VIII
'■ . Conversation.
Il était près de trois heures du matin quand la voiture du prince de Gourtenay s’arrêta, rue buint-Honoré, devant la
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maison qu’habitait la famille Lollier. Marcel en descendit, toujours revêtu du cosiume de page, qu’il comptait bien renvoyer le lendemain à l’hôtel du comte de Lauraguais. Il serra une dernière fois la inain du prince, et il* s’engagea dans l’allée. Aucun des Lollier n’était couché. L’absence inexpliquable de Marcel, garçon rangé et fort régulier dans ses habitudes, plongeait tout le monde dans le désespoir. Chacun se faisait, au sujet du jeune homme, les idées les plus sinistres. Marie-Jeanne et Manette surtout, le croyaient assassiné et sanglotaient à qui mieux mieux. Qu’and on le vit paraître, un cri de joie et de soulagement s’échappa de toutes les poitrines. La mère et les soeurs de Marcel ne se pouvaient lasser de l’embrasser en pleurant. Les premiers moments une fois p issés, l’étrangeté de ses vêtements attira les regards et fixa l’attention. Comment se pouvait-il faire, en effet, que le jeune apprenti imprimeur se fût ainsi métamorphosé en page de cour du roi Louis XIII ? Qu'est-ce que cela voulait dire ? Ces questions furent formulées par une dpmi-douzaine débouchés à la fois. Marcel attendit pour répondre que cette fièvre de curiosité lui permît de placer une parole.
— Cela veut dire petite sœur, — fit-il en s’adressant à Nanette, — que désormais tu peux aller au Palais-Royal tant qu'il te plaira, et que tu- n’as plus rien à redouter du vilain comte de Lauraguais..,
— Mais comment?... comment?... — demanda Nanette.
— Oh! c’est toute une histoire... ,
— Raconte vite... nous écoutons...,
Marcel commença, en effet, et pjena à bien le récit de ron aventure, récit coupé vingt fois par des exclauiutious qu’on devine. La burlesque déconvenue du comte de Lau-* raguais apprêtait à rire à tout le uipude. Mais NuiteRe était
devenue bien pâle, en apprenant que le prince de Courtenay s’était battu pour elle!...
Quelques semaines après les scènes auxquelles nous venons de faire assister nos lecteurs, le comte de La Châtre causait avec Nanelte dans le jardin du Palais-Royal. 11 était en train de lui débiter mille galanteries sans conséquence, que la jolie bouquetière écoutait en riant. Le marquis de Louvois s’approcha d’eux, et, après avoir échangé un salut avec les deux interlocuteurs, il s’adressa àM. de La Châtre.
— Comte, — dit-il, — sais-tu la nouvelle?
— Cela dépend, — il y a dans Paris, chaque matin, autant de nouvelles que de nouvellistes. — Certains vous abordent en vous disant — «A propos, le roi Henri IV est mort!» La nouvelle est-elle neuve ou vieille?...
— C’est une nouvelle nouvelle, une vraie nouvelle et une nouvelle vraie... — répliqua le marquis en riant.
— Alors, voyons.
— Eh bieu ! notre ami commun, ce pauvre Courtenay est foui...
— N'est-ce que cela ? — demanda La Châtre.
— Il me semble que c’est bien assez !...
— Je l’ai vu hier au soir, il avait tout son bon sens.
— L’accès ne s’est déclaré que ce matin !
— Et, à quel propos ?
— A propos de mariage.
Nanelte devint plus rouge que les œillets de sa corbeille.
— Quelle est cette raillerie? — demanda La Châtre.
— Il n'y a pas de raillerie, et rien au monde n’est plus sérieux.
— Alors, explique-toi, — qu’y a-t-il !
— Il y a qu’on propose à Pierre un des plus beaux partis
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le France, — un grand nom et huit cent mille livres de rentes, — et qu’il refuse...
- — C’est invraisemblable.
— C’est comme ça.
— La personne à marier est peut-être vieille et laide?...
— Tu vas en juger. — C’est mademoiselle de Craon.
— Charmante! dix-huit ans! et des yeux!... — prèsqu’aussi beaux que ceux de Nanelte!...
— Eh bien ! qu’en dis-tu?
— Je dis qu’il faut que tu sois mal renseigné, — jamais je ne croirai que Pierre dédaigne ainsi son bonheur!...
— Mal renseigné ! — s’écria le marquis de Lauvois, —
personne ne peut l’être mieux que moi!,.. •
— Et comment ?
— J’ai éfé chargé de faire les premières ouvertures.
— Et Pierre a refusé?
— Nettement, — complètement, — irrévocablement.
— Il réfléchira...
— Je n’y compte pas. — Quand Pierre a dit ; non , — c’est non.
— Alors, tu as raison, — il est fou !
— - Tu vois. .
— Mais, enfin, quelle raison donne-t-il?
— Aucune.
— Quoi? — pas un mot d’explication?
-— Pas un. — Eloignement pour le mariage, — voilà tout.
— Alors, il cache quelque chose...
— Je le crois.
— Un amour, sans doute. — Il n’y a que le petit Cupidon qui puisse détraquer aiusi un cerveau si solide habituellement.
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— Mais, qui pourrait-il ai nier ? — dit M. de Lonvott après quelques secondes de réflexion.
Dam ! — à moins qu’il ne brûle pour une de mesdames de France... — répliqua La Châtre en riant.
— Oh ! j’en doute.
— Mais, alors?
__ Quelqu’une de nos impures, peut-être ? — une fille de théâtre...
Ah! marquis, tu calomnies Pierre!:..
Pourquoi donc? — ne t’ai-je pas vu, bien souvent,
toi, laisser tomber ton cœur dans les coulisses de l'Opéra... il est vrai que tu ne tardais guère à le ramasser, pour le reperdre un peu plus loin...
— Oui, mais entre Courtenay et moi, la différence est grande!... je ne suis qu’un franc vaurien!... un libertin, un débauché! — Le prince est un sage, un Caton, et le vice lui fait horreur., même le vice en robe de gaze, avec de blanches épaules, des cheveux noirs et des yeux éclatants ! — Si Courtenay est amoureux, je parierais qu’il ne peut l’être que d’une femme aussi charmante que sage...
— Une femme mariée, peut-être...
Peut-être... — c’est possible, — mais .si celle qu’il
adore n’est ni libre, ni princesse, ni millionnaire, et si elle aime véritablement notre ami, je sais bien ce qu’elle devrait faire et ce que, moi, je ferais à sa place...
— Quoi donc !
— Je dirais à mon amant : — « Soyez libre ! — oubliez* moi! — épousez mademoiselle de Craon! — Moi, je vous aimerai toujours, et je ne vous reverrai jamais !... »
— Ah! ce serait bien beau!../ — Mais quelle femme aurait ce courage?
— Une femme digne d ! être aimée par uu cœur comme
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celui de Courtenay, doit être capable de ce dévoûment-làl Qu'en dit la charmaute Nanette?..,
— Moi, monsieur le comte, — répondit la bouquetière avec la plus parfaite insouciance, — je dis que je suis de votre avis.
La conversation en resta là. Les deux gentilshommes s’éloignèrent.
Le choix d'une fleur.
Depuis son changement de fortune, Pierre de Courtenay n’habitait plus ia rue Culture-Sainte-Catherine. Il occupait le premier étage de l’un des magnifiques hôtels de la place Royale. Le lendemain du jour où il avait déclaré au marquis de Louvois qu’il ne voulait pas se marier, le prince, vers midi, déjeunait solitairement dans sa chambre à coucher, en robe de chambre et en pantoufles. Le vieux valet dont nous avons parlé, entra d’un pas silencieux. Il posa sur la petite table un admirable coffret de Boule, en écaille rouge, incrusté de cuivre, d’argent, de nacre et de lapis-lazuli, et, en même temps, il présenta à son maître sur un plat d’argent (de véritable argent, cette fois) une lettre et une petite clé dorée, — celle du coffret, sans aucun doute. Le prince prit la lettre, et, avant de l’ouvrir, il l’examina avec attention. Lu-suscription était bien de l’écriture de celle vieille parente à laquelle i! devait son opulence inattendue. Le cachet portait, en outre, ces mêmes armoiries, à demieffacées, mais dans lesquelles se devinait encore vaguement le tlason des Courtenay. Seulement, l’enveloppe était mince
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et ne contenait, à coup sûr, qu’une simple feuille de papier.
Pendant quelques secondes, il hésita à rompre le cachet. Mais enfin, triomphant de cette sorte d’émotion supersli-, tieuse, il déchira l’enveloppe, — déploya la feuille de papier et lut ce qui suit :
v Mon cher cousin.
« J’apprends à l’instant même une nouvelle dont je ne puis malheureusement révoquer en doute la parfaite exactitude, et qui me fait plus de peine que je ne saurais vous le dire... Est-il bien vrai, est-il bien possible que vous vous refusiez à épouser mademoiselle de Craon ? Songez, mon cousin, que ce parti, presqu’inespéré, réunit tout ce que vous et ceux qui s’intéressent à votre bonheur pouvaient souhaiter pour un mariage. — Mademoiselle de Craon, en effet, est jeune et charmante, — immensément riche, — son nom est presqu’aussi beau que le vôtre, et se relie, par des racines profondes, à tous les grands noms, à toutes les grandes familles de la monarchie.
« Oh! je sais ce que vous m’allez répondre, mon pauvre enfant! — \ous aimez ailleurs!... Quand on s’appelle le prince Pierre de Courtenay, — quand on a, comme vous, du sang royal dans les veines, on ne s’appartient point il soi-même, on n’est point le maître absolu de sa vie et de sa destinée... Vous devez à vos ancêtres, vous devez à votre pays, de ne point laisser une grande race, uue race de héros s’éteindre en vous. Vous devez à vos enfants de leur donner pour mère une princesse de Craon, et d’assurer à votre descendance l’une de ces fortunes princières sans lesquelles les noms les plus éclatants sont des fardeaux bien lourds à porter... Si celle que vous aimez est digne de votre amour, — ,et je n’en veux pas douter, — si, — comme je le crois, elle ne peut pas être votre femme, et si elle lisait ce que
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je vous écris, elle comprendrait, elle partagerait les sentiments que j’exprime ici... — elle serait heureuse, elle serait fière de sacrifier vaillamment son cœur et de vous offrir sa tendresse en holocauste... — elle vous dirait qu’avoir été aimée de^ous est un assez grand bonheur pour remplir tout le reste d’une vie... et elle vous enverrait à l’autel avec une douleur profonde, inguérissable, mais aussi avec la conscience d’un grand devoir accompli... Cela, mon enfant, je vous le dis au nom de cette femme, — et je suis bien sûre qu’elle ne me démentira pas... En épousant mademoiselle de Craon, il est indispensable que vous apportiez dans votre ménage autre chose qu’une pension toute éventuelle et qui, d’un jour à l’autre, pourrait cesser d’être payée... Un petit coffret vous est remis en même temps que cette 'lettre... Ouvrez ce coffret, — vous y trouverez le capital de la rente qui vous était payée par mes soins, au premier de chaque mois... Acceptez aussi, pour votre femme, quelques antiques bijoux de famille que je joins à cet argent, et que je la prie de porter quelquefois, pour l’amour de votre vieille parente inconnue. Encore une fois, mon cher enfant, je vous demande, je vous prie, je vous conjure de donner aux derniers jours de ma vie la seule joie profonde qu’ils puissent ressentir... — je mourrai heureuse, si je vous vois épouser mademoiselle de Craon. Si vous consentez, comme je l’espère, et comme je le souhaite si ardemment, portez, pendant trois jours de suite, un œillet à la boutonnière de votre habit... Si, au contraire, vous refusez, portez une ’ rose... »
— Ah! — dit le prince quand il eut achevé, — je sentais bien que ma destinée était là...
Il replia la lettre, — il la renferma sous son enveloppe déchirée, — * ensuite il prit la clef d’or, et il ouvrit le cof-
fret. 11 contenait, en bons au porteur, sur la caisse des fermiers-généraux, une somme ronde d’un million.
Sous cet amas de chiffons précieux se trouvaient des diamants d’une grosseur et d’une eau magnifiques, e qui devaient^avoir une valeur de deux ou trois cent mille livres, tout au moins. Seulement la monture en était gothique et ternie, et la plus récente de ces parures devait compter au moins un siècle d’existence. Sur le fermoir d’argent d’un bracelet se voyaient des traces d’armoiries. Pierre s’efforça de les déchiffrer, mais il ne put en venir à bout, car l’écusson avait été gratté et rayé dans tous les sens, et tout récemment, avec la pointe d’un couteau ou d’un canif.
— Etrange!... — répéta le prince, — Etrange!...
Il cacha sa tête dans ses deux mains, et il s’absorba dans Une méditation profonde qui dura près d’une heure. Quand il releva la tête, son visage était calme, et un sourire d’une douceur infinie, quoiqu’un peu mélancolique, errait sur les coins de sa bouche. Il replaça les diamants au fond du coffret, — les billets de caisse sur les diamants, et la lettre sur les billets. 11 fit tourner à deux reprises la c(ef dorée dans la mignonne serrure , puis il s’habilla et sortit, sans demander son carrosse. Pierre de Courtenay se dirigeait du Côté du Palais- Roy al.
La veille au soir, nous le savons, Nenette Lollier avait Quitté le jardin plus tôt que de coutume. Ce matin-là, dès avant midi, elle en reprenait possession avec ses fleurs. Nanette était pâle. Un cercle d’azur autour des ses paupières trahissait une nuit sans sommeil, ou quelque secrète souffrance. Elle semblait distraite et préoccupée. Elle, toujours si vive, si accorte, si prête à la réplique, si prompte 5 ' la riposte, ne répondait qu’à peine et avec- effort aux ma-.
driganx el àux galanteries que lui débitaient une demi-douzaiqe de ses adorateurs les plus assidus. Vraiment, ce n’était plue- Nanette la bouquetière!... — le Palais-iîov il, ce jour-lù, avait perdu sa perle !... Le prince de C-mi tenay venait du côté de la jeune fille. Nanette* les yeux baissés, ne le voyait pas, mais elle le sentait s’approcher. Lorsqu'elle comprit qu’il était arrêté devant elle, elle souleva lentement ses paupières, et le parcourut tout entier d’un seul regard. Il n’y avait à sa boutonnière ni rose ni œillet. Le prince était pôle comme la bouquetière, et semblait aussi troublé qu’elle. D’une main tremblante, la jeune fille lui présenta un bouquet. Dans ce bouquet, — comme à la boutonnière du prince, — il n’y avait ni œillet ni rose. Pierre de Courtenay le prit, — le regarda en souriant, puis le replaçant dans la corbeille, il dit, mais d’une voix si basse que Nanette ne put l’entendre qu’avec son cœur :
— Mon enfant, voulez-vous me faire présent d’une rose? La jeune fille poussa un faible cri et tomba sans connaissance dans les bras du prince.
, Demain!..'.
Lorsque Nanette revint «à elle-même, elle se trouva étendue sur une chaise longue, et environnée de sa famille, dans le petit boudoir tendu de toile peinte à grandes fleurs.
-■^Que s’est-il passé?... — murmura-t-elle, — el comment suis-je ici ?... — Je ne me souviens pas,..
Sa mère et ses sœurs lui contèrent tumultueusement et
«t* Ml
toutes à la fois qu’elle s’était évanouie dans le jardin dn Palais-Royal, qu’un grand seigneur, le prince de Conrtenay, l’avait relevée dans ses bras, et, sans demander une voiture, sans vouloir être aidé par personne, l’avait ainsi transportée jusque chez elle. Nanette délicieusement ^mue, s’informa de ce qu’était devenu le prince. On lui répondit qu’il avait attendu l’avis du médecin qu’on avait envoyé chercher en toute hâte et que, complètement rassuré par ses paroles, il s’était éloigné sans annoncer s’il reviendrait bientôt.
— Il reviendra, — se dit la jeune fille en appuyant la main sur son cœur, — il reviendra... Je le sens là...
En moins d’une heure le bruit de l’accident arrivé à la belle bouquetière se répandit dans tous Paris. Alors, gentilshommes, grands seigneurs, philosophes, encyclopédistes, et même quelques petits abbés, vinrent prendre de ses nouvelles et se faire inscrire chez elle.
Car, au fond, Nanette était heureuse, — bien heureuse!... Que lui manquait-il ? Rien, puisque le prince ne voulait pas se marier, — puisqu’à coup sûr il aimait Nanette... La voix de son frère Marcel, parlant tout bas à son oreille, lui fit l’effet de ces voix qu’on entend dans un rêve. Marcel, pour s’approcher d’elle, avait fendu la presse des courtisans dorés. Nanette tressaillit et écouta.
— Petite sœur, — lui dit Marcel, — je viens de voir notre ami le prince de Courtenay.
— Où cela? — demanda vivement la jeune fille. '
— Dans l’antichambre... — il venait s’informer de toi... — je lui ai répondu que tu allais de mieux en mieux.
— Et, pourquoi n’est-il pas entré?
— Il a dit qu’il y avait trop de monde chez toi, et qu’il ie voulait point se mêler à cette foule...
— Oh! — pensa fa jeune fille, — vous avez bien fait, non prince, car vous êtes seul dans mon cœur...
LA PERLE DU PALAlS‘ROYAt, f
Le lendemain, dans la matinée, au moment où Nanette achevait sa toilette, sa femme de chambre viut l’avertir que le prince de Courtenay sollicitait l’honneur d’être reçu par elle.
— Faites entrer monseigneur de Courtenay dans le boudoir, — répondit-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre ferme, — et dites-hii que, dans quelques instante, j’aurai l’honneur de me rendre à ses ordres. La femme de chambre sortit. Nanette comprenait que le moment décisif était proche, que l’heure la plus solennelle de sa vie allait sonner.
Elle se mit à genoux, et elle adressa à Dieu une courte mais » ardente prière. •
— Protégez-moi, mon Dieu! — dit-elle, — venez en aide à ma faiblesse, car, si vous ne me soutenez pas, je sens bien que la force me manquera!... Bile se dirigea vers le boudoir, mais sa main tremblait tellement qu’elle fut obligée de s’y reprendre à deux fois pour en ouvrir la porte. Pierre de Courtenay attendait, debout. li viut au-devant de Nanette,
— il lui prit la main, — il la conduisit jusqu’à un siège, et, s’asseyant lui-mê.ne en face d’elle, il lui dit, d’une voix émue, et cependant ferme et assurée :
— J’ai tout compris, mademoiselle, — j’ai lu dans votre cœur, comme vous avez lu dans le mien. .. Une vague de sang monta du cœur au front de Nanette, — elle cocha, enire ses deux mains blanches, son visage rougissant. Le priuce poursuivit, avec cette simplicité d’accent et de parole qui donnait une si grande valeur à ses moindres discours,
-r- Je vous aime, mademoiselle, depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois... — Depuis ce jour, je vous ai donné, invinciblement et pour toujours, ma vie, mon âme, tontes mes pensées, — non sans lutter, cependant, mademoiselle, -r car j’ai lutté beaucoup, lutté longtemps contre
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mon propre cœ ir dont je redoutais l'entraînement irréfléchi et en quelque sorte forcé... — Je ne vous connaissais pas alors, ou plutôt je ne connaissais de vous que votre angélique beaute... -r- C’était assez pour vous aimer, mais non pom que cet amour fut exempt de trouble et d’épouvante, cai je considère comme le pire malheur qui puisse arriver à un honnête homme, quel qu’il soit, de donner sa vie à une femme indigne de la plus chaste tendresse et du plus saint respect... La position que vous vous étiez faite à vous-même, les hommages incessants qui vous entouraient, *me paraissaient d’infranchissables obstacles élevés entre nous... — Je regardais comme impossible, je l’avoue, qu’au milieu de tant de périls, une jeune fille pût conserver intacts, nonseulement sa vertu, mais encore l’auréole de virginale candeur qui doit rayonner autour d’un front sans tache... — Je me trompais... — Ce prodige auquel je ne croyais pas, vous l’avez réalisé... Non seulement ceax qui vous connaissent le mieux vous admirent autant qu’il vous aiment, mais encore l’opinion publique s’incline avec respect devant vous !... t— Ce n’est pas tout, mademoiselle. — Un jour, — et Dieu sait avec quel bonheur!... — j’ai compris que vous m’aimiez... — Ces bienfaits mystérieux que je ne rougis point devoir reçu, j’ai deviné quelle main me les envoyait. — Cette lettre adorable d’hier, ce chef-d'œuvre de la tendresse qui se dévoue et qui s’immo' , et qui s’offre, vivant holocauste, au bonheur de celui ^u’on aime, j’ai deviné quel était le cœur qui l’avait dictée... — Vous vouliez vous sacrifier pour moi. Ce sacrifice, je n’ai pas eu la force de l’accepter. — Oui, je serai heureux,.., je serai heureux par vcus, mais d'une autre façon... — nous le serons ensemble... — Cette fortune qui. me vient de vous, .je l’accepte, mais il la condition que vous la partagerez avec moi... — Mademoiselle,., ma bienminiéç.-. voulez-vous être iua feimue/L.*
LA fEItLE Dt' PALATS-T10YAL.
En prononçant ces derniers crois, Pierre de Courtenay avait mis un genou en terre devant Nanette toujours assise. Elle étendit les mains, — elle prit la tête de Pierre de Courtenay agenouillé, et elle l’appuya passionnément contre son cœur. Le prince, en ce moment put comprendre comment ce cœur battait pour lui.
— Vous consentez!... — s’écria-t-il, — vous consentez, n’est-ce pas?...
Et comme Nanette ne pouvait pas répondre, dix fois il recommença cette question. Enfin, la jeune fille balbutia :
— Demain... attendez jusqu’à demain.
— Oh! non... non, pas demain... mais aujourd’hui... ù l’instant môme... au nom du ciel, au nom de noire amour, ne me refusez pas... — vous voyez que j’attends... vous voyez que je me meurs d’impatience et d’angoisse... — si vous refusez de me répondre... Nanette, oh ! Nanette... c’est que je me suis trompé... c’est que vous ne m’aimez pas...
— Demain... — répéta la jeune fille, — et jusque là, mon ami, ne doutez point de moi, car ce serait bien mal... et croyez que jamais... jamais... personne n'a aimé plus que je vous aime...
Le prince insista vainement. Nanette se montra inflexible, et, aux ardentes prières de son amant ivre d’amour, elle ne répondit que par ce même mot ;
— Demain...
Pierre de Courtenay, vaincu, se retira désespéré.
— Pourquoi remettre au lendemain, — se disait-il, cette réponse qu’il eût été si facile d’accorder sur-lechamp ?... — pourquoi différer le bonheur quand la vie, est si courte?... — pourquoi lui imposer toute une longue journée d’attente et d’angoisses? — Oh! Nanette était bien cruelle !... Et la conclusion obstinée de ces douloureux raisonnements était celle-ci ;
— Ce que Nanetle éprouve pour moi, c’est de la uitié !... mais point de i’ampur !... — Elle ne m'aime pasi... elle ne m’aime pas.,..
La dernière lettre.
Le lendemain matin, après une de ces nuits sans sommeil qui, en quelques heures vieillissent un homme de dix ans, Pierre de Courtenay, reçut, des mains de son valet de chambre, une lettre dont l’écriture bien connue le fit pâlir. La main qui en avait tracé la suscription était la même qui,' deux fois déjà, lui avait écrit sous le prétexte trompeur d’un lien de parenté imaginaire. — La main de Nanette Lollier. Il déchira l’enveloppe, comme jadis Pandore dut soulever le couvercle de cette funeste cassette d'où s’échappèrent tous les fléaux qui régnent en maîtres sur le monde, — il lut et il demeura comme foudroyé. Voici ce que contenait cette lettre,
« Oh ! non, ne doutez pas de moi, mon bien-aimé, — oh ! non, ne me maudissez pas à cause de celte cruelle preuve d’amour que je vais vous donner en brisant mon cœur et, hélas! aussi le vôtre... Pierre, je ne peux pas, — entendez-vous bien, — JE NE PEUX PAS être votre femme. 11 y a entre nous une barrière. Ce n’est pas mon humble naissance. . — ni l’état que je quitte, — ni les v.r^s préjugés du monde... Cette barrière est plus sérieuse — elle est terrible, — elle est infranchissable... — et, malheureuse folle que je suis, dans mon aveuglement fatal, je l’avais oubliée !... Lorsque j’ai entendu prononcer votre nom pour
la première fois, — lorsque j'ai su que vous étiez le princt Pierre de Courteuay, j’aurais dû fuir... j’aurais dû m’exilei à l’autre bout du monde, — j’aurais dû mourir, s’il l’avait fallu, pour ne plus vous revoir... Mais je vous aimais déjà... et le courage m'a manqué, et voici que nous sommes deux à souffrir... Quand vous recevrez cette lettre, Nanette la bouquetière, — Nanette que vous avez aimée, — aura quitté le monde pour n’y rentrer jamais... elle aura été offrir à Dieu, dans un cloître, ce cœur qui est tout à vous... triste hommage, que Dieu seul est assez grand, assez bon, pour accepter. Je laisse à mes parents la part de ma fortune que j’ai gagnée en vendant des fleurs. — Quant au million que vous avez reçu au nom de votre parente, conservez-le, il est à vous, — écoutez-moi et comprenez-moi, Pierre, — il est à vous, bien' à vous, — ce n’est pas un présent, c’est une RESTITUTION. — Si vous m’aimez encore, ne cherchez point à découvrir le sens fatal de ces paroles... il y a là un secret, Pierre, il y a là un crime, mais je pourrai lever le front devant mon Dieu, sans rougir, car de ce crime, je suis innocente... Pourrez-vous lire cette lettre T... — les traces de mes larmes effacent chaque ligne... — je souffre... — il me semble que je vais devenir folle ou mourir... — mon cœur se brise, — ma tête s’égare... — et cependant j’ai bien besoin de force encore, car je ne suis pas au bout et l’épreuve commence à peine. Vous souvenez-vous; Pierre, de ce que, sous le nom d’un autre, je vous écrivais il n’y a pas longtemps?...
* — Avoir été aimée de vous », — vous disais-je «, — • c’est un assez grand bonheur pour remplir tout le reste d’une vie... » — Je vais vous prouver que je disais vrai...
«Adieu... adieu, mon fiancé d’une heure, adieu!... -r pensez parfois à la pauvre fille qui, du fond du cloître, vous aimera toujours et priera sans cesse pour vous...
(. Adieu encore !... — nous nous reverrons un jour, bientôt pelit-être... mais plus eD ce monde...