REPROCHE
C’était le matin à l’aube du jour, les rayons du soleil doraient à la fois le sommet du mont Yiso et celui des montagnes les plus élevées de l’île qui est à nos antipodes ; et déjà elle était éveillée, soit que son réveil prématuré fût l’effet des visions nocturnes qui la mettent souvent dans une agitation aussi fatigante qu’inutile, soit que le carnaval, qui tirait alors vers sa fin, fût la cause occulte de son réveil, ce temps de plaisirs et de folie ayant une influence sur la machine humaine, comme les phases de la lune et la conjonction de certaines planètes. — Enfin, elle était
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éveillée, très éveillée, lorsque mon âme se débarrassa elle-même des liens du sommeil.
Hi autre s’avisa alors de s’insurger contre elle.
“Le séjour forcé, dit-elle, que nous faisons ensemble dans 5 cette chambre où nous voyageons; la blessure que j’aie reçue, qui a failli me détruire, et qui saigne encore, — tout cela n’est-il pas le fruit de votre orgueil extravagant et de vos préjugés barbares ? Mon bien-être, et mon existence même, sont comptés pour rien lorsque vos passions vous entraînent, — et vous pré- 10 tendez vous intéresser à moi!
Mon âme vit bien qu’elle ne jouait pas le meilleur rôle dans cette occasion ; profitant de la circonstance pour faire une diversion : “ Faites du café,” dit-elle à J oannetti, qui entrait dans la chambre. — Le bruit des tasses attirant toute l’attention de Finis surgente, dans l’instant elle oublia tout le reste. C’est ainsi qu’en montrant un hochet aux enfants, on leur fait oublier les fruits malsains qu’ils demandent en trépignant.
Je m’assoupis insensiblement pendant que l’eau chaiifiait. — Je jouissais de ce plaisir charmant dont j’ai entretenu mes lecteurs, 20 et qu’on éprouve lorsqu’on se sent dormir. Le bruit agréable que faisait Joannetti, en frappant de la cafetière siu‘ le chenet, retentissait sur mon cerveau, et faisait vibrer toutes mes fibres sensitives, comme l’ébranlement d’une corde de harpe fait résonner les octaves. — Enfin je vis comme une ombre devant moi; 26 j’ouvris les yeux, — c’était Joannetti. — Ah ! quel parfum ! quelle agréable surprise ! du café ! de la crème ! une pyramide de pain grillé ! — Bon lecteur, déjeune avec moi.
l’imagination
30 Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a livré aux hommes dont le cœur sait jouir I et que 11c \8it dans ces jouissances ! Qui pourra compter leurs nuances innombrables
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dans les divers individus et dans les différents âges de la vie ! — Le souvenir confus de celles de mon enfance me fait encore tressaillir^ Essayerai-je de peindre celles qu’éprouve le jeune homme dans cet âge heureux où l’on ignore encore jusqu’au nom de l’intérêt, de l’ambition, de la haine, et de toutes les passions honteuses qni dégradent et tourmentent l’humanité ? Durant cet âge, hélas ! trop court, le soleil brille d’un éclat qu’on ne lui retrouve plus dans le reste de la vie. L’air est plus pur, — les fontaines sont plus limpides et plus fraîches, — la nature a des aspects, les bocages ont des sentiers qu’on ne retrouve plus dans l’âge mûr. Dieux ! quels parfums envoient ces fleurs ! que ces fruits sont délicieux ! de quelles couleurs se pare l’aurore! — Toutes les femmes sont aimables et fidèles : tous les hommes sont bons, généreux, et sensibles ; partout on rencontre la cordialité, la franchise et le désintéressement ; il n’existe dans la nature que des fleurs, des vertus et des plaisirs.
Le spectacle de la nature et sa contemplation dans l’ensemble et les détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances. Bientôt l’imagination, planant sur cet océan de plaisirs, en augmente le nombre et l’intensité ; les sensations diverses s’unissent et se combinent pour en former de nouvelles : les rêves de la gloire se mêlent aux palpitations de l’amonr ; la bienfaisance marche à côté de l’amour-propre qui lui tend la main ; la mélancolie vient de temps en temps jeter sur nous son crêpe solennel, et changer nos larmes en plaisirs. — Enfin, les perceptions de l’esprit, les sensations du cœur, les souvenirs même des sens, sont pour l’homme des sources inépuisables de plaisir et de bonheur. — Qu’on ne s’étonne donc point que le bruit que faisait Joannetti, en frappant de la cafetière sur le chenet, et l’aspect imprévu d’une tasse de crème, aient fait sur moi une impression si vive et si agréable.
ÔÔ
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l’habit de voyage
Je mis alors mon liabit de voyage, après l’avoir examiné avec un œil de complaisance, et ce fut alors que je résolus de faire un 5 chapitre ad hoc, pour le faire connaître au lecteur. La forme et l’utilité de ces habits étant assez généralement connues, je traiterai plus particulièrement de leur influence sur l’esprit des voyageurs.— Mon habit de voyage pour l’hiver est fait de l’étoffe la plus chaude et la plus moelleuse qu’il m’ait été possible de ren- 10 contrer ; il m’enveloppe entièrement de la tête aux pieds ; et lorsque je suis dans mon fauteuil, les mains dans mes poches, et la tête enfoncée dans le collet de mon habit, je ressemble à la statue de Yisnou, sans pieds et sans mains, qu’on voit . dans les pagodes des Indes.
15 On taxera, si l’on veut, de préjugé l’influence que j’attribue aux habits de voyage sur les voyageurs ; ce que je puis dire de certain à cet égard, c’est qu’il me paraîtrait aussi ridicule d’avancer d’un seul pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon uniforme, et l’épée au côté, que de sortir et d’aller 20 dans le monde en robe de chambre. — Lorsque je me vois ainsi habillé suivant toutes les rigueurs de la pragmatique, non seulement je ne serais pas à même de continuer mon voyage, mais je crois que je ne serais pas même en état de lire ce que j’en ai écrit jusqu’à présent, moins encore de le comprendre.
25 Mais cela vous étonne-t-il \ ne voit- on pas tous les jours des personnes qui se croient malades parce qu’elles ont la barbe longue, ou parce que quelqu’un s’avise de leur trouver l’air malade et de le direî Les vêtements ont tant d’influence sur l’esprit des hommes, qu’il est des valétudinaires qui se trouvent
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beaucoup mieux lorsqu’ils se voient en habit neuf et en perruque bien poudrée : on en voit qui trompent ainsi le public et euxmêmes par une parure soutenue ; — ils meurent un beau matin tout coiffés, et leur mort frappe tout le monde.
Enfin, dans les classes d’hommes parmi lesquels je vis, combien n’en est-il pas qui, se voyant parés d’un uniforme, se croient fermement des officiers, jusqu’au moment où l’apparition inattendue de l’ennemi les détrompe ! — Il y a plus : s’il plaît au roi de permettre à l’un d’eux d’ajouter à son habit certaine broderie, voilà qu’il se croit un général, et toute l’armée lui donne ce titre sans rire, — tant l’influence d’un habit est forte sur l’imagination humaine !
L’exemple suivant prouvera mieux encore ce que j’avance.
On oubliait quelquefois de faire avertir plusieurs jours d’avance le comte de . . . qu’il devait monter la garde ; — un caporal allait l’éveiller de grand matin le jour même où il devait la monter et lui annoncer cette triste nouvelle ; mais l’idée de se lever tout de suite, de mettre ses guêtres, et de sortir ainsi sans y avoir pensé la veille, le troublait tellement, qu’il aimait mieux faire dire qu’il était malade, et ne pas sortir de chez lui. Il mettait donc sa robe de chambre et renvoyait le perruquier ; cela lui donnait un air pâle, malade, qui alarmait sa femme et toute sa famille. — Il se trouvait réellement lui-même un peu défait ce jour-là.
Il le disait à tout le monde, un peu pour soutenir la gageure, un peu aussi parce qu’il croyait l’être tout de bon. — Insensiblement l’influence de la robe de chambre opérait ; les bouillons qu’il avait pris, bon gré mal gré, lui causaient des nausées : bientôt les parents et les amis envoyaient demander des nouvelles ; il n’en fallait pas tant pour le mettre décidément au lit
Le soir, le docteur Hanson lui trouvait le pouls concentré, et
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ordonnait la saignée pour le lendemain. Si le service avait duré un mois de plus, c’était fait du malade.
Qui pourra douter de l’influence des habits sur les voyageurs, lorsqu’on réfléchira que le pauvre comte de. . .pensa plusieurs 5 fois faire le voyage de l’autre monde pour avoir mis mal à propos sa robe de chambre dans celui-ci ?