‹ La perse en automobile à travers la Russie et la CaucaseChapitre 18 sur 21 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

TiFLis, 12 juin, 9 heures du soir. — Nous sommes sur le quai de la gare, prêts à prendre le train pour Batoum. Nous quittons sans regret Tiflis où l'on ne parle qixe de troubles et d'assassinats politiques.

Le train est bondé ; grande agitation dans la gare. Comme nous causons devant notre wagon avec le colonel de Tamamchef qui jusqu'à la dernière minute a voulu nous accompagner, je sens qu'on tire mon pardessus. Je me tourne et vois un homme agenouillé à côté de moi. Le manteau dont il est revêtu ne dit pas la misère et il est coiffé d'un bonnet pas trop usé. Avant que j'aie pu bouger, il me prend la main et me la baise deiix fois ; je sens ses lèvres molles appuyer sur ma chair ; je frissonne de dégoût, et m'écarte vivement. Pourquoi cet homme qui est vêtu comme moi s'abaisse-t-il à me baiser la main ? Je voudrais le frapper, tant je suis écœuré de le voir s'humilier ainsi... L'homme n'a pas bougé ; il reste les mains suppliantes. Je cherche de l'argent dans ma poche. Je m'approche et lui donne quelques pièces blanches ; alors il saisit le pan de mon pardessus et de nouveau le baise.

Je ne puis dire à quel point cette courte scène me révolta. A y rélléchir, je ne sais pourquoi, mais j'eusse préféré qu'il me tombât dessus à coups de poings.

Je n'oublie pas le frisson de dégoût qui me secoua lorsque ces lèvres s'appuyèrent sur ma main.

Batoum, i^jiiin. — A Batoum. nousn'avons qu'une idée : trouver des charretiers pour emmener nos malles, nos caisses d'objets persans et nos valises de la gare au port. Les charretiers ne sont pas en grève et à onze heures nous sommes à bord de la Circassie de la C'^ Paquet.

Nous trouvons là un déjeuner à la française, un commandant plus que français, marseillais. A quelques dizaines de mètres denous, à terre, ce sont les grévistes, les patrouilles de cosaques, les faces alarmantes des rôdeurs de toutes nationalités qui flânent sur les quais, c'est la sainte Russie, ses émeutes, ses massacres. A bord la paix, la sécurité enfin gagnée, la langue maternelle, quel soulagement !

Le temps est couvert. Bientôt une forte pluie tombe et masque les montagnes boisées qui entourent Batoum. Il pleut ici près de trois cents jours par an ; la chute d'eau est de deux mètres soixante chaque année, plus de trois fois celle que nous avons dans le climat parisien.

Vers six heures nous levons l'ancre. La mer est calme.

Villes d'Asie Mineure. — Trébizoxde, 75 /////;. — La Circassie est notre yacht. Nous faisons à petites journées les escales de la côte sud de la mer Noire, voyage exquis où nous nous reposons et rêvons à loisir devant les décors changeants qui passent sous nos yeux. Le bateau ne marche que de nuit. Au petit iour il s'arrête dans une rade nouvelle.

Nous dormons dix heures sur les lits étroits, mais lits tout de même, du bateau, et, quand je me réveille, nous sommes en face d'une double baie. Des collines rapides descendent vers la mer. Les maisonsq^ui les couvrentnous regardent de tous leurs yeux. Desarbres se mêlent aiixmaisons.En haut dans les rochers un couvent inaccessible, semble-t-il ; ça et là quelques minarets effilés et blancs. Amihauteur sur la verdure fraîche d'un pré qui est sans doute un ancien cimetière, des cj^près séculaires, sombres et immobiles, me rappellent un tableau de Puvis deChavannes vujadis. Des murs énormes en ruines, restes de quelque château-fort, bordent un ravin. Près de la mer sur les bâtiments de la douane, flotte le drapeau rouge au croissant d'or. Nous sommes en Asie de nouveau.

devant une ville au nom évocateur d'un Orient fabuleux, Trébizonde.

Aucun batelier ne veut nous mettre à terre. Ceux qui viennent au bateau apportent des fruits et des légumes. Le transport des passagers leur est interdit. Si l'un d'eux nous prenait, il serait jeté en prison sur la plainte des bateliers qui ont le monopole du service des voyageurs. On comprend ici la liberté de travail à la façon américaine. Trébizonde rivalise avec Chicago.

Finalement le commandant met le youyou à notre disposition.

A terre, nous prenons des voitures et un guide, gentleman accompli au fez rouge, et nous partons à travers la ville qui est construite sur trois collines et dans le fond de deux vallées, lesquelles collines et vallées descendent précipitamment à la mer. Maisons petites, mais solides, rues en pente raide, mais de bon macadam, ponts de pierres. Trébizonde est une ville riche, affairée. Les Turcs qui l'habitent sont manifestement d'une race forte, faite pour conquérir et dominer ; je vois des vieillards à la figure belle et fine, des marchands avisés, des ouvriers et manœuvres infatigables.

Les bazars de Trébizonde nesont pas couverts. Nous flânons dans le dédale des petites rues étroites où d'actifs artisans assis sur leurs talons travaillent le cuir, le bois ou les métaux précieux. Au milieu du bazar nous traversons une ancienne maison carrée construite au quinzième siècle par des Génois qui faisaient le commerce de l'Orient. Elle a d'énormes portes de fer et d'épaisses murailles de pierre. Il est assez émouvant de voir ce palais italien de la première renaissance dans le bazar d'une ville asiatique.

Le charme évocateur de Trébizonde est puissant. Les Dix mille et Xénophon s'y reposèrent ; elle fit partie de l'empire byzantin et les Grecs y construisirent des églises qui sont encore debout. Puis les Commène y régnèrent dans des palais superbes, les Commène dont les femmes et les filles furent renommées pour leur beauté dans le monde entier. Vinrent enfin les Turcs sous Mahomet IL Les fortifications et quelques murs des demeures des Commène subsistent. On a creusé de petites maisons dans les vieux remparts; des arbres poussent entre les pierres rongées par le temps.

Nous visitons des églises byzantines dont quelques-unes ont conservé des fresques anciennes, des linteaux de porte ou desambons de belle sculpture ornementale. Plusieurs d'entre elles sont devenues

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des mosquées, dans lesquelles, à notre grande surprise, on nous laisse entrer, non sans nous avoir préalablement déchaussés. Les mosquées où nous pénétrons ne contiennent rien d'intéressant. Les femmes voilées et les mosquées défendues, un des mystères attirants de la Perse !

Nous voyons au hasard de nos courses d'admirables cimetières où les herbes folles poussent autour des anciennes pierres sculptées que gardent des cyprès séculaires. Ces cimetières nombreux forment de beaux et mélancoliques jardins au cœur de la ville.

Nous grimpons à un couvent grec au sommet de la colline. La dernière partie de la course se fait à pied. Nous gravissons un sentier abrupt, puis des marches et arrivons dans l'enceinte du couvent. Là, groupés de laçon pittoresque sur deux terrasses, sont les bâtiments du couvent, un portique qui semble pris d'une fresque de Fra Angelico et sous lequel des nonnes filent de la laine à l'aide de vieux rouets d'une forme bizarre, une petite église, une chapelle taillée dans le roc. Sous la conduite d'un prêtre à barbe blanche, nous entrons dans le couvent : dans chaque chambre une nonne travaille à un métier à tisser la toile.

De la terrasse supérieure, la vue est admirable surTrébizonde étalée à nos pieds. Nous dominons la ville de si haut que les deux crêtes et les deux vallées dont nous avons franchi les pentes raides semblent sur un même plan. Les ruines du château d'Alexis Commène montrent leurs murs noircis encore debout ; les toits des maisons pressées les unes contre les autres sont couverts de tuiles au ton chaud ; des minarets blancs élancés mettent une note claire dans le paysage où les cimetières font des taches de verdure. Dans les trois petites baies la mer vient mourir en franges d'écume sur le sable et s'en va, bleue ou glauque suivant la lumière, jusqu'à l'horizon lointain.

Nous goûtons dans un café en plein air, buvons une tasse de moka et mangeons du rahat parfumé à la rose et à la vanille.

Fatisa, i6 juin. — Une petite ville au fond d un golfe. Nous y embarquons quelques douzaines de sacs de noisettes. Nous n'avons pas touché àKérasonde. La raison pour laquellenous manquons cette escale pittoresque est inattendue : une baisse du prix des œufs sur le marché de Londres et sur celui de Paris. Alors les habitants de Kéra. sonde, avertis par télégramme, refusent de livrer des œufs frais-

Toutes ces petites villes sur la côte de l'Asie-Mineure exportent des œufs par millions. Il faut une semaine pour les réunir, dix jours de bateau pour Marseille, trois jours de j^Iarseille à Paris. Voilà des œufs de plus de trois semaines que l'on nous vend comme frais à Paris. Je déclare que dès mon retour, j'achète des poules.

Unie. — Ici, malgré la baisse, nous embarquons quelques dizaines de luilliers d'œufs. Le temps est gris, il pleut par moments, mais la mer est calme.

Sans quitter le pont du bateau où nous sommes allongés sur de confortables chaises longues, nous nous contentons de parcourir la terre des yeux.

Nous ne nous lassons pas de parler des inoubliables journées que nous avons vécues, l'idée que nous touchons au terme de notre voyage nous oppresse. Nous avons subi tant de fatigues, connu tant de privations, traversé tant d'heures grises et difficiles, partagé tant de joies aussi ; nous avons eu des journées d'une si belle humeur, d'une gaîté si franche, que maintenant nous ne pensons pouvoir nous séparer ; il semble que nous devons continuer à aller ainsi à travers la vie tous ensemble.

Nous songeons à ce que nous avons fait et nous en avons un peu de fierté, je l'avoue. Qui donc oserait se présenter sans trembler à l'épreuve à laquelle nous nous sommes soumis? Dans le train de notre existence ordinaire, nous ne nous montrons les uns aux autres qu'en cérémonie, vêtus de nos habits les meilleurs et avec nos âmes de luxe. Nous ne nous demandons rien; nous ne voulons rien nous sacrifier non plus. Nous ne passons avec les autres que quelques minutes ou quelques heures par jour, heures artificielles et charmantes, où nous semblons appartenir à une humanité dégagée de toutes préoccupations autres que de vivre élégamment et de cueilir sans effort des fleurs qui attendent d'être détachées de leur tige par notre main. Si nous avons des soucis, nous les laissons chez nous; si nous sommes fatigués, nous sourions; si nous avons envie de pleurer, nous dansons. Voilà la société, voilà comment nous voyons nos semblables.

Mais ce voyage, cette intimité coude à coude de chaque instant, la nécessité de supporter bravement, en public, les mille ennuis de

la route, l'inconfort, la fatigue, les déceptions, la faim même, ce spectacle de nous-mêmes que chacun offrait à chacun tout le long du jour, l'imposbibilité de s'isoler, cette étude de nos caractères où nous n'avions que trop le loisir de nous complaire, chaque mouvement de notre âme, chaque saute denotre humeur enregistrés aussitôt par d'attentifs témoins, cette communauté de vie si totale où il n'y avait feinte qui fût possible, ni masque qui ne tombât, où nous nous montrions finalement, malgré toutes les ruses, nus et tels quels, — ce voyage, quelle épreuve franche et complète de nous-mêmes! L'intimité qui est née entre nous ne doit rien à l'engouement d'un instant. Et nous restons mélancoliques à penser que la vie qui nous a réunis d'une si puissante étreinte va nous séparer dans peu de jours.

Samsoun, // juin. — Une petite ville insignifiante quand on la voit de la mer. Mais lorsque nous descendons à terre, nous trouvons des rues ombragées, une place animée, une mosquée dans les arbres, une fontaine de marbre.

Nous allons à la manufacture de tabac où la régie fabrique d'excellentes cigarettes. Nous sortons de ville et faisons quelques kilomètres en voiture sur la route d'Amasia. Le cocher effrayé nous montre une vallée déserte et nous fait comprendre qu'il y a là des brigands tatares. Nous ne sommes plus à nous effrayer dcb Tatares. Mais le cocher ne veut pas continuer et nous ramène à Samsoun.

A bord, nous prenons, entre hommes, un bain dans la mer Noire.

Inéboli, 28 juin. — Notre dernière escale avant Constantinople. Nous sommes sur le lac de Lucerne. Les collines brisées descendent jusqu'à l'eau. Ineboli, ce sont de petites maisons forme chalets, aux balcons de bois, galeries ouvertes, toits à l'ample avancée.

Un passager nousremetune liasse de journaux. Il y a longtemps que nous en avons été privés. Nous en dévorons cinq ou six et nous en donnons une indigestion. Nous n'en voulons plus lire jamais.

La Circassie continue à longer la côte. Ce pays serait d'une

extrême richesse, s'il était cultivé. Mais il n'a pas de routes. Et, en

dehors des villes, l'insécurité est grande. Tel quel, il produit des

œufs, du bétail, de l'orge, du tabac, des noisettes en abondance.

Et maintenant nous approchons du Bosphore. Nous avons été

pris au charme de cette vie paresseuse sur l'eau. A peine une habitude agréable est-elle formée qu'il faut la briser...

La princesse Bibesco a enfermé en quelques vers précieux le parfum de notre voyage sur la mer Noire. Je les donne ici.

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