‹ La perle noire (volume 2)Chapitre 33 sur 187 · CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE

La chute de ma chaise de poste a rendu le service au lecteur de raccourcir mon voyage d’une bonne douzaine de chapitres, 20 parce qu’en me relevant je me trouvai vis-à-vis et tout près de mon bureau, et que je ne fus plus à temps de faire des réflexions sur le nombre d’estampes et de tableaux que j’avais encore à parcourir, et qui auraient pu allonger mes excursions sur la peinture. 25

En laissant donc sur la droite le portrait de Eaphaël, du chevalier d’Assas et de la bergère des Alpes, en longeant sur la gauche du côté de la fenêtre, on découvre mon bureau ; c’est le premier objet et le plus apparenb qui se présente aux regards du voyageur, en suivant la route que je viens d’indiquer. 30

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE

Il est surmonté de quelques tablettes servant de bibliothèque, — le tout est couronné par un buste qui termine la pyramide, et c’est l’objet qui contribue le plus à l’embellissement du pays.

En tirant le premier tiroir à droite, on trouve une écritoire, 5 du papier de toute espèce, des plumes toutes taillées, de la cire à cacheter. — Tout cela donnerait à l’être le plus indolent l’envie d’écrire.

Je suis sûr, ma chère Jenny, que si tu venais à ouvrir ce tiroir par hasard, tu répondrais à la lettre que je t’écrivis l’an 10 passé.

Dans le tiroir correspondant gisent confusément entassés les matériaux de l’histoire attendrissante de la prisonnière de Pignerol, que vous lirez bientôt, mes chers amis.

Entre ces deux tiroirs est un enfoncement où je jette les 1.') lettres à mesure que je les reçois ; on trouve là toutes celles que j’ai reçues depuis dix ans; les plus anciennes sont rangées selon leurs dates en plusieurs paquets ; les nouvelles sont pêlemêle : il m’en reste plusieurs qui datent de ma preinièr“ jeunesse.

20 Quel plaisir de revoir dans ces lettres les situations intéressantes de nos jeunes années ! d’être .transportés de nouveau dans ces temps heureux que nous ne reverrons plus !

Ah ! comme mon cœur est plein, comme il jouit tristement lorsque mes yeux parcourent les lignes tracées par un être qui 25 n’existe plus ! Yoilà ses caractères, c’est son cœur qui conduisait sa main ; c’est à moi qu’il écrivait cette lettre, et cette lettre est tout ce qui me reste de lui !

Lorsque je porte la main dans ce réduit, il est rare que je m’en tire de toute la journée. C’est ainsi que le voyageur 30 traverse rapidement quelques provinces d’Italie, en faisant à la hâte quelques observations superficielles, pour se fixer à Rome pendant des mois entiers.

C’est la veine la plus riche de la mine que j’exph ite ; quel changement dans mes idées et dans mes sentiments ! quelle

différence dans mes amis, lorsque je les examine alors et aujourd’hui ! Je les vois mortellement agités pour des projets qui ne les touchent plus maintenant !

Nous regardions comme un grand malheur un événement ; — mais la fin de la lettre manque, et l’événement est complètement 5 oublié; je ne puis savoir de quoi il était question. — Mille préjugés nous assiégeaient ; le monde et les hommes nous étaient totalement inconnus : mais aussi, quelle chaleur dans notre commerce ! quel liaison intime ! quelle confiance sans bornes !

Nous étions heureux par nos erreurs, — Et maintenant : — ah ! lo ce n’est plus cela ; il nous a fallu lire, comme les autres, dans le cœur humain; — et la vérité, tombant au milieu de nous comme une bombe, a détruit pour toujours le palais enchanté de l’illusion.

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