SOLUTION
Joannetti était toujours dans la même attitude en attendant l’explication qu’il m’avait demandée. Je sortis la tête des plis 25 de mon habit de voyage où je l’avais enfoncée pour méditer plus à mon aise, et après un moment de silence, pour me repaettre des tristes réflexions que je venais de faire :
“Ne vois-tu pas, Joannetti, lui dis-je en tournant mon fauteuil de son côté, ne vois-tu pas qu’un tableau étant uneso surface plane, les rayons de lumière qui partent de chaque point de cette surface . . ? ”
VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE
Joannetti, à cette explication, ouvrit tellement les yeux, qu’il en laissait voir la prunelle tout entière ; il avait, en outre, la bouche entr’on verte : ces deux mouvements dans la figure humaine annoncent, selon le fameux Le Brun, le dernier période 5 de l’étonnement. C’était ma bête, sans doute, qui avait entrepris une semblable dissertation ; mon âme savait de reste que Joannetti ignore complètement ce que c’est qu’une surface plane, et encore plus ce que sont des rayons de lumière ; la prodigieuse dilatation de ses paupières m’ayant fait rentrer en 10 moi-même, je me remis la tête dans le collet de mon habit de voyage, et je l’y enfonçai tellement que je parvins à la cacher presque tout entière.
Je résolus de dîner en cet endroit ; la matinée était fort avancée ; un pas de plus dans ma chambre aurait porté mon 15 dîner à la nuit. Je me glissai jusqu’au bord de mon fauteuil, et, mettant les deux pieds sur la cheminée, j’attendis patiemment le repas. — C’est une attitude délicieuse que cellelà : il serait, je crois, bien difficile d’en trouver une autre qui réunît autant d’avantages, et qui fût aussi commode pour les 20 séjours inévitables dans un long voyage.
Bosine, ma chienne fidèle, ne manque jamais de venir alors tirailler les basques de mon habit de voyage, pour que je la prenne sur moi ; elle y trouve un lit tout arrangé et fort commode au sommet de l’angle que forment les deux parties 25 de mon corps : un Y consonne représente à merveille ma situation. Bosine s’élance sur moi, si je ne la prends pas assez tôt à son gré. Je la trouve souvent là sans savoir comment elle y est venue. Mes mains s’arrangent d’ellesmêmes de la manière la plus favorable à son bien-être, soit 80 qu’il y ait une sympathie entre cette aimable bête et la mienne, soit que le hasard seul en décide. — Mais je ne crois point au hasard, à ce triste système, — à ce mot qui ne signifie rien. — Je croirais plutôt au magnétisme ; — je croirais plutôt au martinisme. — Non, je n’y croirai jamais.
CJn V consonne représente à merveille ma situation, — p. 60, 1. 25.
VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE
Il y a une telle rëalité dans les rapports qui existent entre ces deux animaux, que lorsque je mets les deux pieds sur la cheminée, par pure distraction, lorsque l’heure du dîner est encore éloignée, et que je ne pense nullement à prendre l’étape, toutefois Rosine, présente à ce mouvement, trahit le 5 plaisir qu’elle éprouve en remuant légèrement la queue : la discrétion la retient à sa place ; et Vautre^ qui s’en aperçoit, lui en sait gré, quoique incapable de raisonner sur la cause qui le produit. Il s’établit ainsi entre elles un dialogue muet, un rapport de sensations très agréable, et qui ne saurait absolument lo être attribué au hasard.
XYII