CHAPITRE XVII A TRAVERS L'CIRAK-°ARABI
Le village de l'Imam Aczam : le tombeau du Cheikh Hanéfl. — Bagdad. — Le mouvement du Tigre. — Les restes de la capitale abbasside. — Arabes, Turcs et Persans. — La maison-mère de l'ordre des Kadris ; le nakib-ol-echraf ; Seyyed cAbdourrahman. — Populations chrétiennes. — Le bulle du pape Urbain VIII et le siège latin de Babylone. — La communauté juive. — Les Nawabs indiens. — Le commerce de Bagdad : prépondérance anglaise ; activité allemande ; expansion de la culture française. — Le rêve pangermanique. — Difficultés de sa réalisation. — Salman Pak. — La descente du Tigre. — Le Chatt-el-eArab. — Bassora : commerce et navigation. — L'ordre des derviches hurleurs. — Le cheikh de Mohammérah. — La barre du fleuve.
Bagdad, la capitale abbasside, ayant été le principal théâtre de la rivalité des khalifes et des imams, de la lutte entre sunnites et chiites, il est naturel que les deux sectes y entremêlent leurs tombeaux et leurs souvenirs, particulièrement vénérés, les uns par les Turcs, les autres par les Persans. En face des deux Kazems, de l'autre côté du Tigre, réside Abou Hanifa ; un pont de bateaux traverse le fleuve entre la palmeraie de Kazemeïn et le village de l'Imam Azcam. Les rives sont remplies de verdure : palmiers, saules et peupliers ; les eaux troubles coulent au
pied des maisons fermées de fenêtres grillées. Sur une place, à la sortie d'un petit bazar, s'ouvre la mosquée du docteur Hanéfi ; il vivait à Bagdad, au vnr3 siècle, collabora au plan de la nouvelle capitale et réussit, entre temps, à instituer le premier des quatre rites orthodoxes, le code de jurisprudence religieuse, adopté dans la suite par les Turcs ottomans. L'édifice actuel fut élevé, en 1874, par la mère du sultan régnant. Sur un des côtés de la cour, s'inscrivent une mosquée carrée, un petit minaret et le dôme en faïences du tombeau. Le savant sunnite exige un moindre personnel que les imams du chiisme : il se contente d'une trentaine de personnes, dont un khatib et deux imams ; le kilitdar Tevfik Efiendi administre les fondations pieuses et la médresseh. Il est de règle pour tout nouveau gouverneur d'arriver à Bagdad par le village de l'Imam cAzam; il fait ses dévotions auprès d'Abou Hanifa et tient sa première réception chez le kilitdar. De là il gagne la ville, en longeant les digues du fleuve et y entre par la porte de Bab- Mocazzem.
Naguère, les portes de Bagdad touchaient aux cimetières de Kazemeïn et del'Imam Aczam. En 762, le second khalife abbasside,Al-Mansour, avait établi, sur la rive droite du Tigre, une forteresse circulaire, qui fut l'embryon de la capitale ; le troisième, Al- Mahdi, construisit un palais sur la rive gauche ; les faubourgs s'étendirent promptement des deux côtés du fleuve, assez grands pour contenir jusqu'à six mosquées du Vendredi; trois ponts traversaient le Tigre. En 892, les khalifes revinrent de Samarra, où les avait maintenus, pendant trois quarts de siècle, la turbulence de leur capitale ; ils s'établirent
A TRAVERS L'CIRAK cARARI 407
alors sur la rive gauche, où ils entourèrent leur demeure d'une enceinte fortifiée. L'invasion mongole détruisit la ville en 1258; les ilkhanis de Tauris, les gens du Mouton Noir et ceux du Mouton Blanc, en possédèrent successivement les ruines. Au xvr3 siècle, apparurent les Persans et les Turcs Ottomans, maîtres, à tour de rôle, de l'cIrak-cArabi, selon que la force était plus grande à Ispahan ou à Constantinople. Schah Ismacil et Schah cAbbas eurent Bagdad : Nadir Schah, Kérim Khan le Zend et Feth cAli Schah la menacèrent. Soléiman la prit en 1534; Mourad IV la reprit en 1637, pour l'incorporer définitivement à l'empire ottoman. Au milieu du xvnr3 siècle, des mamelouks s'imposèrent au gouverneur nommé par le sultan et se rendirent virtuellement indépendants de la Porte. Le dernier d'entre eux, Daoud Pacha, disparut en 1836, après que Bagdad eut été prise par une armée turque. La division présente de l'cIrakcArabi en trois vilayets — (Bagdad, Bassora et Mossoul) — date de 1878 et 1884.
Tout le charme de Bagdad lui vient du fleuve. Nous y fûmes au milieu d'avril, à l'époque des orages, des rafales de vent et de pluie qui précèdent la saison chaude. La crue du printemps avait rempli les berges profondes, dégagées le reste de l'année. Le courant rapide baignait le pied des maisons et inondait l'entrée des rues ; sa violence avait commandé le retrait du pont de bateaux, long de 200 mètres, qui d'habitude réunit les deux rives. La forteresse, le sérail où résident le vali et le commandant du corps d'armée, la douane, les maisons des principaux de la ville, précédées de terrasses garnies de fleurs, les consulats des puissances, se succèdent le
long du Tigre; sur la rive droite, des kavehkanehs et quelques jardins de dattiers. Le mouvement du fleuve est ininterrompu ; les bataux à vapeur vont et viennent de Bassorah ; les séfinés, leur grande voile déployée, arrivent de tous les cours d'eau de l'Irak et assurent par voie fluviale le commerce de la région ; les kouffahs passent en tous sens : des paniers ronds et creux, en tiges de palmier, recouverts extérieurement d'un enduit de goudron et ornés de dessins en verroteries bleues ; elles sont manœuvrées à la rame, au travers des remous les plus violents. Les porteurs d'eau descendent au bord du fleuve remplir leurs grandes outres de peau.
La ville actuelle n'occupe qu'une faible partie de l'ancienne ; sur la rive gauche, elle tient au large dans la ligne de murailles, où les khalifes, retour de Samarra, enfermèrent leur cité propre ; sur la rive droite, elle ne forme plus qu'une étroite bande de maisons nommées Karchi-Yaka (la rive d'en face), là où se trouvait jadis le vieux faubourg de Kerkh, De son illustre passé, elle conserve peu de témoignages : les magasins de la douane sont coupés par un mur de briques qui appartenait à la médresseh de Mostanser Billah, l'avant-dernier khalife; une longue inscription raconte la fondation, en 630 de l'hégire, la réparation par le sultan rAbdul cAziz. Le minaret du Souk-el-Ghazel indique l'emplacement de la grande mosquée khalifale ; les auvents du bazar masquent quelques traces de sculptures sur le portail de la Djami-è-Merdjan (la mosquée de corail), élevée, dit-on, par un esclave d'Harounar-Rachid. Le Khan-Ortema porte le nom de Schah
A TRAVERS i/'TRAK cARABI 409
Ismail et la date de 831 H. : une halle dont le toit, soutenu par des arcades, est percé de fenêtres superposées. Insouciante de la ruine de ses monuments, une ville d'Islam ne veut s'inquiéter que de ses tombeaux, où se porte la piété des générations ; Cheikh cAbd-el-Kader est en ville; au dehors, Cheikh Omar-es-Sohraverdi ; sur la rive droite Cheikh Mahrouf-el-Kerkhé, la sultane Zobéide et Bahloul, la femme et le cousin d'Haroun-ar-Rachid.
Autant Bagdad a joli aspect, vue du fleuve, autant l'intérieur en est maussade ; les rues sont étroites et sales, les bazars insignifiants. Le dôme de l'église des Carmes domine la masse informe des maisons de briques, d'où s'élèvent les minarets et les coupoles, d'architecture arabe et de décoration persane. Depuis les Abbassides, dont la dynastie même naquit d'une transaction entre l'Arabie et l'Iran, le temps n'a cessé d'y mélanger les deux influences. Cependant, les nécessités du climat ont imposé aux maisons une disposition propre, aussi bien à Bagdad que dans les autres villes de l'cIrak. La température est si chaude pendant une bonne moitié de l'année, qu'il devient insupportable d'habiter les chambres ou les galeries extérieures (tarma) ; des caves (serdabs), très profondes et soigneusement aérées, servent d'abri contre le poids du jour ; la nuit se passe sur les terrasses, divisées en compartiments et encloses de murs assez hauts pour garantir l'intimité des familles ; une succession de cheminées y forment autant de prises d'air, assurant la ventilation du sous-sol.
Quand Tavernier traversa Bagdad en 1632, la ville était singulièrement déchue ; il n'y trouva que
15.000 âmes. En 1766, Niebuhr la vit repeuplée. Elle peut maintenant contenir 200.000 habitants, population juxtaposée par les hasards de l'histoire ou la migration des peuples, depuis la fondation de la capitale abbasside.
La rive droite est au chiites, Arabes et Persans ; ces derniers sont environ 5.000, pour la moitié portefaix et petits marchands; l'élément le plus aisé est fourni par un groupe de commissionnaires venu de Tauris. Sur la rive gauche, le nord appartient aux Turcs, soldats et fonctionnaires, installés auprès du sérail, des casernes, du méidan, de la mosquée deDacoud pacha; le vali, Hazem Pacha, est récemment arrivé de Monastir, — un homme jeune encore, très européanisé, qui a épousé une Française. Au centre, se trouvent les quartiers chrétiens et juifs; partout ailleurs, les Arabes, en majeure partie sunnites.
Ces derniers gravitent autour du tombeau de Cheikh cAbd-el-Kader el-Guilani, sis au quartier de Bab-ech- Cheikh, et reconnaissent l'autorité spirituelle du Nakib-oul-echraf de Bagdad. Cheikh cAbd-el-Kader florissait au xne siècle ; il descendait d'une famille chérifienne, issue de l'imam Hasan et se rattachaitpar sa mère, aux seyyeds Mousavis ; ses ancêtres, fuyant Médine, s'étaient réfugiés au Guilan. A l'âge de dix-huit ans, le jeune homme vint à Bagdad pour suivre la « voie » de Cheikh Abou Sacid-el-Moubarek, dont il fut le successeur. Toute sa vie s'écoula dans le couvent de son maître, devenu le plus fameux docteur de son temps; il réunit autour de lui jusqu'à 10.000 auditeurs, accourus de tous les points de l'Islam. Ses enseignements transformèrent le
A TRAVERS l/cIRAK "ARABI 411
soufisme ; sa philosophie s'imprégna de tendances mystiques, recommanda les extases et les pratiques violentes. A part les confréries religieuses du chiisme, qui remontent à Cheikh Ma°rouf, il n'en est guère dans le monde musulman, dont la lignée spirituelle ne se rattache à Cheikh cAbd-el-Kader. Ce fut un thaumaturge qui multiplia les miracles et développa la croyance au surnaturel. Un jour qu'il prêchait, il se mit à pleuvoir; il dit, en levant les bras au ciel : « Seigneur, je rassemble, et vous, vous dispersez ! » Devant cette adjuration du saint, la pluie continua de tomber tout à l'entour, mais en épargnant l'auditoire. Il eut des disciples illustres : parmi eux, Cheikh cOmar es-Sohraverdi, dont le tombeau subsiste encore.
L'élève était fort dissipé ; son oncle s'en plaignit au maître, accusant son neveu d'étudier l'astrologie et d'autres sciences mauvaises. Le cheikh se fit présenter les cahiers répréhensibles, et d'un geste de la main, en effaça toute écriture. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer une conversion définitive, d'où sortit plus tard une doctrine nouvelle, dérivée des Kadris. Cheikh cAbd-el-Kader vécut quatre-vingt-onze ans, sans jamais quitter Bagdad ; il agrandit le couvent de Cheikh Abou Sacid, y posa les fondements d'une mosquée et voulut être enterré dans l'endroit même où il avait professé sa vie durant.
De ses 40 enfants, 14 survécurent ; les fils se dispersèrent à travers l'Islam, afin de répandre les leçons paternelles : cIsa repose au Caire, Yahya en Syrie, cAbd-el-cAziz à Aker, près Mossoul, où^se trouve encore l'un des principaux couvents de l'ordre; cAbd-el-Ouahhab avai£ évangélisé la Perse. Le suf-
frage des adeptes attribua successivement aux trois aînés l'héritage spirituel du défunt. cAbd-el-cAziz, Abd-el-Ouahhab et cAbd-er-cRezzak. Il finit par revenir au premier et se maintint définitivement dans sa branche ; à chaque génération, celle-ci désigne le plus âgé ou le plus méritant des siens. La domination turque ne chercha pas moins à s'appuyer sur le saint des Kadris que sur le jurisconsulte Hanéfi ; Soliman, puis Mourad IV, firent reconstruire le couvent et le dotèrent de biens immenses.
La descendance de Cheikh Abd-el-Kader continue de vivre, à Bagdad, autour du tombeau de son auteur, d'où lui viennent sa richesse et sa considération. Toutefois, plusieurs seyyeds kadris s'en sont détachés pour chercher fortune dans le Kurdistan, aux Indes, en Syrie, en Egypte et même au Maghreb-
Plus de 900 tekiés relèvent de la maison mère, dont le tiers aux Indes. Il y a une dizaine d'années, Seyyed «Abdurrahman succéda à son frère Seyyed Salman ; il est en même temps nakib-ol-echraf, c'est-à-dire chef de tous les seyyeds de Bagdad, aussi bien que de l'ordre des Kadris. C'est l'homme le plus riche et le plus puissant de la ville.
Il me reçut dans une grande pièce nue, entourée de divans le long des murs, selon la mode turque . les fenêtres ouvertes sur la coupole du tombeau; Seyyed «Abdurrahman est déjà âgé, gros, la moustache courte, la barbe rare et grisonnante, les mains très soignées ; il est bien mis et a fort bon air. Un vêtement noir recouvre sa robe de soie brune à raies jaunes; il porte des souliers vernis et, sur la tête, le fez entouré d'un turban plat et blanc.
La confrérie des Kadris est une si grande affaire,
A TRAVERS L,CIRAK cARABI 413
poussant dans tout l'islam de telles ramifications, que son chef est, par la force des choses, un important personnage, conscient de ses responsabilités, exactement renseigné sur les divers aspects du monde musulman. Ses affiliés lui écrivent du Maghreb aussi bien que de l' Extrême-Asie ; il connaît la politique des princes musulmans et les procédés de l'expansion européenne. Les intérêts de sa confrérie l'amènent à envisager l'action des puissances selon la façon dont elles les ménagent. Il m'a paru satisfait de nous. D'ailleurs, le centre de gravité de son ordre n'est pas dans le Nord-Ouest africain, mais bien aux Indes et en Egypte; nos musulmans restent à l'écart du sursaut de révolte qu'ont provoqué dans ces deux pays les excès de l'impérialisme anglais. Ses correspondants y doivent juger sans faveur l'activité britannique; il parle avec amertume de l'incident de Denshawaï et du fâcheux état d'esprit qu'il révèle à l'égard des indigènes, chez les Anglo -Égyptiens. Non point que Seyyed cAbdurrahman paraisse bien atteint par les idées nouvelles ; Bagdad est un lieu trop écarté pour s'ouvrir "encore au' modernisme. Seyyed «Abdurrahman est un chef religieux, comme, avant lui, l'ont été ses ascendants, jouissant paisiblement de la sainteté de son ancêtre, reconnaissant le dessein de Dieu dans la transformation des empires, peu accessible aux innovations. L'Arabie a produit la religion, la Mésopotamie la civilisation musulmane. Il ne saisit pas pour quelle cause inattendue le mouvement de l'Islam actuel, délaissant la Mecque et Bagdad, s'établit aux Indes ou en Egypte et néglige la vieille langue liturgique, pour polémiquer avec les infidèles en anglais ou
en français. Il m'interroge longuement sur l'effort de la Perse, qui cherche à sauvegarder son indépendance par l'adoption du système constitutionnel ; je crains qu'il n'y voie un expédient peu sûr, d'une contestable orthodoxie. Philosophe doux et sage, il regarde aller les choses, assez informé pour pressentir les tendances d'un âge nouveau, destiné à se développer en dehors des principes qui ont fait la sainteté de Cheikh cAbd-el-Kader et la fortune de ses descendants. Dans une maison voisine demeure son neveu, Seyyed Daoud,fils de Seyyed Salman. Celui-ci est plus jeune, et le courant l'a déjà saisi. Il habite des chambres meublées à l'européenne; ses enfants apprennent notre langue.
Sous sa forme actuelle, le couvent familial, maison mère de l'ordre de Kadris, est une construction moderne. Une coupole en maçonnerie surmonte la mosquée, que précède, sur deux côtés, une galerie intérieure ; les murs en sont nus ; sous l'auvent extérieur court une longue inscription. Au devant, parmi les dalles d'un cimetière, le dôme en faïence recouvrant le tombeau du cheikh cAbd-el-Kader; à droite de la porte d'entrée, d'où pointe un minaret, le tombeau de son fils, <Abd-el-Djebbar. La cour contient une tour d'horloge, deux médressehs et le bassin des ablutions; des bâtiments à étage ont été aménagés en hôtellerie. Les pèlerinages se multiplient à l'époque des grandes fêtes et pendant le mois de ramazan ; chaque année amène une moyenne de 20.000 pèlerins, et il n'y en a jamais moins de 12 ou 1.500 jouissant en même temps de l'hospitalité du cheikh. Celle-ci est absolue :1e produit des fondations pieuses permet d'offrir gratuitement le logement et
A TRAVERS l/eIRAK CARABI 415
la nourriture ; on cite des Kadris, venus jeunes à Bagdad, qui y moururent dans un âge avancé, ayant, à ne rien faire, vécu aux frais du saint Tombeau ; en temps de disette, des chrétiens eux-mêmes auraient bénéficié de ces générosités. A chacune des extrémités de l'hôtellerie, résident un fils et un petit-neveu de Seyyed cAbdurrahman. Chaque nationalité dispose d'une section propre : la plus grande revient aux pèlerins de l'Inde, les autres aux Afghans, aux Égyptiens, aux gens du Maghreb. J'ai trouvé là dix Algériens, Oranais pour la plupart, qui venaient visiter le « marabout ». La veille, deux voyageurs étaient arrivés du Sénégal.
Il y eut des chrétiens en Mésopotamie dès les premiers temps du christianisme. Au vie siècle, l'Église de Chaldée avait adopté tout entière l'hérésie nestorienne, qu'elle répandit en Perse et jusqu'au fond de la Chine. Sous les Abbassides, un quartier chrétien existait à Bagdad, Dar-er-Roum, mi-nestorien, mi-jacobite. Au xvnr3 siècle, le développement du commerce à travers le désert et du trafic de l'Inde par Bassora attira un nouvel afflux de Syriens, melkites et jacobites. Les persécutions des derniers Séféviset l'invasion afghane amenèrent un contingent arménien échappé de Djoulfa.
Or, dans la première moitié du xvir3 siècle, il vint à l'esprit d'une dame française, Marie Ricouart veuve de Gué-Bagnols, de doter le siège latin de Babylone, érigé, en 1632, par la Congrégation de la propagande, au profit d'un Carme déchaussé; elle fit, à cet effet, une donation de 66.000 livres, son confesseur, un carme de Nevers, frère Bernard de Sainte-Thérèse en étant |devenu titulaire. Une
bulle du pape Urbain VIII, en date de juin 1638, réglementa la fondation et spécifia qu'en mémoire d'une pénitente aussi rare, le siège, ainsi pourvu de ses deniers, devrait être constamment occupé par un prêtre français. En conséquence, frère Bernard devint évêque latin de Babylone, sous le nom de Mgr Jean du Val. A l'époque, le diocèse n'était pas habitable ; Turcs et Persans se disputaient le pays, les Arabes y guerroyaient à leur guise. Mgr du Val préféra rester à Paris et y créa un séminaire pour le recrutement de sa future mission ; la rue, où se trouvait l'établissement, s'appela rue de Babylone. Ses successeurs résidèrent tantôt à Ispahan, tantôt à Hamadan ; ils ne vinrent à Bagdad qu'en
Avec le régime turc, la sécurité se rétablit en Mésopotamie, si bien que les carmes de la mission de Perse avaient, dès 1721, entrepris de s'installer dans l'cIrak-°Arabi. La Révolution française arrêta la succession régulière des évêques de Babylone; le titulaire d'alors, un cistercien, Mgr Miroudot du Bourg, était un prélat de cour, peu soucieux de visiter l'Orient Moyen; il se fit évêque constitutionnel, fut excommunié de ce chef et dépossédé de son siège, qui resta vacant. Pendant tout le cours du dernier siècle, le diocèse fut alternativement administré par le supérieur des Carmes ou par des évêques choisis de bric et de broc : un prêtre de Picpus, Mgr de Coupperie, de Nantes, un prêtre séculier de Marseille, Mgr Trioche. En 1902, Mgr Altmayer, Dominicain, fut remplacé par un carme, Mgr Désiré Drure. L'évêque de Babylone est, en outre, archevêque latin de Bagdad, et de fait, délégué
A TRAVERS L'fIRAK CARABI 417
apostolique pour la Mésopotamie, le Kurdistan et l'Arménie Mineure.
On compte à Bagdad de 8 à 9.000 chrétiens : Chaldéens, Syriens Melkites et Arméniens ; tous catholiques, à l'exception d'une centaine de familles grégoriennes. Quelque 300 Chaldéens habitent Amara, un millier Bassora. Les Jacobites ont un archevêque, les grégoriens un évêque, les Chaldéens un vicaire patriarcal. Chaque communauté possède son église et son école ; le prêtre melkite exerce son ministère chez les Arméniens catholiques. Ces derniers représentent une soixantaine de maisons ; il y en a 15 melkites, 200 jacobites. Parmi cette chrétienté, la famille la plus notable est celle des Asfars, melkites d'Alep, qui vinrent à la fin du xvnr3 siècle, s'enrichirent dans le négoce et se partagent aujourd'hui entre Bagdad et Bassora. Les Chaldéens sont beaucoup plus nombreux; depuis 1745, il n'existe plus chez eux la moindre trace de nestorianisme : petits commerçants, hommes de; peine ou domestiques. La jeunesse chaldéenne de Telkeif, village voisin de Mossoul, a coutume d'émigrer à Bagdad pour s'y mettre en service ; on en reconnaît les femmes à leur costume spécial : robe de cotonnade bleue, bande brodée qui, par derrière, tombe de la ceinture, coiffure très haute recouverte d'un voile bleu. Ces communautés chrétiennes se conforment strictement aux mœurs de l'Orient ; les femmes continuent à porter le voile. Le dimanche, l'église des Carmes s'emplit de formes féminines enveloppées dans des izars de soie claire, tissée de fils d'argent ou d'or. Les principaux actes de la vie restent entourés des vieux rites arabes.
Aubin. — La Perse. 27
Les carmes et les sœurs de la Présentation de Tours — religieuses dominicaines — élèvent la meilleure part de la jeunesse chrétienne. Le collège des Carmes1 a 220 élèves et une école annexe reçoit 126 enfants pauvres ; le dispensaire soigne annuellement de 8 à 10.000 malades; il s'y joint un petit hôpital de 9 lits, une œuvre d'aveugles (21), un atelier de menuiserie et une école d'agriculture, installés sur le Tigre, au jardin des Pères. La mission entretient également des écoles à Amara et à Bassora. Les sœurs de la Présentation2 vinrent, en 1880, remplacer les « Servantes de Dieu », ordre indigène fondé par Mgr de Coupperie; elles recueillent 868 petites filles réparties entre asile, orphelinat, école et classe d'adultes.
Les juifs datent de la captivité. Bien traités en Mésopotamie, ceux qui restèrent n'eurent point à s'en repentir. Après la destruction de Jérusalem, la vallée du Tigre devint le principal foyer du judaïsme ; la tolérance des Parthes y garantit l'autonomie d'Israël, sous l'autorité d'un exilarque choisi parmi les descendants de David. Les écoles talmudiques commencèrent à fleurir et leurs gaons fournirent au peuple ses chefs spirituels. La décadence abbasside ayant aboli ces libertés, l'essor du judaïsme dut abandonner la Chaldée pour se diriger vers l'Espagne. Les 50.000 juifs qui peuplent actuellement Bagdad sont les héritiers de la juiverie florissante, dont le mouvement religieux créa le Talmud de Babylone.
1. 11 compte 7 pères, assistés, pour l'enseignement, de 3 frères maristes.