‹ La perle du Palais-RoyalChapitre 2 sur 5 · TAVERNE DU BROC D'ARGENT · texte numérisé non relu

TAVERNE DU BROC D'ARGENT

L'homme maigre appuya ses longs doigts sur le loquet, — il ouvrit la porte et il entra.

Les plus abominables estaminets des plus boueux quartiers du Paris moderne, — les bouges du quartier des Halles, — les tapis-frajics que les romanciers ont décrit, — les souricières que connaît la police, — ne sauraient donner à nos lecteurs une idée exacte de la taverne du Broc d'Argent, dans laquelle nous les introduisons.

Auprès de ce repaire infâme, les diver.D et ténébreux établissements que nous citons plus haut auraient semblé des merveilles de luxe et de bon goût, — quelque chose de féerique dans le goût des salles mauresques de l'Alhambra.

Qu'on se figure une salle unique, aussi large et aussi profonde que la maison dont elle occupait en totalité le rez-dechaussée.

Cette salle, aux murailles nues, décrépites et graisseuses, talouées de dessins obscènes tracés dans son plaire éraillé avec la pointe des couteaux, avait un plafond noir, à solives saillanles, soutenues par des piliers de bois à peine écarris.

De longs festons de toiles d'araignées pendaient à chaque solive.

Des lampes cVi fer, dont les godets allongés renfermaient de longues mèches plaies, repliées dans l'huile de noix comme des ténias dans des boc;uix , se suspendaient à chaque pilier, éclairant la salle jusque dans ses profondeurs les'" plus reculées.

Un quadruple rang de tables de chênes, — longues, —

U PERLE DU PALAIS-ROYAL. l4

étroites, et d'une indescriptible malpropreté, — s'alignaient dans le sens de la longueur.

Les pieds massifs de ces tables étaient scellés dans le carrelage, aussi bien que les bancs et les escabeaux, — utile précaution , qui rendait impossible l'emploi du mobilier comme armes offensives et défensives, dans les rixes fréquentes dont ce bouge était le théâtre. t

De distance en distance des gobelets d'étain se voyaient sur les tables, — retenus par de petites chaînettes de fer, afin que les habitués ne pussent point emporter les coupes, après les libations.

Une douzaine de tonneaux et de barils, — de toutes les tailles, et munis de robinets, — contenant du vin et de l'eaude-vie, s'entassaient les uns sur les autres, dans l'angle de la salle h phis rapproché de la fenêtre de gauche, et à proximité d'un massif comptoir qui supportait des mesures de cinq ou six grandeurs différentes.

Le muîlre de la taverne du Broc d'Arge^it, petit homme à ventre de Falstaff et à trogne rouge violemment bourgeonnée, suffisait au service, avec deux garçons qu'il avait sous ses ordres.

Ces trois hommes allaient et venaient sans relâche, — répondant à chacun, et se multipliant dans ce véritable pandœmoniura.

Au 4uoment où l'on mettait le pied sur le seuil, on était saisi à la gorge par les abominaljles paifums des lampes fumeuses, — des eaux-de-vie frelatées, — du vin répandu et de la luniée de tabac, car plusieurs des habitués du Broc d'Arge?H fumaient de longues pipes, — chose presque complètement inusitée h celte époque.

là LA PERLE DU PALAIS-ROYAL.

A propos de tonneau.

Avez-vous vu quelquefois un chien gourmand , nif.igre, crotté, affamé, entrer dans une cuisine bien garnie, à l'heure où la broche tourne et où les casseroles font entendre, sur les fourneaux, leur petite chanson monotone?

Les flancs décharnés de l'animal tressaillent de joie, — sa queue pelée frétille dans les convulsions d'une volupUieuse et avide convoitise, — ses yeux deviennent fixes et brillants, — sa tête se relève, et ses naseaux, largement dilatés, aspirent énergiquement les fumets des rôtis et la vapeur des ragoûts.

Le bizarre personnage, dont nous venons d'esquisser dans le précédent chapitre la silhouette quasi-fantastique, offrit, en pénétrant dans la taverne du Broc d'Argent^ une pantomime à peu près pareille à celle du chien maigre et affamé.

A peine avait-il refermé derrière lui la porte du bouge, h peine les senteurs mal odorantes et les repoussantes émanations dont nous avons parlé vinrent-elles frapper son nerf olfactif, qu'il parut éprouver une sensation délicieuse.

Les papilles nerveuses de son bec d'oiseau carnassior frissonnèrent comme celles d'un vautour chauve qui sent un cadavre.

Son visage blafard s'illumina des rayonnements d'uniî vive jouissance intérieure.

Sa large bouche aux don [s pointues se retroussa des angles, comme en un sourire.

Il tovtilla furieusement ses moustaches, et, h trois reprises, il renifla, sans doute afin de mieux déguster et apprécier des arômes dont rien n'égalait pour lui le cbarme.

Ceci fait, il détacha et mit sous son bras sa longue rapière, qui n'eût point manqué d'être un obstacle à sa circulation entre les tables et les rangs pressés des buveurs.

Ensuite, plongeant par-dessus les groupes son regard de tiercelet guetteur, jusqu'au fond de la salle, ce que sa grande taille lui rendait facile, il ouvrit le compas de ses longues jambes, et il se dirigea, aussi rapidement que l'encombrement le lui permettait, vers le gros petit homme rouge que nous avons désigné comme le propriétaire de la taverne, et qui répondait aux noms charmants de Jasmin Tonneau, — vulgairement : lepère Tonneau.

Cette double appellation était, pour les habitués de l'endroit, un sujet de facéties et de bons mots, sans cesse répétés et toujours applaudis.

Ainsi, l'un disait à l'hôte :

— Par la mort Dieu ! j'aime mieux l'odeur du Tonneau que celle du Jasmin !

Un autre :

— Ohé ! mon compère, ne mets pas Tonneau dans ton vin ! Un troisième :

— Je préfère ton vin à Tonneau !

Et ainsi de suite, éternellement, avec les combinaisons les plus variées.

Or, hâtons-nous d'ajouter qu'à chaque rediie, Jasmin Tonneau daignait sourire, — surtout quand il avait affaire à quelque pratique soldant régulièrement et rubis sur l'ongle sa dépense.

Quant aux autres, parfois l'hôtelier n'accueillait point, 5ans une moue et sans un grognement, leurs jeux de mots es mieux réussis.

lA LA PERLE DU PALAIS-ROYAL."

L'horaïue maigre rejoignit Jasmin qui, les bras chargés de brocs vides, — brocs de bois, et non point d'argent, coinnie celui de l'enseigne, — s'en revenait à son comptoir.

L'ayant rejoint, il se pencha vers lui et fit mine de le serrer dans ses bras, — assez longs pour se rejoindre sans peine autour de l'épaisse circonférence du petit homme.

Mais ce dernier esquiva l'accolade, en reculant de deux ou trois pas avec plus de légèreté qu'il n'aurait paru vraisemblable d'en attendre de son épaisse et lourde carrure.

Le personnage de mauvaise mine ne sembla point se formaliser de cette rebufade.

— Eh ! bonsoir, mon cher hôte !... — s'écria-t-il, — bonsoir, mon digne ami!.., — bonsoir, mon excellent petit père Tonneau!... — Comment se comporte, je vous prie, ] votre précieuse et inestimable santé?

— Merci, merci, monsieur le chevalier... — répliqua Jasmin d'un ton bourru, — je ne vais pas mal, comme vous voyez, — faites-moi passage, car on m'atlend...

L'homme maigre ne bougea point.

— Je crois que vous m'avez appelé : Monsieur le chevalier? — fit-il d'un air blessé.

— Sans doute , — n'est-ce pas là le titre qui vous appartient'*'... à ce que vous dites, du moins...

— Oui, par la mort Dieu!... c'est mon titre!... chevalier de La Bricole !... cadet d'une maison puissante et riche... qui traite d'égal à égal avec les têtes couronnées!

— Eh bien ?

— Eli bien, ce titre, en me le donnant, vous ra'ofTensez!

— Elt pourquoi?

— Parce que je vous ai dit, — non pas une fois, mais dix, mais vingt, mais cent, — que je désirais me voir avec vous, ô mon inappréciable ami, sur un pied de tendre fiuni liarité, et que vous me désobligeriez de façon mortelle, .^

LA PERLE Dt) PALAIS-ROYAL. ' 15

VOUS m'appeliez jamais autrement que La Bricole tout simplement.

— Alors c'est là ce qu'il vous faut?

— Oui, pardieu !

— Et, si, le faisant, je vous tutoyais en outre?...

— Vous combleriez mes vœux les plus chers!... — Il me semblerait, ô mon liôte, qu'entre nous, désormais, tout doit être commun,., et Dieu sait si je le désire...

— Eh bien, je vais .vous satisfaire. — La Bricole, ôte-toi de là, tu me gênes!...

Le chevalier, — puisque rien ne nous empêche, nous, de l'appeler ainsi, — se détourna en riant aux éclats, quoique d'un rire un peu contraint.

— Ah! parfait! — s'écria-t-il, en suivant pas à pas Jasmin qui venait de passer, — parole d'honneur!.., c'est impayable!... il est pétri d'esprit, ce cher hôte!... — aussi vrai que je suis gentilhomme, oh ! mon petit père Tonneau, je ne connais quel'eau-de-vie, l'excellente eau-de-vie de ton tonneau, qui contienne plus d'esprit que loi!

Et le chevalier, — ce disant, — eut un nouvel accès de bruyante hilarité.

Jasmin ne sourcilla pas.

Tous deux, l'hôte et le chevalier, étaient, en ce moment, parvenus près du comptoir.

• L'homme maigre allongea la main.

Il prit, sur la tablette de bois noir, tout à la fois poudreuse et visqueuse, un petit broc, cerclé en fer, qui pouvait contenir environ une demi-bouteille.

Ce broc était vide.

1 Le chevalier le tendit à Jasmin, avec un geste de supplication indescriptible.

— Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça ? — de- 1 .manda l'hôte.

— Eh ! quoi!... vous ne devinez pas, bon ami?

— *fla foi non I...

— Chose étonnante!... — vous, si perspicace! — 3e m'explique, — ce broc est vide...

— Eh bien ?

— Remplissez-le.

— De quoi?

— D'eau-de-vie... — de voire admirable et incomparable eau-de-vie vieille, issue des coteaux du Languedoc, tout aux environs de Cognac...

— Le remplir !... et pour qui?

— Pour moi, pardieul... — pour votre dévoué La Bricole...

Jasmin secoua la tête d'un air négatif et éminemment goguenard.

— Oh ! que nenni! — murmura-t-il.

— Eh! quoi, Tonneau, vous me refusez vos bienfaits?

— Parfaitement.

— Et pourquoi donc cet outrage , — être si cher à mon cœur?

— Pourquoi?

— Oui. . J

— Pour trente-trois raisons..,

— Lesquelles?

— Parce que, — et vous le savez aussi bien que moi, — | vous me devez trente-trois livres tournois environ, — une |: livre tournois par raison... 1

La Bricole prit un air de grandeur offensée. |

— N'est-ce que cela? — s'écria-t-il.

— Il me semble que c'est bien assez.

— Ah! fi! Tonneau!... fi! que c'est petit!... bonne conscience, je devrais h ma dignité de quitter sur-lcchamo ces lieux où les saintes lois de l'amitié sont mécon-

— en I sur-lc- "

iniesî... — je devrais secouer sur le seuil de voire porte la poussière de mes semelles en m'écriaiU : — Tonneau / Je ne boirai plus de ton eau... de-vie! «- oui, je le devrait... mai» un reste de tendresse me retient encore!... — je reste, cl je vous dis : Tonneau réglons nos comptes.

Le chevalier replaça le petit broc sur la tablette du comptoir, et fit le geste de fouiller à sa poche.

— Quoi! — s'écria Jasmin en le regardant d'un air stupéfait, el avec ses gros yeux écarquillés, — quoi, chevalier, vous payez?...

— Pardieu ! — répliqua La Bricole.

— Et, intégralement?

— Un homme tel que moi dédaigne les à-comptes î.^.

— Voilà qui va bien, et je vais effacer votre dette... — dit l'hôtelier, en prenant dans le comptoir une petite baguette plate, toute tailladée de crans et toute zébrée de caractères hiéroglyphiques.

La Bricole fouillait à sa poche plus que jamais.

Deux vilaines figures.

— Il y a trente-trois livres, trois sous et quatre deniers, ■ — fit Jasmin, après avoir étudié les crans et les hiéroglyphes du morceau de bois, — mais ne parlons que des trentetrois livres... le reste se retrouvera avec autre chose...

Soudain la main de La Bricole, — un instant disparue dans les profondeurs de ses poches, — reparut.

fille était vide.

t8 LA. PERLE DU PALAIS-ROYAL.

L'homme ra igre s'en servit pour tordre sa moustache en s'eciiaiii a un ion tragique :

— Fatalité!...

— Quoi? — demanda vivement l'hôte, — quy a-t-il donc ?

— Il y a que j'ai oublié ma bourse !

— Ah! ah!...

— Décidément, le diable s'en mêle !...

•— C'est ce que je commence à croire... — répliqua Jasmin en goguenardant, — il doit se mêler de vos affaires, en effet, car il loge dans votre bourse, et vous le tirez sans cesse par la queue!...

— Mon digne ami, ne raillez point ! — fil La Bricole.

— Railler!... je n'ai garde!... — comment me permettrais-je, moi, pauvre hère, de railler un si parfait gentilhomme, — un cadet d'une riche et puissante famille qui Iraite d'égal à égal avec les têtes couronnées!... — je sais trop bien ce que je dois à monsieur le chevalier pour cela?. . .

— Toujours gai!... toujours plaisant! — dit l'homme maigre d'un air aimable, en frappant du plat de sa main siur le gros ventre de son interlocuteur, — ce cher Jasmin !... 11 me donne des coups de bouloir sans me dire gare!... ch bien, je l'aime ainsi...

— C'est bien de l'honneur que vous me faites...

— Tenez, mon bien bon, — soyez franc avec moi... convenez que vous n'ajoutez pas foi à cette histoire de bourse oubliée...

— Heu... heu...

— Ah ! ce Jasmin !... quelle perspicacité! quelle finesse!... on ne peut rien lui cacher!... — Eh bien! vous avi<îz raison... j'ai ma bourse...

— En vérité ?

— Seulement elle est vide...

— Voyez-vous ça!...

-— Mais cet état précaire n'est que momentané... — dès demain, je rentre dans une somme importante...

— Tant mieux pour vous.

— Je touche des fonds que m'envoie ma noble famille...

— Gela fait son éloge.

— Jasmin, ne rae croyez-vous point?

— Fort peu.

— Sur ma foi de gentilhomme, je vous jure que je dis la vérité...

— Tant mieux, car alors, étant en argent, vous me payerez.

— Oui, Jasmin, — et avec une volupté pure, — mais, en attendant...

— En attendant?...

— Montrez-vous un ami véritable, — sachez reconnaître la confiance que je vous témoigne... — Ouvrez-vous pour moi, ô Tonneau!...

— Ah! que nenni!...

— Jasmin, cher Jasmin, la soif rae dévore...

— Allez vous désaltérfM' ailleurs.

— Laissez-vous fléchir..

— Tarare!...

— Je meurs de la pépie...

— Point d'affaires!

— Une tigresse vous a abreuvé de son lait!...

— Je ne vous abreuverai pas de mon vin... ^^ Donnez-moi à boire... demain je payerai.

— Payez aujourd'hui, et vous boirez...

Arrivé à ce point, La Bricole comprit qu'il était inutile de pousser plus avant un dialogue qui ne le conduirait pas a son but, et que ses supplications se briseraient contre une réûoUiîion inébranlable.

Il redressa sa haute taille, — il affila les crocs raenaçants de ses moustaches, et, s'efforçant de donner à sa physionomie et à toute sa personne quelque chose de majestueux, il s'écria :

— Je ne m'abaisserai pas davantage devant vous, lourde panse bouffie d'orgueil et doublée de sottise ! — il est des gens, mieux avisés que vous, qui s'empresseront de me cautionner, et ces gens, peut-être, ne sont pas loin...

— Monsieur le chevalier, — dit Jasmin avec ironie, — je le souhaite pour vous.

L'homme maigre poursuivit :

— Avez-vous eu l'honneur de voir aujourd'hui mon noble ami, don Gusman, Ferez, Alonzo, Belcolor, y Fueros, y Panamas, y Tulipano ?

— Non, de par tous les diables ! — s'écria Jasmin, — non, je ne l'ai pas vu et j'en rends grâce au ciel, — et je souhaite de tout mon cœur ne revoir jamais, ni peu ni beaucoup, ni de loin ni de près, sa vilaine figure!...

— Hôtelier ! — fit La Bricole avec un courroux plein de solennité, — savez-vous bien que vous insultez un grand d'Espagne!...

— Joli, le grand d'Espagne!... et jolie la grandeur!.., — le diable m'emporte, chevalier de La Bricole, si j'avais beaucoup de pratiques comme ce Tulipano et vous, il ne me resterait qu'à fermer boutique... — Si vous tenez à rencontrer votre damné compère, allez donc le chercher hors de chez moi, car j'espère bien qu'il n'y remettra jamais les ;)ieds...

Et, après avoir prononcé ces dernières paroles. Jasmin Tonneau tourna le dos à La Bricole et se dirigea du côté de quelques buveurs qui, depuis un instant, l'appelaient à grands cris.

Le chevalier, l'œil morne et le gosier sec, pirouetta sur

I ses talons et se disposa à quitter ce logis peu hospitalier, en I fredonnant philosophiquement ce premier couplet de sa chcnson, — couplet dont il était à même, plus que Jamais en ce moment, d'apprécier la parfaite justesse :

Monnaie,

Monnaie, Il n'est pas sans toi de bonheur !..,

Tout homme

Te nomme Un vrai brevet de grand seigneur !

Déjà il atteignait le seuil de la taverne du Broc d'Argent, quand la porte s'ouvrit.

Un personnage, — plus bizarre encore peut-être que La Bricole, — entra.

Deux cris joyeux partirent à la fois, et l'arrivant , se jetant dans les bras du chevalier qui lui rendit avec effusion celte chaude accolade, s'écria avec un accent étranger trèsprononcé :

Ah ! puisque je rencontre un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle !...

— C'est plutôt la mienne, — murmura La Bricole h part lui, — pourvu toutefois que Tulipano ait de l'argent !...

Don Gusnian, Ferez, Alonzo, Beicolor, yFueros, y Panamas, y Tulipano, — car c'était bien lui qui venait d'entrer, avait, nous le répétons, une apparence plus extravagante encore que le chevalier.

La taille de ce prétendu grand d'Espagne, était pour le moins aussi haute que celle de son ami , avec lequel il pouviat lutt«r de maigreur.

Son visage, presqu'aussi basané que celui d'un mulâtre, était taillé, — comme on dit vulgairement, — en lame de couteau,

Dans celte Ggure olivâtre, on ne distinguait que deax traits, — un nez prodigieusement long et tranchant, et un œil d'un éclat insoutenable.

Nous disons un œil, — et nous le disons à dessein.

En effet, soit que Tulipano fut borgne naturellement, — soit tout autre motif, — un bandeau de taffetas noir couvraiî entièrement son orbite gauche.

Un costume de velours, jadis noir, maintenant blanchi et semblable,* en plus d'un endroit, a une guipure, tant d'épaisses reprises s'enchevêtraient dans son tissu déchiré, — dessinait avec une déplorable exactitude les maigres formes et les membres quasi-diaphanes de l'Espagnol.

Sa tète, longue et pointue, disparaissait entièrement sous les larges bords du sombrero national.

Il portait sur l'épaule, avec une ûerlé nationale, le petit manteau castillan.

Mais, quel manteau!

Celui de don Cézar de Bazan, — cette guenille de génie, dans laquelle Frederick se drapait si bien, — n'aurait pu qu'on donner une idée imparfaite.

Ici encore nous sommes forcés de renvoyer nos lecteurs aux fantaisies du grand Gallot.

L'épée de Tulipano, — épée h la garde d'acier terni, — avait au moins trois pouces de plus que l'interraiuable brette du chevalier de La Bricole.

Celle épée. sur la poignée de laquelle s'appuyait sa main gauche, soulevait avec grâce le bord effrangé de son manteau.

Après celte chaude embrassade dont nous avons parlé, le chevalier dit à l'Espagnol : .

— A l'instant je le demandais...

— Je pensais bien te trouver ici...

— Quel bon vent t'amène?

— La soif.

— Ail ! tu as soif aussi, toi!... comme moi alors... - Oh! plus que toi!

— C'est impossible!...

— Nous verrons qui boira le plus...

— C'est ça, buvons, — mais qui paiera?

— Toi, pardieu !

— Non pas... et pour cause... — je suis à sec,

— Et moi, je n'ai pas un sou!...

— Tu plaisantes?

j Tulipano frappa sur son gousset, — prouvant ainsi, d'une façon irrécusable, que cette prétendue plaisanterie était une triste réalité.

— Cruel destin! — soupira le chevalier, — le sort nous accable... — moi qui comptais si bien sur toil

— Et moi sur toi!...

— Comment donc faire?

— Buvons à crédit.

— Impossible!... — Jasmin Tonneau est intraitable... et d'ailleurs, tu m'as paru fort mal dans ses papiers tout h l'heure...

— Sans doute à cause d'une bagatelle que je dois à ce croquant...

— Peut-être bien, — c'est un homme sans délicatesse, et qui ne comprend point tout l'honneur que lui font des gentilshommes comme nous, en daignant honorer son bouge de leur présence.

— C'est un cuistre !

— C'est un faquin !...

— Et avec tout cela, nous mourons de soif.

— J'entrevois un expédient...

— Voyons un peu...

— La nuit est belle, — sortons d'ici, — allons nous em-

â4 LA t>ERLE DU PALAIS-ROYAL.

busquer au coin de la prochaine rue, et quand nous verrons arriver quelque bonne face de bourgeois, mettons flaraberge au vent ef raontrons-noiis... ce serait bien le diable si le croquan* .l'avait point dans sa pociie quelques vieux écus rognés qui nous désaltéreront ce soir...

— Admirable!... — tu as toujours de bonnes idées.

Les deux compagnons allaient sortir pour mettre leur louable projet à exécution , — mais un incident imprévu les arrêta.

Un nouveau venu de bouue aiine.

Tandis qu'avait lieu, ëni?« le chevalier de La Bricole et le grand d'Espagne Tulipano, l'étrange colloque auquel nous venons d'initier nos lecteurs, — un troisièLoe personnage, inaperçu de nos deux compères, venait d'entrer dans la taverne.

A coup sûr, ce personnage n'était point un habitué de l'endroit.

En pénétrant dans ces vapeurs aussi infectes, aussi asphyxiantes que celles du Styx mythologique, il avait évidemment failli se trouver sulTooué, et il avait porté tout aussitôt sur ses narines un mouchoir de fine batiste , imprégné d'eau de Portugal.

Ce personnage, comparé à tous les commensaux de la taverne du Broc (V Argent, pouvait passer pour un homme de fort bonne mine.

Sa taille, un peu au-dessus de la moyenne, aurait été

bien prise, sans un léger comroeDcement d'embonpoint qui ''n alourdissait les contours.

Sa jambe, fine encore et pourvue d'un mollet nerveux el bien détaché, se dessinait à merveille dans des bas de soie noirs, admirablement tendus.

Tout le costume du nouveau venu était simple et de couleurs peu voyantes, mais remarquable par le luxe de propreté et de soin qui avait présidé aux moindres détails, — depuis la cravate, garnie d'une assez jolie dentelle de Malines, — jusqu'aux souliers bien luisants, et garnis de leurs boucles d'argent.

Le porteur de ce costume semblait être quelque bourgeois aisé, ou quelque commerçant fort bien vu dans son quartier.

Tout ce qu'on pouvait dire de son âge, c'est qu'il n'avait pas moins de quarante-cinq ans, et pas beaucoup plus de cinquante.

Sa main, potelée et assez blanche, s'appuyait sur une haute canne, — dite à bec de corbin. — Il marchait d'un pas lent, mesuré, et qui visait évidemment à la majesté.

Au premier regard, sa figure large, presque carrée et enluminée d'un épais vermillon, — surtout aux environs du nez et des pommettes, — offrait un grand air de bonhomie et de jovialité, entre les petits boudins bien serrés de sa perruque poudrée à frimais.

Mais, au second coup d'oeil, il était impossible, — pour si peu que l'on fût observateur, — de se laisser prendre à cette apparente bonhomie.

Le front bas et déprimé accusait des instincts pervers et des vices non réprimés.

Les yeux, très-couverls, clignotants et indécis, semblaient ne pouvoir regarder personne en face, — leur regard fuyait sans cesse devant un regard franc et loyal.

La bouche, malgré ses lèvres épaisses et sensuelles, aval un mauvais sourire.

Mais, nous le répétons, tout ceci, dans le premier moment, oiïiail un air de jovialité qui faisait plaisir à voir.

L'inconnu s'avança jusqu'auprès du comptoir où Jasmin Tonneau se trouvait en ce moment.

Lliôle, voyant venir à lui ce personnage de grande mine, cl dont le gousset devait être amplement garni, ôta son bonnet de coton barriolé de rayures blanches et rouges , et salua respectueusement.

— Monsieur, — dit l'inconnu, — c'est vous, sans doute, qui êtes le propriétaire de cet établissement.

— Oui, monsieur... Jasmin Tonneau... pour vous servir, si j'en étais capable.

L'inconnu poursuivit :

— Et c'est bien ici , j'imagine , la taverne du Broc d'Argent?

Jasmin répondit affirmativement.

L'inconnu tira de sa poche un petit carré de papier, sur lequel étaient écrites quelques lignes qu'il relut avec attention.

— Vous devez connaître, — reprit-il ensuite, — un individu de fort mauvaise mine...

— J'en connais même plusieurs, — répondit Jasmin en riant. — Les mauvaises mines sont plus communes ici que les bonnes...

— Le signalement de l'homme que je cherche est caractéristique.,.

— Voyons un peu.

L'inconnu lut à haute voix :

• ■ Taille, — très-élevée.

« \liiigreur, — prodigieuse.

« Nez, — fort long et en façon de bec de vautour.

« Bouche, — large et sans lèvres.

« Moustaches, — noires, pointues et gigantesques.

« Dents, — longues et écartées.

« Costume, — en mauvais état , moitié militaire et moitié bourgeois.

« Epée, — à garde de cuivre, — véritable brette ae coupejarrets.

— Ah ! mais! — s'écria Jasmin Tonneau, en interrompant la lecture, — je connais ça!... je connais ça!...

— Attendez, — fil l'inconnu, — je n'ai pas fini... Et il reprit :

— Age, — ignoré.

« Profession, — multiple.

« Domicile, — inconnu. — Cependant, on le trouve presque tous les soirs à la taverne du Broc d'Argent.

« Nom, — La Bricole, — et prenant le titre de chevalier.

— La Bricole ! — répéta Jasmin , — c'est précisément le nom que j'allais vous dire... — le drôle était trop ressemblant pour ne pas le reconnaître sans hésiter...

— Ainsi, vous connaissez ce La Bricole?

— Que trop !

— Est-il ici, ce soir?

— 11 y était du moins tout à l'heure...

Jasmin regarda à droite et à gauche, puis il reprit :

— Et, tenez, le voilà justement là-bas, près de la porto, avec un autre digne personnage dans son genre, — un grand d'Espagne, — don Guzman de Tulipano...

— Auriez-vous l'obligeance de le prévenir que quelqu'un qu'il ne connaît point, mais qui lui veut du bien, désire l'entretenir pendant un instant...

— J'y vais, monsieur...

— Attendez, — n'auriez-vous point quelqu'endroit isolé.

OÙ il nous serait possible de nous rafraîchir, tout en causant, sans avoir autant de raonde autour de nous.

— J'ai ce qu'il vous faut, — un petit cabinet à l'étage au-dessus.

— A merveille. — Allez chercher ce La Bricole , je vous prie...

L'inconnu parlait avec le ton d'autorité d'un homme Iiabitué h être obéi sur-le-champ.

Jasmin savait que, presque toujours, les gens qui commandent ainsi paient largement.

Aussi s'empressa-t-il de se diriger du côté de La Bricole et de Tulipano.

Les deux honnêtes gens, — après être convenus de leurs faits, — s'apprêtaient à aller tenter la fortune en mi guetapens.

Jasmin mit sa main sur l'épaule du chevalier.

Ce dernier tressaillit et se retourna vivement.

— Hôte de malheur ! — dit-il , — qu'est-ce que vous me voulez? — Sentiriez-vous donc quels torts vous avez eu ce soir avec moi, et viendriez- vous les réparer?

— Je ne viens rien réparer du tout, monsieur le chevalier de La Bricole, — je viens vous dire qu'il y a là quelqu'un qui désire vous parler...

— Quelqu'un?

— Oui.

— A moi ?

— Oui.

La Bricole pâlit sous sa pâleur.

— Un exempt... — peut-être, — murmura-t-il. ~- Je ne crois pas, — répondit Jasmin.

— 31ais qui donc, alors?

— Un particulier de bonne mine, — que je ne connais pas plus que vous... — il compte d'ailleurs arroser la conver-

sation, car il a parlé du cabinet de là-haut et de nombreux rafraîchissements..,.

— Mille diables ? — s'écria La Bricole, — c'est bien dif- Iférentî... — j'y cours!...

! — Et moi? — demanda piteusement Tulipano, — pendant que tu vas te désaltérer^ que ferai-je?

— Tu m'attendras là, sans bouger.

— Comme c'est gai !

— Ecoute : — Il s'agit sans doute de quelque bonne affaire qu'on vient me proposer, —tu sais... tu comprends.,.

— je ferai en sorte qu'on ait besoin de toi, et je te viendrai chercher incontinent...

— J'y compte... — dit Tulipano, un peu rassuré par cette promesse.

— Me voici à vous, petit Tonneau, — s'écria alors La Bricole, — présentez-moi au noble étranger qui désire causer avec moi...

Et il suivit l'hôte, tout en fredonnant î

Le riche

Se fiche Des ennuis et des mauvais jours !...

Sans cesse

S'empresse Sur ses pas le Dieu des amours!...

— Monsieur, — dit l'hôte à l'inconnu, — tandis que l'homme maigre portait militairement la main à son chapeau lampion, — voici monsieur le chevalier de La Bricole...

- Fort enchanté de faire votre connaissance, monsieur'...

— ajouta l'ami de Tulipano.

L'inconnu s'inclina d'une façon assez dégagée, et. se tournant vei'S Jasmin, il dit :

— Conduisez-nous, je vous prie, à ce cabinet dont vous

'60 tA TEULE DU PALAIS-ROYAL.

m'avez parlé, et moiiU'z-iioiis du vin ou de l'eau-de-vie, enfin dp ce qui plaira davantage à M. de La Bricole.

— Monte de l'un et de l'autre, Tonneau! — dit vivement le chevalier, — avec un saladier bien solide et beaucoup de sucre, — nous forons brûler de l'eau-de-vie... c'est trèssalutaire pour resloniac... ei je crois que le mien est un peu délabré, — je suis d'une 'viiure si délicate!...

Jasmin prit une petite lampe de fer, et, faisant .signe h l'inconnu et au clievalier de le suivre, il traversa avec eux la salle dans toute sa longueur, il gagna un escalier, ou pluiôt une échelle de meunier qui conduisait à létage supériein-.

Là, il ouvrit une porte et il introduisit ses compagnons dans une pièce de uidyenne dimension, dont les murailles étaient absolument nues et qui n'avait d'autres meubles qu'une table carrée, placée au milieu, et quelques chaises de bois.

il plaça la lampe sur la table.

Puis il sortit, en annonçant qu'avant deux minutes il reviendrait apporter les rafraîchissements demandés.

La Bricole posa sur deux chaises son chapeau lampion et son immense bretle.

Tiio de coquins.

Tant que dura l'absence de Jasmin Tonneau, il n'y eut pas une seule parole échangée entre riocoonu et le chevalier de La Bricole.

Les deux hommes se regardaient du coin de l'œil, et

semblaient s'étudier réciproquement.

Enfin l'hôtelier reparut.

11 déposa sur la table trois grandes mesures d'élain,

dont l'une était pleine d'eau-de-vie, et les deux autres de

pi vin.

Il y joignit un immense saladier en faïence bleuâtre, à fleurs rouges, — curieux échantillon de poterie, qu'un amateur paierait aujourd'hui au poids de l'or, — une assiette remplie de morceaux de sucre, — une grande cuiller de fer, — des gobelets de ferblanc, et un paquet d'allumettes, faites de petits tuyaux de chanvre trempés dans le soutire par les deux bouts.

Cela fait, il se retira après avoir dit :

— Vous êtes servis, mes gentilshommes...

La Bricole et l'inconnu s'assirent en face l'un de l'autre.

La Bricole commença par verser dans le saladier tout le contenu de la mesure d'eau-de-vie.

Puis, au moment d'y joindre le sucre , il s'interrompit, et il demanda à l'inconnu, qui le regardait faire sans rien dire :

— L'aimez-vous bien sucrée, monsieur?

Celui auquel il s'adressait, répondit :

— Ne vous occupez pas de moi, chevalier, et faites comme pour vous.

— Je tiens cependant, monsieur, à ce que ce breuvage vous plaise... et j'ajouterai que je ne voudrais point rester au-dessous de la petite réputation que je me suis acquise en le préparant...

— Réputation dont je vous crois digne...

— Vous en serez juge.

— Nwî, car je ne boirai pas.

La Bricole regarda son interlocuteur pour s'assurer s'il parlait sérieusement.

Ne pouvant conserver aucun doute à cet égard, il s'écria:

— Ah ! bah ! — voici qui va mal... j'aipje à trinquer.

— Vous vous en passerez pour ce soir.

— Il le faudra bien,.. — soupira La Bricole, en mettant le feu à l'eau-de-vie, qui répandit aussitôt une flamme vive et joyeuse, — tantôt pourpre et tantôt bleuâtre.

— Nous avons k causer, — reprit l'inconnu.

— Je m'en doutais.

— Etes-vous en mesure de m'écouter avec attention ?

La Bricole appuya ses deux coudes sur la table, et fit des paumes de ses deux mains un point d'appui pour son menton anguleux.

— Je suis tout oreilles... — dit-il.

— Dans ce cas, j'entre en matière sans périphrases, — c'est ma manière.

— Et c'est la bonne !

— J'ai besoin d'un hardi coquin...

La Bricole salua.

— Et vous avez pensé à votre serviteur... fit-il... c'est beaucoup d'honneur qu'6 vous me faites.

Sans se préoccuper de cette interruption, l'inconnu continua :

— On vous a indiqué à moi comme un homme de sac et de corde, — un bandit sans foi ni loi, — un mécréant, — un sacripant, digne de la potence et de la roue...

A chacun des mots de celte énuméralion, le chevalier tordait sa moustache et ébauchait un petit salut.

— Allons, — s'écria-t-il, —je vois qu'on n'a point (latte mon portrait... — mais il est ressemblant... — je l'achèverai en quelques mots qui en diront plus que bien des grandes phrases...

— Et, ces quelques mots?

— Les voici : — Pourvu que l'on me paie, je suis capale de tout..,

— A merveille ! — je vois qu'on ne m'avait pas trompé.

— Jurez-en hardiment ! — laissez-moi goûter cette eaue-vie brûlante, et dites-moi de quoi il s'agit.

— Oh ! mon Dieu, d'une chose fort simple...

— Tant pis !

— Pourquoi ?

— Parce que plus ce que l'on demande est difficile, plus her on paie, — c'est logique...

— Parfaitement raisonné, — mais quoique la chose soit n jeu d'enfant, on paiera royalement.

— A la bonne heure ! — ceci étant posé, Chatouilleuse t moi, nous sommes h votre disposition...

— Chatouilleuse? — répéta l'inconnu avec un accent L'interrogation.

— C'est ma rapière, — répondit La Bricole en souriant, — je lui ai donné ce petit nom d'amilié, parce qu'elle est, omme son maître, fort chatouilleuse sur le point d'honleur.

. — J'espère, — dit l'inconnu, — que vous n'aurez pas besoin de la dégainer.

— Vraiment? — il ne s'agit donc point de quelqu'un de [ui vous voulez vous débarrasser?...

— En aucune façon.

— E\pliquez-voiis alors, car je ne vous comprends pas.

— Il est question d'un enlèvement, — dit l'inconnu.

! La Bricole appuya l'un de ses doigts sur son œil gauche, t il eut un accès de rire silencieux.

■ • • L'enlèvement rentre aussi dans ma spécialité, — dit-il nsuite, — et je le pratique avec quelque succès... — mais

Lia

je dois vous prévenir d'avance qu'un enlèvement, c'est asse? cher...

— Soyez tranquille, — vous ferez votre prix, et on ne marchandera pas avec vous.

— Allons, vous entendez les affaires?... — Qui faut-il enlever ? — Est-ce une fille ? — une femme? — une veuve ?

— C'est une jeune fille.

— De quelle classe ?

— Oh ! mon Dieu, tout simplement du petit peuple.

— L'affaire ira de soi ! — Le nom et l'adresse, s'il vous plaît ?

— Vous les aurez demain.

— Pourquoi pas aujourd'hui?

— Parce que celui pour le compte duquel vous agirez s^[ réserve de vous les donner lui-même.

— Celui pour le compte duquel f agirai!... — répéta La Bricole, — ah çà, ce n'est donc pas vous qui me faites travailler?

— Non, en vérité.

— Et qui donc?

— Mon maître.

— Un grand seigneur, alors ?

— Vous pouvez en jurer, — un très-grand seigneur

— Dont vous êtes?...

— L'intendant, — le factotum et le Mercure galant.

— Je comprends, — et ce grand seigneur, comment s'appelle-t-il ? * ^

— Peu vous importe de savoir son nom, pourvu que vous coimaissicz son or.

. — Cependant, pour lui rendre compte de mesdémar-, ches, pour lui conduire la tourterelle après l'enlèvement...

— Tout cela sera prévu, — ne vous inquiétez donc de, rien. ;

LA PERLÉ bU tALAlS-ROYAL. 38

— Aussi fais-je, — et je bois k la santé du grand seinetir qui veut garder l'incognilo.

— Je pense, — reprit l'inconnu, — que vous aurez beoin de vous adjoindre un compagnon...

— Gela n'est pas douteux.

— Connaissez-vous quelqu'un?

— Ouiv oui, j'ai mon allaire.

— Un homme sûr?

— J'en réponds comme de moi-môme, — nous travaillons ou jours ensemble... — mais tenez, il est là, sous ma main... e vais vous le montrer...

Et sans attendre la réponse de son interlocuteur, La Briole ouvrit la porte du cabinet, se pencha vers la salle basse t cria d'une voix tonnante :

— Ehl Tulipano... ici...

Le grand d'Espagne obéit à cet appel, comme un chien Idocile.

Une minute et denùe ne s'était point écoulée, que ce personnage grotesquemcnt sinistre apparaissait dans le cadre de la porte, avec son bandeau sur l'œil, — son large sombrero, — son manteau castillan et sa Durandal interminable.

Tulipano salua gravement et cérémonieusement l'inconnu, puis, sans attendre qu'on l'y invitât, il s'assit et se versa coup sur coup deux larges rasades d'eau-de-vie brûlante, qu'il avala, comme si son gosier eût été doublé de ferblanc.

En quelques mots, La Bricole le mit au courant des ouvcrlures qui venaient de lui être faites.

Tulipano agita la tête en signe d'acquiescement silencieux.

~ Ainsi, — demanda le chevalier à l'inconnu, — vous dites que votre maître se réserve de nous mettre au courant des détails que nous devons connaître avant d'agir?..,

— Oui.

— Nous le verrons donc ?

36 LA. PERLE DU tALAIS-ROYAL,

— Sans doute, i

— Quand? 1

— Demain.

— A quelle heure ? i

— Entre neuf et dix heures du soir.

— Où? I

— Je ne sais encore.

— Et comment le saurons-nous, nous?

— Vous m'attendrez dans cette taverne, où je viendrai vous prendre.

— A merveille, — et quant au prix ?...

•— Je vous répète que vous le fixerez vous même. — Si nicn maître est content de vous, sa libéralité n'aura pas de bornes. ..

— Content ! il le sera, mordieu I...

— Alors vous le serez aussi.

— J'aurais une demande à vous faire... — reprit La Bricole, après un silence, avec quelqu'hésitalion.

— Faites.

— Mais je crains qu'elle ne vous paraisse indiscrète...

— Dites toujours.

— Eh bien, vous conviendrait-il de nous octroyer un léger h-comple!... — je tiendrais infiniment à désintéresser dès ce soir ce brigand de Jasmin Tonneau.. ^

— Combien vous faudrait-il?

— Oh ! une bagatelle...

— Dix louis vous sembleraient-ils sufiisanls?

La Bricole n'en croyait pas ses oreilles, et Tiilipano C un bond, malgré la gravité toute espagnole qu'il aOeclait.

— Vous dites? — s'écria le chevalier.

L'inconnu répéta.

L'i Bricole lendit la main en disant î

-— Je pense, en eflet, que cela pourra nous suffire.

— Alors, voici la somme.

Dix pièces d'or tombèrent dansia raain ouverte du chevalier, qui referma tout aussitôt et avidement ses doigts croclius.

j L'inconnu reprit son chapeau et sa canne à bec de corbin.

— A demain soir, — dit-il en se dirigeant vers l'escalier, '—•je compte sur vous...

— A la vie, à la mort!... — mon noble ami!... — cria La Bricole en proie au délire de l'enlhousiasme.

Monseigneur.

Les deux honnêtes gens, restés vis-h-vis l'un de l'aulre, se regardèrent en riant, — comme les augures de l'aii' cienne Rome.

Puis La Biicole remplit d'eau-de-vie brûlée les deux gobelets, vida le sien d'un trait, et, frappant du poing sur la table, il s'écria.

— Qu'en dis-tu ?

— Bonne affaire!... — répondit le grand d'Espagne.

— La poule aux œufs d'or, mon digne ami!... — Il s'a- };ira de la plumer sans la faire crier!..,

— Nous sommes de force.

— Je m'en pique; — à propos, te faut-il de l'argent?

— Pardieu !

— Combien veux-tu ?

— La question me paraît plaisante !i.'» i— Pourquoi donc ça !

38 liA. PERLE DU PALAIS-ROYAL.

— Mais, tu as reçu dix louis^ — il m'en revient cinq.

— Non pas.

— Comraenl!

— C'est moi qui suis la cheville ouvrière de l'affaire, — c'est n^oi qu'on cherchait, — c'est moi qui t'ai raccolé, — en bonne justice, je ne te devrais que le quart des bénédces... mais je tiens à me montrer grand et à ce que tu sois content de moi, — voici trois louis.

Tulipano. — tout en grommelant sur l'irrégularité de ce partage, — empocha la somme.

Les deux buveurs, — après avoir achevé l'eâu-de-vie, — vidèrent la double mesure de vin.

Eiisuile ils regagnèrent la salle basse.

La Bricole marchait fièrement, — la tête haute, — le jarret tendu, — la moustache plus en crocs que jamais, — bref, il affichait cet aplomb de l'homme qui a de l'or dans sa poche, et, du bout des dents, il fredonnait ces couplets, de sa chanson favorite, tout en y introduisant une légère variante, que la situation présente justifiait :

Eu course,

ila bourse Se gonfle au lieu de s'aplatir!...

Aucune

Fortune Pour moi ne manque d'aboutir.

Houteille

Vermeille Et mon cellier point ne tarit!

Et fille

Centille Tout à belles dents me sourit!...

Comme il achevait de parler la cadence de ce dernier vers, il se trouva face h face avec l'hôte de la taverne.

LA PERLE DU fALAIS-ROTAL* 39

— Eh bien ! mon petit père Tonneau, — lui dit-il en lui jrappant familièienient sur le ventre, — vous voyez bien {u'il était écrit là-haut que je boirais chez-vous ce soir...

— 3Iais il est écrit également, monsieur le cjievalier, — jue ce ne serait pas vous qui paieriez...

— Ali ! vous croyez ça?...

— Dam ! ça m'en a tout l'air, — le particulier de tout d l'heure a soldé la dépense...

— C'était son droit et son devoir... — mais notre ancien compte... ce compte qui vous tenait tant à cœur, vous n'en parlez plus?...

— A quoi bon en parler, puisque ce seraient des paroles perdues...

— Peut-être.

— Parlons-en donc, mais pas longtemps, car je suis pressé...

— Et moi!... croyez-vous que je ne le sois pas... — j'ai rendez-vous pour ce soir avec deux comtesses et trois marquises... — passons au comptoir, père Tonneau...

— Pourquoi faire ?

— Pour que je solde cette misère... cette bagatelle.. 4» trente-trois livres...

— Me jouez-vous encore, chevalier... allez-vous de nouveau avoir oublié votre bourse?...

— Je l'ai retrouvée, mon bon...

J suin Tonneau hocha la tête d'un air d'incrédulité.

C'^j.endant il se dirigea vers le comptoir et reprit en ni li 1 la bagueite hiéroglyphique dont nous avons déjà parlé.

Li Bricole tira de sa poche deux louis, et, les jetant ci riiùlelier d'un air de grand seigneur, il lui dit majestueusement :

— Bonhomme, payez-vous!..? ^

— Ah : fichlre!... — s'écria jasmin.

— Ma monnaie, s'il vous plaît, Tonneau?

— Voilà, chevalier, voilà. — Ah ! ça, mais, le particulier de tout à l'heure vous apportait donc le Pérou dans sa poche?...

— A peu près.

— Il arrivait, ma foi, fort à propos pour vous !... Qui diable ça pouvait-il être ?...

— Quoi, vous n'avez pas deviné? — Ma foi, non.

La Bricole se gonfla comme la grenouille de la fable de La Fontaine, et il répondit, en se carrant :

— C'est l'intendant de ma noble famille, — celui dont je vous parlais il y a une heure, — Il m'apportait ce soir quelques fonds, — demain il doit me compléter cent mille livres, et, la semaine prochaine, je compte acheter une compagnie dans Royal-Champagne, — père Tonneau, pourriezvous vous charger du dîner de bien-venue qu'il sera de bon goût d'offrir à mes camarades les officiers?...

Jasmin eut l'air de prendre fort au sérieux cette gasconnade et répondit affu'mativement.

— Et votre ami, don Gusman de Tulipano, — repiit-il, ensuite, — a-t-il aussi reçu des subsides?

L'Espagnol s'approcha gravement.

— Payez-vous, — dit-il à son tour, en jetant une pièce d'or à Jasmin.

— Allons, — murmura ce dernier en rendant trois livres au grand d'Espagne qui lui en devait vingt et une, — c'est aujourd'hui la soirée aux miracles !...

— J'espère, mes gentilshommes, — ajoula-t-il ensuite, — que vous me conserverez votre honorable pratique...

— Ah!. nous ne le devrions peut-être point, — dit La fî-icoie, — car vos procédés envers nous ont été mesquins ., mais nous sommes bons, jusqu'à la faiblesse... nous reviendrons.

La tEULÈ i)U PALAIS-ROYAL. 41

— Tous les tonneaux qui se trouvent ici, — moi cojiipris, — sont à votre disposition... — dit Jasmin en jouant agréablement sur les mots.

— Pardieu ! j'y compte, — répliqua le chevalier, — je retiens le cabinet pour demain soir, — vous aurez soin d'y mettre quantité d'eau-de-vie, et de votre plus vieille, — car c'est là que l'intendant de ma noble famille viendra me demander.

— C'est convenu.

La Bricole et Tulipano quittèrent la taverne et s'acliemînèrent vers un tripot fangeux, situé dans la rue Saint-Antoine, et où quelques individus dans leur genre exploitaient de malheureux pigeons fourvoyés, avec des caries préparées et des dés pipés.

Ils y passèrent fort agréablement le reste de la nuit.

Le lendemain soir, dès huit heures, nos personnages s'at* tablaidit dans le cabinet que nous connaissons.

— Une demi-heure environ après leur arrivée, la porte s'ouvrit pour laisser pénétrer auprès d'eux le mystérieux intendant du grand seigneur inconnu.

La Bricole et Tulipano le saluèrent jusqu'à terre.

— Êles-vous prêts? — demanda-t-il.

— Toujours ! — répliqua le chevalier

— Alors, venez. ~ Mon maître attend î

— Où?

— Vous verrez.

— C'est juste.

Les trois hommes quillèrent ensemble la taverne. L'intendant leur fit monter la rue Saint-Antoine, clans la dii eclion de la place de la Bastille. La prison d'Etat dessinait à peine, sur le ciel sombre, les

profils imposants de ses donjons et de ses tours, — les ténèbres étaient profondes et la solitude absolue. ~- Nous approchons, dit l'intendant.

— Quel titre devrai-je donner à votre maître ? — demanda La Bricole.

— Appelez-le : Monseigneur,

— Suffit!

Derrière la forteresse se trouvait un terre-plein, — désert le jour, à plus forte raison la nuit.

Sur ce terre-plein stationnait un carrosse attelé de deux chevaux noirs.

Ce carrosse ne portait pas d'armoiries et ses lanternes élaieiil éteintes.

L'intendant s'avança jusqu'auprès de Tune des portières.

— Monseigneur, — dit-il, — voilà l'homme.

— Bien, — répondit une voix, depuis l'intérieur du carrosse, — qu'il vienne me parler...

L'intendant poussa La Bricole qui s'approcha de la portière, son chapeau lampion h h main, et en courbant sa longue échine, comme s'il avait été possible de voir ses saints.

— Me voici aux ordres de monseigneur... — dit-il d'un ton qui n'avait plus rien de son arrogance accoutumée.

— Vous savez déjà de quoi il s'agit ? — demanda la voix.

— Oui, monseigneur, — je sais qu'il s'a^iil d'un enlèvemeni, — et je mettrai tous mes soins à justifier la confiance...

La voix interrompit le chevalier.

-— Ecoutez, — dit celte voix. — La personne qu'il s'agit d'enlever se nomme Nanette Lollier... — Vous suiiviondroit- \uus de ce nom 'l

— Parfaitement, monseigneur.

— La jeune fille a quinze ans, — elle habite avec sa famille dans la rue Aubry-le-Boucher...

— A merveille, monseigneur.

— Sa famille est tout ce qu'il y a au monde de plus petit peuple... mais ses parents sont des gens honnêtes et considérés dans leur quartier... le père est employé à la Halle,

— la mère est marchande de marée... — Il y a huit enfants,

— le fils aîné est sergent aux gardes-françaises, — Nanettc est la plus jeune de la famille... — vous retiendrez tous ces détails?...

— Je n'en oublierai pas un mot, monseigneur.

— La petite est très-entourée, — très-surveillée, — trèsconnue, — très-aimée de tous ses voisins... — Il faut éviter avec soin tout éclat, — tout scandale, — l'enlèvement sera difTicile...

— Un zélé comme le mien, monseigneur redouble avec les obstacles.

— Je tiens à ce que ce soit une affaire faite dans huit jours...

— Avant, monseigneur. — Avant !

— Examinez dès demain la position, et prenez rendezvous avec mon intendant pour lyi rendre compte de vos démarches...

— Oui, monseigneur.

— Vous vous entendrez avec lui , relativement aux moyens que vous jugerez convenables d'employer... — Seulement, il ne doit paraître en quoi que ce soit dans tout ceci.

— Soyez tranquille, monseigneur !

— L'argent dont vous aurez besoin ne vous manquera pas... et, quand vous aurez réussi, je saurai récompenser dignement votre activité...

— Que de bontés, monseigneur !

44 l'A PERLE DU PALAIS- ROYAL,

— Le jour ou vous remettrez la jeune fille entre les roaios de qui de droit, vous toucherez trois cents louis.

— Plutôt que de ne pas réussir, je me ferais tuer trois cents fois.

— C'est bien.

La Bricole, à l'accent avec lequel furent prononcées ces paroles, comprit que l'entretien était fini. Il salua de plus belle.

La voix appela :

— Grain-d'Orge..;

— Me voici, monseigneur, — répondit l'intendant.

— Donne de l'argent à cet homme, et prends leudez-vous avec lui.

— Oui, monseigneur.

Le carrosse partit au grand trot de ses chevaux, et disparut dans l'obscurité.

— Voici quinze louis, — dit au chevalier l'intendant que nous venons d'entendre appeler Grain-d'Orge, — un nom de guerre sans doute. Demain soir j'irai vous rejoindre à la taverne du Broc- d'Argent. D'ici-là, bonne besogne, et n'oubliez rien...

— Rue Au3)'y-Ie'Boucher. — Nanette LoIHer, — vous voyez que je me souviens. Soyez tranquille, et comptez sur moi.

— A demain, donc.

— A demain.

L'intendant se perdit dans les ténèbres comme avait disparu le carosse.

La Bricole se rapprocha de Tulipano, qui s'était tenu ua peu à l'écart, sur la recommandation de Grain-dOrge.

— Combien t'a-l-on donné ce soir? demanda le grand

— Combien ? répéta le chevalier qui songeait à nier qu'il eût rien reçu.

— Oui, — j'ai entendu le bruit de l'or.

— Eh bien ! on m'a donné dix louis, — cjorame hier. — En voici trois, — je pense que ta promenade est bien payée.

Tulipano empocha.

— Et combien l'a-t-on promis ? — demanda-t-il ensuite,

— Cent louis.

— Que ça !

— Tiens!... c'est assez joli, je crois!... — Si je suis con* tcnt de toi, je t'en donnerai quarante.

Le grand d'Espagne, — selon sa coutume, — grommela, mais ne répondit rien.

Puis tous deux, comme la veille, regagnèrent le tripot, dans l'honnête intention d'y tenter quelque friponnerie.

La famille Lollier. — Le rosier de Nanetta,

Nous croyons, — sans cependant prendre sur nous del'alfirmer d'un façon absolument positive, — que la rue Aubryle-Boucher vient de disparaître dans les récentes démolitions d'où Paris va sortir tout neuf et vêtu de blanc, comme une fiancée le jour de ses noces.

Dans tous les cas, en aucun temps, la rue en question n'a rien offert qui soit digne de fixer l'attention, par conséquent nous n'avons quoi que ce soit à en dire, si ce n'est qu'elle était étroite, tortueuse, obscure et sale, — surtout à l'époque où se passent les faits dont nous sommes le très-fidèle historien.

La famille Lollier occupait le rez-de-chaussee de l*une des maisons les plus rapprochées de la rue Saint-Marliu.

Cettp fam>!le, — nous avons entendu le grand seigneur inconnu le dire à La Bricole, — était nombreuse. Elle se composait de dix personnes, — le père, la mère et huit enfants. André-Thomas Lollier était employé à la propreté du carreau de la Halle. Nous supposons que cette expression, — que nous reproduisons servilement d'après les mémoires historiques qui nous guident, — équivalait h celle de l'alayeur\

Marie-Jeanne Ladure, femme Lollier, avait à la Halle un eial de marchande de marée. Nulle part on ne trouvait des raies, des turbots, des soles et des homards plus frais que chez elle. Ajoutons à cela que, contre la coutume de ses collègues en poissonnerie, elle se montrait accorte avec la pratique. Aussi son commerce prospérait, que c'était merveille.

Les époux Lollier se seraient trouvés, grâce à leur industrie et à leur courage, dans une fort honnête aisance, si le nombre toujours croissant de leurs enfants ne les avait souvent mis dans l'embarras. Mais ils avaient pris gaîment leur parti de toutes les didicullés, et ils les avaient surmontées, comme il arrive presque toujours aux honnêtes gens qui ne prennent pas le chagrin à cœur et ne se laissent pas décourager. Tous les enfants, du reste, tournaient admirablement, et les garçons se faisaient un point d'honneur de no rester que le moins longtemps possible à la charge de leur famille. C'est ainsi que le fils aîné, Eustache Lollier, s'uperbe garçon de vingt-huit ans, était déjà parvenu au grade éiuinent de sergent aux gardes-françaises, — ce qui n'élait point un médiocre honneur pour de petites gens, et suscitait aux Lollier bien des jalousies dans leur quartier. ' Nanelle Lollier, — l'héroïne de ce récit et la cadette des

^k PERLE DU PALAIS -ROYAL. 47

huit enfants, — était venue au monde le 29 décembre di» l'année, 1740. Quoiqu'on trouvât généralement qu'elle arrivait mal à propos, et que Miirie- Jeanne, sa mère, eût mieux fait de se roposer sur ses lauiiers, sa jolie raine, ses gentillesses, son caquet fin et spirituel, la rendirent chère h ses parents, — plus chère peut-être que ses autres sœurs. Voici en quels termes s'expriment h son sujet les Mémoires dont nous parlions il n'y a qu'un instant :

« Une dame Grimaud, veuve d'un huissier, femme honnête et dans l'aisance, habitant la même maison que la famille Lollier, devint la marraine de la petite fille, à laquelle elle donna son nom de Nanette. A mesure que la filleule grandit, la marraine la prit en affection et se fit son institutrice. Elle lui enseigna tout ce qu'elle savait, c'est-à-dire à lire, à écrire et h. compter. — Nanette devint ainsi, — (pour son époque et pour la classe à laquelle elle appartenait), — un véritable phénomène d'érudition, — un puits de science, — un oiseau rare, — rara avis. La veuve Grimaud lui forma aussi le cœur et s'occupa tout à fait spécialement de sa voix, que la petite Nanette avait fort belle,pleine, mélodieuse et admirablement juste. Cette éducation musicale fut si bien conduite que Nanette n'avait que douze ans lorsque M. le curé de la paroisse, — lequel considérait fort la famille Lollier et la favorisait, — fit chanter à l'enfant un Noël qui enleva tous les suffrages. Les paroissiens et surtout les paroissiennes du quartier se pâmèrent d'admiration et ne jurèrent plus que par Nanette et par sa belle voix. Peu s'en fallut que Marie-Jeanne n'en perdît la tète de contentement.

« L'année suivante, la supérieure du couvent des Filles- Dieu, qui avait beaucoup entendu parler de Nanette, demanda l'enfant pour chanter aux offices de la semaine sainte, Nanette chanta en effet un Stabat et un 0 filii et

filiœf et tout si agréablement, qu'à partir de ce moraent. elle cessa d'être confondue avec les autres petites filles de son âge. Ces distinctions, ces louanges, ces éloges tournèrent la t^ie de la mère, — et un peu aussi celle de la fille. Marie-Jeutine, — qui ne voyait pas d'état plus beau que celui de marchande de marée, — aurait bien voulu que Nanelte s'associât à son commerce , afin de se mettre b même de pouvoir lui succéder à son étal, — mais voyant sa fille si jolie, si délicate et si distinguée, une sorte de crainte instinctive lui empêchait de lui dévoiler ses désirs secrets. Nanette, de son côté, avancée comme elle était, et fine comme l'ambre, comprenait h merveille ce que sa mère ne lui disait pas, — mais elle éprouvait une insurmontable répugnance en présence de tous les détails peu attrayants du commerce de poissonnerie, — la seule idée d'enfoncer seî doigts blancs et délicats dans les ouïes sanglantes d'une bar bue, lui donnait un petit frisson.

(i Cependant, le temps passait et Nanette, ne quittant guère le logis matornel, avait pour toute attribution de tenii en bon ordre et en bon état le linge un peu usé du ménage.):

Les pages qui précédent et dont nous n'avons qu'à peine rajeuni le style ingénu, expliquent h merveille, ce nous semble, les premières années de la jeune fille. A l'époque où commencent les événements de ce récit, Nanette, — nous le savons, — avait quinze ans.

Pénétrons maintenant, — si vous le voulez bien, — dans la pièce principale du très-humble logis des Lollier.

T.Qlle pièce, prenant jour sur la rue par une porte et par une fenêtre, servait tout à la fois de cuisine, — de magasin, — de salle à mangtrr, — n de salle commune. Son ameublement était plus que simple et consistait en une grando

table carrée, — deux bahuts, — une armoire écornée, — et une douzaine de chaises de bois, le tout propre, net et brillant comme dans un ménage hollandais. Une grande cheminée, sous le manteau de laquelle il était facile de se îeuir debout. — occupait le centre de l'une des parois latérales. Dans cette cheminée, trois ou quatre fvémaillères soutenaient autant de chaudrons, dont l'un, — gigantesque, — destiné à cuire les homards, les langoustes et les crabes, que Marie-Jeanne portait ensuite à la Halle, fermes et savoureux sous leur cuirasse écarlate. Malgré l'exquise propreté dont nous parlions tout à l'heure, une odeur de marée, bien prononcée, régnait dans celte pièce. Un gros bouquet de fleurs des champs, — placé sur un bahut, dans un vase de faïence blanche à enluminures bizares, — avait mission de combattre par ses parfums la senteur du poisson de mer. A coup sûr, c'était Nanette qui, de ses blanches mains, avait composé ce bouquet, dont les couleurs éclatantes se nuançaient avec une harmonie peu commune. A coup sûr encore, c'était elle qui le rendait aussi vivace, en l'arrosant d'eau fraîche deux ou trois fois par jour. Nanette avait la passion des fleurs. Peut-être ne se serait-elle pas dérangée pour ramasser des bracelets d'or, — cependant nous ne l'affirmerions pas sous la foi du serment, — mais nous pouvons hardiment répondre qu'elle eût fait de grand cœur trois ou quatre lieues, pour aller cueillir un bouquet de roses, ou quelques-unes de ces grappes parfumées qui sont les odorants panaches du lilas.

La jeune fille regardait presque les fleurs comme des créatures animées. Elle leur pariait, — elle en écoutait les mystérieuses réponses, — elle s'enivrait de leurs pénétrantes émanations.

Un jour, une de ces voisines, — marchande de fleurs sur le quai qui touche au Palais-de-Justice, — lui avait fait pre-

sent d'un petit rosier. — Triste cadeau, car l'arbuste était rachilique et d'une pitoyable venue, Nanetle folle de joie,

— avait eu pour lui de tels soins qu'il s'était peu k peu ranimé. Ses feuilles, — jaunes et décolorées, — avaient repris leur belle couleur verte, — la tige ployante s'était relevée. L'arbuste vivait ! Au printemps suivant, un boulon parut, — puis deux, — puis dix. Aux boulons succédèrent les roses. Ce fut pour Nanette une ivresse véritable, — un délire dont nous ne saurions donner une idée.

Marie-Jeanne, dans sa tendresse de mère, était jalouse du rosier, et prétendait que Nanette l'aimait moins depuis qu'elle avait ainsi donné son cœur à l'arbuste. Quelques mois se passèrent, — l'automne arriva. Les roses sellélrirent et tombèrent efifeuillées, l'une après l'autre. Nanelte se consola, en se disant qu'au printemps prochain boutons et roses reviendraient. Hélas! il en devait êire autrement. LU mal inconnu se déclara. L'arbuste fut atteint d'une de ces consomptions sans remède qui s'attaquent aux frêles plantes emprisonnées dans l'argile d'un vase trop étroit pour leurs racines. Et puis, sans doute, l'air et la lumière manquaient. Nanelte essaya, pendant bien des jours, de lutter contre l'évidence. Mais enfin la triste vérité éclata. L'arbuste avait cessé de vivre. Quand l'enfant ne put plus conserver l'ombre d'un doute ni d'une espérance, — on la vit pâlir et cliancelor

— quelques larmes ruisselèrent sur son visage morne, — puis elle tomba évanouie. Lorsqu'elle revint à elle, une fièvre ardente se déclara. — Nanette était bien malade, et, durant plus d'une semaine, on crut qe'elle allait mourir avec son rosier. Une fois guérie, et même longtemps après, — on ne parlait jamais devant elle du pauvre petit arbuste qu'elle avait tant aimé, — car son cœur se serait serré, et on aurait vu ses beaux yeux se remplir de larmes soudaines.

Voilà comment Nanelte L,ollier aimait les fleurs,

LA PERLE DL' rALAlS-llOYAL. 51

Nauette et Rosette. — Les fiaucés.

Depuis le commencement de ce volume, nous n'HVons rais pour ainsi dire sous les yeux de nos lecteurs que de foit vilaines figures. La Bricole, — don Gusman de Tulipano, — Grain-d'Orge, — sont des modèles achevés de laideur physique et morale. Il est grand temps, ce nous semble, de reposer un peu les regards, en esquissant de plus gracieux visages, en traçant des tableaux moins odieux. C'est ce que nous allons essayer de faire.

Dans le chapitre précédent, nous avons décrit rapideivcnt la pièce principale de l'habitation de la famille Lollier. Vuilîi le cadre. Plaçons-y maintenant les personnages.

Ces personnages étaient au nombre de trois, — deux jeunes fdles et un jeune homme.

C'était d'abord une grande et belle fdle, blonde et fraîche — à la lèvre rouge et mutine, — aux grands yeux de velours bleu, sous une double rangée de longs cils. Cette jeune fille, vêtue du charmant déshabillé de toile peinte des griselles parisiennes à cette époque, semblait une vivante personnification de la gaîté vive et de l'humeur franche et joyeuse. Elle riait sans cesse et à tout propos. On eût dit qu'il y avait une perpétuelle coquetterie dans ce rire intarissable, qui laissait voir l'émail humide de ses petites dents, aussi blanches que celles d'un jeune chien, et qui creusait de mignonnes fossettes à son menton et au coin de sa bouche. Mais nous prenons sur nous d'affirmer que la coquetterie n'y

^2 lA PERLE DU PALAIS-ROYAt,

était pour rien. Roselle, — ainsi se nommait la joyeuse fille, — aurait ri tout autant, quand même le rire l'eût rendue moins jolie. Elle était assise sur une chaise de bois, dont le dossier s'appuyait à la table carrée qui se trouvait au milieu de la chambre. Ses mains rosées, — cachées ë demi par de petites mitaines de fd blanc, — jouaient nonchalamment avec quelques fleurs, enlevées sans doute au bouquet dont nous avons parlé. Tout en les effeuillant elle hait. En face, et tout auprès d'elle, se tenait debout un grand et beau jeune homme, portant le galant uniforme de sergent aux gardes-françaises. Rien ne seyait mieux que ce costume à sa taille élevée et bien prise, — à ses épaules larges et parfaitement effacées, — à sa figure mâle et expressive, et d'une régularité qui n'excluait point l'expression. On devine que ce beau jeune homme n'était autre qu'Eustache Lollier, le fils aîné de Marie-Jeanne.

— Oh ! Rosette, — murmurait-il, — ravissante et méchante fdle ! — pourquoi me tourmenter ainsi?...

— Le menteur!... — interrompit Rosette avec un frais éclat de rire, — pourquoi dire que je suis méchante quand il n'en pense pas un mot '... — je vous tourmente, moi ?... — et comment ?

— Vous le savez bien !..

— Nennijda!...

— Pourquoi, quand je vous en prie si fort, refuser de convenir que vous m'aimez ?...

— En doutez-vous? — demanda moqueusement Roseîle.

— Non... mais...

— Eh bien I puisque vous prétendez le savoir, pourquoi demander que je vous le dise?

— C'est si bon à entendre!...

^ Est-ce donc la mode, aujourd'hui, que les honnêtes

\ U PERLE Du HLAiS-ROtAL. 83

filles parlent d'amour aux gardes- françaisesl... -- s'écria Hosette en riant de plus belle.

— Oui, certes, quand le garde-française et la jolie fille doivent se marier dans huit jours...

— Eh bien!... attendons que le mariage soit fait... et alors...

— Alors?...

— Nous verrons... — peut-être vous dirai-je après ce que je ne veux pas vous dire avant... — et ne vous plaignez point de cela, mon pauvre Euslache, — ajouta Rosette avec son rire élincelant, — il y a tant de maris dans Paiis à qui tout le contraire arrive, et à qui l'on dit avant ce qu'on ne leur dit plus après...

Il y avait dans ces paroles un aveu déguisé qui n'échappa point au jeune homme.

— Vous êtes un ange, oh ! Rosette !... — s'écria-t-il avec transport.

— Tiens I je ne suis donc plus méchante !...

— Oui, un ange !.., et je vous adore...

Et le garde-française, s'emparant d'une main que la jeune fille ne défendit pas trop, la couvrit d'une demi-douzaine de bon gros baisers bien sonores. Et Rosette, pendant ce temps, que faisait-elle? Elle riait. — Cependant, une autre jeune fdle, — assise tout auprès de la fenêtre qui ne laissait pénétrer qu'un jour assez douteux à travers ses petits carreaux verdâtres, enchâssés dans du plomb, — semblait s'absorber entièrement dans le travail de couture qu'elle était en train de mener à bonne fin. Mais du coin de l'œil elle regardait avec une curieuse attention le gracieux tableau dont nous venons d'esquisser les lignes.

Cette jeuiie fille était Nanette Lollicr. Jamais plus radieuse beauté n'avait mérité mieux d'attirer tous les regards et de faire battre tous les cœurs. Jamais le ciseau du sculpteur el

84 Î,A TEliLE DU fALAtS-nOYAL.

le pinceau du peintre, s' unissant pour créer un ch^ii-d'œuvré, n'auraient réussi à produire un ensemble aussi parfait, aussi complètement irréprochable. Manette était le type idéal de la perfection et de la beauté. Non point de cette beauté froide, — de cette beauté classique et convenue, qu'on admire et qui glace, — mais de la beauté vrainir-nt féminine et parisienne, dans ce qu'elle a de plus gracieux tt de plus souriant. Sous ses longs cheveux bruns, d'une richesse et d'un éclat merveilleux, — relevés sur les tempes et formant, à la hauteur de ses petites oreilles nacrées, deux accrochecœurs irrésistibles, se voyait un front pur et d'une inaltérable blancheur. Le galbe un peu allongé du visage ne nuisait en rien à la rondeur des joues qu'on eût dit recouvertes de ce délicieux velouté qui fait le charme des poches mûres. Ses grands yeux noirs, — doux, rêveurs et vifs h la fois, — étaient expressifs comme la parole, et lançaint parfois les étincelles d'un feu voilé. La bouche, — celte petite bouche des femmes de Watteau, dont aujourd'hui le dessin est perdu, — semblait, — malgré la chasteté candide de ses lignes, et pour nous servir d'une expression empruntée au langage du temps, — l'arc du petit dieu Cupidon. Celte tête idéale s'attachait aux épaules par un cou aussi pur, aussi parfait que devait l'être plus tard celui de la belle et malheureuse princesse de Lamballe. La taille, souple et cambrée comme celle d'une Espagnole, était un peu frêle peul-êlre, mais le corsage promettait de bientôt offrir ces formes arrondies et voluptueuses qui manquent à la première jeunesse, et donr l'absence à quinze ans est une grâce de plus. Les duchesses, — et nous disons les plus fie; es de leur pied aristocratique et de leur main patricienne, — faussent envié le pied et la main de Nanette Lollier. Pas une femme peutêtre, à Paris, n'aurait pu mettre les petits gants de soie qu'elle se tricotait elle-^môme, — et pas une, b, coup sûr,

r^aurait cliraissé ses souliers à talons, — auprès desquels la pantoufle de Cendrillon eût semblé large. Eh bien î tout ce que nous venons de dire n'a servi qu'il nous prouver à nousmême l'impuissance dans laquelle nous nous trouvons de faire de Nanelte un portrait ressemblant. Il nous faudrnii les /'rayons de Latour ou les pinceaux de Boucher poi.i laire revivre dignement cette idéale figure. Plus heureuse que Nanette LoUiei\ — Geneviève GalUot avait trouvé un peintre, — et quel peintre? l'immortel Greuze ! La pauvre Nanelte est morte tout entière, — et nous ne savons pas la ressusciter !...

Tout cl coup, et au moment où Eustache Lollier venait d'embrasser si bruyamment la main de sa rieuse fiancée, — Nanette jeta son ouvrage, — un superbe caraco de sa mère, presque neuf et qui n'avait servi que pendant deux ans, — «l'Ile se leva et s'approcha légèrement des deux jeunes gens.

Nous ne saurions dire combien de grâces nouvelles recéhj!; sa démarche. C'est pour elle que semblait devoir être fait, cent ans plus tard, ce vers charmant d'un grand poète :

Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes !

— Cher frère, — bonne petite sœur, — dit Nanelte, — comme vous êtes enfants tous deux !... — vous vous taquinez presque sans cesse pour vous raccommoder ensuite, — ne vaudrait-il donc pas mieux vous aimer tout simplement?... — Toi, mon pauvre Eustache, tu crois toujours que RosGlte ne t'aime pas assez, et tu n'as pas raison, car elle t'adore... j'en réponds!... — Toi, Rosette, tu ris souvent quand mon frère te parle d'amour, et c'est bien mal, carton petit cœur au fond, est tout h lui...

- Ah ! par exemple !... — dit la joiie blonde.

■r- Oui, tout à Jui, — reprit Nanette en appuyant raali«=

cieusement sur ces mots, — et tu me le répètes sans cesse quand nous ne sommes que nous deux...

— Oh I trahison !... — fit Rosette en riant.

— Oh ! bonheur 1 — s'écria le garde-française.

— Accordez-vous donc bien vite, — poursuivit Nanette, — et puisque tout est convenu entre vous et entre nos familles, décidez, sans plus tarder, quel jour et en quel endroit nous danserons h votre noce...

L'homme propose et la femme dispose.

La dernière proposition de Nanette ne rencontra point d'opposants.

Au fond, la jolie blonde, — ainsi que l'avait affirmé traîtreusement Nanette, — adorait le garde-française.

Elle riait de ses paroles d'amour, parce qu'elle riait de tout, — elle le contrariait volontiers, porce qu'elle était d'humeur moqueuse, — mais son cœur battait bien fort lorsqu'elle se disait que, dans quelques jours, elle serait à lui, — bien à lui.

— C'est cela! — s'écria Eustache, — convenons de tout! — cette noce, — cette belle noce, où la ferons-nous?...

— D'abord, — dit Nanette, — je prétends avoir voix délibérative au conseil...

— Parbleu ! — répliqua Eustache, — cela va sans dire...

— Oh ! oui petite sœur, — fit à son tour la fiancée du garde-française, donne-nous ton avis... tout ce que tu vou- (Jras, moi, je le voudrai..,

— Avant tout, — reprit le jeune homme, — il nous faut

I endroit oîi la place ne manque pas... — songez que nous rons cinquante ou soixante personnes, au moins...

-- Tant que cela? — fit Nanette,

— Je crois bien ! — compte donc un peu, — nos deux milles et les amis de nos familles, — et, grâce b. Dieu, )us en avons quelques-uns, et des bons, — ensuite tous es amis à moi, les sergents aux gardes-françaises... — En rande tenue !... et delà musique, — j'aurai les fifres et :s tambours, — mon lieutenant me l'a prorais...

— Vraiment !... s'écria Rosette en riant aux éclats et en •appant ses deux petites mains l'une dans l'autre, — • mais e sera charmant.

— Charmant, chère Rosette!.. — dis donc magnifique!.. - ah ! l'on parlera longtemps de la noce d'Eustache Lollier t de Rosette Pierrefitte, la plus jolie fille du quartier Saint- ■lartinl...

— Après Nanette, — s'écria la rieuse, en sautant au cou le sa sœur future.

— Oh ! — répliqua Nanette. — les sœurs ne comptent )as... pour leurs frères du moins... d'ailleurs tu es plus joie que moi, toi, Rosette...

— Non pas...

— Je t'assure que si...'

— Je te jure que non...

Ce fut au tour d'Eustache à se mettre à rire.

II coupa court à la discussion en disant :

— Vous avez raison toutes deux, car vous êtes aussi joies l'une que l'autre!...

Rosette récompensa son fiancé par un sourire, Puis elle demanda :

— Eh bien, que décidons-nous?

-— Je propose les Porçherons, — fit Eustache,

»i8 là PERLE DU PALAIS-ROYAL.

Une petite moue charmante vint aux lèvres de Nanelle*

— Oh ! les Percherons... — fit elle.

— Est-ce que cela ne te sourit pas, ma sœur?..,

— Franchement, non.

— Pourquoi ?

— Cest un vilain endroit, les Porcherons,.^ — répondit la jeune fille, — on prétend qu'il y vient des seigneurs déguisés... — je crois que nous n'y serions pas tranquilles... — d'ailleurs ce n'est pas assez charapôlre, on n'y voit point une pauvre fleur...

— N'en parlons plus, — dit gaîment Eustache.

— Repoussé avec perte !... — s'écria Rosette en riant.

— Méchante! — riposta gaîment Eustache, — je su battu, c'est vrai, mais vous paierez les frais de la guerre !..^

— Et comment?

— Vous allez voir.

Tout en parlant, il l'embrassa.

Rosette rougit jusqu'au haut de son front si blanc, — puis

elle se mit à rire, et dit : •

— Tant pis pour vous, après tout!... — vous vous volez vous-même...

— Ah ! bah ! je me restitu(;rai mon bien plus tard.

— Voyons, — fit Nanette, — autre chose ?

— Que dites-vous des Près-Saint-Gervais?

— C'est mieux, — répliqua la jeune fille.

— Ce n'est donc pas encore tout à fait bien ? fi

— Non, — je crois qu'on peut trouver mieux encore..,!

— Je parie, sœur, que tu as une idée...

— C'est possible.

— Dis-la, — dis-la vite, ton idée, petite sœur! — s'écria Rosette, — je parie, moi, qu'elle est excellente !...

— Eh ! bien puisque vous le voulez, je songeais au Moulin de Javelle,.,

La Perle dû fALAis-KoïAL. o9

— Oui! ". oui!... oui!... —dirent à la fois les deux mes gens', - Nanetle a raison ! adopté ! adopté ! vive le Dulin de Javelle!... .

Et le garde-française se mit à chanter, dune voix de entor, cette vieille chanson de l'époque, qui n'est pas beau- ,up moins mauvaise que certains couplets de vaudevilles lodernes :

Au moulin de Javelle

Vont deux à deux

Les amoureux!... '

Au moulin de Javelle Que la beaulé soit fidèle Car au moulin de Javelle

Les amoureux

Sont heureux! ...

Le plus beau séjour du nionùo C'esi celui-là, je le crois!...

Chacun y vient, à la ronde S'amuser comme des rois !...

C'est au moulin de Javelle Que le plaisir nous appelle!...

Vive ce charmanf s'iour De l'hymen et i e l'a nir !.. .

Quand Eiistache eut achevé, les deux jeunes filles se prircul par la main, et se mirent à tourner joyeusement autour de la table, en répétant :

C'est au moulin de Javelle Que le plaisir nous appelle!...

Vive ce charmant séjour De l'hymen et de l'amour!...

Naaelle et Rosette n'avaient point achevé leur ronda

lorsque Marie-Jeanne, portant sur sa tête une grande raanne d'osier, qui renfermait une demi-douzaine de bourriches,' i*^ parut dans le cadre de la porte, en s'écriant d'un ton deJP' bonne huraenr : '!

— Allons f... allons!... mes p'tites chattes, v'ià qui va ben!... — j'vois qu'ici l'on n'engendre point de mélanco- ' lie!... — N'vous gênez pas pour moi, les enfants!,., si le cœur vous en dit encore, dansez, sautez, trémoussez-vous!... ' — Jarniguienne !... sans mes vieilles jambes, j'crois, ma fine, que j'en ferais tout autant!...

Marie-Jeanne était une grande et forte femme, vêtue de i j couleurs éclatantes à la mode des poissardes de ce temps, et ; portant un mouchoir de colon rouge, noué d'une façon pittoresque autour de ses cheveux grisonnants.

Sa haute taille était droite encore, — ses traits réguliers, quoique flétris par les nombreuses fatigues de sa vie, — et J' l'on voyait que, quelques vingt ans auparavant, — elle avait dû être fort belle.

Seulement il n'existait en son apparence aucun vestige de cette distinction exquise qui rendait sa plus jeune fdle si admirable.

Nanette et Rosette l'aidèrent à se débarrasser de sa manne, — les bourriches, — remplies de poisson qui n'a- i vait pas été vendu, — furent rangées dans un coin, — puis les deux jeunes filles embrassèrent l'une après l'autre, et avec expansion, la poissarde.

— Ah ! Rosette, ma mignonne Rosetto, — dit Mnric- Jeanne, — comme te v'ih donc gentille au jour d'aujourd'hui!... — l'es plus fraîche, parole d'honneur, qu'une limande qui frétille encore!... — A-t-il de la chance, ce mauvais sujet d'Eustache!... en a-t-il !...

— Plus que je ne mérite, n'est-ce pas, ma mère ? — dtimanda le garde-francaise en souriant.

LA PERLE DU PALAlS-IvOTAL. 61

— Oh 1 je ne dis pas ça ! — répondit Marie-Jeanne, — ta es un garçon bien méritant, c'est la vérité!... Mais, n'empêche, t'as de la chance, tout de même !

-- F-' il le sait bien, — fit Nanette. Pfcfidant ce dialogue, la blonde Rosette, en un accès de rire éclatant, montrait ses trente-deux dents blanches,

— Ah ! çà, voyons, — demanda Marie-Jeanne, — à quand la noce?... avez-vous décidé ça, mes enfants?

— Nous avons du moins choisi l'endroit où nous la ferons, — répondit le garde-française,

— El c'est?...

— Au moulin de Javelle.

— Tiens!... tiens!... tiens!... ça me va beaucoup! — c'est un endroit gai, le moulin de Javelle ! — Je vas mettre d'côlé, pour le repas, deux turbots, quatre barbues et une douzaine d'homards, que Sa Majesté, notre monarque, n'en a pas de pareils sur sa table les jours de gala...

Pendant quelques minutes la conversation continua sur ce ton joyeux.

Puis la plupart des membres qui composaient la famille Lollier rentrèrent successivement au logis.

Ce fut d'abord le père, — André Lollier, libre do bonne heure, ce jour-là, de ses travaux à la Halle,

Puis, deux ou trois des jeunes filles, employées dans le quartier à des travaux de couture ou de blanchissage.

Et, enfin, Marcel Lollier, — celui des enfants qui était venu au monde immédiatement avant Nanetle.

Marcel avait seize ans et quelques mois.

Il ressemblait tellement h sa plus jeune sœur, — les traits de son visage imberbe étaient si fins et si délicats, — ses joues offraient un velouté si suave et si virginal que, s'il eût revêtu par divertissement des habits de femme, on l'aurait ùris, sans aucun doute, pûur Nanelle elle-mémei

Marcel se destinait à la profession d'imprimeur, — mais sans grand espoir de pouvoir jamais amasser les fonds nécessaires pour acheter une maîtrise d'imprimeur ou de li- ^' braire.

Grâce à la puissante protection du cuisinier de M. Pane- ' kouke, — l'un des meilleurs clients de Marie-Jeanne, — Marcel avait obtenu une place d'apprenti dans les immenses ateliers du célèbre éditeur de VEncychpédie , — lequel, comme on sait, nienait train de grand seigneur et réunissait ',' habituellement à sa table, Diderot, d'Alembert, Helvétius, j''' le baron d'Holbach, et enfin presque toutes les illustrations littéraires, contempoi'aines.

Marcel se montrait extrêmement fier de contribuer pour sa part h l'érection de ce monument que la littérature et le philosophie du dix-huitième siècle élevaient comme une' tour de Babel nouvelle et non moins orgueilleuse que l'ancienne.

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Repas de famillcj

La famille rassemblée applaudit avec expnnsion.^ — ainsi que déjà nous l'avons entendu faire à Marie-Jeanne, — an choix que venaient de formuler les fiancés. — Décidément le moulin de Javelle rémiissait toutes les sympathies.

Le présent jour était un samedi.

Il fut décidé que le mariage serait célébré le samedi de la semaine suivante.

Cependant Marie-Jeanne avait placé sur la table carrée

le nappe de toile commune éliraée en plus d'un endroit, ais d'une blancheur éblouissante.

Ceci fait, elle s'occupa activement des préparatifs du ;pas.

— Ah ! çh^ ma belle petite Rosette, — dit-elle ensuite b fiancée de son fils, — j'espère bien que tu vas rester b

;ner avec nous... d'abord, je te préviens que je vais mete ton couvert à côté de celui de ce bon sujet d'Euslache, qui n'te déplaira guère, j'imagine...

— Je le voudrais bien... — répondit la jeune fille en ant, — pas pour être à côté de M. Eustache, au moins, lais pour rester avec vous et avec ma bonne Nanelte, mai^ lalheureusement, ça ne se peut...

— Bah ! et pourquoi?

— Parce que ma mère m'attend... elle m'a permis dd 3nir vous dire un tout pelil bonjour, mais elle m'a bien re- Dmmandé de ne pas rester trop longtemps...

— Dans ce cas, — réplique Marie-Jeanne, — je n'insislfl Dint, — ça n'est pas moi qui détournerai jamais les enfanta 3 c'qui se doit à l'obéissance paternelle et malernell^, car,

n'importe qui, pour n'importe qu'est-ce, en faisait autant ix miens, ah! jour de Dieu!... ça n'irait pas bien!... ^ ens donc par ici que je t'embrasse, ma petite Rosette, et e...

— Je vais vous quitter cussi, ma mère, — dit alors le }rgent aux gardes.

— Tiens! tiens! tiens!... est-ce que t'as du vif argent ^is les veines, comme Rosette, mon garçon?...

I — Non, ma mère, mais mon lieutenant m'a recommandé ; rentrer de bonne heure à la caserne,., et vous compre*" :z, comme j'ai besoin d'un congé pour toute la semaine; ochaine, je ne veux pas risquer d'indisposer mes supé* mvs contre moi...

64 LA PERLE DtJ PALAIS-ftOTAL,'

— T'as raison, garçon, l'as raison... — l'obéissance et J lasM&osfmafio/i avant tout... c

— Et, — continua Eustaclie, — comme c'est mon che- , min de passer justement devant la maison de madame Pierre- jjf filte, je ferai la route avec mademoiselle Rosette, — si c'est Jk un effet de sa grande bonté de me le permettre, et je la, \ laisserai à sa porte. . . sai

Rosette, Nanette, Marie-Jeanne et tous les autres témoin» ijn de cette petite scène se mirent h rire. p

— Ah ! ah ! — s'écria la poissarde, — fullait donc dire ça tout de suite !... — j'comprends h présent la consigne et u; la caserne.".. — histoire de faire un bout de chemin avec sa (j bonne amie!... — voyez-vous, le mauvais sujet... — e\\\i bienl mes enfants, allez-vous-en de compagnie, — quant à moi j'y obtempère!... f^,

— - Mais, — dit vivement Rosette en ne riant qu'à moitié, et avec un petit air de pruderie le plus charmant du monde, j]), — je ne sais pas trop si je dois consentir à ce que me pro-'i poiC M. Eustache...

— Et, pourquoi donc ça, ma petite ? — demanda Marie Jeanne.

— Dame!... qu'est-ce qu'on dira dans le quartier ^

— On dira ce qu'on voudra, pardinei... ne vous marieîsvous pas dans huit jours?...

— Mais... — hasarda de nouveau Rosette* j ■— 11 n'y a ni mais, ni si, ni car, — interrompit impéf

lueusement la poissarde, — quand on a pour soi sa bonne conscience, on peut se moquer de la langue du monde, et, quand Marie-Jeanne LoUier a garanti qu'une chose était bien, personne n'a le droit d'y trouver à redire...

Rosette avait écouté, en riant aux larmes, celte véhémente sortie de sa future belle-mère.

Lorsque la poissarde eut** bevé sa péroraison^ en mettant

A PfiRLE DO PALAlS-ROTALr 65

fièrement son poing sur sa hanche, la jolie blonde lui fit une coquette révérence, et dit :

— Bonne maman Marie-Jeanne, ne vous fâchez pas, — je vais prendre le bras de M. Eustache, — mais c'est bien pour vous faire plaisir, au moins...

— A la bonne heure ! — s'écria la poissarde, — et soyez (Sans crainte, mes enfants, vous ferez un joli couple!... — 'Ah! jarniguienne , qu'on m'en trouve un plus beau dans Paris, et je m'en vas l'aller dire à Rome !...

Rosette embrassa Nanelte et Marie- Jeanne, — et les petites sœurs, — et aussi Marcel, — puis elle sortit avec Eustache, très-fière, au fond, de s'appuyer sur le bras du plus beau sergent des gardes-françaises.

La mère Lollier les suivit jusque sur le seuil, afin de les revoir encore, et de les admirer plus longtemps.

Elle ne remarqua point un homme grand et maigre, debout, de l'autre côté de la rue, dans l'embrasure d'une porte bfitarde, et qui semblait observer avec une attention profonde le logis des Lollier.

— Ah ! ces petites filles î — dit Marie-Jeanne en rentrant dans la salle commune après avoir refermé la porte, — elles sont toutes les mêmes!... — Voyez c'te péronnelle de "o^

fusette, — une bien brave enfant, ma fine !... — elle grillait d'envie de s'en aller avec son amoureux , et elle n'en faisait pas moins la petite bouche et la difilcile!... — dire pourtant que j'étais comme ça jadis... au temps de mes amours avec mon horatiie que voilà... — Hein, André, t'en sou» vieas-tu, huit jours avant la noce?...

'^'' — Ah! je le crois bien que je m'en souviens! — répondit galamment l'époux de Marie-Jeanne, — et je dis que RoseltQ

^'* a beau être gentille et jolie, elle ne te serait seulement pas allée à la cheville, dans ce temps-lh, ma femme!... Enchantée de ce compliment conjugal, qui lui rappelait

uiint

é6 LA PERLE DU PALAIS-ROYAL.

les roses effeuillées d'une lune de miel évanouie, .Marie- Jean ne se rengorgea.

Elle rajusta, en face d'un vieux miroir, les pointes du mouchoir rouge qui lui servait de bonnet, — elle jeta sur les vestiges à peu près disparus de sa beauté en ruines un regard de regret, puis elle dit :

— A table, mes enfants... à table... — nous avons tous bien travaillé, — mangeons de bon appétit...

La famille Lollier était absorbée depuis quelques minutes dans l'importante et agréable occupation du repas, quand un coup, frappé discrètement à la porte de la rue, attira l'attenlion générale.

— Entrez! — cria Marie-Jeanne, sans se déranger.

La porte s'ouvrit, et un personnage bien connu de nos lecteurs entra, en courbant sa longue échine en un salut obséquieux.

Ce personnage était La Bricole.

11 tenait sous son bras gauche son vieux chapeau lampion tout cassé.

Cliatouilleuse, qui ne le quittait pas plus que son ombre, relevait la basque de son habit sans galons.

1/allitude qu'il avait prise en entrant ne pormettait de voir de son visage que son nez énorme et luisant, et ses longues moustaches retroussées.

Malgré l'air bénin que La Bricole s'iiïorcnit de donner à ses traits, toute sa personne n'en conservait pas moins son cachet à la fois grotesque et sinistre.

— Jour de Dieu ! — se dit Marie-Jennnc h elle-même, -- jour de Dieul... voilà un paroissien de bien mauvaist; mine!...

Une frayeur instinctive s'empara de Nanette, qui détourna vivement la tète.

Cependant, malgré la mauvaise opinion qu'elle ne pouvait "î'erapêcher de concevoir de ce visiteur inattendu, Marie- Jeanne quitta sa place et demanda poliment :

— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur?...

— J'ai tout lieu de croire, — répliqua La Bricole, après une seconde et même une troisième salutation, — que je me trouve en ce moment dans le sein de l'honorable faraiii? Lollier?...

— Vous y êtes.

— Et c'est à l'estimable madame Lollier que j'ai sans doute l'honneur de parler? — reprit La Bricole.

— A elle-même.

— Marchande de niarée en gros?

" — Comme vous dites.

— Et mère du sergent Lollier , le plus bel homme et le meilleur sujet des gardes-françaises ?

Cet éloge d'Eustache disposa Marie-Jeanne k envisager plus favorablement le visiteur.

— Oui, — monsieur, — fit-elle, — le sergent Lollier est' bien mon fds, — mais, encore une fois, qu'y a-t-il pour votre service?

La Bricole, — tout en parlant et tout en écoutant les réponses de Marie-Jeanne, — promenait autour de la table ce regard inquisiteur particulier aux espions ; — il avait reconnu, ou plutôt deviné Nanette à sa radieuse beauté.

Au bout d'un instant, il répondit :

— Je souhaiterais, madame, parler à votre fils aîné, — je suis chargé pour lui d'un message de quelque importance...

— Est-ce bien pressant, ce message?

— Oui, madame.

— Dans ce cas, vous n'avez pas de chance.

— Pourquoi donc?

— Parce que, si vous étiez arrivé cinq minutes plus tôt, vous auriez rencontré Euslaclie ici...

— Et, maintenant?

-- Maintenant il vous faudra lui courir après pour le rat- Irapei- 'i

Un ami inconnn.

La Bricole fit un geste destmé à exprimer le désappointement.

— Ah ! bah ! — dit-il au bout d'un instant, — le sergent est parti ! eh bien ! tant pis, je lui courrai après, les jambes sont bonnes!...

— Seulement, — reprit Marie-Jeanne, — je vous conseille de vous dépêcher, tout d'mêrae, car Eustache marche comme un cerf... — après çà, peut-être bien qu'il se sera arrêté quequ'z-inslants à la porte de Rosette.

— Rosette? — demanda La Bricole avec un accent interrogateur.

— Oui, sa future, — Eustache se marie dans huit jours...

— Tiens! tiens! tiens!... — mes compliments!... — ah! le gaillard!... il ne m'en avait rien dit... — c'est mal!...

— Est-ce que vous êtes de ses amis?

— De ses amis !... — si j'en suis?... — mais je le crois bien, madame Lollier, et des plus intimes encore !... — il ne peut guère se passer de moi... — le lieutenant, quand il est de bonne humeur, nous appelle Orestc et Pyladu

tA PERLE DU PALAlS-ROYAt. 6Ô

— Pour lors, il vous invitera à sa noce.

— Ah! pardieii, j'y compte bien!,.. — s'il ne le faisait pas, je ne lui pardonnerais de ma vie!... foi de gentilhomme!...

Et, ce disant, La Bricole retroussa victorieuse^aent sa moustache.

— Gentilhomme!... -- s'écria Marie-Jeanne éblouie, — vous êtes gentilhomme?...

— Chevalier, madame Lollier, pour vous servir...

— GommeEustacheadebelles connaissances!... — pensa la poissarde enthousiasmée.

La Bricole reprit :

— Et, cette noce, quand la ferons-nous ?..i

— D'aujourd'hui en huit, au Moulin-de-Javelle.

— Parfait !... — vingt fois par jour ce cher Eustaclie me parle de sa sœur, mademoiselle ?ianette, la plus jolie fdle de Paris, j'espère bien avoir l'honneur d'être son cavalier pour plus d'un rigodon...

— Réponds donc, Nanette, — réponds donc à M. le chevalier... — dit vivement Marie-Jeanne en poussant le coude de sa fille.

Nanette ne répondit pas et rougit jusqu'au blanc des yeux.

— Ah ! — fit la poissarde, — ces jeuness^y c'est timide et ça s'embarrasse d'un rien... mais elle est bien reconnaissante de l'honneur que vous lui faites, j'en réponds.

— Maintenant, chère madame Lollier, — poursuivit La lîricole, — indiquez-moi, je vous en prie, le chcpjin qu'a tenu Eustache ; je suis chargé pour lui, je vous le répète, d'un message important, il est essentiel que je le rattrape...

— Eh bien! en sortant d'ici, tournez à gauche, et ensuite, prenez à droite dans la rue Saint-Denis... — vous

rencontrerez Eustache dans la rue, pour sûr, car il retournait à la caserne après avoir reconduit Rosette...

— J'y vole... — agréez, je vous en prie, madame, ainsi que toute votre honorable famille, l'assurance de mon profond respect... c

La Bricole salua de rechef , aussi bas qu'il l'avait fait on arrivant, — puis il pivota sur ses talons. — Il ouvrit le compas de ses larges jambes, et, remettant sur sa tête son chapeau lampion, il s'élança dans la direction de la rue Saint-Denis, tout en caressant la poignée de Chatouilleuse.

Aussitôt qu'il eût disparu, Marie-Jeanne revint s'asseoir à table,' et formula tout haut la réflexion que nous lui avons déjà entendu formuler tout bas.

— Comme Euslache a de belles connaissances !... — un gentilhomme!... — un chevalier!... — ça n'est pas du petit monde, ça, tout de même!...

— 11 est bien laid, l'ami d'Eustache, — dit Nanette limidemeat. 1

^ — C'est vrai qu'il n'est pas beau, — répliqua la poissarde, — mais il a l'air noble, ça c'est sûr...

— Noble... noble... — fit André LoUier en hochant la tète, — je lui trouve , moi , plutôt la figure d'un bandit que la mine d'un gentilhomme...

Marie- Jeanne frappa du poing siir la table.

— C'est que vous ne vous y connaissez pas ! — s'écriat-elle, — j'vous soutiens, moi, jarniguienne, que c'est un véritable grand seigneur...

— Oh ! pour ça, — fil Marcel qui n'avait encore rien dit» — oh ! pour ça, j'en doute...

— T'en doutes, morveux?..,

— Ma foi, oui.'

— Et, pourquoi donc ça, s'il vous plaît?..,

— Parce que j'en vois toute la journée, moi, des gentils-

hommes, chez M. Pankoucke, et des grands seigneurs aussi ; M. le marquis de Louvois et M. le prince de Courtenay, et son fils, et bien d'autres... et ils ne ressemblent guère à l'individu qui sort d'ici...

— Et quelle différence donc que tu trouves entre eux, blanc bec ?

— D'abord ils ont de beaux habits tout dorés et tout galonnés.

— Ce n'est pas le galon qui fait l'homme !

— Et de belles épées, k poignées de nacre ou d'or, avec des pierres précieuses et des nœuds de rubans... — ils ne portent point de moustaches, et leur mine est bien différente... -- Moi, je suis comme mon père, je trouve que l'ami d'Eustache a l'air d'un cuistre...

Une approbation générale' accueillit les dernières paroles du jeune imprimeur.

Marie- Jeanne ne se tint point pour battue, mais, comme elle n'avait pas de bonnes raisons à donner à l'appui de son opinion, la conversation en resta là, — du moins sur ce chapitre.

Le repas venait de s'achever , et les jeunes filles remettaient en ordre les plats, les assiettes, et les couverts d'étain bien luisants, quand Eustaclie, que personne n'attendait, rentra dans la pièce que nous connaissons.

Le sergent aux gardes-françaises avait tout simplement prétexté des affaires à sa caserne afin de pouvoir reconduire Rosette, mais la vérité est qu'il avait pour ce jour-là une permission de dix heures.

— Tiens! — s'écria Marie-Jeanne, — te revoilà, toi, bon sujet?...

— Comme vous voyez, ma mère, et bienvenu, je pense...

— Oh ! toujours ! — Mais comment que ça se fait?... Eustaclie raconta ce que nous venons d'expliquer.

— Alors et pour lors, — reprit la poissarde, — lu arrives tout droit de chez la mère Pierrefilte !...

— Tout droit.

— Et tu n'as rencontré personne en route?

— Personne de ma connaissance.

— Eh bien ! mon garçon, prends les jambes à ton cou, et file...

— Où donc?

— A la caserne.

— Allons donc!... il n'est pas six heures du soir!...

— Ça n'y fait rien, — dépèche-toi...

— Plaisantez-vous? — pourquoi me dépêcher quand rien ne me presse?...

— Rien ne te presse?... c'est ce qui te trompe...

— Que voulez-vous dire?

— Qu'il y a un message qui t'attend à la caserne...

— Un message!..

— Oui.

— De qui ?

— De tes chefs.

— Qui vous l'a dit?

— Ton ami intime.

— Quel ami?

— Le grand, — le maigre, — Celui qui a des moustaches longues comme ça, — le gentilhomme... — le chevalier...

Eustache regardait sa mère avec la stupéfaction la plus profonde et la plus comique.

— Voyons, — reprit la poissarde impatientée , — quand tu me regarderas pendant une heure avec des yeux comme

ceux d'une brêrae de mer !... — Jour de Dieu, tu sais bien de qui je veux parler...

— Mais non, ma mère, je vous jure...

■— Ton ami, le gentilliorarae... ton intime ami... — il a pris la peine de venir ici lui-même, avec le message... — il nous a présenté à tous , ses civilités , comme un parfait seigneur, et point (îer à l'encontro des petites gens... — et il le court après , à l'heure qu'il est , jusqu'à la caserne , où il l'aliendra avec son message...

Eustache, — de plus en plus stupéfait de ce qu'il entendait, à mesure que sa mère entrait dans de nouvelles explications, — prit le parti de s'asseoir sur une chaise, au milieu de la chambre, et regarda autour de lui d'un' air effaré.

— Ah ! çà, — demanda le jeune Marcel, tout en riant de la figure de son frère , -- est-ce que tu ne le reconnaîtrais pas, ton ami intime?,..

-- Mais, franchement, — répliqua le sergent, — ça me fait assez cet eiïet-là !...

^ — Impossible ! — s'écria Marie-Jeanne, — et, la preuve c'est que ton lieutenant a dit, en propres paroles, qa'aù reste ce gentilhomme et (oi vous étiez Pijlate ensemble...

— Voyons, — fit alors Eustache, —expliquons-nous, ma mère, je vous en prie, car, foi de sergent aux gardes-françaises, je ne comprends pas un traître mot à ce que vous me racontez depuis un quart d'heure.

Marie-Jeanne leva les mains vers le ciel comme pour attester que son fils aîné perdait la tête.

Puis elle commença le récit de la visite h laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, et elle traça de La Bricole un portrait tellement resseuiblant qu'il élait impossible de ne point connaître ce personnage, pour peu qu'on l'eût rencontré une seule fois dans sa vie*

— Eh bien ! — demanda-t-elle en achevant, — comprendstu maintenant, et sais-tu de qui que je parle ?

^Tous les membres de la famille attendaient impatiemment la réponse d'Eustache , qui avait écouté Marie-Jeanne avec une profonde attention et sans l'interrompre une seule fois. Mais cette réponse ne fut point, de prime- abord, celle "qu'on attendait.

— Ma mère, — demanda Eustache, — où mettez-vous ,, votre argent? L

— Là, — répondit machinalement la poissarde, en dé- le signant du geste une des grandes armoires appuyées contre je la muraille, et dont nous avons déjà parlé. — Mais quel rapport?...

— Le plus grand rapport, ma mère, — comptez vos écus, il doit vous en manquer quelques-uns...

— Ah ! bon Dieu ! — s'écria Marie- Jeanne en se précipitant vers l'armoire, — ah ! bon Dieu, et pourquoi donc?

— Parce que cet homme, qui s'est prétendu mon ami intime, je ne le connais pas, et, par conséquent, c'est un voleur!...

Marie-Jeanne, épouvantée, ouvrit l'armoire, et compta son argent.

Il ne lui manquait pas un sou. j

— Tu vois, — dit-elle, — on n'a rien touché...

— C'est qu'il venait seulement reconnaître les lieux, — répliqua Eustache, — et qu'il fera son coup quelqu'autra if\ur. — Veillez donc bien, je vous le conseille...

^ Le reste de la soiiée se passa à bâtir une foule de conjec- (uius sur l'incident qui nous occupe. — Mais l'idée ne vint à personne que Nanelte était le trésor auquel en voulait La liricule. ♦

La perle dd palais-royal. |â

XÎI

Gentilhomme et grand d'Espagne.

Le soir de ce même jour, à l'heure accoutumée, Irès-linufs l très-puissants seigneurs, le chevalier de La Bricole et 011 Gusman de Tulipano s'installaient devant un bol d'eaus-vie brûlée, dans le cabinet du premier étage de la ta- 3rne du Broc-d' Argent.

Ces dignes acolytes devisaient de choses et d'autres en atmdantle factotum du seigneur inconnu.

j Grain-d'Orge ne se fit pas longtemps attendre. I II arriva, de ce pas calme et mesuré dont il avait l'iiailude, — il plaça sur deux chaises sa canne et son chapeau lionne, avec cet air digne et majestueux dont il ne se dé-

nlissait jamais, et il entama l'entretien en ces termes :

— Y a-l-il du nouveau, messieurs?...

— J'aurais presque le droit de trouver cette question inirieuse, — répliqua agréablement La Bricole, — quand je e mêle d'une affaire, il y a toujours du nouveau...

— Ainsi, vous avez agi?

I — Pardieu 1

— Qu'avez-vous fait?

— Je me suis rendu rue Aubry-le-Boucher, et j'ai pénétré ms l'inté^'ieur de la fcunille LoUier...

— Ah! ah!...

— J'ai vu, de mes propres yeux, mademoiselle Nanette, foi de gentilhomme, votre maître est un homme de

)ût!... — Cetle aimable jouvencelle est le plus friand mor- |au qui puisse raviver un appétit blasé, — la fleur la plus

ijargen

fraîche qu'un connaisseur éraérite puisse souhaiter de cueil lir!., — Vertuchoux et mort de ma vie !... je crois que sijP^ j'étais millionnaire, je ne regarderais pointa cent mille écusbci pour me passer un semblable caprice!... f'P"^

Tout ce verbiage ennuyait Grain -d'Orge.

Il interrompit net La Bricole au milieu de son pathoa'^t exalté, et il lui dit : p

— Avez-vous un plan ?

— Oui.

— Voyons.

Mais le chevalier n'étail point homme à arriver à son bu

sans de notables périphrases.

— Vous comprenez, — fit-il, — qu'une tentative d'enlè vement ne peut avoir lieu, au milieu d'une nombreuse fa mille, et dans un quartier populeux, sans amener un abomi jlûM nable scandale...

— Je comprends cela, et vous savez aussi bien que me qu'il faut éviter ce scandale...

— Soyez tranquille, — tout est prévu.

— Mais, comment?

— La jeune fille a un frère aîné...

— Sergent aux gardes-françaises?

— Tout juste,

— Eh bien ?

— Par un bonheur fait exprès pour nous, ce frère se m rie dans huit jours...

— Que nous importe?

— Il nous importe beaucoup. — Savez-vous où se f( la noce?

— Non, — et je ne tiens guère h le savoir...

— C'est pourtant \h le point iinpori;inl. — L'^ rop;is cl bal auront lieu au Moulin de Javelle... — Co;u[)ioin.z-vuuj maintenant?

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— Je commence.

— Rien ne nous sera plus facile , à don Gusman de Tulioano et k moi, que de nous faufiler parmi cette cohue plépéienne, pendant le tumulte du bal , après l'enivrement du •epas, — nous mettrons adroitement la main sur l'oiseau, — a cage sera là, tout près, sous la forme d'un carrosse attelé

ijile deux bons chevaux, — nous vous jetons l'enfant sur les )ras, et, fouette cocher, votre maître sera content et notre u'gent sera gagné...

Grain-d'Orge avait écouté ce qui précède d'un air incon- {eslablement approbateur.

— En effet, — dit-il ensuite, — votre plan me semble ingénieux et sa réalisation est aisée... — oui, décidément rotre idée est bonne...

— Admirable tout simplement ! — appuya La Bricole en ordant sa moustache.

— Que vous faut- il pour l'exécution?

— Peut-être deux ou trois hommes sûrs, mais je me ;harge de les trouver, — ensuite le carrosse en question.

— C'est mon affaire. — Vous dites que la noce aura lieu lans huit jours?

— Oui, samedi prochain, — c'est décidé, convenu, irrévocablement arrêté.

— Alors, vendredi, nous irons tous les trois au Moulin de jfaveUe, afin de nous y concerter mieux et d'aviser aux der-

lières dispositions à prendre...

— Sera-ce à l'heure du dîner ?

— Pourquoi cela ?

— Parce qu'on y dîne à merveille, — le vin est bon et [es matelottes de carpes et d'anguilles ne rencontrent leurs pareilles ni à la Râpée ni à Bercy...

— Soyez tranquille, nous y dînerons,

j.j — Ohl je connais la largeur de vos façons d'agir et je

sais que vous ne lésinez point sur les détails... ceci m'encourage... ^ La Bricole s'interrompit :

— A quoi? — demanda Grain-d'Orge.

— A vous exposer que don Gusraan de Tulipano et moi, nous éprouvons le besoin de renouveler notre garde-robe, dont le désarroi significatif ne manquerait point d'attirer l'attention sur nous, en une circonstance où tous nos soins doivent avoir pour but de rester inaperçus... i

— Ce qui veut dire que vous demandez une nouvelle jn avance?...

— Pour frais de costumes, — oui, monsieur.

— Eh bien 1 soit, — voici quinze louis, — mais songez à bien servir celui qui vous emploie et qui vous paye...

— Oh ! — s'écria La Bricole avec enthoiisiasrae et conviction, — pour un seigneur si généreux, on se ferait rouer de bon cœur !...

— D'ici à vendredi, — poursuivit Grain-d'Orge, — il est utile de nous voir encore une fois...

— Nous sommes à vos ordres.

— Je viendrai ici mercredi soir, et si, par hasard, il était survenu quelqu'incident nouveau, vous m'en feriez part...

— Nous n'y manquerions pour rien au monde... Grain-d'Orge se retira.

La Bricole et Tulipano continuèrent h hnire, après avoir partagé les quinze louis dont, bien eulondii, le chevalier garda dix pour lui.

Le lendemain matin , les deux bandits se rendirent, cha-l cun de son côté, chez des brocanteurs de leurs connaissances, afin d'y procéder au rajeunissement de leur loilett< (Quelque peu délabrée, *

Lk PERLE DU PALAIS-ROYAL. t9

Nous savons depuis longtemps que la vocation de La Bricole était de se donner des airs de gentilhomme.

Pouvoir être pris pour un seigneur par les gens du menu peuple, lui semblait un bonheur suprême.

Le costume dont il se rendit acquéreur était de nature, du moins selon lui, à coopérer à cette illusion.

Ce costume, vendu sans doute de seconde main par quelque valet de chambre de grande maison, était arrivé chez le brocanteur après avoir subi des fortunes diverses.

Il consistait en une culotte de velours d'une nuance inûéfinissable, — en une veste de salin blanc, toute constellée de broderies délicates qui serpentaient en fdets d'or autour des revers et des boutonnières, — et enfin, en un habit de taffetas changeant surchargé de galons et d'agréments d'or.

Le satin de la veste était à la vérité fripé , fané , les broderies noires et éraillées.

Des galons de cuivre h peine doré , avaient remplacé les galons jadis précieux de l'habit.

Mais qu'importait k La Bricole ?

Le costume, — tel qu'il était, — produisait son effet à (Jislance.

C'en était assez pour satisfaire le bandit peu difficile.

11 compléta son accoutrement par une paire de bas de soie cramoisie, — une cravate en fausse dentelle et un chapeau lampion, retapé à neuf et galonné h outrance.

Il chaussa des souliers à talons rouges, ornés sur le coudepied de larges bouffettes de rubans jaunes.

Il attacha à son côté sa fidèle Chatoinlleuse^ et il sortit de chez le fripier, — enchanté de lui-même, — plus fier ju'Artaban, et rhantonnanl du bout des lèvres :

Monnaie, Monnaie^

Il A'esl pas, sans toi, de bonheur l...

Tout homme '

Te nomme Un vrai brevet de grand seigneur t

Rejoignons, s'il vous plaît, don Gusraan de Tulipano qui, lui aussi, faisait peau neuve, tandis que son féal compagnon, le clievalier de La Bricole, s'adonisait ainsi que nous venons de le voir.

Don Gusnian avait à la grandesse d'Espagne des droits aussi incontestables que ceux de La Bricole au litre de chevalier.

Les souches de ces deux honnêtes gens se valaient.

Tulipano s'était rendu chez le fripier, brocanteur et receleur qui, d'habitude, subvenait, moyennant des prix infiniment modiques, aux nécessités de sa toilette.

Tout au contraire de La Bricole, dont nous connaissons la prédilection pour les dorures, les galons et les couleurs éclatantes, Tulipano n'aimait que le noir.

Cette sombre couleur, pensait-il , allait bien à sa physionomie caracléristiquement basanée, et ajoutait à la distinction de sa personne.

11 se contenta donc de métamorphoser ses vêtements de velours blanchi, contre un autre costume, également de velours, mais d'une fraîcheur moins contestable.

Il fit l'emplette d'un sombrero tout neuf, vendu par un àis laquais de l'ambassade espagnole, et d'un collier de cuivre doré, enrichi de fausses pierreries et provenant de la défroque d'un comédien de la foire Saint-Laureïu.

Un petit manteau noir , qui ne comptait guère plus de dix années de bons et loyaux services, se drapa élégamment sur son épaule, et, certes, jamais hidalgo n'oITrit une plus fière

tournure que celle de don Gusraan accoutré de cette façon, marchant la tête haute, le torse cambré, et la main droite sur la hanche.

A le voir ainsi passer, on eût dit un descendant du Cid d'Andalousie, — ou quelque héritier en ligne droite de l'illustre don Quichotte de la Manche.

En ce moment Tulipano prenait au sérieux sa grandesse, et se demandait s'il ne ferait pas bien de se présenter à la cour.

Un épisode de l'histoire du Moulin -de-Javelle.

Le vendredi suivant, La Bricole, don Gusman et M. Graind'Orge, — ainsi que cela avait été convenu lors de leur entrevue du mercredi soir, — se rencontrèrent, vers les onze heures du matin, à la taverne du Broc-d' Argent.

Là, ils prirent un fiacre qui les conduisit au Mouliîi de Javelle.

Le Moulin de Javelle.

Bien peu de personnes, aujourd'hui, coDîîaissent ce nom et les galants souvenirs qui se rattachent à celte illustre guinguette. Et, cependant, les dernières années du dix-septième siècle, et pendant le dix-huitième tout entier, le Mou- Un de Javelle fut célèbre. Cet établissement — moitié restaurant, — moitié auberge, — moitié guinguette, — n'offrait d'analogie avec rien de ce qui existe de nos jours.

Situé sur les bords delà Seine, presqu'en face del'endroît oîi s'élève aujourTl'hui le ponl d'Iéna, le Moulin de Javelle jouissait du privilège de réunir une double clienlèle. C'étîiient au Moulin de Jdvelle que grandes daraes et galants cavaliers, — jolies bourgeoises et beaux garçons, — filles d'opéra et vieux seigneurs, — aventurières et chevaliers d'industrie, venaient s'installer en partie fine. C'était \h aussi que se célébraient les retours de noces des petits bourgeois,

— des commerçants de moyen ordre, et même, parfois, du menu peuple. Jamais endroit ne fut, — plus que le Moulin de Javelle, — fertile en incidents de toutes sortes, — en péripéties bachiques et dramatiques. Nous ne comprenons guère qu'aucun des chroniqueurs, qui sont à l'affût de tous les cadres dans lesquels se peuvent enchâsser les anecdotes un peu scandaleuses du dernier siècle, n'ait eu l'idée d'écrire les mémoires du Moulin de Javelle. Combien de fois les bosquets et les cabinets du Moulin de Javelle n'ont-ils pas vu, le même jour et à la même heure, des couples amoureux qui ne se doutaient guère d'être aussi près les uns des autres. Ici quelque riche traitant, en tête-à-tête avec la couturière de madame. Là, madame elle-même, en compagnie du'preniier commis de monsieur. Que de renconlres imprévues! — que de parties brusquement interrompues!

— que de scènes du plus franc comique!... Aussi la comédie s'en est-elle emparée h deux reprises.

En IGOii, Florent Carlon-Dancourt a fait jouer une pièce sous ce titre : Moulin de Javelle. De nos jours, M. Scribe a traité le même sujet, avec un titre semblable. Si les annales du Moulin de Javelle trouvaient un historien, le drame, plus d'une fois, s'y mêlerait aux scènes bouffones. L'illuslre guinguette dont il s'agit était la terre classique des enlèvements que tout semblait y favoriser, mais qui parfois nnss s'y dénouaient d'une fagou sanglante. Nous demandons ■>

nos lecteurs la permission de placer ici un court épisode, qui ne "dous semble point un hors-d'œuvre déplacé dans le livre que nous écrivons. Nous empruntons cet épisode aux archives de la police de Paris.

En l'an 1741, Tsklore Marteau, fils d'un marchand quincaillier du quai de la Ferraille, était très-passionnéraent épris de la belle Paule Sorbier, fille d'un fabricant de meubles de la rue des Poulies.

Les deux familles, grâce à une conduite sans reproche, et à une probité non suspecte , jouissaient dans leurs quartiers respeclifs d'une considération peu commune.

Les Marteau et les Sorbier étaient riches, leur commerce prospérait de jour en jour davantage, — l'union projetée avait donc rencontré de part et d'autre le plus complet assentiment, et M. le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, confesseur de Paule Sorbier, avait promis de célébrer lui-même le mariage et de bénir le jeune couple.

Seulement, comme Isidore Marteau n'avait que vingt ans et demi, et comme Paule n'en avait pas encore tout à fait dix-sept, il fut décidé que la noce n'aurait lieu que six mois jour pour jour, après le moment des accordailles. Ces six mois devaient amener bien des incidents inattendus, dans l'intérieur jusque-là si calme et si patriarchal de la famille Sorbier. Le fabricant de meubles avait pour apprenti, depuis un an, un jeune Languedocien, garçon actif, travailleur, d'une intelligance précoce, mais d'une moralité douteuse, el surtout d'une hypocrisie consommée.

Ce garçon, assez mauvais sujet dans le fond, était venu à bout d'inspirer la plus entière ciMifiancc à ses maîtres, par des dehors d'une régularité parfaite et d'une piété exem-

plaire. Tout le jour il travaillait courageusement, raais la nuit il s'échappait de la maison et battait le pavé jusqu'au matin, en compagnie de quelques chenapans dont il avait fait ses amis.

Simon Ragon, — ainsi se nommait le Languedocien, — n'avait d'autre ambition que celle de devenir habile dans sa partie, afln de pouvoir gagner beaucoup d'argent, et, avec cet argent, de se voir à même de satisfaire ses goûts de débauche. Simon n'était point voleur, — il n'aurait pas pris une pièce de quinze sous dans une caisse ouverte, — mais l'appât d'une somme un peu ronde l'aurait déterminé sans peine à de graves indélicatesses.

Un jour, un grand et beau jeune homme, vêtu du costume original des paysans du Languedoc, se présenta dans la boutique des Sorbier. Il demanda à parler h Simon Ragon , son cousin issu de germain , — disait-il , — auquel il apportait une lettre et des nouvelles du pays. Le père Sorbier envoya quérir son apprenti au magasin où il travaillait. Simon arriva. Les deux parents se jetèrent avec effusion dans les bras l'un de l'autre, et Simon emmena son cousin dans la chambre où il couchait.

Au bout d'une heure, Simon Ragon redescendit. Il était seul et son visage offrait tous les signes d'une profonde consternation.

— Ah ! mon Dieu! — s'écria le père Sorbier en voyant les yeux rouges de son apprenti. — Ah ! mon Dieu ! — mon pauvre garçon, qu'est-ce que tu as?

— J'ai bien du chagrin, allez, maître... — répondit Simon.

— Ton cousin t'a apporté de mauvaises nouvelles?

— Oui, bien mauvaises... lisez cette lettre...

El Simon tendit au marchand de meubles un papier déployé. Cette lettre, écrite par la mère du Languedocien, au-

nonçaît au jeune homme que son père était atteint d'une maladie sans remède , — qu'il lui restait tout au plus quelques semaines à vivre, — qu'il voulait avoir son fils auprès de lui pour lui fermer les yeux, — et qu'elle-même , vieille et infirme, ne pouvait plus vivre seule désormais, il faudrait que Simon abandonnât complètement Paris afin de se fixer auprès d'elle.

— Tu avais raison , mon pauvre garçon , c'est triste ! — dit le père Sorbier après avoir achevé cette lecture , — tu n'as qu'un parti à prendre, c'est de partir le plus tôt possible.

— Ainsi ferai-je, —je me mettrai en route aujourd'hui... mais ça me brise le cœur de vous quitter comme ça, maître.

— Ça me fait pareillement beaucoup de chagrin, mon ami... tu étais un brave garçon, et je perds en toi un bon apprenti que je remplacerai difficilement...

— Oh! quant à ceci, maître, vous vous trompez...

— Comment ?

— J'ai votre affaire sous la main.

—Toi?

— Moi-même.

— Un autre apprenti ?

— Oui.

— Un garçon que tu connais?

— Dont je réponds comme de moi-même.

— Et, qui donc?

— Mon cousin Andoche Imbert.

— Tu ne m'avais jamais parlé de ce consin-là!..;

— Gomment vous en aurais-je parlé, puisqu'il ne fait que d'arriver k Paris...

— Est-ce que par hasard ce serait ce jeune homme qui t'a apporté la lettre de ta mère?..

— C'est lui-même.

— Un beau garçon, et qui a une bonne figure

— N'est-ce pas?

— Ainsi, son intention est de se mettre dans les meubles!...

— Oui.

— Que sait-il faire ?

— Rien.

Un sourire , qui ressemblait à une grimace , vint aux lèvres du père Sorbier.

— Rien, ce n'est pas grand'chose !... — dit-il ensuite, — et des apprentis comme- celui-là, j'en trouverais à la douzaine!..,

— Vous croyez ça ?

— Dam ! il me semble...

— C'est que vous ne savez pas tout. — Mon cousin Andoclie Imbert, sachant qu'un bon maître fait toujours un bon ouvrier, se propose de vous payer une somme ronde de quinze cents livres pour ses six premiers mois d'apprentissage...

— Quinze cents livres ! — s'écria le fabricant.

— Mon Dieu oui.

— Et comptant?

— En beaux écus, dans cinq minutes.

— En effet, ceci rend la chose plus acceptable...

— Ainsi, vous consentez à prendre mon cousin?

— Puisque tu me réponds de lui et qu'il a si envie de travailler... il le faut bien...

— Je monte le chercher, je vous le présente et, ensuite, je retourne m'occuper de mes préparatifs de départ, car je vous le répète, maître, je veux me mettre en route surle-champ. ,.

Simon Ragon amena en effet Andoche Imbert qui, pour

un provincial, n'avait vraiment pas l'air trop gauche et trop embarrassé.

Tout s'arrangea sans difficultés.

Le fabricant toucha ses quinze cenis livres et, le soir même, Andoche Imbert, admis en qualité d'apprenti, s'installait dans la mansarde de son cousin et partageait le souper de la famille Sorbier, tandis que Simon Ragon, le sac sur le dos, le bâton de voyage à la main et la larme à l'œil, quittait la maison de son ancien maître.

Le vicomte René d'Audissac.

Quelques jours avant la scène que nous venons de raconter dans le précédent chapitre, — un samedi soir, — Simon Ragon, après avoir tout mis en ordre dans le magasin, et clos soigneusement les portes, était remonté dans sa mansarde.

Puis, vers les onze heures, selon sa louable coutume, l'apprenti avait quitté la maison d'une façon furtive pour aller rejoindre, dans un bouge obscur et mal famé, les compagnons de ses nocturnes escapades. t>

Déjà la bande de vauriens avait commis une partie de ses déprédations habituelles, — brisé des réverbères, — arraché le marteau des portes, — effrayé les passants attardés, — lorsque soudainement, — au détour d'une rue, et comme ces mauvais sujets venaient de jeter une demi-douzaine de

cailloux dans autant de vitres, — ils se virent enveloppés par une escouade de soldats du guet qui leur altachèrent les raains derrière le dos et les conduisirent au Châtelet.

Simon était désespéré.

Celte mésaventure allait briser les cordons du masque hypocrite qu'il avait mis tant de soins à attacher sur son visage.

Son maître, le père Sorbier, apprendrait dès le lendemain quelle était la véritable conduite de son apprenti, et il le chasserait honteusement.

Il deviendrait impossible à Simon de trouver à se placer chez un autre fabricant de meubles, et son avenir serait perdu.

Pendant toute la nuit, le jeune homme versa des larmes araères qui provenaient, non du remords de ses fautes, mais du regret de s'être laissé prendre comme un maladroit.

Vers le matin, ce grand désespoir se calma et une inspiration vint k Simon.

Les parents de l'apprenti étaient fermiers d'une partie des immenses terres que la famille des comtes d'Audissac possédait dans les environs de Toulouse.

Simon avait joué bien souvent, dans son enfance, avec le vicomte Béné , qui l'honorait d'une bienveillance toute particulière, et qui n'avait guère qu'un ou deux ans de plus que lui.

Or, le vicomte René servait dans une des compagnies de mousquetaires et devait se trouver en ce moment à Paris.

Simon songea h se recommander h lui et à user de son influence pour se tirer de ce mauvais pas.

En conséauence, il lui écrivit une lettre suppliante, don^

l'un des employés du Châtelet, — alléché par la promesse d'une bonne récompense, — consentit à se charger. c- L'espoir de Simon ne fut pas déçu.

Les souvenirs de son pays et de son enfance vivaient toujours dans le cœur de M. d'Audissac.

Tl n'eut pas plus tôt lu la lettre du fds des fermiers de sa famille, — du compagnon assidu de ses jeux dans le parc du manoir paternel, — qu'il vint lui-même au Châtelet.

— Eh bien! mon pauvre Simon, — dit-il au prisonnier, — il me semble que tu t'es jeté, comme un sot, dans une fort méchante affaire !...

— L'affaire en elle-mcine est peu de chose , monsieur le vicomte, — répondit le jeune homme, — et si vous daigniez dire un mot pour moi, j'en sortirais à l'instant même et blanc comme neige...

— Voyons, que te reproche-t-on ?

— D'avoir cassé quelques réverbères, étant d'humeur joyeuse...

— Voilà tout ?

— Tout, absolument.

— Il n'y a pas là, ce me semble, en effet, de quoi fouetter un chat... — Donne-moi des détails...

Simon raconta son escapade , — mais sans mentionner, bien entendu, que ces méfaits étaient chez lui une habitude de chaque nuit.

— Nous te tirerons de là, — dit le vicomte. Puis il ajouta :

— Depuis combien de temps es-tu arrivé du pays ?

— Dupuis un an.

~- Que fais-tu à Paris ?

— Je travaille chez un fabricant de meubles. ~ Est-il content de toi?

— Ah! monsieur le vicomte, je le crois bien I.,, — De-

i'O LA PERLE DU PALAIS-ROYAL."

mandez-lui plutôt à lui-même,.. — Il est connu... c'est le père Sorbier...

— Le marchand de meubles de la rue des Poulies?... s'écria M. d'Âudissac en tressaillant.

— Lni-niêine.

— Le père de la belle Paule?...

— Ali ! vous connaissez ma patronne, monsieur le vicomte, — dit Simon en riant, — le fait est que c'est une bien jolie fille... et qui ne manquerait pas d'amoureux si elle voulait... — Mais elle ne veut pas.

— Es- tu le seul ouvrier de M. Sorbier? — reprit René.

— Le seul du moins qui vive dans la maison du maître et mange à sa table...

— Et tu n'es pas amoureux de mademoiselle Faute, loi?

— Oh! que nenni!... pas si bête!... — Je sais trop bien qu'un pareil morceau n'est pas fait pour un pauvre diable comme moi...

— Consentirais-tu à quitter ton maître ?

— Très-certainement, — si je trouvais ailleurs plus d'avniiln-fe que chez lui.

Relié sembla réfléchir pendant un instant. Puis il dit :

— Ecoute, — je vais lâclier de te tirer d'ici sur-le-champ, et tu me suivras h l'Iiùlel des Mousquetaires, — j'ai à causer avec toi...

— Je serai toujours aux ordres de monteur le vicomtCi — répondit Simon enchanté.

René s'en alla trouver qui de droit.

H expliqua, comme il l'entendit, les faits reprochés à rappiciiii.

Il le représenta comme injustement compromis pour

une faute, — assez légère du reste, — et qui n'était pas la sienne. -''

Il se porta enfin garant de sa moralité, et il répondit de sa bonne conduite à venir.

René appartenait à une grande famille, — il était riche et mousquetaire, — le moyen de lui refuser quelque chose? L'ordre fut donné de mettre Simon Ragon en liberté immédiate. Le vicomte porta cette bonne nouvelle à son protégé, et, ainsi qu'il l'avait annoncé, l'emmena avec lui à l'hôtel des mousquetaires.

— Simon, — lui dit-il alors , — je viens de te rendre un grand service, — puis-je compter sur toi?...

— A la vie, à la mort, monsieur le vicomte.

— Je suis passionnément amoureux de la belle Paule..'.

— Je m'en suis douté en vous voyant tressaillir quand j'ai nommé le père Sorbier...

— Que crois-tu que je puisse espérer?

— Rien. — Ma jeune patronne est une honnête fille qui ne se laisse point conter fleurette et ne reçoit pas de billets doux... — Pour la vertu, c'est un dragon !...

— Je le savais déjà, car j'ai fait prendre des informations nombreuses, — et c'est le résultat de ces observations qui m'a empêché jusqu'à présent de rien entreprendre... — Mais pourtant je me disais que la Renommée est femme , et, par conséquent, menteuse...

-— Dans la circonstance présente, elle n'exagère même pas, monsieur le vicomte. — Je vous le répète , mademoiselle Paule est une Jeanne d'Arc... — Et d'ailleurs elle va se marier...

— Se marier !..^ . - Oui.

— Quand?

-— Dans six mois,

— Avec qui ?

— Avec Isidore Marteau, le fils d'un riche auincaillier du quai de la Ferraille.

— Le fils d'un quincaillier!... Et elle l'aime?...

— Je le crois.

— Ecoute, Simon...

— J'écoute de toutes mes oreilles, raonsieur le vicomte.

— Cet amour, dont je te parle, n'est pas un simple caprice... c'est une passion sérieuse et profonde...

— Tant pis!

— Cette passion me fait cruellement souffrir, et, pour l'arracher de mon cœur, j'avais résolu d'essayer de l'absence...

— Excellent parti!

— J'ai donc sollicité et ohlcnn un congé de semestre.

— Vous avez bien fait, raonsieur le vicomte.

— Je comptais partir demain pour mes terres du Languedoc. .. — mais depuis que je l'ai vu, mes projets sont changés...

— Pourtant, ce que je vous ai dit, raonsieur le vicorale, ne me semble guère encourageant...

— Simon, lu peux me servir...

— Auprès de mademoiselle Paule ?

— Oui.

— El en quoi, mon Dieu ? — elle ne m'adresse pas la parole deux fois par jour...

— Peu importe! — tu peux m'introduire dans cette famille...

Simon regarda René, comme pour s'assurer que ce dernier parlait sérieusement. Puis, voyant qu'il ne sourcillait point, il s'écria :

— Vous introduire dans la famille Sorbier!,.. — vous,

LA PERLE DU PALAlS-ROYAL. 9B

monsieur le vicomte!... y songez-vous!... C'est tout bonnement la chose impossible que vous me demandez Ih !...

— Cela le paraît tel , parce que tu ne me comprends pas.

— Alors, expliquez-vous, monsieur le vicomte, expliquezvous, je vous en prie...

— Tu m'as dit que, pour peu que lu trouvasses un avantage quelconque à prendre ce parti , lu quitterais volontiers ton maître...

— Je l'ai dit, et je le répète.

— Mille livres te sembleraient-elles un avantage suffisant?

— Ah! je le crois bien!,., — Mille livres, c'est le Pé' rou!...

— Tu les auras.

— Alors ma fortune est faite!...

— Tu recevras d'ici à deux ou trois jours une lettre...

— De qui?

— De ta mère.

— Ma mère !... — elle ne sait pas écrire.

— Peu importe. — Cette lettre te rappellera en Languedoc.

— Ah ! bah ?

— Tu partiras sur l'heure; mais, avant de quitter Paris, lu feras agréer à M. Sorbier, pour le remplacer, ton cousin...

— Mon cousin I ! !

— Oui.

— Je n'en ai pas !

— Tu en as un.

'- Et lequel?

*- Andoche Imbcrt. i

Simon baissa piteuseiiient la lêle, — tout éloup^i de ces t

2)iip.s de massue qui frappaient, les uns après les aulrc?,

son intelligence rebelle.

René sourit, et continua :

— Ton cousin Andoche Imbert offrira à M. Sorbier une soiuiue fort ronde pour l'inderaniser des peines que lui doiineia son apprentissage... — Il sera agréé et s'installera h la place, dans l'intérieur de la famille Sorbier, tout auprès de la belle Paule, — tandis que tu t'en iras dépenser tes mille livres où tu voudras...

Simon ne répondit pas.

— Comprends-tu ? — demanda René.

— Hélas! monsieur le vicomte, — répliqua le jeune ouvrier, — je comprends tout... tout absolument... — excepté ce consin dont vous me parlez, car enfin, moi, je connais ma faiiiilli', et je suis bien sûr que je n'en ai pas...

Roi:é se mil à rire. Puis il répliqua, en frappant sur l'épaii.e (le Simon :

— Ce cousin, — cet Andoche Imbert, qui t'intrigue tant... — ce sera moi!

Andoche Imbert.

El voilà comment le vicomle René d'Audissac, au lieu de consacrer son congé de semestre h sa famille et à ses propriétés du Languedoc, allait le passer, sous le nom d'Andoche iKibert, auprès de la belle Paule Sorbier. Une semblable rouerie, — nous ne faisons nulle difficulté d'en convenir, — peut l'ort bien ne point sembler extrêmement neuve aujn;n\iliui. — Les moindres vaudevillistes, — les plus infimes faiseurs de Nouvelles, — ont mieux que cela dans leur gibecièic. Miiis à l'époque où se passaient les faits qup nous racontons, Tinvenlion était ingénieuse, et témoignait d'un

esprit fort expert en ce qui touche aux ruses galantes. Somme toute, l'idée était bonne, puisqu'elle aval; réussi f

— Le loup était dans la bergerie, et il se promettait bien de croquer, sans nul retard, la pauvre brebis qui ne songeait point à se défier, ni, par coiiséqueiit, à se défendre.

Si l'anecdote historique que nous rapportons ici était le sujet même de ce livre , au lieu de n'en être qu'un épisode,

— nous aurions à tracer un curieux tableau de l'intérieur de la famille Sorbier. Nous montrerions ce genlilhorame, — ce grand seigneur, — ce mousquetaire, — caché sous l'enveloppe modeste d'un pauvre ouvrier, et se ployant avec une merveilleuse souplesse et un esprit diabolique à toutes les exigences de la situation qu'il avait acceptée. Andoche Imbert, — puisque c'est ainsi que nous devons le désigner,

— faisait preuve, en sa qualité d'apprenti, de la plus invraisemblable maladresse. Il déployait une admirable bonne volonté, et cependant les leçons, les conseils, les démonstrations du fabricant de meubles ne lui faisaient pas faire {3 moindre progrès dans son métier. Ceci aurait dû, ce nous semble, décourager et dégoûter le père Sorbier, qui i'.ppréciait, avant toute chose, l'habileté manuelle de s-'S ouvriers. Eh bien ! pas du tout. — Le contraire de ce à quoi on devait s'attendre arrivait. Andoche Imbert prenait, peu à peu, sur le digne marchand et sur sa femme, un empire absolu. Le père Sorbier ne se plaisait qu'en sa compagnie et riait à gorge déployée pendant des heures entières, en écoutant ses bons mots et en l'entendant chanter, avec un accent inimitable, les chansons comiques du Languedoc. Andoche Imbert avait toujours en réserve quelque compliment délicat, à l'adresse de madame Soibier, qui

avait été très-belle, et qui, malgré ses cinquante printemps, conservait encore une fort agréable dose de coauetterie. Une seule personne, dans celte famille, semblait se soustraire à l'influence de l'apprenti. C'était Paule. La jeune fille était pour lui ce qu'elle avait été pour son prédécesseur Simon Ragon, — c'est-à-dire froide, — indifférente, presque dédaigneuse. Vainement le jeune homme s'efforçait de l'enlacer dans le réseau, habilement dissimulé, de ses roueries, de ses regards furtifs, de ses paroles dorées, de ses demi-mois suspendus, plus significatifs par l'accent que par l'expression. Tous ces frais étaient en pure perte, — Paule ne s'apercevait même pas des efforts infructueux tentés pour lui plaire. Elle ignorait qu'Andoche Imbert fut plus beau garçon que Simon Ragon, — il était pour elle l'ai prenti de son père, — et un apprenti maladroit, — pas autre chose. Ceci est tout simple, d'ailleurs, et facilement explicable.

Paule, — nous l'avons dit, — élait à la fois pieuse et chaste. Mais la piété et la chasteté sont parfois des arnmres insuffisantes. La plus invincible égide, — le seul inébranlable talisman contre la séduction, c'est l'amour, — et celle égide, ce talisman, Paule les possédait, nous le savons. Elle aimait Isidore Marteau, — non point peut-être d'un amour impétueux et exalté, mais d'une vive et douce tendresse de fiancée, — elle lui avait donné son àme, et elle songeait, avec un élan de joie pure, au moment, de jour en jour plus prochain, où elle lui appartiendrait tout entière, devant Dieu et devant les hommes. Quatre mois se passèrent ainsi. Au bout de ces quatre mois, le vicomte René d'Audissac n'avait ni fait un pas ni gagné un pouce de terrain. En un mot il n'était pas plus avancé que le jour où il s'élîiit impatronisé, sous le pseudonyi.ie d'Andoche Jmbert, dans la famille du marchand de meubles. Rien ne se pouvait imaginer de plus humiliant pour l'amour-propre du jeune roué.

Vivre pendant qualre mois dans l'intimité d'une fille de seize ans, — lui parler librement à toute heure du jour, — sans pouvoir, nouveau Pygmalion, faire jaillir l'éclaii- de la vie et de l'amour dans le marbre de cette Galalliée insensible! ! ! — c'était à donner sa démission d'homme à bonnes fortunes et à cacher pour jamais son front humilié sous quelque cagoule de moine !.. . A force de chercher des explications vraisemblables pour cette inconcevable défaite, René en arriva à se persuader que Paule était une bourgeoise orgueilleuse et vaine, et que, si elle s'obstinait à fermer les yeux sur un amour aussi manifeste que le sien, ce n'était point lui qu'elle dédaignait, mais son bumble condition d'apprenti. Le jour où celte idée se présenta au vicomte, il l'accueillit avec transport et se persuada que la victoire était désormais assurée.

— Ah! belle Paule!... — s'ècria-t-il en lui-même, — c'est la vanité bourgeoise qui vous détourne ainsi de moi!... eh bien! c'est par la vanité que je triompherai de vous !... — le masque prolétaire de l'ouvrier blesse vos yeux !... — ce masque va tomber, et nous verrons si vous résisterez h l'amour du gentilhomme !

Cette résolution prise, le plan du vicomte fut bientôt tracé, et il n'attendit plus qu'une bonne occasion pour l'exécuter. Cette occasion ne se fit pas attendre.

Une après-midi, que madame Sorbier était allée visiter quelqu'une de ses parentes dans le faubourg Saint-Antoine, le marchand de meubles fut obligé de sortir à l'improviste pour des affaires de son commerce. René restait donc seul à la maison uvec Paule. Le gentilhomme se fil alors connaître à la jeune fille, — il lui confessa la ruse qu'il avait :nise en œuvre pour se rapprocher d'elle, — il lui parla de son amour en des termes brûlants et avec celle éloquence l'acile et comraunicalive dont il avait le secret cl l'habilud?

98 LA PERLE DU PAlArs-ROYAt.

— il tomba à genoux devant elle, en la suppliant de ne le point désespérer plus longtemps par sa froideur , et de payer enfin de retour une flamme si constante et si parfaite. Paule écouta cette longue déclaration sans donner le moindre signe de colère. Son silence et les battements précipités de son cœur témoignaient seuls de son étonnement cl de son émotion. René voulut saisir sa main et la couvrir de baisers de feu. Paule retira doucement cette main et répondit simplement, du ton le plus calme, mais le plus ferme.

— Je croyais, monsieur, que vous saviez que je ne m'appartenais plus, — que j'étais la fiancée d'un brave et digne jeune homme, Isidore Marteau que vous connaissez. ..

— Oui, certes, je le savais!... — s'écria le vicomte, — et c'est parce que je connais l'indigne rival que m'a donné le hasard, que je ne puis souffrir de vous voir ainsi sacrifiée!... — vous, mademoiselle, la merveille la plus complète qui se puisse trouver sous le ciel, vous n'êtes point faite pour végéter dans une condition obscure!... — aux diamants il faut la lumière!... vous êtes née pour briller au premier rang, et vous y brillerez...

— Et comment cela, monsieur, je vous prie? — demanda Paule.

Le jeune roué pensa que le moment était venu de frapper un coup décisif. Aussi répondil-il sans hésitation :

— Moi, René, vicomte d'Audissac, mousquetaire de Sa Majesté le roi, j'ai l'honneur de vous demander si vous consentez h dovenir ma femme!...

En prononçant ces paroles, — en faisant à la jeune fdle cette offre solennelle, — le vicomte était-il de bonne foi ? Nous ne le croyons guère. Sans doute, par une restriction machiavélique, il se proposait do revenir en arrière par des sentiers ténébreux, alors qu'il aurait obtenu ce que, sans

doute, on ne pourrait point refuser à un amour aussi éclatant et aussi prouvé que le sien. Paule ne sembla que médiocrement surprise de ce qu'elle venait d'entendre. Elle fit à René une révérence gracieuse et simple, et elle répliqua, d'un ton toujours calme et posé :

— Monsieur le vicomte, votre demande honore plus que je ne saurais le dire une pauvre fille comme moi, et j'en suis reconnaissante au-delà de toute expression, car elle témoigne d'une haute estime... Je vous demande la permission de réfléchir avant de vous rendre une réponse dont vous comprenez l'importance...

— Et, cette réponse... — s'écria René, — l'aurai-je bientôt ?

— Oui, monsieur le vicomte, bientôt...

René allait sans doute insister. Mais, en ce moment, le

père de Paule rentrait au logis et sa présence coupa court à l'entretien.

Le souper des Mousquetaires.

Si, dans les pages qui précèdent, nous avons su mettre en umièr^, quelques-uns des traits saillants du caractère de la lei'*; Paule Sorbier, nos lecteurs ont dû comprendre que ette jeune fille jouissait d'un bon sens et d'une raison bien ares, d'habitude, à son âge. La déclaration du vicomte et es offres éblouissantes n'avaient pas éveillé en elle un seul

mouvement de vanité féminine. La pensée qu'il ne tenait peut-êlrc qn'Ji elle de devenir une grande dame, n'avait point t.,fanlé pendant une seconde sa chaste tendresse pour le fds du quincaillier du quai de la Ferraille. Aucur-^ hésitation ne se manifestait dans son âme, — elle nt se disait même point qu'elle allait f lire h Isidore Marteau un grand sacrifice. Le chemin qu'elle avait à suivre lui apparaissait tout tracé, et elle ne songeait pas à s'en écarter, — elle se demandait seulement de quelle façon il fallait s'y prendre pour sortir de la situation embarrassante dans laquelle elle se trouvait placée. Il ne fallait point songer h dire à son père ou à son fiancé un seul mot de ce qui se passait. Dans l'un comme dans l'autre cas, une révélation pouvait amener un éclat fâcheux, et c'est ce que Paule voulait éviter pardessus tout. Comment donc faire? Dans sa perplexité, la jeune fille demanda h Dieu de venir à son aide et de l'éclairer. Dieu l'éclaira en effet, en lui envoyant une inspiration soudaine.

- Maman, — dit Paule îi sa mère, aussitôt que la digne femme fut rentrée, — prenez, je vous en prie, votre mante, et venez avec moi...

— Où donc, mon enfant?

— A l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois.

— Et qu'y veux-tu faire? — ce n'est aujourd'hui, ce me semble, ni dimanche ni jour de fôte...

— Je souhaiterais parler h M. le curé de la paroisse quij est, comme vous le savez, mon confesseur...

Madame So'biernerépliquapasun uîot, et accompagna s^ fille h l'églii^. Paule pria le vénérable prêtre de l'cniendr^ au tribunal de la pénitence. Là, elle lui raconl? tout, et cllf| le supplia d'intervenir afin de la tirer de rim\,ense embar ras dans lequel elle se trouvait. Aussitôt après avoir reçtl

LA PERLE DU PALAIS-ROYAL. iOl

cette confidence, le prêtre se rendit à l'hôtel des niousquelalres gris, et demanda à parler au marquis de Hochedieu, capitaine lieutenant de la compagnie dans laquelle servait le vicomte René d'Audissac. En quelques mots il exposa au vieux soldat les faits qui motivaient sa visite, et il lui demanda d'employer tous les moyens pour éviter un scandale imminent. Le marquis de Hochedieu tordit sa moustache blanche en souriant, et répondit qu'il allait faire droit sans retard à une requête aussi légitime. Une heure après, un mousquetaire vêtu en bourgeois se présentait au domicile de la famille Sorbier, et remettait k l'apprenti, Andoche Irabert, une lettre scellée d'un large cachet de cire rouge. Paule passa auprès de René au moment où il allait ouvrir celte lettre, et, en passant, lui dit tout bas :

— C'est ma réponse...

Le vicomte, surpris au-delà de toute expression, brisa vivement le cachet. La missive entièrement écrite de la main du capitaine-lieutenant, lui annonçait que les deux derniers mois de son congé de semestre étaient supprimés, et lui enjoignait de se rendre sur-le-champ à l'hôtel des mousquetaires, pour y prendre et y garder les arrêts pendant quinze jours. L'ordre était précis, — formel, — il ne fallait point songer à une désobéissance impossible.

René, — humilié, — mortifié, — furieux, — fit contre fortune bon cœur, et dissimula de son mieux la rage secrète qui le dévorait. Il annonça au père Sorbier qu'un événement imprévu l'obligeait à quitter Paris sur-le-champ, — il fit à la belle P-uile d'ironiques adieux, et il quitta ce logis, — où il avait espéré apporter le déshonneur, — en se promettant bien à lui-même de prendre, tôt ou tard, une revanche éclatante de sa déconvenue.

Le soir de ce raêrae jour, le curé de Sain( Germainl'AuxeiTûis vint rendre visite à la famille Sorbier. 11 prit lu part 'res parents de Paule, et il leur donna de si bonnes raisons pour les engager à presser le mariage de leur fille, qu'il fut décidé, séance tenante, que les noces, au lieu d'êlre reculées pendant deux ou trois mois encore, seraient célébrées au bout de trois semaines. Cependant quinze jours s'écoulèrent. Le marquis de Hochedieu leva les arrêts de René, après l'avoir fait venir devant lui et l'avoir fortement engagé à montrer, à l'avenir, plus de bon sens et d'esprit de conduite. René, — afin de célébrer sa délivrance, et aussi dans un autre but que nous connaîtrons bientôt, — invita une vingtaine de ses camarades à un grand dîner, pour le jour même. Le repas eut lieu, à l'enseigne du Charriot d'Or^ rue Saint-Honoré, chez un fameux traiteur dont nous avons déjà bien souvent parlé dans d'autres ouvrages. Les mets furent exquis, — les vins choisis et généreux circulèrent abondamment. Bientôt la plus folle gaîté se manifesta. Au moment où le dessert apparut sur la table, René était le seul, parmi tous ces jeunes gens, qui eût complètement conservé son sang-froid.

— Messieurs, — dit-il en se levant, — je réclame de vous un moment de silence et d'attention pour une communication de la plus haute importance...

Malgré l'ébriosité croissante des convives, tout bruit cessa comme par enchantement. René s'inclina, pour remercier ses cam.iradcs, puis il reprit :

— Ln gentilhomme, que vous connaissez, vous, — un mousquetaire de notre compagnie — vient de recevoir une de ces injures qui ne se pardonnent pas! — vient d'êlre

couvert d'un de ces ridicules qui ne s'effacent jamais, parce qu'on ne peut point les laver dans le sang !... l'insulteur est une femme! — le mousquetaire dont je vous parle vient d'être roué, dindonné, berné, turlupiné par une jeune 1; fdle!...

— Allons donc !... — s'écrièrent quelques voix, — quelle j histoire de l'autre monde nous fais-tu là, vicomte?...

— C'est invraisemblable !...

— Absurde!...

— Impossible !...

René attendit que ces rumeurs se fussent un peu calmées , ce qui ne tarda guère, — puis il poursuivit :

— Invraisemblable, soit! — absurde, j'y consens! — impossible, je ne le nie pas!... — A tout ceci, messieurs, je n'ai qu'un seul mot à répondre : — Le gentilhomme en question c'est moi!...

Un véritable brouhaha succéda à ces paroles. Des interjections et des exclamations bruyantes se croisèrent et s'entrechoquèrent de tous les côtés de la salle.

— Toi!... vicomte!...

— Roué!...

— Dindonné !...' I — Rerné!...

I — Turlupiné!...

" — Et par une jeune fille encore L.T

— Puisque tu nous l'affirmes, nous le croyons ; mais c'est fort!...

— Et si tout autre que loi nous le disait, nos épécs iuraient déjà pris l'air, pour l'honneur de la compagnie en général et pour le tien en particulier I...

— Veuillez, messieurs, je vous en prie, m'écouler jusqu'au bout, — continua René.

r — Chut!... chutl... — silence!... silence!...

104 LA PERLE DU J'ALAlS-ROYAL.

Le vicomte fit alors un récit détaillé de tous les incidents que connaissent nos lecteurs, — depuis le jour où il avait !iré Simon Ragon du Chàtelet et où il avait pris sa place dans l'intérieur de la famille Sorbier, jusqu'au moment où la belle Paule avait traîtreusement répondu k l'aveu de son amour et k l'oUVe de sa main, par la lettre impérative du capitaine-lieutenant des mousquetaires gris.

— Ce n'est pas tout, — ajouta René en terminant, —j'ai appris hier que le mariage de Paule Sorbier vient d'être j ?ïvancé et que, dans huit jours, celte fille, 5 qui j'avais fait l'insigne honneur de la remarquer, épousera cet Isidore I Marteau, — ce boutiquier vil, — ce croquant, dont le nom in'écorche la bouche!... Je vous le demande, puis-je accepter de sang-froid une situation semblable, doublement humiliante, doublement intolérable pour mon orgueil et i pour mon amour?... — Oui, mon amour; car, cette fille, ' je l'aime encore, malgré son indigne conduite envers moi!... Puis-je la voir passer dans les bras d'un rival?... et quel ■ rival?... — Si seulement ce malheureux était à moitié gentilhomme, — si piètre et si douteuse que fût sa noblesse je réglerais cette affaire avec lui, sur le terrain, et l'épée à la main !... — Mais il est de ces gens qu'on ne peut châtier qu'à coups de cannes !,.. — Ainsi, vous le voyez, tout m'échappe, même la vengeance, — car je ne puis me venger sur personnel... — Que faire donc? — Vous êtes mes» amis!... — l'honneur de la compagnie est compromis dan ma personne!... — venez à mon aide!... — soutenez-m de vos conseils !... — faites enfin pour moi ce que je fera pour chacun de vous, si, ce qu'à Dieu ne plaise, vous vo trouviez dans une position semblable!...

Le vicomte se tut.

— Oui!... oui!... — s'écrièrent les mousquetaires d'u commune voix, — ton affaire est la nôtre!... — uouspr

LÀ PERLÉ Dlj palais-royal; 105

nons pour toi fait et cause, — nous te soulienorons, — noi>-«i le vengerons!...

— Mais, comment, — demanda René.

— Cela me ^-érable fort simple, — répondit le "baron de Chaotocé, l'une des fortes tètes de la compagnie, — il faut, pour expier les dédains injurieux et la déloyauté de celte péronnelle bourgeoise, il faut qu'elle l'appartienne, et je te la promets...

— Chantocé,mon ami, —s'écria le vicomte, — songes-tu bien à ce que tu dis?...

— J'y songe, et je suis sûr de mon fait.

— Mais, enfui, quel est ton plan?

— Il n'est pas encore suffisamment développé dans mon cerveau pour que je le mette au grand jour, — mais, encore une fois, compte sur moi et sur nous tous... — Le mariage de Ion infante doit se célébrer dans huit jours?

— Oui.

— Eh bien! avant huit jours, je l'affirme, la fiancée du boutiquier sera la maîtresse du mousquetaire!... — Trop heureuse victime, elle ne perdra point au change et ne sera guère punie !...

— Si pourtant cet espoir que tu me donnes allait être déçu!...

— Sois sans crainte, je réponds de tout... — Seulement, il est une chose importante, — je dirai plus, — indispensable...

— Laquelle ?

— C'est que le plus profond secret soit gardé par nous tous sur ce qui s'est passé ce soir à ce souper... — Il ne faut pas que le capitaine-lieutenant puisse avoir vent de nos projets et les contre-carrer en nous mettant tous aux arrêts... — Si un seul mot indiscret est prononcé, tout est perdu!...

106 LA PEllLE DO PALAIS-ROYAL.

— Nous serons muets ! — répondit René.

— Muets comme la tombe ! — s'écrièrent tous les jeiînes gens, — nous le jurons!... nous le jurons!...

Après ce serment solennel, les libations, un instant interrompues, recomaiencèrent de plus belle. Au bout d'une heure, les mousquetaires, — y compris le vicomte René, — méritaient deux fois leur nom. Ceci veut dire qu'ils étaient doublement (iris et roulaient sous la table avec une émulation touchante.

Un dcnouemeut de drame pour uue comédie.

Pendant les quelques jours qui suivirent le souper offert aux mousquetaires par le vicomte René d'Audissac, M. de Chantocé s'occupa sans relâche de combiner le plan duquel il attendait le plus complet succès.

— Ces bourgeois, — dit-il à René, — ont pour habitude de se divertir bruyamment un jour de mariage, — il me faut savoir en quel endroit auront lieu le repas de noce et le bal... •

René remit aussitôt en campagne un espion habile, par lequel il se tenait au courant de ce qui se passait dans la famille Sorbier, Dès le lendemain, il put apprendre à M. do Chantocé que le classique Moulin de Javelle serait le lieu choisi pour y fesloyer après la cérémonie nuptiale...

— A merveille! — répliqua le baron, — préviens nos

amis, raon cher vicomte, que je leur donne à souper, ce soir, au Chariot-d'Or, et que là je leur expliquerai mes projets.

Tous brûlaient d'apprendre les détails de la piquante aventure qui se préparait, et dans laquelle ils espéraient bien avoir des rôles. De même qu'au souper précédent, il ne fut question de rien jusqu'au dessert. Mais, quand le vin de Champagne parut sur la table avec les fruits et les pâles sucrées, M. de Chantocé se leva et réclama l'attention générale qui, — comme bien on pense, — ne lui fit pas défaut.

— Mes chers camarades, — dit-il, — j'ai pris l'engagement, vis-à-vis de nous tous, l'autre soir, de venger l'honneur de l'un des nôtres, et de mettre notre ami à même d'exercer de justes représailles vis-h-vis d'une griselte, dont il sera de bon goîit, je pense, de ne point qualifier la conduite... Ce que j'ai promis, je le tiendrai... Lundi matin, — c'est-à-dire dans trois jours, — la belle Paule Sorbier épouse le quincaillier Isidore Marteau. ■■ — Lundi soir nous aurons enlevé Paule Sorbier, à la barbe de son benêt de mari, et nous l'aurons mise dans les bras du vicomte Piéné d'Audissac...

— Bravo! bravo! — s'écrièrent les mousquetaires, — Chantocé est l'honneur de notre compagnie!...

Le baron salua avec une modestie feinte, et reprit :

— Le succès est sûr; — voici par quel moyen nous l'atteindrons :

C'est au Moulin de Javelle que doit avoir lieu le retour de noce. Dès la veille, l'un d'entre nous, en habit de ville, ira retenir une partie de l'hôlellerie, et commandera un grand repas pour le mariage d'un de ses cousins. Le lendemain, — en même temps que la noce Marteau , — nous arrt riverons eu deux ou trois bandes. La maîtresse de l'un de

vous^ — correctement vêtue de blanc, et prenant pour la circoTisiance, un air modestement virginal et le bouquet de fleurs d'oranger de rigueur, — jouera le rôle de la nouvelle mariée. Quelques-uns d'entre nous, — parmi lesquels se trouvera René, — seront masqués et revêtus d'habits de caractère, sous lesquels ils cacheront leurs épées. Les autres porteront le costume des jours de fête des artisans et des bourgeois. Grâce à ces déguisements et à ces précautions, il est absolument impossible que le moindre soupçon puisse naître. Une voiture sera là, tout près, — un vieux fiacre de mine délabrée, mais attelé d'excellents chevaux et conduit par un de nos gens. Nous nous mêlerons aux cou vies de la véritable noce, — nous causerons, — nous ri rons, — nous badinerons avec ces manants, — puis, à un signal donné, nous entourerons la belle Paule, et qualre mousquetaires la porteront jusqu'au fiacre, tandis que le reste de notre bande mettra s'il le faut, l'épée à la main pour couvrir la retraite des ravisseurs... Dans le carrosse numéroté Paule aura trouvé le vicomte. La belle prude criera peut-être, — pleurera sans doute, — ira même jusqu'à l'évanouissement (vous voyez que je mets les choses au pis), — puis elle finira par se consoler. — Aux larmes succéderont les sourires, — la pntte de velours de la chatte remplacera la grilTe acérée de la ligresse, — et l'inléressante mariée comprendra, avec des soupirs de bonheur, qu'un mousquetaire vaut mieux que dix croquants!... Voilà mon plan dans sa simplicité. Certes, il ne fallait pas de bien grands efforts d'imagination pour le concevoir, mais enfin, tel qu'il est, je le soumets à vos lumières, messieurs, — qu'eu pensez-vous ?

L'exposé succinct et lumineux du baron de Chantocé fu accueilli par un enlJiousiasme impossible à décrire (pou; parler comme les comptes-rendus politique» du Moniteur, e

comme les feuilletons de lh(^àtre des joiirnaiix petits et grands.) Volontiers aurait-on porté le mousquetaire en triomphe. Quelques-uns des plus chaleureux en firent la motion, — mais le baron eut la modestie de se soustraire à cette ovation trop hâtive. Pas une seule voix ne s'éleva pour formuler une objection. Cette jeunesse indisciplinée et folle, — habituée, dès l'enfance, à se regarder comme étant d'une trempe bien supérieure à celle des bourgeois, vilains et manants, taillables et corvéables à merci, — accueillit l'idée du rapt avec une joie bruyante et sans bornes, et se promit d'y coopérer de tout son pouvoir. Il ne restait plus à régler que quelques détails d'exécution. On consacra à ces détails les deux jours qui devaient s'écouler avant le mariage.

Enfin le lundi arriva. Tout était prêt. Les mousquetaires, — les uns en habit de ville, — les autres déguisés et masqués avaient envahi, dès le matin, le Moulin de Javelle, en coniî agnie d'une demi-douzaine de filles d'opéra qui représentaient la mariée et sa famille. Le fiacre attendait, — un vieux fiacre démantelé, — attelé de deux chevaux barbes, d'une incomparable vitesse, et qui semblaient indignés du harnais vulgaire qui souillait de son contact leur robe brillante et soyeuse. La journée était magnifique. Le soleil, radieux, brillait dans un firmament sans nuages, — la Seine roulait, entre ses rives gazonnées, ses ondes paisibles, aussi bleues, auss.i transparentes que le ciel bleu qu'elles reflétaient. Les alentours du Moulin de .Tavelle regorgeaient de monde. Les guinguettes disséminées autour de l'hbtellerie principale, — comme les satellites aux côtés d'un astre, — ne suiTuaient qu'à peine à contenir une population inaccou-

llO LA PERLE DU PALAIS-ROYAL.

tumée de joyeux compagnons. Voici quelle était la cause cl< cette afiluence :

Deux noces, — l'une, de la fille de la mère des compagnons serruriers avec un maître maçon, — l'autre, d'ur gros marinier d'eau douce avec une mercière du faubourg S lint-Marceau, avaient amené au Moulin de Javelle, et dans ses environs, ce jour-là, une multitude de jeunes et vigoureux ouvriers, — des forgerons, — des pêcheurs , — des scieurs de long, — des tailleurs de pierre. Tout ce raondo riait, — buvait, — se réjouissait à qui mieux mieux. Les mousquetaires attendaient avec impatience. Enfin midi sonna. On vit alors arriver en quatre carrossées, — la noce d'Isidore Marteau et de la belle Paule Sorbier. Les amis et les parents avaient peine à tenir dans les quatre fiacres énormes qui contenaient chacun huit personnes. Deux heures auparavant, le bon curé de Saint-Germain-l'Auxerrois avait donné la bénédiction nuptiale aux jeunes époux. Paule descendit de voiture au milieu d'une foule compacte accourue pour la voir, — car la réputation de sa beauté était populaire parmi les petites gens de Paris. Elle apparut, vêtue de blanc, et si radieuse, si modeste, si éblouissante, qu'un frémissement d'admiration s'éleva sur son passage. Isidore Marteau, — portant un énorme bouquet à sa boutonnière, — suivait sa femme pas à pas. Le brave jeune homme était rouge comme la crête d'un coq, et semblait tout gonflé de son bonheur. Le vicomte d'Audissac, qui se trouvait auprès de la porte du Moulin de Javelle, à côté du baron de Chantocé, pâlit sous son masque, et, prenant la main de son ami, i> la serra convulsivement.

— Ah! le fait est, murmura le baron à l'oreille de René, qu'elle est belle à rendre fou!... — mordieu! pour celte créature-lli, on se ferait rompre les os !...

— N'est-ce pas? — répliqua René à voix basse.

LA PERLE DU PALAIS-ROYAL. lit

— Heureux coquin!... dans quelques heures toute cette beauté t'appartiendra!... — franchement, je voudrais être à ta place!...

— Si, par malheur, nous allions échouer!... reprit le vicomte.

■—Allons donc! c'est impossible!... — toutes mes mesures sont prises et bien prises!... — Tiens-toi donc l'esprit en repos...

De part et d'autre on dîna joyeusement, et surtout longuement. Mais, si long que soit un repas, il faut toujours, pourtant, qu'il s'acliève. Les conviés de la noce Marteau vidèrent leurs dernières rasades k la sanié des nouveaux époux, — puis le bal commença, dans la plus vaste pièce du Moulin de Javelle. Aussitôt que les danses furent en train, les mousquetaires se mêlèrent peu h peu aux bourgeois. On s'étonna bien, d'abord, du nombre toujours croissant des masques qui se présentaient, mais l'idée ne vint à personne de s'en effrayer, — d'ailleurs, k cette époque, les déguisements étaient de mise, même en plein jour et hors du temps de carnaval. Et puis, ces nouveaux venus, richement et bizarrement accoutrés étaient gais, spirituels, et bientôt ils amusèrent singulièrement les convives d'Isidore Marteau. René portait un costume d'Arménien, d'une splendeur incroyable. — Sous ce déguisement, l'élégance de sa taille ressortait à merveille. Il osa s'approcher de la belle Paule et solliciter d'elle un menuet. La jeune fille consenlit à danser avec lui. C'était le moment que le baron de Chantocé attendait. A peine les deux violons et le fiagolet qui cîomposaient l'orchestre venaient-ils de préluder, que le baron frappa trois coups dans sa main. A ce signal convenu, René, — que quatre mousquetaires entourèrent aussitôt, — prit Paule dans ses bras et s'élança du côté de la porte. En ipême temps une vingtaine des complices du rapt formèrent

une barrière vivante entre les ravisseurs et ics gens de la noce. Alors commença une scène plus facile à comprendre qu'à décrire, Isidore Marteau et le père Sorbier, — furieux, désespérés, la tète perdue, — se précipitèrent, so.ctenus par t .-.3 leurs parents et leurs amis, contre les mousquetaires. Mais ceux-ci résistèrent h ce choc auquel ils s'attendaient. Les bourgeois reculèrent, — mais pour revenir aussitôt à la charge. Ils s'étaient fait des armes de tout, — des chaises,

— des tables, — des banquettes brisées. Les mousquetaires mirent l'épée à la main. La mêlée devint horrible, — le sang coula de part et d'autre. Cependant René et les autres r Msseurs de la jeune femme se retiraient sans rencontrer 1] moindre obstacle. Paule étant évanouie ne pouvait appe- L'r au secours. La malheureuse enfant était presque perdue,

— quelques secondes encore et elle serait dans le fiacre, par conséquent h la merci du mousquetaire. Isidore Marteau comprit l'imminence du péril. Sortir par la porte était in)possible, il ouvrit la fenèlre, et, au risque de se briser dans sa chute, il se précipita de la hauteur du premier étage. Paule inanimée, était h cent pas de lui, dans les bras des mousquetaires qui remportaient, mais dont ce léger fardeau ralentissait un peu la marche.

— A l'aide! — cria Isidore de toule la force de son désespoir, — à l'aide!... — on enlève une femme! ouvriers et bourgeois, au secours et sus aux gentilshommes!...

Ce cri produisit un eiïet magique. De toutes les guinguettes, de tous les cabarets sortirent, h l'instant mémo, ces ouvriers nombreux dont nous avons parlé , — brandissant des bâtons, — des bancs, — des escabelles et jusqu'à des broches. Ils se ruèrent sur René et sur les quatre mousquetaires qui formaient un rempart autour de lui et qui, vainement, firent reluire au soleil l'acier de leurs épées. En une seconde les lincs lames volèrent en éclat sous le choc impé-

tueux des bâtons. Les mousquetaires étaient braves comme des lions. Ils firent des prodiges, — dignes d'une meilleure cause, — mais la vaillance dut céder au nombre. Entourés, pressés, écrasés, — il leur fallut battre en retraite, — laissant aux mains des assaillants des lambeaux de leurs vêlements et arrosant le gazon du sang qui coulait de leurs nombreuses blessures. Un seul tint bon contre la foule incessamment accrue. C'était René. D'un bras il soutenait le corps inanimé de la belle Paule, — de l'aulre main il se défendait avec le tronçon de son épée. Cette lutte inégale et terrible dura plusieurs minutes. Pendant ce temps, le gentilhomme , — héroïque dans son action infâme , — tint les agresseurs en échec. Les mousquetaires que nous avons laissés luttant corps à corps avec les bourgeois dans la salle du premier étage, entendirent les cris de mort de la multitude et firent une sortie. Peut-être allaient-ils dégager Piéné. Mais un coup de bâton, frappé par derrière sur la tête du jeune homme, termina le combat avant que le secours ne fut arrivé. René tomba. Paule fut enlevée à ses bras raidis el rendue à son mari et à son père. Les mousquetaires, — voyant que désormais leur entreprise était manquée , et peu désireux de se faire assommer, — se retirèrent en bon ordre, au milieu des huées haineuses et triomphantes des bourgeois et des ouvriers. C'est alors que le masque de l'Arménien fut arraché et que le père Sorbier reconnut , — et Dieu sait avec quelle surprise ! — les traits de son exapprenti Andoche Imbert. Le vicomte René d'Audissac était mort!...

Tel fut le tragique dénouement d'un épisode de Thistoire du Moulin de Javelle : La famille du vicomte voulut poursuivre les meurtriers , mais le marquis de Hochedieu con-

H-i LA PERLE DU PALAIS- ROYAL,

naissait la vérité tout entière et il engagea les parents de la victime, dans l'intérêt de leur honneur, à assoupir cette déplorable alTaire, Le renvoi de plusieurs des mousquetaires dans leur famille fut décrété, et M, de Marville, lieutenant de police, rendit une ordonnance à laquelle le Parlement donna sa sanction , et qui interdisait à tous individus déguisés et masqués, de se présenter h l'avenir dans les bals et repas de noces. La date de cette ordonnance est du 24 octobre 1741.

Les époux Gelinotte,

Nous avons laissé trois des plus honorables personnages de cette histoire, le chevalier de La Bricole, don Gusman de Tulipano et Grain-d'Orge, en train de se rendre au Moulin de Javelle, dans le but d'étudier les lieux et de prendre leurs dispositions pour l'enlèvement projeté de Nanette Lollier. Rejoignons-les , sous la tonnelle verdoyante où , après avoir achevé leur reconnaissance, ils venaient de s'attabler devant un plat copieux de côtelettes de mouton, aux cornichons, — et devant une véritable montagne de goujons frits. Depuis cette tonnelle ils pouvaient voir et entendre tout ce qui se passait en face de la porte et dans le jardin, divisé en une multitude de cabinets par des charmilles taillées artistement comme de frêles murailles de verdure. Leur poste d'observation était excellent. — Restons donc avec eux,"' — en bien mauvaise compagnie, hélas? et après avoir raconté à nos lecteurs un des plus dramatiques épisodes du Moulin de Javelle, faisons-les assister à quelqu'une de ces

LA PERLE DU PALAIS-ROTAL. il8

scènes comiques dont la guinguette h la mode était chaque jour le théâtre. Si ce que nous allons mettre sous leurs yeux ressemble à un vaudeville, ce ne sera pas notre faute. Le propriétaire du Moulin de Javelle s'appelait Thomas Gelinotte. C'était un petit homme, rond comme une boule, à trogne rubiconde et bourgeonnée, — fort en train de faire sa fortune , et songeant à se retirer prochainement avec une douzaine de bonne mille livres de rentes. Sa femme , madame Gelinotte, avait quarante ans bientôt, — elle ne paraissait pas son âge , et , à la voir si bien corsée, — si pimpante, — si leste, — si coquette, — on ne lui aurait pas donné beaucoup plus de trente-quatre â trente-cinq ans. Gelinotte n'était pas jaloux et ne l'avait jamais été. — Sa femme, — disait-on, — ne s'était point fait faute, dans le temps, de profiter, un peu plus que de raison, de cette confiance bénévole de son époux, — qui n'avait rien vu, — ou n'avait rien voulu voir. Décidément c'était un homme d'esprit que l'hôte du Moulin de Javelle!... Madame Gelinotte parut sur le seuil. Elle avait un corsage cerise, — une jupe de toile peinte à grandes (leurs , — les bras nus , — un ruban de velours autour du cou, — un bonnet de dentelles, — une demi-douzaine d'accroche-cœurs , et de jolies petites mules surchargées de rosettes couleur de feu.

— Eh! Marinette! cria-t-elle, — Marinelle!... — Marinelle!... où donc étes-vous, petite fille?

— Me voici , ma tante , — répondit une voix fraîche , — ^ et , du fond du jardin , la nièce de madame Gelinotte , jolie brune de quatorze ou quinze ans, accourut en sautillant.

— Qu'est-ce que vous faisiez donc là-bas? demanda l'hôtesse.

~ Je portais du vin blanc à ces amoureux qui mangent un petit brochet et de la salade.

~ Et, au lieu de revenir bien vite, vous vous cachiez der-

rière la charpîille pour écouler ce qu'ils disaient, j'en suis sûre...

— Dame ! ma tante, c'est en écoutant qu'on profite ! — il faut bien se former l'esprit, et moi j'aime tant à m'iub- Iruire!...

Madame Gelinotte se mit à rire.

— Vous en savez assez long, — dit- elle.

— Oh 1 ma tante , — répliqua Marinette avec une révérence comique, — il s'en faut encore de beaucoup que je sois savante comme vous !...

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

— Est-ce que vous me voulez quelque chose, ma tante?

— Sans doute.

— Quoi donc?

— Allez dire à la grosse Simone qu'elle vous donne un demi-cent d'écrevisses...

— J'y cours.

— Choisissez les plus petites, au moins.,»

— J'entends bien. — C'est pour quelque bourgeois, pour quelque procureur, peut-être?...

— Oui, — écoutez, — petite fdle, — c'est M. Picon, le procureur, qui est en haut, au moins, avec un de ses amis...

— M. Picon? — le mari de celte belle dame qui me fait tant de caresses toutes les fois qu'elle vient ici?...

— Justement, — s'il allait vous questionner tantôt, par hasard, — ne vous avisez pas de lui dire que sa femme soupa hier ici avec ce jeune conseiller, et , avant-hier, avec ce musicien de l'Opéra...

— Oh! que nennil — Est-ce que je suis jaseuse, ma tante? — ^ 'est-ce que quand vous me menez à Paris avec vous, pour chercher de la provision et que nous déjeunons avec ce grand clerc ou avec ce gros Suisse , est-ce que j'en dis quelque chose à mon oncle î...

— J3 ne me plains pas de cela, tu es bonne fille..,

— Si on ne savait un peu se taire, dans une maison comme celle-ci, on aurait joliment vite fait de mettre tout une ville en désordre !

«— Oui, il est de grande conséquence de ne point parler!

— Oh ! toute jeunette que je suis , je vois bien cela 1 — — Tenez, ma tante, tous ces messieurs qui viennent ici avec des femmes, ne voudraient point que leurs femmes y vinssent avec des messieurs, non !...

— Cela est vrai.

— Oh! que ce vieux médecin était fâché, l'autre jour, quand il trouva là-haut sa femme qui mangeait une matelotte avec ce garçon apothicaire !...

— Et cependant il était avec une petite lingère du Palais, lui...

— Je n'ai jamais ouï tant jurer, pour un médecin ! — il a bien dit qu'il se vengerait, et que, si le garçon apothicaire devenait malade et tombait entre ses mains, c'était un liomme perdu!...

— Et il le ferait, comme il l'a dit... — Mais, assez jasé, ma fille... Va vite demander les écrevisses à Simone...

— J'y cours, ma tante.

— Surtout, bien petites...

— Soyez tranquille !...

Et Marinette s'éloigna en sautant , et en répétant , sur un iythme bizarre :

— C'est pour un procureur!... C'est pour un procureur! En ce moment un nouveau personnage parut sur la scène. Ce n'était rien moins que Thomas Gelinotte, l'hôte du

Moulin de Javelle.

il 8 LA PERLE DD PALAIS-ROTAL."

Une partie fine au Moulin de Javelle.

— Sais-tu qui nous avons Ih-haut? — demanda Gelinotte à sa pimpante moitié.

— Certainement, que je le sais, — répliqua l'hôtesse, — c'est M. Picon, le procureur, avec un de ses amis, quelqu'horarae de justice comme lui... — Je viens d'envoyer chercher par Marinette le demi-cent d'écrevisses qu'ils ont demandé...

— Des écrevisses... des écrevisses... — J'ai dans l'idée, moi, qu'ils ne viennent pas ici pour des écrevisses...

— Pourquoi donc, alors ?

— Il y a quelque anguille sous roche...

— De l'anguille?... Justement, j'en vais faire mettre cinq ou six tronçons dans leur matelotle...

— Çii n'est pas ça que je veux dire... — Sa femme soupait encore chez nous hier, k ce M. Picon...

— Et avant-hier aussi... — Ah! c'est une de nos meilleures prnii(iues...

— Eh bien ! comme il a recommandé qu'on ne dise a personne qu'il était ici, peut-être se cache-t-il pour guetter sa femme...

— Eh! eh! ça se pourrait...

— Si elle vient ce soir, madame Picon, comment feronsnous!

— Si elle vient, elle viendra... ce sont ses affaires... D'ailleurs, je la préviendrai; et puis c'est une maitress(

femme qui doit conduire son procureur par le bout du nez... En ce moment plusieurs voix appelèrent depuis l'intérieur de la maison.

— On y va!... on y va!... — répondirent à la fois M. et madame Gelinotte, qui s'empressèrent d'aller se mettre aux ordres des dîneurs impatients.

Quelques minutes s'écoulèrent. Puis on entendit le roulement sourd d'une voiture qui s'arrêtait de l'autre côté de la guinguette, et deux femmes parurent, suivies par un petit garçon de douze à quatorze ans, perdu dans une livrée un peu trop large et beaucoup trop longue. Les nouvelles venues étaient jeunes et fort jolies, — non pas d'une beauté régulière, mais de cet attrait piquant, de cette grâce pro-. voquante qui rend les Parisiennes si séduisantes. Leiir mise atteignait à l'extravagance U force d'être coquette. Elles avaient du blanc, du rouge et des mouches; — les talons de leurs chaussures étaient si élevés qu'elles ne pouvaient marcher sans cette incertitude et ce balancement que Rétif de la Bretonne regardait comme la grâce principale de la démarche d'une femme. Les parfums violenfs qu'elles portaient sur elles remplissaient l'air à dix ou quinze pas â la ronde. Leurs robes disparaissaient presque sous une profusion de dentelles et de rubans. Chacune d'elles tenait à la main un éventail illustré de bergeries fabuleuses.

— Almanzor, — dit l'une de ces femmes, la plus jolie, dont les beaux yeux noirs avaient une expression hardie jusqu'à l'effronterie, — Almanzor... laquais... petit laquais... ici donc!...

— Plaît-il, madame! demanda l'enfant en s'approchant de sa maîtresse.

— Allez dire à ce cocher qu'il se range à cent pas de la maison, là, sur le bord de l'eau, et qu'il nous attende...

Le petit laquais allait s'acquitter de ce message, mais i\

n'en eut pas le temps. L'autoraédon du char numéroté parut lui-même, chancelant, trébuchant, ivre à ne pouvoir se soutenir. »

— Qu'est-ce à dire?... — fit-il d'une voix pâteuse, chevrottante, et interrompue par des hoquets, — qu'est-ce à nïre, que je vous attende?...

— Mais, sans doute, — répliqua la jolie femme.

— Je me donne au diable si je vous attends, — s'écria le cocher, — à moins que je ne sois payé!... — je vous en avertis...

La jolie femme se tourna vers sa compagne.

— Eh! si on lui donne de l'argent, il s'en ira... — fitelle.

— Ça se pourra bien tout de même, — balbutia l'ivrogne ; — quand je serai payé je n'aurai que faire ici...

— Hé! drôle... comment veux-tu qu'on s'en retourne!...

— Bon ! qu'on s'en retourne ! — est-ce que ça vous embarrasse?... — Vous êtes jolies toutes les deux, mes princesses... Je vous amène au Moulin de Javelle, vous y trouverez fortune... Ne vous mettez point en peine...

— Ahl quels discours!... quel insolent!... -- s'écria l'une des deux femmes,

— C'est un maraud à qui il faut donner les étrivières !... — fit l'autre.

— Oui! — les étrivières !... — reprit le cocher. — Ohl écoutez donc!... point tant de fierté! — Je vous ai prises dans la rue de Seine... je sais bien où... Je vous déshonorerai d'abord... prencz-y garde...

— Par ma foi, ce n'est point joli!... un coquin de fiacn parler de la sorte!...

— Fiacre!... Ohl fiacre vous-même !... —Point tant (îe bruit, vous dis-je, et de l'argent!... autrement..,

— Ecoute... nous voici près de la maison...

lA PERLE DU PALAIS-ROYAL. 12J

— D'accord.

•^ Si j'appelle, tu seras rossé...

— Oh ! palsarableu, appelez !...

— Tu le veux?...

— Nous sommes faits à cela... Je serai rossé, mais ]e serai payé!... ou je ferai beau bruit!... — je n'ai pas la laogiie morte, non, quoique je l'aie un peu embarrassée... Mais je sais ce que c'est... c'est la boisson... un coup ou deux de petit blanc...

— Je m'en vais renvoyer ce gueux-là!... — dit la jolie femme. — Il faut le payer... mais je le reconnaîtrai, sur ma parole...

— Bon, tant mieux! — je vous reconnaîtrai aussi, moi. — Vous autres et nous autres, nous ne saurions nous passer les uns des autres»..

— Quand ces misérables ont affaire h des femmes !...

— Nous connaissons un peu notre monde, n'est-il pas vrai?

— Tiens, voilà un écu...

— Un écu!... par exemple!..;

— C'est le double de ce qu'on te doit...

— Ah! ma princesse, vous ne voudriez pas!... — une personne de qualité comme vous! un écu ! fi donc !...

— Si tu veux nous attendre et nous ramener on t'en donnera encore autant...

— Oh ! vrai comme voilà le jour qui nous éclaire, ça ne se peut pas, ma reine...

— Et, pourquoi?

— J'ai unefiacrée de bourgeois de Vaugirard àvoiturer... un lendemain de noces. — Est-ce que vous voudriez que je perdisse cela? — si vous couchiez ici, encore...

— Coucher ici!... coucher ici!... il est foui... — Pour qui ce maroufle-là nous prend-il donc?.,.

— Ah ! dame !.. . je sais bien qu'il n'y a point de lits au Moulin de Javelle... on n'y loge pas, mais cela n' empêche point qu'on y couche...

— Que veux-tu dire?

— Oh ! par la morbleu ! je sais bien ce que je dis! — je suis grec Ih-dessus! — Ah! çà, il n'y a donc rien pourboire i\ vos santés? — je n'en suis, niordié, pas moins votre serviteur, et je vous souhaite toutes sortes de prospérités...

Jusqu'au revoir, mes princesses...

Et, plus chancelant et trébuchant que jamais, le cocher s'éloigna, tout en fredonnant, de cette voix nasale particulière aux ivrognes, ce couplet du temps :

Sur ces charmantes rives, Cochers, que notre sort est doux !

Nous sommes toujours ivres !. ..

Trop heureux qui l'est comme nous!

Vivent nos équipages I

On fait, dans ces réduits d'amour,

Nombre de mariages

A vingt sous par heure, en un jour ! (*)

— Ah ! ma foi — s'écria la plus jolie des deux femmes, — voilà une partie qui s'annonce bien!... et ces messieurs qui devaient nous attendre et qui ne sont seulement pas lii pour nous recevoir... comprend-on cela? — Mais, les voici...

En effet, deux jeunes gens, d'une élégance plus exagérée peut-être encore et plus ridicule que celle de ces dames, accouraient d'un air empressé. C'étaient — h les en croire, — le vicomte Lycidas et le chevalier de la Popelinière, — en réalité deux purs et simples courtauds de boutique, enrichis par un récent héritage qu'ils mangeaient avec des co-

(1) Dancourt. — Le Moulin de Javelle,

quettes. Ils s'excusèrent de leur retard avec les expressions d'une parfaite galanterie et solicitèrent un pardon qu'on n'eut garde de leur refuser. Les deux couples s'apprêtaient à entrer dans l'hôtellerie quand madame Gelinotte en sortit.

— D'honneur, ma chère Gelinotte, — lui dit celles de ces dames qui prenait le plus souvent la parole, — c'est impayable, n'est-ce pas? — je ne bouge pas de chez toi !... — j'y soupais avant-hier, et encore hier au soir, j'y reviens aujourd'hui, je prendrai quelque jour le parti d'y faire apporter des meubles...

— Dans tous les cas, — répondit madame Gelinotte, — je ne vous conseillerais pas devons emménager aujourd'hui...

— Et pourquoi cela, ma chère?

— Ah! pourquoi? — eh! mon Dieu, tout bonnement parce que votre mari, monsieur Picon, est là-haut !...

Les deux procureurs

La jolie femme, — que nous savons maintenant s'appeler madame Picon, — ne sembla point s'émouvoir outre mesure de cette nouvelle inattendue.

. — Mon mari? — - répéta-t-elle, — en es-lu bien sûre, Gelinotte?

— Sûre comme je le suis de vous voir.

— On peut se tromper...

— Que nenni ! — sans vous déplaire, M. Picon est assez laid pour qu'on le reconnaisse entre mille. . .

— C'est une justice à lui rendre! — répliqua la jolie

iemme en riant, — voilà, sur ma parole, un fâcheux contretemps!... nous nous étions tant proposé de nous bien réjouir !...

— Hélas! — fit madame Gelinotte.

— Quellecliose ridicule ! — reprit la femme du procureur, — vous ne devriez point recevoir de maris chez vous, vous autres!...

— Allons, mesdames, — dit le vicomte Lycidas, — prenons notre parti, — évitons un éclat et remoutons en carrosse...

— Et, où irons-nous?

— Souper à Passy. — 11 n'y a pas d'autre parti à prendre...

— Nous n'y trouverons point de matelotte...

— Mais, aussi, nous n'y trouverons point de mari.

— Que cela est chagrinant!... — Je suis au désespoir quand quelque chose me dérange...

Tandis que ces paroles s'échangeaient, un petit homme, fluet et maigre, absolument chauve, et le visage tout piqueté de petite vérole, venait de sortir de la maison sans que personne fît attention à lui, et se dirigeait vers le groupe, une serviette à la main.

— Eh bien! eh bien! — s'écria-t-il, — qu'est-ce donc que cela, madame l'hôtesse? — on ne saurait être servi chez vous, pour son argent, h ce qu'il paraît? — Voilà plus d'une heure que nous avons demandé une matelotte et des écrevisses...

— Ah! verluchoux! — murmura tout bas et vivement madame Gelinotte en se mettant entre la jolie femme et le nouveau venu, — voici M. Picon en personne!... tirez-vous de là si vous pouvez!...

Mais déjà la légère moitié du procureur s'étaii fait une contenance et savait son rôle sur le bout du doigt. Elle fit

pirouetter madame Gelinotte, et, s' avançant vers le petit liomme, dans l'attitude altière de la femme de Georges Dandin, elle lui dit :

— Oui, monsieur mon mari, une matelolte et des écrevisses!... c'est donc ainsi que vous venez manger voire bien au cabaret!...

Le procureur stupéfait laissa tomber ses bras le long de son corps, et sa grotesque figure exprima le plus complet cbahissement.

— Ma femme au Moulin de Javelle! — balbutia-t-il, — qu'est-ce que cela veut dire?

— Ah ! — reprit madame Picon vivement, — ah ! vous ne m'y attendiez guère, débauché!... mais je savais bien que je vous y attraperais, moi!... il y a longtemps que je vous guette!...

— Morgue! l'habile femme, — dit madame Gelinotte en a parte.

— Madame Picon... madame Picon... — reprit le procureur, — je ne sais pas comment vous l'entendez... mais sérieusement...

— Nous n'avons pas dit, au moins, que vous étiez lànaut, monsieur, — interrompit l'hôtesse d'un ton hypocrite. — Madame s'en doutait bien, cependant, mais je ne répondais pas à ses questions, puisque vous l'aviez bien défendu, et, si vous n'étiez pas descendu vous-même, madame n'aurait été sûre de rien...

— 11 n'est pas question de cela, — s'écria le procureur furieux, — je n'ai point à rendre de comptes, je pense...

Ici madame Picon essuya quelques larmes, et dit en gémissant :

— Ah ! je suis bien malheureuse de voir ainsi dissiper ma dot...

126 LA PERLE DU PALAlS-lftOYAL.

tîn ce moment les deux cavaliers de ces dames jugèrent à propos d'intervenir.

— Il faut mettre ordre h vos affaires, madame, — fit le vicomte Lycidas, — une bonne séparation vous fera rendre ce qui est à vous...

— Oui... oui... — appuya le chevalier de la Popelinière,

— employez les voies de justice...

Les yeux du procureur lui sortaient de la tête.

— Messieurs, — hurla- t-il, — savez-vous bien que je n'entends point raillerie.

— Allez, monsieur, — dit la compagne de madame Picon,

— vous devriez mourir de honte, de passer ainsi votre vie dans la débauche en abandonnant votre pauvre petite femme» dans la solitude et dans les larm&s...

— Madame Ségot !... — vociféra le procureur, — mêlezvous de vos affaires, ou sinon...

Madame Picon se jeta devant son amie.

— Tais-toi... — lui dit-elle, — tais-toi! — il te battra!., il est déjà ivre.

— Ivre! mordieul...

— Oui, — il pue le vin, que cela est horrible !..; Le malheureux procureur se tourna vers l'hôtesse.

— Mais dites-leur donc, vous, madame, dites-leur donc que je n'ai encore rien bu !...

— Ce sont des femmes, monsieur, — répliqua madame Gelinotte de façon câline, — laissez-les dire... ne prenez pas garde à cela...

— Comment, que je ne prenne pas garde?...

— Oui, faites des excuses, ces dames sont bonnes personnes et vous pardonneront pour cette fois-ci, peut-être...

— Voilà qui est fort ! — me pardonner, — ah ! je le leur ferai bien voir...

— Il me menace! — interrompit madame Picon, — il me

menace I... messieurs, remarquez bien cela, je vous prie...

— Oui... oui... — répondirent à la fois le vicomte Lycidas et le chevalier de la Popelinière, — il vous menace !... ic'est indigne!...

I — Comment, malheureuse !... — bégaya le procureur.

— Mallieureuse!... quelle horreur!... vous entendez comme il me traite!... hélas!... hélas!... quel sort est le mien!...

— Monsieur Picon... monsieur Picon. .. — dit l'hôtesse, — vous n'y songez pas...

— Eh ! c'est une coquine qui ne croyait pas me trouver

— Ahl coquine!.'. — ah! fort bien!... — ah! je n'y 3uis plus tenir!... j'étouffe!... je meurs... messieurs, mes irais, mes prolecteurs contre ce monstre, emmenez-moi vite ^ Paris... je veux faire ma plainte et vous me servirez de émoins...

— Une plainte? — répéta le procureur, — et contre oi?,.. ah! mort de ma vie!...

Et, saisissant le vicomte Lycidas par le bras, il ajouta : «— Au moins, monsieur, vous voyez...

— Je n'ai que trop vu, monsieur, — interrompit le viomte, — et j'en déposerai... — Lever la main sur une

rame... ah! l'horreur!

— J'ai levé la main, moi?... moi?..,

— A plus de dix reprises !...

Le procureur, arrivé au paroxisme du désespoir, s'accroha aux basques de l'habit brodé du chevalier de la Popeiiière.

— Monsieur, — murraura-t-il, — je vous demande en race...

— Ah ! -— répliqua le chevalier en se dégageant, — votre

conduite est indigne!... je déposerai auss' contre vous, monsieur Picon, je vous en avertis...

Et les jeunes femmes et leurs cavaliers rejoignirent ia voiture qui avait amené ces derniers, tandis que le procureur se laissait tomber anéanti sur une chaise, et que La Bricole , don Gusraan et Grain-d'Orge riaient aux éclats, sous leur tonnelle, de cette scène plaisante. La prostration absolue du "malheureux procureur dura quelques secondes. Au bout de ce temps il releva lentement la tête, et dit d'un ton dolent à madame Gelinotte, qui n'avait point bougé d'auprès de lui :

— Ah! je n'en puis plus! je n'en puis olus!... qu'est-ce que vous dites de tout cela?...

— Franchement, je dis que vous avez tort,.. Le procureur fit un bond sur sa chaise.

— Tort! — s'écria-t-il.

— Eh! sans doute?... — pourquoi la quereller... — une femme n'aime pas beaucoup à voir que son mari se dérange.

M. Picon cacha sa tête dans ses deux mains. Madaaie Gelinotte venait de lui porter le dernier coup.

— Ah ça! eh ! Picon, — dit la voix joyeuse d'un nouveau personnage, — à quoi diable vous amusez-vous donc, et pourquoi me laissez-vous là-haut, croquer le n;armot tout seul?

Ce personnage était le procureur Ségot, — petit homme aussi gras et rond que son ami était fluet et maigre. Le pauvre Picon se leva pour aller au-devant de son confrère.

— Ah! Ségot!... Ségot!... — lui dit-il, — je suis au désespoir!...

— Comment? qu'y a-l-il?

— Il y a que je viens de trouver ma femme en partie cariée.

— Votre femme en partie carrée !... — répéta Ségot dans les accès d'un rire fou, — votre femme au Moulin de Javelle!... - ah! ah! ahl... cela est trop drôle!... et avec qui donc, s'il vous plaît?

— Avec la vôtre, monsieur Ségot!.,, — cria^^i/on, — avec la vôtre ! — riez donc encore !...

Le second procureur devint aussitôt sérieux. <-

— Avec la mienne? — balbutia-t-il.

— Oui, avec la vôtre... — ah ! ah ! ah !... cela est trop drôle !... n'est-ce pas, monsieur Ségot, n'est-ce pas'»'...

Madame Gelinotte intervint.

— Et vous êtes bien heureux, — dit-elle, — de ne pas être descendu le premier... — au moins il n'y aura pas de plainte contre vous...

— De plainte contre moi? — que parlez -vous de plainte, et qu'est-ce que cela pignifie?...

— Cela signifie, — répondit Picon amèrement, — qu'elles venaient pour souper ici et que, irouvant la place prise, elles vont s'en plaindre... — Comprenez-vous maintenant?

— Et qui est avec elles?...

— Deux messieurs... deux freluquets... qui les ramènent h Paris.

— Il faut suivre cette affaire-là, monsieur Picon,

— Vous avez raison ! — si cela se sait, on se moquera de nous, encore...

— Eh ! quelqu'un de la maison , nos perruques, nos chapeaux, nos cannes, s'il vous plaît, nous partons...

— Je m'en vas moi-même clierclier toutes vos affaires.. . — dit madame Gelinotte en rentrant dans la maison.

Les deux procureurs, restés en , ace l'un de l'autre, se regardaient tristement et sans mot dire. Madame Gelinotte reparut, chargée de tout un attirail de tricornes, de cannes

130 LA PERLE DU PALAIS-ROYAt.

h bec de corbin et des perruques à trois marteaux. Son raari l'accompagnait.

Une gaillarde.

— Tenez, messieurs, — dit l'hôtesse, — voici vos bibelots... rien n'y manque...

— Est-ce que vous ne voulez pas qu'on vous serve voire malelotte? demanda Thomas Gelinotte, — elle est toute prêle, et de bonne mine

— Ah! maugrebleu, des malelottes!... — s'écria Picon, — si j'en viens manger de ma vie, que le grand diable me torde le cou!...

— Nous sommes bien fâchés que vous soyez fâchés, — reprit madame Gelinotte, tandis que les procureurs s'ajustaient, — mais il n'y a vraiment pas de noire faute...

— Ce n'est rien, — répliqua Picon.

— Mais si... mais si...

— Mais non!,., encore une fois, vertubleui...

— Ne vous fâchez pas, au moins, monsieur le procureur...

— Qu'est-ce qu'on vous doit?

— Tout ce qu'il vous plaira, messieurs, — dil l'hôte.

— Mais, encore!...

Gelinotte se tourna vers sa femme.

— Qu'est-ce qu'il y a? — lui demanda-t-il.

— Hélas! presque rien...

— Voyons.

— Huit francs de inalelotte, — cent sols d'écrevisses tt

LA PERLE DU PALAIS-ROYAL. 13i

îept francs dix sols pour le reste, — cela fait tout juste /ingt et une livres dix sols...

-- Mais, votre raateloUe et vos écrevisses, — - dit Picon, — on ne nous les a seulement pas servies !...

— Oh !. ça ne fait rien... ça ne fait rien...

— Comment!...

— Vous les avez commandées... — Nous ne sommes point cause, nous, si vos femmes sont venues vous empêcher ie les manger...

— Oui, mais...

— Tenez, — répliqua madame Gelinotte d'un ton sec, — point de mais avec nous, monsieur le procureur, ou bien je Reposerai que vous avez levé la main sur madame Picon , je k'ous en préviens...

—- Eh ! donnez-leur ce qu'ils demandent! — s'écria Se- 50t. — Je suis sur les épines moi...

— Tenez, — dit Picon, — voici mon demi louis d'or. l- Donnez le vôtre...

— Le voilà, — vous n'en aurez pas plus...

— Ah! — fit madame Gelinotte, — nous ne rançonnons personne, — une autre fois nous gagnerons davantage...

I — Si l'on nous revoit ici, par exemple î... — murmurèent à la fois les deux procureurs en tournant sur leurs taons.

{ — Bon voyage, messieurs, bon voyage ! — leur cria hôtesse.

Puis Gelinotte et sa femme les regardèrent en riant s'é- )igner.

— Ah ! ma foi, — dit Thomas, lorsque les pauvres maris urent disparu. ~ Voilà deux bourgeois qui se sont bien ivertis pour leur argent ! N'est-ce pas, ma femme?...

- C'est bien fait !

- Tu trouves ? .

132 LA PERLE DD PALAIS-ROYAL. Ij'

— Ah Dieu ! oui ! — Est-ce à des magots comme cela, l qui ont des jolies femmes, à se trouver sur leurs brisées ?.. . I

— Tu as raison, ils avaient tort. ■ '

— Ne doivent-ils pas savoir qu'il y a des endroits autour Ij de Paris qui ne sont pas faits pour eux... ■

— Ils le savent maintenant, et je pense qu'il s'en souviendront...

Après l'échange de ces quelques réflexions philosophiques M. Gelinotte rentra dans la maison, et sa femme alla sous la tonnelle occupée par Grain-d'Orge et les deux bandits, pour s'assurer si ces trois honorables personnages n'avaient besoin de rien. Soudain la digne hôtesse poussa un cri de surprise, à la vue d'une société de quatre personnes qui se dirigeaient du côté de la guinguette en riant aux éclats. Or, ces joyeux personnages, n'étaient autres que mesdames PicoQ et Segot, toujours en compagnie du vicomte Lycidas et du chevalier de laPopelinière...

— Eh ! mais, — s'écria madame Gelinotte, — je ne sais si j'ai la berlue!... C'est un petit miracle, que de vous n^voir!... je vous croyais effarouchées pour plus de huit jours!...

— Ah ! répliqua madame Picon en riant toujours. — Je ne m'effarouche pas si aisément et nous serons ce soir, ici, mieux qu'en tout autre lieu du monde...

— Comment, vous comptez rester?...

— Certes 1

— Y songez-vous?

— Monsieur mon mari ne nous soupçonnera pas d'y êtr«j sitôt revenues... Il n'a pas assez d'esprit pour cela, le che» homme... Est-il allé rejoindre sa compagnie ?...

— M. Ségotl — Certainement.

__ Quoi? — s'écria la femme du second procureur,

mon mari était ici avec le tien ?

— Mais à ce qu'il paraît ma chère...

— Et, sait-il que je t'accompagnais ?

— Ah ! — fit l'hôtesse, — certainement qu'il le saiti — M. Picon n'a rien eu de plus pressé que de le lui dire.

— Alors, — murmura la procureuse d'un ton dolent, — alors, je suis perdue !...

— Bon! — répliqua madame Picon, — perdue!... es-lu folle, ei l'embarrasses -lu si fort d'un mari?...

■ — Si je m'en embarrasse ! — Mais je le crois bien !... le mien est la plus méchante langue que je connaisse !...

— Oh ! quant à ça, — appuya madame Gelinotte, — le fait est qu'il ne l'a pas bonne!,.. — c'est lui qui a mis le feu sous le ventre à l'autre, et à l'heure qu'il est, ils s'en vont tout bellement vous chercher à Paris, pour vous quereller plus à leur aise.

-Et leur matelûtte? et leurs écrevisses? — demanda madame Picon.

— Ils n'ont pas eu le temps de les manger...

— Ah ! tant mieux 1 — - Mais, elles sont payées...

— Tu dis?...

— Je dis qu'elles sont payées.

! —Vrai?

— Deux demi louis d'or que voici.

Madame Picuii frappa dans ses mains.

I Puis elle s'écria, en riant aux éclats comme une folle :

— A la bonne heure ! — qu'on nous les serve! — Voilà les maris qui font bien les choses 1... — Venir eux-mêmes lu Moulin ie Javelle y faire apprêter le dîner de leurs emmes !... — Allons, ils sont bonnes gens!...

— Cela est en effet fort honnête, — dit madame Gélilotte très-conlraiiée, au fond, d'avoir dit une vérité qui

Oiiiiuait d'autant sa recette.

— Quelle furieuse querelle nous allons avoir à soutenir en rentrant chez nous! — hasarda madame Ségotj plus timide et un peu moins aguerrie que sa compagne.

— Eh bien ! n'y rentrons que demain.

— Es -tu folle?

— Pas du tout!...

— Passer la nuit dehors ! tu n'y songes pas ?...

— Au contraire. — Les affaires criminelles deviennent meilleures en vieillissant! C'est un^jxiôme du Palais, à ce que dit mon mari... >jâjj

— Ainsi tu veux?... *

— Nous tranquiliser l'esprit et rester ici, tandi? que leur premier mouvement passera. — Plus l'aventure sera forte et plus ils craindront qu'elle éclate, à cause du ridicule... — demain ils se trouveront trop heureux de nous revoir, et nous leur ferons une scène...

— Fort bien I — iMais les choses tourneront-elles ainsi que tu crois ?

— J'en réponds. — Les maris sont devenus bien prudents, depuis quelques années. ..

— Vertu de ma vie ! — pensait madame Gelinotte en écoutant le dialogue qui précède, — se peut-il que ce soient là des bourgeoises ! — elles ont des manières bien de qualité!...

— Allons, allons, ma chère Gelinotte, — reprit madame ' Picon, — vite un salon, — du vin de Champagne, grande chère et de la glace... Nous ne te demandons pas autre . chose... — Ah ! si par hasard, des ménétriers passaient de ces côtés, tu nous les ferais venir... Je me sens de joyeuse humeur...

— Je n'y manquerai pas, — répondit l'hôtesse.

Et nos quatre personnages entrèrent gaîment dans îa

maison, au grand regret des spectateurs invisibles de cette scène, qui l'auraient voulu voir se prolonger davantage.

Cependant Griiin-d'Or.îe, le chevalier de La Bricole et don Gusiuan de Tnlipano avaient achevé leur repas. Il ne leur restait plus qu'à fixer d'une façon positive l'endroit où devrait stationner le carrosse dans lequel on jetterait Nannette Lollier aussitôt qu'on l'aurait séparée de sa famille.

Les complices se dirigèrent vers les bords de la Seine et examinèrent le terrain avec attention, — du moins Graind'Orge, car les deux autres étaient en ce moment légèrement avinés. A une centaine de pas de la maison, le Mercure galant du seigneur inconnu avisa un petit bouquet d'arbres qui lui sembla propre à dérober aux regards indiscrets l'équipage dont il était essentiel de dissimuler la présence. L'endroit était bien choisi, mais un peu loin de la maison. Plus près, la plage gazonnée était complètement nue, et, le soir, encombrée de promeneurs. Soudain Graind'Orge se frappa le front.

— Hein! — demanda La Bricole, — qu'y a-t-il, mon noble ami...

— Il y a que j'ai une idée..'.

— Une idée!... voyons... dites-là!... — J'ai la meilleure idée, de votre idée, moi !... Elle doit être fort bonne, mon bon...

— Jusqu'à ce jour, tous les enlèvements se sont effectués en carrosse...

— Mais, à moins de les faire à pied... ou à cheval...' Je ne vois pas trop comment on pourrait...

— Seulement, — interrompit Grain-d'Orge, — un carrosse a l'inconvénient de se remarquer toujours...

13n LA PERLE DU PALAr<5-R0YAL,

— Dami,.. h moins d'être invisible... et les carrossiers n'ont pas encore inventé ce genre de carrosse...

— Eh bien' moi, je viens de trouver autre chose...

— Quoi donc?

— Nous n'enlèverons pas la petite fille dans une voiture...

— Ah ! bah ! et dans quoi donc, mon bon ?

— Dans un bateau.

— Tiens! tiens!... — c'est votre idée, ça !...

— Oui. — Comment la trouvez-vous?...

— Bonne... très-bonne... aussi bonne, ma foi, que les côtelettes aux cornichons et les goujons frits de tout à l'heure... — Où sera-t-il, ce bateau?...

— Lci, — confondu avec ces lourdes barques de pêche que nous voyons amarrées à la rive. — Deux vigoureux rameurs attendront, — prêts à fendre l'onde... et retrouvez donc une embarcation légère, dans l'obscurité et sur les eaux brumeuses d'un grand fleuve...

La Bricole saisit la main de Grain-d'Orge, et la secoua h la briser.

— Mon ami... mon noble ami... — lui dit-il, vous avez toute mon estime... — Quand j'aurai un million ou deux... je vous prendrai à mon service, mon bien bon... — Elle est magnifique, votre idée... — je suis bien fAché de ne pas l'avoir eue moi-même... car, si je l'avais eue, j'aurais de l'esprit... et j'adore les gens d'esprit...

— Ah ! çh, — demanda (Irain-d'Orge, — j'espère que lorsque le moment d'agir sera venu, vous aurez tout votre sang-froid...

— Qu'entendez-vous par là, Grain-d'Orge?...

— J'entends que votre cerveau sera libre, en deux mots et pour parler plus clairement, que vous serez à jeun.,.

— Ah! vous dites cela, mon bon... parce que, ce matin,

i'ai la langue un peu épaisse... Mais, soyez paisible, je me connais... — aussi les jours d'action, je ne bois que de l'eau...

— A merveille. — Maintenant je vous quitte et je retourne à Paris en toute hâte...

— Pourquoi donc si vite, cher ami?

— Parce qu'il faut que je nie procure aujourd'hui même une barque convenable et des bateliers sûrs...

— Allez donc, mon bien bon!,., puisqu'il le faut... Mais, ventre de biche !... vous avez eu une belle idée!..,

Le mariage.

Le samedi, jour fixé pour le maaiage d'Eustacbe Lollier et de Rosette, était arrivé, — trop lentement au gré des deux amoureux. Transportons-nous, dès le matin de ce jour, dans le modeste logis que madame Pierrefitte, la mère de Rosette occupait au quatrième étage d'une maison de la rue Saint-Denis. Tout était sans dessus dessous dans cet humble appartement. Une demi-douzaine de charmantes jeunes filles, — au milieu desquelles Nanette Lollier brillait comme un diamant parmi des perles, — s'occupaient de la toilette de la fiancée. Cette dernière, éblouissante de fraîcheur et de grâce, était toujours souriante, mais moins franchement rieuse qu'à l'ordinaire. La belle jeune fille malgré l'infinie légèreté de son caractère, aimait de toute son âme le sergent aux gardes-françaises, et l'approche du bonheur la faisait rêver et donnait un peu de sérieux à son esprit, ses compagnes trouvaient un plaisir sans égal à l'ajuster

dans ses blancs atours de mariée. L'une accrochait par derrière les agrafes du corsage qui dessinait à ravir sa taille si fine et si souple. Une autre attachait sur ses beaux cheveux blancs le long voile de mousseline dont les plis flottant? 'Jonnaient à sa figure mutine une expression chaste et presque recueillie. Nanette, enfin, fixait à sa ceinture le bouquet de fleurs d'oranger symbolique.

— Voilà qui est fait, — dit-elle, quand elle eût achevé sa tâche; — et regardez donc un peu, mesdemoiselles, comme, ainsi parée, ma Rosette est jolie !...

— Tu me flattes toujours ! — répondit vivement Rosette ; — et c'est parce que tu m'aimes que tu me vois en bt^au ! — Mais c'est toi, Nanette, c'est toi, petite sœur, qui seras une merveille avec levoileet la couronne de mariée !... — oh ! que je voudrais être au jour où, à mon tour je t'habilierai ! Heureusement que ce jour viendra bientôt...

— Bah! qui sait? — répliqua Nanette en riant.

— Comment, qui sait? — est-ce que tu te figures que, belle comme te voilà, avec un vrai visage de sainte Vierge, les épouseurs te manqueront ? — J'ai bien trouvé un mari, moi, et un bon!

— Oh ! ce n'est pas une raison.. .

— Au contraire, c'en est une, — et je la crois sans réplique.

— il est possible que tu aies raison ; mais je t'assure que mes pressentiments ne sont pas de ton avis...

— Tes pressentiments?

— Oui.

— Tu en as donc ?

— Très-souvent et toujours les mêmes.

— Que le disent-ils?

w. Qiu; je n'aurai jamais de mari.

— Allons donc ! ces pressentiments-lh n'ont pas le sens

commun !. .. est-ce que par hasard tu voudrais te faire religieuse ?

— Ma foi, non ! répondit Nanette avec un mouvement de tête plein de coquetterie enfantine.

— Tu vois bien... — il n'y a cependant pas de milieu... le couvent ou un mari. — Encore une fois, ce n'est pas avec ta beauté qu'on reste vieille fille ?

, — Mais, quand on meurt... — murmura Nanette d'une voix à peine distincte.

Cependant Rosette l'entendit.

— Enfant! — lui dit-elle en l'embrassant, — est-ce que tu vas m'atlrister? Songe donc que, si tu dis de pareilles folies, je vais pleurer, moi, d'abord... et si ton frère me voit les yeux rouges il ne sera pas content.

Nanette allait répondre. Mais on frappa à la porte de la chambre, et une voix bien connue demanda :

— Puis-je entrer?

Cette voix était celle d'Eustache Lollier qui, ce jour-là, n'avait pas encore vu sa fiancée. Nanette courut à la porte, qu'elle ouvrit à son frère. Le jeune sergent avait revêtu son uniforme de grande tenue; il était magnifique, et plus d'une grande dame, nous l'affirmons, n'aurait point dédaigné de jeter sur lui un regard d'investigation connaisseuse. U embrassa successivement toutes les jeunes filles qui se trouvaient là, — en commençant par sa blonde fiancée et en finissant par sa sœur. Puis il annonça que les fiacres qui de- \aient charrier les gens de la noce stationnaient devant la porte et n'aUendaient plus que les mariés et leur suite. La toilette était terminée, — les grands parents étaient prêts. — On descendit et on partit pour l'église. Les jeunes époux courbèrent le front sous la bénédiction du vénérable prêtre qui leur dit, en les unissant, quelques paroles simples et louchantes. Ils prononcèrent le oui solennel, et, devant

Dieu et devant les lioiniues, ils appartinrent l'un à l'autre. Lorsqu'ils redescendirent la nef pour regagner les voitures, on entendait, dans la foule qui s'empressait sur leur passage, s'échanger les phrases suivantes :

— Oh ! comme la mariée est jolie !...

— Mais il me semble, compère, que le marié ne lui cède en rien !

— C'est vrai... si Tune est une jolie fille, l'autre est un bien beau garçon !

— Quel couple charmant !,..

— Et comme ils ont l'air heureux !

— Ma foi, je voudrais bien être ii la place du marié!... -— Et vous, à celle de la mariée, peut-être...

— Mais, voyez donc, parmi les filles d'honneur, celte jeune fdle aux cheveux bruns !...

— C'est celle-là qui est jolie!...

— Un trésor!...

— Un miracle d'amour et de beauté...

— C'est celui qui l'épousera qui aura de la chance!...

— Mais je la connais bien, moi...

— Qui donc est-ce?

— C'est la' sœur du marié... c'est la belle Nanelte Lollier, la fille de la mère Lollier de la rue Aubry-!e-Boiicher...

— Eh bien ! la mère Lollier peut se vauler d'avoir fuit de beaux enfants!...

Voilà ce qui se disait, — et bien d'autres choses encoriï, dont nous remplirions facilement dix ou douze pages, — et môme un peu plus. Mais nous préférons nous abstenir. La noce sortit donc de l'église, — chacun des conviés ri'priî dans un des Qacres sa place respective, et le cortège se mit lentement en marche vers le Moulin de Javelle, où depuis le commenccnient de ce livn; nous avons si souvent conduit nos lecteurs. On était eu éié, — la température élaii dunes

et le temps magnifique. Par les soins d'Eustache, les tables du banquet avaient été dressées, non point dans l'une des salles intérieures de la guinguette, mais sur une vaste pelouse» entourée de grands arbres, et qui s'étendait h la gauche de la maison. C'est \h. aussi que le bal devait avoir lieu après le repas, — et une estrade, formée par des planches posées sur des tonneaux, avait été installée entre deux tilleuls pour l'orchestre, emprunté, comme nous savons, par Eustache, à la musique des gardes-françaises. C'est assez dire combien cet orchestre devait être supérieur h tous ceux qui faisaient d'habitude retentir du bruit criard de leurs aigres crins-crins les échos du Moulin de Javelle. Le repas se passa comme tous les repas de noces, — on mangea, — on but, — on chanta des couplets de circonstance, improvisés pour les époux par les poètes de la société. Puis, enfin, on quitta la table, et comme il était de beaucoup trop bonne heure encore pour se mettre en danse, on proposa une promenade sur l'eau. Cette motion fut accueillie avec empressement par tout le monde, et avec un véritable enthousiasme par toutes les jeunes filles.

M. Gelinotte envoya la grosse Simone mettre en réquisition les pêcheurs d'alentour avec leurs barques, et, au bout de quelques instants, les convives de la noce se dirigèrent vers le bord de l'eau. Une véritable escadrille de barques plates et lourdes, aux grossiers avirons, attendaient les promeneurs. Chacun s'installa. Mais les barques se trouvèrent pleines et il restait encore cinq ou six personnes sur la rive. Quelqu'un avisa, h une vingtaine de pas de l'endroit en question, un canot peint en noir, et qui semblait d'une légèreté phénoménale comparé aux autres embarcations. Dans ce canot dormaient, couchés sur le ventre, deux hommes en costume de pêcheurc — Voilà des gens qui vont nous conduire, dit, en dési-

gnant le canot en question, le père Lollier, lequel se trouvait au nombre des retardataires.

On s'approcha du canot.

— Eli ! mes braves gens... — dit l'employé à la propreté du Carreau des Halles en se faisant un porte-voix avec ses deux mains, — doiinez-voiis ?

L'un des hommes couchés dans la barque releva la tête.

— Vous voyez bien que non, — dit-il d'un ton bourru.

— Voulez-vous nous laisser monter dans votre bateau et nous conduire?

— Non.

— Pourquoi ?

— ■ Parce que ça ne nous convient pas?

— Mais, — reprit le père Lollier, — nous ne vous demandons pas de nous rendre ce service-là pour rien... vous serez payés, et bien payés...

Le pêcheur avait déjà laissé retomber sa tête sur ses bras et semblait rendormi.

— Ainsi, — demanda de nouveau le père de Nanette, — vous ne voulez pas?...

— Non ! sacrebleu ! non ! trois foi^ rci ! — répliqua le pêcheur, — notre barque est à nous, je pense, — laisseznous do.ic en repos! Nous ne vous promènerons pas !...

En face d'une décision aussi nette, — exprimée d'une façon aussi énergique, — il n'y avait plus rien à tenter. Les convives qui n'avaient pas de place dans les barques durent donc se contenter d'une pi ouienade à pied sur le bord de l'eau.

LA PERLE DU PALAIS-ROYAL. i43

Le canot noir.

La nuit descendît, calme et sereine, — le ciel, sans nuages, mais éloilé, souriait à la terre, de tous côtés on entendait retentir les chants joyeux des buveurs avinés. Les promenades sur l'eau étaient depuis longtemps finies et tous les conviés de la noce d'Eustache Lollier, rassemblés dans la salle de verdure dont nous avons déjà parlé, n'attendaient qu'un signal pour ouvrir le bal. Quelques quinquets, attachés au tronc des grands arbres projetaient une lueur indécise qui semblait à tous un brillant éclairage. Enfin retentirent les premiers accords des musiciens des gardes-françaises, huches sur leur estrade en compagnie de nombreux brocs de vin vieux. Aussitôt la danse commença. Eusiache avait pris la main de sa femme. Nanette Lollier avait abandonné la sienne à un jeune sergent, ami intime de son frère. Les deux couples s'ébranlent à la fois, et commencent à dessiner gracicuseineat les figures du ^^othi(.|ue rigodon.

Tandis que tout ceci §e passait sur la pelouse, — quatre personnages, dont deux sont de notre connaissance, — erraient d'une façon mystérieuse dans la partie la plus sombre de la prairit;, derrière les grands arbres qui formaient l'enceinte de la salle de danse. C'étaient le chevalier de La Bricole, — don Gusman de Tulipano et deux chenapans en sous ordre, recrutés pour ia en conslaiice, et dont trois ou

quatre louis, au plus, devaient payer très-libéralement les services.

— Attendez-moi là.... dit tout à coup La Bricole à ses compagnons.

— Où vas-tu? — demanda Tulipano.

— Je reviens, — répliqua le chevalier, sans s'expliquer davantage.

Et, d'un pas allongé comme le trot d'un cheval de course, l'homme maigre se dirigea vers la rive de la Seine et gagna cet endroit où nous savons qu'était amarré le canot noir. Mais le canot se perdait si complètement dans les ténèbres, qu'il était impossible de le distinguer.

— Psit!,.. — dit le chevalier en s'arrêtant. Rien ne répondit.

— Pist !... — répéta-t-il urva seconde fois, avec une intonalion particulière.

Sans doute la double répétition de ce son aigu et prolongé était une chose convenue d'avance, car une voix, traversant l'obscurité, répondit auissilôt ;

— Nous voilà...

— Où diable êles-vous ? — demanda La Jîricoie tout bas.

— Je n'y vois goutte.

— A droite et quatre pas. — Vous y êtes...

Le chevalier suivit, en ellet, cette indication et se trouva à hi pointe du canot noir. Les deux hommes en costume de ])ècheurs, n'étaient plus couchés, mais assis. Ils tenaient à la main leurs avirons légers, dont les anneaux se lixaient à de petits tolets de fei-. Un troisième personnage se leva et sauta sur le rivage, à côté du chevalier. — C'était Graiud'Orge.

— Où en sommes-nous ? — demanda ce dernier.

— Nous touchons au but, ^ Avant une heure vous aurez 'a petite...

— Bien. — Où avez-vous laissé vos hommes ?

— Là-bas, près de l'endroit oîi l'on danse.

— Comment attirerez-vous l'enfaul ?

— C'est mon affaire.

— Vous savez... ni bruit, ni scandale..?

— Pardieu ! — les choses se passeront si doucement que personne ne s'apercevra de rien...

— A merveille. — De notre côté, nous sommes en mesure, pour déniarer immédiatement...

— Vous vous rappelez de la somme convenue 2

— Ces choses-là ne s'oublient point.

— Vous avez l'argent sur vous ?

— Oui, — répondit Grahi-d'Orge en frappant sur sa poche, qui rendit un son métallique, — la somme est là, en or, dans une bourse de peau...

— Parfait ! — Et vous me la remettrez !

— En échange de la petite... Donnant, donnant, — vous me la tendrez d'une main, vous toucherez de l'autre...

— Je n'en demande pas davantage, et je retourne à nom poste...

— Bonne chance!..,

— A tout à l'heure...

Le chevalier rejoignit en effet son monde, sans perdre un instant. Il installa don Gusman et les deux hommes derrière un buisson qui se trouvait à une trentaine de pas de l'endroit où l'on dansait, et il leur dit :

•— Vous avez le bâillon?

— Oui, — répondit un des hommes.

-- Et vous savez vous en servir ?

— Je n'ai fait que ça toute ma vie..,

— Prenez garde, surtout, de blesser la petite personne...

— Soyez tranquille !

— Qu'elle ne puisse pas pousser un seul cri, mais ne lui faites pas le moindre mal...

— Livrer une marchandise détériorée, ça n'est point reçu I || Diable, soyons honnêtes !...

Ces explications données, La Bricole se dirigea vers les cuisines du moulin de Javelle. Il avisa deux marmitons à qui il fit signe de le suivre, — les enfants, éblouis par les galons de cuivre doré du chevalier, ne firent point la sourde oreille.

— Petits garçons, — leur dit-il, — qu'est-ce que vous penseriez si je vous donnais à chacun un écuî

— Dam ! nous penserions que nous serions bien aise... mon prince...

— Eh bien ! mes enfants, les voici. Mais il faut les gagner.

— Est-ce difficile î

— Non.

— Alors, mon prince, qu'est-ce qu'il faut faire?

— Il s'agit d'une petite farce... d'une simple plaisanterie que je veux faire à mon cousin et à ma cousine qui sont de la noce. . .

— Ahl... ah!...

— Tu vois bien, — reprit La Bricole en s'adressant à l'un des marmitons auquel il désigna Marcel, — lu vois bien ce joli jeune homme, qui se tient là, debout, près de l'orchestre?...

— Celui qui ressemble presque à une demoiselle ?

— Oui.

— Eh bien ?

— Tu vas t'en aller tout doucement auprès de lui, sans

faire semblant de rien... — Tu lui diras, en le tirant par sa manche : — Cest vous qui êtes monsieur Marcel ? — il te répondra : — Oui. — Alors tu ajouteras : — Venez avec moi,il y a par là une jolie dame qui veut vous parler..,

— Ça n'est pas difTicile.

— Il te suivra et tu le conduiras de ce côté-là, sur la route de Paris, pendant au moins cinq minutes...

— Et, ensuite?

— Ensuite, tu auras l'air de ne plus trouver la dame, vous reviendrez tous les deux, et tu auras gagné ton petit écu, que voici d'avance...

■ L'enfant empocha l'argent

— As-tu compris? — demanda La Bricole,

— Parfaitement, mon prince.

— Alors, va vite...

Le marmiton se glissa dans le bal. Il s'approcha de Marcel auquel il parla loui bas. — Les yeux du frère de Nanette brillèrent d'une flamme vive, et il suivit le jeune Mercure en veslé blanche,

— El d'un!... — pensa La Bricole.

— A Ion tour, maintenant, — dit-il à l'autre marmiton.

— Qu'est-ce que vous me commanderez, mon prince?

— Tu vois bien celle jolie demoiselle, qui rattache une épingle à la mariée?

— Celte demoiselle qui a des cheveux noirs avec des roses rouges, et qui ressemble au jeune homm-e de tout h l'heure?

— Ebe-même. — C'est ma cousine, — Tu feras comme Ion camarade, — tu l'approcheras d'elle, el tu lui diras • ~ Est-ce vou? Qui êtes mademoiselle Nanette?

— Elle me répondra : — Oui.

— Tu as de l'esprit comme un ange, toi, marmiton L,'. —

tu lui diras : — Votre frère Marcel m'envoie vous dire qu'il vous attend pour une surprise à faire à la mariée... te rappelleras-tu bien ?

L'enfant répéta la pli rase.

— Au lieu d'un petit écu tu en auras deux, — les voici.

— Merci, mon prince!...

— Tu amèneras la jeune personne près de ce buisson que tu vois d'ici, — et c'est moi qu'elle y trouvei'a au lieu de son frère, — ce sera fort drôle... — allons, cours !..i'

Le marmiton obéit. Il s'approcha de Nanette, à laquelle il débita avec un aplomb imperturbable les deux phrases convenues. La jeune fille ne conçut pas l'ombre d'un doute.

— Où donc est-il, mon frère! demanda-t-elle.

— J'vas vous conduire vers lui, mam'selle, — répondit i'enfant.

Nanette le suivit en ayant grand soin d'empêcher que sa sortie ne fût remarquée, de crainte qu'on ne la questionnât et que cela ne fît manquer la surprise. Les quatre complices — muets, — étouffant leur haleine, — attendaient derrière le buisson. La jeune fiile le dépassa en disant gaiement :

— Marcel, es-tu là?... me voici...

Au môme instant elle sentit une main vi2;oureuse appuyer sur sa bouche un mouchoir, tandis que quatre bras la soulevaient cl l'emportaient rapidement.

Quelques minutes après ce moment, le canot noir, détaché de la rive, glissait comme une flèche sur les eaux de la Seine, poussé dans le sens du courant par les avirons de deux ra-

meurs expérîmcfités. M. Grain-d'orge soutenait dans ses bras un corps inanimé qui devait être celui d'une jeune fille évanouie. La Bricole et don Gusman coraplaient des pièces d'or sur la plage. Le bal continuait, plua joyeux.

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