UNE DIFFICULTÉ
20 “Tiens, Joannetti, lui dis-je, raccroche ce portrait;” — ^il m’avait aidé à le nettoyer, et ne se doutait non plus de tout ce qui a produit le chapitre du portrait que de ce qui se passe dans la lune. C’était lui qui, de son propre mouvement, m’avait présenté l’éponge mouillée, et qui, par cette démarche en apparence 25 indifférente, avait fait parcourir à mon âme cent millions de lieues en un instant. Au lieu de le remettre à sa place, il le tenait pour l’examiner à son tour. — Une difiiculté. Tin problème à résoudre lui donnait un air de curiosité que je remarquai. “ Voyons, lui dis-je, que trouves-tu à redire dans ce por- 30 trait 1 — Oh ! rien, monsieur. — Mais encore ? — Il le posa debout
VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE
sur une des tablettes de mon bureau, puis, s’éloignant de quelques pas: — Je voudrais, dit-il, que monsieur m’expliquât pourquoi ce portrait me regarde toujours, quel que soit l’endroit de la chambre où je me trouve: le matin, lorsque je fais le lit, la figure se tourne vers moi, et, si je vais à la fenêtre, elle me 6 regarde encore et me suit des yeux en chemin. — En sorte, Joannetti, lui dis-je, que si ma chambre était pleine de monde, cette belle dame lorgnerait de tous côtés et tout le monde à la fois? — Oh ! oui, monsieur. — Elle sourirait aux allants et aux venants tout comme à moi?” — J oannetti ne répondit rien. — Jem’éten-io dis dans mon fauteuil et, baissant la tête, je me livrai aux méditations les plus sérieuses. — Quel trait de lumière ! Pauvre amant! Hélas! me disais-je, tandis que tu fixes avidement tes yeux sur son portrait et que tu t’imagines (au moins en peinture) être le seul regardé, — la perfide effigie, aussi infidèle 15 que l’original, porte ses regards sur tout ce qui l’entoure et sourit à tout le monde.
Yoilà une ressemblance morale entre certains portraits et leurs modèles, qu’aucun philosophe, aucun peintre, aucun observateur n’avait encore aperçue. 20
Je marche de découvertes en découvertes.
XYI