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CHAPITRE VIII

VANIKORO

En 1567, Alvano de Mendana, neveu du gouverneur de Lima, en quête de terres inconnues, découvrit les îles Salomon, qu’il appela ainsi « afin que les Espagnols, supposant que c’étaient celles d'où Salomon tirait ses trésors, eussent un plus vif désir de s’y rendre et de les coloniser ». Mais les Espagnols étaient distraits par d’autres soins et n’attachèrent aucun prix à sa découverte. Vingt-sept ans plus tard, il obtint la conduite d’une nouvelle expédition. Il essaya de les retrouver. Chemin faisant il découvrit les Marquises ; et le 8 septembre 1595 il aperçut une terre qui n’était pas encore celle qu’il cherchait, une terre volcanique et crevassée. Il finit par mouiller dans une baie qu’il nomma Graciosa. Les sauvages basanés, les cheveux, le visage et les bras peints, la tête et les narines ornées de fleurs, livrèrent de rudes combats aux Espagnols. Mendana mourut de fatigue et de soucis. Cette île était Santa-Cruz et tout le groupe des îles qui l’entouraient porta le nom d’Archipel de Santa-Cruz. Cent soixante-quatorze ans se passèrent. L’Anglais Philippe Carteret, en 1769, après un dur voyage, rencontra ces mêmes îles et, bien qu’il connût leur nom de Santa-Cruz, les appela îles de la Reine Charlotte. Les indigènes n’avaient rien perdu de leur fourberie et de leur caractère belliqueux. Il y eut du sang versé.

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Ce fut contre une de ces îles qu’environnent de terribles bancs de corail, contre la plus humide et la plus insalubre, contre la fiévreuse Yanikoro, que les frégates françaises de La Pérouse vinrent se briser par une nuit sans lune et sans étoiles. Mais, pendant trente-neuf ans, la mer, les récifs, les rivages ombragés de mangliers, les pauvres et brutales tribus qui y vivent gardèrent le funèbre secret.

Trente-neuf ans ! De jour en jour, en France, on avait attendu des nouvelles de La Pérouse ; on avait fait interroger tous les commandants des vaisseaux qui exploraient l’Océanie. Personne n’en avait entendu parler. La Révolution éclata. Ses premières éruptions ne recouvrirent pas le souvenir de la Boussole et de Y Astrolabe. Le 9 février 1791 un décret de l’Assemblée nationale priait le roi d’ordonner à tous les agents diplomatiques français une enquête sur le sort des deux frégates et d’armer un ou plusieurs bâtiments avec la mission spéciale de rechercher La Pérouse. Le 28 septembre, la Recherche et Y Espérance, saluées par une foule très émue, appareillèrent du port de Brest : l’une aux ordres de Bruni d’Entrecasteaux ; l’autre aux ordres du major Huon de Kermadec.

D’Entrecasteaux doubla le cap de Bonne-Espérance, visita la terre de Van Diemen, la côte de la Nouvelle- Calédonie, les îles de l’Amirauté, les Moluques ; il toucha à la Nouvelle-Hollande et à la Nouvelle-Zélande, poussa jusqu’à l’Archipel des Amis, passa devant les Nouvelles- Hébrides, revint à la Nouvelle-Calédonie où Huon de Kermadec mourut d’une maladie de langueur. Le 19 mai 1792, il entrevit, à une distance de douze ou quinze lieues, par delà une ligne de brisants effroyables, une île qu’il appela l’île de la Recherche et qui n’était autre que Vani-

koro. On ne conçoit pas de plus lugubre ironie. A ce moment peut-être quelques-uns de ceux qu’il recherchait y traînaient une vie de désespoir ou achevaient de s’y éteindre. Il gagna Santa-Cruz, s’arrêta près de la baie Graciosa, en repartit pour explorer les îles Salomon et le nord de la Louisiade, traversa le détroit de Dampier et y succomba aux atteintes du scorbut. D’Auribeau, qui prit le commandement de l’expédition, alla mourir à Java ; et les Hollandais, en guerre avec la France, retinrent prisonnières les deux frégates. Qu’était devenu le temps où Louis XVI ordonnait qu’on traitât en amis le capitaine Cook et ses compagnons?

Le souvenir de La Pérouse sombra dans les grands orages de la Révolution et de l’Empire. Mais il continuait de flotter vaguement sur les eaux devant la proue des navires qui sillonnaient les mers du sud. En 1826, le capitaine anglais Peter Dillon, qui commandait un vaisseau de la Compagnie des Indes, the Research , acheta à l’île de Tucopia, voisine des Fidji, une poignée d’épée dont le chiffre gravé lui fit supposer qu’elle avait appartenu à La Pérouse. Il apprit qu’elle venait d’une île assez éloignée, Vanikoro, où jadis deux grands navires s’étaient brisés. Et il vit d’autres objets, des couteaux et des haches, qui en venaient aussi. De retour au Bengale, il s’offrit à partir pour Vanikoro et à s’assurer que c’était bien là qu’avait eu lieu le naufrage. La Compagnie lui confia un vaisseau où un agent français fut embarqué. Le 8 septembre 1827 il arriva en vue de l’île mystérieuse. Des récifs l’entouraient à environ deux milles des côtes. Il parvint à communiquer avec les indigènes qui lui confirmèrent tout ce qu’on lui avait raconté à Tucopia. Ils ajoutèrent que les naufragés avaient quitté l’île après cinq lunes : deux seulement étaient restés, le chef et son

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serviteur ; le premier était mort, il y avait quelques mois, l’autre avait suivi un chef sauvage. Était-ce vrai? On peut en douter ; mais ce qui était beaucoup plus probant, c’étaient les objets que Dillon trouva sur les récifs et ceux qu’il acquit : des pierriers, deux cloches, un fragment de cuillère en argent et quatre canons qui forment les pilastres de la pyramide que le Musée de la Marine a élevée à la mémoire de La Pérouse. Charles X l’indemnisa de son voyage et l’en récompensa par une pension et la croix de la Légion d’honneur.

Cependant Dumont d’Urville, qui avait été envoyé de France à la recherche de La Pérouse, fut informé, sur la terre de Diemen, des découvertes de Dillon. Dans son premier voyage autour du monde, en 1823, commandant la Coquille, il avait passé, lui aussi, en vue de Vanikoro, et même plus près que d’Entrecasteaux, à cinq ou six lieues. Il commandait aujourd’hui une nouvelle Astrolabe. Il se rendit à Tucopia et de là à Yanikoro, où il faillit avoir le même sort que La Pérouse, h’ Astrolabe tourna longtemps autour de cette île avant de pouvoir se risquer à travers les récifs ; et lorsqu’on y aborda enfin, il fallut parlementer longtemps avec les indigènes pour obtenir quelques précisions. Ces noirs « grossiers et stupides » craignaient que les étrangers n’eussent des intentions de vengeance, ce qui prouvait que leurs pères ne leur avaient pas légué une conscience tranquille. On mit la main sur un vieillard qui se souvenait d’avoir vu deux blancs. Un autre les conduisit, après bien des hésitations, à l’endroit du naufrage. Dans une sorte de coupée au travers des brisants, ils distinguèrent, à une profondeur de douze ou quinze pieds, des ancres, des boulets, des canons et de nombreuses plaques de plomb. L’un d’eux tenta de soulever une de ces ancres : les

coraux, qui l’avaient emprisonnée, ne le lui permirent pas.

De tous les renseignements recueillis, il ressort que La Pérouse, qui se dirigeait sur Santa-Cruz, comme le lui avaient indiqué ses Instructions, tomba dans les récifs inconnus de Vanikoro. Une de ses deux frégates s’y abîma entièrement ; l’autre, qui se porta à son secours, échoua et ne fut détruite qu’à la longue. Ceux qui la montaient, et peut-être quelques-uns de la première, purent atteindre le rivage. Leur vie dans cette île malsaine, dont l’intérieur inhabité est couvert de forêts, au milieu d’un peuple misérable, repoussant, armé de massues et de flèches empoisonnées, dut être affreuse. Il y eut des rixes, et graves, puisqu’on se rappelait encore que, dans une d’elles, les indigènes avaient perdu cinq hommes et^ les étrangers deux. Il est certain qu’ils construisirent un petit bâtiment des débris de celui qui n’avait pas coulé et qui était probablement Y Astrolabe. Faut-il croire qu’ils ne purent pas tous s’y embarquer et que deux au moins restèrent sur ce rivage? Le petit bâtiment n’alla pas loin. La mer n’avait lâché sa proie que pour la reprendre à jamais.

Ainsi disparut, avec tant de braves gens, un admirable marin. Il avait accompli dans la mesure du possible toute une partie de sa mission, la plus importante. Grâce à lui les routes du Pacifique étaient devenues plus claires et plus sûres. Il y avait promené du sud au nord, de l’est à l’ouest, à travers mille dangers, le courage, la décision, l’intelligence, la générosité, les plus belles vertus de l’explorateur, sous le pavillon de la France.

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