‹ La perle noire (volume 2)Chapitre 39 sur 187 · DE LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

DE LA LIBERTÉ

Charmant pays de l’imagination ! toi que l’être bienfaisant 10 par excellence a livré aux hommes pour les consoler de la réalité, il faut que je te quitte. — C’est aujourd’hui que certaines personnes, dont je dépends, prétendent me rendre ma liberté ; — comme s’ils me l’avaient enlevée ! comme s’il était en leur pouvoir de me la ravir un seul instant, et de m’empêcher de 15 parcourir, à mon gré, le vaste espace toujours ouvert devant moi ! — ^Ils m’ont défendu de pai’courir une ville, un point, mais ils m’ont laissé Tunivers entier; l’immensité et l’éternité sont à mes ordres.

C’est aujourd’hui donc que je suis libre, ou plutôt que je 20 vais rentrer dans les fers. Le joug des affaires va de nouveau peser sur moi ; je ne ferai plus un pas qui ne soit mesuré par la bienséance et le devoir.

Hé ! que ne me lassait-on achever mon voyage ! Était-ce donc pour me punir qu’on m’avait relégué dans ma chambre 1 — 25 dans cette contrée délicieuse qui renferme tous les biens et toutes les richesses du monde ? Autant vaudrait exiler une souris dans un grenier.

Cependant, jamais je ne me suis aperçu plus clairement que je suis double. — Pendant que je regrette mes jouissances ima- BOginaires, je me sens consolé par force; une puissance secrète

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE. 93

m’entraîne ; — elle me dit que j’ai besoin de l’air et du ciel, et que la solitude ressemble à la mort. - Me voilà paré ; — ma porte s’ouvre, — ^j’erre sous les spacieux portiques de la rue de Pô ; — mille fantômes agréables voltigent devant mes yeux, — Oui, voilà bien cet hôtel, — cette porte, — cet escalier: — je tressaille 5 d’avance.

C’est ainsi qu’on éprouve un avant-goût acide lorsqu’on coupe un citron pour le manger.

O ma bête ! ma pauvre bête ! prends garde à toi !

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