ÉLOGE DU VOYAGE
Je pourrais commencer l’éloge de mon voyage par dire qu’il ne m’a rien coûté : cet article mérite attention. Le voilà d’abord prôné, fêté par les gens d’une fortune médiocre : il est 10 une autre classe d’hommes auprès de laquelle il est encore plus sûr d’un heureux succès, par cette même raison qu’il ne coûte rien. — Auprès de qui donc ? Eh quoi ! vous le demandez ? C’est auprès des gens riches. D’ailleurs, de quelle ressource cette nouvelle manière de voyager n’est-elle pas pour les malades ! 15 Ils n’auront point à craindre l’intempérie de l’air et des saisons ; — pour les poltrons, ils seront à l’abri des voleurs, ils ne rencontreront ni précipices ni fondrières. Des milliers de personnes qui, avant moi, n’avaient point osé, d’autres qui n’avaient pu, d’autres enfin qui n’avaient pas songé à voyager, vont s’y 20 résoudre à mon exemple. L’être le plus indolent hésiterait-il de se mettre en route avec moi pour se procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent h — Courage donc, partons ; — suivez-moi, vous tous qu’une mortification de l’amour, une négligence de l’amitié, retiennent dans votre appartement, loin 25 de la petitesse et de la perfidie des hommes. — Que tous les malheureux, les malades et les ennuyés de l’univers, me suivent j — que tous les paresseux se lèvent en masse : et vous qui roulez dans votre esprit des projets sinistres de réforme ou de retraite pour quelque infidélité : vous qui, dans un boudoir, renoncez au 30 monde pour la vie; aimables anachorètes d’une soirée, venez
VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE
aussi, quittez, croyez-moi, ces noires idées ; vous perdez un instant pour le plaisir, sans en gagner un pour la sagesse ; daignez m’accompagner dans mon voyage : nous marcherons à petites journées, en riant le long du chemin des voyageurs qui ont vu Rome et Paris ; — aucun obstacle ne pourra nous arrêter, et 5 nous livrant gaiement à notre imagination, nous la suivrons partout où il lui plaira de nous conduire.
LES LOIS ET l’usage
Il y a tant de personnes curieuses dans le monde ! — Je suis persuadé qu’on voudrait savoir pourquoi mon voyage autour de ma chambre a duré quarante-deux jours, au lieu de quarante- lo trois, ou de tout autre espace de temps : mais comment l’apprendrais-je au lecteur, puisque je l’ignore moi-même ? Tout ce que je puis assurer, c’est que, si l’ouvrage est trop long à son gré, il n’a pas dépendu de moi de le rendre plus court ; toute vanité de voyageur à part, je me serais contenté d’un chapitre. 15 J’étais, il est vrai, dans ma chambre avec tout le plaisir et l’agrément possible ; mais, hélas ! je n’étais pas le maître d’en sortir à ma volonté ; je crois même que, sans l’entremise de certaines personnes puissantes qui s’intéressaient à moi, et pour lesquelles ma reconnaissance n’est pas éteinte, j’aurais eu tout le 20 temps de mettre un in-folio au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans ma chambre étaient disposés en ma faveur.
Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient tort et saisissez bien, si vous le pouvez, la logique que 25 je vais vous exposer. Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper la gorge avec quelqu’un qui vous marche sur le pied par inadvertance, ou bien qui laisse échapper quelque terme piquant dans un mom(mt de dépit, dont votre imprudence est la cause h 30
On va dans un pré, et là, comme Nicole faisait avec le bourgeois gentilhomme, on essaye de tirer quarte, lorsqu'il pare tierce ; et, pour que la vengeance soit sûre et complète, on lui présente la poitrine découverte, et on court risque de se faire 5 tuer pour se venger de lui.
Ou voit que rien n’est plus conséquent, et toutefois on trouve des gens qui désapprouvent cette louable coutume ! Mais ce qui est aussi conséquent que tout le reste, c’est que ces mêmes personnes qui la désapprouvent, et qui veulent qu’on la regarde 10 comme une faute grave, traiteraient encore plus mal ceux qui refuseraient de la commettre. Plus d’un malheureux, pour se conformer à leur avis, a perdu sa réputation et son emploi ; en sorte que lorsqu’on a le malheur d’avoir ce qu’on appelle une affaire, on ne ferait pas mal de tirer au sort pour savoir si on 15 doit la finir suivant les lois ou suivant l’usage ; et comme les lois et l’usage sont contradictoires, les juges pourraient aussi jouer leur sentence aux dés ; — et probablement aussi c’est à une décision de ce genre qu’il faut recourir pour expliquer pourquoi et comment mon voyage a duré quarante-deux jours juste.
latitud'e et topographie
20 Ma chambre est située sous le quarante-huitième degré de latitude, selon les mesures du P. Beccaria ; sa direction est du levant au couchant, elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant davantage ; car je la traverserai souvent, en 25 long et en large, ou bien diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode. — Je ferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si le besoin l’exige. Je n’aime pas les gens qui sont si fort les maîtres de leurs pas et de leurs idées, qui disent : Aujourd’hui je ferai trois visites, j’écrirai
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quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j'ai commencé. — Mon âme est tellement ouverte à toutes sortes d’idées, de goûts et de sentiments ; elle reçoit si avidement tout ce qui se présente, que : — et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont éparses sur le chemin difficile de la vie ; elles sont si rares, si clair- 6 semées, qu’il faudrait être fou pour ne pas s’arrêter, se détourner même de son chemin pour cueillir toutes celles qui sont à notre portée. Il n’en est pas de plus attrayante, selon moi, que de suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans affecter de tenir aucune route : aussi, lorsque je voy-io âge dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite ; je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin, de là je pars obliquement pour aller à la porte ; mais, quoique en partant mon intention soit bien de m’y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façons, et je m’y ar-15 range tout de suite. — C’est un excellent meuble qu’un fauteuil, il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif. Dans les longues soirées d’hiver, il est quelquefois doux et toujours prudent de s’y étendre mollement, loin du fracas des assemblées nombreuses. — Un bon feu, des livres, des plumes, que 20 de ressources contre l’ennui ! et quel plaisir encore d’oublier ses livres et ses plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation, — ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis ! les heures glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l’éternité, sans vous faire sentir leur triste pas 25 sage.