‹ La perle noire (volume 2)Chapitre 11 sur 187 · PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE

J’espère avoir suffisamment développé mes idées dans les cha- 10 pitres précédents pour donner à penser au lecteur, et pour le mettre à même de faire des découvertes dans cette brillante carrière : il ne pourra qu’être satisfait de lui, s’il parvient un jour à savoir faire voyager son âme toute seule : les plaisii’s que cette faculté lui procurera balanceront de reste les quiproquo qui- 15 pourront en résulter. Est-il une jouissance plus flatteuse que celle d’étendre ainsi son existence, d’occuper à la fois la terre et les deux, et de doubler, pour ainsi dire, son être ? — Le désir éternel, et jamais satisfait, de l’homme n’est-il pas d’augmenter sa puissance et ses facultés, de vouloir être où il n’est pas, 20 de rappeler le passé et de vivre dans l’avenir ? — Il veut commander les armées, présider aux académies ; il veut être adoré des belles ; et s’il possède tout cela, il regrette alors les champs et la tranquillité, et porte envie à la cabane des bergers; ses projets, ses espérances échouent sans cesse contre les malheurs 25 réels attachés à la nature humaine : il ne saurait trouver le bonheur. Un quart d’heure de voyage avec moi lui en montrera le chemin.

Eh ! que ne laisse-t-il à Vautre ces misérables soins, cette ambition qui le tourmente h Viens, pauvre malheureux ! fais un 30 eflfort pour rompre ta prison, et du haut du ciel où je vais te

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE

conduire, du milieu des ombres célestes et de Tempyrée, regarde ta bête lancée dans le monde, courir toute seule la carrière de la fortune et des honneurs ; vois avec quelle gravité elle marche parmi les hommes ; la foule s’écarte avec respect, et, crois-moi, personne ne s’apercevra qu’elle est toute seule ; c’est le moindre 5 souci de la cohue au milieu de laquelle elle se promène de savoir si elle a une âme ou non, si elle pense ou non. Elle peut même s’élever sans le secours de ton âme, à la plus haute faveur et à la plus grande fortune. Enfin je ne m’étonnerai nullement si, à notre retour de de l’empyrée, ton âme, en rentrant chez elle, ic se trouvait dans la bête d’un grand seigneur.

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