LA BIBLIOTHÈQUE
J’ai promis un dialogue entre mon âme et Vautre; mais il est 5 certains chapitres qui' m’échappent, ou plutôt il en est d’autres qui coulent de ma plume, comme malgré moi, et qui déroutent mes projets : de ce nombre est celui de ma bibliothèque, que je ferai le plus court possible. — Les quarante-deux jours vont finir, et un espace de temps égal ne suffirait pas pour achever la des- 10 cription du riche pays où je voyage si agréablement.
Ma bibliothèque donc est composée de romans, puisqu’il faut vous le dire ; — oui, de romans, et de quelques poètes choisis.
Comme si je n’avais pas assez de mes maux, je partage encore volontairement ceux de mille personnages imaginaires, et je les i5 sens aussi vivement que les miens ; que de larmes n’ai-je pas versées pour cette malheureuse Clarisse et pour l’amant de Charlotte !
Mais, si je cherche ainsi de feintes afflictions, je trouve en revanche dans ce monde imaginaire la vertu, la bonté, le désin- 20 téressement, que je n’ai pas encore trouvés réunis dans le monde réel où j’existe. — J’y trouve une femme comme je la désire, sans humeur, sans légèreté, sans détours ; -je ne dis rien de là beauté, on peut s’en fier à mon imagination j je la fais si belle qu’il n’y ait rien à redire ; ensuite, fermant le livre, qui ne 25 répond plus à mes idées, je la prends par la main, et nous parcourons ensemble un pays mille fois plus délicieux que celui d’Eden. Quel peintre pourrait représenter le paysage enchanté où j’ai placé la divinité de mon cœur ! et quel poète pourra jamais décrire les sensations vives et variées que j’éprouve dans 30 ces régions enchantées.
Combien de fois n’ai-je pas maudit ce Cléveland qui s’embarque â tout instant dans de nouveaux malheurs qu’il pourrait éviter !
VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE
— J e ne puis souffrir ce livre et cet enchaînement de calamités ; mais, si je l’ouvre par distraction, il faut que je le dévore jusqu’à la fin.
Comment laisser ce pauvre homme chez les Abaquis 1 que 5 deviendrait-il avec ces sauvages 1 J’ose encore moins l’abandonner dans l’excursion qu’il fait pour sortir de sa captivité.
Enfin, j’entre tellement dans ses peines, je m’intéresse si fort à lui et à sa famille infortunée, que l’apparition inattendue des 10 féroces Ruintons me fait dresser les cheveux : une sueur froide me couvre lorsque je lis ce passage, et ma frayeur est aussi vive, aussi réelle, que si je devais être rôti moi-même et mangé par cette canaille.
'Lorsque j’ai assez pleuré, je cherche quelque poète, et je pars de nouveau pour un autre monde.
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