‹ La Perse d'aujourd'hui- Iran, MésopotamieChapitre 22 sur 35 · Elles sont 14 à Bagdad, 4 à Bassora et 2 à Amara · texte numérisé non relu

Elles sont 14 à Bagdad, 4 à Bassora et 2 à Amara

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Jusqu'au dernier siècle, la fréquence des guerres, l'agitation des tribus maintinrent les juifs enfermés dans les murs de la ville ; leur réclusion cessa à la chute des mamelouks. Plusieurs se firent les courtiers des defterdars, chargés du service financier de la province, et s'enrichirent à ce métier. Tel fut David Sassoun, qui, s'étant brouillé avec son patron, prit le large en 1837, s'établit à Bouchire, puis à Bombay, et finit par fonder, à Londres, la maison de son nom. Plus récemment, il en fut de même de Ménahem Daniel, dont le commerce des céréales a fait le plus riche propriétaire du pays. La communauté tout entière s'engagea dans les affaires, dont elle détient la plus grande part ; enhardie par la sécurité renaissante, elle essaima dans les villes et les villages de la province. L'heureuse émigration de David Sassoun lui valut des imitateurs ; plusieurs juifs de Bagdad ont créé des maisons à Manchester et à Marseille ; un courant constant s'est établi vers l'Est, entraînant les jeunes gens aux Indes, à Rangoun, Singapour, Hong-Kong et Shanghaï.

L'attention de l'Alliance israélite fut naturellement attirée dès le début sur une communauté aussi nombreuse, formant un bon quart de la population totale de la ville. L'école de garçons date de 1865, et s'accrut des libéralités successives faites par les juifs de Bagdad, enrichis aux quatre coins du monde. Elle compte 510 élèves ; deux annexes en réunissent 480 ; un talmud thora préparatoire, avec 1.200 enfants, fonctionne a côté de l'école de l'Alliance; l'Œuvre des repas en nourrit 750. L'école des filles est plus récente : 1890 ; elle a 420 enfants. Un ménage français, M. et Mme Albala, dirige,

avec beaucoup de zèle, l'ensemble de ces établissements.

Malgré son expansion et la diffusion des lumières, la communauté juive reste tout aussi rebelle, plus peut-être que les chrétiens, aux influences du dehors* Ce n'est point qu'il y ait chez elle manque de goût pour l'étude ; par un phénomène unique dans les juiveries de l'Orient, elle faisait vivre depuis longtemps et continue à maintenir une vingtaine d'écoles — stads — où, en dehors des rabbins, des professeurs privés dispensaient un enseignement laïque à des classes mixtes de garçons et de filles. La polygamie, les mariages précoces ont disparu ; les superstitions sont demeurées; on boit de l'eau du Tigre pour la guérison des maladies ; les pèlerinages visitent incessamment les tombeaux d'Ezéchiel etd'Esdras. Il n'y a pas longtemps que les juifs riches ont émigré des vieux quartiers vers la rive du fleuve. La jeunesse commence à peine à porter le fez et les vêtements européens ; la plupart gardent encore les longues robes et un turban spécial à ramages colorés. Les femmes ne sortent qu'enveloppées d'izars et le visage caché par une longue visière : sous l'étoffe, elles portent un fez recouvert d'or, entouré d'un foulard de laine qui passe sous le menton. Elles maintiennent la réclusion d'autrefois, ne reçoivent point de visites ; les jeunes gens se marient sans se connaître. Le grand-rabbin David Papo est un juif de Jérusalem, de langue espagnole ; la vénération publique distingue, à côté de lui, un vieillard né à Bagdad, Khakham Youssef Haïm,talmudiste célèbre, que l'on vient consulter de toute la Turquie, de la Perse et de l'Inde. Le vieux savant

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apparaît à tel point dégagé des choses terrestres que la croyance populaire le dit retenu de s'envoler au ciel par les seules instances de sa famille et de son peuple.

Les synagogues de l'cIrak-cArabi affectent une forme particulière :*ce sont des cours au milieu desquelles un toit, soutenu par des colonnettes de bois sculpté, abrite la têba ; tout autour, sous des galeries ouvertes, s'alignent les bancs des fidèles, où sont jetés les sacs contenant les châles de prière. On m'a montré de fort belles boîtes d'argent, contenant les rouleaux de la loi. Il paraît que les juifs de Bagdad sont des copistes renommés et expédient dans tout le judaïsme leurs exemplaires de la Thora...

En dehors des Turcs, Arabes, Persans, chrétiens et juifs, Bagdad compte encore une bonne proportion de Kurdes, d'Afghans et d'Indiens. Les premiers sont descendus des montagnes prochaines, les autres arrivés par le golfe Persique ; les Afghans font le métier de gardiens de nuit; le soir, ils installent dans les rues leurs lits en treillis de palmier, en l'abritant d'une couverture pour les cas de pluie. Plusieurs Indiens tiennent de petits commerces. Des nawabs en difficulté avec la conquête anglaise, la plupart originaires de l'Aoudeh, se sont retirés à Bagdad ; ils forment, en fait, l'aristocratie de la ville ; ils sont riches, entretiennent des faucons et habitent les plus belles maisons de la rive du Tigre, aux portes en bois des Indes, entourées de motifs sculptés dans la pierre ou la brique.

L'établissement européen est encore timide ; les consulats d'Angleterre, d'Allemagne, de France et de Russie se suivent en bordure du fleuve. Malgré la

récente extension des cultures et la hausse des terrains provoquée par les espoirs d'avenir, le commerce de l'cIrak-cArabi reste assez peu de chose. La population est faible, les villages rares, les canaux délabrés ; les Arabes nomades n'ont à vendre que les peaux et les laines de leurs troupeaux. Il ne se traite pas à Bagdad pour plus de 60 millions d'affaires, dont les deux tiers à l'importation ; encore y faut-il faire entrer le transit de la Perse, et la ville se ressent lourdement des fluctuations du pèlerinage. Naguère les Anglais étaient, avec trois fortes maisons, maîtres quasi absolus de la place. Depuis plus de soixante ans, la maison Lynch assurait la navigation du fleuve avec deux bateaux1, faisant, sous pavillon britannique, le voyage de Bassora. Une misson anglicane exerçait à Bagdad l'apostolat hautain et médiocrement efficace, propre à l'Église d'Angleterre ; elle desservait une école, un hôpital et un dispensaire, fréquentés surtout par les Arméniens et les jacobites, auxquels la connaissance de la langue anglaise procurait des places dans les maisons de commerce britanniques. A ce régime, l'cIrak-cArabi devenait une de ces colonies annexes de l'Inde, sérieuses et solides, où un petit groupe anglais — commerçants, banquiers, marins et missionnaires, soutenus par un groupe d'indigènes acquis à leur culture — exploitait une vaste région officieusement soumise au contrôle anglo-indien. Le consul général d'Angleterre à Bagdad est un agent du département politique de Calcutta et porte le titre de résident. Il soutint naguère

1. Le gouvernement turc vient d'autoriser la maison Lynch à mettre en service un troisième bateau, mais battant pavillon otto-

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la résistance des mamelouks contre la Porte ; rendue plus discrète par les circonstances, son action se borne désormais à attiser la turbulence des tribus arabes ou les mécontentements du chiisme sous la domination turque. Il occupe une magnifique habitation, gardée sur le fleuve par un stationnaire, à terre par une garnison de 36 cipayes.

Depuis quelques années, le monopole britannique s'est vu entamer de toutes parts. En 1892, la Banque Impériale de Perse, intitution anglaise, repassa ses succursales de Mésopotamie à la Banque Ottomane; la liste civile a réorganisé le service de navigation turc, en concurrence avec les bateaux Lynch. La Russie créa un consulat général, dont l'inactive magnificence suffit à marquer la rivalité russo-anglaise dans l'Orient moyen. En 1890, le goût des études orientales fixait à Bagdad un jeune Allemand de Bonn-sur-le-Rhin, M. Richarz ; il avait de la fortune, s'installa dans une belle maison, voyagea et devint consul d'Allemagne. Un employé de commerce, formé dans une maison allemande de Damas, fonda la maison Berk Puttmann ; ils sont là maintenant quatre Allemands, entendus et travailleurs, qui s'implantent à coups de poing, selon la nouvelle méthode de leur race acquérant ainsi un succès brillant et une légitime impopularité. Une mission du musée de Berlin entreprit de déblayer les ruines de Babylone ; une autre fouilla plus haut sur le Tigre, à Kalcat, Cherkat. Enfin, en mars 1903, l'activité germanique mit le comble à ses espoirs, en obtenant pour la Société du chemin de fer ottoman d'Anatolie la concession définitive de la ligne de Bagdad et embranchements. Il va sans dire qu'entre temps s'étaient

multipliés les missions et les voyages : M. Stemrich, consul général d'Allemagne à Constantinople, venait à la tête d'une mission officielle ; le baron Oppenheim avait écrit son livre : Von Mittelmeer zum Persischen Golf.

Quant à nous, nous possédons dans l'cIrak-cArabi une colonie fort honorable de missionnaires, savants, ingénieurs, employés et professeurs, sans que notre diplomatie ait encore apprécié de façon bien précise le parti qu'elle en devait tirer. Les fantaisies administratives ont fait successivement du poste de Bagdad un consulat général, un viceconsulat, un consulat ; il y eut même des temps où l'évêque latin de Babylone remplissait les fonctions d'agent consulaire. Successeur d'archéologues distingués, MM. de Sarzec et Pognon, notre consul actuel, M. Rouet, réside à Bagdad depuis dix années; il y maintient, avec dévouement et compétence, la situation considérable que l'effort français s'est acquise en un pays pénétré de notre culture et dont la politique générale permettra sans doute au gouvernement français de se servir un jour.

L'histoire a constamment marqué pour le siège d'un grand empire la partie la plus resserrée de la Mésopotamie, entre l'Euphrate et le Tigre. Après la chute de Babylone, Séleucie devint la capitale des Grecs, Ctésiphon celle des Parthes et des Sassanides ; Hira, Koufa, Bagdad furent, à tour de rôle, les boulevards de la domination arabe. Après que les Persans et les Turcs se furent disputé la plaine du Tibre, le rêve pangermanique y vient réclamer l'expansion d'une race nouvelle, qui, forte de ses succès en Europe, entend justifier en^ Asie ses pré-

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tentions impériales. Des montagnes de l'Arménie jusqu'au golfe Persique, malgré les efforts de ses commerçants, les fouilles de ses archéologues, et les spéculations de ses publicistes, la réalité présente se dérobe encore aux prises de l'Allemagne. Si l'une des grandes puissances garantes de l'intégrité de l'empire ottoman, jugeait à propos d'invoquer ses intérêts pour accentuer son rôle en Mésopotamie, ce droit reviendrait incontestablement à l'Angleterre. C'est à elle qu'appartient l'influence économique, à la France l'influence morale. Par ailleurs, l'entreprise de revivifier semblable étendue de désert paraît un peu lourde pour la force financière allemande ; le cabinet de Berlin ne saurait même garantir, par ses seuls moyens, l'indépendance de l'Iran, condition nécessaire de la prospérité de Bagdad. Enfin, pour faciliter sa pénétration, il eût fallu au germanisme le concours certain de l'Islam. Or, il semble bien que pendant ces dernières années, la politique allemande, concentrée à Constantinople, ait mal saisi l'évolution de l'esprit musulman. Les événements successifs du Maroc et de la Perse ont amplement démontré l'inanité des illusions que l'Allemagne avait fait naître ; comme remède au malheur des temps, il ne suffit pas d'un empereur militaire, soutenant, au profit de la politique allemande, l'absolutisme du khalifat turc. Désenchanté de ses guerriers, il existe un Islam qui tend à revenir aux enseignements de ses docteurs ; las des combinaisons impuissantes, i) se borne à envisager pour le présent l'unité morale du monde musulman ; sa principale ambition consiste à maintenir la religion du Prophète parmi les forces universelles employées

à la reconstruction des destinées humaines. Il se peut qu'à l'avenir le foyer de l'idée musulmane soit moins en Turquie qu'en Egypte ; la pensée française, et dans une moindre mesure le libéralisme anglais lui fourniraient des points d'appui naturels. La question d'argent, le groupement actuel des puissances, les tendances modernes de l'islam : autant de difficultés auxquelles se heurtent les visées allemandes dans l'Orient Moyen. Politiquement désintéressés que nous sommes dans cette région de la terre, il n'existe aucune puissance en Europe qui ait, moins que la France, à redouter leur succès.

| Au-dessous de Bagdad, fermes et maisons de campagne se poursuivent sous la palmeraie; puis le Tigre, très large, coule à travers la plaine immense et nue ; le flot monte au ras des berges ; il n'émerge plus que le sommet des digues, les poutres des tcherds servant à élever l'eau du fleuve et une bande de palmiers le long du Diala. Un peu après le confluent de cette rivière, le Tigre forme une énorme boucle, où l'on aperçoit de loin, à 55 kilomètres de la ville, L'arc du Takht-è-Kesra.

C'était l'emplacement des villes royales : sur la rive droite, Séleucie; sur la rive gauche, Ctésiphon* A l'abri des digues, le sol est mis en culture : blé, orge, fèves et millet : le niveau élevé du fleuve permet, en ce moment, d'y ouvrir les rigoles d'irrigation. Dans une grande maison, près de la rive droite, réside le kaïmakam, avec un poste de zaptiés; un peu plus loin, le petit village de Salman-Pak (Salman le Pur). Salman était un mage de l'Iran qui, frappé d'une inspiration divine, se dirigea vers la lumière nouvelle émanée du Prophète. Il fut enlevé par les nomades,

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sur le chemin d'Arabie, et vendu comme esclave au marché de Médine ; Mahomet vint à point pour le racheter et l'affranchir. Salman vécut auprès de son maître, dont il fut le disciple fidèle et, dit-on, le barbier ; il mourut dans un âge fort avancé, étant gouverneur de Madaïn (les deux villes). Salman est le héros de l'Islam persan, le seul de sa race que la tradition rattache aux origines de la religion ; il aurait même incité les Arabes à la conquête de la Perse, afin de convertir son peuple ; aussi sa mémoire reste-t-elle vénérée des Iraniens ; son portrait figure sur les images pieuses, les derviches font remonter jusqu'à lui leur filiation spirituelle ; les cAli-Ilahis lui prêtent un caractère surnaturel, en l'associant à la divinité d'cAli. Férus de leur saint, les gens de Salman-Pak racontent à son sujet les plus merveilleuses histoires : un jour d'émeute et à défaut de police, il aurait fait appel aux chiens de Madaïn, qui s'empressèrent à défendre l'accès de sa maison. On l'enterra là même où son autorité avait joui de si exceptionnelles faveurs; les villes royales une fois disparues, il n'y resta plus que son nom.

Sur le tombeau de Salman s'élève une mosquée recouverte d'une coupole blanche ; un mur crénelé enclôt la cour ; à côté, une hôtellerie et une quarantaine de maisons. La visite de Salman n'est pas d'obligation stricte; néanmoins, quand le permet l'état de la plaine, la plupart des pèlerins, retour de Kerbéla, s'arrangent pour venir à Salman-Pak ; la corporation des barbiers de Bagdad, qui a pris le saint homme pour patron, tient à lui faire la politesse d'un pèlerinage annuel. Le tombeau fut doté de fondations pieuses et organisé par Mourad IV; le gardien ac-

tuel, Mahmou d Efïendi, descend du premier gardien désigné par ce sultan. A faible distance se trouve le Takht-è-Kesra : l'arc immense est à moitié tombé, au milieu d'un bâtiment à façades pleines ; moutons et chèvres paissent dans les ruines et parmi les monticules de débris ; au bord du fleuve, sous un palmier isolé, le tombeau d'Odéifé Yéméni, l'un des compagnons du Prophète, qui suivit à Madaïn la fortune de son confrère Salman. Sur une grande étendue de pays, Ù n'y a point d'autre village en dehors de Salman- Pak ; la population, nomade, vit à peu près à l'état sauvage. « Ils ne savent rien de rien, excepté le nom d'cAli », dit avec désespoir le naïeb de cadi, opérant dans cette solitude.

800 kilomètres environ de Bagdad à Bassora ; le courant étant rapide, nous fîmes la descente du Tigre en moins de soixante heures. Au printemps la crue rend la navigation facile ; 22 pieds d'eau écartent tout danger d'échouage. Notre bateau était envahi par la foule des pèlerins, Indiens et Persans, qui s'en retournaient par le golfe Persique.

Le voyage du Tigre est d'une extrême monotonie. Le fleuve, tantôt très large, tantôt plus étroit, suit un cours incertain, au milieu de terres inondées à perte de vue. Quelques villages, une ville, Amara, avec 6 ou 7.000 habitants, qui sert d'entrepôt aux rizs de l'cIrak-<Arabi, des bouquets de palmiers, des caravansérails isolés se succèdent, à rares intervalles, le long des rives. Dans la matinée du second jour apparurent à l'est les montagnes du Poucht-i-Koh, où vient mourir la chaîne du Kurdistan. Les bateaux à vapeur, flanqués de chalands, les séfinés, qui descendent au vent

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et remontent à la cordelle, les kouflahs des riverains font tout le mouvement du fleuve. Dans la campagne, les Arabes nomades dispersent leurs campements de tentes noires; au sud, des abris de roseaux groupés autour d'une tour fortifiée ; le bétail, fuyant l'inondation, se presse sur les éminences. Voici, sous les palmiers, la coupole du tombeau d'Esdras, puis le village de Kourna ; le Tigre et l'Euphrate s'y joignent dans une immense palmeraie ; le bateau s'engage alors dans la ligne droite du Chatt-el-cArab et, quatre heures après, arrive au port de Bassora. C'est le point extrême où remontent les navires de haute mer : il y en a dix en rade, tous anglais, sauf un petit aviso turc.

De Kourna jusqu'au golfe, sur une longueur de 150 kilomètres, les bords du Chatt-el-cArab ne forment qu'une seule palmeraie ; les canaux s'embranchent du fleuve, la marée montante élève naturellement l'eau dans les fossés et les rigoles. Le pays tout entier disparaît sous la verdure ; les palmiers sont petits et serrées; beaucoup d'oliviers, de grenadiers et de mûriers ; des lauriers-roses, des mimosas, quelques orangers; la vigne grimpe d'arbre en arbre. Le long des rives se succèdent les grands domaines appartenant aux gens de Bassora ; la population habite des huttes de roseau et vit de la culture du dattier. Quand vient le temps de la cueillette, de septembre à novembre, les nomades descendent des îles du Tigre et se réunissent en campements; les hommes cueillent et transportent les fruits; les femmes les mettent en caisses ou en paniers.

Entre les canaux de Rebat et de Khora, l'agglo-

mération de Bassora remonte le canal d'El^Achar, sur la rive droite du Chatt-el-cArab. La conquête arabe fonda l'ancienne ville, un peu plus loin dans l'intérieur, là où se trouve aujourd'hui le bourg de Zobéir ; les besoins du négoce la rapprochèrent du port. La ville actuelle n'a de pittoresque que son canal où maisons et jardins de palmiers se mirent dans les eaux tranquilles, sillonnées par de longues barques — bélems — aux extrémités recourbées. Elle peut avoir 30.000 habitants : un cinquième persan, portefaix, venus de l'Arabistan, négociants d'Ispahan ou de Chiraz ; un autre cinquième chrétien, Chaldéens, Syriens et Arméniens, petits commerçants et propriétaires; 1.500 Juifs, le reste arabe; les juifs tendent à s'emparer du commerce local, en concurrence avec les Persans et les Arméniens. Le commerce extérieur reste presque entièrement dans les mains européennes : 5 maisons anglaises, 2 grecques, 1 allemande, 1 française; elles se groupent, à l'issue du canal, autour du consulat et de la poste anglais. Sur la berge, les grains de l'Euphrate et du Karoun, les riz d'Amara, sont nettoyés au moulin ; les laines de Bagdad, qui passent en transit, sont, en cas de besoin, pressées à la machine.

En 1905, le mouvement commercial de Bassora atteignait 34.700.000 francs à l'importation, et 37.600.000 à l'exportation, les chiffres les plus élevés de la période décennale. Le blé, l'orge, le millet vont en Angleterre et à Djeddah, aux Indes dans les années de famine. Quant aux dattes du Chatt-el-cArab, leur meilleur débouché est aux États-Unis, puis en Angleterre, en France, en Autriche, aux Indes et en Egypte. On en expédie même en

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Algérie et en Tunisie, car nos eolonies africaines préfèrent vendre leur production propre, de qualité meilleure, et importer, à leur usage, des dattes d'autre provenance1.

La situation réciproque des divers éléments étrangers est à peu près la même à Bassora qu'à Bagdad, sauf que les relations du port y ont encore accentué la part de l'Angleterre. En dehors de la maison Asfar, qui est importante, l'administration turque, la Banque Ottomane, les missions des Carmes et des sœurs dominicaines, les écoles chrétiennes et juives s'emploient à introduire notre langue. L'exportation des dattes attira les Américains : l'agent d'une maison de New-York est le principal acheteur de fruits chez les propriétaires ; sur le canal de Rebat fonctionne une petite usine pour le pressage des bois de réglisse, destinés aux États-Unis. Enfin l'Église réformée d'Amérique, installée dans le golfe Persique, entretient une mission à Bassora. Dans les affaires, les Anglais prennent la part du lion : si la maison Lynch se borne aux transports fluviaux, les autres forment une étroite combinaison, afin de maintenir le fret maritime entre les mains de la Compagnie British India, qui assure, une fois la semaine, le service postal avec Bombay et trois autres compagnies chargées des communications avec l'Angleterre2. La ligne de navigation Mochtéri, créée par un groupe persan de Bombay, entre l'Inde, Djeddah et le golfe Persique, ne troublait guère la sérénité britannique,

1. En 1906, soixante-dix mille caisses de dattes de Bassora ont été ainsi expédiées en Algérie-Tunisie.

2. En 1905-1906, avant l'établissement de la ligne allemande, le tonnage anglais diu>ort de Bassora a été de 197.742 sur 227.702.

non plus que les excellents bateaux, envoyés quatre fois Tan d'Odessa, par la Compagnie russe de navigation et de commerce. Les Allemands se montrèrent de plus sérieux concurrents. Brusquement, la maison Robert Wenckhaus prit pied à Bassora, Bahreïn, Bouchire, Lingah et Bender-cAbbas. Quelques mois plus tard, en août 1906, des bateaux mensuels de la Compagnie Hamburg-Amerika apparurent dans le golfe. L'effet de cette initiative fut immédiat : le fret pour Londres tomba de 34 à 15 shillings ; pour Marseille, de 42 à 15 et même 12,6. Un arrangement de ne point prendre de marchandises, les Allemands pour Londres, les Anglais pour Hambourg, fut aussitôt brisé que conclu. Si bien que la colonie anglaise du golfe, inquiétée dans sa prépondérance acquise, commence à se sentir inconfortable et à marquer, vis-à-vis des Allemands, l'extraordinaire nervosité qui caractérise toutes les manifestations de la vie anglo-indienne.

Dans la région du Chatt-el-cArab, les trois plus grands personnages indigènes, ceux qui y possèdent le plus de bien sont le Nakib-ol-Echraf, les cheikhs de Koweit et de Mohammérah. Le nakib, Seyyed Redjeb, est grand maître de l'ordre des Rafaïs, ou derviches hurleurs. Le fondateur, Cheikh Ahmeder-Rafaï, était un seyyed Mousavi, neveu et disciple du fameux Cheikh «Abd-el-Kader; sa descendance sanctifie de ses tombeaux Bagdad, Amara et les bords du Chatt-el-Arab. La maison-mère se trouve à Zobéir : en ville, la résidence du nakib comporte une vaste hôtellerie, destinée aux pèlerins. Ceux de l'Inde, allant à Kerbéla, y peuvent trouver asile, ainsi que dans l'une des plus belles maisons du canal

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d'El-'Achar, transformée en wakf à leur usage par un musulman de Bombay. La confrérie des Rafaïs dispose d'un assez grand nombre d'affiliés pour assurer la richesse et la puissance de Seyyed Redjeb; l'un de ses fils, Seyyed Yousef, dirige l'établissement de Bassora : un autre, Seyyed Taleb, surveille, à Constantinople, les intérêts de la famille.

Moubarek-ben-Sebah, cheikh de Kowéit, évite de se montrer à Bassora ; son territoire domine la baie, où doit nécessairement aboutir le chemin de fer de Bagdad ; circonstance qui lui vaut le concours britannique et la possibilité d'échapper au vali turc. La situation du cheikh de Mohammérah est infiniment plus complexe, car ses intérêts chevauchent entre la Perse et la Turquie. Sa ville est à l'embouchure du Karoun, en territoire persan; son district comprend tout le bief inférieur de la rivière ; en même temps, grand propriétaire à Bassora, il est tributaire, pour son commerce, des juifs de la place. D'autre part, la déférence anglaise le traite en seigneur indépendant ; quand les navires delà British India passent devant le château du cheikh, ils ne manquent point de le saluer d'un coup de canon, auquel il est exactement répondu. Les bateaux de la maison Lynch remontent le Karoun, en concurrence avec le service persan, établi par Maleket-Toud-djar de Bouchire. Entre ces trois puissances, Cheikh Ghazal maintient un prudent équilibre. Sujet persan, loyal et patriote, il est comblé des faveurs royales, époux d'une princesse kadjare et décoré du titre de Mocezz-os-Saltaneh (le favori de la dynastie) ; il n'éleva point d'objection contre la venue des douaniers belges et tolère dans ses eaux la présence d'un

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garde-côtes ; il vient d'envoyer, à Téhéran, une forte souscription pour la future Banque nationale. Son administration repose sur deux hommes de sa confiance, qui sont, après lui, les plus riches du pays, Hadji Reïs, sous-gouverneur du district persan, et Mirza Hamzeh, chargé du soin des affaires turques.

Quand, au commencement de mai, nous passâmes à Mohammérah, le cheikh se trouvait absent ; en février, toute la féodalité du golfe avait été conviée au mariage de sa fille. Les fêtes furent, dit-on, splendides, les vêtements de noces commandés aux sœurs de Bassora; une troupe de danseuses appelée du Caire, une bande de musiciens juifs, de Chiraz. Depuis lors, Cheikh Ghazal se déplace dans l'intérieur, accompagné de ses Juifs et de ses Égyptiennes, qu'il ne peut se résoudre à renvoyer chez eux.

Trente-huit milles de Mohammérah jusqu'à la mer; les rives, toujours verdoyais, parsemées de fermes nombreuses, s'écartent de plus en plus A l'estuaire, sur la côte turque, le village de Fao, où atterrit le câble de l'Inde. Encore 14 milles dans les eaux jaunies par le limon de l'cIrak; les navires pataugent dans la vase et doivent alléger leur cargaison ; puis, après des tentatives plus ou moins longues, ils réussissent à s'échapper de la barre; brusquement, ils entrent dans les flots bleus du golfe Persique, dont la ligne se poursuit à la surface de la mer. L'hélice, surchargée de boue, trace, quelque temps encore, un sillon jaunâtre dans les eaux pures.

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