CHAPITRE XL
La malheureuse enfant s'était jetée dans l'Amstel, d'où Petersen, le g-arde de nuit, venait de la retirer.
A la vue de ce pâle visage, de ces yeux qui semblaient fermés pour toujours, et de ces deux bras roidis où courait le froid de la mort, Balthazar et Cornélius se précipitèrent au-devant de la civière, prirent la jeune fille dans leurs bras et la transportèrent dans la grande pièce devant le feu, sur un matelas que M. Tricamp eut le soin de faire étendre. Là, ils essayèrent de la ranimer, la réchauffant dans leurs bras, la suppliant et l'appelant comme si elle eût pu les entendre ; mais les mains étaient glacées . . . le cœur ne battait plus. — A voir leur désespoir, il n'est personne qui n'eût senti son cœur se fondre en larmes. Ils lui demandaient pardon, ils s'accusaient ! Tout le monde pleurait, car la foule avait envahi la pièce et les entourait. Enfin, au milieu de sa douleur, Cornélius eut un éclair de raison ; et, collant ses lèvres sur celles de Christiane, il se mit à aspirer et respirer fortement, en facilitant avec la main le jeu des poumons. Pendant ce temps, M. Tricamp faisait chauffer des bouteilles de grès, des fers à repasser et tout ce qui pouvait être de même emploi, pour l'appliquer sous les bras et sous les pieds de la jeune fille . . . — Il y eut là un terrible momenî d'anxiété et
de silence ! . . . Les femmes priaient tout bas, les hommes regardaient, le cou tendu . . .
" Bah ! dit quelqu'un, voilà bien du mal pour une voleuse ! . . . "
Balthazar bondit ; mais il n'eut rien à faire. On avait déjà jeté l'homme à la porte.
" Elle respire ! " s'écria Cornélius haletant.
Ce fut une clameur de joie. Tout le monde croyait au vol ; mais à quoi servirait le malheur, si ce n'était à faire plaindre les coupables ?
Quelques minutes après, Christiane soupira, et la vie reparut un peu sur ses joues. Un médecin qui arrivait la déclara sauvée et la fit transporter dans sa chambre. Les femmes restées seules avec elle la déshabillèrent et la mirent au lit. Cornélius et Balthazar allaient et venaient, fous de joie, donnant des conseils à travers la porte, demandant ce dont on avait besoin, courant le chercher, et, au milieu de tout cela, se félicitant et se serrant la main. Pour les hommes, ils dissertaient gravement, autour du feu, sur la meilleure façon de ranimer les noyés.
"Monsieur Balthazar, dit M. Tricamp, je vais me retirer avec mes hommes, car la jeune fille n'est pas, aujourd'hui, en état d'être arrêtée. . .
— Arrêtée ! . . . s'écria Balthazar ; mais Cornélius ne vous l'a donc pas dit ?.. . Mais elle est innocente ! . . . Nous connaissons le voleur.
— Le voleur ! répliqua M. Tricamp. Et qui donc ? . .
— Mais le Tonnerre ! " dit Balthazar.
M. Tricamp ouvrit des yeux énormes.
" Le Tonnerre ? . . .
— Mais oui, monsieur Tricamp, dit Cornélius un peu railleur, le Tonnerre, ou plutôt la Foudre ! Vous appliquez la physiologie à la recherche des crimes ; j'applique la physique. . .
— Et vous me soutiendrez, s'écria M. Tricamp exaspéré, que c'est la foudre qui a fait tout cela ?
— Elle en fait bien d'autres ! répliqua Cornélius. Et les clous de fauteuil qu'elle plante dans une glace sans la casser ; et la clef qu'elle arrache de sa serrure et qu'elle accroche à son clou ; et le papier à cigarettes qu'elle écarte délicatement du bronze mis en fusion ; et l'argent qu'elle volatilise à travers les mailles de la bourse qui demeure intacte ; et les outils du cordonnier qu'elle pique au plafond et qu'elle aimante si bien, que les aiguilles courent comme des folles après le marteau ; et le mur qu'elle déracine et qu'elle porte tout d'une pièce à. vingt pas de là ; et le joli trou qu'elle a fait à la vitre de Christiane, et le papier de tenture qu'elle a si proprement décollé ; et ce médaillon dont elle a fondu les deux verres sans que la fleur fàt atteinte, pour laisser galamment à notre ami le plus délicieux émail qu'on puisse voir, et, à sa future, un cadeau de noce que nul ouvrier n'aurait su faire ; et, enfin, l'or du cadre dont elle a doré tout le craciflx de Christiane ! . .
— Allons donc ! répliqua M. Tricamp, ce n'est pas possible ! ... Et le paquet ! ... ce paquet qu'elle a remis à un homme par la fenêtre ! . . .
— Présent, l'homme ! . . . s'écria Petersen . . . c'était moi!
—Vous?
— Oui, monsieur Tricamp, et le paquet, c'est du ling-e qu'elle avait préparé pour mes petits enfants qui sont malades !
— Bon, bon, du linge ! dit Tricamp exaspéré ; mais l'or, mais l'argent, mais les ducats, et les florins, et les autres bijoux ; où sont-ils ? . . .
— Parbleu ! dit Cornélius en se frappant le front ; vous m'y faites penser. . . "
Il sauta sur la table adossée au mur, et, retournant la sonnette par un violent effort :
" Les voilà ! . . . "
Un gros lingot d'or, d'argent et de pierreries tomba de la sonnette avec le battant détaché, le tout fondu et coulé comme sait fondre et couler la foudre. Le métal en fusion, charriant les pierres fines et les perles, avait suivi le fil conducteur de la sonnette avec cette facilité de transport et cette fantaisie de moyens que l'électricité possède seule et qui tient du prodige et du miracle.
M. Tricamp ramassa le lingot et le considéra avec stupeur.
" Mais enfin, dit-il en se tournant vers Cornélius, qu'est-ce qui vous a mis sur la voie ? . . . "
Cornélius sourit.
"Cette perle noire, monsieur Tricamp, que vous m'avez remise vous-même, en me défiant d'y voir une preuve d'innocence.
— Oui, monsieur Tricamp, regardez ce petit point blanc imperceptible. . . C'est une brûlure ! Il n'en faut pas plus à la Providence pour sauver une créature humaine.
— Ma foi, monsieur ; dit Tricamp en le saluant, le savant est plus fort que moi, je m'incline., .et je vais étudier tout à l'heure la physique et la météorologie. . . Mais il ne me fallait pas moins que cette preuve pour éloig-ner de mon esprit un soupçon qui commençait k grandir et que je vous prie de me pardonner . . . c'est que vous étiez le complice de la demoiselle.
— Enfin, dit Cornélius en riant, ce qui peut vous consoler, c'est que vous ne vous étiez pas trompé sur le sexe : c'était la foudre! "
M. Tricamp se sauva pour ne pas en entendre davantage, suivi de la foule qui voulait colporter l'étrange nouvelle, et Gudule vint annoncer que Christiane allait mieux, qu'elle savait tout, et qu'elle demandait à les voir.
Que dire de cette scène ? Balthazar riait, Cornélius pleurait ; Christiane, à qui l'on défendait de parler, riait et pleurait.
"Ma petite Christiane, dit Balthazar, à genoux près du lit, si tu ne veux pas me chagriner, ne refuse pas le cadeau que je vais te faire."
Et il déposa sur le lit le lingot d'or, d'argent et de pierreries.
Christiane fit le geste de refuser.
"Oh! dit vivement Balthazar en lui fermant la bouche, il te faut bien une dot. . .
— . . . Si vous voulez de moi pour mari ? . . . " ajouta Cornélius.
Christiane ne répondit rien ; mais elle regarda d'un œil humide le bon savant qui lui avait rendu l'honneur et la vie. . . Et je vous assure, moi qui étais \k, que ce regard ne voulait pas dire : Non !