria M. de Ferrettes, en vieux parent fort peu rassuré sur la prudence de la jeune femme.
— Pas aujourd’hui, il est trop tard ; mais je ne m’engage pas pour l’avenir. En attendant l'heure de cette ascension, qui parait une chose grave à M. de Ferrettes, reprit M me Hélène en s’adressant à Etienne, j’espère que monsieur Jussieux voudra bien se départir en notre faveur d’un peu de son orgueilleuse sauvagerie?
Le jeune homme, fort embarrassé, ne répondait pas. M mc Malsauge reprit :
— Nous faisons de la musique presque tous les soirs, monsieur Etienne ; nous causons autant que possible de Paris, que l’on regrette toujours beaucoup quelque peu qu’on l’ait habité ; venez causer et faire de la musique avec nous ; cela nous fera plaisir. — J’espère, dit-elle encore, que mon invitation, quoique moins dans les règles que celle de M. Malsauge, aura plus de poids auprès de vous.
Etienne arrêta sur M ffie Hélène son beau regard noyé, qui prêtait à sa physionomie un charme extrême, et lui dit doucement, d’une voix que l’émotion rendait tremblante et basse :
— Je vous remercie mille fois, et de tout cœur, madame, non-seulement de ce que vous voulez bien m’autoriser à aller prendre ma part d’un vrai plaisir, ce qui serait une bonne fortune pour moi, mais surtout de la grâce que vous savez mettre à m’adresser vous- même une invitation à laquelle je vais si mal répondre.
— Comment! fcomment! exclama le vieillard ; est-ce qu’on peut refuser quelque chose à M œe Hélène ?
— C’est à moi que je refuse, monsieur, continua le jeune homme eu s’adressant au vieillard. N'est-ce pas moi qui aurais tout à gagner et qui suis assez maladroit pour tout perdre ! Depuis longtemps, depuis presque toujours, reprit Etienne pendant qu’un sourire un peu triste courait à son insu sur ses lèvres rouges, j’ai véèu fort seul, et je dois vous avouer, en toute humilité, que , je n’ai pas le courage de rompre avec cette mauvaise habitude.
L’embarras, la tristesse d’Etienne n’avaieut point échappé à M mo Malsauge. Aussi le considérait-elle de cet œil curieusement charmant d’une femme du momie qui, croyant avoir flairé un secret, veut s’en emparer. Elle se sentait prise de l’ardeilr aveugle, irraisonnée, qui , poussa notre mère Ève à écouter les conlideuces du serpent.
— Vous avez tort, mon jeune ami, reprenait paternellement M. de Ferreltes, un peu à voix basse, — en se rapprochant d’Etienne comme pour n’clre entendu que de lui seul — les bonnes relations sont la fortune, mieux parfois, l’avenir tout entier des jeunes gens; ne pas les accepter lorsqu’elles viennent au-devant de vous, c’est un grand tort : croyez-en ma trop mure expérience.
Etienne s’incliua, avec une grâce pleine de respect, devant le vieillard, pour le remercier du sage conseil qu’il venait de lui donner, puis il continua en s’adressant à M mo Hélèue, dont le regard ne l’avait pas un instant qui Lté.
— Puis-je espérer, madame, que vqus ne m’en voudrez pas trop de si mal répoudie à la bienveillance que vous daignez accorder à un sauvage de mon espèce?
L’ONCLE ISIDORE
— Je ue vous en veux pas, M. Jussieux, cela me fait de la peine, voilà tout.
Ce peu de mots avaient été dits d’une voix franche et simple qui toucha le jeune homme et le troubla jusqu’au fond du cœur. Il reprit néanmoins, tout en s'efforçant de sourire :
— Je me connais, voyez-vous, madame. J’accepterais d’aller écouler de bonne musique, parce que j’adore la musique; l’idée d’entendre causer de Paris, de sa littérature, de sa vie, de sa politique et de ses théâtres, qui sont uniques au monde, est pour mon esprit une attraction immense. Aussi, si je n’écoutais que mou désir actuel, jé vous dirais : — Mille fois merci, madame, et je m'empresserais de profiter de la, permission que vous m’octroyez si gracieusement.
Mais, entre le désir et la mise à exécution de ce désir, il y a une habitude quotidienne, invétérée, qui serait une insurmontable entrave : chaque matin, je me prometterais très sincèrement à moi-même d’aller chez vous; mais je sens que, tout en rêvant musique, causerie, je prendrais le chemin de la montagne.
' A la longue, j’aurais tant rêvé causerie et musique, que je me figurerais n’ètre pas un grossier personnage, et u’avoir pas omis de me rendre à une invitation que vous auriez été assez bonne pour m’avoir adressée.
— Vous avez tort, monsieur Etienne, répondit M me Malsauge à demi-voix. Il n’est pas bon, à votre âge, de vivre toujours seul.
Le regard de la jeune femme après avoir été tour à tour gracieux, caressant, plein de charme et de coquetterie était devenu sérieux, presque grave.
Elle avait l’esprit trop fin, en même temps que ce coup d’œil toujours sûr des femmes du moude, pour ne pas sentir qu’il y avait, sous les paroles du jeune homme, autre chose que ce qu’il disait.
— Il y a autre chose là-dessous, pensait-elle, et elle voulait savoir quelle était cette autre chose T
Avant d’avoir rencontré Etienne, le désir seul de s’occuper l’avait entraînée' à songer à lui; à cette heure ce n’était plus une simple curiosité, ou tout au moins il y avait un certain intérêt qui se mêlait *au désir d’apprendre.
— Allons, dit la jeune femme, qui n’abandonnait pas son projet, c’est déjà beaucoup que vous ayez consenti à nous guider dans la montagne. Je trouve même qu’il y a comme un parfum de flatterie à notre endroit ; c’est presque nous dire que vous ne nous fuyez pas comme le reste du monde.
La physionomie de M mo Hélène en prononçant ces dernières paroles avait perdu sa gravité pour reprendre un air d’enjouement.
— Entendez-moi mieux, madame, je vous prie, dit le jeune homme en souriant aussi, afin de suivre la jeune femme sur le terrain où elle se plaçait, je ne fuis personne et n’ai surtout nulle prétent'on à la misanthropie, pas plus qu’à la sauvagerie.
J’ai tout simplement un manque d’habitude de vivre en société et beaucoup de paresse devant un apprentissage à faire.
L’excellent M. de Ferrettes qui avait remarqué que M me Hélène ne voulait pas abandonner le chemin fait vers sou sauvage, vint au secours de la jeune femme,
L’ONCLE ISIDORE
— Je me hasarde, dit-il avec uii geste charmant comme en trouvent les vieillards dont l’humeur sait être jeune à propos. Je serai de la partie que vous projetez, Hélène. Seulement, continua-t-il en s’adressant à Etienne, il faut se hâter de profiter de mes dispositions valeureuses. Si vous' me laissez trop de temps pour réfléchir, je suis capable de ne plus oser seulement regarder la montagne, eu face, d’ici à quelques jours.
— Nous n’attendrons pas quelques jours, si madame le veut bien, répliqua Etienne vivement en regardant la jeune femme, pour obtenir son assentiment.
— Mais si demain le temps est comme aujourd’hui, je suis d’avis qu’il ne faudra pas remettre à plus loin. La réflexion n’aurait qu’à venir souffler sur mes projets, en même temps que sur votre valeur, mon ami, répondit M“ c Malsauge en se retournant vers M. de Ferrettes. — Cela ne vous dérange-t-il pas que ce soit pour demain? demanda-t-elle à Etienne.
— A demain donc, dit M. de Ferrettes sans laisser au jeune homme le temps de répondre.
— Voulez-vous que nous nous retrouvions ici?
— Je suis à vos ordres, madame.
— Vous ne direz pas, j’espère, qu’on ne fait pas toutes les concessions à votre amour de la solitude, ajouta le vieillard. Nous viendrons seuls jusqu’ici; vous oublieriez peut-être de venir nous prendre chez madame, si nous convenions de cela aujourd’hui.
M. de Ferrettes attacha sur le jeune homme un regard d’une indulgente finesse, pendant que son sourire adoucissait l’expression maligne de sa physionomie.
Etienne eut peur un moment d’avoir été deviné : mais
à la manière dont le vieillard lui dit: « A demain donc! » il comprit que sou secret lui appartenait encore tout entier.
— A demain, répondit-il en prenant la main que lui tendait le parent de M“ a Malsauge, et en saluant M m * lié* lône, qui lui rendit son salut avec un de ces gracieux mouvements de tète qui disent clairement à ceux auxquels une femme les adresse : « J’aurai plaisir à vous revoir. »
Pendant que M me Malsauge et M. de Ferrettes regagnaient Candelair, Etienne fitquelquespas en sens inverse, pour laisser croire qu’il retournait vers le haut de la montagne. Mais à peine se fut-il assuré qu’il était bien seul, qu’il revint eu toute hâte à la place où tout à l’heure il avait vu la jeune femme.
Lou-Pitiou, qui ne comprenait pas grand’chose à ces évolutions sans suite, n’en marchait pas moins dans les pas d’Etienne avec cette admirable confiance de ceux qui ont la foi. /
Le jeune homme s’assit sur la pierre, à côté de la place occupée par M“ e Malsauge. Il ferma les yeux pour laisser à son esprit sa yic tout entière, sans l’entraver, dans son vol, par la réalité, qui ne se prête jamais que malgré elle, et dans une mesure restreinte, aux exigences du rêve.
11 l’avait vue ! Il l’avait entendue parler ! 11 avait respiré ce parfum suave et pénétrant de la femme du monde, belle et jeune ; il s’en était enivré !
11 s’abandonnait complaisamment à ce souvenir, qui lui semblait, au milieu de ses rêves splendides, le plus splendide de tous les rêves.
L’ONG LE ISIDORE
Mais il arrive un moment où la jouissance acquiert une telle intensité que les forces humaines, même spirituelles, n’y peuvent plus suffire.
Etienne fut bientôt obligé de rouvrir les yeux pour chasser la vision.
Lou-Pitiou le considérait d’un regard calme et rêveur à la fois.
Etienne attira le chien vers lui, l’embrassa sur les yeux, sur la tète, avec une ardeur passionnée .qui ravit la pauvre bête.
Les manifestations du bonheur rentrent parfois dans les conditions absolues de notre existence. Etienne embrassait Lou-Pitiou, parce que les caresses et les baisers s’étaient amoncelés sur son cœur et menaçaient de l'étouffer.
L’àme, cette chose immatérielle, a de matériels besoins, et il faut que le corps lui vienne en aide pour leur donner satisfaction.
Quand les derniers rayons du soleil furent éteints, Etienne redescendit lentement; il lui semblait être enveloppé d’une atmosphère tout autre que celle des jours précédents. Il marchait comme au milieu d’une fête mystérieuse, environné d’qn parfum subtil, qui n’était perceptible que pour lui seul.
Sa main droite penchait nonchalamment le long de son corps, et Lou-Pitiou, tout eu ie suivant pas à pas, levait de temps à autre son museau humide et frais, la caressait d’un coup de langue rose, puis aspirait l’air avec une satisfaction marquée, comme uu gourmet qui déguste une chose succulente. Il se remettait ensuite à marcher avec recueillement pour relever, l’instant d’a-
près, sa tète intelligente vers la main de son maître.
Qui oserait soutenir que le jeune homme et le chien n’étaient pas eu parfaite communion d’idées?
Ils firent ainsi le chemin jusqu’aux portes de la ville, où Etienne changea d’allures. Après avoir secoué ses cheveux au veut, comme pour chasser de son front des , peusées qu’il ne voulait pas conduire à la Chartreuse, il hâta le pas, laissant au pied de la montagne son air songeur et sa pose un peu abandonnée.
Lou-Pitiou le suivit encore quelques pas; puis, au lieu de prendre la rue qui aboutissait à l’auberge de maître Thomas, il se jeta brusquement dans un autre passage, au grand étonnement du jeuue homme. Etienne, en effet, ayant laissé ses préoccupations personnelles, en même temps que ses songes, en dehors de sa bonne ville, regardait assez en observateur ce qui se passait autour de lui.
— Où va donc Lou-Pitiou? se demanda-t-il, non sans une certaine curiosité. Il court comme s’il se savait attendu.
Ce disant, le jeune homme se mit à suivre de loin son chien, qui marchait en chien qui sent la table mise, et qui pense, avec raison, que son dîner se refroidit.
Lou-Pitiou n’allait point quêtant le long des murs, semblable à un chien sans aveu, fort en peine de sa pitance. Il marchait droit devant lui sans bondir, mai' d’un pas hâté, comme une honnête bête dont le repas est assuré, et qui par cela même a conscience de sa valeur, tout aussi bien qu’un bon bourgeois ayant pignon sur rue et payant patenté.
Ah ! la quiétude sur les besoins de l'estomac, quelle dose de dignité et de calme cela donne !
L’ONCLE ISIDORE
Après pas mal de détours, Etienne, toujours suivant son chien, arriva près du marché. 11 s’arrêta devant une maison de mince apparence. C’était là que logeait Mariette avec son père et sa mère.
Il faisait chaud ; les fenêtres étaient ouvertes. Le portefaix, pas plus que la marchande de fruits, n’avaient la prétention de parler bas. Aussi ne fut-il pas difficile à Etienne d’entendre ce qui se disait chez la jeune fille.
La porte de la rue d’ailleurs était entr’ ouverte, comme si on attendait encore quelqu’un. Lou-Pitiou entra bravement, absolument comme chez lui, et donna deux ou trois coups de voix pour signaler son arrivée.
— Tiens, fillette, voilà ton pensionnaire, dit la grosse voix du portefaix ; pousse la porte ; la compagnie est au complet.
— Bonsoir le chien, dit la voix franche et forte de la mère. Voilà ta part : mange.
Un bruit de vaisselle frôlant le carreau vint jusqu’à l’oreille d’Etienne, qui s’était mis dans l’ombre et écoutait tout ému.
— Pecaïré, dit Mariette, tu as encore faim ? Attends, je vais te redonner de la soupe.
— Dis donc, la fillette, reprit le portefaix, c’est tout de même drôle qu’un homme riche comme M. Letourneur n’ait pas le courage de souffrir le. chien de M. Etienne. Car enfin ce garçon -là, c’est quasiment son fils. Quand il partira pour le royaume des taupes, il faudra bien qu’il lui laisse tout son avoir, puisqu’il n’a pas, sous la calotte du ciel, un autre héritier.
— C’est son goût, à l’oncle Isidore, répondit Mariette.
Il n’aiuie pas les chieus : il trouve que ça salit les maisons.
— Des idées, quoi ! reprit brusquement la marchande. Que ça salisse ou non, ce n'est pas là une affaire, puisque ce chien fait plaisir au jeuue homme. Si j’avais été à la place de la grand’mère, moi, il aurait bien fallu que l’oncle Isidore en passât par là ou par la porte.
Uu gros éclat de rire fut le corollaire de cette profession de foi.'
— Ah ! pardienne, avec toi, madame J’ordonne, on sait bien que le plus court est d’obéir tout de suite.
— Hh bien 1 après? reprit la matrone d'un son de voix qui ne manquait pas d’une certaine philosophie ; pourquoi faire qu’on se martyriserait à plaisir. La vie de ce monde n’est déjà pas si longue pour qu’on la passe en se rechignant les uns aux autres. Laisse donc, mou homme, M. Letourneur, vois-tu, ça m’a l’air d’un tatillon, et la grand’mère d’une menette qui mange la messe tous les matins.
— Pour peu qu’elle jeûne le soir pour faire pénitence, dis donc, la mère, répondit le portefaix entre deux éclats de rire, à l’heure de sa mort elle sera assez légère pour aller en paradis sans faire d’étapes.
— C’est de bien boimes gens, dit Mariette de sa voix douce, laquelle ne manquait pas d’autorité sur les auteurs de ses jours. Chacun dans ce monde a sa manie : la leur, c’est la propreté ; on mettrait son bonnet droit en se mirant dans les parquets ou dans les portes des armoires de chez eux.
— Oh I tu sais bien, répondit la mère, la fille tient à cette maison-là presque autant qu’au Pitiou.
— Ma foi ! ma mère, dit vivement Mariette, à la Chartreuse on ne m’a jamais fait manger à la cuisine 1 Moi, je suis sensible à cela. Ce n’est pas par vanité, mais enfin cela fait plaisir. Puis, M. Letourneur, tout comme M . Etienne, me tirent leur chapeau dans la rue quand ils me rencontrent ; c’est toujours pas par vanité, ce que j’en dis, mais ça ilatte, d’autant que tout le monde n’en fait pas autant. Voilà pourquoi je les aime.
— Elle a raison la fille, dit le portefaix qui se sentait réellement flatté aussi.
— D’un autre côté, quand je rentre le soir Lou-Pitiou m’amuse, il nous tient compagnie. J’aime les bêtes, moi. Après! comme dit ma mère, on est maître de ses goûts, et ma foi on n’est pas daus ce monde pour se refuser tous les plaisirs.
— Tu as raison, mignonne, fais-en à ta guise, dit la marchande. Ce n’est pas ta mère qui te contrariera. Au reste, ce serait dommage de ne pas lui donner la soupe à cette bête, car ça lui profite joliment : elle brille comme un satin depuis quelque temps.
Etienne eu avait assez entendu. Il se retira doucement et rentra tout songeur à la Chartreuse.
Lui, le futur héritier de l’oncle Isidore, il enviait à l’ouvrière le droit d’agir à sa guise, le droit de donner une écuelle de soupe au Pitiou ! Il était reconnaissant en même temps que honteux, car il ne se trompait pas à cet amour des bêtes dont s’accusait Mariette. C’était pour lui, rien que pour lui, que la jeune fille nourrissait et soignait son chien.
Il se sentait en face d’elle sous le coup d’une charité
reçue. Dans leurs positions réciproques, il en éprouvait . un certain malaise.
Le chien meurt de faim ne blessait en rien la vanité du maître, aussi pauvre qu’orgueilleux, tandis qu’à cette heure, il était mal à l’aise, monsieur Etienne.
Ce qui pourrait être une preuve de plus à l’appui de cette vérité, qui a tout l’air de friser le paradoxe, que si le nombre de ceux qui savent donner est bien petit, bien plus petit encore est le nombre de ceux qui savent recevoir.
La pacifique Chartreuse était, ce soir-là, fort en émoi contre son habitude.
L’oncle Isidore n’avait point été au cercle ; il avait tiré d’un vieux secrétaire un gros paquet de paperasses, au milieu desquelles il fouillait, avec une impatience peu commune, tout en marmottant je ne sais quelles imprécations entre ses grandes dents jaunes.
M me Datibrée, qui savait sans doute la cause de toute cette colère, la partageait dans la mesure de ses forces. Pour témoigner de son inquiétude, de son irritation, la béate créature levait fréquemment les yeux au ciel, soupirait en poussant de3 exclamations dévotieuses, d’une voix si basse, qu’elle s’entendait à peine elle-même, mais elle n'en continuait pas moins consciencieusement ses :
« Jésus 1 Seigneur ! Bonne vierge ! Mon Dieu 1 » tout cela en tricotant avec une attention bien méritoire, vu l’état d’inquiétude où elle semblait se trouver.
La servante dressait de son mieux la table pour le souper, en faisant le moins de bruit possible, lorsque Etienne rentra dans ce milieu, si peu semblable au milieu de la veille.
L’ONCLE ISIDORE
— Que se passe-t-il? demanda d’un coup d’œil le jeune homme à sa grand’mère.
Celle-ci lui répondit dans le même langage en jetant sur son frère un regard navré, qu’elle reporta vers le ciel, comme s’il ne se fût pas trouvé ailleurs de remède à leurs peines.
Il est assez probable que la brave dame eût été en peine de donner une explication raisonnable de la cause de tous ses soupirs.
Ce qu'il y avait de plus clair pour elle, c’est que son frère était furieux, c’est qu’il s’était laissé aller, lui, si calme toujours, à une colère qui n’avait pas de précédent; qu’il avait, à peu de chose près, mis son voisin Thomas à la porte, lui qui jusqu’alor3 avait vécu eu si parfaite intelligence avec tout le monde.
Vu cet état de choses tout à fait insolite, il lui semblait qu’elle ne pouvait faire autrement que de partager son irritation. De là à la traduire ou à en déduire les causes, il y avait loin.
Au bruit des pas du jeune homme, M. Letourneur releva la tète. Son mauvais regard s’arrêta sur Etienne, le toisant de la tète aux pieds d’un air méprisant, il lui dit d’une voix aussi désespérée que colère : <
— Vous êtes un paresseux, un vagabond ; dire même que vous ne serez jamais avocat î
De sa grande main sèche il frappa sur le tas de papiers d’où il fit voler un nuage de poussière.
— Ma foil mon oncle, vous me permettrez de vous dire qu’il n’y a pas de ma faute, répondit Etienne.
Le vieillard u’avait point fait tous ces reproches à la fois pour entamer une discussion; aussi continua-t-il:
— Moi qui aurais à l’heure présente si grand besoin d’un bon conseil 1
Et de nouveau l’œil de l'oncle Isidore s’attacha, aussi indécis que désespéré, sur le jeune homme.
M œe Daubrée crut avoir trouvé une idée lumineuse pour tirer son frère d’embarras. Itompauten visière avec sa timidité habituelle, elle s’empressa de lui dire :
— Pourquoi n’iriez ^.vous pas consulter M. Gaillardin? J’ai entendu dire que c’était le meilleur avocat de tout Candelair.
— Pour qu’il s’entende avec Thomas, n’est-ce pas? s’écria le méfiant vieillard en jetant à sa sœur un regard courroucé, ce qui la rendit tout à coup muette.
Etienne comprit qu’il était temps d’intervenir. Il prit une chaise, s’assit en face de M. Letourneur, de l’autre côté de la table, et lui dit d’une voix calme et ferme que le vieillard ne lui connaissait pas.
— Ne vous emportez pas, mon oncle ; ma mère a cru bien faire. Dites-moi ce dont il s’agit.
— Quand je pense qu’il n’a pas voulu être avocat! reprit l’oncle Isidore, qui subissait malgré lui l’ascendant de son neveu.
— Ne récriminons pas, mon oncle. Dites-moi plutôt ce qui vous met si fort en colère ?
— C’est ce jgueux de Thomas, soupira le vieillard.
— Mais encore à quel propos?
— Sous prétexte que son auberge prend de l’extension, il veut faire bâtir une écurie en se servant du mur qui sépare sa cour de mon jardin. Qu’est ce que cela me fait à moi qu’il vienne chez lui plus de rouliers qu’il n’en peut loger? Je ne veux pas de sou voisinage de bêtes; je
L’ONCLE ISIDORE
ne veux pas que, pour faire des greniers au-dessus de ses écuries, il monte une bâtisse qui m’ôtera du jour et fera de l’ombre dans mon jardin.
— Avez-vous votre acte d’achat, mon oncle, demanda Etienne. ,
— Certainement. A quoi cela te servira-t-il?
— Donnez-le moi, je vous prie. Sans être avocat, j’en sais assez pour vous dire quel est votre droit.
Essayer ,de décrire l’étonnement de l’oncle Isidore, ce serait entreprendre beaucoup ; mais ne voulant pas avouer le secret contentement que lui faisaient éprouver les paroles de son neveu, il reprit tout en lui tendant l’acte :
— C’est une grave question, sais-tu bien, Etienne. Dans les choses qui touchent à la fortune, à la propriété, rien ne doit être apprécié légèrement, et...
Etienne, cependant, avait pris l’acte et le lisait avec attention.
— Vous pouvez être tranquille, mon oncle, dit-il au bout d’un instant; vous êtes le seul maître du mur qui a été bâti eu entier, par votre vendeur, et à une distance même beaucoup plus grande de la cour de Thomas que la loi ne le demande. 11 y a plus même. Cet espace laissé entre Thomas et vous devait être employé à faire une ruelle pour le service des jardins. La chose n’a jamais été réa-, Usée, que je sache ; mais il n'en acquiert pas pour cela, le droit de bâtir sur votre mur, s’appropriant une part de terrain qui devait l'aire un sentier commun à vous, à lui, et aux ja. diuiers qui vous touchent tous les deux «lu côté de la basse ville.
üL — Mais où as-tu trouvé tout cela ? demanda M. Letourfceur.
— Dans les actes de propriété que vous venez de me rémettre.
— Ç’a n’y fait rien, à présent que je sais à quoi m’en tenir, j’irai tout de même voir M. Gaillardin, reprit $1. Letourneur. S’il voulait me tromper, je lui montrerais que j’en sais plus long qu’il ne pense.
Etienne eut beau dire à son oncle qu’un avocat gtait incapable de l’induire en erreur, appeler à son jpde les meilleures raisons, les raisonnements les plus ppnvaincants, et en dernier lieu mettre en avant l’honorabilité de M. Gaillardin en particulier, le vieillard répéta plusieurs fois qu'il croyait à l’intérêt des gens bien plus qu’à leur honneur, et resta convaincu qu’il était £lus fort que son neveu.
Toutefois, l’avis d’Etienne sur les prétentions de Thomas l’avait rassuré et il se mit à table l’esprit presque en repos.
Le lendemain, de grand matin, l’oncle Isidore était sur le pas de sa porte attendant la visite dont l’aubergiste l’avait menacé la veille.
Du plus loin qu’il le vit venir, il prit l’air fort occupé d’autre chose, pour laisser à son voisin tout le déplaisir de l'entrée eu matière.
— Eh bien 1 voisin ? dit Thomas.
— Eh bien ? reprit l’oncle Isidore, comme s’il ne se fût pas douté de ce qui amenait l’aubergiste.
— Que pensez-vous de mon idée de bâtisse?
— Est-ce que vos affaires me regardent, mon cher
Thomas ? Cela m’est bien égal que vous donniez, oui ou non, de l’ouvrage aux maçons. pn
— Mais ç'est à propos de ce mur, vous savez bien ?ioa
— Ah? fit M. Letourneur qui n’était pas insolenfcià
demi quand il s’y mettait. Ah ! vraiment ! vous pensées encore à cela ! clq
— Si j’y pense, je le crois bien, et quelqu’un que j'ai
consulté là-dessus, m’a assuré qu’en vous en payant lurie part, je pouvais en avoir la mitoyenneté pour y bâtir mon écurie. solo
— Eh bien ! mon brave homme, celui qui vous a- dit
cela n’en sait pas long. Je vous conseille de vous *eqseigner ailleurs. Sans cela vous pourriez vous mettre dans de mauvais draps. lom
Thomas, comme beaucoup de ses pareils, était; fdrt capable d’humilité, de calme, pendant quelques- instants ; mais il ne fallait pas que cela durât trop ÿ d’atu autre côté, si l’on recevait mal ses avances, ainsi qoe ie faisait M. Letourneur, il lâchait facilement la brütôrà son humeur colère, et se servait volontiers de mots, plus énergiques que polis pour donner l’essor à sa pensééup
C’est ce qui arriva. >v ni'
— Dites donc, monsieur l’éerivassier, vous faitesubien le fier, aujourd’hui. Dans les temps, il n’en était» «pas ainsi, ce me semble. Vous ne faisiez pas tant le grand monsieur, quand vous vouliez faire élever votre neveu par charité. uJ
— Ce qu’on a fait pour ma famille n’a été que bu (récompense de mes services, reprit M. Letourneur" fièorèment, de services que vous êtes incapable de eompremirp, brave homme. Aussi votre insulte ne me touehe-t-ellerpas.
— Vous me faites suer avec vos grands airs. Quoi! reprit l’aubergiste, quelle pitié de voir toute une maisonnée faire ventre de paille pour étaler habits de velours. Jetant vers la Chartreuse et son propriétaire un regard de profond mépris, il ajouta en étalant avec complaisance son énorme persoune : — Ce n’est pas comme chez moi : bonne table, bon feü et bonne humeur d’un bout de l’année à l’autre bout. Pourtant nous ne faisons pas les fiers comme vous, tas de crève de faim que vous êtes!
— Vous mourrez d’une attaque, mon brave homme, répondit l’oncle Isidore en fermant la porte de son jardin au nez de l'aubergiste qui continua encore quelque* moments ses invectives d’une voix de stentor, mais qui, de guerre lasse, rentra chez lui, emportant contre son voisin une haine profonde, une de ces haines aveugles, terribles comme les gens du peuple, entêtés, grossiers, sans intelligence, sont seuls capables d’en nourrir, une véritable haine de sauvage. '
Lou-Pitiou était depuis le matin rentré à la niche, qu’il partageait avec les auteurs de ses jours. Entendant la voix grondeuse du maître du logis, qui s’en prenait de sa mésaventure un peu atout le monde, un peu à chaque chose, il jugea prudent de filer de sa retraite sans attirer sur lui une attention qui se manifestait assez généralement par quelques horions à son adresse.
Le voilà rasant le mur, se glissant du côté de la porte, sans faire crier un brin de paille, sans faire le moindre bruit, dans la crainte d’attirer l'attention sur sa chétive personne.
Son travail allait être couronné d’un succès bien mé-
L’ONCLE ISIDORE
rité, lorsque l’irascible Thomas jeta les yeux de son côté.
— Ah 1 te voilà, maudite bète ! s’écria-t-il, serpent qui va lécher la main de mes ennemis. Attends ! attends ! je vais t’apprendre à vivre, moi !
Quoi qu’en eût dit l’aubergiste, Lou-Pitiou ne l’attendit pas. Bien au contraire, il détalait de son mieux, lorsqu’une fourche, lancée de main de maître, vint rebondir sur le pavé de la rue, à quelques lignes de sa tête, et lui donner, dans les jambes, une nouvelle élasticité.
Il bondit deux ou trois fois ; puis trouvant une rue qui tournait à angle droit, il s’empressa de la prendre, ayant déjà fait maintes fois cette expérience, qu’une bonne cause, fût-elle même bien plaidée, ne met point son homme à l'abri ; tandis que se recommander à Notre- Dame-des-Jambes, pour se retirer de la main du plus fort, pour se garer d’un mauvais coup ou d’une méchante pensée, quitte à s’arranger ensuite, était un acte de profonde sagesse.
Lou-Pitiou était un sage. •
Il en fit preuve en cette circonstance, car il ne s’arrêta que lorsqu’il eut dépassé les portes de la ville.
Une fois là, il reprit haleine, s’assit de façon à voir de loin dans le chcmiu, et attendit Etienne qui ne tarda pas à le rejoindre. Tous deux alors gagnèrent la partie de la montagne où l’on s’était donné rendez-vous la veille.
Le souvenir de ce qu’il avait entendu chez Mariette préoccupait encore le jeune homme.
11 en voulait un peu à Lou-Pitiou de son manque absolu de diguité, et lui fit du regard et de la parole d’affectueux reproches.
Il faut rendre celte justice au Pitiou, qu’il n’était pas
assez civilisé pour comprendre sou ami, et qu’il ne fut pas du tout sensible à son admonestation. Mais en se voyant caressé, il manifesta une joie et une reconnaissance d’autant plus grandes, que le souvenir de maitre Thomas, orné de sa fourche, était encore présent à son esprit.
— Tiens, dit enfin Etienne, vaincu par les témoignages d’affection que lui donnait le pauvre chien, et en passant sa main sur ses soies noires, devenues souples et brillantes à force de soins et de bien-être, c’est moi qui suis un égoïste, un mauvais cœur. Pauvre bête ! Je ne puis rien pour toi, hélas ! puisque je ne puis rien pour moi-même, et je suis fâché du bonheur qui te vient d’un autre côté.
Tu m’es bien supérieur, mon vieil ami.
M ma Malsauge et M. de Ferrettes arrivèrent près d’Etienne sur ces entrefaites. M. de Ferrettes paraissait avoir parfaitement pris son parti de l’ascension ; il marchait allègrement malgré sou âge.
La jeune femme était plus charmante encore que la veille. Sa toilette était d’une simplicité pleine d’élégance ; elle était savante, sans prétention, ce qui est un grand art dans l’art des chiffons. Ses joues étaient légèrement colorées par la marche ; l'air vif avait donné à ses lèvres toujours un peu pâles une teinte presque rouge, qui prêtait un éclat tout particulier à son visage doux et plein de finesse tout à la fois.
Etienne eut comme un éblouissement : il ne s’attendait pas à la voir si belle. Chaque jour, l’image de son rêve lui apparaissait plus splendide encore qu’il ne l’avait rêvée. »
L ONCLE ISIDORE
M me Hélène, comme si ce n’eût pas été assezi^èfcfe charmante, se fit avenante, gracieuse au possible! i lia promenade commença sous les auspices de cette 'gaieté de bonne compagnie qui doune accès à une presque intimité.
On monta causant'un peu de tout, excepté de la' Montagne, dont Etienne faisait pourtant les honneurs*' avec cette grâce adorable des jeunes gens qui n’ont ^aucune prétention, qui savent être de leur âge, et ne dissimulent leurs joies qu’autant que les bienséances mandent. >iq onu
A plusieurs reprises, M. de Perrettes s’arrêta, ->ëOt»><Ie prétexte assez plausible de reprendre haleine, liidfièlhSi réalité pour considérer ce jeune garçon qui lui S&mWfttt une merveille au milieu du cadre splendide dïn^fc'ge trouvait, et qui paraissait avoir été fait tout expiai *pour lui, tant il y avait d’homogénéité entre eux. «si tufii Etienne avait son éternel habit de velours ddgUlteâà grosses côtes. Ce vêtement, — qu’il eût échangé' SinVSloutiers contre un habit noir, lorsqu’il s’était agi tPallér à la soirée de M me Malsauge, — lui allait %îmkdblement. ' il S “M[
La couleur marron foncé, la coupe aisée qui rappelait les vêtements de chasse, les larges boutons d’aoiebÏJW®ii lui donnaient une allure toute particulière, qtthhértâtërait certainement pas eue en toilette de ville, îdfil qtMque bon goût qu’eût été cette toilette. ua tih
Une cravate de soie marron fort étroite, passait* négligemment sous le col de sa chemise de toile tb’vfc ‘flfliê, mais d’une finesse et d’une blancheur qui déwbtaient l'amour de la grand’mère pour le beau linge. H dé nattai
la main un large chapeau de paille, de cette forme primitive, la seule vraie, que l’on ne trouve que dans la campagne, et autour de laquelle le monde cherche depuis des siècles, saus l’avoir jamais rencontrée.
Enfin, sa tête nettement dessinée et fièrement posée s’enlevait gracieusement au milieu de son abondante chevelure noire. ,
— Voilà certes un superbe sauvage, pensait M. de Ferrettes, dont la parole parfois verbeuse cachait une grande finesse, et qui déguisait sous un air bonhomme une profonde connaissance du monde, une certaine expérience des choses du cœur humain. Je sais plus d’un salon où il ferait tout aussi bien son chemin que sur la montagne* Avec une paire d’yeux de cette trempe-là il n’y a, en effet, point de pics inaccessibles.
Quand on eut ainsi marché assez longtemps, admirant les points de vue qui changeaient d’aspect presque à chaque pas, on arriva à une certaine hauteur que l’on regarda à l’unanimité comme ne pouvant être dépassée; M. de Ferrettes s’assit au bord du chemin, tout fier d’avoir fait si bonne contenance jusque-là.
M me Hélène elle-même fut forcée de convenir que le chemin devenait tout à fait impraticable pour elle, quel que fut son désir de monter plus haut. Elle se laissa aller sur la mousse, en jetant un regard chargé de regret vers les bois, qui n’étaient qu’à une légère distance, et dit en soupirant :
— C’est donc bien loin que se trouvent les fleurs, Monsieur Etienne ?
— Encore un peu, oui, madame. Tenez, là bas, dans cet angle que forme le rocher après les bois.
L'ONCLE ISIDORE
— Si loin que cela, dit encore la jeune femme du même ton.
— Reposez-vous là, reprit vivement Etienne. Je vous demande la permission d’aller vous chercher un bouquet, madame.
Cela fut dit si spontanément, le jeune homme avait l’air si heureux de pouvoir faire quelque chose pour M me Hélène, qu’elle en fut tout émue.'
Il n’est pas, eu effet, de flatterie pareille à celle de laisser voir à une femme tout l'empire qu'elle a sur nous, quand cet aveu se fait non-seulement sans calcul, mais encore sans la moindre réflexion, quand c’est presque à notre insu que nous laissons deviner notre esclavage.
Comme toutes les divinités, la femme est très-sensible à l’admiration : les actes d’amour et d’humilité qu’on lui adresse ne s’effacent jamais entièrement de son esprit.
M me Malsauge n’était pas femme à demi. Aussi répondit-elle au jeune homme qui partait sans en avoir obtenu la permission, quoiqu’il l’eût demandée :
— Restez donc, Monsieur Etienne. Si vous me portiez un bouquet, je n’aurtÿs plus, vis-à-vis de moi, de prétexte pour revenir d’ici à quelques jours, et toute souriante elle tendit au jeune homme le bout de ses doigts blancs.
Etienne revint vivement appuyer ses lèvres fraîches sur la main qu’on lui tendait, comme une promesse de retour .
— Je n’irai pas, madame, dit-il ; ah 1 bien sûr, madame, je n’irai pas.
— Ah ! le naïf savant, pensait le vieillard en regar-
dant le jeune homme avec une profonde admiration. Et dire que fort probablement dans quelques années, plus rien ne restera de tout ce charme de jeunesse et de vérité.
C'est dommage ! soupira dans le secret de sa pensée l’expérience du vieux monsieur. Bah ! ajouta-t-il philosophiquement, quoi qu’en disent les sages et les érudits, l’expérience avec les années ne vaut pas ce qu’elles détruisent. Je préférerais à toute science acquise mes dents et mes illusions.
Profitant du moment de repos imposé par la fatigue, M me Malsauge, tout en causant, posait une foule de questions avec cette adorable indiscrétion qu’une femme du monde sait envelopper de tant de charme qu’on ne peut lui en vouloir.
Etienne avec sa droiture n’était pas de force à lutter avec le savoir-faire de M m6 Malsauge, qui, en cela, fut fort intelligemment secondée par M. de Ferrettes, dont Etienne avait gagné toute la sympathie et qui, sachant que pour aider les gens à propos il faut les connaître à fond, étudiait le jeune homme de tout son cœur.
Il sut bientôt que M. Jussieux était à peu près à moitié chemin de son diplôme de docteur en droit ; malgré la réserve du jeune homme, il devina à peu de chose près sa position.
Dès ce moment et sans qu’il s’en doutât, Etienne eut dans le parent de M me Malsauge un ami et un protecteur, qui n’étaient ni l’un ni l’autre à dédaigner.
M me Malsauge, de son côté, ne pouvant s’expliquer autrement que par son amour de la protection, l’attrait qu’Etienne avait pour elle, se disait qu’il était fort beau
L'ONCLE ISIDORE
e dompter les sauvages, sans doute, mais qu’il serait bien autrement flatteur encore de les civiliser. Elle ne songeait à rien moins, la Parisienne influente, qu’à parler chaudement de son montagnard à son cousin le ministre.
Quant à Etienne, il ne se doutait de rien, et jouissait de tout son cœur de cette belle journée qui devait rester longtemps dans son souvenir.
Cette promenade se renouvela souvent, agrandissant chaque jour chez Etienne l’admiration naïvement passionnée qu’il avait pour M me Hélène. 11 ne s'attristait plus en rentrant à la Chartreuse. A force de bonheur intime, il en était arrivé à une entière et superbe indifférence pour tout ce qui n’était pas la jeune femme.
Ses rêves d’avenir ne dépassaient plus maintenant l’espérance d’une rencontre prochaine.
Après avoir peu à peu traité les sujets faciles et légers, on en vint aux graves questions de l’art.
Etienne était le plus jeune non-seulement par l’àge, ce qui est quelquefois très-peu de chose, mais surtout par la droiture de son esprit, par la vigueur de tout son être moral, qui n’avait été faussé par rien des choses d’un monde dont son extrême pauvreté l’avait toujours tenu éloigné.
Ce fut lui, tout naturellement, qui se mit le plus bra- . vement à découvert. 11 avait, daus un corps sain, l’âme la plus saine qui tût au monde ; aussi ce fut une admirable chose que sa profession de foi.
M. de Ferrettes était toujours d’une extrême franchise quand la chose se passait, dans son for intérieur, vis-àvis de lui-même. 11 se demanda s’il avait jamais eu,
même à vingt ans, cette valeur et cette force. Quoique la chose ne fût pas flatteuse, il s’avoua tout bas qu’il était resté fort loin en arrière de cette beauté morale.
Pour se consoler, il ajouta très philosophiquement : « Cela tient probablement à l’air des montagnes que respire ce garçon depuis qu’il est au monde. »
M mB Malsauge était, à son tour, sous le charme ; toute fière d’avoir deviné cette nature droite, elle s’absolvait, en toute conscience, d’avoir fait les premiers pas vers le jeune homme. La sympathie d’Etienne lui devenait d’autant plus précieuse, qu’elle avait plus d’orgueil de la lui avoir inspirée.
Etienne, en voyant son chien le quitter, chaque soir, en face du même passage, éprouvait comme un remords de sa dureté vis-à-vis de Mariette. 11 sentait qu'il contractait une dette de cœur envers la pauvre enfant qui, malgré les marques constantes de son indifférence, soignait, avec une affectueuse persévérance, la bête qu’il aimait.
Bientôt même, l’orage allant grandissant à l’auberge, Lou Pitiou après avoir reçu la table, avait bravement pris, et de lui-même, le logement chez le portefaix, ce qui ne l’empêchait pas, tant l’habitude est difficile à rompre entièrement, d’aller, de temps à autre, s’assurer de l’état des choses, mais de loin, prudemment, en chien dont l’échine a payé l’expérience.
Quand il avait flairé l’air de malveillance qui régnait par là, il détalait bravement, fidèle à sou principe, et allait atteudre son ami sur la route.
L’aubergiste, après maintes et maintes consultations, sut à quoi s’eu tenir sur le peu de valeur de ses préten-
L’ONGLE ISIDORE
dus droits. Aussi n’en parla-t-il plus, à son grand regret. Abordant la chose d’un autre côté, il proposa à M . Letourneur un marché duquel il eût retiré, moyennant finances, le droit de bâtir cêtte fameuse écurie, qui, lui trottant en tète, tournait chez lui à la monomanie furieuse.
L’oncle Jsidore, dont la vertu dominante était un entêtement de la plus belle venue, ne voulut rien écouter. 11 avait entendu confirmer le dire de son neveu par tous les avocats de Candelair, chez lesquels il avait été à tour de rôle : ce qui, par parenthèse, n’avait pas peu contribué à assurer leur honorabilité dans son opinion. •
Il aimait beaucoup l’argent, mais il tenait aussi à son soleil, qui donnait une grande valeur à son jardin, et il ne voulait rien en vendre.
Non-seulement les deux voisins ne se saluaient plus, ce qui avait été pour ainsi dire le début des hostilités ; mais Thomas se rencontrait presque chaque jour avec la vénérable M“ e Daubrée, sans retirer sa casquette. Quand la servante passait devant lui, allant soit en course, soit à l’église, il l’appelait : « mangeuse de sardines, buveuse d’eau», ce qui était pour un viveur de sou espèce, la plus sanglante insulte qu’il pût adresser à cette malheureuse, dont la mine piteuse avait le tort de ne point lui donner un démenti.
On faisait pourtant bonne chère àla Chartreuse ; mais, Etienne excepté, la mine des autres n’en témoignait rien du tout.
Au reste, il est à remarquer que le moral a une influence énorme et directe sur le corps, que les péni-
tences, les abstinences, les jeûnes sont impuissants à douner ces mines ternes, macérées, ascétiques, malheureuses et souffreteuses à la fois, que les humeurs chagrines et avaricieuses, que les pensées mesquines et étroites enfantent si rapidement et d’une manière si générale.
11 est avéré, pour les gens quelque peu observateurs, que chaque homme a plutôt la physionomie de son esprit que l’aspect que devrait lui donner sa façon de se nourrir.
Les gens de la Chartreuse avaient l’air bien autrement bilieux et résigné que plantureusement nourris. Ce fut là le succès de la mauvaise plaisanterie de Thomas. ,
Pour la forme, et seulement parce qu’il croyait de sa dignité d’en agir ainsi, l’oncle Isidore avait l’air de ne prêter aucune attention à ce qui se disait à l’auberge ; mais il en était profondément atteint dans sa vanité. Malgré sa parcimonie, s’il eût pu acheter pour lui, pour sa sœur et même pour sa servante, une mine fleurie, aucun sacrifice ne l’eût arrêté.
Sans changer d’allure vis-à-vis d’Etienne, dans le secret de son cœur il sentait son indifférence et sa sévérité se fondre au contentement journalier que lui donnait son neveu ; car il ne se dissimulait pas que le petit-fils de sa sœur était le seul dont l’allure fîère, jeune et forte faisait honneur à la maison.
11 n’en disait pas moins de temps à autre à sa sœur :
— Si pourtant votre petit-fils s’était fait recevoir avocat, comme cela irait bien à ma Chartreuse 1
L’ONGLE ISIDORE
Sur ce, la vieille dame baissait la tète d’un air contrit, comme si elle avait été personnellement la cause première de tout ce mal ; puis les choses en restaient là pour quelque temps.
Etienne, ayant vu sa grand'mère préparer du linge à raccommoder, pensa que l'ouvrière viendrait sans doute le lendemain.
Dans la justice de son âme, il se promit de faire amende liouorable de ses méchantes paroles, en songeant au bon cœur de la jeune fille.
Le lendemain donc, pendant que la grand’mère était en courses, il vint pour un moment reprendre en face de Mariette cette place si complètement abandonnée depuis longtemps.
La jeune fille fut toute surprise : mais elle se garda bien de manifester son étonnement. Elle comprit que cela aurait été accuser Etienne.
Elle répondit à son bonjour comme si elle ne se fût souvenue de rien, ce dont le jeune homme lui fut trèsreconnaissant, car quel que soit le désir que l’on ait de réparer une faute, on aime autant rencontrer un sentier facile que de se trouver eu face de récriminations acerbes et de regards courroucés.
— Ne trouvez-vous pas, dit-il après quelques moments de causèrie, que Lou-Pitiou devient brillant et superbe depuis quelque temps ?
La jeune fille rougit beaucoup, mais elle répondit simplement :
— Je trouve comme vous, monsieur Etienne, que Lou-Pitiou devient très-beau.
— Vous le voyez, je crois, presque aussi souvent que
moi, continua Etienne, qui s’apercevait que l’embarras de Mariette augmentait à mesure qu’il parlait.
— Je le vois souvent. C’est assez naturel, continua Mariette, comme si elle eût pensé que son intimité avec Lou-Pitiou avait besoin d’une explication. La pauvre bête se tourne plus volontiers vers ceux qui le flattent que vers ceux qui lui donnent des coups.
— Il va de préférence vers ceux qui lui donnent aussi la soupe, n’est-ce pas, Mariette ? reprit Etienne pendant que la pauvre petite baissait la tête sur son ouvrage, aussi honteuse que si sa charité eût été une mauvaise action.
Vous êtes un brave cœur, je vous remercie, lui dit alors le jeune homme de sa voix douce et affectueuse, en tendant vers elle sa bonne main tout ouverte. Voulez-vous me pardonner mes méchantes paroles de l’autre jour? continua-t-il doucement. Je ne vous connaissais pas, Mariette : je m’en repens aujourd’hui.
11 y avait dans la voix, dans le geste d’Etienne, une grandeur pleine de noble simplicité, qui fut droit au .coeur de la jeune fille. Elle sentit une larme d’attendrissement rouler sous sa paupière.
— Quand on sôuffre, on ne dit pas toujours ce qu’on voudrait dire, monsieur Etienne. Je ne le sais que trop, moi dont les paroles ne disent jamais bien ce que je ressens là.
Au lieu de mettre sa main dans celle que lui tendait Etienne, elle l’appuya sur son cœur.
La paix était faite.
En allant sur la montagne où il était à peu près sûr de rencontrer M m * Hélène, son bonheur presque quoti-
L’ONCLE ISIDORE
dien, Etienne avait la conscience en paix et toute légère : il avait à se reprocher uue ingratitude de moins.
— Nous apportons dans notre désert des nouvelles de la ville, dirent M œo Malsauge et le marquis de Ferrettes, en abordant Etienne.
La jeune femme en était arrivée à dire : « notre désert. » Mais quand elle parlait d’Etienne dans sou salon, ce qui arrivait encore assez fréquemment, elle ne disait plus « mon sauvage », mais bien : « M. Jussieux ».
Quel pas cet enfant avait fait dans l’esprit de cette Parisienne.
— Vraiment! dit assez indifféremment Etienne.
— De grosses nouvelles encore : Non» allons avoir de la comédie. Il nous est arrivé une troupe que l’on assure même n’ètre pas trop mauvaise.
— Ma foi, cela m’est bien égal ! dit Etienne dans toute la sincérité de son âme.
— Pas tant que vous pourriez croire, reprit M me Hélène.
— Je vous assure... commença Etienne.
— N’assurez rien du tout, reprit sur le même ton M“ 8 Malsauge, car je vais au théâtre demain. Mon mari a pris une loge pour moi, et je vous autorise à venir m’y porter un bouquet. Vous voyez bien, continua la jeune femme en souriant, que cela ne vous est pas tout à fait aussi égal que vous le pensiez tout d'abord.
Je vous ai fait assez de concessions, je pense, dit-elle tout bas au jeune homme, d’une voix pleine de reproches affectueux ; vous ne pouvez pas me refuser ce léger sacrifice, à moins que vous ne teniez pas du tout à m’être agréable.
iâ*
Etienne se sentit vaincu : la belle Hélène avait dompté son sauvage.
Le soir, il rentra de meilleure heure que d’habitude, et Mariette, en le voyant arriver, ne douta pas que ce ce fût pour causer avec elle. Dans sa joie, elle leva un regard out reconnaissant sur le jeune homme. Mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître combien il était préoccupé.
La paix était faite depuis le matin ; aussi n’hésita-t-elle pas à dire :
— Qu’avez- vous, monsieur Etienne? Vous avez l’air tout triste.
Le jeune homme eut beau s’en défendre, elle secoua la tête d’un air de doute et lui dit, au moment de s’en aller, en pliant avec soin son ouvrage qu'elle devait reprendre le lendemain :
— Je ne suis pas aussi méchante que sotte, monsieur Etienne, quoique jusqu’à présent je vous aie à peu près prouvé le contraire, chaque fois que j’en ai trouvé l’occasion.
J’ai pour vous assez de bonne amitié pour vouloir de tout mon coeur être votre confidente.
Ce n’est pas par curiosité, ce que je vous en dis, continua-t-elle en levant son beau regard ému sur le jeune homme, mais bien par affection. Quand on a du chagrin, rien ne soulage autant que de pouvoir le dire à quelqu’un qui sera pour le moins aussi peiné que nous de notre peine.
Etienne eût bien pleuré s’il eût osé, mais à vingt ans, un homme a toujours un peu de vanité à l’endroit de
L’ONGLE ISIDORE
ses larmes. 11 ne les cache jamais si bien qu’à l’âge où elles sont adorables. Aussi ne pleura-t-il pas.
L’ouvrière avait veillé cé jour-là plus tard que d'habitude, tant le chagrin d’Etienne la préoccupait, tant elle voulait eu savoir la cause, pour pouvoir y porter re-* mède.
M m * Daubrée, dont l’économie trouvait aussi son compte à ce surcroit de travail, dit à la jeune fille quand elle la vit se lever :
— Attendez un peu, Mariette, je vais appeler la bonne, qui vous accompagnera au moins jusqu’aux fossés. Notre rue est trop déserte pour que vous vous en alliez seule à cette heure.
— Merci, madame, répondit l’ouvrière, fort touchée de cette attention de la vieille dame, je m’en irai bien toute seule. Je craindrais de vous déranger en acceptant.
— Je vais vous accompagner, moi, cela ne dérangera personne, dit Etienne en prenant son chapeau.
— Je vous remercie bien, monsieur Etienne, dit la jeune fille, aussi émue qu’heureuse du prétexte qui s'offrait à elle et l’autorisait, pour ainsi dire, à essayer encore la puissance de son amitié sur la tristesse d’Etienne.
A peine les deux jeunes gens se trouvèrent-ils seuls dans la rue sombre et fort déserte à cette heure, que le jeune homme ne put retenir un gros soupir qui l’étouffait depuis longtemps.
— Là ! dit Mariette, vous me soutiendrez encore que vous n’avez pas de peine ? Dites-moi plutôt que vous ne me trouvez pas digne de vous écouter, que je vous ai
donné de moi uae mauvaise opinion ; que vous vous méfiez de mes sentiments pour vous, mais ne dites pas que vous ne souffrez point.
Je me connais trop bien aux soupirs, pour qu’il soit . possible de me domner le change.
— Je m’ennuie, Mariette, diPle jeune homme, voilà tout. *
Ce gros soupir, qui vous a tant affectée, n’a pas d’autre cause.
— Monsieur Etienne, vous êtes cruel, continua la jeune fille. Je croyais pourtant que nous avions fait la paix ce matin ; mais je vois ce soir que si vous pardonnez, vous n’oubliez pas.
— Mariette, dit le jeune homme à demi voix, vous me poussez jusque dans mes derniers retranchements. Vous allez me forcer à vous faire une confidence qui vous attristera.
— Rien ne m’attristera autant que de vous voir chagrin tout seul, répondit Mariette.
— Eh bien ! reprit Etienne en faisant comme un effort sur lui-même. Demain soir j’ai besoin d’être très-beau et je suis fort en peine des moyens à prendre.
— Demain au soir, il y a spectacle, pensa Mariette ; M me Malsauge y sera. C’est pour être vu par elle qu’il veut se mettre en toilette.
L’esprit de la jeune fille faisait un travail bien douloureux pour son pauvre cœur. Elle voulait faire plaisir à Etienne, lui faire plaisir avant tout. Elle avait trop souffert depuis le temps qu’il passait près d’elle sans lui dire un mot, et, à quelque prix que ce fût, elle voulait se faire son amie, sa confidente même, s’il le fallait, plutôt
L’ONCLE ISIDORE
que de ne lui èire rieu du tout, qu’une étrangère indifférente.
. Avec cet instinct merveilleux qui trompe si rarement les femmes, elle se dit que c’était de M m6 Malsauge que lui venait son inquiétude, et que c’était de ce côté-là qu’il fallait le rassurer. Elle reprit donc d’une voix douce, quelle tâchait de faire le moins triste possible :
— Pour être bien beau, monsieur Etienne, vous n’avez qu’à rester tel que vous êtes.
— Hélas 1 ma chère Mariette, je crains bien que votre affection pour moi ne vous aveugle, répondit le jeune homme qui pensait à part lui : « La pauvre enfant ne sait rien du monde, et juge les choses d’après le milieu dans lequel elle a été élevée. »
En cela Etienne se trompait : la jeune fille avait une grande finesse d’esprit, beaucoup de tact, de jugement, et, son cœur aidant, personne ne pouvait mieux qu’elle être bon juge eu cette occasion.
Elle comprit le doute qui se cachait sous les paroles du jeune homme, et au lieu de répondre directement à ce qu’il venait de dire, elle continua :
— Je ne suis qu’une fille du peuple : mon opinion pourrait vous paraître sans valeur. Mais puisque je suis une gazette, comme m’appelle M mo Daubrée, je puis vous répéter ce que j’entendais l’autre jour chez M mo Maisauge à propos de vous ; car on s’occupe souvent de vous, par la ville, quoique on ne vous y voie guère, ajouta-t-elle eu essayant de sourire.
Il y a là un vieux monsieur, venu de Paris pour passer la belle saison avec M m * Hélène, qui soutenait que ce serait un crime de vous voir cravaté de blanc, comme
un sous-préfet, harnaché dans un habit noir comme un solliciteur, aux portes d’un miuistre. 11 me semble qu’il avait raison, le vieux monsieur, et je crois que tout le monde était un peu de mon avis.
Les deux jeunes gens étaient arrivés en face de la porte de Mariette.
— Embrassez Lou-Pitiou pour moi, dit Etienne tout bas en prenant congé de la jeune fille. Si vous le permettez, je vous le rendrai demain.
— Avant d’aller au théâtre? demanda simplement mais tristement Mariette.
— Non, en revenant, lui répondit Etienne.
Cette jeune fille est une bonne créature, pensait le jeune homme en regagnant la Charlreuse. Pourquoi ce qui suffirait à mes yeux ne suffit-il pas à mon esprit ? Tant d’autres seraient heureux à ma place de la sympathie de cette enfant !
Eh bien ! non : parce que, comme un curieux des choses de l’esprit, j’ai aperçu, par la porte des rêves, un coin du paradis qui n’est pas pour moi, me voilà dégoûté des bonheurs de la terre.
Etienne était de mauvaise humeur ; il en voulait aux autres, il en voulait à lui-même.
Il rentra directement chez lui et se coucha. Personne à cette heure n’étant là, pour constater sa faiblesse, il pleura à sanglots, enfonçant sa tète dans son oreiller.
Il eut toute la nuit une fièvre terrible, que traversait le doux et charmant visage de M me Hélène. Il lui semblait tenir dans ses mains brûlantes les mains souples et fraîches de la jeune femme. Il l’entraînait tout au haut de la montagne, à travers des difficultés sans nom-
L’ONGLE ISIDORE
bre qui, dans le rêve, se dressaient au-devant de leurs pas, tout aussi terribles et menaçantes que dans la réalité. Quand il l’eut conduite dans la partie la plus inaccessible, il lui faisait un bouquet, il la couronnait de fleurs ; mais un souffle brûlant passait sur leurs tètes, les fleurs tombaient en cendres autour de la robe blanche de M m * Hélène, qui pâlissait à son tour, penchait la tête sur son épaule, comme si la vie l’abandonnait.
Une sueur froide perlait à la racine de ses cheveux. Il voulait enlever la jeune femme dans ses bras, redescendre avec elle vers la plaine, loin de ces fleurs mortes, loin de cet air brûlant ; et ce corps léger, souple, mignon, qui n’eût pas pesé plus qu’un souffle à son bras nerveux, restait inerte, malgré tous les efforts qu’il faisait pour l’emporter.
L'extrême douleur qu’il ressentait le tirait alors de cette torpeur pleine de souffrances aiguës. Il ouvrait les yeux et se trouvait seul dans sa chambre. Mais l’hallucination, chassée pour un moment, revenait bientôt, prenant une autre forme, un autre aspect, tonjours pénible et douloureux.
Le jour apporta le calme à ce cerveau bouillant. 11 se leva, sortit de Candelair, alors que tout le monde dormait encore, et se mit en chemin pour aller voir le théâtre de ses rêves étranges et fous.
Il gravit la montagne tout seul pour la première fois depuis bien longtemps : le pauvre chien, camarade fidèle de ces dangereuses promenades, dormait chez Mariette, ne se doutant pas plus que la jeune fille de ce qui se passait à cette heure.
Aux premiers rayons du soleil, Etienne atteignit cet
angle terrible, presque suspendu sur l’abîme, où son esprit avait en songe transporté la jeune femme. La pierre était là : il s'y assit.
Tout autour de lui il vit les fleurs fraîches, humides de rosée ; l’air arrivait à son front presque glacial et non brûlant comme pendant la nuit. Les lichens qui couvraient le rocher faisaient une nappe humide sous ses pieds.
11 trempa ses mains dans toute cette eau du ciel, il s’en rafraîchit le visage, avec une joie d’enfant, puis il enfonça son front dans ses deux mains réunies et se prit à penser longuement.
— J’irai, dit-il tout à coup en relevant son beau visage rasséréné, quoique pâli par la fièvre et l’insomnie. Que me fait la forme, à moi ! Et puis, la forme, que me pourrait-elle faire, sinon me rendre semblable à tous les autres, alors que je ne veux ressembler à personne 1
Ai-je, jusqu’à présent, marché dans les sentiers battus? Non. On m’a fait une vie à part ; je l’accepte telle qu’on me l’a faite. Je ne lutterai plus avec ces misères qui, se renouvelant sans cesse, à toute heure, renaissant de leurs cendres, comme le phénix, composent une ar- - mée redoutable par le nombre ; chaque mirmidou de cette cohorte immense me faisait dépenser un fétu de ma force, je me trouverai à la fin épuisé, anéanti, brisé, et par quoi ? par des misères !
Non, non, je ne lutte plus avec ces épines microscopiques. Je saute à pieds joints sur le monstrueux fagot ; je suis moi, je reste moi. Je ne veux pas, avec ma force et mes vingt ans, me briser moi-mème.
Je vis, je veux vivre.
L’ONGLE ISIDORE
Allons, Etienne, faites un bouquet pour votre beau rêve, et portez-le-lui au milieu du feu, puisque votre rêve le veut.
Ah ! mes chères amours, mes premières, mes belles amours 1 murmura-t-il d’une voix d’une douceur ineffable, en cueillant une à une les fleurs délicates de la montagne. Comme je l’aime ! pensa le jeune homme, tout haut, sur cette cime où personne ne pouvait l’entendre, comme je l’aime !
A quoi te mènera cet amour ? dit tout bas, au cœur d’Etienne, cette partie désenchantante et mauvaise, que toute créature porte en elle.
Et que m’importe 1 mon bonheur n’est pas un chemin que je suis pour arriver ailleurs. C’est un état heureux dont je demande à ne jamais sortir.
Le but? Et que me fait le but! Sais-je même s’il y en a un. Je suis heureux.
Mou Dieu conservez-moi mon bonheur !
Etienne fit un bouquet ; mais il serait difficile de dire les baisers que ses lèvres envoyèrent aux fleurs. Comptet-on les baisers quand on aime, à vingt ans, avec une nature comme la sienne ?
Le soleil, qui montait, fit l’air plus chaud ; peu à peu il pompait la rosée ruisselant sur les plantes, rares à cet endroit. Etienne choisit dans le roc une anfractuosité profonde ; il y mit son bouquet à l’abri de la chaleur, eu l’entourant de mousses humides.
Brisé par toutes les émotions qui l’avaient agité la veille, il s’étendit sur le roc, se couvrit le visage de son grand chapeau de paille, et s’endormit de ce sommeil de plomb qui suit généralement les insomnies prolou-
gées, les fiévreuses émotions des hommes jeunes.
Quand il se réveilla, il faisait presque nuit.
S’emparer du bouquet, descendre comme une avalanche des hauteurs de la montagne jusqu’à Candelair, fut pour Etienne aussitôt fait que pensé.
En arrivant aux portes de la ville, il fut rejoint puis suivi par Lou-Pitiou qui, fidèle à son itinéraire journalier, attendait son ami, depuis le matin, sur la route, à sa place accoutumée.
Rien n’arrèta le jeune homme, ni les aboiements joyeux de la pauvre bête, ni les manifestations bruyantes du bonheur qu’elle éprouvait à le retrouver, après l’avoir attendu si longtemps. Il marcha, toujours vivement, jusqu’à la Chartreuse, où il arriva avant que son oncle ne fût rentré de sa promenade par la ville.
— Ma mère, dit Etienne à M me Daubrée, il me faut de l’argent ; voulez-vous m’en donner, je vous prie?
— De l’argent ! malheureux enfant 1 s’écria la brave dame en levant les yeux et les mains vers la voûte céleste, qu’elle accablait en toute occasion de regards désespérés ou suppliants, selon les circonstances. Te manque-t-il quelque chose ici ? De l’argent 1 qu’en veux-tu faire ?
— Payer mon entrée au théâtre, répondit Etienne d’une voix ferme, assurée, comme s’il disait une chose toute naturelle.
— Ah! le malheureux eufant, il perd la tète, dit M me Daubrée. Dépenser de l’argent, et pourquoi faire encore, grand Dieu ! pour damner son âme.
— Ma mère — dit Etienne, d’un ton respectueux, mais tellement décidé que la digne femme se demanda
L’ONGLE ISIDORE
à plusieurs reprises si c’était bien cet enfant toujours si soumis et si taciturne qu’elle entendait — ma mère, écoutez-moi bien, il me faut 10 francs ; 10 francs, reprit Etienne en souriant amèrement ; donnez-les moi, je vous prie, tout de suite, à moins que vous ne préfériez que j'aille trouver mon oncle à son cercle pour les lui demauder.
— Tu n’oserais pas, je pense, s’écria la brave dame, effrayée de l’audace de cet enfant.
— Pardon, ma mère, j’oserai. Je monte chez moi donner un coup de brosse à mes habits, à mes cheveux, puis je redescends. Si d’ici là vous ne vous êtes pas décidée à bien accueillir une prière que je vous adresse au reste pour la première fois, je vais trouver mon oncle.
Sans écouter sa grand’mère, qui, dans sa frayeur de lui voir porter une requête de ce genre jusqu’à l’oucle Isidore, murmurait d’une façon presque inintelligible :
— N’y vas pas ! n’y vas pas ! je ferai ce que tu demandes ; mais ne le dis à personne au moins. Ah 1 mon en- , fant, ne le dis pas 1
Etienne avait enjambé les quelques marches qui le séparaient de sa chambre ; en un tour de main il eut changé de linge, de chaussure, et après s’ètre passé le visage et les mains dans de l’eau fraîche, il redescendit.
Pendant ce temps, Mariette, qui travaillait dans la salle à manger, avait deviné ce qu’elle n’avait pas entendu de la couversation de M me Daubrée et de son petitfils. Elle vint à pas légers tirer la brave dame par la manche, et connaissant son endroit sensible, lui dit à voix basse :
— Donnez-lui ce qu’il vous demande, madame, et pour ce qui est du péché, nous ferons une neuvaine à son intention, afin que le bon Dieu lui pardonne.
— Ah ! oui, nous ferons une neuvaine, dit M œe Daubrée en joignant les mains ; une neuvaine pour obtenir le pardon de sou péché, puis nous en ferons une seconde pour que mon frère ne sache jamais rien de cette grosse dépense.
Ce disant, la digne femme sortit du fond de ses poches deux belles pièces de cinq francs, sur le sort desquelles elle soupira profondément.
Mariette reprit sa place aussi vite qu’elle l’avait quittée. Quand Etienne redescendit, les yeux brillants, la lèvre humide et rouge, la joue pâle, sou bouquet à la main, il se trouva en face de sa grand’mère, qui n’avait pas changé de place.
Elle tenait dans sa main ridée, toute ouverte, les dix francs qu’il lui avait demandés.
Etienne prit les deux pièces blanches, appuya religieusement ses lèvres en feu sur les mains de la vieille femme et sortit sans dire un mot. Quelques moments après, pendant qu’il prenait son billet au contrôle, dans la salle à manger, auprès de la modeste lampe recouverte d’un abat-jour vert, qui éclairait les soirées de la Chartreuse, Mariette et M me Daubrée récitaient à haute voix, avec componction, toutes les deux, les prières de leur neuvaine.
M me Hélène, qui ne doutait pas de son sauvage, était venue sans bouquet. Il ne fallait rien moins que la foi robuste qu’elle avait en son pouvoir pour que son espé-
I/ONCLE ISIDORE
rance se soutint encore, car la toile venait de se baisser sur le second acte sans qu’Etienne fût arrivé.
Le préfet, le marquis de Ferrettes et M. Malsauge étaient à causer avec la jeune femme, quand l’ouvreuse poussant la porte de la loge, livra passage à M. Jussieux, que sa belle fièvre n’avait pas quitté.
Le marquis, jugeant à la subite rougeur d'Etienne, qu’il était grand temps de lui venir en aide, se fit un peu son parrain. 11 le présenta à M. Malsauge, puis au. préfet.
Etienne s’était incliné devant la jeune femme en lui disant d’une voix rendue basse par l’émotion :
— Vous l’avez voulu, madame, que votre volonté soit faite.
Il resta quelques secondes à peine, remercia le marquis de Ferrettes d’un de ces beaux regards pleins de gratitude qui sont une immense action de reconnaissance, eut le talent de gagner les bonnes grâces de M. Malsauge, qui fut frappé de sa beauté, -de Sa jeunesse, et surtout de la distinction de sa fière allure.
Il eut le rare talent de se faire pardonner par M. le préfet tout ce qu’il avait gagné dans le cœur de M me Malsauge, en même temps que la bienveillance avec laquelle M m8 Hélène l’avait accueilli.
A peine fut-il loin de tous les regards, loin de l’œil bleu de la jeune femme surtout, qu’il se sentit défaillir. Après la fièvre venait l’abattement. Il fut forcé de s’appuyer à la muraille en traversant un des sombres corridors du théâtre : ses jambes se dérobaient sous lui.
— Je veux bien, disait-il en lui-mème, qu’elle sache
que je ue suis venu ici que pour elle et parce qu’elle m’a dit : « Je veux vous y voir. »
Sans retourner la tête il sortit et gagna les rues à peu près désertes à cette heure.
M me Hélène chercha longtemps des yeux son sauvage au milieu de toutes les jeunes têtes qui se trouvaient là.
M. Malsauge, qui voulait le revoir aussi, afin de savoir si le second regard lui serait aussi favorable que le premier, se pencha vers la salle.
— Vous cherchez M. Jussieux'? demanda le marquis, qui s’était mis au fond, dans un coin, sous prétexte de s’abriter de la lumière trop vive, mais en réalité pour prendre un à-compte sur le sommeil qu’on lui faisait perdre. C’est inutile, il n’est plus dans la salle.
— Ah ! vous croyez, dit M. Malsauge en continuant ses infructueuses recherches.
— J’en suis sûr.
— Ma foi ! Hélène, c’est affaire à vous d’avoir conduit jusqu’ici un garçon de cette trempe, dit M. Malsauge. J’aime la jeunesse ainsi faite, moi ; cela donne presque de la fierté d’avoir été jeune autrefois.
La jeune femme tendit à la dérobée la main à son mari qu’elle aimait, avec un profond attachement, pour la grandeur de son caractère et la noblesse de son coeur.
— C’est en effet un étrange jeune homme, ajouta M. le Préfet ; il a ma foi fort bonne grâce au milieu de sa sauvagerie.
M me Hélène était toute fière, quoiqu’elle n’en laissât rien voir, de l'admiration qu’avait éveillé Etienne chez des hommes du monde aussi experts que son mari et
L’ONCLE ISIDORE
« la première autorité du département » eût dit l’oncle Isidore.
Le lendemain elle reprit ses pérégrinations au travers de la montagne, mais à son grand étonnement elle n’y rencontra pas Etienne, qui, dès le petit jour, s’était rendu dans un coin de son domaine où il était bien sùr que nul ne viendrait troubler sa solitude.
11 avait voulu, le pauvre enfant, donner à son esprit et à son corps brisé, une trêve de vingt-quatre heures.
Vers le soir, l’idée de Mariette se présenta à son esprit, il se souvint qu’en sortant du théâtre la veille, il avait oublié le baiser promis. Il eut presque un remords de cette ingrate omission. Il fallait qu’il eût l’esprit bien généreux pour se souvenir de quelqu’autre que de M me Hélène, dont tout son être était pleinement occupé depuis longtemps. Mais peu à peu, à proportion qu’il descendait vers Candelair, Mariette l’occupait davantage.
Il la voyait toute rougissante, tout heureuse, comme le jour où ils avaient causé de si bonne amitié dans le chemin des jardins.
Le sourire évoqué par ce charmant souvenir erra longtemps sur ses lèvres ; il prenait même à ces pensées un plaisir tout particulier. Pour rester tout-à-fait en paix avec lui-mème, ne point laisser d’ombre à ce riant tableau, il se promit d’accompagner Mariette le soir même, et de s’acquitter de sa dette du meilleur de son cœur, la chose n’ayant en elle-même rien de désagréable.
En rentrant et en attendant l’heure du dîner, le jeune homme vint prendre sa place près de l’ouvrière, qui l’accueillit par un doux regard affectueux mais triste.
M me Daubrée s’était un peu remise de son effroi de l’avant-veille ; sa neuvaine, d’ailleurs, la calmait légèrement. Elle ne put résister au désir de faire causer son petitfils sur ce lieu de perdition. Mais la bonne dame avait compté sans l’humeur sauvage d’Etienne, qui, aux premiers mots de sa graud’mère, se dit fatigué et se retira dans l’embrasure de la fenêtre la plus éloignée.
Etienne, qui savait sa grand’mère par cœur, sentit bien qu’il n’aurait pas écouté les deux premiers mots de ce qu’elle allait lui dire sans en avoir été blessé mille fois. Il craignait, plus que sa propre souffrance, le mouvement de mauvaise humeur qu’il n’aurait pu s’empêcher d’éprouver contre elle, et il s’était bâté de fuir.
Ou se demande pourquoi l'intimité manque à certaines familles !
Mariette, qui avait le cœur gros de l’éloignement momentané d’Etienne, ne se sentit pas non plus le courage de continuer à donner la réplique à M mo Daubrée, qui s’entretenait avec une ardeur de vieille femme, de dévote et d’esprit oisif, des mille choses lilliputiennes de l’existence matérielle des autres.
, La brave dame désappointée, se mit à ranger, tout en faisant elle-même les demandes et les réponses, le linge que Mariette avait raccommodé depuis le matin.
Quand la soirée fut assez avancée, et que le long silence des deux jeunes gens eût pu à la fin paraître étrange, Mariette, ayant vu à la physionomie d’Etienne qu’il n’était pas décidé à le rompre, se mit à chanter doucement, à demi-voix, une vieille chanson dont le rliythme primitif avait quelque chose d’une suave naïveté.
L’ONCLE ISIDORE
C’était une mélodie toute pleine de sentiment, que la jeune fille chantait avec des paroles dans le dialecte du pays, cè qui donnait quelque chose de tout particulier à son chant en lui ôtant la banalité des romances que les couturières ont la réputation de savoir en grand nombre, et de chanter avec beaucoup trop de bonne volonté.
Etienne fut heureux de cette diversion. Il se laissa bercer par la voix harmonieuse de la jeune fille.
Dire comment, en écoutant Mariette, Etienne en vint à songer à M œo Hélène, nous ne l’expliquerons pas : ce sont des sautes d’esprit pour lesquelles, malgré les progrès de la science, il n'y a pas de boussole.
Toujours bercé par la voix douce et fraîche de Mariette, il murmurait intérieurement :
— Que je voudrais l’entendre chanter aussi, que sa voix doit être plus douce et plus fraîche encore î
Absorbé par ses pensées intimes, il avait abandonné le livre qu’il faisait tout à l’heure semblant de lire.
Mariette, qui avait jeté vers lui un regard aussi timide qu’affectueux, éprouva une joie immense à le voir ainsi calmé, reposé, l’ême endormie pour ainsi dire.
Ce fut avec un orgueil du cœur plein de tendresse qu’elle reprit la vieille chanson sur le même ton doux et presque effacé, pour continuer au jeune homme l’état de bien-être dans lequel elle le voyait.
L’amour des filles du peuple se compose d’autres éléments que l’amour des femmes du monde. Cela se comprend et s’explique au reste par l’avenir différent qui leur est réservé. La fille du peuple, plus libre d’allure et de pensée, est elle avant toute chose. Elle porte en elle, comme tous les êtres créés, l’instinct de sa conservation,
en même temps que le pouvoir de se protéger ellemême.
Ce premier besoin de protection ôté, les relations morales ne se trouvent nécessairement plus dans les mêmes conditions. Les femmes ont toutes à l’encontre de l’homme, chez les gens du peuple, une force intellectuelle qui les rend presque toujours de bons guides pour * leurs maris ou leurs frères, vivant beaucoup par la raison, peu par l’esprit, et laissant assez volontiers aller leur cœur comme un enfant, pour lequel -il n’est pas juste d’être trop sévère, puisque toutes les joies doivent venir de lui.
Les filles du peuple gagnent à cqla une certaine naïveté brutale, dans leur tendresse, je ne sais quoi de maternel, de protecteur, dont elles entourent, sans en avoir conscience peut-être, l’homme qu’elles aiment.
C’était donc cette part maternelle du cœur de Mariette qui berçait Etienne avec amour; car il ne faut pas croire que l’humilité soit incompatible avec l’instinct de la protection.
— Il est bien tard, Mariette, dit M me Daubrée, qui n’osait, dans la pureté de sa conscience, quoiqu’en murmurât son économie, laisser veiller chaque soir la jeune fille au-delà de l’heure due.
— Je vais encore finir la pièce que je tiens, répondit l’ouvrière, dont le regard alla, à son insu peut-être, chercher celui d’Étienne.
— Je vous accompagnerai, Mariette, dit le jeune homme, en réponse à la muette question de la jeune fille.
L'ouvrière enfin, plia le linge qu’elle tenait, secoua
L'ONCLE ISIDORE
les brins de fil qui s’étaient attachés à son tablier de cotonnade, et attendit le bon vouloir du jeune homme.
Elle n’osait pas, tant elle était émue à l’approche de cette heure souhaitée, prendre l’initiative et la hâter de quelques secondes.
— Quand vous serez prête, Mariette, dit Etienne, qui .s’était levé en même temps qu’elle, nous partirons.
Elle prit congé de M“ c Daubrée, dit 'bonsoir en passant devant la porte de la cuisine, à la pauvre servante, sur le sort de laquelle, dans sa joie, son bon cœur s’apitoyait, et gagna la porte du jardin, où Etienne l’avait déjà précédée.
— Ouf! dit Etienne quand il eut fait quelques pas dans la rue et respiré à pleins poumons l’air frais et pur de la nuit autour des champs. Qu’il fait bon dehors ; ne croyez- vous pas, Mariette ?
— Je crois que vous trouvez en effet l’air de dehors bien bon, dit la jeune fille, sans répondre à ce que venait de lui dire Etienne, car vous n’ètes pas souvent à la maison.
Etienne ne comprit pas le reproche, ou n’eut pas l’air • de comprendre ; il ajouta :
— Si je ne craignais pas un refus, Mariette, je vous ferais bien une proposition.
— Avez-vous peur que je vous refuse quelque chose? dit-elle d’un ton qui semblait assurer qu’elle ne lui pouvait en effet rien refuser.
— Non, dit Etienne ; mais vous penseriez que je suis fou, que je vous sacrifie à mes caprices.
— Que cela ne vous arrête pas, monsieur Etienne, re-
prit Mariette d’une voix sérieuse et basse qui enhardit Etienne.
— J’allais vous demander de venir faire avec moi le tour de la ville.
— Allons, interrompit Mariette sans le laisser achever.
— Mais que dira-t-on ? continua Etienne qui trouvait toujours un graud charme à faire causer Mariette.
Il savourait avec une joiequelque peu égoïste, toutes les sensations et les émotions que la jeune fille dissimulait fort mal.
— A propos de quoi? demanda-t-elle.
— A propos de notre promenade, en tète-à-tête, à l’heure qu’il est, si quelqu’un nous rencontre.
Mariette leva légèrement les épaules.
— Qu’est-ce que cela me fait? dit-elle.
— Mais si vous avez un amoureux, il sera jaloux, poursuivit Etienne.
La jeune fille, un peu tremblante, dit d’une voix assez assurée qui avait quelque chose de ferme, comme après une résolution prise depuis longtemps et à laquelle on a mûrement réfléchi :
— Je n’ai pas d’amoureux, monsieur Etienne, et je n’en veux pas.
— Là, voyez-vous la dédaigneuse !. reprit Etienne en serrant contre lui la main de la jeune fille, qu’il avait lui-mème appuyée sur sou bras.
Mariette continua comme si elle n’avait pas entendu :
— Quant à ce qu’on pourrait dire, pour ou contre ma réputation et ma personne, je m’en inquiète comme de
L’ONGLE ISIDORE
cela ; et du bout de son ongle elle toucha l’une de ses dents blanches.
Je ne vous savais pas si complètement esprit fort, dit Etienne en souriant.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, réponditelle ; mais si je me suis mal fait comprendre, je puis m’expliquer plus clairement. — Et d’une voix au fond de laquelle tremblaient quelques larmes qu’elle étouffait de son mieux, elle continua : « Je n’ai pas d’amoureux, parce que personne ne m’aime. Je n’en aurai jamais, parce que je ne veux aimer personne.
» Maintenant, que l’on me rencontre me promenant avec vous, qui êtes un monsieur, pendant que je ne suis qu’une ouvrière, je sais très-bien que l’on rira de moi, que l’on dira tout bas en me voyant passer : « Encore une qui s’est laissé prendre à de belles paroles. » Les plus mal élevés diront tout simplement : « La petite Mariette est la maîtresse de M. Etienue. »
» De tout cela je me moque. Je ne tiens pas à me mettre sous cloche, pour être bonne à épouser un ouvrier mal appris et à élever des marmots.
» Je ne vous fais donc nul sacrifice, monsieur Etienne, en méprisant tout ce que l’on peut dire. Je suis heureuse de vous faire plaisir en me faisant plaisir à moimême. Promenons-nous donc de bon cœur, — à moins pourtant, ajouta timidement Mariette, à laquelle revenait tout à coup le souvenir de M mo Hélène, — à moins que vous n’ayez à aller au spectacle ou en soirée. »
La meilleure âme féminine reste, à son insu, toujours un peu femme ; aussi Mariette, malgré l’entier renoncement qu’elle croyait avoir fait de sa personnalité, en
même temps que de sa jalousie, en conservait encore quelque chose.
Etienne ne voulait pas plus avec Mariette qu'avec sa grand’mère entamer ce chapitre-là ; il ne trouva rien de mieux que d’embrasser la jeune fille, pour changer le cours de ses idées.
Prenant vivement sa tète mignonne dans ses deux mains, il mit ses lèvres sur les yeux de Mariette ; mais ses lèvres rencontrèrent une larme qui lui gâta son plaisir.
— Vous pleurez? dit Etienne. Je vous ai fait de la peine, Mariette ?
— Non, répondit-elle ; et comme pour protester, elle se pressa contre le jeune homme, qui passa alors un bras autour de sa taille.
Ils continuèrent ainsi leur promenade par les chemins déserts qui font le tour de la ville.
— Je ne suis pourtant pas méchant, disait Etienne. Je vous assure que je ne voudrais pas vous affliger.
En même temps, il entourait plus étroitement encore • la taille fine et souple de Mariette.
Quoique la jeune fille ne résistât pas à cette caresse du jeune homme, elle n’y apportait plus cet abandon du cœur qui met comme une souplesse idéale au corps. Ce fluide impérieux qui enivre, commande, et qu’on appelle l’entraînement, semblait faire défaut à Mariette.
Etienne le sentit, et, ne pouvant se rendre compte de ce qui s’élevait ainsi entre elle et lui, il en éprouva un secret dépit qui imprima un tressaillement nerveux à son bras.
— Vous souffrez? demanda Mariette vivement.
L'ONCLE ISIDORE
— Nou, répondit Etienne; mais vous n’ètes plus comme l’autre matin, dans le sentier des jardins ; aussi, sans savoir pourquoi, je suis mal û l’aise à mon tour.
— Vous avez tort, répliqua Mariette ; je serai toujours la môme pour vous. Maintenant, quoi que ce soit qui arrive, je ne changerai jamais.
La pauvre enfant avait raison : le sacrifice de son orgueil une fois fait, dès qu’elle était < écidée à accepter, sous quelle forme et à quelles conditions que ce fût» l’amitié que lui témoignait Etienne, plus rien désormais ne pouvait la changer à son égard.
Etienne marcha longtemps ainsi, caressant un peu machinalement et d’une main distraite la mai® de la jeune fille, qui ü’eùl néanmoins changé sa place pour rien au monde.
— Je serai ce qu’il voudra, s’était- elle dit, pourvu qu’il veuille hieu que je lui sois quelque chose.
Elle savourait donc le bonheur de lui être quelque chose, sans savoir au juste quelle chose elle lui était.
Pendant.ee temps, Etienne se disait à part lui:
— Cette enfant m’aime d’im amour adorable et dévoué. Je le sens. Je voudrais l’aimer aussi de la même manière, et je ue puis! Mon aüeclion pour elle est pleine d’égoïsme : j’y cherche un plai.-ir de l’esprit et des lèvres auquel le cœur ne participe en rien.
Elle donne, je reçois ; je ne puis me le dissimuler.
Malgré lui Etienne en vint à se dire : Elle est peut-être plus heureuse de ce qu’elle me donne que je ne lé suis de ce que je reçois. Ne suis-je pas, moi aussi, plus ravi de ce que je donne que de ce qu’on me rend?
M m * Malsauge traversa sa pensée comme une image
LA PERLE t)E CANDELÀIR
lumineuse qui éclaira la nuit au milieu de laquelle il se promenait avec Mariette.
— Mon enfant, dit-il en appuyant ses lèvres sur les cheveux brillants et fins de la jeune fille, votre ami Etienne est un méchant esprit, inquiet et triste, qui fait envoler tous vos jolis sourires. Il vous rend songeuse comme lui.
— Point du tout, reprit vivement Mariette, que les paroles du jeune homme rendaient toute fière, je ne suis pas songeuse, mais heureuse, ce qui est, je crois, bien autre chose. Si je ne vous parlais pas, c’est que je vous écoutais penser, poursuivit-elle.
— Pourquoi n'est-ce pas elle que j’aime! se demandait Etienne. Pourquoi vais-je chercher mon bonheur dans les nuages ! ajouta-t-il un peu tristement — car il s’attristait parfois de cette lutte constante qu’il portait au dedans de lui. — Par la raison toute simple, se répondit-il, que mon bonheur est dans les nuages et pas ailleurs.
La raison ne valait pas grand’ehose ; il le sentait bien, et il se hâta d’ajouter : Le plaisir qui est sur la terre n’en est pas moins une jolie chose. Sachons le prendre quand il vient.
Il ne tarda pas, en effet, à prêter une oreille attentive à Mariette, qui recommençait à babiller de son mieux pour prouver à son ami Etienne que toute sa gaieté lui était revenue.
La gaieté est communicative, surtout entre deux enfants de leur âge. Bientôt le jeune homme en vint à plaisanter Mariette, à lui prendre, entre deux éclats de rire, un baiser par ci, un baiser par là, qu’elle ne refu-
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sait guère, au reste, mais qui, néanmoins, la rendaient un peu songeuse, si peu toutefois et pour si peu d’instants, qu’Etienne ne s’en aperçut même pas.
— C’est, lui disait Etienne, le baiser que vous avez donné pour moi au Pitiou, que je vous rends.
— Mais je ne lui en ai donné qu’un, disait la jeune fille.
— Je ne vous crois pas, répliquait le jeune homme; vous l’aimez bieu trop pour ne l’embrasser qu’une fois.
— Je vous assure pourtant, continuait Mariette...
— Alors ce sont les intérêts, disait Etienne.
— Mais je ne suis pas usurière à ce point, monsieur Etienne, et de ses petites mains brunes, elle essayait de cacher son visage.
— Oh I la méchante fille ! reprenait Etienne en embrassant les mains à défaut de la figure.
Etienne avait raison : ce n’était pour lui qu’un plaisir des lèvres et de l’esprit, le cœur seul de Mariette y était pour quelque chose.
A la fin, il se trouva que le jeune homme était joyeux et gai tout seul ; ses lèvres n’avaient pas en vain pressé le front de sa compagne. Mariette avait la tête brûlante ; sa main n’osait ni quitter ni retenir celle d’Etienne, et de gros soupirs qu’elle essayait d’étouffer venaient par moment se mêler à la joie bruyante du petit-fils de M me Daubrée.
— Vous voyez bien, je vous ennuie, lui dit -il enfin.
Mariette était trop émue pour répondre vite.
— Yons savez bien que non, dit-elle cependant.
— Hélas ! reprit Etienne en soupirant à son tour, je
suis quinteux; tantôt triste, l’instant d’après plus fou qu’il ne vous convient peut-être.
Ils entraient dans la ville : d’instinct ils se mirent à parler bas tous les deux.
— Non, dit-elle, vous savez bien que je vous aime toujours de quelque façon que vous soyez.
— Que vous êtes bonne, Mariette, dit Etienne en quittant la jeune fille, qui était arrivée à quelques pa§ de sa porte. Oh! quelle. honne nuit je vais passer! Pensez un peu à moi, chantez la jolie chauson de tantôt, je l'entendrai de là-bas ; elle me bercera encore.
— Je vous le promets, dit Mariette eu rentrant vivement. « Hélas! pensait-elle, si je suis heureuse en sachant qu’il ne m’aime pas, que serait-ce donc s’il m’aimait? »
Etienne était un brave garçon qui n’eût voulu, pour rien au monde, tromper une enfant confiante et bonne comme l’était Mariette.
Par un compromis assez commun, il lui semblait n’avoir rien à se reprocher tant qu’il n’en avait pas fait sa maîtresse, — ce qui n’arriverait jamais, se promettait-il tout bas.
Mariette qui après tout n’était pas eu peine d’employer ses journées et qui ne se sentait humble et soumise que devant l’homme qu’elle aimait, avait à peu près cessé de travailler pour M me Malsauge.
La bienveillance de M me Hélène lui pesait, et elle n’avait pas le courage de s’occuper chaque jour à la faire plus belle.
Rien que de la voir heureuse, calme, fière, lui faisait monter le éang à la tète. Elle y voyait rouge : et la fille
L’ONCLE ISIDORE
du peuple prenant le dessus, elle se sentait prise de rages sourdes à l’endroit de cette femme frêle et mignonne.
M me Malsauge n’avait rien compris à ce caprice de la jeune fille. Elle fit faire tant d’avances — car il faut bien avouer que Mariette était la plus gentille et la meilleure ouvrière de Candelair — que la pauvre enfant était forcée, dans la crainte de laisser deviner son secret, de travailler encore de temps à autre pour sou ennemie, qui se montrait' pour elle d’une bonté charmante. .
Etienne, cependant, retrouva sur la montagne, le lendemain et les jours suivants, M me Hélène et le marquis de Ferrettes.
M me Hélène était trop fière du premier pas fait par son sauvage pour ne pas vouloir tenter d’obtenir davantage : elle se montrait donc tous les jours plus charmante.
Du plus loin qu’elle voyait Etienne, elle lui faisait de la main un signe d’amitié et lui donnait cette main à baiser quand elle était près de lui.
— Moilsieur Etienne, lui dit-elle un jour, après avoir amené la chose assez habilement pour qu’il ne se doutât de rien jusqu’au moment où elle aborderait ce qu’elle appelait ; « une grosse question », le temps des promenades ne dure pas toujours. Les jours tristes et sombres prendront à leur tour la place de tout ce soleil, de toute cette clarté.
Etienne n’avait pas encore songé qu'il viendrait uu hiver, et qu’alors il ne verrait plus M mo Hélène dans les sentiers de la montagne. Cette vérité le blessa au cœur comme un coup de foudre. Il regarda la jeune femme d’un air si tristement surpris, que, malgré toute la syrn-
L’ONGLE ISIDORE
tous. — Mais cherchez, continua-t-elle ; vous êtes bien plus apte que moi à ce travail. — Songez seulement que j’ai des amis qui peuvent beaucoup et que par eux je puis quelque chose.
A force d’écouter, Etienne comprit que M m * Malsauge lui offrait sa protection.
L’enfant tomba de haut sur ce rude rocher de la vie réelle ; mais son amour et son aveuglement avaient la vie dure ; aussi, ne se trouvèrent-ils que blessés, alors qu’ils auraient si bien pu mourir brusquement, du coup reçu.
Il répondit enfin à la jeune femme qui tâchait de s’expliquer son silence et son air de tristesse :
— Je crois, madame, que vous vous donneriez bien du mal pour fort peu de chose. Je me sens impropre à
tout, par contre, fort impuissant à être protégé.
Le marquis se promenait en ayant l’air d’admirer la campagne, à laquelle il prêtait, au fond, une très légère attention. 11 voulait laisser à M mc Hélène toute liberté, afin qu’elle pût sans effaroucher le jeune homme, lui parler d’un avenir auquel M m “ Malsauge et lui s’intéressaient également.
— Impuissant à être protégé ! s’écria M“* Hélène, y pensez-vous, Etienne? reprit-elle plus doucement, en oubliant à dessein de dire « monsieur », ce monsieur qui tient toujours un peu à distance. — Son nom avait été prononcé d’une voix caressante. Etienne pour un instant retrouva son rêve, que déjà il croyait avoir perdu.
— Savez-vous bien toute la peine que vous me faites en parlant aiusi? reprit M mc Malsauge.
— Je vous dis ce que je sens, madame, répondit Etienne. Je ue voudrais pour rien au monde vous don-
lier uu moment Je peine, quelque passager qu'il pût
être. •
— Je le sais, dit la jeune femme eu mettant d’cllcmèrne sa main fluette et blanche aux maius du jeune homme, avec un mouvement d’une grâce infinie, comme pour lui donner confiante eu ses paroles et courage pour lui répondre.
Etienne avait la fièvre : ses mains brûlaient. La main fraîche et moite de la jeuue femme, au lieu de leur communiquer quelque chose de sa fraîcheur et de sou calme, activait cette fièvre qui allait toujours croissaut, si bien que son cœur, ce pauvre cœur si tranquille auprès de Mariette, battait, éperdu, dans cette poitrine d’eufant, qu'il semblait vouloir briser.
— Je sais que vous m’aimez un peu, reprit M me Hélène en souriant; je vous le rends de ben cœur.
Mais les affections stériles sout comme les arbres qui fleurissent sans porter de fruits : elles n’ont qu’un demimérite. Je ne veux rien de semblable entre nous.
Je vous permets donc bien d’ètre sauvage tout un été, tout uu bel été, oui, monsieur; mais je u’accorde rien au delà. Je veux que vous soyez quelque chose, ne fut-ce que par affectiou pour moi.
Etienne étouffait. Ses mains s’étaient refermées sur la maiu que lui avait gracieusement abandonnée M m * Hélène. 11 s’était presque agenouillé sur la mousse à côté d’elle ; ses yeux qui ne quittaient pas ses lèvres si pleines de finesse et de bienveillance, étaient plus noyés et plus brillants que d’habitude. Une larme d’émotion, de jeunesse, de bonheur, y mettait comme uue double lumière qui l’éblouissait lui-meme, au point qu’il voyait
bien mieux la jeune femme au fond de son âme qu’il ne la voyait en réalité, quoique ses regards ne la quittassent pas.
M rao Hélène ne le comprit pas entièrement et continua avec plus de laisser-aller que si elle eût été dans son salon, grâce à cette raison bien simple qu’on subit presque toujours l’influence du milieu dans lequel on se trouve :
— Je vous veux une position. Je suis vaniteuse, moi ; il faut que mes amis soient quelque chose.
— Être votre ami, n’est-cc pas assez? demanda Etienne.
— Pas pour moi, sans doute, puisque je veux plus encore, répondit M mo Hélène, qui n’ignorait pas qu’il lui faudrait vaincre bien des résistances avant d'arriver à son but : pousser Etienne dans une carrière où elle pourrait employer son influence pour lui.
— Je ne puis rien autre chose, dit le jeune homme.
— On peut toujours ce que l’on veut, répliqua M mc Hélène, eu laissant percer dans sa voix ce tou un peu sec et tranchant que les femmes du monde, habituées à voir tout plier devant elles, emploient d’instinct lorsqu’elles se trouvent en face d’une résistance quelles ne peuvent vaincre aussi vite qu’elles le désirent.
— On le dit, répondit Etienne, qui eut sur les lèvres un sourire un peu trise et dans l’œil comme un ressouvenir de ses luttes passées et de leur insuccès ; on le dit, madame, mais ne le croyez pas, car cela n’est pas vrai.
— Peut-èt-e! Je ne change pas d’avis si facilement que cela, répondit M me Malsauge. Jusqu’à preuve con-
traire, je soutiendrai que la voloaté est un levier puissant auquel rien ne résiste.
— La volonté, madame, dit Etienne, qui avait trop longtemps souffert de cette force active enfermée en lui pour laisser parler la jeune femme sans lui répondre, la volonté est une arme terrible qui soulève peu de chose, quelque grande qu’elle soit, mais blesse à coup sùr tous ceux qui s’en servent, tous ceux qui ont eu en sa puissance une trop large foi.
J'ai trop voulu, madame, pour avoir encore la force de porter une volonté quelconque.
— Enfant, dit M mo Hélène en levant légèrement ses belles épaules, vous ne savez rien du monde 1
— Peut-être, madame, répondit-il à son tour ; mais je crois savoir beaucoup trop de la vie et de moi-même.
— Qu'est-ce que la vie? rêveur! dit la jeune femme du même ton léger. — C’est le monde, ce sont les relations qui la font belle ou laide, facile ou impossible. — Je suis bien plus habile et bien autrement savante que vous, moi qui sais mon monde sur le bout du doigt, lorsque vous n’en connaissez pas le premier mot.
Voyons, poursuivit-elle, vous ne pouvez pas toujours rester dans la montagne. — 11 n’y a pas toujours des fleurs et on n’a pas toujours vingt aus !
— Hélas ! reprit Etienne avec un beau sourire plein de tristesse, c’est bien dommage! Ne trouvez-vous pas, madame?
— 11 n’est pas question de ce que je trouve ou de ce que je ne trouve pas ; il est question de vous, que je voudrais voir plus raisonnable.
— Parlons donc raison, madame, puisque vous le
L'ONCLE ISIDORE
voulez. — Je vous répéterai que je suis impropre à être protégé, pour deux raisons : la première, c’est que je n’ai plus la foi en moi ...
— Ohl interrompit la jeune femme, que la parole sérieuse du jeune homme dominait et attristait.
— La seconde, poursuivit Etienne, e’est que je ne su4 pas humble, ni fait à la soumission; enfin, je ne me sens pas assez fort pour savoir accepter avec la grandeur nécessaire à cet acte.
— Le méchant cœur, dit M m * Hélène en faisant mine de retirer sa main de la main d’Etienne.
— Non, reprit-il vivement, je n'ai pas le cœur mau-
vais. Seulement j’ai souffert ; j’ai souvent été blessé, je suis devenu méfiant à l’égard des autres et de moimême. * .
Etienne était redevenu tout à coup l’homme qu’il était avant d’avoir laissé sa jeune force et sa virile volonté s’endormir dans le rêve et dans l’inaction. L’enfant avait presque disparu ; il ne restait plus de lui que la grâce et le charme qui s’harmonisaient à sa voix grave et à l’éclair intelligent et triste de ses grands yeux.
— Merci, madame, continua-t-il avec une certaine
fierté. Vous avez été bienveillante au-delà de ce que méritait « votre sauvage », dit-il d’une voix douce et basse ; vous avez éu la plus noble de toutes les charités : celle du cœur. >
Parce que vous me saviez seul, sans affection, vous avez laissé venir jusqu’à moi votre sympathie, faisant tomber votre belle main dans les miennes, comme un gage de votre loyale amitié.
Quoi que ce soit qu’il advienne de ma vie, madame,
veuillez me permettre de vous dire que ces heures passées seront mes belles heure seutre toutes les autres; qu’elles resteront dans mon esprit et dans mon cœur, ajouta-t-il en soulevant son front par un mouvement plein de noblesse, comme le souvenir de Dieu a dû. rester dans l’àine des anges exilés du paradis ; comme le souvenir d’un bonheur passé et d'une gloire éteinte ; comme l’espérance d’une gloire luture et d’un bonheur à venir... dans une autre vie ajouta-t-il plus bas encore en s’inclinant devant M m * Hélène, qui, tout émue, écoutait ce langage si nouveau pour elle, la femme aussi superficielle que charmaute.
Maintenant, madame, poursuivit Etienne, voilà le soleil qui baisse ; vous même m’eu avez averti. Chaque jour il vient plus tard, chaque jour il s'en va plus tôt.
Ainsi vous ferez, madame.
Que rieu ne vous arrête. Votre route est facile, fleurie ; allez, madame, ne changez rien à votie route, ne tournez pas la tète pour voir où je vais.
Je ne vais pas ; je reste. Vous partie et le soleil caché, je n’ai plus ma raison d'être. Laissez-moi donc n’ètre rien.
Je ne suis pas de votre monde ; oubliez-moi comme ou oublie un éventail quand la fraîcheur du soir arrive.
— Je ne veux pas oublier, moi, dit Hélène en secouant sa tète mignonne, et je ne veux pas vous permettre d’oublier davantage. *
— Oh! je n’oublierai pas, dit-il, que me resterait-il si j’oubliais?
M ra * Malsauge savait avoir de l’émotion juste assez
L’ONCLE ISIDORE
pour être attrayante, jamais au point d’en être embarrassée.
— Et si j’avais besoin de vous, reprit-elle me diriezvous adieu, ainsi que vous le faites?
— Non, répondit Etienne simplement pendant que son pauvre cœur se reprenait à battre.
— Alors à revoir, dit la jeune femme. On ne m’échappe pas comme cela, au premier caprice d’indépendance, coutiuua-t-elle d'un ton léger en menaçant le jeune homme du bout de son doigt.
Nous reviendrons encore, moi#sieur ; elle appuya sur le monsieur comme sur un reproche. — Si vous nous fuyez, je suis sûre que Lou-Pitiou ne partagera pas cette noire ingratitude ; il n’oublie pas ses amis aussi facilement que cela ^ n’est-ce pas? et M mc Hélène, un peu embarrassée, malgré sa profonde science du monde, du regard plein d’admiration et de tendresse que le jeune homme attachait sur elle, se baissa pour caresser le chien qui se laissa faire de la meilleure grâce du monde.
Etienne ne protesta point ; mais il eut un sourire indéfinissable qui répondait bien autrement à la pensée qu’aux paroles de M me Hélène, ce qui finit par la faire rougir un peu.
Ou aurait pu dire qu’elle rougissait d'aise de se voir si complètement et si aveuglément adorée.
— A demain, monsieur Etienne, dit- elle enfin en descendant de la montagne.
— A toujours 1 disait le cœur d’Etienne pendant qu’il s’inclinait devant la jeune femme.
Elle ne veut pas oublier, répétait-il tout bas quand il
fut seul, et longtemps il se laissa bercer à cette idée.
Cependant M me Malsauge avait fait envoler la confiance. Il savait maintenant que cette belle vie touchait à, sa fin, que le soleil, pas plus que les vingt ans, ne duraient toujours.
Par cette science acquise, la tristesse se glissait jusqu'à son esprit et jusqù’à son cœur, si heureux jusquelà, comme par une porte ouverte.
L’enthousiasme et l’admiration existaient bien encore, mais le bonheur avait son ombre.
Après avoir été brusefuement rappelé sur la terre, le pauvre enfant restait meurtri, un peu désenchanté, retenant encore à deux mains, de toutes ses forces, son beau rêve qui lui échappait, tant il était effrayé de la solitude qui allait se faire autour de lui si son monde idéal venait à lui manquer.
Le lendemain et les jours suivauts, il vit encore M me Malsauge ; quoique le charme fût douloureux, il n’eu existait pas moins. Il s’attachait à la suivre comme pour ressaisir ce qui ne se -ressaisit point : sou iguorance envolée.
M m * Malsauge tenta de nouveau d’aborder les questions d’avenir, de relations, de position. Etienne répondit doucement et tristement ; mais aussitôt qu’il se retrouvait seul, de grosses larmes roulaient sur ses joues; et ses yeux, cherchant dans l’espace un monde invisible, la tête appuyée sur cette montagne où tant de bonheur lui avait été donné, comme Mignon, il pleurait son paradis perdu.
Ah ! si l’on savait quelles amères douleurs ces jeunes âmes sont capables de contenir, de quel respect, de
L’ONCLE I8IDORE
quelle sainte pitié on les entourerait 1 Les choses ne vont pas ainsi : on ne croit qu’à la peine qui porte un masque usé, vieux ou flétri.
Un beau dimanche, Mariette, à laquelle la transformation chagrine du jeune homme ne pouvait échapper,' tant chaque jour son cœur s’attachait plus intimement à lui, résolut d’avoir son secret, d'apporter le remède de sa jeunesse et de son amour à ce mal qui l’absorbait et le minait.
Dans la coquetterie de sa charité elle se fit belle, bien belle.
Lorsqu’elle fut très brave , et que, malgré les sérieuses pensées qui l’agitaient et la poussaient, elle se fût souri dans son petit miroir, toute fière de se trouver ellemême si fort avenante, elle mit le pied sur la première marche de l’escalier d’une façon toute décidée.
Elle n’avait ni tremblement intérieur, ni hésitation, ni trouble. Son cœur lui disait qu’elle faisait bien, elle obéissait à son cœur sans discuter avec lui ; — ce qui est assez le propre des jeunes filles lors des premiers pas qu’elles tentent en amour.
— Que te voilà belle, Mariette ! dirent à leur fille le portefaix et sa robuste moitié. Gare à ton amoureux, pour peu qu’il soit jaloux.
— Je n’ai jamais eu d’amoureux, dit la jeune fille ; je n’en veux pas. Ma mère le sait bien.
— Ah ! l’enjôleuse, va ! reprit la grosse marchande.
— Vous soignerez bien Lou-Pitiou, n’est*ce pas, si je revenais tard ? continua l’ouvrière en jetant à sa mère un regard affectueux qui équivalait à une prière.
— Tu as donc des projets, la fille? demanda le père.
LA PEULE DE CANDELAIR
— Je vais me promener, quoi 1 dit Mariette. Est-ce que je ne suis pas assez assise toute la semaine? Si le goût me prend de danser ce soir, faut il pas que je rentre pour vous bercer, le père?
Le père riait de ce bon gros rire des pères heureux et fiers de leurs enfants ; Mariette lui envoya un baiser du bout des doigts, puis elle gagna la porte, légère comme un oiseau.
Elle avait du temps devant elle; lors même qu’elle rentrerait tard ou ne s’inquiéterait pas à la maison. Elle avait rassuré son monde à l’avance.
- Bien sûr de rencontrer Etienne si elle gardait devers elle Lou-Pitiou pour lui servir de guide, elle' avait dès le matin enfermé la brave bête dans une pièce basse où sa mère déposait ses fruits et ses légumes. Elle lui rendit une liberté relative, quand elle fut elle-même prête à sortir.
Pour ne pas perdre de vue le chemin qu’allait suivre le chien, elle jugea prudent de prendre dans le bout de ses doigts, une de ses oreilles, et gagna ainsi vivement le bord des champs.
Le chien, qui sc croyait en retard, allait bon train, et la jeune fille, qui était fort impatiente d’arriver, le suivait à grands pas.
Une fois au pied de la montague, Lou-Pitiou s’assit tranquillement à sa place accoutumée, après avoir néanmoins, à plusieurs reprises, llairé le chemin qui commençait à monter en cet endroit. Mariette ne comprit pas grand’chose à cette immobilité subite et commença par s’inquiéter. Mais lorsqu’elle eût vu, à n’en pas dou-
L’ONCLE ISIDORE
ter, que sou camarade attendait Etienne, elle s’assit au bord du sentier pour l’attendre aussi.
Le jeune homme n’arriva que longtemps après.
11 marchait lentement ; la tristesse qui s’était glissée au milieu de son bonheur, sans l’abattre tout à fait, l’avait rendu plus nidifièrent à ses belles promenades.
Lou-Pitiou l’avait aperçu de loin : il était parti comme un trait au devant de lui.
Mariette, après s’ètre levée un peu surprise, se rassit vivement, fort émue, en apercevant Etienne qui caressait le chien tout en marchant.
Quand les pas du jeune homme résonnèrent plus près, plus près encore, la jeune fille n’osa pas même lever la tète. Elle se sentait fort inquiète et troublée, elle si brave le malin encore : elle se demandait avec une certaine anxiété :
« Comment va-t-il me recevoir? »
Il est fort probable que sans Lou-Pitiou Etienne fût passé devant elle sans s’apercevoir qu’elle était là, dans l’ombre de la haie, le cœur agité, lame tout émue. Mais comme Lou-Pitiou ne comprenait rien à cette absorption de l’esprit de sou maître, et qu’il ne lui connaissait au reste aucune raison particulière pour ne point faire attention à Mariette, il donna trois ou quatre coups d’une voix joyeuse, quand il vit le jeune homme dépasser la jeune fille de quelques pas.
En môme temps, il faisait un bond de côté pour aller caresser l’ouvrièru, à laquelle il ne gardait point rancune de l’emprisonuemeut que ses doigts avaient fait subir à sou oreille.
C’était un digne cœur que ce Pitiou, conservant seu-
lement la mémoire des bonnes actions pour lesquelles i devait de la reconnaissance ; la soupe quotidienne, l’abri, le bon accueil pesaient bien autrement dans son esprit que les tiraillements de son oreille, au livrq de ses ressentiments.
Enfin, quoi qu’il en soit, Lou-Pitiou, malgré qu’il n’eût reçu d’Etienne que des caresses et une amitié sans tartine, lui était attaché quand même et à toujours ; d’un autre côté la jeune fille lui ayant charitablement donné de quoi satisfaire son appétit, il lui avait voué une reconnaissance que rien n’aurait pu effacer. Aussi fut-il lui lécher les mains bravement, quoique sou ami passât près d’elle sans lui rien dire.
Etienne alors tourna la tête, il vit l’ouvrière rouge, confuse et fort embarrassée de ses deux mains, qu’elle tourmentait de son mieux, au fond des poches de son tablier de lévantine noire.
— Eh! c’est vous, Mariette! s’écria le jeune homme en se rapprochant d’elle. Où donc allez-vous par ces chemins? si toutefois il n’y a pas d’indiscrétion à vous faire une pareille question.
— Je ne vais pas, M. Etienne, je vous attends, répondit-elle d’une voix presque ferme, malgré son apparent embarras.
— Est- ce aussi pour moi que vous vous êtes faite si belle ? demanda Etienne en parcourant d’un regard souriant et affectueux la jeune fille des pieds à la tête, et en faisant un geste d’admiration naïve.
— Pour qui serait-ce donc, si ce n’était pour vous ? dit-elle en levant ses beaux yeux noirs tout confus vers le jeune homme.
L’ONGLE ISIDORE
— Me voilà, je crois, plus heureux que je ne le mérite, reprit Etienne entre deux sourires ; car je ne me rappelle pas avoir rien fait pour mériter une si charmante attention : vous être faite si belle en pensant à moi !
— Vous dites la vérité en riant, M. Etienne, murmura-t-elle. Puis elle s’arrêta tout à coup, soupira et reprit : vous alliez vous promener?... Je ne veux pas vous arrêter, quoique j’aie fait depuis plusieurs jours le projet de passer mou dimanche avec vous... Aussi à moins que cela ne vous dérange, je vous suivrai sur la montagne.
Mais Etienne s’écria :
— Sur la montagne! avec moi! non, non, jamais.
Le pauvre enfant ne pouvait envisager de sang-froid l’idée d’une pareille injure faite à ses belles amours.
Là où il avait vu M me Hélène traîner les longs plis de ses peignoirs de batiste ; là où son pied mignon s’était posé sur les herbes et les cailloux ; là où il avait vu sa silhouette se détacher svelte, gracieuse, comme une fleur de l’air, tantôt sur le fond bleu du ciel, tantôt sur le roc sombre et moussu de la montagne ; là où il avàit entendu sa vaftx, où elle l’avait enivré de ce bonheur sans pareil : — écouter la parole de la femme aimée résonnant pour nous seul, parcourant à notre intention toutes les notes charmantes de la gamme affectueuse ; là, sur cette montagne sanctifiée par son passage, voir une autre femme aller, venir, parler, chasser par sa présence toutes les chères images, tous les souvenirs enchauteurs ; effacer des sentiers la trace des pieds aimés, arracher tous les parfums pénétrants de son être
aux mousses du roc qui s’en étaient pénétrées, — c’eût été une profanation qu’il ne pouvait permettre.
Mais à peine eut-il prononcé son refus brutal qui partait néanmoins d’une âme essentiellement délicate, qu’il fut ramené à lui par l’expression chagrine que revêtit le charmant visage de la pauvre Mariette.
Deux larmes roulaient lentement sur ses joues que la douleur et la honte venaient d’empourprer. C’était triste, en effet, et presque humiliant d’avoir fait une si belle toilette, de si douces avances pour être ainsi reçue.
A peine eut-il vu les larmes de la jeune fille, qu’il la prit dans ses bras, comme un enfant auquel on vient de faire un gros chagrin, alors qu’on n’en avait pas l’intention. Il la pressa tendrement sur sa poitrine, chercha la trace de ses larmes pour les effacer sous ses lèvres, en lui disant :
— Ma chère Mariette, pardonnez-moi de vous avoir fait pleurer, aimez-moi malgré qfte j’ai été méchant, bien sans le vouloir, je vous assure, et quoique mon cœur n’y soit pour rien. Hélas 1 vous me donuez toute une belle journée, j’en suis heureux, je ne sais commeut vous en remercier, et je vous fais pleurer !
Oh! Mariette ! je suis donc bien mauvais sans le savoir ; je compte donc bien sur votre amitié, sur toute l’indulgence de votre affection pour moi, que je ne puis pas croire que vous soyez fâchée, malgré qu’en témoignent les larmes que j'ai vu couler.
Les lèvres d’Etienne avaient si bien fait, qu’il ne restait plus sur les joues de la jeune fille, nulle trace de ces pleurs dont il s'accusait.
— Oui, oui, reprit-il, je ne puis croire que vous ne
L’ONCLE ISIDORE
m’aimiez plus, quoique je vous aie fait du chagrin.
— Yous avez raisou, monsieur Etienne. Est-ce que je puis vous en vouloir, moi? Je suis bien trop votre amie pour cela. Et puis, je ne sais vraiment pas à tpioi je pensais : aller sur la montagne, me fatiguer beaucoup, suivre les sentiers difficiles où l’on n’a pas le temps de causer, tant il faut prendre garde pour ne point faire la culbute.
Ah 1 vraiment, j’étais une folle ! Yous seul avez raison, toujours raisou, monsieur Etienne.
Elle sourit deux ou trois fois d’un sourire un peu triste ; un peu forcé peut-être ; mais elle voulait rassurer le jeune homme, ne point lui laisser voir surtout le travail que venait de faire son esprit.
— Bien sûr, s’était-elle dit pendant qu’Etieune la tenait dans ses bras, il a quelque triste souvenir dans la montagne à propos de M m0 Malsauge ; il a été endormir là-haut quelque grosse peine ; il a peut-être été y cacher ses larmes, il craint d’y trouver et d’y réveiller tout cela. Pauvre M. Etienne! c’est moi qui l’ai chagriné saus le vouloir, je suis une sotte, et c’est lui qui me console et m’embrasse.
Allons je vais être bien bonne et bien gaie toute la journée pour racheter ma maladresse.
— Pauvre fille, comme elle est bonne, disait Etienne à part lui; comme elle m’aime.
Dans sa reconnaissance, il attachait sur la jeune fille un regard si affectueux, qu’elle se trouva bien largement payée de la bonne pensee qu’elle venait d’avoir.
— - Voulez-vous, dit-elle, tout à fait rassurée et presque joyeuse en voyant la nouvelle expression du visage
d'Etienne, que nous allions nous promener jusqu’à un joli petit village que je sais?
— Partout où vous voudrez, ma bonne Mariette, partout où vous voudrez.
— Alors nous allons suivre le bord de l'eau pendant au moins toute une heure. Après cela nous ferons quelques pas à gauche au milieu des prés et nous serons à Fraidchofound (fraîche fontaine) : c’est là qu’est ma nourrice. C’est un beau petit village, où il y a bien quinze maisons, et de belles haies ! et de belles fleurs !
Voulez-vous que nous y allions? ,
— Bien volontiers, reprit Etienne.
— Allons, Lou-Pitiou, en route! dit la jeune fille en caressant le chien qui s’était assis à leurs pieds dans la poussière du chemin et qui témoignait de son intime contentement en faisant aller et venir sa queue.
— Je te promets une crâne éeuelle de lait, va l ma vieille nourrice te fera un accueil dont tu te souviendras longtemps.
Les voilà tous les trois cheminant à l’ombre des grands peupliers qui bordent la rivière.
La gaieté était revenue tout entière à la jeune fille.
Etienne aussi, ma foi, riait et ne riait pas du bout des lèvres. Ce fut tout le long du chemin des courses folles, dont Lou-Pitiou prit bien sa part ; des causettes à voix basse qui ressemblaient presque à des confidences ; des bouquets faits avec soin, que l’on oubliait aussitôt sur l’herbe au pied de l’arbre où l’on s’était un peu reposés.
On fut bientôt au bout du chemin. Au moment où on allait tourner à gauche dans les prés, une voix de femme douce et franche appela Mariette.
L'ONCLE ISIDORE
* — Ah ! no.urrice, répondit la jeune fille, vous sentiez donc que votre fillette revenait, que vous êtes là sur le pré à l’attendre?
— Gomme tu es brave, s’exclama la paysanne dans sa naïve admiration, en embrassant Mariette sur les deux joues de cette bruyante façon qui a fait proverbe.
C’est au moins ton amoureux, ce beau garçon-là, poursuivit-elle tout bas à l’oreille de Mariette en désignant Etienne.
— Chut! nourrice, dit la jeune fille tout bas aussi. Il s’agit de le traiter encore mieux que moi. Il faut que tout soit pour lui : le meilleur morceau, la meilleure place, le plus doux sourire et la meilleure parole, tout cela par amour pour votre petiote , ma nourrice.
— On fera de son mieux, va, la fille ; on vous câlinera de tout son cœur ; on n’en sait pas plus long, mais c’est bon tout de même.
Se retournant vers le jeune homme, elle lui dit :
— Soyez le bien venu à la maison, mon enfant ; ça ne vous fâche point qu’une pauvre paysanne comme moi vous dise : mon enfant, n’est-ce pas? Dame! c’est ce qu’on a de meilleur à dire, voilà pourquoi je vous appelle ainsi.
Si je n’étais pas si vidée, continua la bonne femme, je vous embrasserais pour vous témoigner combien je suis aise de vous voir tous les deux. Mais de vieilles figures comme la mienne, ça n’a plus rien d’attrayant pour des jeunesses comme vous. Il n’y a que le çœur qui gagne à vieillir ; c’est comme les arbres : les plus vieux portent les meilleurs fruits. Aussi, je mets tout mon cœur à vous faire fête.
En parlant ainsi, elle avait poussé la porte du logis, avait avancé des sièges autour de la table ; puis, avec cette grâce irrésistible des natures vraies, elle dit à la jeune fille :
— Fais les honneurs de la maison, Mariette, puisque tu es ici chez toi ; pendant ce temps, je m’occuperai du dîner.
— Oh! oui, mère, s’écria l’ouvrière toute ravie; faites nous un de ces bons dîners, comme vous seule savez les faire. Nous nous mettrons à table de bonne heure pour y rester longtemps, comme lorsque j’étais toute petite, vous savez? alors que je m’endormais au dessert, pendant que vous chantiez.
— Ah! petit serpent! dit la boune femme, voilà comment elle s’y prend pour me faire faire tout ce qu’elle veut!
Elle embrassa la fillette avec le robuste appétit que lui donnait sa grande affection.
— Et moi? dit Etienne en s’approchant de la paysanne, vous allez me rendre jaloux si vous ne m’embrassez point. Je suis envieux de bonheur aujourd’hui ; je veux qu’on m’aime aussi.
Ce disant, il embrassa l’excellente femme qui lui rendit son baiser de lion cœur.
— Allez courir au jardin, les enfants, dit-elle, pendant que je vais tuer un poulet et faire une galette.
— Une galette! s’écria la jeune fille. Allons vite à la recherche de l’appétit.
Elle entraîna Etienne, qui ne s’était pas trouvé si calmement heureux depuis bien longtemps, lui fit voir tout le jardin, et quaud ils furent arrivés au fond, après avoir
L’ONGLE ISIDORE
parcouru les allées eu tous seDS, elle le fit asseoir sur un * banc de bois, à l’oinbre d’uue treille superbe, s’assit à côté de lui, s’empara de scs maius qu’elle enferma dans les siennes, et attachant son regard décidé sur le visage souriant du jeune homme, elle lui dit :
— Nous avons de gros comptes à faire nous deux, savez- vous bien, monsieur Etienne.
L’affectueuse intonation de sa voix n’avait d’égale que la mutinerie de son regard. Etienne souri», mais ne répondit pas. 11 regardait Mariette qu’il n’avait, lui semblait-il, jamais encore vue sous ce jour-là.
Le bonheur lui donnait de la distinction, de la grâce; puis elle n’était plus en journée ; rien ne pesait sur elle; ni la tâche à faire, ni le salaire à gagner.
C’était dimanche ; c’était fête; c’était jour de liberté enfin, et la jeune fille savait très bien en faire, d’instinct, toute la différence dans son allure, dans son geste, dans sa parole.
Ce n’était plus l’ouvrière, c'était Mariette, la jolie fille; c’était la Perle de Caudelair !
— Oui, monsieur Etieune, reprit-elle, vous êtes un méchant; vous êtes depuis quelque temps bien autrement triste encore que vous ne l’étiez autrefois : pourtant cela paraissait difficile 1 Vous vivez encore plus seul; vous ne vous donnez même plus la peine de dire un mot à votre petite Mariette, qui vous aime pourtant de tout son cœur.
Etienne allait parler ; la jeune fille porta vivement uné de ses mains jusqu’à scs lèvres, pour lui fermer la bouche, ce à quoi elle réussit parfaitement.
— Je ne vous demande pas de raisons; je ne vous de-
mande pas même la confidence de ce qui vous attriste. Si vous aviez pensé que cettfe confidence dût m’être faite, vous u’ auriez pas attendu jusqu’à aujourd’hui. — Je ne vous demande qu’une chose, continua-t-elle d’une voix douce et basse :.le secret de vous distraire, le moyen de vous arracher à cette tristesse.
Etienne pressa dans ses mains les mains de la jeune fille. Il ne savait comment répondre à une tendresse si charmante.
— Je vous comprendrai bien, monsieur Etienne, quoi que ce soit que vous me disiez ; mon pauvre petit esprit a fait tant de chemin depuis quelque temps, il a tant couru, tant cherché, tant regardé; il a pris tant de peine enfin, qu’il est devenu, je pense, moins sot qu’il n’était autrefois.
Dame! vous savez, les voyages, cela enseigne. Au fait, si on n’apprenait rien de bon au dehors, il ne vaudrait pas la peine de se donner tant de mal.
— Qu’avez-vous donc appris, ma chère Mariette? demanda Etienne en passant son bras autour de la taille de la jeune fille, et en la forçant ainsi à s 'appuyer sur lui.
— Oh ! bien des choses ! soupira-t-elle en se laissant aller à l’impulsion que lui donnait le jeune homme, avec un abandon si plein de confiance, que l’affection d’Etienne en fut doublée.
— Mais encore? demanda-t-il.
— D’abord que l’on fait bien souvent du chagrin à ceux que l’on aime le plus, quand, en les aimant, on pense davantage à soi qu’à eux. Ensuite, que l’on n’est pas maître d’aimer où l’on veut, qui l’on veut, quand on
L’ONGLE ISIDORE
veut. Enfin qu’on ne doit pas être méchant, lors même qu’on est malheureux, parce qu’on ne mérite plus l’amitié de personne, et qu’on n’est plus en paix avec soi, quand on fait, le soir, avant de se mettre au lit, son examen de conscience.
— Vous êtes donc malheureuse, vous, Mariette? dit Etienne tendrement, en enfermant, plus étroitement encore, la jeune fille dans ses bras, comme s’il eût pensé que c’était pour elle un refuge où nul chagrin ne viendrait l’atteindre.
— Pas à présent, dit-elle, en levant vers lui un regard d’aflectueuse tristesse, mais je vais vous raconter que je n’ai pas appris tout cela, sans en souffrir un peu.
On dit que rien ne se paye aussi cher que l'expérience.
Il faut bien le croire 1 Je me suis dit que vous aimiez. — Oh! ne vous fâchez pas, dit-elle vivement en joignant ses mains comme pour une prière, en voyant les sourcils d’Etienne se rapprocher et donner à sa physionomie un air de mécontentement qu’elle n’avait pas tout à l'heure. Ohî ne vous fâchez pas, je vous en prie, je n’oserais pas continuer.
Laissez-moi parler, je ne vous dirai rien qui vous fasse mal. Je crois avoir aussi appris à vous parler, sans vous faire souffrir. J’y ai pensé si longtemps que je dois y avoir réussi.
Etienne était vaincu. La douceur de Mariette le désarmait.
11 laissa aller sa tète sur l’épaule de la jeune fille, cacha ses yeux dans son cou, et lui dit :
— Parlez, Mariette, parlez, je vous écoute. De quoi
pouvez-vous avoir peur quand vous êtes près de moi?
— De vous faire de la peine, dit-elle d’une voix émue; de rien autre chose, je vous assure, car je suis crâne, allez, pour tout ce qui n’est pas vous. Vous seul me faites trembler, rien qu’en me regardant. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
Je m’étais dit : M. Étienne aime, il a tout le cœur pris. La femme qu’il aime est sans cesse présente à son esprit; il vit avec elle tout le jour, il en rêve encore la nuit; mais elle ne doit pas l’aimer, elle, sans cela il serait plus gai, il sourirait, il vivrait enfin.
Je crois que je la connais, la femme qu’il aime 1 Pour elle, je suis Lieu peu de chose, une chose si minime, qu’elle ne me regarde même pas, quand je passe à ses côtés. Ou ne se dérange pas, en effet, pour si peu!
Mais voyez-vous, monsieur Etienne, si peu que l'on soit, une parole dite est souvent une grossu affaire, tout comme si elle sortait de la bouche d’une grande dame.
Ces dames qui passent si longtemps à leur toilette, elles s’y ennuient parfois, et malgré leur grand orgueil, j’en ai vu, et des plus fières, causer avec leur femme de chambre ou avec leur ouvrière.
Il ne faut pas croire, monsieur Etienne, qu’aussitôt l’ennui passé ou ne songe [dus à ce qui a été dit ou écouté ; vous vous tromperiez. Ma nourrice assure que la parole c’est comme le grain qui, une fois s< mé, lève inévitablement, une fois ou l’autre.
De la parole, il reste aussi toujours quelque chose.
Voulez-vous me laisser parler, dites, de M me Hélène ? Oh ! ne craignez pas, je suis une femme tout comme elle, quoique je ne porte qu’une robe de toile. Je sais ce
L'ÔNCLE ISIDORE
qu’il faut dire, je sais ce qu’il faut laisser deviner, tout aussi bien qu’une princesse.
A défaut de savoir et d’esprit, mon cœur me guidera.
Elle vous aimerait peut-être, si elle savait combien vous êtes bou, et quel amour vous lui portez?
La jeune fille eût longtemps parlé ainsi, si Etienne, relevant sou visage ne lui avait moutré ses yeux noyés de larmes. Mariette venait de lui donner la plus grande, la plus entière preuve d’amour que puisse donner une jeune fille, car elle s’était si complètement effacée, que jamais encore il ne l’avait trouvée si grande.
— Ma bonne Mariette, lui dit-il alors, vous êtes bonne, votre affection m’est précieuse; vous seule m’aimez et vous inquiétez de me savoir heureux. Tout cela est fort égoïste de ma part, mais j’éprouve une immense joie à savoir que je vous occupe ainsi et à me dire : il faut qu’elle m’aime bien, pour aller chercher jusqu’à l’amour d’une autre, sï cet amour était nécessaire à mon bonheur.
— C’est que je vous aime beaucoup en effet, dit Mariette tout bas.
— Eh bien, rassurez-vous, Mariette, l’amour même de M me Hélène ne me rendrait pas Jieurenx.
En parlant ainsi-, Etienne avait laissé retomber ses mains sur les genoux de la jeune fille : son esprit tâchait, chose presque impossible, d’analyser le sentiment qui, d’un côté, l’attachait à la jeune femme, et de l’autre l’attrait qui le retenait auprès de l’ouvrière.
— Non, dit- il enfin, non, mou rêve seul n’a pas d’ombre, mou rêve ne me parle pas des choses de ce monde, auxquelles je me suis heurté, et que je veux fuir à tout prix.
Je ne veux pas, si je poursuis dans un songe d’or des images riantes, qu’une main, même la main d’une' femme que je croirais aimer, vienne me montrer le néant de mon illusion, en dissipant le nuage dans lequel se meut le monde si cher à mon esprit.
Ce que j’aime, Mariette, reprit-il, ce que j’aime ne se peut guère définir. Je suis comme les enfants qui detnandent l’impossible et qui pleurent de ne point l’obtenir. Je suis, ajouta-t-il un peu tristement, comme les fous dont une idée fixe, irréalisable occupe le cerveau, et qui deviennent furieux lorsqu’on les contrarie.
— Non, reprit brusquement Mariette en relevant la tête d’Etienne, par un mouvement plein d'une grâce énergique.
Non ! vous n’ètes pas comme les enfants, vous n’ètes pas davantage comme les êtres privés de raison, vous êtes inoccupé, voilà tout, et c'est un assez grand mal pour que vous en souffriez énormément.
Etienne allait l’interrompre. Elle poursuivit ën faisant un geste quelque peu impérieux :
— Je sais bien ce que je dis, allez, et je sens que ce que je dis est vrai : s’il n’y a qu’un dimanche, c'est sans doute parce que de plus savants que nous ont jugé que nous ne devions avoir qu’un jour de repos sur sept de travail.
Les premiers momeuts où l’on ne fait rien, après avoir trop fait pendant un temps, on trouve cela bon, on se figure qu’on ne s’en lassera jamais ; mais on se trompe, car il vient une heure où l’on ne sait plus que devenir : tout pèse, soi, les autres, et par dessus tout ce repos que l’on a tant désiré.
Pour faire quelque chose alors, on sé fait la comédie à soi-mème, ou voit dans son esprit, en fermant ses yeux, de belles dames toujours habillées de velours, qui parlent doucement, eu mesure, comme si elles chantaient; tout le monde est beau, tout le monde est bon, chacun est riche, comme à la comédie, enfin ; seulement on finit par se brûler les yeux de l’esprit à regarder tout cela fixement, comme on se brûle les yeux de la tête, quand* on fixe le lustre toute une soirée.
Ah ! je sais bien ce que c’est, monsieur Etienne ! Je n’ai jamais autant aimé ma petite lampe, que lorsque j’avais été, par hasard, au spectacle, et que j’avais gagné le mal de tète à y voir trop clair.
Pourquoi ne faites-vous rien, monsieur Etienne ? de manda timidement la jeune fille. Vous savez bien ce qu’on dit...
On dit, on dit, reprit Etienne en levant les épaules.
— Quand tout le monde dit la même chose, ajouta doucement, mais avec une certaine autorité Mariette, il faut bien qu’il y ait une raison au fond de ces paroles si souvent répétées. Quoique vous ayez l’air de vouloir me bouder, je ne vous en dirai pas moins ce que j’ai toujours entendu dire, depuis que je suis au monde : « Il faut travailler quand on est jeune, pour se reposer quand on est vienx ; ceux qui ne font rien finissent par mal faire, tant la paresse devient à charge, même aux plus mauvais. Celui qui demande tout à ses bras ou à sa tête n’est jamais l’obligé de personne. Le pain noir que l’on gagne, est plus facile à digérer que le pain blanc que l’on reçoit. On n’est l’esclave de personne quand on est capable de se suffire. »
Je sais bien, continua Mariette, qu’il est plus aimable de se faire une belle histoire, dans laquelle on arrange tout à son plaisir ; mais vous savez, monsieur Etienne, que nous ne somipes pas tout à fait pour nous seuls sur la terre, et qu’on se doit un peu de charité les uns aux autres dans ce inonde.
— Est-ee ma faute, si l’on m’a fait impuissant? murmura le jeune homme, qui répondait plutôt à un reproche de sa conscience qu’à la jeune fille. Est-ce ma faute si l’on a blessé, tué en moi tout ce qui voulait agir et vivre?
Mariette secouait doucement la tète.
— La famille nous brise les jambes, nous rompt les bras, comme les tortionnaires du moyeu-àge, puis elle nous dit : — Marche, soulève ces fardeaux, fais acte de volonté, de viel — Si l’ou reste anéanti, faisant refluer toute sa force et l’immensité de ses désirs vers la pensée, la seule chose qui, restée libre, puisse fuir sa domination et lui échapper toujours, elle crie : haro 1 sur le paresseux, le lâche, le mauvais!
C’est uqc affreuse chose que la vie, Mariette, conclut le jeune homme, en secouant les bondes noires de sa chevelure comme pour chasser tout souvenir importun des heures passées. C’est un lourd fardeau qui ne vaut pas que nous prenions la peine de le traîner.
— La vie n’est point si méchante que cela vous plaît à dire, monsieur Elienue, reprit Mariette. Chacun fait un peu la sienne comme il veut. Je vous demande bien pardon si mon amitié me pousse à me mêler de ce qui ne me regarde peut-être pas, mais il me semble qu’avec un brin de bonne volonté, vous pourriez être plus heureux que vous ne l’êtes !
Gagné par les regards affectueux de Mariette, ainsi que par le charme pénétrant qui s’échappe des jeunes femmes, Etienne appuya ses lèvres sur le cou de la jeune fille et s’abandonna à l’enivrement d’un long et dangereux baiser, sous lequel l'ouvrière frissonna de bonheur, depuis la racine de ses cheveux noirs jusqu'à la plante de ses pieds mutins qûi froissaient le sable de l’allée.
Tous deux gardaient le silence, mais Etienne retomba bientôt dans ses tristes pensées; ce fut avec un soupir qu’il répondit aux dernières paroles de Mariette :
— Je voudrais bien trouver le moyen d’être heureux 1
hélas ! je n'ai même plus la force de le désirer.
— Désirer n’est rien, monsieur Etienne, répliqua la jeune fille, c’est vouloir qu’il faut.
Etipnne la regarda étonné.
— yous ôtes un homme, continua-t-elle d’une voix émue, vous êtes un savant; vous serez riche un jour.
— Ah ! ma chère amie, de tout cela rien n’est vrai ; je ne suis pas un homme, puisque je n’ai pas de courage ; je ne suis pas un savant, puisque je ne sais point t’aimer, car je te fais souvent pleurer. Quant à être riche, cela est en si complet désaccord avec mon état actuel, que ta prophétie me donne envie de rire.
Mariette fut prise d’un accès d’amour fou : son affection grandissait avec les obstacles.
Elle sentait, en effet, que l’homme qu'elle aimait ne la savait poiut aimer ; qu’il manquait de courage et qu’il était pauvre.
Obéissant aussitôt à ses impressions confuses, elle qui jusque-là avait plutôt subi qu’appelé les caresses du
LA PEULE DE CANDELAffi
jeune homme, elle se retourna lentement, cherchant de sa bouche brûlante les yeux d'Etienne ; elle les ferma de ses lèvres avec une telle tendresse, que le jeune homme, aussi naïf qu’elle en fait de bonheur, oublia tout, excepté
Mariette et le baiser qu’il en recevait.
,La belle M œe Malsauge était à cette heure bien loin de sa pensée. . *■ : .
— 11 ne travaillera certes jamais pour lui, se disait Mariette, la tristesse avec le dégoût de la vie tueront son esprit, si je ne lui viens en aide. Je le sauverai, à quel prix que ce soit*
La pauvre fille avait résolu de se perdre, s’il le fallait; mais l'idée de se marchander ne lui était pas un instant tenue. ’ >
— Ne voulez-vous pas travailler pour moi, lui deman-
da-t-elle entre deux caresses, pour moi qui vous aime, qui suis à vous? Ayez le courage d’être un homme, je vous jure que comme vous avez eu mon premier baiser, vous aurez le dernier. ; r ■ - , *
— Pour toi, oui ! s’écria Etienne en l’entourant de ses deux bras, et en la pressant tendrement contre sa poitrine; mais aime-moi, ne me quitte pas, sauve-moi de mon rêve, ne me laisse plus aller sur la montagne,! -
— Qu’y a-t-il donc là -haut? ne put s’empêcher de de-
mander doucement Mariette, chez laquelle la femme reparaissait avec la curiosité. ^ *
— La folie, peut-être, murmura Etienne en laissant
deux larmes brûlantes couler au travers de ses paupières. ’ ’.V*. ( - • .
— Tu pleures! dit-elle en se relevant fièrement; ta
L’ONCLE ISIDORE
pensée n’est pas à moi, à cette heure où tout en moi t’ap partient! ah! tu ne m’aimes pas!
— Si, je t’aime, reprit-il, mais je souffre encore du mal passé et j’ai peur du mal à veuir.
— Qui donc te pourrait venir chercher là? et de ses deux bras bruns et nerveux, elle entourait les épaules d’Etienne.
Puis, en véritable fille du midi, que les baisers donnés et reçus avaient brûlée jusque dans l’âme, elle devint éloquente à rendre fous les plus sages.
— Il ne t’a manqué que du bonheur, mon Etienne, disait-elle, pour avoir, tout comme un autre, confiance en ton avenir et en ta force.
Tu as été dans ce grand Paris où l’on dit que tout le monde est affairé à en perdre l’esprit. Pour y gagner de l’argent, des honneurs et des places, tout se fait en courant, et on ne s’y donne point le temps d’avoir un peu d’amour. C’est là que tu t’es glacé ; notre beau soleil t’y manquait sans doute !
Tu as fait vivre ta tète plus qu’elle ne le devait ; elle a pris une part d’activité qui appartenait à ton cœur ; et maintenant, qu’en égoïste, elle a l’habitude de tout absorber, elle ne veut plus lui rendre ce qui, pourtant, est bien à lui.
Fi ! le méchant, continua-t-elle en prenant les tempes du jeune homme dans ses deux petites mains, et en faisant courir àqs lèvres sur sou front. Allons ! que je reprenne mon bien où il était caché : rêves d’amour, venez, vous êtes à moi, et votre place n’est point sous le front de mon cher savant. Venez, venez ! vous êtes à moi, vous dis-je, comme je suis à lui.
Réchauffez-vous sous mes baisers, mon cher Etienne. Moi je n’ai point quitté Candelair et j’ai appris, dans l'air et sous le soleil du pays, la plus grande de toutes les sciences : celle de bien vous aimer. Inclinez-vous, mon beau savant, j’en sais plus et mieux que vous.
La jeune fille, après avoir empourpré son visage aux caresses folles qu’elle venait de faire à Etienne, releva fièrement la tête, et regarda le jeune homme de ses grands yeux noirs qui lançaient des éclairs.
Etienne s’était enivré de toute cette senteur de jeunesse et d’amour qui émanait de Mariette. Les paupières à demi-closes, la lèvre pâle, la tète appuyée au tronc d’un arbre, il se laissait vivre ; pour la première fois depuis bien longtemps, il ne pensait pas, il sentait.
Mariette, heureuse et fière de voir combien elle le dominait, avait pris une de ses mains dans les siennes; elle la caressait doucement, par une de ces caresses de chatte que la plus naïve des femmes devine lorsqu’elle aime ardemment, laissant courir ses doigts amis sur la peau brûlante du jeune homme, elle le magnétisait pouj* ainsi dire par un attouchement égal et léger, et l’eût tenu longtemps ainsi si la nourrice n’eût crié de toute la force de ses énergiques poumons :
— A table, les enfants; ne laissons pas refroidir le rôti.
— Allons, monsieur Etienne, dit à son tour Mariette en passant sou bras sous la tète du jeune homme pour la relever, à table, embrassez-moi pour me donner grand» faim, voilà tout ce que j’autorise.
— Tu es adorable, reprit Etienne en l’embrassant comme un fou.
L’ONCLE ISIDORE
Mariette lui échappa en riant et se mit à courir vers la maison ; il la suivait, l’enveloppaut tout entière de ses regards épris, admirant tout en elle : ses pieds mignons, ses cheveux brillants et jusqu’à ses petites boucles rebelles qui, à leur naissance, jouaient sur son cou.
Jamais il ne l’avait trouvée si charmante, si désirable; il n’avait jamais si bien eu vingt ans.
Croyant avoir rompu toujours avec l’idéal, Etienne venait de se promettre de travailler et de prendre de bonne grâce la jolie fille qui se donnait de si bon coeur. Au demeurant il s’avouait qu'il était un heureux mortel, puisqu’une pareille maîtresse devait lui appartenir un jour.
Le repas fut gai. Jamais encore le pauvre garçon n’avait été à pareille fête. Lou-Pitiou qui dormait, repu, à côté d’une jatte de lait, encore demi-pleine, relevait de temps à autre sa paupière noire pour considérer, d’un œil étonné, le visage rayonnant de son maître.
Quand vint le soir, les deux enfants embrassèrent la vieille femme, qui le leur reudit largement, et reprirent le chemin de la ville.
Il faisait une de ces belles nuits claires et tranquilles que l’on ne voit que dans le Midi.
Lou-Pitiou marchait calme et muet, le nez dans les talons d’Étienne.
Le silence ne fut interrompu que par le bruit d’un baiser qu’Etienue donnait à Mariette.
Lou-Pitiou, à ce bruit qui se jetait au travers de sa rêverie, releva la tète pour considérer, de son grand œil doux et fin tout à la fois, le groupe charmant que formaient Etienne et Mariette.
Tous deux marchaient lentement, Etienne entourait d’un de ses bras la taille de la jeune fille, et comme elle était toute mignonne, tandis qu’il était grand, mince, élancé, il se penchait un peu vers elle pour la mieux soutenir et aussi pour pouvoir mieux l’embrasser, ce dont il se donnait à cœur joie. Mariette répondait à ses caresses par des mots affectueux et tendres qu’elle lui disait tout bas.
Mariette avait le cœur plein et joyeux ; Etienne ne s’était jamais encore montré ce qu’il était ce soir-là : franchement heureux, gai, fou parfois, enfant du Midi dans toute l’acception du mot, prenant son bonheur comme il lui venait, sans regarder en arrière pour en trembler, sans regarder en avant pour s’en méfier ; jouissant de l’heure présente avec la fougue de ses vingt ans et l’ardeur du sang méridional qui bouillonnait dans ses veines.
On à beau marcher doucement, on finit toujours par arriver. C’est ce qui advint aux jeunes gens ; ils se trouvèrent aux premières maisous de Candelair fort surpris d’ètre arrivés si vite.
L’horloge de Saint-Barthélémy sonna minuit au même moment.
Minuit à Candelair, savez-vous bien ce que c’est? Savez-vous bien ce que cela peut-être?
A Paris c’est l’heure des théâtres, des soirées, des soupers ; c’est l’heure joyeuse, vivante et folle ; c’est à peine l’heure à laquelle se couchent les bons bourgeois qui ne ferment point leur boutique avant onze heures.
Mais à Candelair ! minuit, c’est par excellence le temps du repos pour tous ; c’est l’heure du calme, du
L’ONGLE ISIDORE
silence, de l’obscurité, de l’anéantissement complet. Se trouver hors de chez soi, à pareil moment, mérite un brevet de mauvais sujet, de pas-grand-chose, et les parents qui auraient le malheur d’avoir un enfant absent du logis à une heure aussi indue, lèveraient les mains au ciel, accuseraient le sort de leur avoir imposé un aussi grand fléau et désespéreraient de l’avenir de leur fils.
Etienne et Mariette étaient pourtant dans ce cas, mais minuit ne les fit que rire, et s’embrasser de nouveau, avant de se séparer pour rentrer l’un à la Chartreuse, l’autre à la maison sur la place du Marché.
— Allons! Lou-Pitiou, en route, dit Mariette, d’une voix joyeuse en faisant encore de la main un signe d’adieu, tandis qu’Etienne, moins pressé qu’elle, restait à la même place la regardant s’éloigner.
Quand elle se fut perdue dans l’ombre de la rue, il songea seulement à rentrer chez lui.
Thomas, l’aubergiste, rêvait toujours à son écurie ; la muraille qui séparait le jardin de l’oncle Isidore de sa cour, lui ayant donné ce mal du désir qui fait les mauvais repas et les insomnies, il entama un procès avec son voisin.
Il donnait acte sur acte, ce brave Thomas; car il avait découvert au milieu de ses pratiques, un huissier de bonne volonté et de mauvaise foi, qui trouvait commode de payer en papier timbré le crédit que la colère de l’aubergiste lui avait ouvert dans son café.
L’auberge avait une salle que l’on décorait pompeusement du nom de café, je crois même que l’on avait ajouté : A l’instar de Paris 1
M e Sonillard, l’huissier de Thomas, celui qui s’était proposé pour couduire l’affaire, était du nombre de ces horribles oiseaux de nuit qui vivent du mal qu’ils aident à commettre et qui dévorent la proie sur laquelle leur bonne fortune, aidée de la bêtise humaine, leur a permis de laisser traîner leur bave.
S’étant fait donner les pleins pouvoirs de l’aubergiste, il mena la chose qui lui était confiée à grand renfort d’actes dont il empochait ou buvait le coût, parfois les deux eusemble; il se portait de sa personne, partout où il fallait envenimer la querelle. Ses efforts furent couronnés de succès : Thomas avait sur les bras un gros et bon procès où il était difficile de voir clair. Au demeurant, cet hôtelier rageur et malhonnête n’avait pas à se plaindre, M e Souillard lui en avait donné pour son argent, et le tout conformément à la loi.
Thomas d’ailleurs était persuadé, non pas que sa cause était bonne •— s’il avait eu une cause honnête il n’eût pas employé Souillard, l’homme des chicanes verreuses ; mais comme le susdit huissier était capable de toutes les ignominies, il était persuadé , dis-je, qu’il gagnerait son procès, aussî ne s’était-il pas montré trop difficile pour se laisser arracher pas mal de sommes, petites et grosses, qui eussent été plus qu’utiles dads son commerce.
Le rêve de cette écurie à construire, auquel il s’était entêté, lui avait fait négliger son auberge.
Tout allait donc chez lui de mal en pis sans qu’il s’en inquiétât. Il attendait pour relever ses affaires d’avoir édifié ce fameux bâtiment.
Souillard s’engraissait en revanche; il prospérait de
L’ONCLE ISIDORE
tout ce que Thomas perdait ; il paraissait avoir des velléités de porter des habits moins sales ; il u’en était pas encore arrivé cependant, même par respect pour les gens qu’il eût pu appréhender au corps, à se laver les mains ; cela, du reste, ne lui faisait aucun tort chez Thomas où il passait pour un maître finaud.
Souillard avait bienfait traîner l'affaire, dont il était chargé, aussi longtemps qu’il avait pu. Damel c’était pour lui* une poule aux œufs d’or, et il voulait la tuer le plus tard qu’il lui serait possible. Mais, les procès même ont une fin, quoi qu’eu disent certaines méchantes langues, et l’on parlait déjà du jour où celui-là serait plaidé.
Thomas ne se sentait plus d’aise. La porte charretière de sa cour n’était point assez large pour laisser passer son contentement, et l’on eût pu dire, à voir le temps qu’il donnait à entretenir les passants de sa joie et de son futur triomphe, qu’il avait élu domicile sur le pas de sa porte.
D’aucuns, mauvais plaisants, affirmaient même qu’il y couchait afin d’être plus près de la rue le jour où il ne lui resterait plus d’autre logis.
Que voulez-vous, même à Candelair, il y a des gens qui accusent les procès de ruiner leur monde et qui . affirment que grouiller en papier timbré, ainsi que des cloportes dans la vase et remuer en même temps des gens de justice, est aussi mortellement pestilentiel que de troubler l’eau malsaine des marais.
Faut-il être de Candelair pour oser soutenir de pareilles inepties 1
M me Daubrée qui, depuis quelque temps, recevait tous
les papiers timbrés que l’aubergiste ou plutôt Souillard, adressait à son frère ne dormait plus, ne mangeait plus, avec le calme des temps passés. Elle murmurait à chaque’ acte nouveau : a Comment cela finira-t-il ? » Elle tremblait comme à l’approche d’un orage et eût volontiers allumé un cierge bénit pour que sa sainte flamme protégeât la demeure où elle travaillait, économisait et tremblait depuis si longues années.
Elle n’osait questionner Isidore; depuis que son avocat lui avait démontré clairement ses droits, M. Letourneur voyait Thomas se ruiner avec une certaine satisfaction.
Il songeait même que si son voisin venait à être mis à la porte de son auberge, lui, Isidore Letourneur, l’homme sage et rangé qui avait, grâce au ciel, quelques petites économies à placer, il achèterait bien volontiers la grande cour de l’aubergiste, pour étendre d’autant son jardin. Il regardait avec bonheur cette muraille, cause de toute la dispute, et se frottait les mains en espérant qu’il lui serait donné de la pousser beaucoup plus loin, car la cour était grande, bien grande, et les petites économies toutes prêtes, dans un coin, pour s’en emparer à la première occasion.
— Voyez-vous, dit-il à sa sœur, un jour où cette idée l’avait tourmenté plus que l’habitude, tout cela c’est la faute d’Etienne.
La pauvre femme, déjà fort perplexe à l’endroit de ce procès auquel elle ne comprenait rien et dont elle avait grand’peur, ne put que soupirer un « hélas! » qui eût attendri toute autre personne que M. Letourneur.
— Oui, continua-t-il, ce garçon n’a nulle tenue, aucu
I/ONCLE ISIDORE
principe touchant sa dignité, pas plus que la dignité de sa famille.
M me Daubrée était atterrée.
— Il fréquente journellement le chien de cet aubergiste sans éducation ; il le traîne à sa remorque, dans la ville et par les champs, si bien que ce misérable Thomas, en voyant de pareilles choses, s’est cru tout permis.
Du moment où votre petit-fils lui prenait la moitié de son chien, il s’e3t mis en tète de me prendre la moitié de ma muraille ; et voilà pourquoi je serai dans la dure nécessité de payer un avocat. Voilà, ma sœur, où conduit Te déportement de la jeunesse actuelle 1 Voilà les fruits d’une trop grande faiblesse !
La pauvre femme n’ayant à son service que des « hélas 1 » et des soupirs, ne s’en faisait point faute. Quand M. Letourneur la vit bien convaincue de la droiture de son raisonnement, il ajouta comme conclusion :
— Il va falloir faire de bien grandes économies pour trouver cet argent.
— Nous les ferons, mon frère! nous les ferous 1 s’écria M me Daubrée. Du moment où on lui parlait d’économies et de sacrifices, c’était son lot, et la dévouée créature s’y jetait presque avec joie.
Etienne resta à la Chartreuse le jour qui suivit la promenade qu’il avait faite avec l’ouvrière.
Tout fier de sa décision, de fraîche date, il sortit un livre du fond de sa malle, étendit sur la table, dans sa chambre, ses papiers oubliés depuis son séjour à Paris, s’enquit de la partie du logis où il pourrait bien trouver *
de l’encre ; fouilla dans tous les coins et recoins pour
mettre la main sur une plume et chantonna du matin au soir.
La grand’mère en fut toute joyeuse ; car elle adorait son cher enfant, quoiqu’elle sût peu le*lui témoigner et qu’elle fût fort inhabile à le rendre heureux.
Quand vint le soir, Etienne courut au devant de Mariette, qui lui avait dit, la veille, par quel chemin elle reviendrait de sa journée.
Ils firent un tour de ville et se quittèrent enchantés d’ètre au monde, content d’eux et des autres. Cette nuit-là, le jeune homme dormit comme il n<^ lui était pas arrivé de le faire depuis bien longtemps, d’un sommeil frais, léger, réparateur. Il se leva le lendemain, la tète calme, et attaqua bravement son code à l’endroit où il en était resté lorsqu’on lui avait fait quitter Paris.
Mariette, sa raison comme elle était'sa joie, lui avait assuré que lorsqu’il aurait préparé un examen, l’oncle Isidore lui donnerait volontiers l’argent nécessaire pour aller le passer : « Il est bien trop vaniteux pour s’y refuser, disait-elle ; il a bien trop envie d’avoir un avocat dans sa Chartreuse ! »
Etienne travaillait donc, ce matin-là, avec l’ardeur qu’il apportait à chaque chose, lorsqu’il fut distrait par un bruit inaccoutumé : on parlait haut sans colère à la Chartreuse ! des formules de politesse montaient même confusément jusqu’à lui.
— Priez mon neveu de descendre, dit tout à coup l’oncle Isidore de sa voix la plus aimable, d’une voix qui parut toute neuve à Etienne, car il ne l’avait encore jamais entendue.
— Merci, reprit une autre personne qu’Etieuue n’eut
L'ONGLE ISIDORE
pas de peine à reconnaître pour le marquis de Ferrettes, j'irai parfaitement le trouver, si vous voulez bien pousser l’obligeance jusqu’à me montrer le chemin.
Le marquis de Ferrettes, car c’était bien lui, se voyant au pied d’un escalier, se mit en devoir d’en monter gaillardement les degrés. Étienne venait d’ouvrir la porte et accourait au devant de lui.
— Je vous remercie ; mille fois pardon, dit encore le marquis en se retournant à demi vers M. Letourneur, sans pour cela interrompre son ascension.
L’oncle Isidore, assez décontenancé par les manières dégagées et pleines de politesse du visiteur, ne savait s’il était plus convenable de le suivre jusque chez son neveu, pour lui faire, lui propriétaire, les honneurs de sa maison, ou s’il ne serait pas bien bourgeois, de sa part, d’aller tenir salon dans la chambre à coucher du petit-fils de sa sœur.
La porte d’Etienne s’étant refermée sur ces entrefaites, M. Letourneur se trouva tiré d’embarras. Il se réfugia alors au salon, y appela sa sœur à voix basse, pour lui faire part de l’événement et pour la prier de s’assurer qu’aucun grain de poussière ne ternissait les meubles.
Il lui semblait qu’un homme d’âge, comme le marquis, ne pouvait se déranger pour le simple plaisir de causer avec un enfant comme Étienne et il attendait, profondément livré à ses réflexions, que cet homme émineut, l’oncle de la femme du receveur général, vînt lui faire part du but de sa visite.
Etienne, tout surpris, avait avancé un fauteuil au marquis ; il allait lui demander ce qui pouvait lui valoir l’honneur d’une pareille démarche lorsque M. de
Ferrettes commença sans lui donner le temps de prendre la parole.
— Mon cher enfant, je viens vous chercher moi-même, parce qu’il m’a semblé nécessaire de vous faire un petit bout de leçon :
M. Malsauge quitte Candelair.
Grâce à ses talents, et à quelques influences, il passe aux finances. Ceci est encore un secret... d’Etat et n’aura son exécution que dans quelque temps. Il faut à M. Malsauge un secrétaire intelligent, dévoué et discret. J’ai pensé à vous, j’ai répondu de vous et je viens vous enlever.
Maintenant, continua M. de Ferrettes, après avoir repris haleine, voilà où commence le petit bout de leçon.
Vous avez beaucoup de cœur, gardez-vous de le montrer ; vous êtes beau garçon, n'ayez pas l’air de le savoir, mais ne permettez à personne de l’ignorer. Tous savez un grand nombre de choses, que cela vous serve, mais que personne ne s’en doute ; ne faites d'autre usage de votre esprit que d’apprendre à le bien cacher ; n’ayez point d’indignation, même contre les plus laides choses ; point d’enthousiasme, surtout pour ce qui est noble et beau.
Cravatez-vous bien ; choisissez un tailleur émérite ; soyez toujours hermétiquement ganté, comme si vous étiez entouré de gens «ayant des maladies de peaul dansez un peu, pas trop, mais sachez choisir vos danseuses ; ayez l’air fort occupé de futilités, pour que les femmes vous protègent ; permettez que les hommes vous croient un bon garçon, pas fort; vous ne leur por-
L'ONCLE ISIDORE
terez aucun ombrage, et ils aideront à vous pousser, pensant vous faire aller, plus tard, à leur guise et selon le vœu de leurs intérêts. Ne soyez pas un Caton, mais gardez-vous, avant toute chose, d'un amour sérieux.
Gravez ces recommandations dans le meilleur coin de votre mémoire, considërez-les comme le résultat pratique de toute ma longue expérience; usez-en à l’occasion, et j’aurai la satisfaction de vous voir faire un beau chemin, auquel je n'aurai pas été tout à fait étranger. — Ah 1 le sublime du genre, serait que vous en ayez, d’ici à quelques mois, perdu la reconnaissance et la mémoire du même coup.
— Oh 1 monsieur, s’écria Etienne en s’emparant de la main du vieillard, me connaissez-vous donc si peu, que vous ayez de moi une pareille idée ?
— Est- ce que vous croyez, par hasard, que cette idée est mauvaise? Vous seriez dans l’erreur, mon jeune ami, faites ce que je vous dis et je me frotterai les mains, bien sûr d’avoir donné un futur grand homme à la France. Une élégante ingratitude, c’est, voyez-vous, le premier objet de toilette d’un homme qui veut arriver. On jette du lest, mon cher enfant, on jette du lest pour s’élever, quitte à le regretter plus tard, lorsqu’on aurait bien l’envie de descendre ; mais bast 1 songe-t-on jamais à plus tard quand on a devant soi un fort enjeu !
— Permettez-moi de viser moins haut, cher monsieur, et de conserver certaines affections que je suis trop fier d’avoir éveillées pour n’en pas garder toujours le plus entier souvenir.
— C’est un tort ; il ne faut pas avoir un sentiment d’entier. Sur ce, venez avec moi, je vais vous conduire
auprès de M. Malsauge. Souvenez-vous de mes recommandations. •
Le vieillard s’achemina vers la porte. Etienne encore étourdi de cette position qui lui tombait ainsi sans crier gare, le suivait en tâchant de mettre un peu d’ordre dans ses esprits.
Ce qui l’avait le plus frappé, bien qu’il ne s’en fût pas rendu compte, ce qui avait exercé le plus d’empire sur lui, c’était le souvenir de M m ® Malsauge, dont l’image lui apparaissait plus triomphante que jamais.
Il sentait d’instinct, sans que sa raison y fût pour rien, qu'elle ne pouvait pas être étrangère à tout ce qui lui arrivait depuis quelques instants, et il lui adressait des actions de grâces comme ces fervents qui, loin de l’autel, portent, gravée au plus profond de leur âme, l’image de leur Dieu, devant laquelle leur esprit vit dans une éternelle oraison d'amour et d’adoration.
La figure radieuse de la jeune femme s’était de nouveau emparée de tout son être, il ne voyait plus autre chose que la perspective de partir avec elle pour Paris, cette ville où les songes d’or ont tous leur réalité.
Qu’était le bonheur donné par Mariette comparé à un pareil enivrement! Qu’était la joie d’un amour frais, jeune, heureux et partagé à côté des chers tourments et des fièvres folles que lui donnait l’exaltation de sa pensée !
Quelle sublimes douleurs que ces douleurs de vingj ans, dont on ne veut pas guérir, dont parfois même on ne veut pas être soulagé ! A cet âge tout est radieux et beau, surtout les souffrances d’amour, dont on porto
fièrement les brûlures ardentes, dont on baise les épines, dont on adore toutes les manifestations 1
C’était bien là le cas d’Étienne.
Il avait voulu rompre avec le rêve, avec cette énervante mais enivrante vie de l’imagination; il avait même tenté les premiers pas dans cette voie, il les avait franchement faits, sans regarder en arrière, sans adresser un soupir de regret à ce qu’il abandonnait, et voilà que le rêve venait de lui-même se mettre en travers de son chemin, qu’il le prenait par la main, pour l’arracher à sa route nouvelle, et qu’il lui montrait Paris, le luxe, l’indépendance, la richesse et le bonheur tout à la fois.
Etienne était trop affamé de toutes ces joies, lui dont les instincts avaient été de tout temps sollicités par les élégances de la grande ville, lui qui trouvait deux fois femme la femme vêtue de satin, lui dont l’esprit vivait dans les palais enchantés, créés par ses jeunes désirs, pour trouver la force d’y résister.
Il suivit donc le marquis ému, charmé, tremblant encore à l’idée que tout cela pouvait n’ètre qu’une illusion, comme ses illusions d’autrefois, et craignant le réveil.
M. de Ferrettes, marchant toujours de son pas alerte, entraînait avec lui le jeune homme. Ils traversèrent ainsi le jardin où le vieillard aperçut M me Daubrée. Il fut prendre congé d’elle avec cette grâce sans pareille et cette exquise politesse que l’on ne trouve plus que chez les vieux gentilshommes.
La vieille dame, très-flattée de voir son cher enfant sortir dans la ville en si bonne compagnie, attacha sur le marquis un regard d’une si grande éloquence, qu’à lui seul il luigagna les sympathies de M. de Ferrettes.
— Vous tenez de madame votre grand’mère, dit-il au jeune homme, quand ils furent seuls dans la rue : elle parait être une bien digne et bien excellente personne.
— Moins la douceur et- l’humilité peut-être, répondit Étienne en soupirant; car il n’avait entendu que la première partie de la phrase qui lui avait été adressée, et ne pouvait s’empêcher de songer au renoncement perpétuel de la pauvre femme.
— Bast! ce ne sont point des vertus mâles; le mieux est de ne pas en être embarrassé.
Quelques instants plus tard, Étienne était introduit auprès de M. Malsauge, qui lui adressa un signe gracieux de la main en le voyant entrer.
— Il est aimable à vous, monsieur Jussieux, lui dit-il, de tenir les engagements que mon oncle avait pris en votre nom. Causons un peu de nos plans d’avenir, car il ne nous reste que peu de jours à passer à Candelair.
Étienne s’inclina et attendit.
— Vous aurez à me servir parfois de secrétaire ; mais, rassurez-vous, de ce côté, la besogne n’est pas lourde : j’écris peu. Vous aurez surtout à aller répondre de ma part, et verbalement, partout à peu près où je penserai qu’il vaut mieux ne pas envoyer de lettre ; vous recevrez aussi beaucoup à ma place.
Maintenant je vous prie de vous attacher quelque peu à moi, qui me sens tout disposé à vous traiter en enfant privilégié.
Étienne ne répondit pas, l’émotion eût fait trembler sa voix, et il voulait autant que possible cacher son trouble. Mais il regarda M. Malsauge, qui lui tendit aussitôt la main; son regard avait été la plus flatteuse réponse.
L’ONCLE ISIDORE
— Quant à vos appointements, reprit M. Malsauge, M. de Ferrettes s’est réservé de traiter cette question ; c’est un homme auquel nous devons, l’ un et l’autre, trop d’égards pour nous permettre d’aller à l’encontre de sa volonté. Cependant, comme un jeune homme de vingt ans ne peut pas quitter, même Candelair, sans avoir quelques dettes à payer et quelques souvenirs à laisser, voilà pour les frais de déplacement. Voyons, ne soyez pas interdit, je sais ce que c’est. Je ne suis pas encore arrivé à l’àge du marquis.
— Mon Dieu, monsieur, je dois avouer dans la plus entière sincérité, que je n’ai pas l’ombre d’une dette : n’en fait pas qui veut! ajouta Étienne en souriant.
— Ah! c’est bien autre chose alors, dit M. Malsauge; je vous donnais cent louis; c’est le double qu’il vous faut, mon cher enfant.
Et joignant le geste à la parole, il remit au jeune homme deux cents louis roulés dans un papier satiné, parfumé, un papier de petite maîtresse.
— Vous ne me comprenez pas? Eh bien! asseyez-vous encore un iostant, et éeoutez-moi; vous verrez que mon oncle ne vous a pas fait le secrétaire d’un homme par trop inintelligent pour comprendre la jeunesse : — Faire des dettes, c’est se donner du mal pour jouir; mais c’est déjà jouir. On doit, il est vrai, mais on a vécu, et l’on sait ce que valent les choses, puisqu’on les a possédées ; tandis que ne pouvoir faire des dettes, c’est se créer des désirs énormes, c’est tout vouloir, parce qu’ou ne peut rien avoir; c’est creuser en soi des abîmes sans fond.
Les dettes ont un chiffre; quand on en sait le total, c’est une chose à demi-réglée ; mais des désirs de vingt
ans, qui n’ont point eu de satisfaction, comment pourraiton savoir où cela s’arrête ?
Allez, monsieur Jussieux , et n’oubliez pas que les hommes de mou temps ont encore la prétention d'être jeunes.
M“* Malsauge vous veut beaucoup de bien. Je pense que vous êtes désireux d’aller lui présenter vos hommages; je vous rends votre liberté.
— Je ne sais pas, monsieur, si je ferai un bien habile secrétaire, mais pour être tout à vous, j’en puis répondre, dit Étienne, de cette belle voix pleine et jeune des hommes habitués à respirer le grand air et que les veilles et les plaisirs n’ont point faussée.
— J’y compte bien, mon jeune ami; il ne faut pas vous voir deux fois pour en être sûr.
— Je vous remercie de votre bienveillance, répondit Étienne en sortant.
Je vais donc la voir, pensait-il, avec toutes les folles joies qu’une pareille idée pouvait éveiller en lui. La voir, la voir chez elle, comme cela tous les jours!... murmurait-il en suivant la domestique qui le conduisait chez M m * Hélène.
Laporte du boudoir de la jeune femme s’ouvrit; il eût dès le seuil, presque un éblouissement en apercevant M œe Malsauge étendue sur une causeuse basse et vêtue d’un nuage de mousseline. Le pauvre enfant ne l’avait jamais rêvée ainsi. 11 s’appuya pour ne point tomber, ses jambes se dérobaient sous lui.
Le domestique l’avait annoncé ; il était seul avec elle.
— Eh bienl monsieur Étienne, dit-elle de sa voix de tète, de cette voix de salon particulière aux femmes qui
L’ONGLE ISIDORE
reçoivent beaucoup, que faites-vous donc ? que dirait-on si l’on vous voyait ainsi?
— Tout ce que l’on pourrait dire me serait bien égal. Comme vous êtes belle!... ajouta-t-il en rejetant en arrière ses abondants cheveux bruns.
— Ah! mon Dieu! sauvage montagnard, venez là qu’on vous gronde.
De la main elle lui montra un siège tout près d’elle.
— Puisque c’est vrai, dit à demi- voix le jeune homme en prenant la place qu’on lui désignait.
— Raison de plus. Toute vérité n’est pas bonne à dire.
— A entendre, peut-être, madame; mais à dire, je .vous assure que celle-là l’était et beaucoup.
— Mais on me l’a changé l s’écria la jeune femme, en levant jusqu’à son front ses mains mignonnes; je ne le reconnais pins; on me l’a civilisé! Qui puis-je accuser de ce crime?
Étienne souriait.
— Enfin, reprit M“* Hélène, une chose me console, nous partons bieutôt, sans cela on vous changerait tout à fait.
— Oh! pour cela, je vous jure bien que non. Je serais trop malheureux de n’être pas toujours votre sauvage.
— Cela ne ^ guère durer à Paris, murmura la jeune femme; la plus robuste sauvagerie n’a pas trois mois a y vivre, mais mon amitié n’est point jalouse.
— Tant-pis! dit tristement le jeune homme, cela m’aurait fait tant plaisir.
— Et pourvu, continua-t-elle, comme si elle n’avait pas entendu, quoique rien ne lui eût échappé, ni des
paroles ni du regard qui les accompagnait, pourvu que vous me preniez toujours pour votre confidente, je ne me plaindrai point; c’est une place, par exemple, que je ne veux jamais perdre.
Étienne écoutait et ne parlait pas. Tout ce qu'il eût si bien dit sur la montagne, ne pouvait sortir de ses lèvres au milieu de ce coquet boudoir.
— Vous ne me dites rien, Étienue, reprit-elle à demivoix, vous craignez de vous engager.
— Croyez- vous que les paroles engagent? demandat-il, en accompagnant sa question d’un regard si éloquent que M mo Malsauge fut convaincue.
— C’est bien, dit-elle alors en lui tendant le bout de ses doigts, sur lesquels il appuya ses lèvres. A demain, . reprit-elle, M. Malsauge aura sans doute besoin de vous pour mettre ses papiers en ordre. Je vous autorise à me venir voir tous les jours pour vous habituer à vivre près de nous. A demain.
Comme dans le cercle des Mille et une nuits, Étienne marchait de surprise en surprise.
Il rentra lentement à la Chartreuse, songeant au changement que sa nouvelle vie allait apporter à ses jouissances morales et à ses habitudes de chaaue jour.
— Qu’as-tu, mon enfant? demanda d’une voix craintive M m “ Daubrée, en voyant le jeune hofiame traverser le jardin et se diriger vers la maison, si profondément absorbé dans ses réflexions qu’il avait l’air accablé de tristesse.
Qu’as-tu, mon pauvre enfant? répéta-t-elle en appuyant légèrement sa main, déformée par le travail, sur le bras de son petit-fils.
L’ONGLE ISIDORE
Rappelé à la réalité, Étienne laissa ses yeux s’arrêter sur cette main vaillante et ridée; son regard y lut tout un long et douloureux poème qui sembla le ramener de l’empyrée de ses rêves, aux sentiers réels de la vie. Il passa le bras de la vieille grand’mère sous le sien et l’emmena dans sa chambre. Il la fit asseoir sur le fauteuil qu’avait occupé M. de Ferrettes quelques instants avant, ferma la porte au verrou, prit un tabouret et s'assit à ses pieds.
— Grand’mère, • dit alors le jeune homme en embrassant la vieille femme, je suis riche, je suis heureux, je suis indépendant.
— Mon pauvre enfant ! répondit-elle tout étonnée et quelque peu craintive ; car elle ne comprenait rien aux paroles pas plus qu’à la voix expansive d’Étienne.
— Tenez, dit alors le jeune homme pour la convaincre et il jeta sur scs genoux les deux cents louis que venait » de lui donner M. Malsauge.
M me Daubrée poussa un cri d’étonnement en regardant son petit-fils : elle comprenait encore bien moins. Dans toute sa vie il ne lui était pas encore arrivé, une fois, d’avoir autant d’or devant elle.
— Ah! Seigneur! Ah! mon Dieu, qu’est-ce que cela veut dire I murmura-t-elle en attendant qu’Étienne la tirât d’inquiétude. Il lui était impossible de croire que tant d’argent appartînt vraiment à cet enfant.
— Ma bonne mère, dit alors le jeune homme, M. Malsauge me prend pour secrétaire, il retourne à Paris dans quelques jours, je dois aller avec lui. Et voilà, dit-il en montrant l’or qui faisait l’étonnement de M m8 Daubrée, pour mes frais de voyage.
— Mais tu ne vas jamais dépenser tout cela, mon cher enfant! s’écria-t-elle.
— C’est ce qui vous trompe, mère chérie.
— Comment, tout cela? c’est presque une fortune!
— Tout cela, reprit Étienne, et pour commencer, je vous prie de vouloir bien en prendre la moitié.
— Moi, Seigneur, mais je n’ai besoin de rien, mon enfant.
— Vous vous trompez, reprit Étienne sérieusement.
— Ton oncle ne me laisse manquer de rien, je t’assure. Pourtant il est bien gêné... Son avocat... et une partie de cette somme...
— Ëcoutez-moi, grand’mère, dit alors Étienne, et tà- . chez de bien vous pénétrer de mes paroles, par amour pour moi. Au uom de ma mère, qui était votre fille, apprenez à garder uu secret qui ne sera qu’à vous et à moi ; que mon oncle surtout soit étranger à ce que nous allons dire.
— Je ne te comprends pas, dit M me Daubrée.
— « Pauvre chère mère! » pensa Étienne.
— Ohl je t’aime bien, va, soupira-t-elle. Hélas! je ne puis rien faire que t’àimer.
— Je ne vous en demande pas davantage. Je veux maintenant que vous soyez heureuse, et, pour commencer, je vous prie de ne plus rien faire dans la maison. Vous allez prendre une autre servante; c’est vous qui la payerez. Elle s’occupera donc spécialement de vous donner les soins dont vous avez entouré les autres jusqu’à ce jour.
— Y penses-tu! une autre servante! Et que dirait mon
L’ONGLE ISIDORE
frère d’une pareille dépense, qui serait tout à fait superflue?
— Ma mère, mon oncle est riche, mais il est avare, et de plus, égoïste. Votre vie tout entière s’est passée à l’entourer de soins et à mener sa maison en prenant pour vous tous les sacrifices, tous les renoncements et une peine qui a toujours été au-dessus de vos forces. A l’heure présente, tout cela est incompatible avec votre âge.
— Mais..., hasarda M n "’Daubrée.
Etienne imposa affectueusement silence à sa grand’ mère et continua :
— Et jamais il n’a pensé à votre bien-être. Je ne parle pas de moi, de ce qu’il a dépensé pour mon éducation, de la façon dont il l’a dépensé; il ne me devait rien ; tout ce qTr’ita fait est donc une dette que j’ai contractée envers lui, dette que je paierai d’autant mieux qu’il m’a rendu le bienfait amer, et que mon cœur se révolte à la pensée de lui eu avoir de la reconnaissance.
Ce que j’ai souffert, ma mère, je n’en veux plus jamais parler,, parce que je sais que c’est fini et que je veux quitter mon pays sans emporter de haine contre votre frère. La haine est ùu mauvais compagnon de route.
Se baissant sur ces mots, il baisa pieusement cette main ridée, en souvenir de la souffrance qu’elle lui avait évitée.
M œe Daubrée pleurait, attendrie, émue, et laissait parler son enfant, dont toutes les paroles trouvaient le chemin de son cœur. Elle n’avait jamais compris toutes ces choses; mais maintenant elle sentait qu’elles pouvaient exister, et s’affligeait de ce qu’avait dû souffrir son fils.
— Ce que ma famille n’a ni vu ni senti, continua Étienne, un étranger s’en est rendu compte sur un seul mot.
Voici cent louis, mère, puisque les grands seigneurs comptent par louis, et que je vais vivre avec eux. Laissezmoi faire et commander un peu à mon tour, cela ne m’est point encore arrivé ; si vous saviez comme il est bon de donner quand on n’a jamais rien reçu.
Mais vous cacherez cet argent à mou oncle ; il vous le prendrait ou, ce qui serait tout à fait la même chose, il vous amènerait à le lui donner, et je ne le veux pas; c’est pour vous, pour vous toute seule, entendez-vous. Vous êtes charitable, ah! ne vous eu défendez pas! je vous ai vu parfois donner en cachette un morceau de pain.
— C’était le mien ; je m’en étais privée ! s’écria la vieille dame, dont la conscience intègre ne voulait pas être, même tacitement, accusée du plus honnête détournement, fût-ce dans l’intention la plus charitable.
— O sainte martyre ! pensa le jeune homme eu arrêtant ses yeux attendris sur cette noble femme.
Eh bien ! reprit-il, je veux que vous puissiez faire la charité sans vous priver, n*a mère. Maintenant, vous pourrez y employer votre argent sans avoir de comptes à rendre à personue. Chaque mois, vous recevrez une partie des appointements que l’on me donnera. Vous m’écrirez tout ce que vous en ferez. Je sais bien que vous n’oserez pas me mentir : il n’y a pas pour votre conscience timorée de petit mensonge, et je verrai si vous employez votre argent pour vous et pour vos seuls plaisirs.
— Ah ! mon Dieu! qu’ai-je donc fait au ciel pour être
L’ONGLE ISIDORE
si heureuse! s’écria la pauvre femme en jetant ses deux bras autour du cou de son enfant, qui se faisait homme et qui commandait pour lui assurer le bonheur à venir.
— Vous avez aimé votre petit orphelin, mère, lui dit tout bas Étienne, et vous avez donné votre vie entière en échange du pain qu’il recevait, car vous vous êtes pliée à la volonté de votre frère; vous lui obéissez, vous le craignez, comme l’esclave craint son maître, mais vous 11e l’aimez pas.
— Tais-toi! dit la pauvre femme tremblante; si on t’entendait!
— Vous n’avez jamais aimé que moi* continua Etienne eu souriant de la frayeur de sa grand’mère; allez, mère, je le sais depuis longtemps.
— Chut ! au nom du ciel !
— Eh! qu’avez-vous à craindre, ma pauvre chère mère? N’ètes-vous pas libre de votre affection? Ce n’est point de cela que votre frère serait jaloux.
— Tu ne le connais pas. Il est économe, c’est vrai, mais il n’est pas méchant. Et puis... enfin ce qu’il ramasse c'est pour toi, cela t’appartiendra un jour, et ce m’est une joie de songer que grâce à mes soins je n’y
aurai pas été tout à fait étrangère. \
— Je vous le disais bien : vous n’avez jamais aimé que v * moi. Promettez-moi donc d’ètre forte et muette, de ne jamais dire à mon oncle ce que je vous enverrai. Je vous prierai encore, et je vous demande cela pour moi, pour mon repos, de ne pas lui dire davantage ce qui me concerne. Je ne veux pas qu’il puisse m’écrire, pour me donner des conseils; un mot que je recevrais de lui me
paraîtrait une menace, cela me porterait malheur. 11 y a des gens dont l’ombre est une chose nuisible.
— Tu partiras donc sans le lui dire? demanda M me Daubrée timidement.
— Non, ma mère; je lui dirai le bonheur qui m’arrive, rien de plus, et comme, depuis que je suis ici, sous son toit, il ne m’a jamais adressé la parole, à moins que ce ne soit pour me dire des choses dures; comme il ne m’a jamais donné ni un conseil affectueux, ni une aide, ni un encouragement, je ne veux pas en recevoir à cette heure.
— Fais comme tu voudras, mon enfant.
— Je vais sortir, mère, et probablement je rentrerai tard ; ne vous inquiétez donc pas de moi et surtout ne veillez pas pour m’attendre, ni aujourd’hui, ni demain, ni les jours que je vais encore rester ici. Enfin, quoi qu’on vous dise, soyez toujours persuadée que vous avez un fils qui vous aime bien tendrement, et que vous avez le droit d’ètre indépendante : je travaillerai pour nous deux.
— Je n’écouterai personne, mon enfant, personne que toi. Les bonnes paroles que tu m’as dites aujourd’hui resteront là et me tiendront compagnie pendant ton absence ; non, non, c’est bien fini, je n’écouterai plus que toi, continua la brave dame en essuyant ses yeux, car elle pleurait de joie tout comme si elle avait été jeune.
— Pas même M. l’abbé? dit Étienne en souriant et en
élevant un doigt à la hauteur de son œil.
— Je lui ferai dire des messes pour assurer ta prospérité là-bas.
— C’est en effet le meilleur moyen de le convaincre,
L’ONGLE ISIDORE
reprit le jeune homme, qui sortit tout heureux de voir sa grand’môre si profondément joyeuse. Ce bonheur qui lui arrivait ainsi, sans être annoncé, et sans que rien dans son passé pût lui paraître un précédent ou un avertissement, étonnait tellement cette excellente personne, qu’elle ne savait pas au juste, malgré les louis qui brillaient là, sur ses genoux, malgré les paroles affectueuses de son enfant, qui résonnaient encore à ses oreilles, si elle n’était pas le jouet d’un songe et si le réveil n’allait pas faire envoler tout cet amas de bonheur, d’amitié et d’argent.
M. Letourneur cependant attendait toujours au salon.
Il était si fort persuadé de son importance qu’il n’aurait jamais pensé qu’après avoir mis le pied dans sa propriété on osât en sortir sans aller lui rendre les devoirs dus au maître de la maison. Il ne s’était donc dérangé à aucun des bruits qu’il avait entendus dans le logis.
A la longue, la solitude, le calûie, la fraîcheur du salon, le moelleux du siège sur lequel il était assis, et pardessus tout l’absence de pensées, lui amenèrent un profond sommeil auquel il se laissa aller avec la conscience d’un homme dont les revenus sont assurés, les dîners succulents et les digestions faciles.
C’est dire qu’il dormait les poings fermés lorsqu’Ëtienne, après l’avoir cherché partout, et après que la servante lui eût assuré qu’il n’était point sorti, poussa la porte du salon.
— Ah! vraiment, monsieur, ce m’est bien de l’honneur de vous recevoir dans ma modeste maison, dit M. Letourneur en se levant vivement et en ouvrant les yeux avec d’autant plus de peine qu’il ne voulait point
paraître endormi, et que, réveillé en sursaut, il ne l’était réellement qu’à moitié.
— C’est moi, mon oncle, dit alors Étienne en s’asseyant à côté de M. Letourneur qui venait de retomber dans son fauteuil, fort surpris de reconnaître le jeune homme à la visite duquel il ne s’attendait pas.
— Je viens, continua Étienne, pendant que son oncle achevait de se remettre, vous annoncer que je retourne à Paris.
— Ah! dit l’oncle que la curiosité rendait à peu près muet, car il venait de lui passer par l’esprit que la visite du marquis de Ferrettes n’était sans doute pas étrangère à la nouvelle que lui donnait le jeune homme.
— Oui, mon oncle, M. Malsauge me prend pour secrétaire, je vais donc ne plus vous être à charge. Et dès que je le pourrai, c’est-à-dire aussitôt que j’aurai vu ce qu’il me faut strictement dépenser dans le monde où je suis appelé à vivre, je mettrai de côté de quoi vous dédommager des dépenses que vous avez faites pour moi.
— Allons, allons, il y a du bon chez toi; cela me fait ^plaisir de voir que lu songes enfin à me venir en aide. Là, franchement, poursuivit le vieillard en souriant, de son sourire froid et décoloré, ce n’est pas trop tôt; j’étais à bout de mes ressources.
Étienne réprima un mouvement de'dégoût.
— Mais pour aller à Paris, continua M. Letourneur, comment vas-tu faire ; les voyages coûtent cher, sais-tu? et je n’ai pas le moindre argent disponible.
— M. Malsauge m’a donné ce qu’il me faut.
— Combien? demanda aussitôt M. Letourneur en arrêtant sur son neveu ses yeux ardents de convoitise.
L’ONCLE ISIDORE
— Tout ce qui m’est nécessaire, mon oncle, aussi je n’aurai pas besoin d’avoir recours à vous en cette circonstance.
— Oh! je ne pourrais pas t’aider.
— Soyez rassuré, je ne vous gênerai pas pour cela.
— Vois-tu, je me suis déjà bien gêné et depuis longtemps pour ma famille, ta grand’mère, ta mère, puis toi ; enfin j’ai fait mon devoir bien largement. Quand pars-tu? demanda-t-il en voyant le jeune homme qui se disposait à se retirer.
— J’ignore encore le jour ; je sais seulement que le départ sera prochain.
— Ah ! et sais-tu les appointements que l’on te donne ?
— J’aurai largement tout ce qu’il me faudra, mon oncle, je vous remercie de votre sollicitude.
— Ce n’est pas pour cela, reprit le vieillard, poursuivant son idée fixe; mais vois-tu, je veux te dire que c'est pendant qu'on est jeune qu’il faut mettre quelque argent de côté afin de se faire de la trauquillité pour sa vieillesse.
— Merci, mon oncle, mais, avant tout, je veux vivre, car je n’ai pas vécu depuis que je suis au monde. Oui, je veux être jeune avant d’être vieux; je veux être jeune pendant que c’est de mon âge.
* — Tu vas faire des folies, continua le vieillard en passant son bras sous celui du jeune homme et en l’entraînant dans le jardin : écoute mou expéiience, écoutemoi, car tu me ferais mourir avant l’heure si je te voyais mal tourner. Écoute-moi donc, Étienne ; car, enfin, je t’ai élevé.
M. Letourneur tremblait, sa voix était émue; il serrait le bras de son neveu, qui arrêta ses yeux sur ce visage bouleversé, et fut pris de pitié.
— Au fait, songea Étienne, mon oncle m’a peut-être fait du mal sans le savoir, sans le vouloir; il est de ces natures tellement terre-à-terre qu’il est capable de n’avoir rien compris ni à l’abnégation de ma grand’mère, ni aux terribles douleurs qui datent de mon enfance ; s’il lui manque un sens, le sens du cœur, puis-je l’en rendre responsable?
— Je vous écoute, mon oncle, dit-il alors d’une voix radoucie.
— Tu me confieras, sans en rien dire à qui que ce soit, quel est le chiffre de tes appointements, reprit M. Letourneur. Je te dirai alors ce qu’il te faut pour vivre... largement. Je sais, vois-tu, ce que c’est que le monde; j’allais souvent chez M. le préfet autrefois, et j’y faisais toujours bonne figure. Après cela, tu mettras le reste de côté; tu me l’enverras; je le placerai ici, ou j’achèterai pour agrandir la Chartreuse. J’en ferai une belle propriété, et qui rapportera gros. Les jardins, vois-tu, c’est • le meilleur placement que je connaisse. Puis, en achetant toujours avec les revenus, avec ce. que tu m’enverras, avec les économies que nous ferons, ma sœur et moi, nous irons là-bas, là-bas, jusqu’à la rivière qui traverse
la basse ville.
— Mon oncle, dit alors Étienne affligé de voir ce vieillard ne songer qu’à économiser pour acheter, si vous songiez un peu à jouir et à faire reposer ma grand’mère ? N’avez-vous pas assez travaillé l’un et l’autre? l’heure du repos et du bien-être n’a-t-elle pas sonné pour vous deux?
L’ONGLE ISIDORE
— Q’entends-tu par là? Que j’ai des écus à revendre, n’est-ce pas? Que je ne sais que faire de mon argent peut-être ? C’est quelqu’un, des mauvais sujets que tu fréquentes, qui t’a soufflé cela à l’oreille pour te donner des idées de dépenses, comme si tu n'avais pas assez de celles qui te sont propres.
— Mon oncle, il n’y a dans mes paroles rien de ce que vous supposez, je sais seulement que vous êtes à votre aise et que vos revenus vous permettent de ne pas vous imposer des privations et de laisser prendre quelque repos à ma mère, qui en a d’autant plus besoin qu’il y a plus longtemps qu’elle travaille.
— Je te vois venir : tu es un ingrat, dit l’oncle Isidore, et tu me dis tout cela pour ne pas me venir en aide. Je suis gêné pourtant, bien gêné! soupira le vieillard, et encore cet avocat qu’il me faudra payer, cet avocat qui m’a conseillé, qui va me défendre dans le procès que tu m’as suscité.
— Comment, mon oncle, quel procès?
— Il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre, reprit M. Letourneur de sa voix aigre et malveillante; c’est pour me laisser tout seul, livré aux ennemis que tu m’as fait, que tu ne veux pas avoir l’air de me comprendre.
— Je vous assure, mon oncle, tenta de dire Étienne.
— Eh! Thomas! reprit vivement l’oncle Isidore, se serait-il permis de s’attaquer à moi, à moi, Isidore Letourneur, qui n’ai jamais eu de procès pendant le cours de ma longue existence, si le petit-fils de ma sœur, mon propre neveu, ne s’était pas abaissé jusqu’à lui prendre une de ses bêtes?
— Ah! mon oncle, je vous assure que ma surprise est grande' de vous entendre parler de la sorte ; mais pour qu’à. l’avenir vous soyez tout à fait dégagé vis-à-vis de Thomas, pour que votre esprit ne se crée pas des obligations au sujet de cette bête, détournée de son maître, je vais aller chercher Lou-Pitiou. Quand je l’aurai payé, Thomas n’aura plus, à votre avis, du moins, aucune raison pour vouloir empiéter sur le mur qui vous appartient.
— Un chien, je n’en veux pas! Non-seulement c’est une dépense superflue mais encore c’est une dépense . folle. Je te défends de l’acheter.
— Pardon, mon oncle ; mais vous n’aurez ni à payer ni à nourrir mon chien. Je sais quelqu’un qui sera bien aise de me le garder pendant mon absence, quelque longue qu’elle puisse être.
— Tu vas donner de l’argent à ce misérable aubergiste?
— Certainement, mon oncle, afin que Thomas soit entièrement dans son tort vis-à-vis de vous.
— Eh ! cela m’est égal ! s'écria M. Letourneur en voyant Etienne se diriger vers la porte du jardin, mon avocat m’a assuré que je gagnerais mon procès.
— J’en suis sûr aussi, reprit le jeune homme, mais je ne veux avoir rien à me reprocher vis-à-vis de vous; au revoir, mon oncle.
Fatigué, dégoûté de ce qu'il venait de découvrir, de cupidité et de mauvaise foi dans l’esprit de M. Letourneur, Etienne s’éloigna vivement.
A peine eût-il fait quelques pas dans la rue, qu’il vit venir à lui le brave Pitiou, qui guettait de ci, de là d’un
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oeil iuquiet, allant craintivement à droite et à gauche, et avec d’autant plus de précautions, qu’il approchait da* vantage de la muraille de l’oncle Isidore.
Dès qu’il aperçut Etienne, il courut à lui, fort heureux de n’avoir point à pénétrer dans cet antre dont il connaissait le redoutable propriétaire, puis se trouvant dans la rue, sur le pavé de Candelair, sa véritable patrie, où personne n’avait le droit de le morigéner, il poussa des cris de joie qui durent troubler l’oncle Isidore jusque dans son jardin, en lui rappelant que son propre neveu allait, à propos de cette hideuse bête, donner à son plus mortel ennemi, de l'argent qu’il lui aurait été si agréable de mettre dans sa poche.
Pendant qu’il se faisait, à propos d’Etienne, une si grande révolution dans l’esprit des hôtes de la Chartreuse, M. de Ferrettes racontait à la belle M œe Malsauge ce qu’il avait vu dans la Maison blanche aux volets verts, que l’on découvrait des sentiers de la montagne.
M me Hélène n’était pas femme à demi; elle avait tous les adorables défauts de M mo Eve, notre mère, et possédait une curiosité au moins égale à la sienne.
— Vous trouvez donc que cet intérieur est fort bourgeois, disait-elle, d’une voix qui eût pu paraître indifférente à tout autre qu’à un homme aussi expert que le marquis de Ferrettes?
— Point, ma chère, je ne me souviens pas d’avoir avancé rien de pareil.
— Ah 1 je croyais, continua la jeune femme qui voulait bien qu’on lui parlât d’Etienne et de ce qui l’entourait, mais qui, pour rien au monde n’eût voulu le demander.
M. de Ferrettes mit quelque malice à s’amuser un instant de la jolie petite comédie que jouait, pour lui tout seul, madame sa nièce, puis, en homme bien appris, qui comprend toujours à demi-mot, et s’exécute de bonne grâce, il reprit bien décidé à recommencer sa narration autant de fois qu’on le désirerait :
— Ma chère, vous ne m’avez point écouté, permettezmoi de vous répéter...
— Tout ce que vous voudrez, dit M“ e Hélène jouant avec les broderies de son peignoir.
— Que le jardin est beau, bien soigué, plantureux comme un jardin maraîcher, mais pas bourgeois. Dans la maison tout est net, brillant, propre, reluisant comme en une maison flamande ou comme en un moustier de nonnes. Rien de bourgeois là non plus, comme vous le voyez. On sent qu’il n’y a jamais eu dans ce logis de femme jeune, de femme aimée. Une matrone soigneuse du bien-être de sa famille, semble avoir présidé à l’arrangement de chaque chose, cela ne manque pas, à tout prendre, d’une certaine grandeur austère ou plutôt recueillie.
Ce qui m’a plu avant toute chose, c’est la chambre de notre futur secrétaire. Il y a là, dans un coin, un vieux lit à colonnes torses, avec des courtines de serge verte, qui a un air monumental. La pièce est éclairée par deux grandes fenêtres, dont les rideaux sont de la même étoffe et de la même couleur que ceux du lit.
Les fenêtres étaient ouvertes, et M. Jussieux avait la tète nue, le visage en feu, les yeux brillants, quand je suis entré, comme si l’air eût manqué à sa poitrine dans cette grande chambre. Ah! ma chère, nous aurons
L’ONGLE ISIDORE
bien du mal à le faire vivre à Paris dans nos salons.
— Vous croyez? demanda négligemment la jeune femme en regardant le vieillard d’un certain air qui n’appartient qu’aux grandes dames.
— Les aigles aiment les hautes cimes et la liberté, continua le marquis.
— Laissez-donc! il en est qui vivent très-bien en cage, répondit M m * Hélène, saus quitter la broderie de son peignoir qu’elle chiffonnait impitoyablement.
— Cela peut être; je veux bien vous croire sur parole.
Il y avait encore dans cette chambre, continua M. de Ferrettes, qui, par amitié pour Etienne, était vraiment fort aise de l'intérêt que M “ 8 Malsauge portait à son récit, une espèce de chimère.
M me Hélène tourna vers lui ses yeux surpris.
— Oui bien ! je vous parle de la pendule.
— Ah ! dit la jeune femme en reprenant sa première pose.
— Cette chimère donc est un grand monstre de bronze qui a des yeux de feu. Le soleil donnait sur ces yeux-là, et c’était, je vous assure, un bloc superbe qui paraissait avoir la vie, la volonté, la puissance surtout. De ses deux mains armées de griffes, elle étreint et semble vouloir broyer un globe doré, au centre duquel une aiguille de bronze marque les heures. , .
— Mais c’est une merveille ce dont vous me parlez-là.
— Ma foi, non, c’est tout simplement la vérité; seulement, j’ai été impressionné par le sujet.
— Ah! marquis! marquis, reprit M Œe Hélène en riant.
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répondit vivement Etienne. Je ne veux pas que tu attendes de mes nouvelles même du bon plaisir de la meilleure de toutes les grand'mères. Je sais bien que si elle allait au sermon avec une de mes lettres dans sa pocbe avant de te l’avoir lue, tu trouverais le temps bien long, tu souffi irais et je ne le veux pas. Je ne t’ai point fait mienne pour te rendre malheureuse.
— Ah! que je t’aime, que je t’aime ! disait Mariette à demi-voix, la lèvre empourprée, l’œil humide, la tète à moitié renversée sur l’épaule du jeune homme. Je ne donnerais pas ma part de ce monde, une de mes larmes, un atôme de mes douleurs, pour ma place entière en paradis.
— N’oublie pas que tu devras attirer ma pauvre grand’ mère chez toi le plus possible. Elle aime à causer, profite de cela; soigne-la, aime-la en mémoire de moi.
— L’oncle Isidore vous a donc donné de l’argent, puisque vous pouvez retourner à Paris?
— Non, dit Etienne, car Etienne ne savait pas mentir.
— Alors?... demanda Mariette, qui ne pouvait point rompre tout à fait avec la curiosité.
— Cela ne te regarde pas, reprit le jeune homme un peu brusquement.
— C’est bien, monsieur Etienne, comme vous voudrez, dit Mariette doucement en ôtant sa tète de l’épaule sur Inquelle elle reposait et en retirant lentement ses mains des mains qui les tenaient, tout cela plutôt comme l'expression d’un sentiment chagrin que comme un mouvement de contrariété ou de bouderie.
Etienne était vaincu.
Alors, n’hésitant plus devant cette immense affection à
montrer les besoins étranges de son âme avide de bonheur, ne craignant plus d’en faire connaître à la jeune fille le côté personnel et plein d’égoïsme, il lui dit brusquement et sans préparation aucune :
— Je pars avec M. Malsauge, qui m’a choisi pour être son secrétaire particulier.
— Ah ! cette femme vous aime, s’écria Mariette en se rejetant en arrière comme si elle eût voulu tout- à-coup mettre un espace infranchissable entre elle et Etienne ; c’est-elle qui vous emmène, c’est elle que vous ne pouvez point quitter.
— Eh bien ! quand cela serait ! demanda Etienne d’une voix presque dure, tant l’émotion l’étreignait à la gorge.
— J’en mourrai! dit Mariette en baissant son visage jusque sur les mains d’Etienne, où elle appuya ses lèvres comme on le fait pour baiser la croix au moment de quitter la terre pour un monde meilleur.
Non, dit-elle tout-à-coup en se relevant avec une certaine fierté, tu me laisses ta vieille mère, tu me laisses ton chieh, tout ce qui, comme moi, a su t’aimer humblement, à ton heure, selon ton bon plaisir. Cette femme est pour toi comme la maîtresse pour laquelle on fait toutes les folies, pour laquelle on se ruine, pour laquelle on se tue. Tu la suivrais à pied si on ne t’emmenait pas. Je lui laisse sa part, et n’en suis plus jalouse : la mienne vaut mieux! car vous m’aimez comme on aime la femme à laquelle on laisse le soin des enfants et des aïeux, pendant que l’on fait des folies loin du logis. Mais on y revient toujours à ce logis, Etienne, et je vous attends entre M me Daubrée et Lou-Pitiou.
— Va-t-en! s’écria Etienne en cachant sa tête dans ses
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deux mains; va-t-en, par pitié : je n’aurais plus la force de te quitter, et, demain, je serais encore malheureux.
Mariette mit un long et calme baiser sur ses cheveux et s’en fut lentement, tout le long de la grande allée,, jusqu'à la maison où elle s’assit à côté de sa nourrice qui surveillait le dîner.
— Mère, dit-elle, embrassez-moi, j’ai du chagrin ; mon amoureux part pour Paris.
— Seigneur Jésus! qu'y va-t-il faire?
— Fortuue, répondit laconiquement Mariette.
Ce mot là est toujours comme un talisman pour les gens de la campagne. »
— You3 direz à mes frères de lait que je veux acheter Fraîche-Fontaine, puisqu’ils veulent le vendre pour faire leurs partages sans dispute, mais je leur demande comme une grâce de n’y rien changer, pa3 un arbre, pas une bordure, pas un meuble du logis. J’aurai bientôt payé, puisque je m’établis et que je vais travailler double pour tâcher d’oublier mon gros chagrin. Vous, ma mère, vous resterez toute votre vie à Fraîche-Fontaine, vous n’avez que moi de fille, et les garçons, voyez-vous, ce sont toujours des hommes avant d’être des fils. Je viendrai vous voir chaque dimanche et nous causerons de lui.
— Nous pleurerons ensemble jusqu’à ce qu’il revienne, dit la bonne femme en embrassant Mariette; car, vois-tu, rien ne soulage autant que de pleurer à deux.
11 parait que Mariette était de cet avis, car elle ne changea rien au programme.
Le lendemain, dès la première heure, Mariette arrêtait un logement sur les Fossés, le quartier aristocratique de Condélair, et quelques heures après, elle s’y ins-
allait, ce qui fut un grand sujet de causerie par la ille.
Etienne, de bonne heure aussi, avait été trouver Thonas pour traiter de la rançon du Pitiou; mais ce jour-là 'aubergiste était inabordable. Souillard et ses séides 'entouraient, trinquaient avec lui et parlaient d’autant dus du gain de son procès que c’était leur dernier jour le victoire.
L’affaire se plaidait le lendemain.
Quoique Souillard fût une franche canaille, il n’était >as aveugle et savait bien que Thomas était destiné à ierdre le procès ainsi qu’à en payer tous les frais. Il avait iré du sac de l’aubergiste le plus de mouture possible. Pour lui c’était de bonne guerre; sa conscience d’huisder élastique, peu chatouilleuse et bourrée de gredinerie, le laissait parfaitement en repos à cet endroit comme à beaucoup d’autres, tandis que son estomac, sa garderobe et son porte-monnaie lui adressaient de constantes félicitations.
Pour une honnêteté de recors il n’y avait là rien de louche.
D’abord il était en règle. Thomas ne lui avait-il pas signé une autorisation pour les poursuites à faire.
Ce jour-là donc, Etienne né put voir maître Thomas et le lendemain le procès était perdu.
L’aubergiste était au paroxysme de la colère. Ce n’était pas le moment d’aller lui parler d’une affaire à conclure avec un des hôtes de la Chartreuse, quelque inoffensif que fût cet hôte.
Etienne le tenta pourtant, car M. Malsauge lui avait fait pressentir qu’il pourrait être appelé à quitter Can-
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delair beaucoup plus tôt qu’il ne l’avait cru dès le principe.
L’aubergiste en voyant entrer le neveu de M. Letourneur fut pris d’un accès de rage si redoutable, que ceux qui l’entouraient crurent qu’ullait sonner pour maître Thomas l’heure d’une apoplexie foudroyante. Mais les cris et les imprécations dont il ne se fit faute furent pour lui un heureux dérivatif.
— Que je vous vende mon chien! le plus souvent, hurlait-il, ça vous ferait bien trop de plaisir. Une misérable bète qui lèche la main de mes ennemis, de ceux qui me ruinent, de ceux qui veulent ma perte; qu’il me tombe jamais à longueur de bras, et je lui ferai passer le goût des promenades.
Le chien qui se tenait dans la rue à distance, s’éloigna prudemment et sans bruit, les discussions trop vives lui ayant toujours paru dangereuses pour son échine.
Etienne à bout de raisonnement, que Thomas au reste n’écoutait pas, avait déjà fait les premiers pas pour se retirer, lorsque l’aubergiste lui cria :
— Tiens, au fait, je vous vends Lou-Pitiou contre l’autorisation de bâtir mon écurie sur le mur de votre jardin.
Etienne ne se retourna même pas; non-seulement il savait à quoi s’en tenir sur la volonté de son oncle, eu égard à cette prétention.
Mais voyant Lou-Pitiou tapi à l’angle du mur en l’attendant, il lui fit signe d’entrer chez Mariette, qui, depuis le matin, était installée sur les Fossés, presque en face l’auberge de Thomas.
Lou-Pitiou enfila lestement la porte, et Etienne, qui le suivait, vint conter sa réussite à la jeune fille.
L’ouvrière lui promit de garder le chien à vue jusqu'au jour où Thomas serait devenu abordable. Ce jour-là, elle traiterait elle-même de l’achat de la bonne bête.
Etienne tranquillisé, regagna la Chartreuse.
11 trouva M. de Ferrettes, installé dans sa chambre et battant pour tromper son impatience un pas redoublé sur l’angle de la grande table.
— Allons, mon enfant, allons donc, nous partons dans deux heures. Une dépêche arrive à l’instant qui ne donne d’autre délai à mon neveu que le temps matériellement nécessaire à son voyage. Nous prenons la poste pour aller rejoindre le chemin de fer à B..., et je suis venu moi-même pour que vous entriez vivement en fonctions. Quoique M. de Talleyrand ait jeté quelque blâme sur le zèle, il est bon parfois d’en déployer un peu.
— Me voilà, répondit Etienne, même pas deux heures si vous voulez. J’embrasse ma grand’mère en descendant, je dis adieu à mon oncle, et je suis à vous.
Quelques instants après, Etienne partait avec M. Malsauge, ce qui ne tarda pas à être le bruit, l’actualité de la ville.
M. Letourneur n’avait jamais été si fier, même au temps de sa splendeur à la préfecture : son neveu, son propre neveu, l’enfant qu’il avait élevé était le secrétaire d’un ministre!
M me Daubrée poussait plus que jamais des a hélas! » vers le ciel ; aussi les envieux, ceux sur lesquels l’oncle Isidore et sa joie portaient une grande ombre, allaient répétant par la ville :
L’ONCLE ISIDORE
— Il faut croire que tout ce qui reluit u’est pas d’or, sans cela cette brave M me Daubrée ne serait point ainsi noyée dans les larmes. Il est vaniteux, ce vieux Letourneur ; il aime mieux faire envie que pitié, mais la grand’ mère n’est pas si fine que lui et ne sait point faire contre fortune bon cœur. Nous verrons d’ici peu ce beau fils revenir en plus mince équipage qu’il n’est parti.
Sur ce les bonnes gens se frottaient les mains, car, même à Candelair, le bonheur de notre prochain nous gêne tous un peu.
Thomas avait vu partir Etienne, tout lui échappait. Ne pouvant plus se venger sur lui en le séparant de son chien Lou-Pitiou, qu’il avisa humant l’air sur le pas de la porte de l’ouvrière, il songea à faire payer sa mauvaise humeur à la pauvre bète.
— Tu ne me fus jamais bon à rien; attends! murmurat-il, je réglerai avec toi le compte de tout le monde.
Sachant bien que Lou-Pitiou ne se laisserait pas approcher par lui, il rentra, prit dans son écurie une longue corde au bout de laquelle il fit un nœud coulant et la lança assez adroitement pour envelopper la tète du chien.
Lou-Pitiou ne put que jeter un cri déchirant en se sentant à demi-étranglé, entraîner par le poignet vigoureux de maître Thomas.
Trouver un pieux pour faire l’office de potence fut, pour l’aubergiste, l’affaire d’un instant. Lou-Pitiou fut pendu bel et bien comme un criminel.
Tout ceci ne s’était point passé sans bruit.
Candelair possédait, comme toutes les villes du Midi, sa nuée de gamins désœuvrés, population criarde, débrail-
lée, encombrant le pavé de ses guenilles et toujours à l’affût d’une malice à faire ou d’une cruauté à applaudir, mais ayant toujours, dans ses yeux noirs à demi- sauvages, une larme pour toutes les bonnes actions. Thomas avait donc un nombreux entourage qui criait et battait des mains.
Soudain Mariette apparut sur la scène du drame, le visage en feu, l’œil plein d’éclairs, armée de ses redoutables ciseaux qu’elle brandissait d’une façon redoutable.
11 lui fit place lestement.
Elle marcha droit à Thomas qui recula comme les autres, car elle lui avançait bravement les ciseaux dans les yeux.
Elle coupa la corde de son cher Pitiou, s’assit au milieu de cette cour encombrée de regards avides et passa sa petite main sur le cou du seul ami qui lui restait, pour essayer de le rappeler à la vie. De grosses larmes coulaient de ses joues. Néanmoins elle était toujours si menaçante et si bien armée que Thomas jugea prudent de rentrer chez lui.
— Je te donne sa peau pour te faire un manchon, cria-t-il à la jeune fille d’un air goguenard, lorsqu’il fut prêt à franchir le seuil de la porte.
A ce moment, Mariette sentit que le cœur du Pitiou battait encore, quoique faiblement.
— Et moi, dit-elle en faisant un paquet de la corde qu elle lui jeta au visage, je te rends ce licol pour te pendre le jour où il ne te restera plus une bouchée de pain à te mettre sous la dent. Ce ne sera pas long, car tu es ruiné ; et moi qui suis logée en face de ta bara-
L’ONCLE ISIDORE
que, j’aurai la satisfaction de la voir vendre aux enchères par ton bon ami Souillard.
Chargeant alors le chien sur ses bras, elle traversa la cour de l’air d’une sybille qui vient de rendre un arrêt plein de malédiction.
Le chien est à moi, vous êtes tous témoins qu’il me l’a donné, s’écria-t-elle en se retournant sur la première marche de pierre qui conduisait à sa maison, superbe comme une reine sur les degrés de son trône.
— Ouil oui! Mariette, il est à toi ; nous avons tous entendu, s’écria en masse le cercle populaire.
La popularité est chose changeante. A cette heure, on applaudissait Mariette, voire même Lou-Pitiou, et l’on sifflait Thomas ; s’il avait eu le malheur de vouloir tenir tête à la jeune fille, on l’aurait lapidé.
L’aubergiste rentra chez lui pâle, tremblant, se soutenant à peine. Il sentait qu’il nageait en plein dans sa ruine, et la prédiction de Mariette, faite ainsi, tout haut, sur le pavé de Candelair, l’avait atterré : « On vendra ta baraque à l’enchère 1 »
A Candelair, comme dans tout le Midi, on est superstitieux, et Thomas qui l’était plus que personne, dans le pays, considérait les paroles de la jeune fille comme le premier coup de cloche de l’agonie de sa fortune et de sa considération.
Au moment où l’ouvrière montait chez elle, M me Malsauge, eu compagnie du marquis de Ferrettes, passait en voiture au petit pas.
Elle quittait aussi Candelair; mais comme elle craignait les pavés, elle avait voulu, quitte à se rattraper
sur la grande route, que la poste allât lentement dans la ville.
— Ahl dit-elle en se rejetant vivement eu arrière avec un mouvement de dégoût, à la vue du chien d’Etienne, qui ne bougeait plus et dont la tète inanimée pendait sur le bras de la jeune fille; mais cette bète est morte.
Eh bienl ajouta-t-elle en s’adressant au marquis, il ne lui reste plus rien ici qui le puisse attirer, rien qui appelle encore son souvenir, pas même son chien. Il est bien à son ambition, bien à nous tout entier.
— Peut-être, murmura le vieux monsieur, qui, tout en jetant les yeux sur Ldu-Pitiou, avait remarqué l’énergique et fier visage de Mariette et le soleil de Candelair qui dorait la cime des hautes montagnes, peut-être!
Ce peut-être fit sourire la belle M me Hélène.
Les femmes commencent toujours ainsi, sauf à pleurer plus tard.