La perle du Palais-Royal
Un jour, — il y a de cela trois ou quatre ans, — en feuil- ÏlI;uiI des Mémoires historiques, j'y trouvai une anecdote de cinquante lignes qui m'intéressa vivement.
11 s'agissait des romanesques amours du prince de Laraballe avec une jeune et ravissante paysanne des environs jJu château d'Anet, — chastes tendresses, couronnées par •in mariage parfaitement légitime quoique non déclaré, — drau)e intime et charmant, dénoué par une terrible catastrophe.
Ce récit me sembla si touchant, et tout à la fois si draraaiiqiie dans sa simplicité, que j'en fis le canevas d'un livre, auquel je donnai le nom de son héroïne, Geneviève Galliot.
Ce livre obtint un succès qui dépassa de beaucoup mon ntleule et que, sans doute, il était loin de mériter.
f' LA PEPxLE DU PALAIS-ROYAL.
Depuis lors, mes amis m'ont quelquefois demandé pourquoi je ne donnais pas un pendant à ce médaillon , puisque noire très-haut et très-puissant seigneur, le public, avait pris le premier récit sous sa protection? p
A cela je répondais qu'un roman en deux ou trois volumes me semblait beaucoup plus '■iiiiciie à faire qu'une œuvre de longue haleine, — et que je n'avais pas le temps d'être court.
Quelques-uns eurent la bienveillante indiscrétion de ne point se tenir pour battus, et d'insister.
Une trop longue résistance à leurs désirs aurait été de mauvais goût.
Je cédai.
Et voilà pourquoi la Perle du Palais-Royal paraît aujourd'hui.
La Perle du Palais-Royal et Geneviève Galliot sont deux fleurs d'un même bouquet.
Je souhaite bien vivement qu'on leur trouve, à toutes deux, le même parfum.
Vers la fm du mois de juillet de l'an de grâce 1755, souS le règne collectif de madame la marquise de Pompadour et du roi Louis, — quinzième du nom, — entre neuf et dix heures du soir, un personnage assez bizarre arpentait, à grandes enjambées, une petite rue étroite et tortueuse, qui donnait dans le faubourg Saint-Antoine, non loin de la place Royale.
Ce personnage était un homme de haute taille , qu'on eût dit échappé d'une de ces planches de cuivre, où l'énergique et fantasque burin de Jacques Gallot gravait ses immortelles faulaisies.
Lorsqu'il venait à passer sous un de ces rares réverbères qu'entretenait si mal la police du temps, et lorsque son ombre se projetait en avant sur les pavés, on n'aurait su dire, vraiment, lequel était le plus long , le plus maigre , le plus dégingandé du corps ou de l'ombre.
Sur les rebords à demi brisés d'un chapeau lampion , enfoncé sur l'oreille droite et penché en avant jusque sur les sourcils, on voyait étinceler deux yeux caves qai semblaient, dans les ténèbres, phosphorescents comme ceux du chat.
La tête était petite, avec de grands traits.
Le nez saillant, osseux, recourbé, — couvert d'une peau tendue et luisante, — s'avançait comme un bec d'oiseau de proie.
La bouche, très-large et garnie de dents blanches, pointues et très- écartées, n'avait pour ainsi dire pas de lèvres.
Celte bouche, quand elle était fermée, ressemblait à la cicatrice d'un coup de couteau.
Le bas du visage était tout à la fois pointu et carré.
Deux grandes moustaches noires, — semblables à celles que portaient messieurs les gardes-françaises, — soigneusement astiquées et retroussées en crocs, donnaient à cette basse et vilaine figure un aspect militaire.
L'ajustement était moitié civil et moitié soldatesque.
L'habit, — dont les galons d'or ou d'argent avaient disparu, — provenait évidemment de la défroque de quelque officier.
Quant à la culotte, — d'un vieux velours miroité et usé jusqu'à la corde, — il aurait été difficile de lui assigner une origine probable.
Une longue rapière, à poignée de cuivre, battait les mollets de notre personnage , — ou plutôt la place où ces mollets auraient dû se trouver.
Tout en marchant, et tout en tracassant de la main droite sa moustache gauche, l'homme que nous venons de décrire fredonnait, sur l'air d'un Noël alors à la mode, les couplets suivants :
Monnaie,
Monnaie, Il u'esi pas, sans toi, de bonheur!.,.
Tout homme
Te nomme Un vrai brevet de grand seigneur ! . . .
L'homme de mauvaise mine orna de quelques fioritures les derniers vers de cette mauvaise chanson. Puis il reprit :
Le riche
Se fiche Des tracas et des mauvais jours !...
Sans cesse
S'empresse Sur ses pas le Dieu des amours!...
Le chanteur, comme pour établir un contraste entre sa propre position et le bonheur qu'il célébrait, frappa légèioment sur ses goussets, d'où ne s'échappa aucun sou luélallique.
Ceci fait, il continua :
En course
Sa bourse Se gonfle au lieu de s'aplatir !
Aucune
fortune Pour lui ne manque d'aboutir !
Douteille Vermeille
Dans son cellier point ne tarit 1...
Et fille
Gentille Tout à belles dents lui sourit ! . .,
— Ah! coquin de sort!... — s'écria-t-il brusquement en s'interrompant, — de bon vin à discrétion et de belles filles à volonté! en voilà une existence affriolante !.,. — malheureusement ce n'est qu'en chansons ! autant en emporte le vent.
Il poussa un profond soupir, tourmenta de plus belle sa moustache qui n'en pouvait mais; et reprit le premier couplet, qui sans doute était aussi le refrain :
Monnaie,
Monnaie, Il n'est pas, sans toi, de bonheur I...
Tout homme
le nomme Ud vrai brevet de grand seigneur!
Au moment oîi noire persoimage achevait le dernier vers, et, selon sa coutume, l'enjolivait de fioritures prétentieuses, il arrivait devant une maison basse et de mauvaise apparence et il s'arrêtait.
Cette maison n'avait qu'un rez-de-chaussée et un étage.
Ce rez-de-chaussée était percé d'une porte et de deux fenêtres.
La porte était close et les volets fermés.
Mais, à travers les fissures de la porte, — h travers les entre-bàillemenls des volets, — on voyait s'échapper des traînées de lumière, — on entendait s'é aporer des bruits de voix animées, criant, chantant, vociférant.
Une petite enseigne, placée au-dessus de la porte et complèleraent perdue dans l'obscurité, expliquait ces rumeurs.
10 LA PERLE DU PALALÇ-RÛYAL.
Lorsqu'il faisait jour, ou pouvait lire sur celte enseigne les mois suivants :