Direction de la Mecque
pieds et aux mains un peu de terre de Kerbéla, au cou un collier de même composition ; sous les aisselles, deux tiges de bois, pour lui permettre de se relever plus aisément, quand, la nuit suivant l'inhumation, les anges Nakir et Monkir viendront aux côtés du mort l'interroger sur les actes de sa vie. — Entre temps, les mollahs accourus avaient commencé les prières mortuaires.
Le lendemain, à 3 heures de l'après-midi, sans grand apparat, le cercueil traversa le Gulistan pour gagner le Tékie1. On le mura dans une niche de la vaste rotonde ; au-dessus fut placé un portrait en pied du défunt ; le tout entouré d'un édifice de feuillage et de fleurs, où brillait la lumière des bougies. Les troupes se rangèrent sur les gradins. La corporation des lecteurs de Coran se relaya pour assurer la permanence des pieuses lectures. Pour les morts ordinaires, la cérémonie du khatm s'effectue dans la maison même et y dure trois jours. La famille se groupe autour d'un catafalque et reçoit les visiteurs. Ceux-ci apportent leurs condoléances, récitent quelques versets du Coran, boivent du café sans sucre et font une ablution rapide avec de l'eau de rose. Pour un Schah, le khatm s'effectue dans le tékieh du Palais, aussi bien que dans les principales mosquées de la capitale; il se prolonge jusqu'à l'enterrement définitif.
Or, rien n'est encore fixé quant aux destinées futures du corps de Mouzafîer-ed-Din Schah. C'est une pieuse coutume chez les Persans que de vouloir
1. Le Tékieh est la rotonde attenante au Palais Royal, où, pendant les dix premiers jours du mois de Moharrem sont représentés les mystères chiites.
Aubin. — La Perse. 9
dormir leur dernier sommeil auprès des tombeaux les plus vénérés du chiisme, et chacun prend soin de spécifier, dans son testament, le voisinage mortuaire qui lui agrée. Il va sans dire que les lieux saints exercent l'attraction la plus forte : la tombe de l'Imam Réza à Méchhed attire également bon nombre de convois funéraires. Les premiers Séfévis se firent enterrer à Ardébil auprès de leur auteur, le cheikh Séfi. Les souverains postérieurs préférèrent la résidence de Koum, sanctifiée par Fatémé la Pure, une sœur de l'Imam Réza. Nasr-ed-Din Schah dut se contenter du sanctuaire local de Schahzadé cAbdoul cAzim, près de Téhéran, où il avait eu la malchance d'être assassiné. Les prétentions de Mouzaffered-Din ont été moins discrètes; ses volontés dernières réclament le séjour de Kerbéla, mais le transport d'un cadavre royal, son entretien chez l'Imam Hoséin, sont choses fort onéreuses ; si bien que l'on hésite encore à l'exporter en territoire turc.
L'état du Roi était si désespéré que, depuis plusieurs semaines, le Vélicahd avait été appelé de Tauris. Le prince héritier, Mohammed cAli Mirza, se trouvait donc à Téhéran, lors de la mort de son père ; il avait même été chargé de la régence du royaume. Quand le cercueil fut emporté du talar des Brillants, Mohammed cAli Schah l'occupait déjà en souverain ; la foule des courtisans se pressait autour du nouveau maître et l'étiquette persane prohibait toute allusion à l'incident survenu. A la hâte, les femmes du Schah défunt vidaient l'andéroun ; il n'y restait que les enfants en bas âge et les filles non mariées.
En Perse, l'aigrette [fixée sur le bonnet d'astrakan devient le signe de la royauté. L'imposition du
kolâh, orné de l'aigrette, constitue donc le couronnement. Jusqu'ici les rois kadjars y avaient procédé dans l'intimité et sans apparat. D'ordinaire, l'événement, qui les élevait au trône, les surprenait à Tauris ; ils se couronnaient d'un geste rapide, en présence de leur entourage et de quelques mollahs. Puis, le prince se mettait en route, accompagné de toutes ses forces et gagnait sa capitale dans l'incertitude d'une succession peut-être disputée, au travers de l'agitation des tribus nomades, travaillées par l'anarchie des changements de règne. Il entrait à Téhéran sans tambours ni trompettes, s'installait dans l'Ark, et, quelques instants après, Y Imam Djoumcé' se présentait à lui pour lui placer sur la tête la tiare des Kéyaniens.
En 1722, l'invasion afghane enleva d'Ispahan le trésor des Séfévis. Nadir Schah le reconstituait dixsept ans plus tard, en rapportant de Delhi, avec les dépouilles du grand Mogol, plusieurs des pièces disparues. Au moyen des pierreries conquises dans l'Inde, l'aventurier Afchar fit, d'après les traditions anciennes, restituer la couronne de Perse. Le souvenir de la première dynastie historique de l'Iran, celle de Keyomers, qui fournit nos Achéménides, c'est-àdire Cyrus, Cambyse et Darius, lui fit attribuer le nom de Tadj-i-Keyan, la tiare des Kéyaniens. C'est un monument considérable, superposant trois étages de perles et de pierreries.
Il fut décidé que le couronnement de Mohammed °Ali Chah revêtirait, pour la première fois, un caractère solennel. Les circonstances avaient changé. La pénétration des idées européennes adoucissait la séculaire intransigeance des éléments religieux,
Surtout, la récente introduction de la question persane dans la politique générale faisait mieux comprendre aux Persans l'intérêt de procéder publiquement à leurs fonctions nationales.
Le Monedjdjim-Bachi, l'astrologue du palais, fixa le jour et l'heure de la cérémonie. Hadji cAbdoul- Ghafïar Khan, Nadjm-ed-Dowleh — (l'étoile de l'État) — passe pour fort savant : il sait un peu de français et professa longtemps les sciences mathématiques à l'Ecole polytechnique de Téhéran. Blanchi par les années, il vit retiré dans une vieille maison, au quartier de Sar-Tchechmé. En temps ordinaire, sa mission principale consiste à déterminer l'instant précis du tahvil, c'est-à-dire du passage de l'équinoxe de printemps, qui marque le début de l'année persane. En outre, il publie, chaque année les calendriers et almanachs, donnant la connaissance des temps, avec des indications astrologiques ; ses publications se répandent dans toute la Perse, vont au Caucase, en Asie centrale et jusqu'aux Indes. Avant lui, son père et son frère remplissaient déjà les fonctions d'astrologue royal. C'est en cette qualité qu'il dut rechercher les conjonctions d'astres propices à la cérémonie d'inauguration du nouveau règne.
Ayant établi ses calculs d'après les « Tables Ilkhaniennes » de Khadjé Nasir et Tousi, Nadjm ed-Dowleh tira les horoscopes requis, afin d'indiquer les instants prochains, où l'état du ciel présenterait des conditions suffisamment favorables au couronnement de Mohammed cAli Schah. Un événement si grave pour le pays tout entier requiert un examen particulièrement minutieux : pour bien faire, il
faudrait réunir quarante-trois conditions positives et quatorze négatives. Avant tout, la néfaste influence de Merrikh (Mars) et de Zohal (Saturne) doit être très faible ; celle de Mochtêri (Jupiter) et de Zohré (Vénus) prépondérante. Le soleil et la lune devraient occuper des maisons favorables, être proches l'un de l'autre, et le soleil voisin de Jupiter. Parmi les signes du Zodiaque, celui du Lion étant spécial aux souverains, il serait à désirer que le soleil s'y trouvât ; le signe du Scorpion est le meilleur pour la lune ; enfin, l'étoile même du souverain veut être dans une maison fixe ou dans le signe des Gémeaux, en regard de Jupiter ou de Vénus. En vertu de ces principes, les dates des 7-11-19 zilhidjdjé — (22-26 janvier; 3 février), — l'heure de 5 heures après le coucher du soleil, furent recommandées par l'astrologue ; mais il dut y ajouter, devant l'impatience souveraine, le «soir du dimanche 4 zilhidjdjé », c'est-à-direje soir du samedi 9 janvier. Les conditions étaient un peu moins bonnes et, par malheur, la lune habitait une maison défavorable. Néanmoins, le Schah voulut passer outre à cet inconvénient et, pour la commodité générale, il devança l'heure de son couronnement, qui eut lieu quatre heures et demie avant le coucher du soleil.
Le palais du musée s'ouvre par un escalier de cristal à double révolution; au milieu, jaillit un jet d'eau. Au premier . étage, à droite, la salle du musée : une longue galerie, sur laquelle s'embranchent des galeries latérales. Les vitrines contiennent des faïences et des porcelaines de toutes provenances, des vases, des candélabres, des pendules, des objets en malachite, — cadeaux des souverains de l'Europe ; des por-
celaines de Chine, de Kachan et d'Ispahan. Au fond, dans une alcôve toute en glaces, le trône de Feth cAli Schah. C'était un lit de repos, en or émaillé, offert au roi par le Sadr Aczam du temps, Hadji Mirza Hoséin Khan, pour une des concubines favorites, Thavous Khanoum (Mme Paon). Le pouvoir avait si bien enrichi cet homme d'État qu'il réussit à s'immortaliser par un aussi rare pichkech, ainsi que par ses nombreuses fondations à Nedjef et Kerbéla. Destiné tout d'abord aux ébats amoureux de Feth cAli Schah, le lit, se vit transformé en trône par son petit-fils Mohammed Schah. Le trône des Paons, — ainsi nommé du fait de la dame qui l'avait primitivement occupé, — est une large estrade en or, parsemée de fleurs en émail ; six pieds recourbés le supportent, deux degrés y accèdent. Sur les côtés, au dedans et en dehors, court une inscription, dont les vers se répartissent en une succession de cartouches. Le trône était recouvert d'un tapis de cachemire noir, à palmes bleues, entouré d'une bande large d'une vingtaine de centimètres, bordure de perles sur velours bleu ; par dessus, un coussin rond brodé de perles sur soie rose; au pied du trône, un grand tapis d'Ispahan, en soies verte et violette, décoré de broderies d'or.
La cour se rangea dans la salle du Musée. Des deux côtés du Trône, huit princes kadjars, choisis, par privilège, dans la descendance d'Abbas Mirza, pour tenir les armes royales, étincelantes de pierreries ; puis les deux frères du nouveau Schah, Choa-os-Soltaneh (le rayon de la dynastie) et Azod-os-Soltaneh (le bras du souverain) ; au devant, tout seul, à droite des degrés, un enfant d'une dizaine d'années, Soltan
Ahmed Mirza, celui des fils du roi qui doit être désigné comme prince héritier. Accroupis en cercle, une vingtaine de mollahs et de seyyeds, les plus illustres de la capitale ; aux deux premières places, les grands moudjteheds A. Seyyed Mohammed et A. Seyyed Abdoullah, l'imam Djoumè, un gendre de Mouzafîered-Din, chef officiel des ulémas; le professeur en renom Hadji Cheikh Fazloullah; Cheikh-oul-Reis, un prince kadjar, connu par ses écrits ; d'autres encore.
Au corps diplomatique faisaient face, groupés autour du trône de Nadir1, les grands dignitaires du royaume, vêtus de robes d'honneur, khalats en cachemire, attachés par des agrafes en brillants — chamsehs2. — Le Sadr Aczam, Mirza Nasroullah Khan, Mochir-ed-Dowleh (le conseiller de l'État), se distinguait par l'ornement spécial à sa fonction : de grosses émeraudes pendant à des nœuds de perles. Dans la foule se trouvaient les Sardars de l'armée, un groupe de Moustofis et une délégation de la tribu des Kadjars. La poitrine des maréchaux persans ruisselle de brillants ; ils portent le grand cordon bleu à raie verte, insigne de leur grade, et des sabres enrichis de pierreries, dus à la munificence souveraine
Les Moustofis revêtent la même robe de cachemire que les dignitaires de l'ordre civil ; mais le bonnet d'astrakan est remplacé chez eux par un turban
1. Le trône de Nadir fut rapporté de Delhi par le conquérant. Il appartenait au grand mogol Mohammed Schah Hindi. C'est un fauteuil droit, à dossier élevé, tout couvert de pierres précieuses.
2. Les chamsehs sont des distinctions conférées par le Schali de Perse aux fonctionnaires civils. Ils sont accordés par flrman et sont plus ou moins précieux selon les trois classes. Celui du Sadr Aczam est attaché à la fonction même et transmis par son^prédécesseurà chaque nouveau premier ministre, ainsi que les autres signes distinctifs de sa fonction, la chaîne d'où pend le cachet et l'écritoire.
élevé en cachemire blanc. C'est la caste des gens de plume qui s'est conservée à travers toute l'histoire de l'Iran. Les difficultés de l'écriture pehlevie exigeaient déjà des spécialistes comptables. Les Moustofis actuels ont fidèlement suivi la tradition sassanide : pour affirmer leur raison d'être, ils persistent à tenir leurs comptes en chiffres syak, qui les rendent incompréhensibles au commun des mortels. Ainsi sont-ils restés aussi impopulaires qu'indispensables ; il en existe dans toutes les administrations, répartis en deux classes, les civils et les militaires.
La délégation des Kadjars représente la tribu conquérante, celle qui s'est imposée à la Perse avec la dynastie régnante. L'alternance des chefs religieux et militaires a présidé partout à la fondation des dynasties musulmanes ; parmi les croyants, la confrérie et la tribu se disputent l'autorité. Dans les deux derniers pays d'Islam, qui ont retardé leur transformation en État moderne, notre temps retrouve encore un chérif couronné au Maroc, une tribu dominante en Perse.
Les Kadjars vinrent sur le plateau d'Iran avec les premières invasions turques; les Mongols les installèrent dans les marches de la Syrie contre les Seldjoukides d'Anatolie. Tamerlan les ramena au Caucase. Trois siècles plus tard, la tribu décampa pour se fixer à Astérabad et dans la vallée du Gourgan, sur la limite des Turcomans. Du temps qu'ils habitaient les bords du Kour, les Kadjars avaient pris leur forme définitive ; ils s'étaient divisés en douze fractions, formant deux groupes principaux, d'après leurs occupations et leurs campements respectifs ; les gens d'en haut et les gens d'en bas, les Koyounlou
et les Davalou (propriétaires de moutons ou de chameaux).
Avec le xvnr3 siècle et la décomposition de la Perse, les Kadjars, devenus presque indépendants, s'étaient fort étendus ; ils occupaient la province d'Astérabad, une bonne partie du Khorassan et du Mazandéran, l'oasis de Merv, — sans parler de leurs colonies dispersées au Caucase et dans l' Azerbaïdjan, Un homme des Koyounlou, Feth cAli Khan, avait réuni tous les contribules sous son autorité. Une agglomération aussi compacte devait inquiéter les aventuriers divers, qui se succédèrent au trône. Exploitant la jalousie réciproque des fractions kadjares, Nadir Schah, puis Kérim Khan le Zend réussirent à jeter les Davalou contre les Koyounlou. Feth cAli Khan mourut assassiné; son fils, Mohammed Hasan s'enfuit au désert et perdit la vie dans une campagne infructueuse contre Chiraz ; le petit-fils, Agha Mohammed Schah fut fait eunuque par mesure de précaution et retenu comme otage à Chiraz.
Alors commence la légende de la grandeur kadjare. Kérim Khan meurt; une de ses femmes, tante du captif, allume un feu sur le toit du palais ; à ce signal convenu, Agha Mohammed profite du désarroi général ; il part avec deux de ses cousins, Fazl cAli et Soléiman Khan ; sur la route du Nord, entre Ispahan et Kachan, la petite troupe enlève l'escorte d'un collecteur d'impôts et se grossit d'autant. A Djémalabad, dans la plaine de Véramin, se trouvait un campement de Davalou, commandé par Djan Mohammed et Mirza Mohammed Khan; Agha Mohammed se présente à eux, les supplie d'oublier les vieilles dissensions de la tribu et de s'unir à lui
pour la conquête de la Perse. Les Davalou de Djémalabad furent les premières recrues de l'eunuque; à leur suite, la tribu s'ébranla toute entière. A la fin du xvme siècle, la dynastie kadjare s'était imposée à l'Iran; elle se maintient encore, issue des neveux du fondateur. Téhéran devint capitale et se peupla de Kadjars.
Depuis lors, si la tribu a transporté son centre d'Astérabad à Téhéran, elle n'en conserve pas moins ses positions primitives ; son organisation demeure intacte ; elle campe auprès des souverains qu'elle fournit au pays. Cependant la famille royale s'est dessaisie de toute autorité directe sur les contribules ; les ilkhanis sont maintenant choisis par le roi dans un autre odjak des Koyounlou, celui des Iskenderlou, issu d'un frère cadet de Feth cAli Khan. L'ilkhani actuel est Medjd-ed-Dowleh (la majesté de l'État). Il exerce sa juridiction sur l'ensemble de la tribu ; examine les procès, distribue les pensions, se fait auprès du Schah le porte-parole de tous. Au-dessous de lui, la tribu — il — garde ses divisions en fractions — taïfé — sous-fractions, — tiré — et familles — odjak. Elle est nombreuse et pourrait, au besoin, mettre en ligne 30,000 cavaliers; mais le souverain se borne à lui demander une garde de 500 hommes, fournis par les 12 fractions selon leur importance numérique. A cet effet, un moustofi militaire est attaché à chacune d'entre elles pour tenir le livre généalogique, la liste des cavaliers et le registre des pensions.
Entre Kadjars, les distinctions sont marquées par la proximité du trône, puis par la préséance traditionnelle des diverses fractions. D'abord, viennent les Schahinschahzadés, fils du roi régnant, puis les innom-
brables Schahzadès, descendus des cinquante-huit fils de Feth cAli Schah, les Béni °Ammou (fils de l'oncle ; cousins), issus des frères d'Agha Mohammed; viennent ensuite les Koyounlou, la fraction royale, les Davalou, les cIzzeddinlou de Merv et les autres. Enfin, les descendants des quatre personnages, associés à l'épopée d'Agha Mohammed, n'ont cessé d'occuper les plus hautes fonctions de l'État. Pour le couronnement, les rêis, chefs des douze fractions Kadjares. et leurs ornera ou notables, formaient un groupe distinct autour de Medjd-ed-Dowleh, un vieux militaire à longues moustaches blanches ; les uns portaient la robe de cachemire, les autres l'uniforme, militaire.
Il pouvait y avoir, en tout, 300 personnes, assistant à la solennité. Parmi elles, circulait un gros homme, petit et bossu, le bouffon du roi défunt.
Le grand eunuque, un vieux nègre, immense et mince, flottant dans son manteau, Hadji Sourour Agha, Etemad-ol-Harem (la confiance du harem) se présenta à la porte de la salle et cria en turc : Guetchin! Écartez -vous ! Alors, précédant le roi, apparurent deux maîtres des cérémonies qui tenaient de longues baguettes, tout couvertes d'émaux et de brillants, terminées par des émeraudes.
Mohammed cAli Schah a trente-cinq ans; il est assez fort et de taille moyenne; sous le simple bonnet, la figure est ronde et rasée, le menton plein, la moustache courte et raide; il porte des lunettes d'or. Il revêt le sardari, la tunique noire à petits plis, boutonnée jusqu'au cou, telle qu'elle fut prescrite par Nasr-ed- Din Schah. Des deux côtés de la poitrine, cinq rangées de ferrets en gros diamants, qui sont le chamseh spécial au souverain. Le sabre, couvert de pierreries,
pend à un heïkel, mis en sautoir et constellé de diamants.
Le souverain traversa la salle, suivi de ses jeunes frères, de ses fils et de ses chambellans ; il gravit les degrés du trône de Feth cAli Schah et s'y accroupit, appuyé sur le coussin de perles. Aussitôt les mollahs se levèrent, s'empressèrent autour du roi, murmurant des félicitations et des prières pour la prospérité de son règne. A. Seyyed Mohammed récita à haute voix un verset de la 38e sourate du Coran. « 0 David, nous t'avons élu pour être souverain sur la terre. C'est pourquoi tu dois juger entre les hommes selon la justice et non point suivre tes passions, de peur qu'elles ne t' écartent de la voie de Dieu. Ceux qui s'écartent de la voie de Dieu subiront des peines sévères, car ils ont oublié le jour du jugement dernier. » L'autre grand moudjtehed, A. Seyyed cAbdoullah, choisit pour sa citation un verset du chapitre intitulé la Famille d'Amran : « Dis-leur : ô Dieu, toi qui possèdes l'empire, tu cèdes le pouvoir à celui que tu veux, et tu le retires à celui que tu veux. Tu exaltes celui que tu veux et tu humilies celui que tu veux ; le bien est entre tes mains, car tu es le toutpuissant. »
Puis le Sadr Aczam plaça la tiare des Keyaniens sur la tête de Mohammed Ali Schah, qui parut beaucoup souffrir de cet ornement incommode et inaccoutumé. Le privilège de couronner le souverain appartenait naguère aux autorités religieuses. Mais un conflit de préséance s' étant élevé entre l' Imam D j oum cé et les grands moud jteheds, entre le clergé officiel et le clergé libre, il fallut bien départager les parties en remettant l'affaire au pouvoir civil. Après quelque»
instants de supplice, la tiare fut retirée et remplacée par un bonnet d'astrakan, surmonté cette fois d'une aigrette en diamants.
Pendant ce temps, deux hommes avaient pris place au devant du trône : l'un en costume de mollah, l'autre en costume de moustofi. Seyyed Hamzeh Khatib-ol-Memalek est un chérif de Tauris ; sa fonction consiste à prononcer, selon une formule à peu près uniforme, la khotbé des cérémonies de cour. Chemsech-Chocara (le soleil des poètes), un prince kadjar, fait métier de poète de cour et doit relever par une kasidé de sa composition les occasions solennelles.
Le prédicateur parle le premier, psalmodiant sa harangue, moitié en arabe, moitié en persan. A chaque mention du nom royal, l'assistance s'inclinait profondément.
En arabe : Au nom du Dieu clément et miséricordieux !
Louange à Dieu, dont le règne immuable dure éternellement, dont l'antique royaume reste inébranlable ! Il suscite les princes de l'Islam, les élève comme des étendards, afin qu'ils propagent sa religion et exécutent ses mandements.
Vers persans : Celui qui a donné le parfum à la fleur et l'âme à l'argile a, dans sa sagesse, distribué à chacun ce dont il était digne.
Il a donné au trône divin la place la plus sublime, au tapis le lieu le plus humble ; car il l'a jugé convenable et juste.
En persan : En cet instant, aurore de bonheur, il a orné le trône et la couronne impériale par la présence d'un Khosrou (Cyrus), dont la justice a arraché de la page du monde l'image de l'iniquité.
Vers persan : Un souverain est monté sur le trône de Djem, dont le refuge est en Mahomet et en cAli.
En arabe : C'est lui qui, par son mérite, est le sultan
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de T Islam ; la renommée a répandu la beauté de Son caractère. C'est lui le protecteur des pays de la Foi, celui qui efface les traces de la désobéissance et de la révolte ; celui auquel s'applique le verset : « En vérité, Dieu commande la justice et la bienfaisance ». — C'est lui le sultan, fils de sultan, fils de sultan, — le Khakan, fils de Khakan, fils de Khakan, — le sultan Mohammed cAli Schah, Kadjarl (Que les piliers de son royaume reposent éternellement sur les bases de la justice ! Que les chaires de l'Islam retentissent éternellement des khotbés prononcées pour son règne !)
Puis vint le tour du poète, qui, en vers persans, compara le nouveau souverain aux astres du firmament et aux héros du Livre des Rois.
Au nom de Dieu (que son rang précieux soit exalté !) que d'allégresse dans la belle solennité d'aujourd'hui I1. Aujourd'hui Dieu a donné un appui au monde. Du ciel une bonne nouvelle parvient aux hommes. Aujourd'hui Mohammed cAli est roi, de l'Orient à l'Occident. Si vous n'avez jamais vu briller la lumière surnaturelle sur la montagne de Thor (Sinaï), admirez aujourd'hui sur le trône la splendeur divine. Sur le trône et sur la couronne des Schahs. C'est la gloire impériale qui augmente aujourd'hui l'éclat de la lune et du soleil. Que toutes les étoiles du ciel se prosternent aujourd'hui, inclinant leur front devant le trône et la couronne des Keyaniens. Voici aujourd'hui un souverain, dont la justice empêcherait l'aigle même de jeter les yeux sur la perdrix royale2. C'est le potentat sublime, le Schah glorieux, comme Féridoun, dont l'équité veille aujourd'hui sur le peuple et lui assure la justice.
1. Le mot Imrouz (aujourd'hui) revient à chaque vers pour en faire la rime.
2. Parmi les variétés de perdrix, qui abondent en Perse, la perdrix royale est la plus rare et la plus estimée. C'est un oiseau de la grosseur d'un coq de bruyère, qui ne se rencontre que sur les hautes montagnes.
Mahomet et cAli sont ses protecteurs, la Providence son auxiliaire ; car c'est lui qui devient aujourd'hui le refuge de tous les hommes.
Je ne suis qu'un humble serviteur ; aujourd'hui me revient l'honneur, aussi haut que le soleil du firmament, de prononcer l'éloge du Schah au pied de son trône impérial.
Ensuite, le Schah descendit du trône et quitta la salle, après avoir adressé quelques paroles aux représentants des puissances. Mohammed cAli Schah sait convenablement le français, mais il n'aime guère à. le parler que dans le particulier. Il avait pour interprète un des fils du Sadr Aczam, Motamen-ol-Molk (celui qui contribue à la sécurité du royaume), un ancien élève de notre École polytechnique.
Le soir, la ville fut illuminée en signe de réjouissances. Les bazars, fermés d'habitude au coucher du soleil, restèrent ouverts. Les marchands avaient orné leurs échoppes de glaces, de tapis et d'étoffes, avec abondance de lumières ; certains points présentaient l'aspect le plus pittoresque. Le centre de la fête se trouvait au Sebzé-Meïdan, la Place Verte, qui marque la principale entrée du bazar ; les arcades en étaient éclairées à profusion ; sur deux estrades des troupes de pitres et de danseurs exécutaient leurs déhanchements pour la plus grande joie du public. Un feu d'artifice fut tiré sur l'avenue, ombragée d'arbres, qui réunit la porte du Gouvernement, ouverte sur la place des Canons, au portail des Diamants, donnant accès dans l'andéroun royal.
Le lendemain, à 11 heures du matin, eut lieu le Salam du couronnement. Les salams sont les réceptions souveraines, tenues à l'occasion des grandes
fêtes religieuses, du Norouz, ou d'autres circonstances solennelles. Le Schah de Perse apparaît alors dans toute la manifestation de sa puissance. La cérémonie est rapide ; elle se borne à la formalité d'un salut, qui incline la masse entière des assistants dans un même mouvement d'adoration devant le demi-dieu d'Asie.
La scène se passe dans la cour du D.erbar, le palais de FethcAli Schah. La porte en est surmontée de carreaux en faïence, qui représentent la lutte de Roustem contre le Div blanc du Mazandéran. Delà, partune allée de grands platanes ; deux bassins se coupent à angle droit ; à droite une petite cour, séparée par une arcade où sont installés les principaux services du palais : le SadrAczam, le VézirDerbar, ministre de lacour,Hadjibed-Dowleh (le portier de l'État) — Ferrach-bachi, chef des gardes ; le grand-maître des cérémonies.
Au fond, s'ouvre le talar, soutenu par deux colonnes et abritant le trône de marbre ; toutes choses enlevées au palais de Kérim Khan le Zend et apportées de Chiraz. Les murs sont recouverts de glaces, avec quatre portraits de Feth cAli Chah et de Nasr-ed-Din ; au-dessus, des peintures de fantaisie, — femmes décolletées en toilette européenne. Derrière le trône deux tableaux de batailles, exécutés sous les Séfévis et amenés d'Ispahan.
Pour le Salam, la cour du Durbar s'était emplie de troupes. A l'extrémité, figurait même un éléphant, don de Agha Khan Méhélati, le chef des Ismaïliens, résidant à Bombay. Les eaux jouaient ; au pied du talar se groupaient les autorités civiles et militaires ; tout en avant, habillé comme les moustofis, se tenait isolé le mokhateb-os-salam, c'est-à-dire le personnage avec lequel, d'après la tradition, le rçî est censé s'entre-
tenir, au cours du Salam, pour lui demander des nouvelles du peuple, de l'état du temps et des récoltes» Cette fonction est actuellement remplie par un Kadjar, le prince Choac-ed-Dowleh.
Soutenu par son cousin Djelal-ed-Dowleh, Mohammed cAli Schah s'assit sur un fauteuil d'or, au bout de l'estrade de marbre ; devant lui avait été disposé un massif de fleurs ; ses deux fils, Sultan Ahmed Mirza et Ectezad-os-Saltaneh prirent place au pied du trône. Le médecin en chef, Lochman-ol-Memalek (le sage du pays), docteur de la Faculté de Paris, suivi du grand chambellan, vint placer au côté du souverain un narghilé d'or, enrichi de pierreries. Le soleil donnait en plein sur le talar, éclairant les robes de cachemire, faisant reluire les marbres et scintiller les diamants, rubis ou émeraudes, répandus à profusion sur les armes royales, boucliers, massues et sabres.
Sardar Koull, Vézir Nizam, le grand chef de l' étatmajor, leva son sabre et commanda : Khaberdar ! Salam /... Attention ! Salut î Le canon tonna ; les musiques éclatèrent en notes violentes 4, l'assistance entière se courba devant la Majesté souveraine. « Sa Majesté 2, élevée comme la planète Saturne, le souverain à qui le soleil sert d'étendard, dont la splendeur et la magnificence sont pareilles à celles des cieux, le souverain sublime, le monarque dont les armées sont nombreuses comme les étoiles, dont la grandeur rappelle celle de Djemchid, dont la muni-
1. L'hymne du Salam pour .Mohammed cAli Schah a été composé par notre compatriote, M. Lemaire, directeur des musiques de l'armée persane. Il avait été sous-chef de musique au 1er voltigeurs de la garde impériale et réside à Téhéran depuis 1868.
2. Il est juste de reconnaître que tous ces vains titres du protocole persan tendent maintenant à tomber en désuétude.
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ficence égale celle de Darius, l'héritier de la couronne et du trône des Kéyaniens, l'empereur sublime et absolu de toute la Perse. » La voix du Khatib ol Memalek s'éleva, prononçant la khotbé de la fête. Des achrefis, petites pièces d'or, d'une valeur de cinq francs, portant l' effigie de Mohammed <Ali Schah furent distribuées à l'issue de la cérémonie. Dans l'aprèsmidi, le souverain fit un pèlerinage au tombeau de Schahzadé cAbdoul-cAzim.
U°Aïd-è-Kourban * tombait, cette année, le 25 janvier. C'est un usage de la cour de Perse, introduit par les Séfévis, qu'à cette occasion le souverain sacrifie un chameau, alors que le commun des mortels se contente d'un simple mouton. Encore le Schah se garde-t-il d'opérer lui-même; il s'en remet à un représentant du soin de procéder au sacrifice. Les jours précédents, l'animal destiné à faire les frais de la fête est promené à travers la ville, avec des musiques et un cortège fourni par le palais. Le matin même del'cAïd-è-Kourban, le chameau quitte l'Ark pour accomplir sa dernière promenade. Il est précédé de chevaux d'honneur tenus en main et harnachés d'or, assourdi par deux fanfares, accompagné de ghoulams, de ferrachs et de chaters, coureurs du roi ; ces derniers revêtent le costume traditionnel, déjà décrit par Chardin : tunique rouge, guêtres blanches et, sur la tête, une coiffure haute et mince, ornée de plumes. Le sacrificateur et ses acolytes suivent à cheval. L'homme chargé de tuer au nom du roi, est un prince kadjar ; il porte un vêtement de soie verte et, en sautoir, le cachemire
1. L,'cAïd-è-Kourban est la fête du Sacrifice, la plus grande fête de l'Islam, celle que l'on nomme Koarban-Baïram en pays turc, °Aïd-el-Kéblr dans l'Afrique du Nord.
marron que le Schah lui fit [remettre, le matin même, en récompense de son service annuel. Derrière, se pressent, sur des montures empanachées, une large serviette nouée autour du cou, les délégués des corporations de la ville, chargés de recevoir, au nom de leurs mandants, une part du chameau sacrifié. L'opération doit avoir lieu sur la place du Négaristan. La foule s'y est accumulée ; les châles noirs et les voiles blancs des femmes s'alignent sur les terrasses et le long des murs ; les platanes, dépouillés par l'hiver, sont garnis de spectateurs ; le temps est gris ; il tombe une neige très fine. Le chameau s'arrête au milieu de la place ; on le fait coucher à terre, après lui avoir enlevé ses couvertures de drap rouge. Alors se produit une effroyable bousculade, où tout disparaît dans les remous de la foule, sur laquelle frappent les bâtons des serviteurs royaux. Il paraît que le cavalier en habit vert a, d'un coup de lance, tranché la carotide du chameau et les aides se sont aussitôt mis à dépecer la bête. Successivement chaque délégué a reçu et enveloppé dans sa serviette la pièce attribuée par la coutume à sa propre corporation. Les maréchaux-ferrants reçoivent la tête ; il paraît qu'un des leurs fut tué naguère, pendant la cérémonie du sacrifice, et le privilège de la tête leur fut accordé en compensation de cet accident. La partie du corps, portant la marque du propriétaire, revient au Zambourekdji-bachi, chef de l'artillerie montée à chameau ; le cou appartient aux boulangers, la bosse aux fabricants de bâts pour les bêtes de charge, les pattes de devant aux forgerons et aux épiciers, les autres aux bouchers et aux tripiers, marchands de têtes et de pieds de moutons.
Le sacrificateur lui-même emporte, fixé sur sa lance, un morceau de la gorge, qu'il doit présenter au Schah, comme preuve de l'accomplissement du sacrifice. Le partage une fois terminé, les gardes cessent de contenir le peuple, qui se précipite sur les débris ; tous trempent leurs doigts dans la boue sanglante et s'en marquent le front, en gage d'heureuse fortune.
Au salam de l'cAïd-è-Kourban, fut lu le firman désignant comme prince héritier le second fils du roi, Soltan Ahmed Mirza.
La loi de succession au trône dans la dynastie kad jare ne s'en tient pas strictement au principe de la primogéniture ; elle recherche, en outre, l'origine maternelle du prince appelé à régner. En effet, la loi chiite connaît deux sortes d'union : le mariage et le concubinage. A côté des quatre femmes légitimes — cakdi — vivent des concubines —sighe — en nombre illimité. — Les enfants nés des unes et des autres sont également légitimes ; mais il est entendu que l'aptitude à la succession au trône revient aux seuls fils du roi, issus d'une femme akdie et kadjare. Pour éviter d'accroître, par des discussions familiales, le trouble inhérent aux changements de règne, il importe de déterminer et de faire reconnaître à l'avance l'héritier du trône, le Vélicahd, qui occupera, durant la vie de son père, le gouvernement de Tauris. Or, des trois fils de Mohammed Ali Schah, l'aîné, Ectezad-os-Saltaneh, est issu d'une simple concubine, les deux autres sont nés de son mariage avec la princesse Malek-é-Djéhan, fille deNaïeb-os-Saltanehetniècedu roi défunt. C'est donc au plus âgé de ces derniers que vient d'être attribuée la succession éventuelle. Le nouveau Vélicahd n'a qu'une dizaine d'années; il ne saurait encore être question de l'envoyer dans l'Azerbaïdjan.
LE CHIISME
La Perse ancienne et moderne. — Après la conquête arabe, le Chiisme restitue la nationalité persane. — Son évolution : tendance politique, secte religieuse, religion nationale. — Les douze Imams. — L' Imamat et leKhalif at. — L'émigration des seyyeds et les débuts du chiisme en Perse. — Le Cheikh Séfi; la dynastie des Séfévis. — La formation du dogme la trinité chiite ; la doctrine de la rédemption. — Le culte chiite : deuils et pèlerinages. — Les Katls. — La prédication de la Passion : rouzékhans et prédicateurs : les hoséiniés. — Les processions de r°Achoura. — La représentation des mystères ; les tacziés du tékieh royal. — L' « auxiliaire des larmes ».
L'antiquité a connu une nationalité iranienne, aryenne de race, mazdéenne de religion. Les Grecs la conquirent avec Alexandre; sous les Parthes et les Sassanides, la présence de la cour à Ctésiphon favorisa la pénétration sémitique; l'ancienne langue évolua vers le zend et le pehlvi. Au vne siècle la conquête arabe fit table rase du passé : il n'y eut jamais désastre national aussi complet ; la religion, la langue et la race disparurent dans le cataclysme. Puis l'Iran se morcela entre des dynasties de hasard, l'invasion^des Seldjoukides et des Mongols superposa une couche turque à la couche arabe, Gengis-Khan et Tamerlan passèrent en conquérants destructeurs.
150 LA PERSE D'AUJtURB'HUI
La Perse vivait pourtant ; son influence s'était imposée au Khalifat abbasside ; sa culture imprégnait, à Bagdad, la nouvelle civilisation musulmane ; en chantant, à la cour de Ghazna, les gloires du passé, Firdousi reconstituait l'idiome persan, que Sacdi, Hafiz, "Omar Khayyam portaient à sa perfection.
Or, les Iraniens paraissaient trop mous, trop impressionnables et trop désunis, pour réaliser spontanément une reconstitution nationale, capable d'assimiler les éléments ethniques, introduits chez eux par les accidents de l'histoire. Le Chiisme offrit une expression à cette nationalité qui s'obstinait à survivre ; il fit une nation compacte du peuple le plus divers de l'Asie moderne, et, à défaut d'autre ressource, l'idée persane se réincarna sous une forme religieuse.
Pour ce faire, le Chiisme dut déformer l'Islam. La religion musulmane est si puissante et si exclusive qu'elle détruit toute autre idée au profit de l'idée religieuse. La terre d'Islam est envisagée comme le bien commun des Croyants, sans distinction de race ni de couleur ; victimes du principe institué par eux, les Arabes ne tardèrent pas à perdre l'autorité dans la religion qu'ils avaient fondée. Si bien que, la conquête y légitimant le pouvoir, le monde musulman ne cessa de se modifier à travers les âges ; également éphémères, des empires démesurés succédèrent à des souverainetés minuscules, à la merci de généraux victorieux, de familles influentes, de tribus ou de sectes favorisées.
Les Turcs Ottomans durent leur longue durée à leur système militaire et à leur organisation d'Étal.
LE CHIISME 151
Le Chiisme préserva les Persans ; il les travailla pendant de longs siècles avant d'atteindre à sa forme actuelle, qui garantit leur cohésion nationale.
La tendance chiite remonte aux origines mêmes de T Islam. Elle opposa la succession légitime dans la branche unique issue du Prophète à l'élection du Khalife par le suffrage des Croyants. La lutte des deux principes se poursuivit à Médine pendant toute la durée du Khalifat parfait : elle favorisa la substitution des Abassides aux Ommiades. Habituée par ses traditions historiques à la nécessité du pouvoir absolu, la Perse ressentit pour le Chiisme un penchant naturel ; ses affinités la portèrent vers un parti politique, condamné à la défaite par la faiblesse de ses chefs successifs et la dispersion de ses adhérents.
Quelques tentatives infructueuses exaspérèrent les Khalifes contre la menace inconsciente des Imams ; le prince usurpateur voulut écarter le fantôme de la légitimité, si bien que la descendance du Prophète paya de son sang l'orgueil de sa naissance. cAli fut assassiné à Koufa, le paisible Hasan empoisonné par sa femme, à l'instigation des Ommiades ; Hoséïn, le second fils d'cAli, périt avec tous les siens sur le champ de bataille de Kerbéla. De ses quatre fils, un seul survécut, pour assurer la descendance des seyyeds Hoseïnis, Zéin-el-cAbédin, dit Bimar, « le maladif ». Lui aussi mourut empoisonné, ainsi que son fils Mohammed Baghir et son petit-fils Djacfer Sadik ; leur fatale destinée s'accomplit à Médine. Pour mieux surveiller les Alides, les Abbassides appelèrent à Bagdad Mousa Kazem, le 7e imam ; le poison mit un terme à son emprisonnement de fcept années. Le Khalife El-Mamoun eut un instant
l'idée de rétablir l'unité de l'Islam par la fusion des deux familles ; il donna sa fille à l'imam Réza, en le désignant par avance comme héritier du Khalifat ; mais il revint sur ce projet et fit empoisonner son gendre dans le Khorassan. Le 9e imam, Mohammed Taghi, fut empoisonné à Bagdad; le 10e, Ali Naghi, jeté à bas d'un toit ; le 11e Hasan cAskéri, mourut empoisonné à Samarra, devenue la résidence habituelle des Béni cAbbas. Le 12e, l'imam Mahdi, était encore en bas âge à la mort de son père ; le Khalife fe fit aussitôt disparaître, se croyant une bonne fois débarrassé des importunités de la famille d'cAli.
C'était l'an 264 de l'hégire (878). Or, ce drame continu, prolongé pendant deux siècles et demi, avait frappé l'imagination populaire, et greffé sur le parti politique impuissant un système religieux très vivace. Le titre d'cAli à la succession du Prophète se précisait dans l'esprit de ses sectateurs ; les traditions propices se multipliaient en sa faveur. Peu de temps avant sa mort, Mahomet, revenant de son dernier pèlerinage à la Mecque, aurait vu l'ange Gabriel, qui l'invita, de la part de Dieu, à désigner incontinent son successeur. Il fit arrêter la caravane en un lieu dit Ghadir-Khomm, monta sur les bâts entassés, et saisissant son gendre par la ceinture, l'éleva pour le présenter à la foule. « Celui dont je suis le Prophète, aurait-il dit, accepte cet homme pour Imam. » Alors, les principaux d'entre les Arabes présents vinrent, en signe de reconnaissance, poser leur main sur celle d'cAli. Des traditions plus précises encore, mettraient dans la bouche du Prophète la liste complète des douze imams.
LE CHIISME 153
Le rôle même d'cAli tendit à s'accroître ; on l'associa à la manifestation prophétique de son beaupère ; la profession de foi chiite en fit le lieutenant, le vali de Dieu : Mahomet avait été choisi pour faire connaître la religion musulmane, cAli, chargé du commentaire, complément indispensable de la révélation. Repoussant le consentement général, le chiisme exigea pour l'Imam une désignation surnaturelle, la pureté du caractère, la primauté dans la science ; il le voulut issu de la seule famille des Béni Hachem. Ainsi donc, en face d'un Khalifat d'institution temporelle, le chiisme plaçait un Imamat d'institution divine. Si le Khalife était un homme comme les autres, préposé par les siens à la direction de leurs exercices religieux, l'Imam, au contraire, participait de l'infaillibilité du Prophète, et, faite en dehors de lui, la prière perdait sa valeur. Les chiites se refusèrent à admettre que la disparition du 12e imam rendît l'imamat vacant. Le « dernier imam «devint, pour eux, Y « imam présent, l'« imam caché », le « maître des Temps ». Pendant les soixante-dix premières années, on le crut représenté par quatre nawabs successifs, auxquels il se serait rendu visible : cOthman ibn Sacid, son fils Mohammed ibn°Othman, puis HoseïnibnRouh et <Ali ibn Mohammed Séimouri, tous gens de Bagdad. Sur le point de mourir, l'imam Mahdi apparut au dernier d'entre eux pour l'aviser qu'il n'aurait point de successeur. Ce fut la fin de la « petite absence ». La « grande absence » dure encore, jusqu'à ce que, les temps étant accomplis, certains signes réalisés, le dernier Imam se réincarne parmi les hommes, afin de reprendre la manifestation prophétique interrompue.
15 t LA PERSE D'AUJOURD'HUI
Le développement du système accentua la rupture avec le sunnisme. Le Coran et les traditions du Prophète restent communs aux deux croyances ; le chiisme y joignit les traditions émanées des 12 Imams. La jurisprudence fut fixée par l'Imam Djacfer, qui fut le véritable organisateur du chiisme et en unifia les traditions. Les déchirements de l' Islam, causés par la lutte des Ommiades et des Abbassides, ramenaient alors l'attention vers la famille d'cAh; le 6e imam bénéficia de ce regain de prestige; plus de 400 disciples suivirent ses leçons, dont sortit le rite djacferi, en opposition avec les quatre rites orthodoxes.
Dispersés par la persécution, les seyyeds se firent les apôtres de la doctrine chiite. Leurs revendications contre l'illégitimité du Khalifat devaient trouver accès dans les divers pays musulmans, ambitieux d'indépendance. Ce fut ainsi que Moulay Edris parvint à fonder la première dynastie marocaine. Les seyyeds avaient été naturellement attirés par les tendances chiites de l'Iran. Zéid, frère du 5e imam, ayant tenté un soulèvement à Koufa, y fut pris, pendu et brûlé ; l'un de ses fils devint roi du Gourgan, au fond de la Caspienne. Les enfants de l'Imam Dja'fer arrivèrent à leur tour; l'un d'eux, Ismaâl, donna naissance à la secte des Ismaïliens, qui occupa les montagnes del'Elbourz et dont sortirent la dynastie des Fatimites d'Egypte et les Assassins du moyen âge.
La passagère fortune de l'imam Réza amena le flot des Mousavis, issu des 17 fils de Mousa Kazem ; ce fut la principale migration des seyyeds en Perse1.
1. Les seyyeds sont fort nombreux en Perse. Parmi eu\ Hasanis sont moins considérés, à cause de l'attitude conciliante de
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Comme on en massacra beaucoup, les survivants initièrent les pèlerinages auprès des imamzadès. Les seyyeds se virent partout accueillis, surtout dans les régions caspiennes, où la conversion musulmane avait été plus tardive. Ce qui restait de la caste religieuse et de la noblesse terrienne de l'ancien Iran comprit la possibilité de s'accommoder d'une doctrine qui flattait l'instinct populaire et pouvait éventuellement soutenir contre le Khalifat l'autonomie iranienne. Quand le soufisme envahit l'Islam et devint maître absolu de la Perse, le chiisme fit avec lui cause commune et devint, à son ombre, une des sectes favorites.
Cependant les petites dynasties turques, qui surgissaient dans l'Iran, hésitaient encore à se rattacher ouvertement au chiisme. Au xe siècle, une famille du Mazandéran s'implanta à Chiraz ; les Bouhéides furent les premiers à faire manifestation publique de la doctrine ; sous l'influence de Cheikh Sadik, le traditionniste, Roukn-ed-Dowleh et son filsJAzoded-Dowleh, instituèrent les processions de deuil de l'cAchoura et firent élever les premiers monuments à Kerbéla et à Nedjef ; sous leurs règnes, on vit
leur auteur vis-à-vis du Khalife Ommiade. Le plus grand nombre est issu de l'imam Mousa, et ce sont les Mousavis qui fournissent la plupart des Imamzadès de l'Iran. Les Thabathabaïs,l descendant à la fois d'Hasan et d'Hoséin, sont répartis entre Ispahan et Yezd, avec une branche à Tauris. Les Rézavis, descendants de l'Imam Réza, sont fixés dans le Khorassan. Nombre de seyyeds de Téhéran descendent de l'imam Taki ; on désigne leur famille'sous le nom d'Akhévis, Feth cAli Schah leur ayant dit un jour : « Vous êtes mes frères ! » (akhévis). Les Imamis forment, à Ispahan, un groupe de seyyeds, issus d'un imamzadé local. De même à Chiraz, la plupart descendent de Schah Tchiragh (le roi des lumières) et de deux autres fils de l'imam Mousa, qui y sont enterrés. Les seyyeds Séfévis portent le titre de nawab (prince) ; il n'y en a plus qu'à Ardébil et à Ispahan,
inscrit, pour la première fois, sur les mosquées et les fontaines : « Maudit soit celui qui combat «Ali, fils d'Abou Taleb ! » Depuis lors et jusqu'à l'avènement des Séfévis, la Perse ne connut plus qu'un seul souverain chiite ; ce fut, au commencement du XIVe siècle, le roi mongol Khodabendeh, qui trouva, pour le règlement de ses affaires de ménage, plus de facilités dans le rite djacferi que dans aucun des rites orthodoxes du sunnisme.
Le chiisme ne l'emportait pas encore ! sunnites et chiites vivaient mélangés, souvent en fort mauvais termes ; le rite chaféi et subsidiairement l'hanéfi se partageaient le sunnisme. Les chiites ne dominaient qu'à Koum, Kachan et Rey; partout ailleurs, leurs docteurs étaient à l'ouvrage ; leur influence réagissait, néanmoins, sur la politique ; elle décomposait en Perse l'autorité khalifale. Un chiite, Nasired-Din et Tousi, conseiller d'Houlagou, portait le dernier coup aux Abbassides, en lançant sur Bagdad les hordes mongoles.
Parmi tous les hommes pieux, qui s'employèrent à répandre le soufisme dans l'Iran, avec la « doctrine des douze », nul n'obtint un succès comparable à celui du Cheikh Séfi. A la fin du xv6 siècle, sa confrérie avait fait fortune ; tout le Nord-Ouest de la Perse vénérait le tombeau du Cheikh, les tribus voisines se groupaient autour de ses descendants et Schah Ismacil fondait la dynastie des Séfévis, qui se maintint pendant plus de deux siècles.
Le chiisme était cause de l'avènement des grands Sophis et arrivait au pouvoir avec eux. L'Iran présentait alors un chaos de races superposées et de souverainetés émiettées ; les Uzbeks sunnites mena-
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çaient le Khorassan ; les Turcs Ottomans, dont le Sultan acquérait par la conquête de l'Egypte le titre khalifal, se présentaient aux frontières occidentales. Pour maintenir son empire, l'unification du pays s'imposait à la nouvelle dynastie. Selon la coutume de l'Orient, elle y employa la force des armes et les déplacements de population ; mais elle voulut consolider son œuvre par l'effet moral du chiisme, qui avait si bien servi la confrérie du Cheikh Séfi. Il fallut que la Perse entière communiât dans une même douleur sur le triste sort des Alides et prît les armes contre les bourreaux représentés dans leur descendance par les sunnites de l'Asie centrale et le Khalife des Ottomans. Le chiisme se transformait ainsi en religion nationale, servant d'instrument de domination à la confrérie victorieuse. Le soufisme, sur lequel il s'était appuyé, s'employait aussi à la conversion de l'Iran ; les derviches parcoururent le pays en apôtres de l'idée nouvelle. Après dix siècles de déchirements, il renaissait une nation persane sous l'influence d'un deuil commun et d'un même sentiment de vengeance.
Tant que le chiisme servait aux combinaisons des partis et aux spéculations des philosophes, il lui avait suffi d'un système rationnel ; pour agir comme religion sur les masses populaires, il lui fallut un dogme et l'intervention du surnaturel. Mollah Hoséin Kachefi, le directeur de conscience de Schah Khodabendeh, avait inauguré les sermons édifiants sur le martyre des confesseurs de l'Islam ; l'avènement des Séfévis fit éclore toute une littérature de théologie et de traditions. La multiplicité de ces dernières acheva la déformation de l'Islam; cAli se
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vit associé à toutes les circonstances de la vie du Prophète. La dévotion publique se mit à élever audessus de l'humanité une famille dont on lui enseignait si ardemment à déplorer les malheurs. La situation réciproque des Alides se modifia ; l'excès de leurs infortunes apparut comme chose anormale ; on en fit un sacrifice expiatoire pour le salut des hommes et l'idée de la rédemption pénétra dans le chiisme. Le rôle du Prophète s'effaça légèrement; celui d*cAli ne commandait que le respect ; ce fut Hoséin vers qui se porta l'attendrissement de l'Iran; il s'attacha au jeune homme prédestiné, continuateur de l'œuvre du grand-père et du père, qui volontairement s'était sacrifié avec les siens, pour établir un lien entre Dieu et l'homme et amener ainsi la rédemption du genre humain. Mahomet, cAli, Hoséin formèrent la trinité chiite, d'où sortirent la révélation, l'interprétation» la rédemption. On n'alla point, sauf quelques sectaires, jusqu'à les diviniser, car le principe de l'unité divine est trop strict chez les Musulmans ; mais on les envisagea comme des saints d'une sainteté telle que leur intercession nécessaire remplit la vie religieuse de leurs fidèles. L'évolution du dogme chiite s'accomplit avec les années ; il devint exclusif et fanatique sous les derniers Séfévis. En aigrissant le peuple de l'Iran, les malheurs des deux derniers siècles accentuèrent l'âpreté de la religion nationale. Le culte musulman est d'une extrême simplicité ; le culte chiite l'exagère encore. En fait, à peine existet-il ; les gens partent du principe que, l'imam étant absent, il est inutile de se déranger pour participer à une prière imparfaite. Les mosquées tombent en ruines, leurs pichnamazs prient dans le désert ; le
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vendredi, le Schah ne prend point la peine de se rendre solennellement à la mosquée, comme font tous les autres princes de l'Islam. Il faut quelque calamité, épidémie ou sécheresse, pour réunir les fidèles à la mosalla, emplacement désigné en dehors de toutes les grandes villes. — Les chiites jeûnent le Ramazan, fêtentl'cAïd-ol-Fitr, l'*Aïd-è-Kourban etl'cAïd-è-Mouloud de même que les Sunnites; ils y joignent, à leur usage propre, l'Aïd-è-Ghadir, en mémoire de la désignation d'cAli à l'imamat, et les Moulouds, anniversaires de la naissance d'eAli et du 12e imam. Ces pratiques, n'ont, du reste, qu'une importance limitée. La dévotion chiite consiste à faire vivre le pays entier dans le culte de la famille fatale, à laquelle l'humanité doit son salut et la Perse sa nationalité. A part quelques-uns nommés d'après les héros du Livre des Rois, tous les Persans portent le nom d'un imam, parfois accompagné des mots : cabd, gholam ou kouli, qui veulent également dire : serviteur — (cAbd-ol-Hoseïn ; Gholam cAli ; Hasan Kouli) — Les travailleurs peinent en invoquant les imams, les derviches mendient en chantant leurs louanges. Sur la porte des maisons figurent les noms sacrés d'Allah, Mahomet, cAli, Fatémé, Hasan et Hoséin, réunissant le nom du Créateur aux noms de ceux à l'intention desquels le monde a été créé. Dans les demeures en terre des paysans, une image collée au mur représente Ali, Hasan et Hoséin, la face voilée, le front ceint d'une auréole ; au-dessous Mahomet montant au ciel sur son cheval Borak. Dans les mosquées, les tombeaux ou les écoles, sont appendus des tableaux figurant les trois héros empruntés par le chiisme à l'islamisme primitif, Salman*
Gamber et Bélal, au devant desquels s'alignent cAli et ses fils, pieusement agenouillés J'ai vu chez des derviches de véritables chapelles, où les cierges brûlaient devant l'image d'cAli ; il existe, au bazar de Téhéran, une fontaine de Norouz Khan, surmontée d'un tableau du martyre d'cAbbas, couverte d'exvotos et de lumières. La pensée des imams intervient dans toutes les circonstances de la vie et même dans les phénomènes de la nature; quand le crépuscule met le ciel en feu, le Persan y voit bouillonner le sang d'Hoséin. Le dernier imam, qui, bien qu'invisible, est toujours présent en quelque point de l'univers, veut être associé à la vie publique et privée. A la moindre mention de son nom, l'assistance se lève et salue dans toute les directions, pour lui marquer sa politesse. On attend sa venue et l'on affecte de la désirer. Chardin raconte qu'il existait à Ispahan une « écurie du maître des temps », constituée à son intention en fondation pieuse par un roi séfévi. « On tient là nuit et jour de beaux chevaux, sellés et richement harnachés, dont il y a toujours deux de bridés, afin que le Khalife monte dessus, au moment qu'il paraîtra. » Quand fut inauguré le Conseil national, les journaux de Téhéran tinrent à indiquer que le nouveau Parlement de la Perse s'était ouvert « sous le regard du Padischah et en présence du dernier Imam ».
La dévotion chiite s'exprime surtout par les pèlerinages et par les manifestations de deuil. Le carnage des Alides a peuplé d'imamzadés tous les coins de l'Iran ; si bien que les gens n'auraient pas grande route à faire pour porter leurs prières et leurs vœux au tombeau le plus voisin. Mais dédaigneux des
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imamzadés vulgaires, leur pieuse ardeur les entraîne constamment vers les plus illustres sanctuaires du chiisme. Les tombeaux de Schahzadé cAbdoul-cAzim près de Téhéran, du Cheikh Séfi à Arbébil, de Schah Tchiragh à Chiraz, ne jouissent que d'une renommée locale ; ceux de Fatémé à Koum et de l'imam Réza à Méchhed reçoivent les pèlerinages de tout le chiisme ; plus achalandés encore sont, en dehors de la Perse, les tombeaux du 1er imam à Nedjef, du 3e à Kerbéla, du 7e et du 9e à Kazemeïn, près de Bagdad, du 10e et du 11e à Samarra.
Les Katls (assassinats) sont les anniversaires annuels du martyre des imams ; ils comportent un ou plusieurs jours d'cazadari ou de deuil. Ce sont périodes aiguës pour l'inépuisable désolation qui caractérise le chiisme moderne. Les dix premiers jours de Moharrem, l'cAchoura (10 Moharrem), date delà mort d'Hoséin, le 20 de Séfer, qui en marque la quarantaine, sont particulièrement déplorables. De même, les 27, 28 et 29 Séfer, pour la mort de l'Imam Réza, d'Hasan et du Prophète. Moharrem et Séfer sont tout entiers des mois de deuil : toute fête est interdite, chanteurs et danseurs doivent chômer, les nakaradjis s'abstiennent de saluer le soleil, les soldats portent leurs fusils renversés, les seyyeds ne se montrent plus qu'en vêtements noirs. La mort d'cAli tombe le 21 Ramazan, les trois jours qui précèdent sont jours d'ahya ou d'angoisses, pendant lesquels le premier imam survécut à sa blessure ; Fatémé est morte le 13 Djemadi-oul-evvel et l'imam Mousa le 25 Redjeb. En compensation de telles tristesses, le chiisme s'offrait naguère une journée de réjouissance, le 9 Rébic-oul-evvel, à l'occasion de la mort d'Omar,
Aubin. — La Perse. 11
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qui fut le principal adversaire d'°Ali et l'écarta si longtemps du khalifat ; on tirait des feux d'artifice et la foule le brûlait en effigie. L'adoucissement des mœurs a fait disparaître ces divertissements inutiles.
Les katls veulent être commémorés par des rouzékhanis, des processions et des taziés.
Les rouzékhans sont les prédicateurs de la Passion ; ils forment une classe nombreuse parmi les mollahs dans toutes les grandes villes de la Perse ; dans les campagnes, leur office est rempli par les derviches conteurs. Les grands seigneurs ont coutume d'entretenir à leur suite un rouzékhan particulier. On a vu que ces prédications datent de l'époque mongole. Comprenant tout le parti qu'en pourrait tirer leur propagande, les Séfévis les généralisèrent, afin de mieux faire pleurer la Perse sur le sort des Alides. D'ordinaire, les familles aisées ont, une fois la semaine, leur jour de rouzékhani ; un drapeau noir, hissé sur une perche, indique les maisons où se passe le pieux exercice ; aucune invitation n'est faite ; entre qui veut. La cérémonie a lieu le matin ou l'après-midi, la nuit en Ramazan et pendant les mois de deuil.
Aux époques de katl, les mosquées sont tendues de noir et, dans les principales, c'est le prédicateur qui monte en chaire, pour commenter les douloureux anniversaires. Les prédicateurs — vaeez — occupent dans le clergé chiite un rang beaucoup plus élevé que les rouzékhans. Ces derniers sont de simples conteurs, possédant par cœur un certain nombre de récits ; les autres sont des savants, versés dans le Coran, les traditions et l'histoire, habiles en l'art de la diction, qui réussissent à se former un auditoire, en lui parlant de religion, de morale, et même, depuis peu,
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de politique. Il n'y a de prédicateurs que [dans les plus grandes villes, et quelques-uns seulement parviennent à la notoriété : on ne cite à Téhéran qu'une demi-douzaine de prédicateurs en renom. Chacun d'eux a sa mosquée attitrée, où il prêche généralement après la prière de Ycasr, tous les jours en Ramazan, le vendredi pendant les autres mois de l'année. Parfois un prédicateur consent à se transporter chez les principaux de la ville, pour une rémunération de 10 ou 15 tomans.
D'ailleurs un prédicateur illustre n'arrachera pas plus de larmes que le plus vulgaire des rouzékhans ; d'où qu'elle vienne, la moindre allusion au martyre des Imams suffit à provoquer, chez les Persans, les plus extrêmes démonstrations de douleur. L'officiant débute par une khotbê, affirmant l'unité divine et le prophétisme de Mahomet :
Gloire à Dieu, le maître des mondes I Je glorifie Dieu, la providence des humains, le créateur du ciel et de la terre, celui qui a donné l'existence aux hommes, celui qui leur a donné la parole, la raison et l'intelligence. Que la miséricorde de Dieu s'étende sur Mahomet, qui est le dernier, le sceau des Prophètes, sur sa famille et sur ses compagnons, qui sont les meilleurs des hommes.
Après avoir lu, traduit en persan et rapidement commenté un verset du Coran, le prédicateur se met à raconter un épisode, qu'il choisit à sa convenance, dans l'abondante littérature de Mêkatel (lieux de massacre), consacrée aux actes des martyrs. Ces actes se rapportent à la mort des trois confesseurs delà foi, cAli, Hasan et Hoséin; il est entendu qu'une narration relative aux deux premiers imams, doit
également mentionner le troisième ; car le mariage d'Hoséin avec la fille de Yezdeguird, le dernier Sassanide, et sa ferme attitude à l'égard du Khalife le rendent plus cher aux coeurs persans que tous les autres imams.
Voici l'un de ces récits, tiré du recueil le plus célèbre, le Kitabé-Lohouf (le livre des regrets), par Seyyed ibn Taous ; les fidèles l' écoutent en pleurant et en se frappant la poitrine. Il s'agit de la mort d'Hoséin et cela se passe à Kerbéla.
Fatémé, fille d'Hoséin, dit : « Le soir du jour où mourut mon père, j'étais debout à la porte de la tente et je regardais, étendus sur le sol, les corps de mon père, de mes frères et de leurs compagnons, qui avaient été tués ; les chevaux s'agitaient encore sur les cadavres. Et moi, je ne savais que penser : mon père mort, allaiton nous tuer, nous, les femmes et les enfants, ou nous faire prisonnières ? Je vis un cavalier de l'armée ennemie, qui s'avança vers les femmes, la lance haute. De sa lance, il les frappait aux bras et aux hanches et les femmes se serraient les unes contre les autres, comme des moineaux sur un buisson, en poussant des cris de détresse. « Quelqu'un, entendant nos plaintes, nous viendra-t-il en aide, à nous, pauvres femmes sans défense, veuves et orphelines ? » Et personne n'arrivait pour les secourir. Cet homme vint sur moi, me frappa dans le dos avec sa lance ; je tombai évanouie et il m'arracha violemment mes boucles d'oreilles. Quand je revins à moi, ma tête reposait sur la poitrine de ma tante Zéinab. Elle me dit : « Lève-toi, et allons vers les tentes. — Je n'ai point de voile, lui répondis-je, pour me couvrir le visage. — Moi non plus, ditelle, je n'ai pas de voile et mon corps est devenu noir de coups. » Alors, je la regardai ; je vis, qu'en effet, elle était dévoilée et son corps tout meurtri. Ce qui augmentait la détresse de Zéinab, c'est que toutes les jeunes filles du camp venaient lui demander protection
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et qu'elle les défendait, comme une poule fait de ses poussins. Dans le désir de s'emparer de leurs bijoux, la troupe ennemie les brutalisait et rouait de coups celle qui cherchait à les défendre. »
Ces rouzékhanis deviennent plus nombreux et plus ardents pendant les mois de deuil, et surtout pendant les dix premiers jours de Moharrem, où le peuple se prépare à l'explosion de douleur qui marquera le jour de l'cAchoura. Pour s'assurer la faveur populaire, avec le suffrage du clergé, les princes proches du Trône et les principaux seigneurs de la Cour possèdent dans leur palais des Hosêiniés, c'est-à-dire des cours affectées aux rouzékhanis annuels. Dix jours durant, l'Hoséinié est ouverte à la foule, qui y trouve à pleurer et à se nourrir : des plats de riz, du thé, du tabac, quelquefois même de l'argent. Cette année, les premières semaines de Moharrem correspondaient à la seconde quinzaine de février ; j'ai vu ces cérémonies dans la maison de l'Atabek-è- Aczam (Emin-os-Soltaneh) à Téhéran. La vaste cour était couverte d'une tente, les murs drapés d'étoffes noires ; les fenêtres ouvertes formaient autant de loges pour les invités. Chaque jour, la réunion commençait à 3 heures de l'après-midi, pour finir à 10 ou 1 1 heures du soir. Une foule énorme remplissait la salle illuminée ; les rouzékhans se succédaient dans la chaire, débitaient leur histoire et faisaient gémir leur public ; des plateaux de pillau circulaient ; une voix s'élevait parfois, pour publier les louanges de la famille du Prophète et provoquait alentour une immense acclamation ; un nouzêkhan (celui qui fait des lamentations) se mettait à chanter quelques vers, accueillis par des hurlements de douleur. De cons-
tantes allées et venues se produisaient ; les pieuses gens visitent les divers rouzékhanis de la ville, comme on fait chez nous, la semaine sainte, aux tombeaux des églises. Les destés des processions pénétraient, au milieu du bruit et des lumières, pour recevoir un châle du maître de la maison.
Les jours précédents, les processions se préparent pour la grande manifestation du 10 Moharrem, anniversaire de la mort d'Hoséin. Chaque quartier, chaque corporation, chaque mosquée forme son groupe spécial, sous la direction d'un desté-bachi, nommé par les membres ; ceux-ci se cotisent en vue des dépenses et les grands personnages y contribuent par d'abondantes subventions. Un local est affecté aux accessoires du groupe, lampes, miroirs, tapis, étendards. Personnel et matériel sortent les jours de katlfet les dix premières nuits de Moharrem.
L'cAchoura est le grand jour de deuil. Dès le matin, les destés s'organisent dans tous les coins de la ville et se dirigent vers le bazar, où ils doivent visiter l'imamzadé Zéid, avant de se réunir au Sebzé- Méidan. La foule envahit la place, les toits et les terrasses voisines ; les destés y convergent par toutes les issues du bazar ; ils se cognent les uns contre les autres et se mêlent en un remous sanglant. Chaque groupe s'avance, précédé de ses insignes ; la main d'cAbbas, des drapeaux verts et noirs noués ensemble, des alems, édifices bizarres, surmontés de plumes et de plaques métalliques, qui doivent symboliser le chiisme ; des chevaux drapés de noir, représentant les montures d'Hoséin, de ses fils et de ses frères ; enfin, un cheval ensanglanté, portant une colombe, en souvenir d'un épisode de la mort du
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3e Imam : quand Hoséin fut tombé, son cheval s'emportait à travers le champ de bataille, une colombe se posa sur sa selle et le ramena à la tente de Zéinab, pour informer de l'événement la sœur du défunt. Derrière, se presse une ignoble cohue : serrés les uns contre les autres, titubant comme des ivrognes, des hommes, pieds nus, vêtus de blanc, se tailladent à coups de sabre la tête rasée ; le sang ruisselle sur les visages et rougit les robes blanches ; des individus, armés de bâtons, s'appliquent à détourner les coups trop vigoureux. Ce sont des vœux faits au cours de l'année écoulée qui imposent ces horribles pénitences; les riches s'en rachètent à prix d'argent ; mais il y a de tout jeunes gens dans cette masse humaine, et même des enfants, trop faibles pour se frapper euxmêmes, que l'on promène à cheval, avec une entaille sur la tête. Du haut des terrasses, les femmes poussent des gémissements et jettent leurs mouchoirs à ces victimes volontaires.
Tous les groupes ne s'infligent pas un traitement aussi cruel. Les kamazen sont seuls à se donner des coups de sabre ; les sinézen, qui sont les plus nombreux, se livrent à de moins sanglantes pratiques. Ils marchent en ligne, la poitrine découverte et, d'un mouvement cadencé, rabattent leurs poings, qui laissent sur la peau une marque rouge. Les Berberis se fustigent les épaules avec des mailles de fer ; les Loures de Bouroudjird, la tête souillée de boue, agitent les bras comme des gymnastes et les ramènent sur leurs torses nus... Tous répètent inlassablement le cri spécial au desté dont ils dépendent ; les uns crient : « Schah Hoséin I » les autres « Hasan ! Hoséin ! » Certains répètent une formule connue des
lamentations, gémie par le rouzékhan attaché à leur groupe : « Donnez à boire aux lèvres altérées de mon roi » ou « Que devons-nous faire ? Hoséin n'a pas de linceul. » — Ou bien encore : « C'est aujourd'hui le jour de l'cAchoura et ces événements se passèrent à Kerbéla1. » — Chaque année ramène les mêmes destés et la foule accueille de ses transports les groupes les plus populaires, ceux de la corporation des marchands d'étoffes et du quartier de Mirza Mohammed Réza.
Sous les arcades du Sebzé-Méidan, se tient le chef de la police ; les pénitents viennent auprès de lui s'administrer leurs derniers coups de sabre ; c'est leur manière de solliciter l'élargissement d'un prisonnier, auquel le groupe s'intéresse. La prison est tout proche, dans une des portes de l'Ark, et le détenu relâché vient aussitôt remercier ses libérateurs. S'il y a retard dans la décision de l'autorité ou erreur dans la personne remise, les cris se font plus furieux, les entailles plus fortes, jusqu'à ce que ces forcenés aient obtenu satisfaction. Cette année, les destés se tailladèrent avec enthousiasme devant la légation d'Angleterre, pour remercier la diplomatie britannique du concours prêté par elle à la révolution persane. Dans l'aprèsmidi, les héros du matin se promènent allègrement par la ville, la tête enveloppée de bandages ensanglantés.
Les chiites ne se contentent pas des sermons sur la Passion et des mortifications en l'honneur des imams ; ils veulent avoir, en outre, la représentation tangible des scènes fondamentales de leur religion.
1. A Tauris et dans le Caucase, les processions de l'Achoura adoptent les cris de « Schah Hoséin ! Vaï Hoséin ! — O Roi Hoséin ! Hélas, Hoséin ! » D'où le nom de Schaksé-Vaksé, que les Européens donnent à la cérémonie.
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Les twziés, mystères, dont le principe remonterait aux Séfévis, ne se sont développés et généralisés qu'au cours du dernier siècle. Dans les villages, on joue la tragédie sur une place quelconque, recouverte de toiles, tendue de noir, décorée de tapis, de cristaux et de lampes ; à Koum, j'ai vu des acteurs en costume représenter, parmi les tombes d'un cimetière, le martyre des Imams. A Téhéran, chaque quartier possède son tékieh spécial, entretenu par des fondations pieuses ou par les cotisations des habitants : les grands personnages tiennent à en avoir un dans leur propre maison ; si bien que les représentations se suivent, ininterrompues, pendant les mois de deuil. Les plus belles ont lieu dans le tékieh royal, ouvert les dix premiers jours de Moharrem.
Ce tékieh est une immense rotonde, attenante au jardin du Gulistan ; la direction en appartient au Nazir. surintendant du Palais, la police au ferrach-bachi ; deux étages de loges sont ménagés dans l'épaisseur des murs, celui d'en haut réservé à Yandéroun du Schah, celui d'en bas réparti par les soins du Nazir entre les princes, les ministres et les dignitaires de la Cour. Vide tout le long de l'année, la rotonde prend, à l'époque des représentations, le plus magnifique aspect. Un drapeau noir flotte sur l'édifice. On le recouvre d'une tente, créant un demi- jour propice au recueillement des esprits ; de longues tentures de deui pendent le long des murs ; des cartouches à fond vert contiennent une série de versets, tirés d'un poème classique sur la mort d'Hoséin1. Les
1. Ce poème a été composé par un certain Mohtechem à la fin du premier siècle de l'hégire ; les vers en sont usités dans toutes les cérémonies de deuil : on les introduit dans les tacziés, ce sont les lamentations que chantent les rouzékhans.
loges de la galerie supérieure sont fermées d'étoffes ajourées ; celles de la galerie inférieure ornées par leurs titulaires de tapis et de glaces, précédées d'une rangée de cristaux, de lampes et de flambeaux. La foule envahit le parterre. Au centre, la scène ronde et peu élevée ; autour, une allée reste libre pour les dégagements et la figuration. Une chaire est adossée au mur; au devant, un poteau couvert de dorures, d'où pend un drapeau vert, l'étendard d'Hoséin. De grandes vasques, remplies d'eau, sont placées aux quatre coins de la salle et plusieurs petits garçons, en costume arabe, offrent à boire au nom d'cAbbas ; les vœux faits par leurs parents les ont consacrés pour cet office.
A midi les rouzékhanis commencent dans le tékieh; les représentations ont lieu à 3 heures et à 7 heures, celles du jour revêtent un caractère sacré et le parterre est réservé aux femmes ; celles du soir sont moins nombreuses, presque toujours profanes ; les hommes y sont seuls admis. Mais le tékieh resplendit de lumières et le coup d'œil en est beaucoup plus beau.
Mocin-è-Boka (l'auxiliaire des larmes) dirige la scène ; un vieillard à barbe blanche ; il se présente, vêtu de longues robes, un bâton à la main et portant dans sa ceinture de cachemire les innombrables rouleaux, dont chacun contient les rôles d'une tragédie. Voici trente-sept ans qu'il préside aux tacziés royaux et son père, avant lui, remplissait déjà pareil office. Le père et le fils ont donné leur forme actuelle à la plupart des pièces aujourd'hui représentées. Mocinè-Boka détient une fonction de cour ; chaque année, dans le courant du mois de Ramazan, il procède au recrutement de sa troupe, parmi les meilleurs chan-
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teurs et musiciens, signalés à Téhéran ou dans les provinces ; il conclut avec eux un contrat de quatre mois; en tout, 200 personnes, tacziêkhans, avec dix sous-chefs. La troupe répète les tragédies pendant les mois qui précèdent, pour les jouer en Moharrem et en Séfer. Elle ne reste en son entier que pour les représentations royales ; ensuite elle se divise en autant de fractions que de sous-chefs et dessert, sous la haute direction de Mocin-è-Boka, les divers tékiehs de la capitale. Il peut y en avoir une cinquantaine, donnant chacun dix journées de représentations.
Les pièces sont tirées des actes des Martyrs, quelques-unes des légendes iraniennes. Mocin-è-Boka soumet au choix du roi la série qui doit être représentée dans le tékieh royal. Tel fut le répertoire de cette année :
1er Moharrem. La mort du Prophète. La première tragédie est ordinairement précédée d'une scène au cours de laquelle cAli lie les deux pouces du div, afin d'écarter l'action des mauvais génies de l'Iran.