‹ La perse en automobile à travers la Russie et la CaucaseChapitre 15 sur 21 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

^ juin. — Nous allons lentement jour et nuit dans le désert et les montagnes, sans presque nous arrêter. Nous traversons les paysages morts et calcinés que nous avons vus déjà.

De jour nos landaus sont fermés, de nuit ouverts. Nous restons couchés sur nos confortables matelas, ne descendant qu'aux relais où nous perdons chaque fois deux ou trois heures; des princes bakhtiares sont devant nous et prennent les chevaux.

Nous sommes à la seconde nuit du retour. Dans le landau ouvert qui cahote sur le sable épais, je suis à moitié endormi.

Au-dessus de moi, c'est le dôme sombre du ciel crevé d'étoiles d'or. Je sens sur ma figure les caresses de la nuit veloutée. Je suis las, je m'endors à l'air frais et doux.

Lorsque j'ouvre les yeux, je vois la nuit violette, les étoiles claires, j'entends un chant triste et rythmé, des modulations en fusées autour de deux notes, et cela vient de très loin. Qiii chante ainsi la nuit dans le désert? Quelle est cette voix perdue entre le ciel et la terre ! La fatigue m'accable et je ne sais si je rêve.

Non, le bruit d'une dispute s'élève, des voix aigres me réveillent tout à fait. Faudra-t-il faire l'effort de descendre?

Je suis stupéfié comme si j'avais pris une dose de haschich. Aimé arrive. L'homme qui chantait sa peine dans la nuit est un cocher qui ramène des chevaux au relais. Voilà cinquante kilomè-

très que nous sommes traînés par les mêmes rosses qui finiront par nous laisser dans les sables. Alors il faut atteler les chevaux frais qui rentrent. Le cocher ne voulant pas les donner, Aimé bat le cocher.

C'est ainsi que cela se fait en Perse.

Et je reprends mon rêve interrompu.

Nous apprenons à un relais que nos amis Phérékyde ont eu une aventure. En plein désert, une roue de leur voiture a cassé. Ils ont dû faire à midi six kilomètres à pied à travers les sables pour gagner le chapar khané. Ils y ont passé trente-six heures à attendre qu'on répare la roue dans la petite ville de Natanz à trente kilomètres de là. Ils ont donc à peine une jorrrnée d'avance sur nous.

Le dimanche matin 8 juin, nous arrivons à huit heures à Gez, dernier relais avant Kachan, dont nous sommes séparés par le désert où nous nous sommes ensablés à l'aller. Vingt-cinq kilomètres seulement à franchir.

A Gez, pas de chevaux. Nous décidons, malgré les protestations des cochers, de garder ceux que nous avons pris au milieu de la nuit. On détèle les pauvres bêtes pour les panser, leur donner de l'orge et une heure de repos.

Nous en profitons pour aller nous baigner dans le ruisseau, à une certaine distance du relais.

Tandis que nous nous baignons, les cochers enfourchent chacun un cheval, et les voilà partis avec leurs huit bêtes à travers le désert.

Grande fureur, mais rien à faire qu'à attendre qu'il nous arrive des chevaux de Kachan. Cela peut être aussi bien ce soir que dans une heure.

Nous scrutons l'horizon. Rien. Ah, si! des points qui se meuvent là-bas sur les sables. On regarde anxieusement. Les points se rapprochent. On distingue maintenant une caravane. Nous ne quitterons pas Gez de sitôt. Un peu plus tard, la caravane arrive. C'est

un Persan qui voyage avec ses femmes et ses domestiques, le tout monté sur des ânes et des mulets. Le mari est un homme petit, sec, solide, avec une belle barbe, et qui porte la ceinture verte des seïdes. Il n'a pas un regard pour nous. Il conduit sa smalah à une petite distance de nous, le long du ruisseau, sous les saules et, un instant après, nous entendons les cris éperdus d'une femme.

Nous demandons pourquoi elle crie.

C'est le mari qui à peine arrivé à l'étape, administre une consciencieuse raclée à une de ses épouses.

C'est ainsi que cela se fait en Perse.

A dix heures enfin, huit chevaux rentrent au relais. La chaleur est déjà excessive. Nous attendons une heure encore qu'ils aient pris de l'orge et repartons pour Kachan.

Jamais nous n'avons eu aussi chaud que ce jour-là pendant la traversée des sables. Nous sommes prostrés dans les landaus fermés, pouvant à peine respirer.

A une heure, nous sommes à Kachan.

Première déception. Le télégraphiste arménien est parti pour la journée à la chasse dans les montagnes, laissant un mot pour moi disant qu'il a les plaques à reflets métalliques, qu'il rentrera vers six heures et que si nous devons partir plus tôt, nous lui envoyions un de ses domestiques à cheval.

Six heures est précisément l'heure de notre départ. Aussi, pendant qu'Aimé nous prépare à déjeuner, je dis au domestique qu'il aille chercher son maître.

Après déjeuner, nous déplions et montons nos lits de camp que nous n'avons pas employés depuis deux jours. Nous nous installons dans deux chambres pour une longue sieste.

Mais les mouches ont décidé de ne pas nous laisser dormir. Enervés, nous nous tournons et retournons sur nos lits, mais nous ne dormons pas.

De guerre lasse, je me lève et vais voir si le domestique est revenu. Il est là sous le portique et déclare qu'il n'a pu trouver un cheval dans Kachan poixr aller chercher son maître. Il ment, mais qu'y faire? Attendre six heures. Nous avons toujours été en retard, nous le serons une fois de plus.

Cependant à l'idée que les plaques à reflets sont cachées dans la maison, je ne puis rester tranquille et je me mets à chercher. Malheureusement toutes les portes sont cadenassées.

Arrivent six heures ; mes compagnons sortent et montrent des figures défaites. Aimé prépare le dîner qui, comme le déjeuner, se compose d'oeufs, de petits pois conservés, de biscuits et de confitures.

Sept heures, nous mangeons et buvons verres de thé sur verres de thé. Le télégraphiste ne revient pas.

A sept heures et demie, il fait nuit. Aimé commence à préparer les bagages.

J'ai l'âme pleine de désespoir à l'idée de quitter Kachan et d'y laisser ces reflets métalliques qui pourraient être à moi. J'erre dans le corridor, l'escalier et la cour essayant encore d'ouvrir les portes.

Au lond de la chambre où nous nous sommes reposés, il y a une porte peu solide. Je pousse, elle cède et me voilà dans un cabinet sombre. Je frotte une allumette et je vois rangées contre le mur cinq ou six plaques de dimensions diverses. Jamais avare découvrant un trésor ne fut plus heureux que moi à cette minute. Mais il faut examiner les plaques attentivement, car les faussaires sont adroits et savent le prix des reflets métalliques anciens. Je n'ai que des allumettes pour m'éclairer ; je me mets à genoux et fais l'inventaire. Voilà une plaque d'à peu près un pied carré, à fond d'enlacements et d'oiseaux d'un dessin très fin, très aigu. Sur ce fond ocre clair, s'enlève une inscription en caractères bleus d'une netteté et d'une puissance de jet incomparables. Ce sont bien là toutes les caractéristiques de l'art au plus beau temps de l'époque mongole, et je tressaille de joie. L'allumette s'éteint, j'en rallume une autre. Avec cet insuffisant éclairage je ne puis juger de la qualité de l'émail, de la valeur des reflets. C'est pourtant à cela que se décidera l'authenticité de l'œuvre. Il faudrait les voir au jour,

mais je n'attendrai pas à demain, je sens déjà que cette plaque ne me quittera plus.

Trois autres plaques de plus grande dimension ont une couverte magnifique bleu turquoise et de belles inscriptions.

Cette série-là, je ne la connais pas, mais je ne la laisserai pas à Kachan.

Je découvre encore deux étoiles à reflets métalliques excellents et un petit fragment du xiv" siècle.

Je suis au comble du bonheur.

Le télégraphiste ne revient toujours pas. Il est neuf heures; il faut partir. Alors je lui écris une lettre en lui disant que j'emporte ses plaques, qu'il ait à m'en télégraphier le prix à Téhéran, et que si nous ne pouvons nous mettre d'accord, je les lui renverrai à mes frais.

Je commence à transporter les objets vénérables ; je les mettrai dans le landau sous le matelas et coucherai dessus pour être certain de ne pas les perdre.

A ce moment arrive notre homme et nous entrons aussitôt en marché. Il m'indique le prix demandé ; le marchandage est difficile ; nous finissons par tomber d'accord à cent cinquante tomans et il ne reste plus qu'à payer.

Ici nouvelle difficulté. Avons-nous cent cinquante tomans sur nous ? Nous vidons nos portefeuilles et nos sacs d'argent. A force de mettre les uns sur les autres des billets d'un et de deux tomans et d'aligner des pièces de deux krans, nous arrivons à réunir la somme. Nous emballons maintenant avec soin les plaques dans une caisse qui servit à transporter du matériel télégraphique, la caisse est solidement attachée derrière le landau, et à dix heures et demie nous quittons Kachan avec plus de quatre heures de retard.

Mais ces heures ont été bien employées.

Je suis si excité de ma découverte que, bien passé minuit, j'y rêve encore, étendu dans le landau, des étoiles plein les yeux.

Lundi 6 juin. — Au dernier relais avant Koum, grande dispute. Il y a huit chevaux qui sont trop fatigués et on ne veut pas nous les donner. Mais nous n'avons qu'une idée : arriver à Koum

OÙ nous attendent Keller et la Mercedes et coucher à Téhéran dans les lits excellents de l'hôtel Reitz. Alors, de force, nous prenons les chevaux et les attelons pour nos derniers vingt-cinq kilomètres en voiture persane.

Un seul cocher est là; nous enjoignons à un palefrenier de monter sur le siège de la seconde voiture. A côté de lui s'installe Aimé qui se fait fort de nous conduire. Et nous partons tout de même.

Le premier cocher est exaspéré de voir Aimé prendre les rênes.

Aimé est enchanté de conduire et claquerait fièrement son fouet, si un fouet persan pouvait claquer.

Nous descendons ainsi les derniers contreforts de la montagne et nous engageons dans la plaine au bout de laquelle nous apercevons au-dessus des arbres la coupole d'or de Sainte-Fatmeh.

Soudain le cocher de la première voiture arrête les chevaux, descend de son siège, va dire quelques mots au palefrenier de la seconde voiture qui, à son tour, descend, et nos deux hommes s'éloignent à pas rapides dans le désert.

Qu'est-ce que cela signifie?

Nous les laisserions volontiers aller à leurs affaires, mais l'arrivée à Koum est très difficile ; une seule piste est la bonne au milieu des canaux d'irrigation et des ponts écroulés. Alors nous montons sur les sièges et nous lançons à la poursuite des fuyards. Nous avons bientôt fait de les rattraper et sautons à terre à côté d'eux. Le cocher refuse de reprendre les rênes. A bout d'arguments, Georges Bibesco lui décoche un excellent coup de poing. Cet homme tombe sur le sable à genoux, grince des dents, crie et s'arrache les cheveux de désespoir. Il est fou ou bien ivre. Je le prends délicatement par la peau du cou et le traîne jusqu'à la voiture. Là, aidé par un de mes compagnons, je le hisse sur son siège, saisis son fouet, lui montre alternativement Koum dans le lointain et le manche du fouet, et m'installe derrière lui. Il a compris cette fois-ci, mais il me supplie de lui rendre son fouet qui ne lui sert jamais à rien, mais sans quoi il est privé de sa dignité. Je lui remets le fouet ; mes poings, s'il en est besoin, suffiront, et il fait partir ses chevaux.

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