La musique, la danse, les • loutis
La musique persane ; ses origines arabes. — La chanson de Zahir-ed-Dowleh. — Les musiciens. — |Le nakara-khané. — Les troupes de danseurs : danses de jeunes garçons. — La corporation du Louti-Khaneh ; acrobates et prestidigitateurs. — L'école de filles de M. Richard-Khan. — Représentation de marionnettes. — Mourchid cAzimet Mourchid Taghi. — Les deux pièces du répertoire : le Lutteur Chauve et Sultan Sélim.
Téhéran. — Février 1907.
Qu'elle soit donnée dans le biroun ou dans Yandéroun, à l'occasion de mariages, de circoncisions ou pour tout autre motif, il n'est point de fête persane sans la musique,' la danse ou les loutis.
La Perse moderne vit sur la musique arabe. Un homme du Turkestan afghan, Abou'n Nasr Fariabi, qui florissait à Bagdad sous le règne du khalife abbasside El-Mamoun, lui imposa ses formes actuelles. Successivement, il inventa la petite guitare et celle à double renflement, qui restent les instruments fondamentaux, soutenus, au besoin, par le tambour à pied, la cithare et le kémantcheh, sorte de violon. Le
même El-Fariabi sut classer, selon leurs divers modes, les airs transmis par la tradition populaire.
La plupart des airs qui restent en usage sont d'origine arabe ; mais ceux venus de la Turquie, voire de l'Europe, pénétrent de plus en plus1. La musique n'est point notée ; les maîtres se la transmettent les uns aux autres. A chacun des thèmes correspond un recueil de chansons, dont l'inspiration ou la métrique paraissent lui convenir. Elles sont généralement empruntées à Hafiz ou Sacdi, que tout Persan connaît par cœur. Mais on chante aussi les vers d'autres poètes et les compositions nouvelles inspirées par les circonstances. L'été passé, l'explosion du mouvement libéral mit en musique, sur toutes les guitares de la Perse, les vers suivants de Zahir-ed-Dowleh, gouverneur d'Hamadan et grand mourchid des derviches nécmetoullahis :
O mes frères, fils d'un même pays I Jusques à quand resterez-vous désunis ! L'union transforme les broussailles en prairies ; la discorde les jardins en landes. L'union est le remède aux maux de notre cœur ; c'est la discorde qui cause notre misère.
Dites hardiment que le gouvernement et la patrie, la gloire et la splendeur, sont frères jumeaux. Sinon,
1. Joués sans paroles, les airs de la musique persane appartiennent au reng. — Avec paroles, ils relèvent du tafnif, dont le rythme veut être marqué par le tambour à pied. — Uavaz n'exige aucun accompagnement; ils constitue la musique sérieuse, les autres la musique légère.
Jadis, l'ensemble des airs persans se ramenait à douze thèmes déterminés. — Destigah (on dirait noubas dans l'Afrique du Nord). — Aujourd'hui, le nombre de ces thèmes s'est réduit à huit : le Lour, triste et langoureux; le mahour, plus gai; Yhoumayoun, lent et solennel; le dougah (2e), mélancolique; le sehgah (3e) et le ichargah (4e) ; d'une allure également martiale (ce dernier spécial au gens du Caucase) ; le pendjgah (5e), mélange de tous les autres airs ; enfin le névah, solonnel, propre à marquer l'apparition des grands de ce monde.
il n'y a, hélas ! ni gouvernement ni nation. Devant un gouvernement et une nation unis s'aplaniront toutes les difficultés de ce monde.
O roi, ayez pitié de nous 1 Ecoutez un instant nos doléances I Vit-on jamais pareille chose : un mirakhor1, nommé grand vizir 1 Par son injustice et sa tyrannie, ce chien sans religion et sans imam a ruiné le pays de P Iran.
La tyrannie a ruiné notre pays ; l'ignorance a rempli nos yeux de larmes. La science amènera le règne de la justice ; la civilisation fera refleurir les déserts salés. L'instruction est aujourd'hui notre devoir inéluctable ; elle vaut autant que le pèlerinage de la Mecque, que le jeûne et que la prière 2.
Les grands seigneurs possèdent toujours un ou plusieurs musiciens particuliers, des avazkhans, au nombre de leurs domestiques ; — des femmes musiciennes sont attachées aux andérouns. Quelques professionnels renommés vivent indépendants ; ils donnent des leçons et portent leur art là où on les appelle. Mirza Hosséin Kouli Khan est le plus connu de tous ; son père et son oncle appartenaient déjà à la Chambre du roi.
Bien qu'il existe à Téhéran bon nombre de danseuses, celles-ci se voient réservées au divertissement des andérouns ; le goût persan leur préfère la grâce des jeunes garçons. Le chef suprême de la corporation de la danse est un domestique du palais, Ehtecham-è-Khalvet3 (la magnificence de l'intimité
1. M irakhor, chef des écuries; allusion au Sadr Aczam cAïn-ed- Dowleh, renversé, en 1906, par le mouvement populaire.
2. Ce sont les obligations fondamentales de la religion musulmane. Y ajouter le devoir de l'instruction, c'est faire preuve d'une singulière liberté d'esprit, qui commence à se répandre en Perse et y a produit les événements actuels.
S. Le Khalvet est le cercle intime que le Schah se choisit parmi sa ilmimilcIfA
royale); et celui-ci nomme dans chaque ville le chef du nakara-khané. Cette institution remonte aux origines mêmes de l'Iran; dans la capitale, elle comporte une centaine de musiciens, dont la mission consiste à saluer d'une effroyable cacophonie le lever et le coucher du soleil; puis à figurer, vêtus d'un long vêtement rouge, dans les salams et les taziés. Divisés en quatre escouades, ces gens s'évertuent sur des trompettes, des fifres, des grosses caisses et des -tambours. Leur réunion forme la musique du roi et suit les déplacements de la Cour; ils sont trente joueurs de trompette et de tambour, vingt-six de grosse caisse et quatorze de flûte. Ces musiciens se complètent par une douzaine de danseurs. Il en coûte ainsi à l'État une somme annuelle de 6.000 tomans. Le chef du nakara-khané de Téhéran, Kasem Khan Bachi, dont le père remplissait déjà pareil office, préside également à la corporation locale des danseurs et musiciens, — soit quatorze troupes de neuf à douze individus; dont quatre composées de Juifs; chacune d'entre elles paye, sur ses recettes, une redevance à Kasem-Khan. Les troupes féminines sont plus nombreuses, il en existe une quarantaine, et c'est à Ehtecham-è-Khalvet lui-même qu'elles fournissent un revenu mensuel. Non point qu'elles aient le monopole des andérouns ; les troupes masculines y trouvent également accès, et l'on réussit à sauvegarder les convenances en les plaçant derrière quelque vitrage ; il y avait naguère un groupe de musiciens aveugles, dont l'infirmité rassurait la pudeur des dames persanes. La danse est un plaisir dispendieux ; il en coûte de 20 à 30 tomans pour une simple soirée ; de 50 à 60 pour
les fêtes d'un mariage, qui durent parfois la semaine entière.
Les gens du nakara-khané, répartis en petits groupes, se répandent par la ville, en concurrence avec les troupes privées. Le charme ou le talent des jeunes garçons fait le succès de la compagnie, dont ils deviennent les étoiles. Les danseurs sont en général de petits orphelins, confiés à un chef de troupe, selon les termes d'un contrat dressé par devant Ehtecham-è-Khalvet. Les enfants commencent à huit ou dix ans ; ils apprennent, un couple d'années, sous la férule d'anciens danseurs, qui les entreprennent à forfait ; ils peuvent exercer leur métier jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans. Pratiquée selon les règles d'une stricte vertu, la danse est peu lucrative. Un danseur ordinaire ne gagne pas plus de 20 à 40 tomans par an ; le gain d'un joli garçon, doué d'une voix agréable, peut atteindre jusqu'à 100 tomans. Il faut ajouter que le chef de troupe se charge de nourrir ses pensionnaires, de les habiller, de les soigner en cas de maladie, et même de les baigner. La tendresse publique joint au nom de ces jeunes danseurs le qualificatif de djan — (mon âme), — généralement appliqué aux petits enfants. Actuellement, les deux favoris s'appellent Haïdar Djan et Asghar Djan ; on cite, parmi les femmes, Torbat et Khanoum Orghi (la dame à l'orgue).
Le pître à la mode est un certain Hadji Louré. Chaque troupe en possède un ou plusieurs qui se chargent des intermèdes. Au jour dit, les domestiques de la troupe apportent les instruments de musique avec les malles remplies d'habillements et d'accessoires. Les musiciens se rangent au fond de la salle, les
danseurs se placent en avant, les pitres les accompagnent de leurs grimaces. Les jeunes garçons portent d'ordinaire une longue tunique de soie brochée ; mais ils changent fréquemment de costume, selon le caractère de la danse qu'ils exécutent ; leurs cheveux sont longs et le moindre mouvement les leur fait retomber sur le visage. Ils se livrent à des gestes et à des déhanchements qui n'ont rien, en eux-mêmes, de bien répréhensible, mais auxquels, faute d'habitude, je n'étais point préparé à trouver grande séduction. Les danseurs sont également chanteurs et acrobates. Ils représentent des saynètes et des tableaux vivants. Il arrive que certaines fêtes soient réservées au loati-khanê. Tel est le cas, le sixième jour après la naissance d'un enfant, où la coutume fait intervenir les loutis pour la distraction de l'accouchée. La corporation réunit les divers métiers, consacrés aux divertissements populaires; son chef, nommé par le Schah, Hasan Khan, louti-bachi perçoit 30 chahis par toman sur les bénéfices de ses administrés. Dans le louti-khané le groupe le plus important comprend les lutteurs et acrobates, pehlevans, qui se répandent sur les places ou par les bazars. Ces gens opèrent, en outre, dans des gymnases spéciaux, où les amateurs sont admis en payant. Il peut y avoir, à Téhéran, une centaine de ces é1 ablissements, disposant chacun d'une équipe de huit à dix lutteurs. Les charmeurs de serpents, les montreurs de singes ou d'ours en sont réduits à exhiber leurs talents sur la voie publique. Au contraire, l'aristocratie de la corporation, prestidigitateurs et montreurs de marionnettes, une vingtaine en tout, fréquentent les meilleures maisons de la ville.
234 I.A l'ERSE d'aujourd'hui
Nous avons ici un compatriote musulman. Le père de M. Joseph Richard Khan, se rendant aux Indes, traversa la Perse en 1844; Mohammed Schah l'y retint pour l'éducation de ses fils. Or, l'Islam ne supporte guère les rapports de ses femmes avec des chrétiens. M. Richard en fit l'expérience ; il dut chercher refuge au sanctuaire de Schahzadé cAbd-oul-cAzim et en sortit musulman. Cette circonstance détermina la fondation d'une famille franco-persane. L'un des fils vit à Téhéran; il est fort à son aise, très considéré, marié à une princesse kadjare. Ses deux petites filles se trouvant en âge de faire leur éducation, il décida quelques amis à lui confier leurs enfants et fit venir de France une institutrice, qui dirige, depuis quelques mois, la première école laïque française de filles existant en Perse. C'est devant les dix petites musulmanes groupées par M. Richard Khan que j'ai vu Mourchid cAzim présenter ses marionnettes, accompagné de la voix et du tambour par Mourchid Taghi. Quelques tours de prestidigitation avaient ouvert la séance.
Le Khéimé Cheb-bazi (la tente des jeux de nuit) — tel est le nom persan des marionnettes — est d'importation récente sur le plateau d'Iran. Jusqu'au milieu du dernier siècle, on n'y connaissait que les ombres chinoises et le Karagueuz turc. Les marionnettes furent importées du Kurdistan et finirent par tomber dans le domaine de la corporation des loutis.
Une tente carrée est dressée dans la pièce. Le tapis du plancher forme la scène ; les poupées, fort amusantes, sont maniées par un aide invisible, au moyen de fils de crin. Accroupi en avant, Mourchid eAzim joue
le rôle du maître de la tente où se produisent, les marionnettes ; il les interpelle, leur demande leur raison d'être, commente leurs faits et gestes. En leur nom, l'aide répond, d'une voix qu'il rend aiguë par un sifflet mis dans sa bouche. Sur le côté, le musicien, Mourchid Taghi, un tambour à pied sur les genoux, marque la cadence, en chantant des vers appropriés. Les vers sont choisis dans le Beyaz (le carnet), recueil fort connu où, selon la légende iranienne, Chirine, favorite du Sassanide Chosroès Parviz, s'étant éprise de Farhad, le tailleur de pierres, fit réunir les vers amoureux de la poésie persane ; la chronologie n'a guère embarrassé l'auteur, qui prit le meilleur de son bien dans Sacdi et dans Hafiz.
Le répertoire des marionnettes se borne à deux sujets : Sultan Sélim et Pehlevan Ketchel (le Lutteur Chauve). La maison du lutteur vient de s'enrichir d'une femme nouvelle, qui lui est amenée de l'Inde par un esclave. Or, cette femme se trouve être la sœur du Div (le démon, l'ogre de la fable persane). Furieux de tant d'audace, celui-ci commence par ensorceler le lutteur ; puis, il se laisse toucher par ses expressions de repentir. Alors le lutteur, saisissant une occasion favorable, prend le div à la gorge et l'étrangle. — Sept de ses frères partagent successivement le sort du div. — La femme pleure le désastre des siens ; elle s'en console en épousant le lutteur ; un mollah dresse l'acte de mariage ; la femme devient enceinte ; un enfant naît et la pièce finit.
La Cour du Sultan Sélim, que j'ai vu représenter, offrait un spectacle bien plus varié. Avant l'entrée des marionnettes, Mourchid Taghi se mit à chanter
des vers de Hafiz, évoquant l'idée de l'unité divine qui préside à toute manifestation de la vie musulmane.
Puis la première marionnette se présenta. « Le salut soit sur vous ! — Sur vous soit le salut, répond Mourchid cAzim ; qui êtes-vous ? — Je suis le héraut du camp de Sultan Sélim Yéméni ; son ordre est que l'on ne fasse point de bruit, car il va venir. » Des sentinelles se placent à l'entrée du camp, des cosaques à la porte de l'andéroun. Les porteurs d'eau arrosent la tente ; les serviteurs la balayent. Viennent les gens de la maison royale, massiers, portiers, ferraches, le général de l'infanterie, le commandant des troupes turques, les nakaredjis, les joueurs de flûtes, le porte-étendard, les coureurs royaux, puis le Sultan lui-même, accompagné des ambassadeurs de Turquie et de Russie. Le divertistissement commence : lutteurs, montreurs de singes, guitaristes, acrobates, danseurs, Kurdes, Turcs, Afghans, Arabes, un couple d'Européens.
Le loutU montreur de singes, se plaint de la façon dont lui fut réglé le salaire royal. «LeSchaht'a pourtant donné un cadeau, dit Mourchid cAzim. — Oui, répond l'homme, un bon sur Nedjis-et-Toudjdjar (la saleté du commerce),qui m'a retenu 10 pour 100 de commission. » Aussitôt le sultan fait comparaître le négociant coupable ; les ferrachs lui attachent les pieds à une barre de bois, lui mettent les quatre fers en l'air et lui administrent la bastonnade. Cet acte de justice sommaire est immédiatement suivi d'un autre : des voleurs sont placés à la bouche d'un canon. Un chasseur apporte un moufflon ; le mirakhor, chef des écuries, se présente à cheval. Les poupées sont fort
ingénieuses, et leurs articulations se prêtent à de multiples exercices. Il en viendrait encore, si le div n'apparaissait point; une marionnette de grande taille, avec des plumes blanches sur la tête et des bras démesurés : « Qui es-tu? — Je suis l'ogre du désert. — Que viens-tu faire? — Je viens prendre tous ceux qui ont trahi la confiance du Roi. » Et l'ogre de saisir à tour de rôle les divers personnages de la cour, qui tous, du premier jusqu'au dernier, avaient également mal agi à l'égard du souverain. Une fois le nettoyage accompli, la petite moralité tirée de la pièce, le div se prosterne devant le sultan et s'enlève dans les airs.