CHAPITRE I
Les Perses, comme les Mèdes, étaient divisés en tribus : les Pasargades, les Maraphiens, les Maspiens, les Panthaliens, les Dérousiens, les Germaniens, tous agriculteurs ; il s’y joignait quatre tribus restées nomades : les Daens, les Mardes,les Dropiques et les Sagartiens (1). Les premiers étaient les plus importants, et les Hakhâmanich un clan qui dépendait de ceux-là.
Suse, capitale de la Susiane ou Élam, dans les plaines, au pied des montagnes, était alors sous la domination d’une dynastie qui avait supplanté les rois indigènes Anzanites, le clan Hakhâmanich, dont les Grecs ont fait le roi éponyme Achéménès. Cette famille aryenne était, à la suite d’événements qui restent ignorés de l’histoire, descendue des montagnes des Parsua et s'était installée au milieu d’une population d’origine toute différente, les Cosséens ou Anzanites, peut-être apparentés, par la langue. aux Géorgiens de la Transcaucasie. ! Les Hakhâmanich avaient amené avec eux le peuple d’où ils étaient sortis, les Perses. Trois rois de cette origine s’étaient déjà succédé : Tchaichpich (Téispès), Kurach, Kambujiya, cités sur les cylindres de Nabonide. Kurach II, que nous nom-
(1) Soit ensemble dix tribus, I, 1, 125. Kénophon, III, 1, 2, 5, en compte douze; il se peut que, par la suite des siècles, deux nouvelles tribus s9 soient formées,
mons Cyrus (d’après les Grecs, Kyros) (1), succéda à cette lignée en 558 (2), et, par des conquêtes imprévues et stupéfiantes, créa un immense empire, telqu’on n’en avait pas encore vu,
s'étendant depuis l’Hellespont jusqu’aux frontières de l’Inde.
Il faut bien que Cyrus, sur lequel nous n’avons que peu de renseignements, parfois contradictoires, ait été un profond génie militaire et organisateur, pour avoir subjugué tant de peuples et légué à ses successeurs un État tel qu’il fallut, deux siècles et demi plus tard, un Alexandre pour le renverser. Que faisaient les Perses dans leurs montagnes avant que le clan Hakhâmanich, profitant de qu elque circonstance favorable que nous ne connaissons pas, se séparât de la tribu des Pasargades pour fonder un nouveau royaume sur les ruines de l’empire élamite ? Le monarque assyrien qui a fait graver l’obélisque noir au Ix® siècle se vante d’avoir rendu tributaires vingtsept princes perses. Les Parsua restent soumis au royaume de
ÿ Ninive depuis lors, tant sous Belochus (seconde moitié du
Ix° siècle) que sous Sargon-Salmanazar (731-713), et Asarhaddon (667). Échappant à la domination des Sémites, ils passent sous le pouvoir des Mède:, leurs congénères, déjà plus civilisés. Est-ce cette nouvelle domination qui fut l’occasion, pour
| i les Achéménides, de s’expatrier et de se créer une principauté Æ dans les chaudes régions de la Susiane P On peut le supposer,
ps
sans en être sûr.
| F (1) Kÿ:oç (EscayLe, Perses, 768), où l’u est long. Les Perses disaient que
cé noni signifiait « soleil », et le rapprochaient, par conséquent, du Avare
zend ; mais ce n'e’t peut-être qu'une étymologie populaire; si ce nom est anzanite, il signifier.it « berger » :SAYCE, The Ancient Empires of the East, p. 69, n. 3), ce qui serait asséz étrange pour un nom de roi.
(2) Hérodote affirme (I, cexiv) que le règne de Cyrus dura vingt-neuf ans, tandis que C'ésias, suivi par Dinon et Trogue-Pompée, le compte pour trente üns. Nabonide place la prisé d'Echi'ane dans la sixième année de son règne (SGHRADER, Die Nabonid-Cyrus-Chronik, Keilschriftl. Bibliothek, t. WI,
. 2e partie, p. 128-131), c’est-à-dire en 550; c’est donc dans la huitième année de
son règne que Cyrus vainquit Astyage. Voir aussi HAGEN, Keilschriflurkunden zur Geschichie des Kônigs Cyrus, dans les Beifrûge zur Assÿrio-
logie, t. 1!, p. 218, 219, 256,
Notre seule autorité, pour cette époque, est Hérodote, bier
qu’il ne nous rapporte que des légendes; mais celles-ci sem-
blent plus près de la vérité historique que les contes de Ctésias. Astyage rêva que de sa fille Mandane sortait un torrent tel que non seulement il remplissait sa capitale, mais qu’il couvrait encore l’Asie entière. Craignant de lui donner pour époux un noble Mède, capable de réaliser ce songe, il choisit pour elle un Perse de bonne famille, mais d’un tempérament tranquille, qu’il considérait comme inférieur à un Mède de condition même modeste; c'était Cambyse, nom historique, puisque nous venons de voir que son nom, sous la forme primitive Kambujiya, figure dans la lignée des rois de Suse ; pauvres roitelets, puisque Astyage les jugeait inférieurs à des bourgeois de son empire ! Un second songe lui fit voir une vigne sortant du
corps de sa fille et couvrant la totalité de l'Asie. Terrifié, il fit .
venir Mandane auprès de lui, et, quand lenfant naquit, il le remit à Harpage, qui était de sa propre famille et de toute confiance, avec l’ordre de le mettre à mort. Harpage, peu désireux de procéder au meurtre de ses propres mains, préférant d’ail-
leurs assurer lPavenir et se prémunir contre la vengeance
que Mandane, succédant à son père, ne manqueraïit pas exercer |
sur le meurtr'er de son fils, confia l’enfant à un des bergers du roi, nommé Mithradates, en lui ordonnant de l’exposer dans les montagnes les plus sauvages, où il mourrat promptement. La femme de ce berger, qui s’appelait Spaco, « chienne » (c’est le
seul mot mède que nous aient transmis les Grecs), venait de:
mettre au monde un enfant mort-né ; elle persuada son mari de le substituer au fils de Mandane et de le montrer à Harpage comme étant le cadavre de celui-ci. Plus tard, cependant, l’enfant fut reconnu par sn grand-père Astyage, heureux de le retrouver vivant.
On raconte qu’Harpage fut cruellement puni. Astyage fit mettre à mort son fils et lui fit servir, au banquet royal, la chair de l’enfant,tandis que la tête, les mains et les pieds lui
LES PERSES : CYRUS me 43
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Fig, 2. —- Cyrus l’Aché ménide.
étaient présentés dans une corbeille. Harpage ne dit mot, mais quelques années plus tardilentretint une correspondance avec Cyrus, qu’on avait renvoyé auprès de ses parents ; il lui persuada de se révolter (553), lui gagna des adhérents même parmi les Mèdes et devint l'instrument principal de la chute de l'empire d’Astyage : car celui-ci commit l’imprudence incroyable de lui confier l’armée chargée de combattre les rebelles ; Harpage, d'accord avec Cyrus, ne le combattit point et satisfit
ainsi sa haine justifiée. Cyrus, d’abord défait, gagne la bataille : |
de Pasargades ; les troupes d’Astyage se révoltent, mettent leur roi en étatd’arrestation et le livrent au vainqueur(550) (1).
Astyage, prisonnier, resta dans les fers sans qu’on lui fit autre-
ment de mal.
Voici comment les annales de Nabonide racontent la chute de la Médie : « Quant à Astyage, ses troupes se révoltèrent contre lui; il fut saisi et livré à Cyrus. Celui-ci marcha sur Ecbatane, la cité royale ; argent, l’or, les meubles, les richesses furent pillés ; les meubles et les richesses furent emportés dans la terre d’Anzan ». Point d’autres détails, mais noussavons, grâce à ces textes, la date de la prise d’Ecbatane (550) (2).
En 549, Cyrus figure sur les tablettes avec le titre de roi d’Anzan ; en 546, il porte le titre de roi de Perse. Les traditions locales, conservées par les auteurs classiques, nous disent bien qu’il fallut trois batailles pour réduire la Médie, mais elles se taisent sur le reste, ainsi que sur la manière dont se transforma la titulature du conquérant. Il se peut qu'après la
(1) LATRiLLE, Der Nabonidcylinder, dans la Zeitschrift für Keilforschung, t. Il, p. 242-215; PEISER, dans SCHRADER, Keïlinschriftl. Bibl, t. M, 29 part., p. 95-99; PINCHES, Transact. Soc. Bibl. Arehæology, t. VII, 1880, p. 130-1:6; Proceed. Soc. Bibl. Arch., 1882-83, p. 7. D’après Nicolas de Damas, c'est à cette bataille que périt Kamboujiya, père de Cyrus, des suites de ses blessures,
LI bis, t, I, p. 23, n. 3.
(2) Ctésias raconte que Cyrus, après avoir détrôné Astyage, épousa la fille
de celui-ci, Amytis. Si ce fait est exact, comme le pense Édouard Meyer .
Jewish Encyclopedy. t. IV, p. 402 et suiv.), il faudrait admet:re que Cyrus, vil est fils de Mandane, aurait épousé 5a Propre tante, ce qui n’a rien d’iavraisemblable,
prise d’Ecbatane, les Mèdes lui aient demandé de devenir leur foi, et qu’alors il ait changé le titre modeste de roi d’Anzan (Susiane) pour celui de roi de Perse, la Médie étant alors réunie à ses États héréditaires.
Nabonide régnant à Babylone, le nouveau roi était tranquille de ce côté ; maïs il n’en était pas de même de la Lydie,
où Crésus (Kroisos) (1) avait succédé à Alyattes. Celui-ci
étendit encore les conquêtes de son prédécesseur et annexa Milet et les autres colonies grecques de l’Ionie; à l’est, en moins
dé dix ans, ilétendit ses possessions jusqu’à la rive gauche de
FHalys ; il paraît donc que la limite fixée par les traités avait été perdue par lui ou par Alyattes. La chute de la Médie et
. limportant accroissement de la Perse, qui entrait pour la pre-
mière fois dans Phistoire, étaient de nature à le préoccuper. C'était un allié qui disparaissait ; cependant, il possédait une af mée solide et une superbe cavalerie ; il pouvait compter sur
. dés mercenairesgrecs, sur l’appuide Babylone etdel’Egypte (2). . Sidoncilse résolut à attaquer le premier et à envahir la Cap-
padoce, c’est que le nouvel État lui inspirait de vives inquiétudes, ét qu’il voulait le combattre avant qu’il ne fût devénu encore plus fort. Il paraît, d’après Diodore de Sicile, qu’un agent muni par lui de fortes sommes pour engager des soldats hellënes (il avait fait alliance avec Sparte) s’enfuit en Perse et révéla à Cyrus la coalition qui le menaçait (3).
Le nouveau roi décida de prévenir Crésus et de Pattaquer avant l’arrivée de ses alliés (546). Sa marche à travers les
montagnes pour atteindre l’Asie mineure a quelque chose de … surprenant. Après avoir franchi le Tigre, non loin de Nini- . vè, il traversa la Mésopotamie, peut-être en côtoyant la base - des montagnes qui la terminent au nord. En entrant en Cap-
padoce, il fit offrira Crésus de lui laisser la vie et son royaume,
(1) Kpoësog, sur ün vasè du Musée du Louvre, reproduit dans XVIII, p. 619.
LL Exxxn; LV, VI, 2, $ 10-11. — (3) VE, IX, 32.
à la condition que celui-ci jurât de se conduire loyalement en vassal ; le roi de Lydie refusa, et la première rencontre futune victoire pour lui. Il s’ensuivit une trêve de trois mois ; puis, à la reprise des hostilités, un combat s’engagea à Pterium (Boghaz-Keuï), la capitale des Hittites, et resta indécis ; toutefois Cyrus ne jugea pas à propos de le reprendre le lendemain, tandis qu’à la faveur dela nuit, Crésus se retira à Sardes en dévastant le pays pour empêcher les Perses de marcher en avant, et comptant que prut-être l’intervention des Babyloniens, menaçant l’arrière de ennemi, empêécherait Cyrus de poursuivre son entreprise ; mais Nabonide accepta la paix qui lui était offerte, et le conquérant marcha rapidement sur Sardes (1). Crésus, croyant que l’hiver entraverait la marche des Perses à travers des montagnes couvertes de neige, avait disloqué une partie de ses forces et avait renvoyé au printemps l’arrivée de ses alliés ; surpris par la marche de son adversaire, il se prépara à faire face à l’envahisseur et lança sa cavalerie dans la plaine de PHermus. Cyrus fit disposer des chameaux sur le front de ses troupes (2), et l’odeur de ces animaux ter- ‘rifia les chevaux des Lydiens et les rendit intraitables. Cela pourra paraître étrange aux voyageurs qui ont pu constater qu’en Orient le cheval n’a point peur du chameau et vit familièrement avec lui, mais c’est affaire d’habitude, comme pour les chiens et les chats qui vivent ensemble ; les chevaux lydiens voyai?nt et surtout sentaient les chameaux pour la première fois, d'où la terreur invincible qui les saisit. Le colonel P. Sykes a été lui-même témoin de l’effroi d’un jeune cheval d'Australie qu’il montait et qui voyait un chameau pour la première fois (3). La présence de chameaux dans l’armée de Cy-
(1) Sur la difficulté de concilier le récit d’Hérodote (1, LXXVI-LXXVIt) et celui d: Polyen (Siratagemata, VII, 8), voir les judicieuses remarques G. Maspéro, XVIIX p. 616 n. 3
(2) I, 1. cxxx; IV, VIL 1, $ 48; PoLYEN, Stratag., VII, 6; ÉLEN, Hit animal., HI. 7. Cf, RADET, La Lydie ei le monde grec, p. 250, ne.
€) Cest surtout l’odeur du chameau qui effraie le cheval, ainsi que l'a fait
rus semble indiquer qu’une Wide partie de ses troupes était constituée par des Susiens nomadisant, à la façon des Bé-
LES PERSES : CYRUS «1e
| douins, dans les plaines arides qui s’étendent entre les mon-:
tagnes et le Chatt-el-Arab.
__ Enfermé dans sa capitale, d’une position très forte, Crésus comptait attendre la belle saison et le secours de ses alliés de Grèce et d'Égypte : les Spartiates allaient prendre la mer; mais, au bout de quatorze jours, un soldat marde, Hyria-
dès, tenté par la récompense offerte par le roi à celui qui le
premier entrerait dans la ville, observa un guerrier lydien de
. la garnison qui, ayant laissé tomber son casque dans le fossé,
descendit par un endroit paraissant de loin inaccessible et ren-
tra par la même voie (1). Accompagné de quelques-uns de ses
camarades, ce soldat marde suivit le chemin qu’il avait repéré
grâce à l’imprudence du Lydien, surprit la garnison inattentive parce que confiante dans la force de la position, et ouvrit les
portes aux assiégeants. C’est ainsi que tomba Sardes, en 546,
l'année même où Cyrus avait pris le titre de roi de Perse. Crésus
. monta sur un bûcher qu'il avait fait préparer et voulut y périr, en entraînant sa famille dans ce désastre; mais il semble que les Perses soient arrivés à temps pour éteindre l'incendie et
sauver le roi de Lydie. Ce que raconte Hérodote, en plus de
ce fait, n’est que l’écho d’une légende.
. La conquête de la Lydie entraîna celle des colonies grecques,
observer un voyageur qui a parcouru récemment la Perse : « De toute éternité, sur les routes d’Asie, chevaux et chame:ux ont cheminé côte à côt:. Mais le cheval n’1 jamais pu s’habituer à loieur que dégage ce quadrupède bossu, et le tient en horreur » (CLAUDE ANET, Feuilles persanes, Paris, Grasset, 1924, p. 79). Comparer I. VII, 87.
() Il y a plusieurs récits de cet événement; voir SCHUBERT, Geschichle der Kônige von Lydien, p. 106,et RADET op. laud., p. 251-253. Il est difficile de situer le peuple des Mardes; Alexandre les a rencontrés et soumis après la prise de Persépolis ; ils occupaient le territoire actuel des Mamaséni ; mais il en a soumis d’autres dans l’Albourz, vers le Mâzandérâa et le Gilân : on ‘en trouve également dans les montagnes entre Bayézid et le lac de Van, et
: même en Hyrcanie. CV, t. IL, n. 528 et 538; 1, III, 77, 169. S'ils sont identiques aux Amardes il faudrait les chercher sur les rives de l’Amardus (Safid roûd), comme l’a cru Droysen. CV, t. I, p. 75.
Nul.
mais Cyrus laissa à ses lieutenants le soin de compléter son entreprise; son absence amena une révolte des Lydiens qui enfermèrent dans la citadelle de Sardes le général Tabalos; le promoteur en était Paktyas, auquel Cyrus avait confié les trésors conqu's ; des renforts amenés par le Mëède Mazarès permirent de réduire l’insurrection; Paktyas s’enfuitauprès des Grecs. Les villes d'Asie mineure furent assiégées et prises, grâce à ‘habileté acquise par les Médo-Perses au contact des Assyriens. Les loniens avaient agi bien légèrement; après avoir refusé de . s’allier à Cyrus, ils n’avaient pas bougé pour aider Crésus ; ils se fiaient à l’appui de Sparte, qui leur fit défaut. Lacédémone se contenta d'envoyer un ambassadeur pour menacer Cyrus < de mesures hostiles s’il poursuivait ses desseins contre les colonies grecques ; le roi le remercia de son bon avis, mais il ajouta : € Prenez garde que je ne vous donne bientôt l’occasion | de jaser, non sur les malheurs de l’Ionie, mais sur les vôtres. » | Une émigration s’ensuivit; la mer était libre, et les Perses n'avaient pas de flotte : les Phocééns allèrent rejoindre ceux de : leurs compatriotes qui, soixante ans auparavant, avaient fondé À * Marseille sur le rivage des Ligures.
Nous ne savons presque rien des campagnes que Cyrus entreprit ensuite dans les régions de l’Est ; pendant cinq ou : six ans, de 545 à 539, il guerroya contre des peupladesi inconnues habitant entre la Caspienne et l'Inde. Il prit Balkh, ce qui. entraîna la soumission de la PA orne (Merw) et de la Sog-. diane (Samarqand); il s’avança jusqu’ au laxartes (Sir-Deryä) et y éleva des forteresses qui existaient encore au tem: d'Alexandre, telles que Cyropolis (Oura-Tübé) commandant un des gués principaux du fleuve. Il soumit les Saces, déjà installés dans la Sacastène, le Sistan actuel. Il paraîtrait qu'il perdit | une armée dans les déserts de la Gédrosie (Mekrân); néanmoins, cètte province fit dorénavant partie de son empire (1).
(1) NÉARQUE, Fragment 23, dans MôLLer-Diport, Scriplores rerum- -
LES PERSES : CYAUÉ 49
Restait Babylone, dont lantique gloire, renouvelée récemment par l’aide donnée aux Mèdes lors de la prise de Ninive, ‘ paraissait la défendre contre toute entreprise téméraire. Nabo- | nide, fils d’une prêtresse de Sin à Harrân, était le jouet des prêtres et passait son temps à rechercher les cylindres des anciens sanctuaires et à restaurer ceux-ci, en levant de lourdes taxes pour couvrir ses dépenses. Ces prêtres, il se les aliéna en partie quand il introduisit à Babylone les dieux d’Ur, d'Uruk et d’Éridu ; il ne venait même pas dans sa capitale, où sa présence était pourtant nécessaire ; ilse faisait remplacer par son fils Balthazar. Cyrus devint ainsi 16 protégé de Mardouk, comme il est dit dans la proclamation que les textes cunéiformes nous ont conservée. La conquête de l'antique cité, favorisée par les partisans que les Perses avaient à l’intérieur, fut plus facile gw on ne laurait cru, malgré la triple encéinte qui l’enfermait avec ses immenses ressources. La marche du conquérant avait été facilitée par le Babylonien Koubarou ( Gobryas), gouverneur de la province entre le Zâb et la Diyâla, qui avait pris son parti et fourni des recrues (1).
Cyrus, en 539, commença par détourner les eaux de l’Eu-
hrate quand le fleuve était à l’époque des basses eaux, puis il se porta contre l’armée de Balthazar qui était restée à Opis et était ainsi coupée de la capitale; il la battit sans difficulté. Nabonide, chassé de Sippar, s'enfuit ; Gobryas entra à Babylone sans coup férir (2). Les temples furent protégés et le pillage interdit : quand le conquérant se présenta en personne, il fut accueilli come un libérateur (27 octobre). Nabonide se rendit volontairement et fut interné en Caramanie (Kirmän), où il vécut jusqu’à sa mort. Cyrus « prit les mains du dieu Bel.
Alexandri magni, p. 65, à propos du même événement arrivé À l’armée d'Alexandre revenant de Vinde. CV, t. II, p. 541, n. 2. ) DELAPORTE (Évol. de l'human., vin), p 63 pe ÉeY “combat ni bataille »,'dit le cfhndie de Cyrus, 1. 17; ef, Annales de Nabonid, coi. III, 1. 15-16,
Mardouk » (20 mars 538) ;ce fut sa consécration comme roi de Babylone ; il marquait ainsi qu’il n’imposait à personne ni la religion de sa famille, ni celle de son peuple, encore moins celle de la tribu mède des Mages; il fit rendre aux diverses cités les images des divinités que Nabonide avait fait transporter à Banylone, et, par application du même principe, il restitua aux Juifs transplantés les vases d’or et d'argent pro- . venant du Temple de Jérusalem et retrouvés dans le trésor royal (1); il fit plus pour ceux-ci: il les autorisa à rentrer en Palestine et à y reconstruire le Temple détruit. L’édit qu’il rendit alors, la première année de son intronisation comme roi de Babylone, est une date célèbre dans l’histoire de l’humanité.
On a donné diverses explications de l'attitude observée par le grand roi à l’égard des exilés palestiniens; il aurait récompensé ainsi les services rendus pendant la campagne, ou aurait voulu s’assurer un groupe de partisans dévoués non loin de la frontière de l'Égypte, dont on peut croire qu’il désirait tenter la conquête, réalisée d’ailleurs par son successeur. Ces motifs sont peut-être insuffisants, surtout le second ; car peu de Juifs abandonnèrent les situations qu'ils s'étaient acquises, par leur travail assidu, dans les contrées où le sort de la guerre les avait conduits, pour retourner dans les contrées pierreuses où leurs pères avaient vécu. Ce n’est qu’une petite colonie (42 360 indi- : vidus) qui suivit Chechbazzar, fils du roi Joakin et descendant de David (2), et se mit à travailler, au bout de sept mois, à la reconstruction du Temple ; entourée qu’elle était de tribus hostiles, reste des indigènes ou transplantées d’ailleurs, ce fut grâce à l’aide du gouverneur perse qu’elle put mener son œuvre à bien (536).
On ignore quelles furent les dernières campagnes de Cyrus
(1) Énumération dans Esdras, I, 9-1!.
(2) Espras, IL, 9, 11, et V, 14, 16; transcription inexacte de Chamachabal-
mouzour, XVIII, p. 639, n. 1.
LES PERSES : CYRUS o1
et quelle fut sa fin. On peut supposer qu’il fut rappelé dans PEst de son empire par une invasion de ces nomades que les
* steppes de PAsie centrale devaient, pendant longtemps encore,
déverser sur les contrées plus civilisées du Midi. Selon le récit d'Hérodote (1), il avait demandé en mariage Tomyris,
reine des Massagètes, peuple habitant au delà du laxartes, mais,
ses propositions ayant été refusées avec dédain, il envahit son pays, battit son avant-garde qui s’était attardée à piller le camp perse surpris presque sans défense, et surtout à boire du vin auquel elle n’était pas habituée, et fit prisonnier son fils aîné. Spargapises, héritier présomptif, qui se suicida. Dans une grande batailie qui suivit cet événement, Cyrus fut défait et
tué (528). La reine, pour venger la mort de son fils, plongea la
tête du héros dans du sang figé, en criant : « Je te donne ton plein de sang ». Cependant, le corps du roi ne resta pas aux mains de Pennemi, soit qu’il ait été repris, soit qu’il ait été rendu, car il fut ramené à Pasargades, où il fut enterré dans le tombeau connu aujourd’hui sous le nom de Machhad-1 Mâdér-i Soléïmän, « mausolée de la mère de Salomon ». Son cercueil existait encore du temps d'Alexandre et y fut vu par Aristobule.
Suivant Bérose (2), c’estaucours d’une guerre contreles Dahai de Parthie que Cyrus futtué ; d’après Ctésias(3), est en combat tant, non les Massagètes, mais les Derbices, peuplade à l’est de la mer Caspienne, dont le roi Amorraios était l’allié des Indiens et avait des éléphants dans son armée.
Cyrus est incontestablement une des plus grandes figures de Phistoire, et seule l’insuffisance des documents que nous a transmis l'antiquité est cause qu'il n’a pas pu être mis en pleine lumière; Pidée qu’on s'était formée de lui, jusqu’à une époque assez rapprochée de nous, d’après les auteurs clas-
(1) I, 1, 204 et suiv.
(2) Dan: Eusèse, Chronicon, p. 29; cf. XXI, p. 24. (3) Fragment 29, $ 6-7, dans MücLer-Dipor, p. 47.
siques, en a fait un type légendaire à la façon du Charlemagne des romans du moyen âge. Pour s’être élevé du rang de petit roi de Susiane à celui de fondateur de lempire des Achéménidves, il faut qu’il ait été à la fois un grand général et un admirable politique; il faut qu'il ait apporté en Orient quelque idée nouvelle et des principes de gouvernement “inconnus avant lui. Il a soumis trois grands empires; et, quand même il aurait été aidé par les circonstances — mot vague qui répond à une foule de situations mal connues ou insuffisamment appréciées, — il n’en est pas moins vrai que lénergie qu'il représentait a détruit pour jamais ces trois États désignés sous les noms d’empire des Mèdes, Lydie et Babylonie.
«, Un général ne serait que peu de chose sans la valeur de ses soldats; Napoléon n’aurait pu déployer tout son génie s’il n'avait eu sous la main ce merveilleux instrument qu'était Parmée de la Révolution, et lon a vu les armées turques, qui certes n’ont jamais compté de chefs de valeur, avoir raison des troupes de l'Empire d'Allemagne et s’avancer jusqu’à Vienne. Quelle était cette armée avec laquelle Cyrus a conquis PAsie antérieure P Nous n’en savons rien ; mais il est permis de supposer, d’après ce que nous connaissons des Achéménides, qu’elle se composait detroupes feudataires levées par les chefs de tribus, soit parmi les habitants de la plaine de Susiane, soit parmi les montagnards tels que les Bakhtiyari de nos jours. Ce n’était point une armée nationale, mais des troupes recrutées et commandées par des chefs de leur nationalité. Les briques émaillées de Suse nous représentent deux types de la garde royale : Pun blanc, l’autre fortement bronzé ou même noir. Le premier doit correspondre aux Perses habitants des montagnes, et le second aux Susiens, gens de la plaine dévorée par le soleil. Ces soldats avaient une organisation supérieure à celle des autres États. Leur armement était sans doute meilleur que celui des peuplades environnantes ét peut-être même aussi que celui des empires mède et lydien.
Leur arme préférée était un arc d’un grand modèle, dans le maniement duquel ils étaient pässés maîtres : les archers
| crétois, dit Kénophon (1), n’atteignaient pas aussi loin que
les Perses, malgré l'habitude prise par les premiérs de lancer verticalement des flèches à une longue portée. Mais les Perses avaient trouvé chez les Cardüques des adversaires qui avaient su maintenir leur indépendance (2); ceux-ci avaient un arc de près de trois coudées, lançant des flèchés de près de deux; pour les décocher, ils tiraient la corde vers le bas de l’arc en y appuyant le pied gauche, et ces traits perçaient les bôucliers et les cuüirasses (3). On se servait aussi de frondés; mais les frondeurs, lançant de trop grosses pierres, ne pouvaient . se mesurer avec les Rhodiens, qui savaient user de balles de plomb et les lançaient deux fois plus loin que les Perses.
En même temps que l'arc, arme universelle, les gardes royaux étaient armés d’une longue pique; il se peut que lescrime de cette arme leur ait assuré une supériorité sur leurs contemporains. L'organisation de l’armée avait été préparée, de longue main, par les prédécesseurs de Cyrus sur le trône de Suse, comme on vit, au xvir siècle, les Électeurs de Brandebourg préparer l’armée prussienne qui servit les desseins de Frédéric II. Muni de cet instrument, Cyrus eut l'audace de tenter une œuvre de conquête dont la pensée
n’était peut-être pas venue à ses prédécesseurs, ou devant laquelle ils avaient reculé.
Ce roi avait, en outre, une idée politique à la fois et religieuse. La Babylonie et l’Assyrie, ne pouvant se dégager de l’idée fétichiste attachée aux images plastiques des divinités, enlevaient comme trophées celles des dieux des peuples
vaincus (4), et en faisaient comme un cortège au dizu national,