‹ La perle du PalaisRoyal Xavier de MontépinChapitre 3 sur 10 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

Les époux Gélinotte.

Nous avons laissé trois des plus honorables personnages de cette histoire, le chevalier de La Bricole, don Gusman de Tulipano et Grain-d’Orge, en train de se rendre au Moulin de Javelle, dans le but d’étudier les lieux et de prendre leurs dispositions pour l’enlèvement projeté de Nanette Lollier. Rejoignons-les , sous la tonnelle verdoyante où , après avoir achevé leur reconnaissance , ils venaient de s’attabler devant un plat copieux de côtelettes de mouton, aux cornichons, — et devant une véritable montagne de goujons frits. Depuis cette tonnelle ils pouvaient voir et entendre tout ce qui se passait en face de la porte et dans le jardin, divisé en une multitude de cabinets par des charmilles .taillées artisteraent comme de frêles murailles de verdure. Leur poste d’observation était excellent. — Restons donc avec eux," — en bien mauvaise compagnie, hélas? et après avoir raconté à nos lecteurs un des plus dramatiques épisodes du Moulin de Javelle, faispns-les assister à quelqu’une de çes

scènes comiques dont la guinguette à la mode était chaque jour le théâtre. Si ce que nous allons mettre sous leurs yeux ressemble à un vaudeville, ce ne sera pas notre faute. Le propriétaire du Moulin de Javelle s’appelait Thomas Gélinotte. C’était un petit homme, rond comme une boule, â trogne rubiconde et bourgeonnée , — fort en train de faire sa fortune , et songeant à se retirer prochainement avec une douzaine de bonne mille livres de rentes. Sa femme, madame Gélinotte, avait quarante ans bientôt, — elle ne paraissait pas son âge , et , à la voir si bien corsée, — si pimpante, — si leste, — si coquette, — on ne lui aurait pas donné beaucoup plus de trente-quatre à trente-cinq ans. Gélinotte n’était pas jaloux et ne l’avait jamais été. — Sa femme, — disait-on, — ne s’était point fait faute, dans le temps, de profiter, un peu plus que de raison, de cette confiance bénévole de son époux, — qui n’avait rien vu, — ou n’avait rien voulu voir. Décidément c’était un homme d’esprit que l’hôte du Moulin de Javelle!... Madame Gélinotte parut sur le seüil. Elle avait un corsage cerise, — une jupe de toile peinte à grandes fleurs, — les bras nus, — un ruban de velours autour du cou , — un bonnet de dentelles, — une demi-douzaine d’accroche-cœurs , et de jolies petites mules surchargées de rosettes couleur de feu.

— Eh! Marinette! cria-t-elle, — Marinette !... — Marinette!... où donc êtes-vous, petite fille?

— Me voici , ma tante , — répondit une voix fraîche , — et, du fond du jardin , la nièce de madame Gélinotte, jolie brune de quatorze ou quinze ans, accourut en sautillant.

— Qu’est-ce que vous faisiez donc là-bas? demanda l’hôtesse.

— Je portais du vin blanc à ces amoureux qui mangent un petit brochet et de la salade.

— Et, au lieu de revenir bien vite, vous vous cachiez der .

H fi LA PERLE Dü PALAIS-ROYAL.

rière la charmille pour écouter ce qu’ils disaient , j’en suis sûre...

— Dame ! ma tante, c’est en écoutant qu’on profile ! — il faut bien se former l’esprit, et moi j’aime tant à m’instruire!...

Madame Gélinotte se mit à rire.

— Vous en savez assez long, — dit- elle.

— Oh ! % raa tante , — répliqua Marinette avec une révérence comique, — il s’en faut encore de beaucoup que je sois savante comme vous !...

— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

-- Est-ce que vous me voulez quelque chose, ma tante? — Sans doute.

— Quoi donc?

— Allez dire à la grosse Simone qu’elle vous donne un demi-cent d’écrevisses...

— J’y cours.

— Choisissez les plus petites, au moins.'.'.

— J’entends bien. — C’est pour quelque bourgeois, pour quelque procureur, peut-être?...

— Oui, — écoutez, — petite fille, — c’est M. Picon, le procurèur, qui est en haut, au moins, avec un de ses amis...

— M. Picon? — le mari de cette belle dame qui me fait tant de caresses toutes les fois qu’elle vient ici?...

— Justement, — s’il allait vous questionner tantôt, par hasard, — ne vous avisez pas de lui dire que sa femme soupa hier ici avec ce jeune conseiller, et , avant-hier, avec ce musicien de l’Opéra...

— Oh! que nenni! — Est-ce que je suis jaseuse, ma tante? — est-ce que quand vous me menez à Paris avec vous , pour chercher de la provision et que nous déjeunons avec ce grand clerc ou avec ce gros Suisse , est-ce que j’en ' dis quelque chose à mon oncle?...

— J3 ne me plains pas de cela, tu es bonne fille...

— Si on ne savait un peu se taire, dans une maison comme celle-ci , on aurait joliment vite fait de mettre tout ■ une ville en désordre !

— Oui , il est de grande conséquence de ne point parler !

— Oh ! toute jeunette que je -suis, je vois bien cela! — — Tenez, ma tante, tous ces messieurs qui viennent ici avec des femmes, ne voudraient point que leurs femmes y vinssent avec des messieurs, non !...

— Cela est vrai. t

— Oh! que ce vieux médecin était fâché, l’autre jour, . quand il trouva là-haut sa femme qui mangeait une raatelotte avec ce garçon apothicaire !...

— Et cependant il était avec une petite lingère du Palais, lui...

— Je n’ai jamais ouï tant jurer, pour un médecin ! — il 0 bien dit qu’il se vengerait , et que , si le garçon apothicaire devenait malade et tombait entre ses mains, c’était un homme perdu!...

— Et il le ferait, comme il l’a dit... — Mais, assez jasé, ma fille... Va vite demander les écrevisses à Simone...

— J’y cours, ma tante.

— Surtout, bien petites. ..

— Soyez, tranquille!... ,

Et Marinette s’éloigna en sautant, et en répétant, sur un ïylhme bizarre : '

— C’est pour un procureur!... C’est pour un procureur!

En ce moment un nouveau personnage parut sur la scène.

Ce n’était rien moins que Thomas Gélinotte, l’hôte du Moulin de Javelle.

LA PERLE DO PAIAIS-ROTAL.’

Une partie fine au Moulin de Javelle.

— Sais-tu qui nous avons là-haut? — demanda Gélinotte à sa pimpante moitié.

— Certainement, que je le sais, — répliqua l’bôtesse, — c’est M. Picon, le procureur, avee ui>»de ses amis, quelqu’horame de justice comme lui... — Je viens d’envoyer chercher par Marinette le demi-cent d’écrevisses qu’ils ont .demandé...

— Des écrevisses. 7.' des écrivisses... — J’ai dans l’idée, moi, qu’ils ne viennent pas ici pour des écrevisses...

j — Pourquoi donc, alors ? «

— Il y a quelque anguille sous roche...

— De l’anguille?.,. Justement, j’en vais faire mettre cinq ou six tronçons dans leur matelotte...

— Çà n’est pas ça que je veux dire... — Sa femme soupait encore chez nous hier, à ce M. Picon...

— Et avant-hier aussi... — Ah! c’est une de nos meilleures pratiques...

— Eh bien ! comme il a recommandé qu’on ne dise a personne qu’il était ici, peut-être se cache-t-il pour guetter sa femme. ..

— Eh! eh! ça se pourrait...

— Si elle vient ce soir, madame Picon, comment feronsnous!

— Si elle vient, elle viendra... ce sont ses affaires... D'ailleurs, je la préviendrai; et puis c’est une mailresst

femme qui doit conduire son procureur par le bout du nez. ..

En ce moment plusieurs voix appelèrent depuis l’intérieur de la maison. *>

— On y va!... on y va!. .7 — répondirent à la fois M. et madame Gélinotte, qui s’empressèrent d’aller se mettre aux ordres des dîneurs impatients.

Quelques minutes s’écoulèrent. Puis on entendit le roulement sourd d’une voiture qui s’arrêtait de l’autre côté de la guinguette, et deux feramesiparurent, suivies par un petit garçon de douze à quatorze ans, perdu dans une livrée un peu trop large et beaucoup trop longue. Les nouvelles venues étaient jeunes et fort jolies, — non pas d’une beauté régulière, mais de cet attrait piquant, de cette grâce pro** voquante qui rend les Parisiennes si séduisantes. Leur mise» atteignait à l’extravagance à force d’être coquette. Elles avaient du blanc, du rouge et des mouches; — les talons de leurs chaussures étaient si élevés qu’elles ne pouvaient marcher sans cette incertitude et ce balancement que Rétif de la Bretonne regardait comme la grâce principale de la démarche d’une femme. Les parfums Violents qu’elles portaient sur elles remplissaient l’air à dix ou quinze pas à la ronde. Leurs robes disparaissaient presque sous une profusion de dentelles et de rubans. Chacune d’elles tenait à la main un éventail illustré de bergeries fabuleuses.

• — Almatüsor, >— dit l’une de ces femmes, la plus jolie, dont les beaux yeux noirs avaient une expression hardie jusqu’à l’effronterie, — Almanzor... laquais... petit laquais... ici donc!... « -

— Plaît-il; madame 1 demanda l’enfant en s’approchant

de sa maîtresse. ■ .<

—r Allez dire à ce cocher qu’il se range à cent pas de la maison, là, sur le bord de l’eau, et qu’il nous attende... :

Le petit laquais allait s’acquitter de ce message, mais il

tSO LA PERLE DU PALAIS-ROYAL*

n’en eut pas le temps. L’autoraédon du char numéroté pa-' rut lui-même, chancelant, trébuchant, ivre à ne pouvoir se soutenir. • -

— Qu’est-ce à dire?... — fit-il d’une voix pâteuse, chevrottante, et interrompue par des hoquets, — qu’est-ce à dire, que je vous attende?...

Mais, sans doute, — répliqua la jolie femme.

— Je me dopne au diable si je vous attends, — s’écria le

cocher, — à riioins que je ne sois payé!... — je vous en avertis... -

ta jolie femme se tourna vers sa compagne.

— Eh! si on lui donne de l’argent, il s’en ira... — fitelle*

— Ça se pourra bien tout de même, — balbutia l’ivrogne ; — quand je serai payé je n’aurai que faire ici...

Hé! drôle... comment veux-tu qu’on s’en retourne!... +■ — Bon ! qu’on s’en retourne! — est-ce que ça vous embarrasse?... — Vous êtes jolies toutes les deux, mes princesses... Je vous amène au Moulin de Javelle, vous y trouverez fortune... Ne vous mettez point en peine...

— Ah! quels discours!... quel insolent!... — s’écria Tune des deux femmes.

— C’est un maraud à qui il faut donner les étrivières!;..

— fit l’autre. '

* — Oui! — les étrivières !... — reprit le cocher. — Oh! écoutez donc!... point tant de fierté! — Je vous ai prises dans la rue de Seine... je sais bien où.*. Je vous déshonorerai d’abord... prenez-y garde...

• — Par ma foi, ce n’est point joli!... un coquin de fiacre parler de la sorte!... . - / ». K

— Fiacre!... Oh! fiacre vous-même !... — Point tant de

bruit, vous dis-je* et de l’argent ?... autrement... • ..

} >-r Ecoptè.,.. nous void près de la maison. v , -V», •;

LA PERLF DU PALAIS-ROYAL. ’ |2l

— D’accord. • •

— Si j'appelle, tu seras rossé...

— Oh! palsambleu, appelez !...

— Tu le veux?...

— Nous sommes faits à cela... Je serai rossé, mais je serai payé!... ou je ferai beau bruit!... — je n’ai pas la langue morte, non, quoique je l’aie un peu embarrassée.. .Mais je sais ce que c’est... c’est la boisson... un coup ou deux de petit blanc...

— Je m’en vais renvoyer ce gueux-là!... — dit la jolie femme. — Il faut le payer... mais je le reconnaîtrai, sur ma parole...

— Bon, tant mieux! — je vous reconnaîtrai aussi, moi. — Vous autres et nous autres, nous ne saurions nous passer les uns des autres...

— Quand ces misérables ont affaire à des femmes !...

— Nous connaissons un peu notre monde, n’est-il pas vrai?

— Tiens, voilà un écu..» - '

— Unécu!... par exemple!...

— C’est le double de ce qu’on te doit...

— Ah! ma princesse, vous ne voudriez pas!... — une personne de qualité comme vous ! un écu ! fi donc !...

. — Si tu veux nous attendre et nous ramener on t’en donnera encore autant...

— Oh î vrai comme voilà le jour qui nous éclaire, ça ne se peut pas, ma reine...

Et, pourquoi?

— J’ai unefiacrée de bourgeois de Vaugirard àvoiturer... un lendemain de noces. — Est-ce que vous voudriez que je perdisse cela? — si vous couchiez ici, encore...

— Coucher ici!... coucher ici!... il est fou!... — Pour qui ce maroufle-là nous prend-il donc?.,»

— Ahî dame !... je sais bien qu’il n’y a point de lits au Moulin de Javelle... on n’y loge pas, mais cela n’empêche point qu’on y couche...

— Que veux-tu dire?

— Oh ! par la morbleu ! je sais bien ce que je dis! — je süis grec là-dessus! — Ah! çà, il n’y a donc rien pourboire à vos santés? — je n’en suis, mordié, pas moins votre serviteur, et je vous souhaite toutes sortes de prospérités...

Jusqu’au revoir, mes princesses...

Et, plus chancelant et trébuchant que jamais, le cocher S'éloigna, tout en fredonnant, de cette voix nasale particulière aux ivrognes, ce couplet du temps :

Sur ces charmantes rives,

Cochers, que notre sort est doux !

Nous sommes toujours ivres!. ..

Trop heureux qui l’est comme nous!

Vivent nos équipages !

On fait, dans ces réduits d’amour,

Nombre de mariages A vingt sous par heure, en un jour ! (*)

— Ah! ma foi — s’écria la plus jolie des deux femmes, — . voilà une partie qui s’annonce bien!... et ces messieurs qui devaient nous attendre et qui ne sont seulement pas là pour nous recevoir... comprend-on cela? — Mais, lès voici...

En effet, deux jeunes gens, d’une élégance plus exagérée peut-être encore et plus ridicule que celle de ces dames, accouraient d’un air empressé. C’étaient — à les en croire, — le vicomte Lycidas et le chevalier de la Popelinière, — en réalité deux purs et simples courtauds de boutique, enrichis par un récent héritage qu’ils mangeaient avec des co-

(1) Dancourt. — Le de Javelle. e v > <, •

quettes. Ils s’excusèrent de leur retard avec les expressions d’une parfaite galanterie et solicitèrent un pardon qu’on n’eut garde de leur refuser. Les deux couples s’apprêtaient à entrer dans l’hôtellerie quand madame Gélinotte en sortit.

— D’honneur, ma chère Gélinotte, — lui dit cfelles de ces dames qui prenait le plus souvent la parole, — c’est impayable, n’est-ce pas? — je ne bouge pas de chez toi !... — j’y soupais avant-hier, et encore hier au soir, j’y reviens aujourd’hui, je prendrai quelque jour le parti d’y faire apporter des meubles...

— Dans tous les- cas,— répondit madame Gélinotte,— je ne vous conseillerais pas de vous emménager aujourd’hui...

— Et pourquoi cela, ma chère?

— Ah! pourquoi? — eh! mon Dieu, tout bonnement parce que votre mari, monsieur Picon, est là-haut!...

Les deux procureurs

La jolie femme, — que nous savons maintenant s’appeler madame Picon, — ne sembla point s’émouvoir outre mesure de cette nouvelle inattendue.

— Mon mari? — répéta-t-elle, — en es-tu bien sûre, Gélinotte? * ■ <

— Sûre comme je le suis de vous voir.

— On peut se tromper...

— Que nenni ! — sans vous déplaire, M. Picon est assez laid pour qu’on le reconnaisse entre mille. ..

— C’est une justice à lui rendré! — répliqua la jolie*

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femme en riant, — voilà, sur ma parole, un fâcheux contretemps!... nous nous étions tant proposé de nous bien réjouir!... ' k

— Hélas ! — fit madame Gélinotte.

— Quelle chose ridicule ! — reprit la femme du procureur, — vous ne devriez point recevoir de maris chez vous, vous autres!...

— Allons, mesdames, — dit le vicomte Lycidas, — prenons notre parti, — évitons un éclat et remontons en carrosse... »

— Et, où irons-nous ?

— Souper, à Passy. — Il n’y a pas d’autre parti à prendre...

— Nous n’y trouverons point de matelotte...

— Mais, aussi, nous n’y trouverons point de mari.

— Que cela est chagrinant!... — Je suis au désespoir quand quelque chose me dérange... •

Tandis que ces paroles s’échangeaient, un petit homme, fluet et maigre, absolument chauve, et le visage tout piqueté de petite vérole, venait de sortir de la maison sans que personne fît attention à lui, et se dirigeait vers le groupe, une serviette à la main.

— Eh bien ! eh bien ! — s’écria-t-il, — qu’est-ce donc que cela, madame l’bôtesse? — on ne saurait être servi chez vous, pour son argent, à ce qu’il paraît? — Voilà plus d’une heure que nous avons demandé une matelotte et des écrevisses. ..

— Ah ! vertuchoux ! — murmura tout bas et vivement madame Gélinotte en se mettant entre la jolie femme et le nouveau venu, — voici M. Picon en personne !... tirez-vous de là si vous pouvez !...

Mais déjà la légère moitié du procureur s’était fait une • contenance et sayait son rôle sur le bout du doigt. Elle fit

pirouetter madame Gélinotte, et, s’avançant vers le petit homme, dans l’attitude altière de la femme de Georges Dandin, elle lui dit :

— Oui, monsieur mon mari, une raatelotte et des écrevisses !... c’est donc ainsi que vous venez mahger votre bien au cabaret!... l

Le procureur stupéfait laissa tomber ses bras le long de sou corps, et sa grotesque figure exprima le plus complet ébahissement.

. — Ma femme au Moulin de Javelle! — balbutia-t-il, — qu’est-ce que cela veut dire?

— Ah ! — reprit madame Picon vivement, — ah ! vous ne m’y attendiez guère, débauché!... mais je savais bien que je vous y attraperais, moi!... il y a longtemps que je vous guette!...

— Morgué! l’habile femme, — dit madame Gélinotte en o parte.

— Madame Picon... madame Picon... — reprit le procureur, — je ne sais pas comment vous l’entendez... mais sérieusement...

— Nous n’avons pas dit, au moins, que vous étiez làüaut, monsieur, — interrompit l’hôtesse d’un ton hypocrite.

— Madame s’en doutait bien, cependant, mais je ne répondais pas à ses questions, puisque vous l’aviez bien défendu, et, si vous n’étiez pas descendu vous-même, madame n’aurait été sûre de rien...

— Il n’ejt pas question de cela, — s’écria le procureur furieux, — je n’ai point à rendre de comptes, je pense...

Ici madame Picon essuya quelques larmes, et dit en gé- missant :

— Ah ! je suis bien malheureuse de voir ainsi dissiper ma dot...

En ce moment les deux cavaliers de ces dames jugèrent à propos d’intervenir.

— Il faut mettre ordre à vos affaires, madame, — fit le vicomte Lycid.as, — une bonne séparation vous fera rendre ce qui est à vous...

— Oui... oui... — appuya le chevalier de la Popelinière, — ■ employez les voies de justice...

Les yeux du procureur lui sortaient de la tête.

— Messieurs, — hurla- t-il, — savez-vous bien que je

n’entends point raillerie. . ,

— Allez, monsieur, — dit la compagne de madame Picon, — vous devriez mourir de honte, de passer ainsi votre vie dans la débauche en abandonnant votre pauvre petite femme dans la solitude et dans les larmes...

— Madame Ségot!... — vociféra le procureur, — mêlezvous de vos affaires, ou sinon...

Madame Picon se jeta devant son amie.

— Tais-loi... — lui dit-elle, — tais-toiî — il te battra!., il est déjà ivre.

— Ivre! mordieu!...

— Oui, — il pue le vin, que cela est horrible!... 1

Le malheureux procureur se tourna vers l’hôlesse.'

— Mais dites-Ieur donc, vous, madame, dites-leur donc que je n’ai encore rien bu !...

— Ce sont des femmes, monsieur, — répliqua madame Gélinotte de façon câline, — laissez-les dire... ne prenez pas garde à cela...

— Comment, que je ne prenne pas garde?...

— Oui, faites des excuses, ces dames sont bonnes personnes et vous pardonneront pour cette fois-ci, peut-être...

— Voilà qui est fort! — me pardonner, — ah! je le leur ferai bien voir...

— Il me menace ! — interrompit madame Picon, — il me

menace!... messieurs, remarquez bien cela, je vous prie...

— Oui... oui... — répondirent à la fois le vicomte Lycidas et le chevalier de la Popelinière, — il vous menace !... c’est indigne!..,

— Comment, malheureuse!... — bégaya le procureur.--

— Malheureuse!... quelle horreur!... vous entendez comme il me traite!... hélas!... hélas!... quel sort est le mien !...

— Monsieur Picon... monsieur Picon... — dit l’hôtesse, — vous n’y songez pas...

— Eh ! c’est une coquine qui ne croyait pas me trouver

— Ah! coquine!... — ah! fort bien!... — ub! je n’y puis plus tenir!... j’étouffe!... je meurs... messieurs, mes amis, mes protecteurs contre ce monstre, emmenez-moi vite à Paris... je veux faire ma plainte et vous me servirez dé témoins...

— Une plainte? — répéta le procureur, — et contre moi?... ah ! mort de ma vie !...

Et, saisissant le vicomte Lycidas par le bras, il ajouta :

— Au moins, monsieur, vous voyez...

— Je n’ai que trop vu, monsieur, — interrompit le vicomte, — et j’en déposerai... — Lever la main sur litiè femme... ah! l’horreur!

— J’ai levé la main, moi?... moi?...

— À plus de dix reprises !...

Le procureur, arrivé au paroxisme du désespoir, s’accrocha aux basques de l’habit brodé du chevalier de la Popelinière.

— Monsieur, — raurmura-t-il, — je vous demande en grâce...

— Ah ! — répliqua le chevalier en se dégageant, — votre

conduite est indigne!... je déposerai aussi contre vous, monsieur Picon, je vous en avertis...

Et les jeunes femmes et leurs cavaliers rejoignirent la voiture qui avait amené ces derniers, tandis que le procureur se laissait tomber anéanti sur une chaise, et que La Bricole, don Gusman et Grain-d’Orge riaient aux éclats, sous leur tonnelle, de cette scène plaisante. La prostration absolue du malheureux procureur dura quelques secondes. Au bout de ce temps il releva lentement la tête, et dit d’un ton dolent à madame Gélinotte, qui n’avait point bougé d’auprès de lui :

— Ah! je n’en puis plus! je n’en puis olus!... qu’est-ce que vous dites de tout cela?...

— Franchement, je dis que vous avez tort...

Le procureur fit un bond sur sa chaise.

> — Tort! — s’écria-t-il.

— Eh! sans doute?... — pourquoi la quereller... — une femme n’aime pas beaucoup à voir que son mari se dérange.

M. Picon cacha sa tête dans ses deux mains. Madame Gélinotte venait de lui porter le dernier coup.

— Ah ça ! eh ! Picon, — : dit la voix joyeuse d’un nouveau personnage, — à quoi diable vous amusez-vous donc, et pourquoi me laissez-vous là-haut, croquer le marmot tout seul?

Ce personnage était le procureur Ségot, — petit homme aussi gras et rond que son ami était fluet et maigre. Le pauvre Picon se leva pour aller au-devant de son confrère.

— Ah! Ségot!... Ségot!... — lui dit-il, — - je suis au désespoir!...

— Comment? qu’y a-t-il?

— Il y a que je viens de trouver ma femme en partie carrée.

— Votre femme en partie carrée !... — répéta Ségot dans ‘ les accès d’an rire fou, — votre femme au Moulin de Javelle!... — ah! ah! ah!... cela est trop drôle!... et avec qui donc, s’il vous plaît?

— Avec la vôtre, monsieur Ségot!.., — cria ®i. -on, — avec la vôtre! — riez donc encore!...

Le second procureur devint aussitôt sérieux*

— Avec la mienne? — balbutia-t-il.

— Oui, avec la .vôtre... — ah! ah! ah!... cela est trop drôle!... n’est-ce pas, monsieur Ségot, n’est-ce pas?...

Madame Gélinotte intervint.

— Et vous êtes bien heureux, — .dit-elle, — de ne pas être descendu le premier. . . — au moins il n’y aura pas de plainte contre vous. . .

— De plainte contre moi ? — que parlez-vous de plainte, et qu’est-ce que cela signifie?...

— Cela signifie, — répondit Picon amèrement, — qu’elles venaient pour souper ici et que, trouvant la place prise, % elles vont s’en plaindre... — Comprenez-vous maintenant?

— Et qui est avec elles?...

-tt Deux messieurs... deux freluquets... qui les ramènent , à Paris.

— Il faut suivre cette affaire-là, monsieur Picon,

— Vous avez raison ! — si cela se sait, on se moquera de nous, encore...

— Eh ! quelqu’un de la maison , nos perruques , nos chapeaux, nos cannes, s’il vous plaît, nous partons...

— Je m’en vas moi-même chercher toutes vos affaires...

dit madame Gélinotte en rentrant dans la maison.

Les deux procureurs, restés en face l’un de l’autre, se regardaient tristement et sans mot dire. Madame Gélinotte , reparut, chargée de tout un attirail de tricornes, de canne s

à bec de corbin et des perruques à trois marteaux. Son mari

raccompagnait.

' XXI Une gaillarde.

— Tenez, messieurs, — dit l’hôtesse, — voici vos bibelots... rien n’y manque... ,,

— Est-ce que vous ne voulez pas qu’on vous serve votre malelotte? demanda Thomas Gélinotte, — elle est toute prêle, et de bonne mine,

— Ab! maugrebleu, des matelottes!... — s'écria Picon, — si j’en viens manger de ma vie , que le grand diable me torde le cou!...

— Nous sommes bien fâchés que vous soyez fâchés, — reprit madame Gélinotte, tandis que les procureurs s’ajustaient, — mais il n’y a vraiment pas de notre faute...

— Ce n’est rien, — répliqua Picon.

— Mais si... mais si... -

— Mais non!... encore une fois, vertubleu !...

— Ne vous fâchez pas, au moins, monsieur le procu- ' reur. ..

— Qu’est-ce qu'on vous doit?

• — Tout ce qu’il vous plaira, messieurs, — dit l’hôte.

— Mais,' encore!...

Gélinotte se tourna vers sa femme.

— Qu’est-ce qu’il y a? — lui demanda-t-il.

— Hélas! presque rien...

— Voyons. i

— Huit francs de malelotte , — - cent sols d’écrevisses el

LÀ- PERLE DU PALAIS-ROYAL. !3i

sept francs dix sols pour le reste, — cela fait tout juste vingt et une livres dix sols...

— Mais, votre matelotle et vos écrevisses, — dit Picon, ■*- on ne nous les a seulement pas servies!...

— Oh ! ça ne' fait rien... ça ne fait rien...

— Comment!...

— Vous les avez commandées... — Nous ne sommes point cause, nous, si vos femmes sont venues vous empêcher ie les manger...

— Oui, mais...

— Tenez, — répliqua madame Gélinotte d’un ton sec, — 'point de mais avec nous, monsieur le procureur, ou bien je déposerai que vous avez levé la main sur madame Picon , je vous en préviens...

— Eh ! donnez-leur ce qu’ils demandent ! — s’écria Segot. — Je suis sur les épines moi. ..

— Tenez, — dit Picon, — voici mon demi louis d’or. — Donnez le vôtre...

— Le voilà, — vous n’en aurez pas plus...

— Ah! — fit madame Gélinotte, — nous ne rançonnons personne, — une autre fois . nous gagnerons davantage...

— Si l’on nous revoit ici, par exemple !... — murmurèrent à la fois les deux procureurs en tournant sur leurs talons.

— Bon voyage, messieurs, bon voyage ! — leur cria l’hôtesse.

Puis Gélinotte et sa femme les regardèrent en riant s’éloigner!

— Ah ! ma foi, — dit Thomas, lorsque les pauvres maris eurent disparu. — Voilà deux bourgeois qui se sont bien divertis pour- leur argent ! N’est-ce pas, ma femme?. ...

— C’est bien fait !

— Tu trouves?

131 LA PERLE Dû PALAIS-ROYAL.'

— Ah Dieu ! oui ! — Est-ce à des magots comme cela, qui ont des jolies femmes, à se trouver sur leurs brisées?...

— Tu as raison, ils avaient tort.

— Ne doivent-ils pas savoir qu’il y- a des endroits autour de Paris qui ne sont pas faits pour eux...

— Ils le savent maintenant, et je pense qu’il s’en souviendront... • *

Après l’échange de ces quelques réflexions philosophiques M. Gélinotte rentra dans la maison, et sa femme alla sous la tonnelle occupée par Grain-d’Orge et les deux bandits, pour s’assurer si ces trois honorables personnages n’avaient besoin de rien. Soudain la digne hôtesse poussa un cri de surprise, à la vue d’une société de quatre personnes qui se dirigeaient du côté de la guinguette en riant aux éclats. Or, ces joyeux personnages, n’étaient autres que mesdames Picon et Segot, toujours en compagnie du .vicomte Lycidas et du chevalier de laPopelinière...

— Eh ! mais, — s’écria madame Gélinotte, — je ne sais si j’ai la berlue!... C’est un petit miracle, que de vous revoir!... je vous croyais effaroùchéas pour çlus de huit jours!... •-

— Ah ! répliqua madame Picon en riant toujours. — Je ne m’effarouche pas si aisément et nous serons ce soir, ici, mieux qu’en tout autre lieu iiu monde...

— Comment, vous comptez rester ?...

— Certes!

— Y songez-vous?

— Monsieur mon mari ne nous soupçonnera pas d*y être sitôt revenues... Il n’a pas assez d'esprit pour cela, le cher homme... Est-il allé rejoindre sa compagnie ?...

— M. Ségot! — Certainement.

— Quoi? — s’écria la femme du second procureur. — mon mari était ici avec le tien ?

«— Mais à ce qu’il parait ma chère...

— Et, sait-il que je t’accompagnais ?

— Ah ! — fit l’hôtesse, — certainement qu’il le sait! — - M. Picon n’a rien eu de plus pressé que de le lui dire.

— Alors, — murmura la procureuse d’un ton dolent, — alors, je suis perdue !...

— Bon! — répliqua madame Picon, — perdue!... es-tu folle, et t’embarrasses-tu si fort d’un mari?...

— Si je m’en embarrasse! — Mais je le crois bien !... le mien est la plus méchante langue que je connaisse!...

-r Oh ! quant à ça, — appuya madame Gélinotte, — le fait est qii’il ne l’a pas bonne!,.. — c’est lui qui a mis le feu sous le ventre à l’autre, et à l’heure qu’il est, ils s’en vont tout bellement vous chercher à Paris, pour vous quereller plus à leur aise.

— Et leur matelotte? et leurs écrevisses? — demanda madame Picon.

— Ils n’ont pas eu le temps de les manger...

— Ah ! tant mieux !

— Mais, elles sont payées...

— Tu dis?...

— Je dis qu’elles sont payées.

Vrai?

— Deux demi louis d’or que voici. *

Madame Picon frappa dans ses mains.

Puis elle s’écria, en riant aux éclats comme une folle :

-— A la bonne heure ! — qu’on nous les serve ! — Voilà des maris qui font bien les choses !... — Venir eux-mêmes au Moulin -le Javelle y faire apprêter le dîner de leurs femmes!... — Allons, ils sont bonnes gens!...

— Cela est eu effet fort honnête, — dit madame Gélinotte très-contrariée, au fond, d’avoir dit une vérité qui diminuait d’autant sa recette.

— Quelle furieuse querelle nous allons avoir à soutenir en rentrant chez nous! — hasarda madame Ségot, plus timide et un peu moins aguerrie que sa compagne.

— Eh bien ! n’y rentrons que demain.

• — Es-tu folle? &

— Pas du tout !...

— Passer la nuit dehors! tu n’y songes pas?...

— Au contraire. — Les affaires criminelles deviennent meilleures en vieillissant ! C’est un axiôme du Palais, à ce que dit mon mari..r

— Ainsi tu veux?...

— Nous tranquiliser l’esprit et rester ici, tandis que leur premier mouvement passera. — Plus l’aventure sera forte et plus ils craindront qu’elle éclate, à cause du ridicule... — demain ils se trouveront trop heureux de nous revoir, et nous leur ferons une scène...

— Fort bien 1 — Mais les choses tourneront-elles ainsi que tu crois ? , -,

— J’en réponds. — Les maris sont devenus bien prudents, depuis quelques années. ..

— Vertu de ma vie ! — pensait madame Gélinolte en écoutant le dialogue qui précède, — se peut-il que ce soient là des bourgeoises ! — elles ont des manières bien de qualité!...

— Allons, allons, ma chère Gélinotte, — reprit madame Picou, — vite un salon, — du vin de Champagne, grande chère et de la glace... Nous ne te demandons pas autre chose... — Ah ! si par hasard, des ménétriers passaient de ces côtés, tu nous les ferais venir... Je me sens de joyeuse humeur... .

— Je n’y manquerai pas, — répondit l’hôtesse.

Et nos quatre personnages entrèrent galment dan# fa

LA PERLE DU PALAIS-ROYAL. I3ô

maison, au grand regret des spectateurs invisibles de cette scène, qui l’auraient voulu voir se prolonger davantage.

Cependant Grain-d’Orge, le chevalier de La Bricole et don Gusuian de Tulipano avaient achevé leur repas. Il ne leur restait plus qu’à fixer d’une façon positive l’endroit où devrait stationner le carrosse dans lequel on jetterait Nannette Lollier aussitôt qu’on l’aurait séparée de sa famille.

Les complices se dirigèrent vers les bords de la Seine et examinèrent le terrain avec attention, — du moins Graind’Orge, car les deux autres étaient en ce moment légèrement avinés. A une centaine de pas de la maison, le Mercure galant du seigneur inconnu avisa un petit bouquet d'arbres qui lui sembla propre à dérober aux regards indis- > erets l’équipage dont il était essentiel de dissimuler la présence. L’endroit était bien choisi, mais un peu loin de la maison. Plus près, la plage gazonnée était complètement nue, et, le soir, encombrée de promeneurs. Soudain Graind’Orge se frappa le front.

— Hein! — demanda La Bricole, — qu’y a-t-il, mon noble ami...

— Il y a que j’ai une idée...

— Une idée!... voyons... dites-là!... — J’ai la meilleure idée, de votre idée, moi !... Elle doit être for^bonne, mon bon...

— Jusqu’à ce jour, tous les enlèvements se sont effectués en carrosse...

— Mais, à moins de les faire à pied... ou à cheval... je ne vois pas trop comment on pourrait. . .

— Seulement, — interrompit Grain-d’Orge, — un carrosse a l’inconvénient de se remarquer toujours...

136 LA PERLB DU PALAIS-ROYAl.

— Dam î... à moins d’être invisible... et les carrossiers n’ont pas encore inventé ce genre de carrosse...

— Eh bien! moi, je viens de trouver autre chose...

— Quoi donc ?

— Nous n’enlèverons pas la petite fille dans une voi* ture... *

< > — Ah ! bah ! et dans quoi donc, mon bon ?

, — Dans un bateau.

- — Tiens! tiens!.,. — c’est votre idée, ça!...

— Oui. — Comment la trouvez-vous?...

*—110006... très-bonne... aussi bonne, ma foi, que les

côtelettes aux cornichons et les goujons frits de tout à l’heure... — Où sera-t-il, ce bateau?...

— Là, — confondu avec ces lourdes barques de pêche que nous voyons amarrées à la rive. — Deux vigoureux rameurs attendront, — > prêts à fendre l’onde... et retrouvez donc une embarcation légère, dans l’obscurité et sur les eaux brumeuses d’un grand fleuve...

La Bricole saisit la main de Grain-d’Orge, et la secoua à la briser.

— Mon ami... mon noble ami.,. — lui dit-il, vous avez toute mon estime... — Quand j’aurai un million ou deux... je vous prendrai à mon service, mon bien bon... — Elle est magnifique, votre idée... — je suis bien fâché de ne pas l’avoir eue moi-même... car, si je l’avais eue, j’aurais de l'esprit. y et j’adore les gens d’esprit...

— Ah ! çà, — demanda Grain-d’Orge, — j’espère que lorsque le moment d’agir sera venu, vous aurez tout votre sang-froid...

— Qu’entendez-vous par là, Grain-d’Orge?...

— J’entends que votre cerveau sera libre, en deux mots et pour parler plus clairement, que vous serez à jeun...

— Ah! vous dites cela, mon bon... parce que, ce matin,

j’ai la langue un peu épaisse... Mais, soyez paisible, je me eojanais... — aussi les jours d'action, je ne bois que de l’eau...

— A merveille. — Maintenant je vous quitte et je retourné

à Paris en toute hâte... - - . •<

— Pourquoi donc si vite, cher ami?

— Parce qu’il faut que je me procure aujourd'hui même une barque convenable et des bateliers sûrs...

— Allez donc, mon bien bon!... puisqu’il le faut... Mais,

ventre de biche !... vous avez eu une belle idée!... >

• 'Le mariage.

Le samedi, jour fixé pour le maaiaged’Eustache Lollier et de Rosette, était arrivé, — trop lentement au gré des deux amoureux. Transportons-nous, dès le matin de ce jour, dans le modeste logis que madame Pierrefitte, la mère de Rosette occupait au quatrième étage d’une maison de la rue Saii.t-Denis. Tout était sans dessus dessous dans cet humble appartement. Une demi-douzaine de charmantes jeunes filles, — au milieu desquelles Nanette Lollier brillait comme un diamant parmi des perles, — s’occupaient de la toilette de la fiancée. Cette dernière, éblouissante de fraîcneur et de grâce, était toujours souriante, mais moins franchement rieuse qu’à l’ordinaire. La belle jeune fille malgré l’infinie légèreté de son caractère, aimait de toute son âme le sergent aux gardes-françaises, et l’approche du bonheur la faisait rêver et donnait, un peu de sérieux à son esprit, ses compagnes trouvaient an pli^sir sans égal à 1 ajuster

dans ses blancs atours de mariée. L’une accrochait par derrière les agrafes du corsage qui dessinait à ravir -sa taille si fine et si souple. Une autre attachait sur ses beaux cheveux blancs le long voile de mousseline dont les plis flottants'donnaient à sa figure mutine une expression chaste et presque recueillie. Nanelte, enfin, fixait à sa ceinture le bouquet de fleurs d’oranger symbolique.

— Voilà qui est fait, — dit-elle, quand elle eût ucbevé sa tâche; — et regardez donc un peu, mesdemoiselles, comme, ainsi parée, ma Rosette est jolie !...

— Tu me flattes toujours ! — ■ répondit vivemeut Rosette ; — et c’est parce que tu m’aimes que tu me vois en beau ! — Mais c’est toi, Nanelte, c’est toi, petite sœur, qui seras une merveilleavec levoileet la couronne de mariée !... — oh ! que je voudrais être au jour où, à mon tour je t’habilierai ! Heureusement que ce jour viendra bientôt...

— Bah ! qui sait ? — répliqua Nanette en riant.

— Comment, qui sait? — est-ce que tu te figures qüe, belle coinrae te voilà, avec un vrai visage de sainte Vierge, les épouseurs te manqueront ? — J’ai bien trouvé un mari, moi, et un bon!

— Oh! ce n’est pas une raison...

— Au contraire, c’en est une; — et je la crois sans réplique.

— Il est possible qüe tu aies raison ; mais je t’asstire que mes pressentiments ne sont pas de tou avis...

'■ — Tes pressentiments?

— Oui.

«*- Tu en as donc ?

’ — Très-souvent et toujours les mêmes. ' -■

— Que te dlsenMls?

— Que je n’aurai jamais de mari.

•' — Allons donc ! ces jJrèssentiments-ià n'ont pas jb? sens

commun !... est-ce que par hasard tu voudrais te faire religieuse ? •

— Ma foi, non ! répondit Nanette avec un mouvement de tête plein de coquetterie enfantine.

— Tu vois bien... — il n’y a cependant pas de milieu... le couvent ou un mari. — Encore une fois, ce n’est pas avec ta beauté qu’on reste vieilie fille ?

— Mais, quand on meurt... — murmura Nanette d’une voix à peine distincte.

Cependant Rosette l’entendit.

— Enfant ! — lui dit-elle en l’embrassant , — est-ce que tu vas m’attrister? Songe dônc que, si tu dis de pareilles folies, je vais pleurer, moi, d’abord... et si ton frère me voit les yeux rouges il ne sera pas content.

Nanette allait répondre. Mais on frappa à la porte de la chambre, et une voix bien connue demanda :

— Puis-je entrer ?

Cette voix était celle d’Eustache Lollier qui, ce jour-là, n’avait pas encore vu sa fiancée. Nanette courut à la porte, qu’elle ouvrit à son frère. Le jeune sergent avait revêtu son uniforme de grande tenue; il était magnifique, et plus d’une grande dame, nous l'affirmons, n’aurait point dédaigné de jeter sur lui un regard d’investigation connaisseuse. Il embrassa successivement toutes les jeunes filles qui se trouvaient là, — en commençant par sa blonde fiancée et en finissant par sa sœur. Puis il annonça que les fiacres qui devaient charrier les gens de la noce stationnaient devant la porte et n’attendaient plus que les mariés et leur suite. La toilette était terminée, — les grands parents étaient prêts. — On descendit et on partit pour l’église. Les jeunes époux courbèrent le front sous la bénédiction du vénérable prêtre qui. leur dit, en les unissant, quelques paroles simples et touchantes. Ils prononcèrent le oui solennel, et, devant

Dieu et devant les hommes, ils appartinrent l’un à l’autre. Lorsqu’ils redescendirent la nef pour regagner les voitures, on entendait, dans la fouie qui s’empressait sur leur passage, s’échanger les phrases suivantes :

— Oh ! comme la mariée est jolie !...

— Mais il me semble, compère, que le marié ne lui cède en rien !

— C’est vrai... si l’une est une jolie fille, l’autre est un bien beau garçon !

— Quel couple charmant!...

— Et comme ils ont l’air heureux !

— Ma foi, je voudrais bien^tre à la place du marié!... .

— Et vous, à celle de la mariée, peut-être... .

— Mais, voyez donc, parmi les filles d’honneur, cette jeune fille aux cheveux bruns !..^

— C’est celle-là qui est jolie!... < -

— Un trésor!...

— Un miracle d’amour et de beauté...

— C’est celui qui l’épousera qui aura de la chance !...

— Mais je la connais bien, moi...

— Qui donc est-ce?

— C’est la sœur du marié... c’est la belle Nanette Lollier,. la fille de la mère Lollier de la rue Aubry-le-Boucher...

— Eh bien ! la mère Lollier peut se vanter d’avoir fait de beaux enfants!...

Voilà ce qui se disait, — et bien d’autres choses encore, dont nous remplirions facilement dix ou douze pages, — et même un peu plus. Mais nous préférons nous abstenir. La noce sortit donc de l’église, — chacun des conviés reprit dans un des fiacres sa place respective, et le cortège se mit lentement en marche vers le Moulin de Javelle, où depuis le commencement de ce livre nous avons si souvent conduit

nos lecteurs. On était en été, — la température était ddhcq

et le temps magnifique. Par les soins d’Eustache, les tables du banquet avaient été dressées, non point dans l’une des salles intérieures de la guinguette, mais sur une vaste pelouse entourée de grands arbres, et qui s’étendait à la gauche de la maison. C’est là aussi que le bal devait avoir lieu après le repas, — et une estrade, formée par des planches posées sur des tonneaux , avait été installée entre deux tilleuls pour l’orchestre , emprunté , comme nous savons , par Eustache, à la musique des gardes-françaises. C’est assez dire combien cet orchestre devait être supérieur à tous ceux qui faisaient d’habitude retentir du bruit criard de leurs aigres crins-crins les échos du Moulin de Javelle. Le repas se passa comme tous les repas de noces, — on mangea, — on but, — on chanta des couplets de circonstance, improvisés pour les époux par les poètes de la société. Puis, enfin, on quitta la table, et comme il était de beaucoup trop bonne heure encore pour se mettre en danse, on proposa une promenade sur l’eau. Cette motion fut accueillie avec empressement par tout le monde, et avec un véritable enthousiasme par tqutes les jeunes filles.

M. Gelinotte envoya la grosse Simone mettre en réquisition les pêcheurs d’alentour avec leurs barques, et, au bout de quelques instants, les convives de la noce se dirigèrent vers le bord de l’eau. Une véritable escadrille de barques plates et lourdes, aux grossiers avirons, attendaient les promeneurs. Chacun s’installa. Mais les barques se trouvèrent pleines et il restait encore cinq ou six personnes sur la rive. Quelqu’un avisa, à une vingtaine de pas de l’endroit en question, un canot peint en noir, et qui semblait d’une légèreté phénoménale comparé aux autres embarcations. Dans ce canot dormaient, couchés sur le ventre, deux hommes en costume de pêcheurc ,

— Voilà des gens qui vont nous conduis, dit, en dési-

LA PERLE Dü PALAIS-ROYAL.

gnant le canot en question, le père Lollier, lequel se trouvait au nombre des retardataires.

Or. Approcha du canot. ^

— ifi ! mes braves gens... — - dit l’employé à la propreté du Carreau des Halles en se faisant un porte-voix avec ses deux mains, — dormez-vous ?

L’un des hommes couchés dans la barque releva la tête.

— - Vous voyez bien que non, — dit-il d’un ton bourru.

— Voulez-vous nous laisser monter dans votre bateau et nous conduire ?

— Non.

— Pourquoi î

— Parce que ça ne nous convient pasr

— Mais,-*- reprit le père Lollier, — nous ne vous demandons pas de nous rendre ce service-là pour rien... vous serez payés, et bien payés...

Le pêcheur avait déjà laissé retomber sa tête sur ses bras et semblait rendormi.

— Ainsi, — demanda de bouveau le pere de Nanette, — vous ne voulez pas?...

— Non ! sacrebleu ! non ! trois fois non ! — répliqua le pêcheur, notre barque est à nous, je pense, — laisseznous doAje en repos! Nous ne vous promènerons pas !...

En face d’une décision aussi nette, — exprimée d’une façon aussi énergique, — il n’y avait plus rien à tenter. Les convives qui n’avaient pas de place dans les barques durent donc se contenter d’une promenade à pied sur le bord de l’eau.

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