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L'arrivée de l'imam Hoséin à Kerbéla et la mort de Hour

6. Le martyre d'cAbbas, frère de l'imam Hoséin. Le soir, le roi Salomon vient au secours de l'imam Hoséin ; il arrive malheureusement trop tard.

7. Le martyre d'Ali Akber, fils de l'imam Hoséin. Le soir, Joseph vendu par ses frères ; son aventure avec Zuleïkha.

8. Le martyre de Kazem, fils de l'imam Hasan ; puis le mariage de Salomon avec Belkis, reine de Saba.

9. La famille d' Hoséin est amenée prisonnière à Damas, à la cour du khalife Yézid.

10. Le martyre del'imam Hoséin, prince des Martyrs. On eut la bonté de me faire assister à trois de ces

représentations, les 2, 3 et 5 Moharrem ; j'ai également vu celle du 7 au soir, où fut convié, suivant l'usage, le corps diplomatique, pour admirer, sous sa forme iranienne, la rencontre de Joseph avec la femme de Putiphar. Les Persans éprouvent une vive répugnance à exposer les mystères chiites aux railleries des incroyants. Le spectacle magnifique, qui se déroule sur la scène, arrache aux assistants des cris de douleur. La masse féminine du parterre est secouée de sanglots. Dans la loge où je me trouvais, des hommes graves et âgés ne détachaient pas de leurs yeux des mouchoirs trempés de larmes. Et cela dans un sentiment moins religieux que national ; tant il est vrai que l'évolution historique de l'Iran a fait du deuil d'cAli la plus pure manifestation du patriotisme.

Tandis que, du haut du tékieh, les nakaradjis embouchent leurs trompettes, un long cortège pénètre dans l'allée circulaire ; ce sont les domestiques du Palais qui se rangent autour de la scène. Un rouzékhan chante des vers à la louange du Roi :

Pour régner en roi, comme un soleil brillant, est apparu Mohammed cAli Schah, conservateur de

LE CHIISME 173

r Univers. Il porte sur la tête une couronne impériale et sacrée. Béni soit celui (Dieu) qui conserve sa royale personne !

Puis il se met à réciter des lamentations et, d'un mouvement unanime, les serviteurs royaux marquent la cadence des vers en ramenant leur poing sur leur poitrine. Le prélude terminé, les acteurs, introduits par Mocin-è-Boka prennent place sur la scène. Le décor est fort simple : un lit de repos, des canapés, des fauteuils, — en cas de besoin, le tombeau du Prophète ; par terre, un amas de paille hachée, dont, en signe de douleur, se couvriront les témoins des martyres. A plusieurs mètres en l'air, l'ange Gabriel occupe une cage de bois, garnie de feuillages. Un système est installé pour faire glisser les messagers célestes du haut de l'édifice. Tous les rôles sont tenus par des hommes ; son rouleau à |la main, Mo°in-è- Boka se place successivement derrière chaque acteur et fait office de souffleur. L'action se déroule lentement, dans une suite de scènes raccordées les unes aux autres. Les gens d'cAli s'expriment en chantant ; leurs adversaires parlent d'une voix arrogante et le public reconnaît, au premier mot, ceux des personnages auxquels doit revenir sa sympathie. La beauté des costumes, la précision de la mise en scène, l'exacte reproduction des coutumes arabes primitives font l'intérêt de ces tragédies. Les batailles, les voyages en caravane entraînent une merveilleuse figuration. C'est tout le train royal, qui défile à travers le tékieh : chameaux, mulets, voitures et litières, entourés d'un flot de cavaliers. Le martyr, sur un cheval harnaché de pierreries, fait solennellement le tour de la scène, au

son d'une musique lugubre et parmi les sanglots des spectateurs.

La représentation des tragédies coûte au Trésor Royal une somme annuelle de 30.000 tomans. Le 7Moharrem, au soir, il est d'usage que le S chah visite successivement toutes les loges; les titulaires reconnaissent cet honneur par des dons d'argent, de châles ou de tapis. C'est une moyenne de 10.000 tomans qui rentre de cette manière et vient en déduction des débours.

L'évolution de la question persane. — L'Iran. — Formation de la Perse moderne. L'autocratie et la domesticité royale. — L'organisation du clergé chiite: les moudjleheds. — L'équilibre du pouvoir civil et du pouvoir religieux. — Le libéralisme en Perse : son origine et ses progrès. — Affaiblissement des pratiques religieuses : diffusion du soufisme. — Pénétration des idées européennes. — Prépondérance de la langue française. — Organisation de services publics par des fonctionnaires étrangers. — Voyages du Schah en Europe.

— Expansion du commerce persan. — Création d'une presse persane. — Les enseignements de la guerre russo-japonaise.

— Nécessité d'un changement de régime. — La politique anglaise appuie la révolution. — Composition du parti libéral persan ; il prend refuge à la Légation d'Angleterre.

— Inauguration du Parlement. — Pénibles débuts du système constitutionnel. — Les crises locales : la révolution à Chiraz. — Les lois fondamentales. — Tiraillements entre la Couronne et le Parlement.

Jusqu'ici, les préoccupations européennes ne s'étaient point portées sur l'Iran ; son éloignement le tenait à l'écart du système de l'Europe, voire de celui de l'Orient. Un instant, les vastes combinaisons de Napoléon envisagèrent le concours de la Perse contre la domination anglaise aux Indes. Pendant tout le cours du dernier siècle, le développement parallèle des Empires anglais et russe en Asie livra la décadence iranienne aux tiraillements obscurs d'une inces-

santé rivalité ; le terrain resta abandonné aux deux diplomaties adverses, aux recherches des orientalistes et des archéologues. La récente pénétration allemande, dans l'Asie antérieure, mit une influence nouvelle en contact avec l'Iran. La révolution persane et l'accord anglo-russe ont définitivement introduit l'affaire de Perse dans le domaine de la politique générale.

La Perse est un immense plateau, bordé de grandes montagnes ; les cours d'eau qui en descendent créent des vallées fertiles et des oasis de verdure ; partout ailleurs le désert. Au Nord, la chaîne de l'Elbourz descend rapidement vers la Caspienne, au milieu de magnifiques forêts. A l'Ouest, les portes du Zagros, ouvertes dans la chaîne du Kurdistan, conduisent à la plaine du Tigre ; — au Sud, les Kotals s'enfoncent, d'étage en étage, jusqu'au golfe Persique D'Alexandre à Tamerlan, c'est-à-dire pendant dix-sept siècles, l'Iran vit passer les conquêtes et les migrations de peuples : Grecs, Arabes, Turcs et Mongols. La montagne préserva, seule, les populations primitives ; le versant de la Caspienne — Taliche, Guiilan, Mazandéran — maintint la pureté de la race iranienne. Kurdes, Loures et Beloutches persistèrent dans les chaînes occidentale et méridionale. Dans le plat pays, les Iraniens furent aisément décomposés : Turcs et Mongols occupèrent l'Azerbaïdjan et l'Irak Adjemi ; les Turcs prirent une partie du Khorassan et poussèrent leurs tribus jusqu'au Fars, les Arabes gardèrent l'Arabistan et se dispersèrent à travers le désert jusqu'au Séistan. Au bord du golfe Persique, un mélange d'Arabes et de Persans créa la population mixte des Bendéris.

Au milieu de cette confusion ethnique, se perdirent, en petits groupes, Arméniens, Chaldéens, Juifs, Guèbres et Tsiganes. Malgré l'ancienneté de leur établissement, ces gens ne sont point encore complètement fixés au sol ; le tiers d'entre eux vit sous des tentes noires, conduisant ses troupeaux des pâturages de l'été aux abris de l'hiver.

On a vu que le moderne État persan ne parvint à émerger de ce chaos qu'au début du xvie siècle, quand la dynastie Séfévie s'appuya moralement sur une confrérie religieuse, matériellement sur les tribus turques de l'Ouest. Le chiisme, devenu religion nationale, fournit un lien commun aux diverses races. Les déplacements arbitraires brisèrent la personnalité de la plupart des tribus ; des Kurdes allèrent au Khorassan, des Arméniens vinrent à Ispahan. A la fin du xvme siècle, Agha Mohammed Schah s'empara du pouvoir à la tête de sa tribu et fit une nouvelle dislocation de peuples. Il transporta vers le Nord les Lekhs du Fars, coupables d'avoir soutenu le Zend contre le Kadjar.

Aujourd'hui, l'évolution de la Perse se trouve déjà fort avancée. L'unité nationale est complète. L'Arabe de l'Arabistan est un aussi bon chiite, un aussi bon Persan que le Turc de l' Azerbaïdjan ou l'Iranien d' Ispahan. Il n'y a plus de sunnites que parmi les Kurdes du Nord-Ouest. Les communautés non musulmanes sont relativement peu nombreuses : 65.000 Arméniens, 50.000 Juifs, 10.000 Guèbres. La besogne centralisatrice est également avancée ; les tribus tendent de plus en plus à se perdre dans la masse des racyat ; celles qui subsistent encore le doivent à leur nombre, au refuge de leurs montagnes ou à leur situa-

Aubin. — La Perse. 12

tion excentrique ; aucune d'entre elles n'est assez puissante pour échapper complètement au pouvoir royal.

Avant que la révolution persane eût fait intervenir dans le gouvernement un modeste début de contrôle populaire, le Schah était, en droit, maître absolu d'un pays qui n'avait jamais connu d'autre régime que l'autocratie. Du haut de son trône, dans l'éclat des pierreries, il présentait à la foule une apparition surhumaine, dont émanait un irrésistible pouvoir. Sa cour ne comprenait que des domestiques, courbés devant la majesté souveraine. Parmi eux, à défaut des princes Kadjars, sans souci de l'âge ni de la capacité, la fantaisie royale désignait les satrapes, chargés d'administrer les provinces. Le gouverneur favorisé partait à la curée, suivi d'un flot de domestiques, qui se répartissaient à leur tour les fonctions subalternes. Sans murmures, le peuple iranien subissait ainsi une hiérarchie de domestiques, sur laquelle planait la personne du Schah. La soumission était telle que l'ordre se maintenait de lui-même ; l'armée n'était qu'un fantôme, la police assurée par quelques cavaliers... D'administration, point : d'innombrables ministres étaient titulaires de départements inexistants et leurs agents dans les provinces jouissaient de paisibles sinécures. Un corps de Moustofis tenait une apparence de comptabilité. Le Sadr Aczam suffisait à diriger la politique, c'est-à-dire à maintenir coordonnés, par une intelligente diplomatie, les divers éléments du royaume. Le paysan payait l'impôt, mais il était admis que le produit n'en arrivât pas au Trésor ; l'argent était détourné par les intermédiaires, fournissait un nombre exagéré de traitements

et de pensions ; souvent même il était immédiatement perçu par les bénéficiaires de tiyyouls. D'un mouvement ininterrompu, la substance du pays remontait vers le S chah à titre de pichkechs, destinés à capter la faveur souveraine; il redescendait d'en haut, sous forme d'ancams ; car l'habitude des cadeaux fait le fond des rapports entre Persans. Pour gouverner l'indolence raffinée de l'Iran, il suffisait au Schah de distribuer autour de lui des diamants et des cachemires, d'attribuer, sous des noms divers, des sinécures identiques, de concéder grades, pensions et tiyyouls y et surtout de multiplier les lakabs, qui remplacent le nom primitif par un titre approprié.

La domesticité royale aurait eu beau jeu en Perse, si elle n'avait trouvé devant elle un clergé fortement organisé. Malgré les bouleversements multipliés, la tradition des anciens mages et le principe d'une caste religieuse s'étaient conservés dans l'Iran. Ces idées s'imposèrent aux Séfévis, lors de l'organisation du chiisme en religion nationale. Bien que le Roi fût un seyyed, issu d'une famille religieuse, les mollahs se refusèrent à admettre que la même personne pût réunir l'autorité spirituelle à l'autorité temporelle ; il fallut donc élever un grand pontife à la dignité de chef de l'Église. Bien plus, le Coran étant rédigé en arabe, les prêtres en profitèrent pour interdire aux fidèles, ignorants de la langue liturgique, tout contact avec le livre sacré, et la vie religieuse devint, en Perse, le monopole du clergé. Cependant, l'origine chérifienne des Séfévis, la puissance de leur dynastie les garantirent contre les empiétements de Tordre ecclésiastique. Le grand pontife épousait généralement une princesse et vivait à Ispahan dans l'ombre de la Cour,

La décomposition de la Perse au xvnr3 siècle et l'avènement des Kadjars permirent au clergé d'accentuer son rôle. Agha Mohammed Schah avait tenté d'organiser le corps des mollahs sur le modèle turc, en nommant des Imams-Djoumcé, des Kazis et des Cheikhsoul-Islam, pour le culte des mosquées, l'administration de la justice et l'interprétation de la loi ; ces fonctions, tombées en désuétude, ne représentent plus que des titres vains. L'Imam-Djoumé, l'Imam de la Congrégation, reste, dans chaque ville, le chef officiel des Akhounds et préside, dans la mosquée royale, à la prière du vendredi ; c'est un simple fonctionnaire, nommé par le Schah, qui ne possède, en matière religieuse, aucune autorité réelle, et s'efface presque toujours devant les moudjteheds, recommandés, par leur piété et par leur science, au suffrage des croyants.

Comme en tout pays d'Islam, le clergé persan est fort nombreux. Il s'augmente d'une énorme proportion de seyyeds, en turbans bleus ou verts, descendant, plus ou moins authentiquement, des Alides, réfugiés sur cette terre d'élection. Ces gens président au culte, à la justice et à l'instruction publique. Les pichnamazs font la prière dans les mosquées, les prédicateurs y haranguent la foule, les rouzékhans la font pleurer sur le martyre des Imams. Les talébès — étudiants — se font lecteurs de Coran ou maîtres d'école. Dans chaque quartier des villes, dans chaque agglomération des campagnes, ils ouvrent une école dans une petite boutique, ou dans quelque mosquée en ruines. Chez eux, la jeunesse persane apprend à lire dans le Coran, dont elle ne comprend pas la langue, et s'initie à la culture iranienne, par les vers de Sacdi et de Hafiz, dont la philosophie lui

échappe... Ceux qui désirent acquérir un supplément de connaissances fréquentent les médressés, mal entretenues d'ailleurs, ou suivent plutôt les leçons de professeurs et de moudjteheds en renom.

Car le moudjtehed attend dans sa maison aussi bien les élèves que les plaideurs. Il est le docteur de la loi, celui que le consentement unanime reconnaît capable d'une déduction logique des textes, et qualifié en conséquence pour distribuer la justice entre les hommes. Assisté de greffiers et d'avocats, le moudjtehed tient un tribunal ; il évoque les affaires déjà jugées par les pichnamazs des mosquées ou les gardiens des tombeaux, qui font fonction de notaires et de juges de paix ; il retient les causes relevant de la loi religieuse, abandonnent à l'autorité civile celles qui ressortissent au droit coutumier... En cas de besoin, les appels vont au tribunal, formé par la collectivtié des grands prêtres. Naguère, les moudjteheds s'arrogeaient le droit d'exécuter leurs propres sentences, fût-ce en matière criminelle. Nasr ed-Din-Schah parvint à réduire ces prétentions : il est désormais admis que les autorités compétentes se chargent de saisir les moudjteheds et d'assurer l'exécution de leurs décisions.

La multiplicité des tombeaux saints, éparpillés dans le pays, ouvre au clergé persan une activité spéciale ; les gardiens des tombeaux sont le plus souvent des seyyeds élus par la voix populaire ; mais, dans les tombeaux illustres, notamment à Méchhed, où l'influence d'un moutevelli-bachi pourrait devenir dangereuse, le gouvernement désigne des fonctionnaires de son choix.

Dans l'Islam chiite, où la disparition du douzième

Imam a privé les fidèles des lumières d'en haut, les grands moudj teheds forment la réunion des Pères, chargés de maintenir l'église, veuve de son chef, dans une voie aussi droite que le permet l'humaine faiblesse. Bien que de vulgaires mollahs aient réussi à s'élever par leur science, à la dignité de moudjteheds, il est rare que le peuple accepte comme tels des gens qui ne lui soient pas désignés par une longue hérédité religieuse. Parmi les moudjteheds d'un même lieu, la voix publique en distingue certains comme grands moudjteheds; et tous les grands moudjteheds du chiisme se plient à l'autorité d'un ou plusieurs d'entre eux, envisagés comme chefs suprêmes de la religion. Au xvnr3 siècle, quand les pontifes d'Ispahan eurent cessé de dominer le chiisme, il y eut un moudj tehed de Koum qui jouit d'une universelle autorité. Depuis l'avènement des Kadjars, la capitale religeuse a été transférée aux Lieux Saints de l'Irak-Arabi, principalement à Nedjef, auprès du tombeau d'cAli. Les moudjteheds des villes saintes, — Nedjef, Kerbéla, Kazemein, Samarra, — tranchent, comme juges suprêmes, les procès à eux soumis par les pèlerins et dispensent leur enseignement aux étudiants accourus de tous les points de l'Iran. Le gros des oulémas, c'est-à-dire le clergé supérieur de la Perse, est désormais formé par les Pères de Nedjef ; le plus illustre d'entre eux, Akhound Mollah Kazem Khorassani, peut-être considéré, à l'heure actuelle, comme le suprême pontife du chiisme Gardiens de la religion nationale, dispensateurs de l'enseignement, juges uniques en matière religieuse, appuyés sur le peuple des mollahs et des seyyeds, les moudjteheds possédaient seuls une autorité suffisante, pour tenir tête au pouvoir royal, dont ils prétendaient

critiquer les actes, à la lumière de la religion. Us formaient une apparence d'opinion publique et se posaient éventuellement en tribuns populaires contre l'arbitraire des grands. En fait, deux pouvoirs coexistaient en Perse, se contrebalançant l'un par l'autre : le pouvoir civil, représenté par la cour ; le pouvoir religieux, par les moudjteheds. De l'harmonie des deux pouvoirs résultait la paix publique.

La situation réciproque de l'élément civil et de l'élément religieux varie sur chaque point de l'Iran. Nulle part, sauf dans les principales villes, où s'est développée une classe intermédiaire, composée de négociants, d'employés et de propriétaires aisés, il n'existe de classe moyenne. Le pays appartient tout entier à une aristocratie restreinte, enrichie par le pouvoir ou par la religion. C'est pour cette aristocratie que peine, résignée, la masse populaire, constamment fixée au sol, sauf pendant les pèlerinages périodiques, qui l'attirent aux divers Lieux Saints du chiisme. Téhéran est à la cour; Méchhed au personnel du tombeau de l'Imam Réza ; Koum au gardien du tombeau de Fatémé. L' Azerbaïdjan appartient à un groupe de familles turques, que fit surgir la décomposition du xvme siècle ; dans les provinces caspiennes, les anciens chefs indépendants conservent l'autorité sur leurs domaines. Les tribus sont aux Ilkhanis ou à la collectivité des aghasde villages. Les grands moudjteheds locaux dominent à Kachan, Sultanabad et Zendjan. A Ispahan, le prince-gouverneur et le grand moudjtehed se partagent la province... Dans le Sud, chaque district a son seigneur, et le Fars entier appartient à la puissante famille de Kavam-ol-Molk. Aux extrémités occidentales, le Vali du Poucht-i-Koh et

le Cheikh de Mohammérah gardent encore une bonne part d'autonomie.

Le progrès des idées libérales tend à écarter ce vieux système fondé sur l'opposition de deux pouvoirs et à associer directement le peuple de l'Iran au gouvernement du pays. Chose curieuse, les aspirations à la liberté sont nées de l'évolution même de la religion chiite et trouvent, à l'heure actuelle, leur principale force parmi les mollahs. Bien que l'idée d'impureté, héritée du Mazdéisme, ait de prime abord rendu le chiisme beaucoup plus intolérant que le sunnisme à l'égard des non-musulmans, il n'en constitue pas moins un Islam beaucoup plus souple que l'autre et mieux disposé aux transformations. Il commente plus librement la parole divine contenue dans le Coran et, s'il s'abstient de discuter le texte même, il en interprète volontiers la signification. De plus, l'association des douze Imams à l'infaillibilité du Prophète lui vaut un luxe de traditions, qui permet de présenter et de soutenir les innovations les plus audacieuses. La liberté de pensée, la liberté de parole sont aujourd'hui déduites d'un oracle obscur, attribué à quelque Imam.

D'ailleurs, la dévotion, les pratiques religieuses se sont affaiblies dans les classes élevées. Non point qu'un cerveau musulman puisse jamais effacer l'empreinte de l'Islam, ni qu'une âme persane renonce au chiisme, devenu le symbole de sa nationalité. Mais l'imperfection de la prière, résultant de l'absence de l'Imam, la formation quasi chrétienne du dogme chiite, les manifestations de deuil, auxquelles se réduit le culte populaire, ont peu à peu détourné les esprits cultivés de la pratique d'une religion dégénérée. Le soufisme, c'est-à-dire la forme musulmane des systèmes

panthéistes de l'Inde, avait servi au triomphe du chiisme et se répandit, par la suite, à la faveur de la religion dominante ; il fournit des doctrines proprices à la crédulité des ignorants aussi bien qu'à l'intellectualisme des raffinés. Le peuple s'engagea dans la voie des cAli-Allahis et des sectes analogues, qui, poussant le chiisme à l'extrême, finirent par diviniser cAli. Il se créa une vie monacale errante et solliciteuse, selon la règle des Kaksars et des cAdjems. De leur côté, les gens cultivés, préférant au dogme mystique la spéculation philosophique, suivirent les enseignements des théologiens et des penseurs. L'Iran écarta les confréries religieuses du sunnisme pour en établir de plus conformes à ses goûts ; sous le couvert d'une règle de vie et d'une discipline de prières, ces confréries devinrent, à l'usage du petit nombre, de véritables écoles de philosophie.

La chaîne spirituelle des confréries chiites remonte au tronc commun du soufisme, dont elle se détache au cheikh Mahrouf, de Bagdad. A l'époque de Tamerlan, un seyyed de Syrie, Schah Nécmetoullah, vint enseigner à Ispahan, Chiraz et Kerman, où il est enterré. Son fils, Schah Khalil, porta la doctrine aux Indes et la maison mère des Nécmetoullahis se maintint à Haïderabad, dans le Dekkan. L'absence du chef, l'hostilité des mollahs arrêtèrent l'extension de la confrérie dans l'Iran. Dans la seconde moitié du xvme siècle, un Ncémetoullahi d' Haïderabad, Seyyed Macsoum Ali Schah, fils d'un vizir du Nizam, entreprit d'exercer son apostolat en Perse et d'y rétablir la splendeur de la doctrine. Les Nécmetoullahis et leurs dérivés forment aujourd'hui la secte la plus considérée parmi l'intelligence persane. En bons

Soufis, ils croient à l'anéantissement définitif des êtres dans l'essence divine ; ils prêchent le dégagement des choses terrestres et le perfectionnement de l'individu.

Au xixe siècle, en dehors de toute confrérie religieuse, un mouvement nouveau se marqua dans le chiisme. Les mollahs sentirent le besoin de restituer la pureté primitive d'une religion incessamment déformée par les superstitions populaires. Un Arabechiite de Bassora, Cheikh Ahmed Ansari, enseigna la doctrine cheikhie, qui s'efforce de nettoyer et de spiritualiser le dogme, envahi par les broussailles de la tradition. De son école, sortit le Bab : l'Orient est la terre bénie du surnaturel, les hommes y sont constamment attentifs aux messages de Dieu, préparés à la venue d'un nouveau Prophète, d'un nouveau Messie. Seyyed Ali Mohammed, de Chiraz, rejeta la méthode ordinaire des docteurs de l'Islam, pour se présenter en précurseur de l'Imam Mahdi. Le Beyan, qui contient sa doctrine, descendit sous forme de versets. Le système en est si hardi, la morale si pure, qu'il a fait l'admiration de tous les orientalistes. Il va sans dire que l'orthodoxie fut énergiquement défendue par le corps des mollahs. Jusqu'à la dernière génération, toutes les villes de l'Iran restèrent divisées en deux partis adverses par les querelles des Haïdaris et des Nécmétis, des orthodoxes et des derviches. Les oulémas signalèrent impitoyablement les novateurs à la vindicte du bras séculier; Nasr-ed-Din-Schah fit fusiller le Bab, coupable d'annoncer le retour du 12e Imam.

A l'heure actuelle, les querelles religieuses sont à peu près apaisées ; presque tout le monde se déclare publiquement orthodoxe, ne reconnaissant que les

Livres Saints et les traditions. Mais, en fait, Babis, Cheikhis et Nécmetoullahis continuent à vivre de façon plus ou moins ouverte. La communauté babie est organisée et relève de Soubh-i-Ezel, qui vit à Chypre ; les Béhaïs, qui sont le plus grand nombre, ont fait dissidence pour se rattacher à cAbbas-Efïendi, établi à Saint- Jean-d' Acre. Il y a des moudjteheds qui jugent impunément selon la jurisprudence cheikhie. Les Né°metoullahis possèdent leurs couvents et leurs clubs ; leur chef est un Kadjar, Zahir-ed-Dowleh gouverneur de Hamadan. L'un des grands moudjteheds de Tauris, Sakat-ol-Islam, passe pour être le principal mourchid des cheikhis. On affirme qu'il compte 100 000 adeptes; les Nécmetoullahis se disent 30 000; une de leurs branches, les Zahabis, dont le mourchid est le gardien du tombeau de Schah Tchirag à Chiraz, compterait, à elle seule 10 000 adhérents. Quant aux Babis, réels ou dissimulés il est impossible d'apprécier leur nombre, qui doit être fort grand. La plupart des Cheikhis appartiennent au clergé, Nécmetoullahis et Zahabis se recrutent dans les classes élevées ; les Babis dans la classe moyenne et la meilleure partie du peuple. Quoi qu'il en soit, et bien que les Persans évitent de se rattacher manifestement à aucune de ces doctrines, il est évident que leur expansion est désormais générale ; assez indifférentes en matière de dogme, elles s'accordent à affirmer la nécessité de réformes profondes en religion et en politique, se font tolérantes à l'égard des non-musulmans et ne reculent pas, en matière sociale, devant les idées les plus extrêmes. Du reste, les théories socialistes ne sont pas étrangères à l'Iran; avec elles, un réformateur, du nom de Mazdak, avait

failli bouleverser le pays, au vie siècle de notre ère, sous le règne de Kobad, le Sassanide.

La pénétration des idées européennes acheva de mûrir dans les esprits les tendances propagées par les cénacles de philosophes, issus des sectes persanes.

Il n'y a pas plus d'un siècle que la Perse s'est remise au contact avec le monde occidental. Les troubles du xvme siècle avaient écarté les Européens, naguère attirés par les Séfévis. Ils revinrent sous les Kadjars. Dès 1807, la mission du général Gardane introduisait un groupe d'officiers français, auquel la Compagnie des Indes opposait aussitôt des officiers anglais. Il y eut des Anglais, qui guerroyèrent sur la frontière russe, des Français, qui instruisirent les garnisons de la frontière turque. En 1839, Ferrier vint en Perse et l'hostilité des Russes lui permit d'entreprendre en Afghanistan son fameux voyage. Depuis le milieu du dernier siècle, il y eut des instructeurs militaires, italiens et autrichiens. Aux efforts des uns et des autres, l'armée persane se montra obstinément rebelle; malgré la présence d'officiers autrichiens, elle continue de maintenir, au profit de la famille et de la domesticité royales, les abus du passé.

Les médecins vinrent plus tard et réussirent mieux. Princes et grands seigneurs persans ont coutume d'introduire dans leurs suites des médecins particuliers et d'en faire leurs hommes de confiance. Dès son avènement, Nasr-ed-Din Schah fit appel à la science française: les docteurs Cloquet, Tholozan, Feuvrier et Schneider se succédèrent au Palais ; le docteur Coppin vint à Téhéran avec le Roi régnant ; plusieurs médecins militaires français se trouvent actuellement détachés en Perse. Leurs suggestions amenèrent, la

création d'un conseil de santé, chargé de défendre le pays contre la contagion de l'Inde et de combattre les épidémies si fréquentes dans l'Iran. A la suite de la Convention de Paris en 1903, le gouvernement persan élargit spontanément l'institution primitive, y fit entrer les médecins étrangers avec le délégué sanitaire ottoman, pour leur soumettre toutes questions d'hygiène et de police sanitaire. Le docteur Schneider en fut le président.

Les missions religieuses s'étaient déjà multipliées sous les Séfévis. Le xixe siècle ramena des missionnaires français, anglais et américains ; plus récemment des allemands et des russes. Les lazaristes et les sœurs de charité s'installèrent à Ourmiah, en 1840; successivement, ils essaimèrent à Salmas, Téhéran, Tauris et Ispahan. L'Alliance Israélite ouvrit, à Téhéran, sa première école en 1898 ; l'année suivante, le comité local de l'Alliance Française inaugura la sienne. Quelques services qu'ils aient pu nous rendre, c'est au gouvernement persan lui-même que revient l'initiative d'avoir introduit la civilisation européenne par le moyen de la culture française. Déjà Mohammed Schah avait retenu notre compatriote, M. Richard Khan, qui devint le précepteur des princes royaux et écrivit une méthode franco-persane, encore usitée dans les écoles. Aussitôt après son avènement, Nasr-ed-Din Schah fonda le Dar-ol-Fonoun, l'École Polytechnique, qui fut un foyer d'enseignement supérieur, selon les méthodes européennes. A l'heure actuelle, les docteurs Georges et Galley y professent la médecine et la chirurgie ; MM. Dantan, Olmer et David, l'histoire naturelle, la chimie et l'art de l'ingénieur. Depuis son origine, la culture française n'a

cessé de régner dans cet établissement. Confiée aux officiers autrichiens, l'école militaire développa surtout la langue allemande ; mais les autres écoles, — école des Sciences, école d'Agriculture, école des Sciences politiques, — se servent exclusivement de notrelangue également enseignée dans une soixantaine d'écoles privées, à l'école allemande de Téhéran et dans les missions américaines de l' Azerbaïdjan. L'École Polytechnique fournit des professeurs de français aux écoles qui s'ouvrent dans les provinces.

Nasr-ed-Din S chah envoya s'éduquer en France deux groupes d'étudiants qui se dispersèrent dans les institutions les plus variées. Il y en eut à l'École Polytechnique, à Saint-Cyr, dans les facultés de droit et de médecine, à l'école des Beaux-Arts et des Arts et Métiers, à l'école vétérinaire d'Alfort. Revenus au pays, ces jeunes gens eurent des fortunes diverses : l'un d'eux, Mohendis-ol-Memalek fut ministre des Travaux publics ; un autre, Moayed-os Saltaneh, ministre de Perse à Berlin; le peintre Mirza cAli Akbar Khan mérita le titre flatteur de Mozayyin-od-Dowleh, le décorateur de l'État ; le menuisier, Oustad Haïder pAli, apprit au faubourg Saint-Antoine et tient encore un atelier à Téhéran, dans l'avenue Almasié. Sous Je règne de Mouzaffer-ed-Din, la jeunesse persane prit librement son essor vers l'Europe. Ceux de l' Azerbaïdjan allèrent de préférence en Russie, ceux du Sud aux Indes ; le fils des négociants, en relations d'affaires avec l'Autriche, se dirigèrent vers Vienne, quelques grands seigneurs de Téhéran envoyèrent leurs enfants dans la réactionnaire Allemagne. Ceux qui aspiraient aux honneurs partagèrent prudemment leur progéniture entre l'Angleterre et la Russie. De beaucoup le plus

grand nombre gagna les contrées de langue française, Belgique, Suisse, Constantinople et même Beyrouth. Dans ces dernières années, on comptait, en dehors du pays, près de 600 étudiants persans. A de rares exceptions près, où qu'ils aient été élevés, tous savent notre langue; à Téhéran et à Tauris, il y a même des moudjtehedsqui la parlent; après le français, la langue la plus répandue est assurément le russe, puis l'anglais, surtout dans le Sud ; il a peu d'expansion dans le Nord, où réside la force vive de l'Iran.

En 1898, le besoin d'emprunter et la nécessité de fournir une garantie aux prêteurs, obligea le gouvernement persan à former une administration régulière de ses douanes. Jusqu'alors, elles avaent été affermées et les fermiers disposaient à leur gré des tarifs afin d'attirer, sur leur domaine, le passage de la clientèle. Un sous-directeur au ministère belge des Finances, M. Naus, vint, avec un groupe d'employés de sa nationalité, organiser les douanes persanes. Son action s'étendit rapidement ; il se chargea d'exécuter les décisions du Conseil sanitaire, prit les postes, envahit les finances et tenta même d'instituer un service de Trésorerie, confié à la Caisse impériale. Les Belges ouvrirent plusieurs écoles spéciales, s'installèrent à la Monnaie, dans l'administration des Ponts et Chaussées et de l'Agriculture, et envisagèrent la réforme successive des divers services publics. L'administration des Télégraphes fut constituée par les Persans eux-mêmes. On ne saurait assez reconnaître le mérite de la besogne accomplie par les Belges ; en fait, ils furent les premiers à faire pénétrer en Perse les méthodes européennes et à y créer un corps efficace de fonction-

naires. Comme langue administrative, ils utilisèrent leur langue, qui est la nôtre et qui jouissait déjà en Perse d'une prépondérance incontestée.

D'ailleurs, les Persans ne s'étaient point contentés d'importer dans leurs écoles et leurs administrations la culture occidentale. En même temps que les étudiants, le goût des voyages entraînait de plus en plus vers l'Europe les notables du pays. En 1873, Nasr-ed-Din Schah, avait donné le premier exemple ; il revint deux fois encore ; son fils, Mouzafïer-ed-Din, se fit une habitude régulière de visiter les capitales et les villes d'eaux. Chaque déplacement fut accompagné de suites nombreuses ; si bien que la domesticité royale put entrer en contact avec une société nouvelle, qui lui révéla des habitudes inconnues d'indépendance et de liberté. Il semble que le séjour de Paris fit sur eux l'impression la plus vive ; les espoirs de régénération de la Perse s'échauffèrent au souvenir de notre Révolution. Plusieurs devinrent francs-maçons et se firent affilier aux loges françaises.

Tandis que les études de la jeunesse, les voyages du Schah et la réforme de l'administration agissaient sur la Cour et les seigneurs terriens, le négoce dispersait dans la Méditerranée et l'océan Indien les commerçants de Téhéran, Tauris, Ispahan et Chiraz.

Les Persans, jadis incapables de s'appliquer aux affaires, dont ils abandonnaient le monopole aux Arméniens, y sont devenus fort entendus. Le commerce intérieur de l'Iran leur appartient presque en entier. Arméniens et Guèbres ne viennent qu'au second rang ou participent au trafic d'importation et d'exportation, en concurrence avec les grandes maisons

persanes, quelques maisons russes et anglaises. A Téhéran, un petit groupe cosmopolite, où figurent deux maisons françaises, fait un commerce de détail. Les sarrafs persans suffisent à manipuler! le papier commercial; la Banque impériale de Perse et la Banque d'escompte, l'une anglaise et l'autre russe, ne durent leur existence qu'à des raisons politiques. Pour la commodité de leurs transactions, les négociants essaimèrent au dehors. En Russie, ils envahissent le Caucase ; nombreux à Tiflis et à Bakou, ils forment de petites colonies à Astrakan et à Moscou. Ils pullulent aux Indes, surtout à Bombay, Karatchi et Calcutta, employés à l'exportation des produits indiens ou à la réexpédition vers la Chine de l'opium persan. D'autres prospèrent à Mascate, Bassora et Bagdad. En Europe, il n'en existe qu'à Marseille, Manchester et Londres. L'importante colonie persane de Constantinople se consacre au commerce des tapis, achète les produits du continent et les importe par la voie de Trébizonde. Le commerce des tapis entretient également des comptoirs persans à Smyrne et à Beyrouth, davantage encore à Alexandrie et au Caire.

La fermentation des idées nouvelles parmi les groupements persans de la Russie, de l'Egypte et de l'Inde, provoqua l'apparition simultanée de journaux, qui secrètement pénétrèrent en Perse, y critiquèrent l'état de choses établi et préconisèrent les avantages de la liberté. Le seul de ces journaux qui s'acquit la faveur universelle, fut Y Habl-oul-Matin (l'aide puissante), une feuille hebdomadaire de vingtquatre pages, publiée depuis quatorze ans par un seyyed de Kachan exilé à Calcutta. Puis, vinrent les

Aubin. — La Perse. 13

journaux persans du Caire, le Tchùhré-Nouma (celui qui montre son visage), et VHikmet (la sagesse). Un journal de Bakou, Irchad (la bonne voie) se répandit dans tout le Nord de l'Iran; il ne fut de même d'une feuille humoristique, rédigée en turc azéri, le Mollah Nasr-ed-Din, qui parut à Tiflis en 1906. En outre, les journaux arabes de l'Egypte, notammentleMouaj/yad, semèrent la bonne parole dans les rangs du clergé.

Deux événements, la guerre russo-japonaise et la révolution russe, amenèrent à maturité le mouvement qu'avaient initié, parmi l'intelligence persane, aussi bien civile que religieuse, l'évolution du chiisme et le contact de l'Europe. Le bruit des victoires japonaises secoua l'assoupissement de l'Iran ; l'espoir lui revint à cette démonstration décisive que les peuples ne s'élevaient point à la dignité impériale, en vertu d'une sélection préétablie, mais bien par le travail et par l'effort. D'un mouvement unanime, tout ce qui pensait, en Perse, réclama la diffusion des lumières ; dans les principales villes, l'initiative privée ouvrit des rudiments d'hôpitaux et d'écoles ; le gouvernement recruta en France Jdes médecins et des professeurs et tenta, par des concessions opportunes, d'intéresser l'Allemagne au sort de la Perse. En même temps, la poussée révolutionnaire russe franchissait la frontière ; les provinces les plus peuplées, les plus riches, les plus influentes sont limitrophes de la Russie ; tout le Nord-Ouest de l'Iran est habité par des populations turques de même langue et de même race que le Sud du Caucase, séparé, depuis un siècle à peine du reste de la monarchie. Les agitations de Tiflis et de Bakou eurent leur contre-coup naturel à Tauris, puis à Recht et à Téhéran ; en fait, ce fut

l'action des musulmans, sujets russes, favorisée par l'anarchie régnant au Caucase, qui détermina la révolution persane.

Les conditions mêmes du royaume exigeaient impérieusement un changement de système. Condamné par les médecins, Mouzafîer-ed-Din Schah allait mourir et le règne néfaste de cet excellent homme s'achevait dans la débâcle financière. Prince doux et faible, il subit, sa vie durant, les fantaisies de ses mignons et de ses domestiques ; l'autorité souveraine s'était énervée entre ses mains ; la Cour avait fait main basse sur les pensions et les domaines. Deux emprunts avaient été conclus en Russie ; le Trésor avait contracté des obligations à court terme auprès des banques anglaise et russe. L'éventualité des troubles inhérents aux changements de règne et l'imminence d'une crise financière rapprochaient l'Angleterre et la Russie; les deux puissances s'apprêtaient à négocier un arrangement sur le sujet de la Perse.

L'Angleterre se trouva là pour soutenir les aspirations révolutionnaires de la jeune Perse et provoquer une action décisive, que la timidité asiatique aurait hésité à entreprendre sans la certitude d'un appui extérieur. Après avoir réglé avec la France les questions d'Afrique, la diplomatie anglaise, désireuse de concentrer son effort contre l'impérialisme germanique recherchait un accord avec la Russie sur le terrain de l'Asie. Or, quand cette diplomatie, fort experte, envisage le moment venu d'imposer à son interlocuteur la conversation sur une affaire, elle s'emploie sagement à le placer en face d'une situation nouvelle, qui lui fasse sentir à la fois la nécessité d'une entente et, si possible, le néant de ses prétentions.

L'Angleterre doit une aussi précieuse liberté d'agir à la force de sa tradition politique et à l'avantage de son insularité. La révolution persane n'eût rien perdu à de moins brusques développements. Elle dut sa rapidité au seul fait qu'elle rendait inéluctables les négociations anglo-russes; Et c'est ainsi que le libéralisme persan profita des convenances de l'Angleterre.

Il ne faut point s'imaginer que le parti libéral persan ait été, dès le début, ni très nombreux ni très fort. Toute la population des campagnes, c'est-à-dire l'immense majorité du pays, échappe aux idées nouvelles ; par contre, elle est trop apathique pour fournir un concours utile à la réaction. Le désir des réformes n'avait pénétré que dans les grandes villes, surtout à Téhéran, Tauris, Recht et Chiraz,un peu à Ispahan, Kermanchah et Hamadan. Là se groupaient les jeunes gens élevés en Europe, les mollahs réformateurs, et les négociants désireux d'échapper aux vexations des puissants, en tout quelques milliers d'individus. Aucune organisation ne les unissait, en dehors des sectes et des confréries religieuses ; ils n'avaient point de programme, sauf le lointain modèle de la Révolution française. Tauris fut le cerveau, Téhéran le bras du mouvement ; la Révolution persane n'eut aucun caractère général ; elle se décomposa en une succession de mouvements locaux.

Les grands de la Cour et le clergé officiel étaient nécessairement réactionnaires; de même les villes, où dominait une autorité unique, comme Koum ou Méchhed, et le Sud, où, sous le contrôle des agents anglais, régnait un début de paix britannique. La bonté

naturelle du Schah le portait assurément vers les réformes, d'autant meux que, le mouvement étant dynastique, le trône n'avait rien à y perdre. A l'exception des plus éclairés, les hommes d'âge se réservaient d'ordinaire; parmi les principaux mollahs les sentiments restaient partagés. Ceux de Téhéran penchaient vers le libéralisme ; ils y voyaient une accentuation de leur rôle de tribuns populaires, qui leur vaudrait sur les masses un surcroît d'influence ; d'avance, ils se savaient soutenus par les moudjteheds des Lieux Saints. Leur initiative valut au clergé la direction du mouvement, et lui imprima son caractère à la fois religeux et national.

La révolution persane fut rapide, mais non violente. Froid et rusé, le tempérament iranien est plus susceptible de cruauté que d'emportements ; il répugne aux émeutes sanglantes, préférant liquider les situations extrêmes par de discrets assassinats. La finesse nationale comprend merveilleusement la nécessité des temps et la limite des possibilités. Depuis l'ouverture de la période révolutionnaire, les agitations politiques de l'Iran se sont poursuivies au milieu d'un calme remarquable, sans que les Européens, isolés dans le pays, aient jamais pu concevoir la moindre crainte pour leur sécurité.

D'ailleurs, les troubles sont chose habituelle à la Perse et la révolution n'eut qu'à appliquer aux graves questions soulevées les méthodes usitées dans la vie de chaque jour. Aux victimes de l'arbitraire, la religion musulmane assure un refuge dans les tombeaux saints : en cas de besoin, les plaignants se dirigent vers les consulats ou même les bureaux du télégraphe indo-européen. Le best est une procédure infaillible,

dont le but unique est d'amener le pouvoir à composition. Quand la plainte devient collective, en cas d'accaparement de grains par les grands propriétaires ou du renchérissement des denrées taxées par les gouverneurs, la foule s'installe en permanence dans une mosquée, décrète la fermeture des .bazars et poursuit la grève jusqu'à pleine satisfaction. S'il y a divergence de vues parmi le peuple, chaque parti choisit pour quartier général un sanctuaire déterminé; la patience et la force du nombre finissent par entraîner la décision souveraine.

Quand éclata la révolution persane, elle se conforma strictement aux habitudes iraniennes. De nombreux prodromes l'annoncèrent : exaspérés par les exactions de leurs princes-gouverneurs, Recht et Chiraz chassaient deux fils du Schah, cAzod-os-Soltan et Choac-os-Saltaneh. Senneh, dans l'Ardélan, en agissait de même à l'égard de son neveu, Djelal-ed- Dowleh. Un prince Kadjar, Zafer-os-Saltaneh était expulsé de Kerman. Des émeutes éclataient à Méchhed. Partout, les troubles se multipliaient, les refuges se faisaient plus nombreux, les gouverneurs avaient la vie plus dure, des manifestations se produisaient contre les fonctionnaires belges, rendus très impopulairespar la rapidité de leurs innovations. De cénacles de philosophes, les clubs de derviches se transformaient en comités de politiciens. Dans les principales mosquées, les prédicateurs délaissaient les questions habituelles de religion ou de morale,pour aborder la politique, dénoncer le triste état du pays et les abus du Sadr-Aczam, un prince kadjar, cAïn-ed-Dowleh. Le plus virulent de ces prédicateurs, celui qui s'empara de la foule et mit l'éloquence religieuse au service delà

révolution, fut Seyyed Djemal-ed-Din, Sadr-oul- Mohakkikin (le chef des véridiques), un prêtre chétif, la figure émaciée, la barbe rare ; âgé de quarante-trois ans. Fils de mollah, il naquit à Ispahan et fit ses études à Nedjef ; son oncle A. Seyyed Ismail, est le plus fameux moudjtehed de Kerbéla. Il y a huit ans, il revint des Lieux Saints s'établir dans sa ville natale. L'âpreté de ses discours le fit expulser par Zill-è-Soltan ; il eut le même sort à Tauris et à Téhéran. Dans ses traverses, le sanctuaire de Fatémé à Koum lui servit de refuge ; entre temps, il avait exposé ses idées novatrices dans un livre intitulé Lebas-at-Taghwa (le vêtement de pureté). La période révolutionnaire le ramena à Téhéran et lui valut un flot d'auditeurs, quand il prêchait chaque vendredi dans la mosquée du Sadr-ol-c01éma, en plein bazar, et dans celle d'A. Seyyed Mohammed, au mois de Ramazan.

Le haut clergé de la capitale se maintint tout d'abord à l'écart de cette agitation. L'Imam Djounré, Hadji Mirza Aboulkasem, était réactionnaire par profession ; il vivait grassement de sa charge et de la sainteté de son père, devenu l'un des imamzadés les plus achalandés de la ville ; ses relations de famille le rattachaient à la Cour : l'une de ses filles avait épousé Cheikh-oul-Reis, un prince kadjar ; son frère Zéir-ol-Islam, gardien-chef de la médressé du Sépeh Salar, était gendre de Mouzaffer-ed-Din Schah. Les deux grands moudjteheds de Téhéran avaient vieilli sous l'ancien régime ; fils de grands moudjteheds, originaires l'un du Fars, l'autre de Hamadan, élevés à Nedjef et à Samarra, ils étaient revenus dans la capitale pour y occuper les lucratives

fonctions détenues par leurs pères. Seyyed 'Abdoulah passait pour un mollah conservateur, accessible aux largesses du pouvoir ; Seyyed Mohammed était, au contraire, d'une rigidité notoire et plus sympathique aux libéraux. En décembre 1905, une émeute avait éclaté à Téhéran; les mollahs s'étaient réfugiés au sanctuaire de Schahzadé cAbdoul cAzim, réclamaient des réformes administratives et la création d'un conseil d'État. L'intervention de Seyyed eAbdoullah avait amené l'apaisement.

L'été suivant, une querelle, survenue entre le Sadr Aczam et Seyyed «Abdoullah, entraîna la vocation du grand moudjtehed, qui devint le protagoniste de la révolution ; les esprits étant mûrs, ce minime incident fit éclater la crise. Exaspéré des attaques des prédicateurs, le Sadr Aczam s'en était pris à Seyyed cAbdoullah, qu'il accusait de complicité ou de négligence; le moudjtehed répondit en déchaînant contre le premier ministre un nouveau prédicateur, plus violent encore que les précédents, Cheikh Mohammed Vacez. Le 7 juillet 1906, Cheikh -Mohammed fut arrêté, puis délivré par la foule; dans la bagarre, un seyyed resta sur le carreau. Le sang du Prophète criait vengeance; une réunion générale du clergé, fulminant l'anathème, réclama le renvoi du Sadr Aczam, l'octroi d'une constitution; des désordres se produisirent; quelques individus furent tués. L'indifférence du pouvoir irrita les mollahs, qui se retirèrent encore une fois, au sanctuaire voisin de Schahzadé pAbdoulcAzim, puis, affectant de craindre pour leur sécurité, s'ébranlèrent vers le Sud, en route pour les Lieux Saints. Le départ du clergé de Téhéran signifiait la grève du culte, de l'enseignement et de la justice;

les marchands y joignirent la grève du commerce par la fermeture des bazars. Pour brocher sur le tout, le refuge du parti libéral à la légation d'Angleterre avait été préalablement négocié par Seyyed «Abdoullah. La vie de la capitale se trouvait paralysée tout entière.

Le mois d'août valut aux Téhéranis des semaines de joie. Chômage universel : le vaste jardin de la légation d'Angleterre, ombragé de grands platanes, était livré au peuple ; les tentes s'y succédaient, largement ouvertes ; les tapis recouvraient le sol ; le riz bouillait en d'immenses marmites sur des troncs d'arbres embrasés ; le soir, s'allumaient lampes et bougies. Il y avait un bassin pour les ablutions, une tente pour les assemblées ; plusieurs milliers d'individus y avaient élu domicile ; la ville entière y passait ses journées. Ce fut, sous le climat chaud et sec de l'été iranien, le pique-nique le plus grandiose qu'ait jamais connu la capitale.

Si le mouvement libéral a complètement saccagé la légation d'Angleterre, du moins n'a-il pas incommodé la diplomatie britannique. Le corps diplomatique a coutume de passer la saison chaude, au pied du Tautchal, dans les villages de Zerguendeh et de Goullahek ; le Schah lui-même se trouvait, un peu plus haut, au palais de Niavaran. La destitution d'cAïn-ed-Dowleh, son remplacement par Mochir-ed- Dowleh, ministre des Affaires Étrangères, enlevèrent, dès le début, toute acuité à l'affaire ; il ne resta plus qu'à discuter à loisir l'organisation de la liberté. Sur ce point, l'entente fut assez facile, le nouveau Sadr Aczam participait au mouvement ; ni le Schah, ni les autres ministres n'y étaient hostiles ; seuls les

gens de la Cour et quelques vieux prêtres se montraient récalcitrants, mais on ne pouvait, pour leurs beaux yeux, abandonner indéfiniment la légation d'Angleterre aux dégâts du parti libéral.

Un destêkhatt, émané du souverain, admit le principe d'un conseil national librement élu, désormais chargé de contrôler le gouvernement et de préparer les lois ; restait à élaborer les règlements organiques de la nouvelle institution. Le différend ainsi tranché n'avait pas soulevé la moindre animosité entre le peuple et le souverain ; le 5 août, les réfugiés célébrèrent la fête du Schah par des illuminations et des feux d'artifice ; le 14, les mollahs fugitifs, dont l'exode n'avait point dépassé Koum, rentraient triomphalement en ville. Une commission de trois cents membres» choisis parmi les princes, les Kadjars, les mollahs, les négociants et les artisans, en vue de rédiger la loi électorale, se réunit, le 18 août, à l'École militaire ; cette date marqua la fin des divertissements de la légation d'Angleterre. Quand il fallut en liquider les frais, le Schah s'inscrivit pour 3.000 tomans sur la liste de souscription. Au total, le refuge en avait coûté 29.000, dont avaient fait l'avance les principaux négociants de la ville, notamment Emin-ez-Zarb, qui possède des comptoirs à Moscou et à Marseille.

Le 8 octobre, le premier Parlement persan fut inauguré dans l'Orangerie du Palais ; malgré la gravité de son état, le Schah tint à lire lui-même le discours du trône. Sur deux cents députés à nommer par tout le pays, il ne se présentait que les élus de la capitale ; le Parlement n'était encore qu'un conseil municipal de Téhéran, Les provinces attendaient curieusement : l'élément libéral, moins nombreux.

moins certain de l'appui britannique, redoutait un retour offensif de la domesticité royale, soutenu par l'influence russe.

D'autre part, Mouzaffer-ed-Din était en train de mourir et la renommée attribuait au VéHahd des sentiments conservateurs et russophiles. En septembre, Tauris s'était soulevé, réclamant, dans l'Azerbaïdjan, la mise en vigueur de la constitution : il y avait eu réunions dans les mosquées, fermeture des bazars, refuge au consulat d'Angleterre. Le prince héritier s'était montré conciliant ; le peuple avait obtenu gain de cause. Néanmoins les élections de Tauris tardèrent longtemps ; et de jour en jour les députés remirent leur départ. La longue agonie de Mouzaffer-ed-Din détermina l'appel de Mohammed cAli Mirza, chargé de la régence du royaume. En cette qualité, avant même de monter sur le trône, il consentit de bonne grâce à signer le Nizam-Nameh, qui complétait les lois constitutionnelles, en fixant le règlement et les prérogatives de l'Assemblée. Aussi, le 8 janvier 1907, le peuple de l'Iran saluait-il en Mohammed-cAli Schah, un monarque libéral, acquis à la pratique du système constitutionnel. Aussitôt enhardis, les députés de Tauris venaient occuper leurs sièges et le Parlement s'enrichit de quelques représentants des autres provinces. Hamadan avait été la première à se mettre en règle; son gouverneur, Zahir-ed-Dowleh, mourchid des Nécmetoullahis, et libéral déclaré, n'ayant point attendu le vœu populaire pour introduire le nouveau régime. Pourtant, la plupart des villes feignaient encore d'ignorer la constitution et s'abstenaient de procéder aux élections. Dans les centres où ils dominaient sans conteste»

les grands moudjteheds et les gardiens de tombeaux saints répugnaient à répandre dans le peuple des idées insoupçonnées. Les chefs de tribus entendaient préserver leurs domaines. A Ispahan et à Kerman, les princes gouverneurs affectaient de favoriser la poussée libérale, en la comprimant indirectement par la menace d'un pouvoir trop fort. De même à Chiraz, sur qui pesait une famille puissante, maîtresse du Fars. Au Sud, l'influence anglaise se montrait involontairement réactionnaire, crainte d'y voir tourner contre elle un mouvement libéral, qu'elle attisait dans le Nord, pour faire pièce aux Russes.

Le Parlement, une fois constitué, s'installa au palais de Béharistan, dont le jardin touche à la grande mosquée du Sépeh-Salar; il siégeait dans un des salons, en saillie sur la façade du palais. Les députés, parmi lesquels un grand nombre d'ecclésiastiques, s'alignaient, acroupis le long des murs ; une table basse marquait la place du président ; sur un côté se pressait le public, retenu par une barrière. Le président, Sani-ed-Dowleh, un homme élevé en Allemagne et élu par les négociants de Téhéran, appartenait à l'opinion modérée. Sacd-ed-Dowleh, qui fut ministre de Perse à Bruxelles, puis titulaire d'un vague département ministériel, se trouvait en exil à Yezd ; les électeurs de la capitale allèrent l'y chercher : un homme déjà vieux, très européanisé, parlant un excellent français, avec le masque et l'allure d'un tribun populaire; il représentait, dans la nouvelle Chambre, les tendances radicales.

Les circonstances imposèrent au Parlement une triple besogne : assurer dans tout le pays l'expansion

du système constitutionnel, de façon que l'Assemblée de Téhéran devînt, en réalité, la représentation nationale; compléter l'ensemble des lois constitutionnelles et aborder les réformes organiques ; enfin, accentuer la personnalité des élus du peuple au regard de la Couronne.

Le rôle joué par le 'clergé dans le mouvement libéral garantissait, pour le moment, les autocraties religieuses ; la révolution persane s'attaqua vigoureusement aux autres. En mars 1907, Ispahan, révolté,- obtint .le renvoi du prince Zill-os-Soltan; immédiatement après, Kermanchah se débarrassait de son gouverneur, qui tenait la province avec l'appui des grands chefs kurdes. A la fin du mois de mai, ce fut le tour de Chiraz.

Tout le charme, toute la poésie de l'Iran se concentrent dans la vallée de Chiraz. Que l'on y vienne des déserts du Nord, en passant le tombeau de Cyrus à Pasagarde et la colonnade ruinée de Persépolis ; ou que l'on arrive des solitudes du golfe par l'âpre montée des Kotals, le contraste de la plaine, verte et fleurie, entre les- lignes de montagnes grises, produit une impression délicieuse. Chiraz djannet teraz, Chiraz semblable au paradis, dit le proverbe persan. La route d' Ispahan descend le vallon de Rouknabad et traverse le Tangué- Allah- Akbar : le défilé doit son nom à l'exclamation admirative que provoque, chez tout voyageur sensible, le merveilleux aspect de Chiraz. Ceinte de murs, la ville est au centre de la plaine : l'Ark, le bazar Vékil, les coupoles en faïences de trois imamzadés, fils du septième Imam, dominent la masse des maisons de briques, où vivent quelque 60.000 habitants. A perte de vue, s'étendent les

champs cultivés, les bouquets de platanes, les jardins plantés de pins et de cyprès. Un vallon latéral abrite la tombe de Saedi ; au pied même du défilé, à la Mosalla, se trouve celle de Hafiz. La pierre tombale porte inscrits des vers du poète invitant au plaisir la suite des générations. « Que ce tombeau soit un lieu de pèlerinage pour tous les amants de la terre !... Si vous venez vous asseoir sur ma tombe, apportez-y du vin et de la musique ; dans la joie de vous voir, je me lèverai, en dansant, du cercueil. » Les Chirazis ont suivi les conseils de Hafiz : ils sont fins et voluptueux, pleins d'eux-mêmes et de la gloire de leur ville ; ils festoient doucement aux tombeaux de leurs poètes et dans les enclos de derviches disséminés sur les pentes de leurs montagnes. Ils forment une oasis iranienne de commerce et de culture, au milieu d'une grande province où des tribus turques, résidu des invasions seldjoukides, et des Arabes venus de l'Arabistan, maintiennent la primitive sauvagerie de la vie nomade. A travers toute l'histoire iranienne, l'éloignement n'a cessé de favoriser le caractère indépendant du Fars. Sous les Achéménides et les Sassanides, il domina l'Iran. Quand le pouvoir se transporta vers le nord, il y fallut une autorité incontestée, s'imposant à l'ensemble du pays, pour empêcher les dynasties locales de s'épanouir à Chiraz. Au xviir3 siècle, Kérim Khan le Zend fut le plus célèbre de ces souverains du Sud ; — sous les Kadjars, nne grande famille poussa dans Chiraz. — En 1792, Hadji Ibrahim Khan, ministre du dernier Zend, livra la ville à Agha Mohammed Schah ; il était, dit-on, d'origine juive. Il devint grand vizir, le resta six ans et périt assassiné par les soins de

Feth cAli Schah. Cet accident n'arrêta point la grandeur de la famille ; une fille du défunt épousa le nouveau grand vizir ; et celui-ci s'empressa de rétablir la situation de son beau-frère, en lui faisant donner le titre de Kavam-ol-Molk (la stabilité du royaume), — devenu pour ses descendants une sorte d'appellation patronymique. Le grand Kavam, premier du nom, fut chef gardien du tombeau de l'Imam Réza à Méchhed; son fils Saheb Divan, gendre de Feth-Ali-Schah, eut le gouvernement du Fars ; son petit-fils hérita du titre et fut Kelanter de Chiraz. Il est le père du Kavam actuel. En dehors de la dynastie régnante en Perse, un pouvoir non religieux, ainsi prolongé pendant plus d'un siècle, apparaît comme un phénomène unique. Il va sans dire que la province entière appartient à ces potentats : les biens de la famille s'étendent du Beloutchistan à l' Arabistan ; ils remontent, vers le nord, jusqu'à Yezd et Ispahan, embrassent le Laristan et atteignent Bender-cAbbas; ils comprennent même l'île de Ghis, dans le golfe Persique. A l'exception des Kachkaïs, tous les nomades du Fars se rattachent au Kavam. Les principaux de la famille, issus du grand Kavam, groupent, dans un quartier spécial, le Mahallet-è-Kavam, leurs maisons ornées de cristal taillé et ouvertes sur la verdure des cour. La plupart des mosquées portent leurs noms ; leur caveau funéraire s'élève auprès du tombeau de Hafiz ; bains, bazars et caravansérails leur appartiennent en propre ; de même, les merveilleux jardins de la plaine, aux pavillons rafraîchis par les eaux courantes, aux massifs d'orangers et de grenadiers, aux parterres de roses et de verveines. Ces gens

détiennent les plus hautes fonctions de la ville et de la province Le chef de la famille, le Kavam actuel, assiste, comme pickhar, le prince gouverneur. De ses deux fils, Salar-os-Soltan est Kelanter de la ville, Nasir-ed-Dowleh ilkhani des tribus : son cousin cEzz-ol-Molk (le respect du royaume) s'éternise dans la charge de Kargouzar. La plupart des notables de Chiraz lui sont apparentés : de même, le Cheikhoul-Islam et rimam-Djoumeé, — Cheikh Yahya; le fils de ce dernier. Mocin-è-Charcié, gouverne le district de Kazeroun. Le gardien du tombeau de Schah Tchiragh concilie prudemment une aussi redoutable influence.

En dehors de deux Français et d'un Allemand, la petite colonie européenne de Chiraz est exclusivement anglaise : la banque, le télégraphe, la mission anglicane et quelques maisons de commerce.

Jusqu'ici la faveur britannique garantissait l'omnipotence des Kavams et l'intangibilité de leurs biens contre les rigueurs du pouvoir royal ; les infortunés gouverneurs de Chiraz s'épuisaient à lutter contre la fatalité des circonstances ; s'ils cherchaient à attiser les mécontentements locaux ou la turbulence des Kaskaïs, ils se heurtaient aussitôt à la coalition des Kavams avec le Consul d'Angleterre, et devaient ou bien quitter la place ou se renfermer dans leur sinécure. Il y a deux ans, le prince Choacos-Saltaneh, fils de Mouzaffer-ed-Din Schah, prétendit s'approprier l'ensemble des domaines, hérités du Zend par les Kadjars ; ses exactions froissèrent de si nombreux intérêts qu'il fut chassé par l'indignation populaire. L'agitation dure encore : depuis lors, aucun gouverneur n'a pu s'installer de façon durable.

Cependant, la révolution persane suscitait, à Chiraz, un petit noyau libéral, dirigé par le grand moudjtehed Mirza Ibrahim, qui prétendit fonder la liberté sur les ruines de la famille Kavam. L'éclat se produisit à la fin de mai : les marchands fermèrent les bazars ; à défaut du consulat d'Angleterre, qui répugnait à recevoir les ennemis de sa clientèle, le bureau du télégraphe indo-européen servit de refuge. Les deux partis adverses, qui tenaient pour ou contre le Kavam, élurent domicile dans les mosquées ; l'imamdjoumé haranguait les uns, le moudjtehed excitait les autres ; il y eut un grand trouble dans les esprits, aucun dans la rue. A l'occasion de son avènement, Kavam-ol-Molk avait, selon l'usage persan, versé au nouveau roi 100.000 tomans de pichkech, afin d'être confirmé dans ses dignités ; il trouvait pénible de les abandonner, après quelques mois seulement d'exercice. A peine revenu de Téhéran, sa vieillesse hésitait à se remettre en route ; car les libéraux, redoutant un retour de l'opinion locale et l'excès même du pouvoir de la famille, réclamaient à grands cris le départ des Kavams. Après une longue résistance, les Kavams et leurs amis anglais durent sacrifier leurs commodités à l'établissement du régime constitutionnel.

Peu à peu la vague révolutionnaire envahit les recoins les plus éloignés de la Perse. Après Ispahan et Chiraz, elle toucha Yezd et Kerman. Lentement, elle poursuit son œuvre, pour assurer sur tous les points du pays la mise en vigueur du nouveau système. Dans chaque ville, l'intensité de la crise dépend des circonstances locales ; plus le pouvoir établi se sait ancien et solide, plus longue est la résis-

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tance contre l'effort populaire; la lutte renaît au moindre prétexte. Partout, les méthodes sont identiques et les troubles également légers.

Tandis que le Conseil national organisait ainsi dans les provinces l'expansion révolutionnaire, il vaquait, dans la capitale, à la besogne législative. Le 7 octobre 1907, il complétait les lois constitutionnelles par les lois fondamentales de l'État persan. Ces lois proclamaient les plus beaux principes : la garantie de la liberté individuelle, l'inviolabilité du domicile, la liberté de l'enseignement, de la presse, des associations, l'égalité devant la loi, la responsabilité ministérielle. Elles affirmaient la distinction des trois pouvoirs, de la justice civile et religieuse, prévoyaient la constitution d'une haute cour de justice, d'une cour des comptes et d'assemblées provinciales.

Si la constitution persane se trouvait ainsi complétée, la réforme administrative faisait de moindres progrès. En réalité, toute la Perse est à refaire : elle vit malaisément dans l'antique édifice élevé par les Sassanides, les Mongols et les Séfévis, édifice si lézardé que, n'était l'indolence iranienne, il se fût effondré au cours du dernier siècle. Il s'agit maintenant de rechercher dans les traditions héritées du passé, en les combinant avec les enseignements de l'Europe, les éléments d'une administration, d'un système financier, d'une organisation scolaire et judiciaire. Avant toute autre chose, la Perse a besoin de finances en règle, dégageant les sources de l'impôt, afin de liquider au plus tôt les dettes menaçantes pour l'indépendance nationale, et de procurer l'argent nécessaire à l'institution des réformes. Il lui faut des juges assurant une garantie aux libertés nou-

velles, des maîtres pour élever les générations à venir. La reconstitution de l'armée est d'une utilité moins immédiate ; car la race n'est pas belliqueuse et le pays, formant tampon entre deux grands empires, paraît mieux protégé par la diplomatie que par la guerre. L'œuvre est si complexe qu'elle excède probablement les facultés des Persans de l'heure présente. Leur contact avec l'Europe est encore trop récent pour qu'ils aient pu en assimiler la culture ; chez la plupart, les connaissances ne dépassent point les expressions du langage. Très peu ont fait de sérieuses études , les mieux préparés paraissent être les jeunes diplomates, auxquels furent confiées, dans ces dernières années, les diverses légations ; aucun ne paraît donner de plus belles espérances que Mochirol-Molk, appelé de Pétersbourg au ministère des Affaires étrangères. Autour du Conseil national, la jeunesse créa des comités de volontaires, pour étudier la législation européenne, afférente à chaque matière ; ils ne dissimulèrent point, dès l'abord, que, pour l'élaboration des lois organiques, il leur faudrait recourir à des conseillers européens.

Si le Conseil national s'est montré plus apte aux vagues discussions de la politique qu'à la précision des réformes administratives, il n'en a pas moins fait beaucoup, par cela même qu'il existe, pour l'organisation de la liberté. Ceux qui redoutent le réveil de l'Orient Moyen peuvent affirmer à leur aise que rien n'a été changé en Perse par les mots creux de la constitution. Le personnel civil et religieux s'est à peine modifié ; le gouvernement suit l'ancienne routine; l'esprit nouveau n'a eu d'autre résultat que de rendre les troubles à la fois plus aigus

et plus fréquents. Ce n'est exact qu'en apparence. En réalité, le Parlement, les andjoumans des provinces, les journaux qui se multiplient dans toutes les villes, ont créé une force populaire efficace pour tenir en échec les abus du pouvoir. Désormais, la pensée s'exprime librement et l'arbitraire hésite devant la publicité de ses actes. L'opinion a senti sa puissance et trouvé, pour s'exprimer, un organe plus certain que l'opportunisme du clergé. Elle ne peut encore imposer que des réformes partielles, mais elle possède assez de vigueur pour empêcher les décisions nuisibles au bien de la nation. En novembre 1906, ce fut un mouvement populaire qui fit rejeter l'avance anglo-russe de 10 millions, dont les conditions draconiennes préparaient à bref délai le contrôle financier des deux puissances.

En même temps, la personnalité du Parlement cherchait à s'accentuer vis-à-vis du pouvoir royal. Le Conseil national avait eu des débuts difficiles ; la constitution qui l'instituait résultait d'un escamotage, organisé par une influence étrangère au profit d'un intérêt étranger ; il avait commencé petitement avec les seuls élus de la capitale ; ceux des provinces attendaient, pour rejoindre, l'issue des révolutions locales. Lors du couronnement de Mohammed cAli Schah, il avait été laissé à l'écart, sans qu'aucune place spéciale lui fût attribuée dans la cérémonie. Bien que le nouveau souverain ait prêté sur la constitution tous les serments imaginables, la voix publique ne s'en obstinait pas moins à le considérer comme un réactionnaire impénitent, excitant en sous-main les alarmes du haut clergé et de la domesticité royale contre les premiers essais de réformes. Par ailleurs, les députés

manquaient d'expérience, se refusaient à distinguer les deux pouvoirs, exécutif et législatif, et s'imaginaient que l'ère nouvelle consistait à substituer l'autocratie du Parlement à celle du Roi. Ce fut par une lutte entre ces deux autocraties que le Parlement entendit préciser son rôle et fonder son prestige. L'ancienne forme de gouvernement, le personnage tout-puissant du Sadr Aczam avaient disparu pour faire place à un cabinet de ministres. Ces ministres devaient-ils être des politiciens issus de la majorité ou des fonctionnaires désignés par le S chah ? En d'autres termes, la Perse serait-elle un pays constitutionnel comme les États de l'Europe centrale, ou bien parlementaire comme ceux de l'Occident ? De là naît un conflit, qui, selon toutes probabilités, pèsera longtemps encore sur la politique persane. La constitution reste muette sur le point controversé; elle admet bien la responsabilité des ministres, leur renvoi par la Chambre, l'éventualité de leur mise en accusa toin, mais elle évite de déterminer le choix du souverain. Cependant la querelle est modérée ; le peuple persan monarchique, le Roi n'est point irréductible ; car il comprend mieux que quiconque la valeur du nouveau Parlement pour seconder l'œuvre des réformes et résister aux ingérences du dehors ; le tempérament national répugne aux ruptures. Le Parlement a pleinement raison d'affirmer son existence ; de son côté, le Schah n'a point tort de prétendre à une large part d'autorité, dans un pays encore mal établi, où la personne royale marque le sceau de l'unité nationale, et vis-à-vis d'un peuple dont la quasi totalité demeure étrangère à l'idée de la liberté. Entre la Couronne et la représentation populaire, il y a place

pour une transaction; elle interviendrait beaucoup plus vite, si la rivalité anglo-russe consentait à épargner la Perse. Les Persans ont plus d'intelligence que de caractère; ils ont pris l'habitude d'osciller entre les deux diplomaties adverses et les circonstances mêmes de la révolution n'ont faitqu'accentuer ce jeu d'équilibre. Dans l'esprit iranien, l'installation des libertés persanes apparut comme un échec russe, un succès anglais; aussi, préoccupé d'un refuge en cas d'accident, le Parlement sert-il inconsciemment de jouet à la Légation d'Angleterre, tandis que le Schah recherche un appui à la Légation de Russie. Dans le fond, les deux pouvoirs persans se maintiennent en assez bons rapports, et, tout en défendant leurs positions respectives, s'entendraient aisément pour assurer l'indépendance et la réforme du pays. S'il se produit quelque éclat, je crains bien que les agents anglais et russes n'aient été d'humeur à se chercher noise, favorisant ainsi la pénétration d'une tierce influence '.

1. La querelle du Schah et du Parlement ou, pour mieux dire, des agents anglais et russes, a abouti au coup d'État de juin 1908. Les Russes ont réussi à rendre aux Anglais la monnaie de leur pièce. Tous ceux qui, dociles à l'impulsion britannique, participèrent au mouvement libéral, se virent inquiétés dans leur personne ou dans leurs biens, sans trouver à la légation d'Angleterre le refuge qui , deux ans plus tôt, leur avait été si joyeusement offert. Ce sont là jeux courants des politiques impériales. Il convient toutefois d'observer, que, si la diplomatie anglaise a su faire des débuts de la Révolution persane une comédie inoffensive, la reprise d'activité de la diplomatie russe s'est marquée par un drame sanglant.

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