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Les derviches. — Mendiants et conteurs

La quête des derviches au Norouz. — Le chef de la corporation : Nakib-ol-Memalek. — Kaksars et cAdjems. — Les mendiants. — Le tatouage des Kaksars et la légende de Seyyed-Djélal. — Comment les Séfévis ont employé les cAdjems. — L'organisation de la confrérie; l'initiation; la patente de derviche. — Le derviche de la légation de France ; Hadji Ahmed. — Les aventures d'un nakkal.

A l'approche du Norouz (21 ou 22 mars), qui marque le début de l'année persane, les derviches de Téhéran se réunissent chez le chef de leur corporation, Nakibol-Memalek, et chacun se voit désigner la maison du personnage, condamné à lui payer aumône à l'occasion de la fête. Le derviche vient dresser sa tente à l'endroit indiqué, l'orne de plantes et de feuillages et campe, attendant sans impatience le payement du tribut annuel que lui accorde la coutume. D'ordinaire, les seigneurs persans se montrent magnanimes à l'égard de ces derviches, temporairement attachés à leur personne ; ils les laissent

plusieurs jours tranquillement installés devant leurs portes, leur envoient du riz et du thé, puis, le moment venu, s'en débarrassent par un généreux cadeau1.

Mirza Gholam Hoseïn Khan, Nakib-ol-Memalek, était le conteur favori de Nasr-ed-Din Schah. Jouissant de la faveur du maître, il en obtint l'administration de tous les derviches de la Perse. A ce titre, il nomme un délégué dans chaque province et perçoit redevance sur tous les mendiants du pays. Naguère, la place du Nakib-ol-Memalek était infiniment plus importante ; elle conférait l'autorité, non seulement sur les derviches, mais encore sur dix-sept autres corporations, parmi lesquelles les vendeurs de kalyans et les laveurs des morts. Aujourd'hui, Nakib-ol-Memalek doit se borner à l'exploitation des seuls derviches ; encore ne s'agit-il que des Kaksars et des eAdjems.

Quand, au xvie siècle, le chiisme se transforma en religion nationale, les Séfévis recherchèrent le concours de ces deux confréries ; elles se firent volontiers les missionnaires de la loi dominante ; de cette époque, date la forme spéciale et purement chiite, adoptée par chacune d'elles.

Ces derviches n'ont rien de commun avec les masses

1. Les derviches sont, en Perse, l'objet d'un réel respect ; on leur refuse rarement l'aumône. Le soufisme a entouré les siens d'une auréole, en faisant de la mendicité le plus complet symbole du renoncement. Sacdi et Haflz, qui continuent à faire l'éducation de l'Iran, n'ont cessé de chanter les derviches.

« L'initié au cœur inspiré cherche dans la mendicité le moyen de dompter ses convoitises ; et, quand la passion l'obsède de ses exigences, il la traîne de porte en porte pour la mortifier... Le calme et la félicité parfaite ne se trouvent que dans le royaume des derviches.. . La puissance et la fortune sont un malheur : et celui que l'on flétrit du nom de mendiant est, en réalité, le roi du monde. » — Sa€dl. — tton&lan, chapitre !•'.

que nous connaissons, groupées autour des zaouïas de l'Afrique du Nord. Bien qu'ils reconnaissent entre eux une hiérarchie de mourchids et de maulévis, l'isolement est leur habitude; ils vivent errants ou sédentaires, appliqués à gagner leur pain selon les procédés particuliers à leur ordre.

Les Kaksars sont de simples mendiants. Ils dérivent des yoghis de l'Inde, et se répandirent en Perse à la faveur de la protection séfévie. On les rencontre dans les rues ou dans les bazars, les cheveux longs, la barbe inculte, portant d'invraisemblables coiffures, une peau de mouton et une hache sur l'épaule, une sébille pendant au bras. Lors de la moisson, ils s'en vont dans les villages, où les paysans s'empressent à leur donner une petite portion de grains. On en trouve, sous un abri de terre battue, dans les cimetières ou le long des routes assez fréquentées.

Le chemin de Chemran, où la population de Téhéran émigré pendant l'été,est peuplé de ces derviches; ils s'y sont aménagés de petits recoins, ornés de plantes grimpantes, et se présentent aux passants, leur offrant un fruit, une fleur, ou même un verre d'eau glacée, afin d'attirer leurs aumônes. Ces mendiants sont migrateurs. En décembre, quand la neige descend les pentes de l'Elbourz et vient recouvrir la plaine caillouteuse de Téhéran, la vie n'est plus possible sinon pour les derviches abrités dans les bazars; les autres se dirigent vers le Sud, gagnent l'Arabistan ou la basse vallée du Tigre, pour revenir avec la bonne saison. Certains de ces derviches se sont procurés des domiciles fixes, avec un rayon d'exploitation suffisamment rémunérateur ; mais beaucoup restent errants ; ils voyagent dans toute la Perse, au Caucase,

en Turquie, au Turkestan, en Afghanistan et aux Indes ; par réciprocité, la Perse reçoit les derviches de ces divers pays.

En dehors de leur costume spécial, les Kaksars ont, pour signes distinctifs, un bracelet et un tatouage au bras. Le tatouage s'explique par une légende remontant au fondateur même de l'ordre. Seyyed Djélal habitait une ville quelconque de l'Inde, à une époque indéterminée ; la mémoire de ses disciples n'est pas très précise à son sujet. Autour de lui s'étaient groupés plusieurs derviches ; et un chameau, seul bien du couvent, s'en allait, tous les matins, une besace au cou, quêter pour la subsistance de la petite communauté. Un beau jour, dégoûté de la paresse des siens, Seyyed Djélal se répandit en reproches et fit mine de partir sans esprit de retour. Quand il revint, le chameau avait disparu ; le départ du maître ayant ralenti la charité publique, les derviches s'étaient décidés à manger l'animal quêteur. Devant les mensonges des coupables, Seyyed Djélal fit appel au chameau lui-même qui, du ventre d'un chacun, raconta sa triste destinée. Alors, furieux, le mourchid serra de sa main le bras de ses derviches, si fort que l'empreinte y demeura marquée. C'est en souvenir de cette marque surnaturelle que les Kaksars se font encore tatouer au bras lors de leur initiation.

Sur 3.000 derviches qufn peut y avoir à Téhéran, on ne compte que 600 Kaksars; les «Adjems seraient, de beaucoup, les plus nombreux. Ceux-ci font remonter leur filiation spirituelle jusqu'à Habib-è-cAdjémi, venu à Médine étudier les doctrines soufies, sous un autre Persan, Salman-è-Farsi, l'un des serviteurs du

Prophète, dont le souvenir revient à chaque instant dans les traditions chiites. Du surnom de Habib, la secte reçut l'appellation de cadjem (mot arabe, qui veut dire : Persan). Depuis lors, il existait des derviches eAdjems parmi le peuple de l'Iran, sans posséder cependant ni signe distinctif, ni organisation compacte. Les Séfévis leur fournirent une forme nouvelle et un but précis. Dans son œuvre de reconstitution de la nationalité persane, appuyée sur le chiisme contre le sunnisme des Turcs, cette dynastie chérifienne voulut avoir un corps de missionnaires qui s'en irait confondre les partisans du khalifat, en prêchant à travers le pays les louanges des Alides. Sous le règne du grand Schah <Abbas, un cordonnier d'Ispahan, Mohammed-è-Keffach, se trouvait être le principal mourchid des cAdjems; il proposa au roi d'engager sa confrérie au service de ses projets religieux; l'offre fut acceptée et fit la fortune de l'ordre.

Les derviches °Adjems se répandent ainsi dans la moitié de l'Asie pour la distraction ou l'édification des villages, — bien accueillis des Sunnites euxmêmes. Aucune règle ne préside à leurs pérégrinations ; ils partent volontairement, avec l'autorisation de leurs mourchids. Ils sont, en Perse 5 ou 6.000, 10.000 si l'on y joint les apprentis; leur plus fort groupe réside à Téhéran, ensuite à Ispahan et dans le Guilan. Ces gens entrent dans les mosquées, se placent au pied de la chaire, et racontent aux paysans en larmes le douloureux martyre de Kerbéla ; ce sont les rouzékhans des campagnes. D'autres fois, ils se transforment en maddahs pour hurler les louanges d'cAli dans les bazars ;|ou bien ilsjde-

Aueïn. — La Perse. 16

viennent nakkals, et font rire un auditoire émerveillé aux récits puisés soit dans Y Iskendernameh (le livre d'Alexandre), soit dans le RomouzHamzeh (les énigmes de Hamzeh), recueils traditionnels dont les thèmes dérivent de l'ancienne poésie persane. Quelques-uns même travaillent comme charmeurs de serpents.

En dehors de Nakib-ol-Memalek, chef civil des eAdjems, se développe toute une organisation religieuse ; au-dessus des derviches et des disciples aspirant à leurs loisirs, plane une aristocratie de maulévis et de mourchids, seuls admis à porter le turban. Au sommet, les pir-ê-dowa, choisis parmi les seyyeds de l'ordre, sont actuellement au nombre de cinq ; ils résident à Téhéran, Kazvin, Ardébil, Méchhed et Ispahan. Plus haut encore, les deux sahabs-calem (les maîtres du monde) ; les chefs suprêmes, établis à Téhéran et Méchhed, Hadji Seyyed Kasem Vacez et Kerbélaï Hasan. Les cAdjems se recrutent surtout parmi les artisans ; ils comptent cependant des seyyeds, des mollahs, des prédicateurs et même quelques grands personnage

Quand un jeune homme, séduit par l'indolence monacale, désire être admis parmi les cAdjems, il se met tout d'abord en quête d'un mourchid. Ses goûts l' entraînent-ils vers la mobilité, son maître le garde peu de temps et lui donne presque aussitôt la « volée », c'est-à-dire la faculté de voyager comme derviche, soit pour étudier les divers pays, soit pour visiter les autres derviches. Cette « voie » fait régner entre les pieux voyageurs une charité fraternelle ; à toute rencontre, ils se doivent échange de bons offices ; et celui qui possède est tenu de partager son bien avec le confrère indigent.

Pour les sédentaires, l'initiation se fait plus longue ; l'élève doit servir le maître pendant mille et un jours, puis le « contenter » par un cadeau. Vient alors la cérémonie de l'investiture solennelle, qui l'introduira définitivement dans la confrérie. L'aspirant est assisté du pir-é-mourchid* qui lui donna ses soins spirituels et du pir-é-délil, du guide, chargé de l'accompagner dans la circonstance. Les cAdjems de l'endroit se sont réunis ; l'intéressé leur a préparé un repas de riz et de mouton. Les mains appuyées sur les genoux, il se présente en prononçant la formule « Au nom de Dieu ! Il n'y a de Dieu que Dieu ! Je viens faire le pèlerinage des cœurs. — Soyez le bienvenu, lui répond le pir-é-mourchid, et prenez soin de ne briser aucun cœur. Tous les êtres humains veulent être également reconnus comme créatures divines ; il faut avoir pour tous les mêmes égards. » L'aspirant répond aux questions que lui pose l'assemblée ; la ceinture de Tordre, faite de quarante fils noirs, réunis par des nœuds — (symbole des quarante jours d'abstinence et de retraite imposés chaque année) — lui est placée au cou par le pir-édélil ; le pir-é-mourchid détache la ceinture et la lui passe autour du corps. Ceci fait, le nouveau derviche prend part au repas, assis après le dernier cAdjem introduit dans la confrérie. Dès lors, il portera, sous ses habits, aux épaules, à la taille, et sur les jambes, les pièces de linge imposées par la règle.

Cependant une dernière formalité lui reste à remplir. Après un jeûne de quarante jours, il devra visiter les grands chefs de l'ordre, pour apprendre

1. Pir veut dire ancien ; c'est l'équivalent persan du mot arabe cheikh.

du pir-é-dowa le plus voisin les prières spéciales à la confrérie, et pour recevoir du sahab calem le contact spirituel qui parachève l'initiation. Ces formalités successives sont dûment constatées dans un ou plusieurs documents contresignés par les quatre pirs ; c'est une sorte de patente qui permet au titulaire d'exercer son métier de derviche et de mendier religieusement. Voici la traduction d'un tel document, couché sur papier bleu, pointillé d'or, encadré de raies à l'encre rouge :

Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux i

O Dieu I Maître des ténèbres et de la lumière, de l'aube, du crépuscule et de la nuit ! Aide-nous de ta puissance, purifie-nous par tes soins, assiste-nous dans ton culte !

(Suivent d'interminables louanges en l'honneur d'Allah, de Mahomet et d'cAli.)

O Nakibs révérés et Cheikhs de grand mérite, derviches porte-étendards et petits élèves de derviches, narrateurs des souffrances du descendant du Prophète, tchaouchs (conducteurs de pèlerinages), diseurs de vers, porte-drapeaux, barbiers, sakkas (porteurs d'eau), ferrachs, laveurs des morts, sachez bien qu'aucun être de ce monde n'arrive et n'arrivera jamais à rien, sans peines et sans efforts, sans avoir reçu l'instruction et servi un maître. Dans les hadis relatifs au Prophète, il est dit : « S'il n'y avait pas eu quelqu'un pour ^'instruire, je n'aurais pas connu mon Dieu. »

Conformément à ces merveilleuses paroles, ie nommé Derviche Mirza Mohammed, fils de Hadji Derviche Ahmed Téhérani1, a longtemps brûlé dans le désert de la séparation et s'est fondu dans la coupelle de l'amitié ; il a longtemps servi parmi les apprentis derviches. Il a désiré prendre rang parmi

1. La patente est celle du fils de Hadji Ahmed, le derviche de la légation de France à Téhéran, dont il «era question plut loin.

les maîtres derviches et s'est fait reconnaître comme susceptible de transformer en or pur le cuivre de son existence, grâce à l'élixir de leurs yeux.

En foi de quoi, une assemblée, semblable au paradis, s' étant réunie dans la capitale, à Téhéran, il a porté sa main dévouée sur la robe de professeur du derviche Mollah Mohammed Ali Ikhtyar, et Ta choisi comme guide ; celui-ci, ayant accepté, a enseigné les sept caractères du derviche : 1° la science de la guerre sainte ; 2° la mansuétude ; 3° la patience ; 4° le contentement; 5° l'abnégation; 6° la sincérité: 7° la charité.

Mollah Mohammed a pris la ceinture de son cou et l'a remise aux mains de Derviche Mirza Gholam Hoseïn Khan, Nakib-ol-Memalek de l'Iran. — Le nakib lui a donné licence de mettre la ceinture, la bourse, les socques des derviches, et lui a enseigné les sept secrets : 1° que le monde vient de Dieu ; 2° à séparer la vérité de l'erreur; 3° à avoir l'oreille ouverte aux paroles de vérité ; 4° à ne pas s'attacher aux choses d'ici-bas ; 5° à fermer son oreille aux paroles injustes ; 6° à répéter continuellement les noms de Dieu ; 7° à exercer la pitié envers les hommes...

Or donc, gens revêtus de la robe de derviche, en toute ville et en tout pays, sachez que le susnommé s'est placé au rang des derviches accomplis et doit être reconnu comme tel.

A la date du dimanche, 6, Rébic-ol-Evvel 1317 de l'Hégire du Prophète (que sur lui soit le salut, la bénédiction, ainsi que sur sa famille et jusqu'au jour de la Résurrection I)

Cachet des deux Pirs.

Signature :

La poussière des pieds des cOuréfa (savants).

Moi le pécheur Seyyed Kazem Téhérani.

Depuis plusieurs années déjà, Hadji Ahmed, derviche cAdjem, est titulaire de la légation de France pour la quête du Norouz ; il en reçoit, à ce titre, une rente annuelle de 10 tomans.

246 LA PERSE d'aUJOURD'iu I

Bien que les boucles de ses cheveux restent noires, notre derviche commence à vieillir : il a le teint foncé, la barbe raide. Sur son large bonnet de feutre gris, sont inscrits ces vers : « Les rois de ce monde, porteurs de couronnes, n'ont d'autre occupation que de lever les impôts et les tributs; s'ils entrent dans la voie de la connaissance, ils s'apercevront qu'ils sont soumis au bonnet des derviches. » Ces vers se trouvent entremêlés de l'invocation, plusieurs fois répétée : « 0 cAli, viens à notre aide ! » Étant Mourchid, Hadji Ahmed porte un turban blanc, deux fois replié sur lui-même, en avant et en arrière.

Hadji Ahmed naquit à Téhéran, à une date qu il ne précise guère; son grand-père serait venu de l'Inde; son père fut muletier chez un grand seigneur persan. Hadji Ahmed aime à penser que, si ses ascendants travaillaient « extérieurement » aux bas ouvrages de ce monde, ils se relevaient du moins par leur vie « intérieure », qui les associait au dervichisme. Tout enfant, Hadji Ahmed perdit son père : il fut alternativement recueilli par ses deux oncles. L'un, Hadji Hoséin Marguir, était derviche et charmeur de serpents ; l'autre, prestidigitateur. L'orphelin grandit, recevant de ses oncles, pour toute éducation, quelques notions de leur art respectif. Cependant, à défaut de science, Hadji Ahmed avait acquis la leçon que donnent les voyages et les aventures. Du côté d'Astérabad, les Turcomans le prirent et le dépouillèrent ; plus tard, il fit avec ses tuteurs le pèlerinage des Lieux Saints ; il en revint par Bassora et l'Arabistan.

Pourtant, fatigué des horions que lui prodiguait sa famille, Hadji Ahmed crut trouver une existence plus calme en s'engageant parmi les soldats du prince

Naïeb-os-Saltaneh, fils de Nasr-ed-Din-Schah et ministre de la guerre. La désillusion vint vite et notre homme songeait à déserter, quand, un jour, il y eut grand émoi au palais de Niavaran ; un serpent venait de mordre le bélier favori du prince et l'on était en quête d'un charmeur apte à s'emparer du coupable. Pour la première fois, Hadji Ahmed sut tirer parti de l'enseignement de ses oncles; et son congé immédiat fut la récompense d'un si beau service.

La pratique des serpents ne lui permit point de gagner sa vie ; le public se montrait récalcitrant ; il fallait abandonner au louti-bachi 10 pour 100 de ses maigres bénéfices. Après tant de traverses, Hadji Ahmed était mûr pour la vie monacale; il se maria et étudia trois années comme apprenti derviche. Toutes ses connaissances datent de cette époque. Il y dut faire grand effort; car sa culture actuelle paraît fort étendue et son persan est excellent. Son mourchid, Kerbélaï Mohammed, s'étant mis en route pour Kerbéla, l'élève suivit le maître; mais celui-ci ne dépassa point Kermanchah, indignement retenu dans cette ville par les liens d'une union temporaire. Alors, du produit de ses quêtes effectuées parmi les marchands du bazar, Hadji Ahmed s'en revint seul à Téhéran. Là, il eut la chance de rencontrer un autre directeur spirituel qui lui apprit l'art de bien dire, avec les contes de Ylskendernameh et lui montra sa voie définitive. Il put procéder à la cérémonie d'initiation et payer les frais de sa patente de derviche.

Dans ce nouvel état, le pèlerinage de la Mecque l'attira ; il partit, avec une caravane de pèlerins, par Kazvin, Tauris et Khoï, se dirigeant vers Damas : tant que l'on fut dans le domaine de la langue persane,

il vécut en disant ses contes ; en terre arabe, il dut recourir à des tours d'escamotage. Le voilà revenu dans la capitale, narrant ses histoires au marché de la paille ou dans les kahvékhanés. C'est là que la fortune rebelle finit par se décider à le saisir. Un prince gouverneur du Fars l'emmena à Chiraz comme derviche particulier ; il y resta quatre ans, occupé tous les soirs à divertir de ses récits les femmes de l'andéroun princier. Désormais, sa situation était faite ; depuis une quinzaine d'années, il vit tranquille à Téhéran, l'une des célébrités de sa profession.

L'âge et le succès en ont fait un mourchid. Chaque après-midi, à l'exception des mois de deuil, il travaille dans les mosquées, dans les cafés ou sur les places ; les jours de jeûne, en Ramazan, lui sont particulièrement lucratifs.

Hadji Ahmed tire de son vêtement un carnet de cuir, contenant quelques cahiers de Ylskendemameh. Avec une grande vivacité de gestes, il raconte le débarquement d'Alexandre dans le pays de Zéberdjed- Schah, où une coupole brillante et une pierre gravée enchantaient tous les étrangers assez mal avisés pour y porter leurs regards. Il dit comment les deux envoyés successifs d'Alexandre, succombant à ces maléfices, prêtèrent hommage à Zéberdjed-Schah ; comment un dernier, plus malin, nommé Hésine, réussit à échapper aux prisons et aux enchantements ; comment il brisa la pierre pour en détruire la magie ; comment il aida Alexandre à lutter contre les sorciers et les divs, jusqu'au complet triomphe de la vraie foi.

Les récits s'enchevêtrent les uns dans les autres ; chaque épisode veut un commentaire. Quand son

auditoire en arrive à l'écouter bouche bée, le grand art du conteur est de lever la séance, afin de s'assurer, pour le lendemain, la plénitude de son public.

C'est avec ces procédés qu'Hadji Ahmed, revenu de tant d'aventures, a pu connaître les douceurs d'une honorable et tranquille vieillesse... Mais sa joie n'est point sans mélange; il commence à douter de l'avenir du dervichisme. Les signes des temps lui paraissent fâcheux ; le mouvement libéral détourne les esprits de la primitive simplicité des croyances ; la jeunesse critique et perd le respect ; son fils luimême, qui est son disciple, n'a plus les sentiments qu'il ressentait pour son propre mourchid, — malgré ses égarements de Kermanchah. Et, frappé de tels symptômes, Hadji Ahmed en vient à se demander si sa génération n'aura point fourni les derniers nakkals de la Perse.

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