CHAPITRE IL
Une heure après, les deux amis achevaient de souper, les coudes sur la table, et narguaient le vent et la pluie qui faisaient rage au dehors.
"Voici, dit Cornélius, le plus joli moment de la journée. Une bonne bouteille de curaçao blanc, un bon feu, de bon tabac, et un bon ami pour jaser avec vous : il n'y a pas mieux, n'est-ce pas, Christiane ?. . . "
Christiane allait et venait, posant sur la table le lourd cruchon de grès et les verres antiques aux pieds légers. Son nom, prononcé par Cornélius, la fit rougir, mais elle ne répondit rien, toute frissonnante qu'elle était encore de sa frayeur.
Christiane (il est temps de vous le dire) était une jeune fille élevée par charité dans la maison de notre ami Balthazar, et je vous demande la permission de vous conter son histoire si vite que vous n'aurez pas le temps de vous impatienter. Quelque temps après la mort de son mari, madame Van der Lys, la mère de Balthazar, était un jour à la messe, quand elle sentit une légère secousse h sa robe ; et, s'a visant que quelqu'un pourrait bien en vouloir h sa bourse, elle prit si bien son temps qu'elle saisit sur le fait la main de son voleur. C'était une main de petite fille, toute mignonne, toute rose, toute fraîche. — La brave dame eut
les larmes aux yeux de voir ces petits doigts de chérubin s'exercer si vite à mal faire. Son premier mouvement fut de relâcher l'enfant par pitié ; le second de la retenir par charité, et c'est à quoi elle se décida, la Iwnne âme ! Elle emmena chez elle la petite Christiane qui pleurait, ayant peur d'être battue par sa iante. Madame Van der Lys la consola, la fit causer, <it en apprit assez pour comprendre que le père et la mère de l'enfant étaient de ces bohémiens qui courent les kermesses ; que la petite fille avait été rompue dès son jeune âge à tous les exercices des saltimbanques ; que le père s'était tué en exécutant un tour de force ; que la mère était morte de misère ; et enfin que la prétendue tante était une mégère qui rouait de coups la petite fille et qui l'instruisait à voler, en attendant mieux. — Je ne sais si vous avez connu madame Van der Lys, mais c'était une aussi bonne femme que son fils est un brave garçon. Elle garda l'enfant, que sa tante ne vint pas réclamer, comme bien vous pensez ; elle l'éleva, lui apprit h. lire, écrire et compter ; et ce fut bientôt un petit modèle de douceur, de décence et de bonnes façons. Et puis quelle ménagère ! . . . Quand la pauvre dame mourut, elle eut du moins la consola tion de laisser à son fils, avec sa cuisinière, la vieille Gudule, qui était sourde et qui commençait à trébucher un peu, une jeunesse de quinze ans, alerte et vive, qui ne laisserait jamais s'éteindre le feu de Balthazar ni refroidir son dîner, et qui savait où trouver le beau linge et la belle argenterie pour les jours de gala. — Avec cela, polie, avenante, douce et jolie : — c'était du moins l'opinion de Cornélius, qui avait découvert
dans ces yeux-là des éclairs bien autrement intéressants que ceux de la troisième classe. . . — Mais chut ! ... Je m'arrête ici pour ne pas médire.
Je puis ajouter pourtant que Christiane faisait bon accueil à Cornélius, qui lui prêtait de bons livres : le jeune homme, en sa qualité de savant, faisant plus de cas d'une femme de ménage comme Christiane que des plus belles poupées de la ville, lesquelles bien souvent ne sont bonnes à rien. Mais ce soir-là, il semblait que l'orage eût paralysé la langue de la jeune fille. Elle avait refusé de prendre place à table, où son couvert était mis comme à l'ordinaire. . . ; et sous prétexte de servir les deux amis, elle allait et venait, écoutant mal, répondant de travers, et faisant le signe de croix à tous les éclairs., .jusqu'au moment où Balthazar, se retournant, ne la vit plus et pensa qu'elle s'était retirée dans sa chambre. — Quelques minutes après, il alla prêter l'oreille à la porte de cette chambre qui ouvrait sur la grande salle, parallèlement au cabinet d'étude ; comme il n'entendit rien, il resta convaincu que la jeune fille dormait déjà, et vint se rasseoir près de Cornélius en bourrant sa pipe.
" Qu'a-t-elle donc ce soir ? dit Cornélius, en désignant du geste la chambre de la jeune fille.
— C'est l'orage, répondit Balthazar, les femmes sont si peureuses !
— Si elles ne l'étaient pas, ami Balthazar, répondit Cornélius, nous n'aurions pas l'immense bonheur de les protéger comme des enfants . . .celle-là surtout, qui est mignonne et frêle ! ... Je ne peux pas la regarder,
vraiment, que les pleurs ne me viennent aux yeux, c'est si doux, si bon . . .si tendre ! — Ali ! la charmante enfant !
— Eh là! maître Cornélius, répliqua Balthazar en souriant, vous êtes presque aussi enthousiaste de mademoiselle Christiane que du tonnerre ! "
Cornélius rougit un peu et murmura :
" Ce n'est pas la même chose !
— Naturellement . . . répondit Balthazar en éclatant de rire, et prenant amicalement les deux mains de Cornélius. — Voyons, lui dit-il avec ce bon sourire qui vient du cœur, et qui fait qu'on ne peut pas s'empêcher d'aimer ce g-arçon-là ; est-ce que tu crois que je ne vois pas ce qui se passe ? . . . Mais tu ne joues pas seulement au cerf- volant sur l' Amstel, — grand enfant que tu es. . . , tu joues aussi à la raquette avec Christiane . . ., et ce sont vos deux petits cœurs qui servent de volants . . .
— Comment, tu crois ? balbutia le savant déconcerté.
— Mais voilà trois mois, ami Cornélius, et je ne pense pas que ce soit pour mes beaux yeux seulement, . . .trois mois que tu viens ici deux fois par jour : à midi, en allant à ton cours du jardin zoologique, et à quatre heures en en sortant.
— C'est le chemin le plus court, hasarda timidement Cornélius.
— Oui, pour te faire aimer . . .
— Mais . . .
— Voyons, reprit Balthazar sans l'écouter, raisonnons : Christiane n'est pas une jeune fille comme une autre ; c'est un pcHt cœur et une petite tête bien intelligents, je t'en réponds ; et assez pour admirer un
savant comme toi. Tu lui serres les mains, tu t'inquiètes de sa santé ; tu lui prêtes des livres qu'elle dévore. C'est un petit cours de chimie à propos d'une tache sur sa robe . . . , d'histoire naturelle au sujet d'un pot de fleurs, ou d'anatomie comparée à l'occasion du chat ! . . . Elle t'écoute de toutes ses oreilles, de tous ses yeux ; et tu ne veux pas que l'amour se mette de la partie, entre un professeur de vingt-cinq ans et une écolière de dix-huit ?
— Eh bien, je l'aime, quoi ! répondit résolument Cornélius, que veux-tu y faire ?
—Et toi ?
— Eh bien ! je veux l'épouser.
— Eh bien ! alors, dis-le donc !
— Eh bien ! mais je le dis !
— Eh bien ! alors, embrasse-moi donc ! s'écria Balthazar, et vive la joie ! moi aussi je me marie !
— Oh ! = . . fit Cornélius saisi.
— Et j'épouse, continua Balthazar avec l'enthousiasme d'un amoureux qui ne voit et n'entend que lui, et j'épouse mademoiselle Suzanne Van Miellis, la fille du banquier."
Cornélius fit un geste qui pouvait se traduire par : Diable ! . . . avec un point d'admiration. Balthazar continua :
" Remarque bien, Cornélius, que je l'aime depuis six ans, et avec passion. Mais mademoiselle Suzanne, qui est aujourd'hui la fille reconnue d'un gros banquier, n'était alors que sa fille naturelle. Sa mère était si pauvre qu'elles venaient, toutes les deux, travailler chez nous à la couture. Te le rappelles-tu ? ... Et si
je m'étais hasardé, dans ce temps-lî\, à dire tout haut : " Voih\ ma femme !" on aurait poussé de beaux cris dans la famËle. Je me disais donc tout bas : " Plus tard ! . . . plus tard ! . . . " Et le ;plus tard est venu. Un beau matin, on a fait monter Suzanne et sa mère en voiture, et fouette cocher ! Ce gros égoïste de Van Miellis, qui n'avait jamais voulu voir sa fille, l'avait rencontrée par hasard ; il s'était ému . . . , il avait des remords, à ce qu'il disait ; moi, je crois qu'il avait tout bonnement la goutte à faire soigner ; mais, quoi qu'il en soit, tu sais le reste aussi bien que moi. Il est mort l'hiver dernier, en laissant à sa fille une des plus belles fortunes de la ville.
—La plus belle . . ,, dit gravement Cornélius.
— Eh bien ! voilà ce qui me fâchait, Cornélius, et ce qui m'empêchait de voir ma Suzanne ; c'est qu'elle était trop riche. Je n'osais plus me présenter chez elle ; j'aurais eu l'air d'y aller pour son argent. Tu ne te fais pas une idée de la quantité de gens qui veulent l'épouser maintenant ! La première fois que je la rencontrai, depuis son changement de fortune, ce fut au Jardin zoologique. Il y avait autour d'elle une demi-douzaine de messieurs de tout âge, et galants ! ... et empressés ! ... Je n'aurais jamais eu l'audace de l'aborder. Il faut être juste, c'est elle qui m'appela : — " Eh bien ! monsieur Balthazar, vous ne saluez plus vos vieux amis ? " Moi, je me confondais en politesses . . . — " Mademoiselle ! . . madame ! . . " — Ils riaient tout bas, les autres ; mais quand elle eut pris mon bras, et que sa mère m'eut invité à dîner, ils ne riaient plus du tout, eux qu'on n'invitait pas . . .
Et je passai une soii'éc, ce jour-là ... Ali ! Dieu, la jolie soirée ! . . .
— Et enfin ? . . . dit Cornélius.
— Et enfin, je ne quittais plus sa maison. Je l'aimais comme un perdu, mais je n'aurais jamais rien dit. C'est la mère qui m'a poussé à parler . . . Une brave femme, tu sais, qui m'aime bien parce que j'étais poli avec elle quand elle était pauvre. Elle me dit, l'autre jour, en me reconduisant :— "Mais parlez donc, monsieur Baltliazar, vous valez mieux que tout ce mondelà ; et je serais si heureuse de vous appeler mon fils î . . . — Ma foi, cela m'a décidé : j'ai pris mon cœur à deux mains, et ce soir, quand je me suis trouvé seul avec Suzanne, j'ai dit le grand mot ! . . . Elle avait bien l'air de s'y attendre un peu ; mais cela n'empêchait pas qu'elle ne fût aussi émue que moi . . . Elle rougissait ... et, néanmoins, elle me regardait ... Oh ! elle me regi;;-dait jusqu'au fond de l'âme, si bien que tout dansait autour de moi. Enfin, elle m'a répondu: — " Monsieur Balthazar, il ne faut pas me savoir mauvais gré de ce que je vais vous dire ; mais, depuis que je suis riche, je vous assure que je suis bien malheureuse. Je ne sais plus distinguer ceux qui m'aiment et ceux qui ne m'aiment pas. Je vois tant de gens qui m'adorent, que je me défie de tout le monde ; et j'irais jeter ma fortune dans l'Amstel plutôt que d'épouser an homme à qui je supposerais un vilain calcul ! . . .
— Ah ! mademoiselle ! " Moi, je me récriais, tu comprends ?— " Oh ! reprit-elle, je sais bien que vous n'êtes pas de ceux-là, monsieur Balthazar .. .Ce serait bien triste !... Mais ce n'est pas iissez; je vais vous dire
mon rêve. Je ne voudrais choisir pour mari que celui qui m'aurait aimée quand j'étais pauvre ... Ah ! je serais bien sûre de l'amour de celui-là, et je lui rendrais bien la pareille ! . . . — Mais alors, m'écriai-je, celui-là, c'est moi ! . . . mademoiselle . . . c'est moi qui vous aime depuis six ans, et si je n'ai jamais osé vous le dire, vous avez bien dû vous en apercevoir ! " Elle me répondit tout doucement : " Peut-être, oui ..." Et elle continua à me regarder d'une manière si étrange ... Je voyais bien qu'elle ne demandait pas mieux que de me croire, et qu'elle n'osait pas . . .
— "Tenez, reprit-elle, voulez- vous que je sois sûre de ce que vous dites? Vous rappelez- vous ce jour d'été où je travaillais chez vous avec ma mère ? On apporta des fleurs nouvelles pour le jardin . . . — Ah ! je me le rappelle bien, mademoiselle, c'étaient des orchidées. — Oui, et l'on me permit d'aller voir ces fleurs avec vous. Il y en avait de toutes les formes, et si singulières ! . . . L'une ressemblait à un papillon, l'autre à une guêpe ; une autre ... on eût dit d'une petite figure ; mais il y en avait une surtout qui les effaçait toutes, et sur dix fleurs du môme pied, pas une qui lui ressemblât ; c'était comme un petit cœur tout rose, avec deux ailes bleues de chaque côte ! . . . et d'un si joli rose et d'un si joli bleu ! ... Je n'ai jamais vu la pareille. Et alors ! . . . — Et alors, laissez-moi dire la suite, mademoiselle . . . Alors, comme nous nous penchions tous deux pour voir la fleur de plus près, je ne sais comment il se fit que vos cheveux effleurèrent un peu les miens, et dans le brusque mouvement que vous fîtes pour vous retirer, votre main, qui tenait la
fleur pour la mieux voir, la détacha de sa tige . . . J'entends encore votre cri . . . Je vous vois encore, prête à pleurer de cet accident et à me demander pardon . . . quand votre mère parut à la fenêtre et vous appela ; et moi ! . . . — Et vous ? — Et moi, je raixiassai la fleur tombée ! — Vous l'avez ramassée ? — Et je la gardai en souvenir de ce petit moment de bonheur si court et si doux . . . — Vous l'avez gardée ? . . . — Précieusement, mademoiselle, et je vous la montrerai quand vous voudrez ! "
Ici, mon ami, si tu avais pu voir Suzanne. .Ce n'était plus elle, Cornélius, non, c'était une créature nouvelle, et cent fois plus belle, si c'est possible . . . Ses yeux brillaient ; sa figure rayonnait. Elle me tendit ses deux mains par un mouvement si joli qu'un ange n'eût pas mieux fait. — " Ah ! me dit-elle, c'est tout ce que je voulais savoir, mon ami, et je suis bien heureuse ! ... Si vous avez ramassé la fleur en souvenir de moi, c'est que vous m'aimiez déjà ; et si vous l'avez gardée jusqu'à présent, c'est que vous m'aimez encore. Apportez-la demain, notre petite fleur aux ailes bleues . . c'est le plus joli cadeau que vous pourrez mettre dans ma corbeille de noce ! . . " — Ah ! mon ami ! . . quand j'ai entendu ces mots : La corbeille f ...etla noce ! . . pour le coup, j'ai failli m'évanouir . . . Je me suis levé, et j'allais certainement faire quelque folie quand la mère est entrée.— J'ai sauté au cou de la bonne dame, et j'ai embrassé sa fille une dizaine de fois sur ses joues ; cela m'a calmé. J'ai pris mon chapeau et je me suis sauvé en courant, avec l'espoir de porter la petite fleur à Suzanne ce soir même . . . Mais ce monstre d'orage a
tout gâté, et j'ai remis mon bonheur à demain ... Et voilà toute l'histoire ! . . .
— Ah ! saints du paradis ! s'écria Cornélius en se jetant dans ses bras ; deux noces à la fois ! " Et ici le brave garçon, imitant les gamins à la porte de l'église, jeta son bonnet en l'air en criant : " Vive la noce ! . . . Vivent les mariés ! . . . Vive madame Balthazar ! . . . Vive madame Cornélius ! . . .
— Veux-tu te taire, dit Balthazar en riant et en lui fermant la bouche. Tu vas réveiller Christiane . . .
— Ah ! dit Cornélius, baissant la voix, ne réveillons pas Christiane ; maintenant montre-moi ta fleur aux ailes bleues, que je l'admire . . .
— Elle est, dit Balthazar, dans un petit coffre d'acier, au fond de mon secrétaire, avec tous les bijoux de ma pauvre mère. Je l'ai enchâssée dans un médaillon de verre entouré d'or et de perles noires. Je la regardais ce matin encore. C'est charmant ... Tu vas voir ! "
Ce disant, il prit la lampe, tira de sa poche un trousseau de clefs et ouvrit la porte de son cabinet . . .
Il n'était pas entré que Cornélius l'entendit pousser un cri . . . et se leva . . . Balthazar reparut tout pâle sur le seuil de la porte :
" Cornélius ! ... Ah ! mon Dieu ! . . .
— Quoi donc ? Qu'y a-t-il ? s'écria le savant effrayé . .
— Ah ! mon Dieu ! . . viens ! . . Eegarde ! regarde ! . . . "
Et Balthazar éleva la lampe pour éclairer l'intérieur du cabinet . . .