CHAPITRE VII
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Le 29 septembre il quitta le Kamstchatka. Il avait confié à M. Kasloff le jeune de Lesseps porteur de dépêches pour la France. Il aurait pu les remettre à la poste ; mais, dit-il : « Je crus rendre service à ma patrie en procurant à ce jeune homme l’occasion de connaître par lui-même les diverses provinces de l’Empire de Russie, où vraisemblablement il remplacera un jour son père, notre consul général à Saint-Pétersbourg. » Il chercha d’abord, et vainement, durant près de quatre semaines, sur un espace de trois cents lieues, une grande île riche et bien peuplée que les Espagnols avaient signalée en 1620. Les brumes avaient endommagé le gréement des frégates. A chaque instant les cordages pourris cassaient. Les marins « ne les remplaçaient qu’à la dernière extrémité, de peur d’en manquer », car leur nouvelle traversée était longue : ils redescendaient le Pacifique, regagnaient, dans l’hémisphère sud, « ce vaste champ de découvertes où les routes des Magellan, des Quiros, des Ménézès, des Mendana, des Tasman, étaient croisées en tout sens par les navigateurs modernes. » Les Instructions de La Pérouse lui enjoignaient, pour la troisième année de sa campagne, de déterminer avec précision la latitude et la longitude des côtes occidentales de la Nouvelle-Calédonie, dont Cook n’avait longé que la partie orientale,
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de l’archipel des Arsacides (une partie des îles Salomon) reconnu par Surville, des terres septentrionales de la Louisiade, que Bougainville n’avait pu explorer. Le 21 novembre, il coupa l’Équateur pour la troisième fois et s’engagea dans cette zone où les archipels sont « comme la voie lactée » de l’Océan.
Depuis que Bougainville avait jeté l’ancre à Taïti, ces îles avaient fasciné bien des imaginations. Mais ce n’est que d’hier qu’elles commencent à prendre dans nos rêves des formes précises, accessibles, et à se revêtir du charme des aventures romanesques. Le roman y émigre, et les romanciers sont souvent les fourriers des entreprises hôtelières, du tourisme et des villégiatures. On peut prévoir le jour où les plus belles deviendront des espèces de sanatoria pour Européens et Américains surmenés. Ils viendront se refaire au milieu des races polynésiennes qui meurent, ou y mourir plus doucement comme à Samoa le délicieux Stevenson. Après Loti avec moins de poésie, mais avec plus d’humour et un sens plus aigu de la réalité, nul mieux que lui ne nous a peint ces parcelles de paradis terrestre éparpillées sur les eaux. Nul mieux que lui ne nous a dit quelle douceur de vivre y enchaînait les hommes qui en avaient respiré la lumière et qui laissaient leurs cheveux blanchir aux endroits mêmes où ils avaient abordé.
A la pointe du jour, on voit, sur la ligne de l’horizon, le rivage se dessiner d’un noir d’encre ; puis des sommets surgissent, « comme les tours d’une monstrueuse église surchargée d’ornements » ; puis on distingue des vallées profondes, des bois de cocotiers et de palmiers, « un coloris de perle, de rose, d’olive ; le tout couronné de nuages couleur d’opale ». L’air a le chatoiement du satin. L’île entière scintille au milieu d’une houle de neige et
des explosions du ressac. Mais si la navigation dans ces archipels, même encore aujourd’hui, est incertaine et toujours circonspecte, quels n’en étaient pas les périls pour les vaisseaux qui s’y hasardaient sans carte ou sur la foi de cartes incomplètes et erronées ! Ces belles îles se défendent traîtreusement, prêtes à poignarder sous les eaux le navire que les vents et les courants entraînent vers leur rivage. Des récifs de corail les environnent, les uns comme des prolongements du sol, les autres comme des barrières avancées. Et elles ne s’annoncent pas toutes de loin par de hautes montagnes. Celles qu’on nomme des atolls, petites, basses, presque au ras des flots, récifs où peu à peu la végétation a poussé, où la vie s’est épanouie avec les plus riches couleurs, ne sont que des îlots soudés autour d’un lac ou d’une lagune, « des anneaux de terre chatoyante et verdoyante encerclant la mer et encerclés par elle ». Aucune côte, aucune digue ne résisterait aux éternels assauts que l’Océan livre à ces bancs de corail. Mais les vagues qu’il y précipite laissent aux myriades d’infimes architectes qui les ont élevés de quoi cimenter et consolider leur œuvre.
Ces atolls sont terribles. Le jour, par un temps calme, rien n’en indique la présence. La nuit, l’homme de quart entend un mugissement : c’est une île et le naufrage. Comme ils brillent au soleil, joyaux des mers ! Les madrépores font des fleurs splendides dans la transparence de l’eau. Mais ce sont pour la plupart des terres de misère où végète une population chétive, rabougrie, grossière, très inférieure. Les îles hautes sont aussi fécondes que belles. On n'a qu’à lever la main ou à la baisser pour trouver sa nourriture. Elles ne connaîtraient ni bêtes féroces, ni reptiles venimeux si elles ne possédaient l’homme. En dehors d’un cannibalisme, qui existait toujours ne
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fut-ce qu à 1 état de tradition sacrée, les naturels se contentaient souvent d’être des voleurs, nous l’avons vu ; cependant ils pouvaient être violents, perfides, cruels et lâches. Il a fallu, au cours du dix-neuvième siècle, les sinistres aventuriers d’Europe pour les rendre pires, en leur apportant l’ivrognerie et d’autres maux. Mais ils en meurent.
Le 6 décembre, La Pérouse atteignit l’archipel des Navigateurs, que de grands atlas français s’obstinent à nommer l’archipel Samoa au lieu de lui maintenir le nom plus pittoresque que notre Bougainville lui avait donné. Ce n était pas, comme le dit Cook, — qui n’est pas fâché de diminuer une gloire française, — parce que des vaisseaux avaient déjà rencontré ces îles, mais parce que les habitants ne vont jamais à pied d’un village à l’autre, et que, tous les villages bordant la mer, ils ne s’y rendent qu’en pirogues. Bougainville n’avait fait que passer ; mais il avait remarqué la physionomie farouche des habitants et noté leur mauvaise foi.
Les frégates s’arrêtèrent, trois jours plus tard, devant une île que La Pérouse appelle Maouna et qu’on nomme aujourd’hui Tutuila. Si la rade était mauvaise, l’île paraissait peuplée, fertile et de toute beauté. M. de Langle y reçut un accueil amical et les canots revinrent chargés de vivres. Le lendemain, dès le lever du jour, de nombreuses pirogues assiégeaient les vaisseaux. Les indigènes ne voulaient en échange de leurs fruits, de leurs poules et de leurs cochons, que des verroteries : ils dédaignaient les étoffes et le fer. « Comblés des biens naturels, ils ne désiraient que des inutilités. » On pouvait se ravitailler abondamment pour quelques grains de verre. Les chaloupes armées s’en allèrent à l’aiguade, et La Pérouse descendit sur le rivage pendant que M. de Langle, par
simple fantaisie, poussait dans son petit canot jusqu’à une autre anse éloignée d’une lieue.
L’aiguade était belle et facile. Les Indiens, leurs femmes, leurs enfants, étaient accourus avec des poules, des cochons, des pigeons, des perruches. Il y eut quelque confusion ; mais des hommes, qui semblaient des chefs, le bâton à la main, rétablirent l’ordre. Cependant un Indien avait sauté dans une chaloupe, avait saisi un maillet et en avait frappé un matelot. La Pérouse ordonna à quatre de ses plus robustes hommes de l'empoigner et de le jeter à l’eau. La foule eut l’air d’approuver ce châtiment qui n’en était pas un et qui même, étant donné le nombre des exécuteurs, faisait moins ressortir la bénignité du chef étranger que la faiblesse et l’infériorité physique de ses hommes. Il regretta plus tard de ne pas s’être montré plus sévère. Les Indiens en effet étaient grands, forts, de proportions colossales : le tatouage leur faisait des cuirasses et des cuissards bleuâtres ; ils retroussaient leurs longs cheveux autour de leur tête ; et ils se ceignaient les reins d’une ceinture d’herbes marines qui leur descendait jusqu’aux genoux, comme les dieux des fleuves. La brutalité de leurs attitudes, la férocité de leur visage contrastaient avec la douceur des gestes de leurs femmes. Les tresses ornées de fleurs, un ruban vert en forme de bandeau, la taille élégante, du moins dans leur courte saison printanière, les bras et les épaules arrondis, elles étaient jolies, gaies, engageantes.
Pendant que les marins remplissaient les futailles, La Pérouse s’achemina vers le village au milieu d’un hois ou plutôt d’un verger dont les arbres ployaient sous les fruits. Les cases, qui entouraient une place « tapissée de la plus belle verdure », étaient soigneusement construites et témoignaient d’un certain raffinement artistique. « Ma
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surprise fut extrême, dit-il, de voir dans l’une d’elles, probablement celle du chef, un vaste cabinet de treillis aussi bien exécuté qu’aucun de ceux des environs de Paris. Le meilleur architecte n’aurait pu donner une courbure plus élégante aux extrémités de l’ellipse qui terminait cette case ; un rang de colonnes, à cinq pieds de distance les unes des autres, en formait le pourtour ; ces colonnes étaient faites d’arbres très proprement travaillés, entre lesquels des nattes fines, artistement recouvertes en écailles de poisson, s’élevaient ou se baissaient avec des cordes, comme nos jalousies. » La terre ne demandait aucune culture ; le climat n’exigeait aucun vêtement. Les arbres à pain, les bananiers, les cocotiers, les orangers fournissaient une nourriture abondante et saine. Les perruches, les tourterelles, les pigeons ramiers, qu’on vous vendait, ne voulaient manger que dans la main. Tout respirait l’innocence. Ces heureux enfants d’une nature qui ne réclamait d’eux aucun effort, aucun travail, passaient leur vie à élever des oiseaux. Mais La Pérouse regardait les oiseleurs, leur stature athlétique, leur mine sombre ; et les cicatrices qu’il voyait sur leur corps lui inspiraient quelques inquiétudes. L’idylle s’accommode mal de'personnages aussi balafrés.
Les futailles étaient pleines. On regagna les vaisseaux où l’ordre d’appareiller avait été donné. Mais à ce moment M. de Langle, qui était revenu de son excursion, enchanté du port qu’il avait découvert, du village qu’il avait visité, de la cascade limpide où il avait bu dans le plus charmant paysage, pria La Pérouse de remettre le départ au lendemain pour qu’on fît encore « quelques chaloupées d’eau douce. » La Pérouse lui répondit qu’on avait assez d’eau dans la cale, que les indigènes ne lui paraissaient pas sûrs, qu’il les
avait trouvés trop turbulents, que ces hommes taillés en colosses « ne calculaient que la force individuelle des étrangers », et qu’il ne serait pas prudent de renvoyer à terre des canots qui ne pourraient être soutenus par le feu des frégates. M. de Langle était opiniâtre : il insista et finit même par déclarer que La Pérouse serait responsable des progrès du scorbut qui commençait à se manifester dans l’équipage. Le capitaine Cook n’avait-il pas dit que l’eau fraîche était bien préférable à l’eau conservée? D’ailleurs, le havre où il était entré présentait beaucoup plus d’avantages que celui de l’aiguade. Que craignait-on? En trois heures il serait de retour. La Pérouse n’était pas convaincu. Mais il aimait le commandant de Y Astrolabe ; il avait confiance dans son jugement et dans son expérience ; il le voyait buté ; il céda, et lui promit de mettre le lendemain à sa disposition les deux chaloupes et les deux canots.
La nuit fut orageuse. Il dut s’éloigner de la côte d’environ trois lieues, et, les vents étant tombés à l’aube, attendre une petite brise pour s’en approcher. Ce ne fut qu’à onze heures du ihatin qu’il accosta l’île à une lieue. M. de Langle partit avec soixante hommes armés de fusils, l’élite des équipages, et six pierriers. Ils arrivèrent en moins de trois quarts d’heure. Mais, à son grand étonnement, le superbe port de la veille n’était plus qu’une anse de corail où la mer déferlait comme sur une barre et où l’on ne pénétrait que par une passe étroite et tortueuse. Il l’avait reconnue à la marée haute et n’avait pas supposé qu’elle montât de cinq ou six pieds. Tout d’abord il pensa retourner à la première aiguade. La tranquillité des indigènes qui l’attendaient sur le rivage, la présence des femmes et des enfants, le rassurèrent. Les chaloupes avaient échoué ; les canots restèrent à
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l’entrée de la passe. On débarqua les futailles et on se mit en devoir de les remplir entre deux haies de soldats. Mais la foule grossissait à mesure que revenaient les pirogues qui avaient vendu leurs denrées aux vaisseaux. Il y eut bientôt plus de mille Indiens autour des étrangers et autour des embarcations. Les cris des uns, le silence des autres, leurs attitudes, leurs regards ne laissaient aucun doute sur leur hostilité. M. de Langle comprit qu’on allait être débordé. Il hâta la fin du travail, et ses hommes parvinrent à charger les chaloupes.
Malheureusement il n’était que trois heures : on ne pouvait espérer les remettre à flot avant quatre heures. Ils s’y réfugièrent tous sous une volée de pierres. A ce moment, si M. de Langle avait commandé une décharge de mousqueterie, si ses pierriers avaient donné de la voix, la plupart des sauvages auraient probablement décampé ; et, s’ils avaient soutenu le feu avec la même intrépidité que les meurtriers du capitaine Cook, ce n’eût pas été la première fois que soixante Européens bien armés auraient tenu en respect une foule semblable ou se seraient ménagé une retraite encore avantageuse. Mais M. de Langle ne voulait pas d’effusion de sang par peur d’être accusé de barbarie. Dans l’autre chaloupe, M. Boutin, qui avait conscience de la faute irréparable que commettait son commandant, attendait, comme ses fusiliers, la main sur la gâchette. Il n’attendit guère. Une nouvelle grêle de pierres, aussi vigoureusement lancées qu’avec des frondes, atteignit presque tous les hommes des chaloupes. M. de Langle lâcha ses deux coups de fusil ; mais, pas plus que ses compagnons qui l’imitèrent, il n’eut le temps de recharger. Il fut renversé ; les Indiens se précipitèrent et le massacrèrent. La France perdait en lui un officier de premier ordre ; l’expédition,
un homme d’initiative et un ardent animateur. La Pérouse ne lui connaissait qu’un défaut : l’entêtement. J’ai lu des lettres de lui à Mme la comtesse de Langle, douairière, en son hôtel à Lannion, et à la comtesse de Trogoff, sa sœur : elles étaient d’un tour charmant et vif, très affectueuses, pleines de bonne humeur. Cependant je ne serais pas étonné qu’il eût été enclin à la tristesse. Il avait dans sa cabine une image qui représentait la mort du capitaine Cook. Il s’arrêtait souvent à la regarder et disait : « Voilà qui est bien finir. » Il finit aussi bien. M. de Lamanon fut massacré près de lui. Le nom de ce savant qui, tout théoricien qu’il fût, ne plaignait pas sa peine, reste attaché à un pic de l’île Sakhaline.
En moins de cinq minutes, il ne demeura pas un seul homme dans les embarcations échouées. Les uns furent tués avec une extraordinaire férocité ; les autres, blessés, se sauvèrent à la nage et gagnèrent les deux canots où, pour les recevoir, les marins, qui avaient tiré sur les sauvages, jetaient les futailles à la mer. La foule, par bonheur, s’était acharnée contre les chaloupes qu’elle avait mises en pièces ; mais, quand elle vit les canots si bondés qu’ils pouvaient à peine jouer des avirons, elle courut à l’entrée de la passe dont ils devaient longer les récifs. Les hommes valides épuisèrent sur ces forcenés leurs dernières munitions, et l’on sortit enfin « de cet antre plus affreux qu’un repaire de tigres ». Douze morts, vingt blessés : c’était un désastre.
Les canots revinrent à bord à cinq heures du soir. La Boussole et Y Astrolabe étaient entourées d’une centaine de pirogues dont les indigènes vendaient leurs provisions avec une sécurité qui prouvait leur innocence. « Mais, s’écrie La Pérouse, c’étaient les frères, les enfants, les compatriotes de ces barbares assassins, et j’avoue que
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j’eus besoin de toute ma raison pour contenir la colère dont j’étais animé et pour empêcher nos équipages de les massacrer ». Les soldats, en effet, avaient sauté sur les pièces d’artillerie. Il fit tirer un coup de canon à poudre ; et les pirogues, qu’une petite embarcation partie de la côte avait averties, s’éclipsèrent. Durant deux jours il louvoya devant la baie ; mais il reconnut l’impossibilité de jeter l’ancre à portée de canonner le village. Tenter une descente? Le moindre échec l’eût forcé de brûler une des frégates pour armer l’autre. « J’avais eu l’occasion de détruire, de couler bas, de briser cent pirogues qui contenaient plus de cinq cents personnes : mais je craignis de me tromper au choix des victimes : le cri de ma conscience leur sauva la vie. » On l’entendit s’écrier : « Je suis mille fois plus en colère contre les philosophes qui préconisent les sauvages que contre les sauvages eux-mêmes ! » Il est certain que M. de Langle aurait moins opiniâtrément désiré retourner à terre, si la philosophie de son temps n’avait associé dans son esprit à la beauté de la nature, à l’éclat idyllique des choses, l’idée d’une innocente humanité primitive. Je ne dirai pas que, s’il était mort, c’était la faute à Rousseau ; mais j’excuserais La Pérouse d’avoir pensé que les Jean-Jacques sont des malfaiteurs.
Cent ans plus tard, un missionnaire, le Révérend Père Vidal, qui fut depuis Vicaire apostolique des îles Fidji, retrouva l’endroit où avait eu lieu le massacre. Il interrogea les anciens du village et leur chef qui s’appelait Leasiolagi (Trombe du Ciel). On lui répondit que les ancêtres avaient emporté leur secret avec eux. Cependant, hien que les scènes de cannibalisme fussent fréquentes dans cette île, un vieillard affirmait que les étrangers n’avaient pas été mangés. De Langle aurait été enterré
sous un chêne rouge. Les autres corps dépecés auraient été distribués comme des trophées de victoire entre les villages voisins et jusqu’à la grande île d’Epolu. Aujourd’hui une chapelle s’élève sous les cocotiers à l’endroit où auraient été traînés les restes du commandant de V Astrolabe. Un officier de marine, René La Bruyère, écrivait que l’Archipel des Navigateurs était celui où l’on accueillait le plus gracieusement les hôtes, et Stevenson, que les Samoans sont les habitants les plus gais de la planète. Ils n’en ont pas moins produit, dans la seconde partie du dix-neuvième siècle, un héros de l’indépendance, Mataafa qui, pendant deux ans, tint en échec les Anglais, les Allemands et les Américains.
La Pérouse poursuivit douloureusement sa route, mais sans négliger sa mission. Il visita d’autres îles de cet archipel que Bougainville n’avait fait qu’entrevoir. Elles n’étaient ni moins belles, ni moins fertiles. Les habitants ressemblaient à ceux dont il avait éprouvé la férocité : les jeunes femmes aussi douces, aussi avenantes ; les hommes, aussi robustes et d’aspect aussi farouche. Mais ses procédés avaient changé : leurs moindres actes de malhonnêteté ou d’insolence étaient corrigés d’une main rude. Aussi la bonne foi ne cessa-t-elle de présider à leurs échanges commerciaux. Il renonça plus d’une fois à mouiller dans des baies tranquilles, parce qu’il sentait ses équipages en fermentation et que, ne pouvant envoyer ses matelots à terre sans les armer, il avait peur « que le sentiment de leur force, augmenté par leur désir de vengeance, ne les portât à réprimer à coups de fusil la plus petite injustice des insulaires ».
Il avait réfléchi sur les peuplades de ces archipels, et il était arrivé à la conclusion qu’elles tiraient, pour la plupart, leur origine de la Malaisie. « Peut-être, disait-il, les
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Chinois et les Égyptiens, dont on vante tant l’ancienneté, sont-ils des peuples modernes à côté de ceux-ci. » C’était une erreur : la race malaise paraît bien être une race mixte et même métisse, un croisement de blancs, de jaunes et de nègres. Selon lui, les Malais auraient envahi ces îles à des époques extrêmement reculées. Leurs migrations nous semblent aujourd’hui beaucoup plus récentes. Mais il avait raison de penser qu’ils y avaient rencontré une race d’hommes crépus et noirs, comme on en trouve aux Philippines et à Formose, qui, vaincus, s’étaient mêlés à eux. Si les arts, qu’ils avaient apportés, s’étaient perdus faute de matière et d’instruments, ils avaient conservé le gouvernement féodal, « ce gouvernement, dit-il, dont les restes gothiques subsistent encore dans nos lois, comme des médailles qui attestent notre ancienne barbarie, ce gouvernement le plus propre à maintenir la férocité des mœurs ». La Pérouse a lu l'Esprit des lois. L’historien en lui ne vaut pas le géographe ; et il ne s’aperçoit pas que sa théorie du gouvernement féodal, appliqué aux Indiens, contredit sa conception du sauvage. Les hommes ne sortent pas des mains de la nature en état de féodalité. Rousseau n’aurait pas manqué de lui faire remarquer que les meurtriers de Tutuila, héritiers d’une antique civilisation, avaient été depuis beau temps corrompus par l’institution sociale. En revanche, il ne se trompe pas quand il dénonce en eux les vices des Malais, « qui sont la nation la plus perfide de l’Asie ».
Les îles qu’il reconnaissait prenaient maintenant à ses yeux des faces de trahison et d’assassinat : l’île des Cocos où les chaloupes du Hollandais Schouten avaient été attaquées ; l’île des Traîtres, où Cook avait été brusquement assailli d’une grêle de pierres et de flèches. Mais aucune de ces agressions n’avait entraîné un mas-
sacre comparable à celui de l’Archipel des Navigateurs. Cook les jugeait peu importantes et regrettait que le Hollandais se fût cruellement vengé. Pour lui, dès les premières pierres lancées, il avait fait feu. Les Indiens avaient eu quatre hommes tués et deux blessés ; e^t un coup de canon leur avait causé une telle frayeur qu’ils étaient prudemment rentrés chez eux.
Le 27 décembre l’île de Yavao apparut, une des plus considérables de l’Archipel des Amis, ainsi appelé à cause du caractère hospitalier de ses indigènes. Cook, qui l’avait exploré pendant près de trois mois, n’avait connu cette île que par ouï-dire. La Pérouse aurait pu s’attribuer l’honneur de la découverte ; mais il s’était procuré à Macao le journal d’un capitaine espagnol, Maurelle, qui, parti en 1781 de Manille pour l’Amérique, y avait relâché. Si ce capitaine, dans son ignorance des nouvelles méthodes, déterminait assez mal les latitudes et les longitudes et avait placé cette île six degrés environ trop à l’ouest, les détails de sa relation étaient d’une telle vérité que La Pérouse se fit un devoir de signaler son mérite tout en rectifiant son erreur. Le 31 décembre il accosta à trois portées de fusil l’île basse de Tongataboo ou simplement Tonga, comme la nomment les naturels. La mer y brisait avec fureur ; mais au delà des brisants, Fîle avec ses champs et ses vergers ressemblait à une immense émeraude. C’était là que le capitaine Cook avait eu le plaisir de manger un plat de navets dont il avait laissé la semence à son précédent voyage. Ces navets prouvaient qu’on avait affaire à des cultivateurs, par conséquent à d’honnêtes gens qui se donnaient de la peine et qui étaient plus civilisés que les autres. Pendant qu’il les mangeait, le capitaine contemplait une plaine délicieuse qu’il voyait déjà couverte d’un beau bétail apporté
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par les bateaux anglais, et il jouissait en idée de la reconnaissance dont les Indiens le paieraient de ses fatigues. La Pérouse ne s’y attarda pas. « Toutes nos relations, dit-il, avec les habitants de Tongataboo se réduisirent à une simple visite ». Et il ajoute, ce que personne ne lui ^contestera : « On en fait rarement de si éloignées. »
Les nuits avaient été souvent affreuses ; les frégates étaient fatiguées ; le scorbut menaçait, non les équipages, mais les officiers et les domestiques, plus sensibles à la privation des vivres frais, et avait même emporté le cuisinier, la première personne qui, depuis le départ de Brest, eût succombé à une mort naturelle. La Pérouse n’avait pas l’espoir de pouvoir se ravitailler. Il décida de courir sur Botany-Bay, dans la Nouvelle-Hollande, l’Australie d’aujourd’hui, par une route que n’avait encore suivie aucun navigateur. Le 13 janvier 1788 il jeta l’ancre, à un mille de terre, devant l’île Norfolk. Elle était inhabitée, enveloppée d’un tourbillon d’oiseaux des tropiques aux queues rouges et entourée d’un rempart de laves qui défendaient les abords de ses pentes herbeuses et de ses bois de pins. Les canots cherchèrent vainement le point où Cook avait débarqué. Une mer furieuse y déferlait. La Pérouse leur donna le signe du ralliement.
On forçait de voiles pendant la journée ; la nuit, on ralentissait, car nul n’avait sondé ces flots inconnus. Le 24, la côte de Botany-Bay fut en vue, et bientôt la rade pavoisée des flammes et des pavillons d’une flotte anglaise. Mais les vents et les courants empêchèrent les frégates de doubler la pointe Solander,. et le lendemain la brume leur déroba tout. Elles n’atteignirent le mouillage que le 26 à neuf heures du matin. Au moment où elles se présentaient dans la passe, un
lieutenant et un midshipman, envoyés par le commandant de la frégate anglaise le Sirius, montèrent à bord de la Boussole. « Ils m’offrirent de sa part, dit La Pérouse, tous les services qui dépendraient de lui, ajoutant qu’étant sur le point d’appareiller pour remonter vers le nord, les circonstances ne lui permettaient de nous donner ' ni vivres, ni munitions, ni voiles, de sorte que leurs offres de service se réduisaient à des vœux pour le succès ultérieur de notre voyage. » La Pérouse ne voulut pas être en reste de politesse avec le généreux Anglais. Il envoya un officier le remercier et lui dire « que ses besoins se bornaient à de l’eau et du bois, dont il ne manquerait pas dans cette baie, et qu’il savait que des bâtiments destinés à former une colonie à une si grande distance de l’Europe ne pouvaient être d’aucun secours à des navigateurs ». C’était bien répondre. De tous les marins étrangers que les explorateurs français avaient rencontrés durant ces deux années et demie, les Anglais furent les seuls près desquels ils ne trouvèrent aucune aide, aucune sympathie agissante, pas même de la curiosité. Le commodore Philipp avait appareillé la veille sur la corvette le Spey avec quatre vaisseaux de transport pour une destination mystérieuse. Mais les matelots anglais, moins discrets que leurs officiers, apprirent aux nôtres qu’ils ne se rendaient qu’à seize milles au nord de Botany-Bay où le commodore avait reconnu lui-même une baie profonde, enfoncée dans les terres, aussi tranquille qu’un lac. Le nouvel établissement qu’il allait y fonder devait être un jour Sidney. Ses vaisseaux de transport étaient chargés de convicts dont un certain nombre, aussitôt débarqués, désertèrent et furent pour La Pérouse « un sujet d’ennui et d’embarras. » C’est sur ces mots que s’arrête son journal : il ne rédigeait ses
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notes qu’en mer, et nous ignorons presque tout de son escale à la Nouvelle-Hollande.
Botany-Bay avait été découvert en 1770 par Cook qui lui avait donné ce nom à cause de toutes les plantes que ses compagnons Banks et Solander y avaient cueillies. Les sauvages entièrement nus, le visage comme enfariné, le corps peint de larges raies blanches en forme de bandoulières, avaient reçu les étrangers en leur lançant des javelines, puis ils s’étaient enfuis ; et aucun présent n’avait pu les apprivoiser. Si pauvre et si abandonné que fût l’établissement anglais, ni l’eau ni le bois, ainsi que l’avait dit La Pérouse, ne manquèrent aux frégates. Nous savons, par ses dernières lettres datées de février 1788, qu’il construisit deux chaloupes et que sur les vingt blessés de Tutuila dix-huit étaient complètement rétablis. Le Père Receveur était l’un des deux autres, car on a retrouvé sa tombe à Botany-Bay. Nous savons encore que La Pérouse se proposait de remonter aux îles des Amis ; de visiter l’île Santa-Cruz, la côte sud de la terre des Arsacides, la Louisiade, dont on ignorait si elle faisait partie de la Nouvelle-Guinée ou si elle en était séparée ; de passer, vers la fin de juillet, entre la Nouvelle-Guinée et la Nouvelle-Hollande par un autre canal que celui de l’Endeavour ; de longer la côte occidentale de la Nouvelle- Hollande jusqu’à la terre de Diemen, et d’arriver au commencement de décembre à l’ Ile de France. Nous ne savons rien de plus. La Boussole et 1 Astrolabe durent quitter Botany-Bay dans les derniers jours de février : et le silence se referma sur elles.