‹ La perle noire (volume 2)Chapitre 10 sur 187 · LA BÊTE · texte numérisé non relu

LA BÊTE

S’il est utile et agréable d’avoir une âme dégagée de la matière au point de la faire voyager toute seule lorsqu’on le juge à propos, cette faculté a aussi ses inconvénients. O’est à elle, par 20 exemple, que je dois la brûlure dont j’ai parlé dans les chapitres précédents. Je donne ordinairement à ma bête le soin des apprêts de mon déjeuner ; c’est elle qui fait griller mon pain et le coupe par tranches. Elle fait à merveille le café, et le prend même très souvent sans que mon âme s’en mêle, à moins que 25 celle-ci ne s’amuse à la voir travailler ; mais cela est rare et très difficile à exécuter, car il est aisé, lorsqu’on fait quelque opération mécanique, de penser à tout autre chose ; mais il est extrêmement difficile de se regarder agir, pour ainsi dire ; ou,

pour m’expliquer suivant mon système, d’employer son âme à examiner la marche de sa bête, et de la voir travailler sans y prendre part. Voilà le plus étonnant tour de force métaphysique que l’homme puisse exécuter.

5 J^avais couché mes pincettes sur la braise pour faire griller mon pain, et quelque temps après, tandis que mon âme voyageait, voilà qu’une souche enflammée roule sur le foyer ; ma pauvre bête porta la main aux pincettes et je me brûlai les doigts.

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