CHAPITRE
(^)uaiul il }ileiit ;\ Amsterdam, il pleut bien, et quand le tonnerre s'en mêle, il tonne bien ; — c'est la réflexion que faisait, un soir d'été, k la irait, mon ami Baltliazar Van der Lys, en courant le long' de l'Amstel pour regagner son logis avant l'orage. Malheureusement le vent du Zuyderzée courait plus vite que lui. Une épouvantable rafale s'abattit tout à coup sur le quai, secouant les volets, brisant les enseignes, tordant les girouettes ; et une certaine quantité de pots de fleurs, de tuiles, d'espions et de serviettes détachés des toits ou des fenêtres, s'en allèrent pêle-mêle dans le canal, suivis du chapeau de Balthazar, qui eut toutes les peines du monde c\ ne pas suivre son chapeau. — Après quoi le tonnerre éclata ; après quoi les nuages crevèrent ; — après quoi Balthazar fut mouillé jusqu'aux os et se mit il courir de plus belle.
Pourtant, à la hauteur de l'Orphelinat, il se rappela qu'il est dangereux d'établir des courants par ces temps d'orage. Les éclairs se succédaient sans relâ che ; le tonnerre grondait coup sur coup : un malheur est vite arrivé. — Cette remarque l'épouvanta tellement qu'il se
c LA PERLE NOIRE.
jeta à l'aveuglette sous un auvent de boutique, où quelqu'un le reçut dans ses bras et faillit rouler à terre avec lui, — un monsieur tranquillement assis sur une chaise ; — et ce monsieur n'était autre que noti'e ami commun, Cornélius Pump, que je vous donne pour le premier savant de la ville.
" Tiens ! . . .Cîornélius ! . . .Que diable fais-tu lu sur une chaise ? dit Balthazar en se secouant.
— Oh ! là ! là ! répondit Cornélius inquiet, ne t'agite pas ainsi : tu vas casser le fil de mon cerf- volant ! "
Balthazar se retourna, croyant que son ami se moquait de lui ; mais il le vit, non sans stupeur, gravement occupé à ramener à lui, par un fil de soie, le plus beau cerf- volant qu'Amsterdam eût jamais vu flotter dans les airs. Ce majestueux joujou se balançait sur le canal à une hauteur prodigieuse, et ne semblait regagner la terre qu'avec dépit. Cornélius tirait, le cerf- volant tirait, et le vent, compliquant la difficulté, s'amusait beaucoup de ce petit débat. Mais ce qui était bien fait pour provoquer l'admiration, c'est la queue du cerf-volant, deux fois plus longue qu'elle ne l'est d'ordinaire, et toute agrémentée de petits flocons de papiers, en quantité innombrable.
"Quelle diable d'idée, s'écria enfin Balthazar, de jouer au cerf- volant par un temps pareil ?
— Je ne joue pas au cerf-volant, nigaud, répondit Cornélius en souriant de pitié, je constate la présence de l'acide nitrique dans les nuages chargés d'électricité . . : témoin, ajouta le savant, qui, cette fois, saisit le cerf-volant décidément vaincu, et qui jeta un
coup d'œil sur les petits papiers dont la queue était garnie . . , témoin mon papier de tournesol qui est rougi, comme tu vois. . .
— Ah ! bon, répliqua Balthazar avec le sourire un peu narquois de l'ignorant qui ne comprend rien à ces puérilités de la science !.. .ah ! c'est pour étudier ! . . . Joli moment î
— Je crois bien, répondit naïvement Cornélius, et quel observatoire ! . . .Regarde-moi cela !^Pas de maisons rapprochées ! Un bel horizon ! Dix paratonnerres en vue, et tout en feu ! — Voilà assez longtemps que je le guette, ce scélérat d'orage, et que je me promets de venir ici le regarder nez à nez ! "
Un violent coup de tonnerre éclata sur ces mots.
"Va ! va ! reprit Cornélius, gronde et grogne tant que tu voudras ; je te tiens et je te dirai ton fait !
— Et que vois-tu là de si intéressant ? dit Balthazar, que l'eau du ruisseau commençait à envahir, et qui n'était pas de belle humeur.
— Pauvre homme, répliqua Cornélius avec un sourire de pitié ; réponds-moi, qu'est-ce que cela ? . . .
— Parbleu ! c'est un éclair ! dit Balthazar ébloui.
— Oui, mais de quelle nature ? . . .
— De la nature des éclairs.
— Tu ne m'entends pas, reprit Cornélius, il y a éclair et éclair. — Nous avons l'éclair de premiè^'e classe, en forme de sillon lumineux resserré, très arrêté sur les contours, affectant la forme Au zigzag et la couleur blanche, purpurine ou violacée ; — puis l'éclair de seconde classe, nappe de lumière étendue, généralement rouge, qui peut embrasser tout l'horizon ; — et
enfin l'éclair de troisième classe, roulant, rebondissant, élastique et de forme le plus souvent sphérique ; mais est-il réellement globulaire, ou bien n'est-ce qu'une illusion d'optique ? . . .Voilà précisément le problème qui me taquine depuis si longtemps ! — Tu me diras, il est vrai, que les globes de feu ont été parfaitement observés par Howard, Schtibler, Kamtz. . .
— Oh ! je ne dis rien du tout, répondit Balthazar ; voici l'eau qui gagne, et je voudrais bien m'en aller.
— Attends-moi, dit Cornélius ; quand j'aurai vu mon éclair sphérique. . .
— Ma foi, non ; je ne suis qu'à trois cents pas de ma maison, je me risque. Et si tu veux bon feu, bon souper, bon lit au besoin, et, en fait de globe, celui de ma lampe, je t'offre tout cela. — Est-ce dit ?
— Attends un peu, mon éclair ne peut tarder. . . "
Balthazar, sans répondre, allait s'élancer dans la rue, quand, subitement, un éclair sinistre et cuivré déchira la nue, et au même instant la foudre éclata avec un effroyable vacarme à quelques centaines de pas. — La secousse fut si violente que Balthazar fléchit sur ses genoux et faillit choir.
" D y a globe positivement, dit Cornélius ; et cette fois je l'ai bien vu : allons souper ! "
Balthazar, aveuglé et étourdi, se ramassait.
" La foudre est tombée du côté de ma maison !
— Non ! répondit Cornélius, c'est sur le quartier des Juifs ! "
Balthazar, sans l'écouter, se mit à courir en dépit du danger, et Cornélius, rassemblant ses petis papiers
et se coiffant de sa chaise, se décida ;\ le suivre malgré la pluie qui redoubhiit.
A l'entrée du Zwanenburger-straat, où est sa demeure, mon ami Balthazar fut complètement rassuré. — Aucune flamme n'illuminait la rue, et la maison était encore t\ sa place. Il franchit d'un bond l'escalier du perron et frappa deux ou trois coups en maître. — Toutefois, on s'empressa si peu d'ouvrir, que Cornélius eut le temps de le rejoindre. Balthazar frappait à tour de bras.
" Conçoit-on cette Christiane qui n'ouvre pas ? "
A la fin, Christiane se décida. Elle était pâle h faire peur ; ses mains tremblaient, et c'est à peine si elle pouvait parler. . .
" Ah ! monsieur, dit-elle, avez- vous entendu ce coup de tonnerre ?. . .
— Il t'a donc rendue sourde ? répondit Balthazar en s'élançant dans la maison ; vite ! du linge, ma iille, un grand feu et le couvert !. . . "
Il franchit les quatre ou cinq marches de l'escalier d'une enjîimbéo ; et, poussant la porte de la grande salle, il alla tomber dans son fauteuil avec un soupir de soulagement. Cornélius suivait avec sa chaise. . .