NA NETTE
Pierre de Courtenay, quand il eût bien compris toute l’étendue de son malheur, — quand il fut revenu au sentiment de sa situation, — s’élança hors de chez lui, comme un fou,
— tête nue, — sans épée. Il courait à la rue Saint-Honoré. A quelques pas de la maison des Lollier, il rencontra Marcel.
— Où est Nanette î — lui cria-t-il.
— Monseigneur, — répondit le jeune homme, stupéfait du désordre et des yeux hagards de son interlocuteur, — Nanette est sortie il y a deux heures... .
Elle a fait demander un fiacre, et elle nous a dit qu’elle allait à l’Archevêché... je pense qu’elle rentrera bientôt...
— Bientôt ! — répéta le prince avec un éclat de rire insensé, — elle ne rentrera pas!... elle ne rentrera jamais !..
— et vous l’avez laissée partir!... — ah! vous ne l’aimez pas!... vous ne l’aimez pas !...
Et Pierre de Courtenay, abandonnant Marcel sans ajouter une parole, reprit sa course furieuse en se dirigeant vers l’Archevêché. Les valets du prélat connaissaient le prince et répondirent à ses questions. Une heure avant ce moment, l’archevêque de Paris avait demandé son carrosse et il était sorti, accompagné de son grand vicaire et d'une jeune fille. Seulement on ne savait pas où monseigneur était allé, non. plus que quand il rentrerait. Pierre de Courtenay s’évanouit. On le transporta chez lui, — il ne reprit connaissance que pour entrer dans les accès d’un délire furieux. Pendant quinzé jours, il fut entre la vie et la mort, au bout de ce temps il fut sauvé, mais ce ne fut qu’un mois plus tard qu’il apprit que Nanette Lollier venait d’être ad-
mise, comme novice, parmi les Carmélites de la rue du Jîouloy. C'était là que l’archevêque de Paris la conduisait, toutes démarches pour se rapprocher d’elle étaient inutiles,
— le prince n’en essaya aucune. Jamais on ne l’entendit à l’avenir prononcer le nom de Nanette, mais jauiaiS*il n’oublia la pauvre enfant qu’il avait tant aimée. 11 ne se maria point, — il vécut seul et triste, — il mourut jeune et inconsolé. Nanette l’avait précédé d’un an là-haut, où se rejoignent les cœurs séparés sur la terre. La famille de Courtenay est éteinte.
Il ne nous reste que quelques mots à dire, mais ces quelques mots aideront à soulever le voile mystérieux qui s’étend sur certaines parties de notre récit. L’intendant du vieux prince Jean de Courtenay, alors qu’il remplissait, pour le compte de son maître, les honorables fonctions de Mercure galant, prenait, — dit une chronique secrète de l’époque, — le nom de guerre de Grain-d'Orge. Quant à la ruine subite et incompréhensible du même Jean de Courtenay, elle s’explique facilement. Le vieillard, au dernier moment de celle vie, mêlée de grandes vertus et de vices honteux, — avait cru pouvoir, en déshéritant son fils légitime, en vouant à la froide misère l'héritier de son nom,
— avait cru, disons-nous, payer sa dette a la victime de ses impuissantes amours. C’était expier un crime par un autre crime, plus grand encore peut-être! Heureusement que la justice de Dieu et le cœur de Nanette Lollier en avaient décidé autrement.