AUX MÉTAPHYSICIENS
Ce chapitre n’est absolument que pour les métaphysiciens. Il va jeter le plus grand jour sur la nature de l’homme : c’est le prisme avec lequel on pourra analyser et décomposer les facultés de l’homme, en séparant la puissance animale des 30 rayons purs de l’intelligence.
VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE
Il me serait impossible d’expliquer comment et pourquoi je me brûlai les doigts aux premiers pas que je fis en commençant mon voyage, sans expliquer, dans le plus grand détail au lecteur, mon système de V Ame et de la Bête. — Cette découverte métaphysique influe d’ailleurs tellement sur mes idées et sur mes 5 actions, qu’il serait difiScile de comprendre ce livre, si je n’en donnais la clef au commencement.
Je me suis aperçu, par diverses observations, que l’homme est composé d’une âme et d’une bête. — Ces deux êtres sont absolument distincts, mais tellement emboîtés l’un dans l’autre, ou lo l’un sur l’autre, qu’il faut que l’âme ait une certaine supériorité sur la bête, pour être en état d’en faire la distinction.
Je tiens d’un vieux professeur (c’est du plus loin qu’il me souvienne) que Platon appelait la matière Vautre. C’est fort bien ; mais j’aimerais mieux donner ce nom par excellence à la i5 bête qui est jointe à notre âme. C’est réellement cette substance qui est Vautre, et qui nous lutine d’une manière si étrange. On s’aperçoit bien en gros que l’homme est double ; mais c’est, dit-on, parce qu’il est composé d’une âme et d’un corps, et l’on accuse ce corps de je ne sais combien de choses, 20 bien mal à propos assurément, puisqu’il est aussi incapable de sentir que de penser. C’est à la bête qu’il faut s’en prendre, à cet être sensible, parfaitement distinct de l’âme, véritable individu qui a son existence séparée, ses goûts, ses inclinations, sa volonté, et qui n’est au-dessus des autres animaux que parce 25 qu’il est mieux élevé et pourvu d’organes plus parfaits.
Messieurs et mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu’il vous plaira ; mais défiez-vous beaucoup de Vautre.
J’ai fait je ne sais combien d’expériences sur l’union de ces deux créatures hétérogènes. Par exemple, j’ai reconnu claire- 30 ment que l’âme peut se faire obéir par la bête, et que, par un fâcheux retour, celle-ci oblige très-souvent l’âme d’agir contre son gré. Dans les règles. Tune a le pouvoir législatif et l’autre le pouvoir exécutif ; mais ces deux pouvoirs se contrarient souvent.
— Le grand art d’un homme de gënie est de savoir bien élever sa bête, afin qu’elle puisse aller seule, tandis que l’âme, délivrée de cette pénible accointance, peut s’élever jusqu’au ciel.
Mais il faut éclaircir ceci par un exemple.
6 Lorsque vous lisez un livre, monsieur, et qu’une idée plus agréable entre tout à coup dans votre imagination, votre âme s’y attache tout de suite et oublie le livre, tandis que vos yeux suivent machinalement les mots et les lignes ; vous achevez la page sans la comprendre et sans vous souvenir de ce que vous 10 avez lu : — cela vient de ce que votre âme, ayant ordonné à sa compagne de lui faire la lecture, ne l’a point avertie de la petite absence qu’elle allait faire, en sorte que Vautre continuait la lecture que votre âme n’écoutait plus.