DANS LES MONTAGNES DE LA PERSE
Notre ami Léonida laissé à Tiflis, ayant décidé de se rendre compte par lui-rnême de la valeur des renseignements sur la route de Tabriz, organisa son expédition. Il aménagea sa voiture de façon à pouvoir prendre trois cent cinquante kilos d'essence. Il se munit d'un interprète, et en compagnie de son fidèle Giorgi, son mécanicien dont le nom doit aussi passer à la postérité il prit le train
pour Akstafa. C'est ainsi que commencent en ce pays les voyages en automobile.
Il y avait une route jadis d' Akstafa à Tiflis ; mais depuis vingtcinq ans que le chemin de fer a été construit, le gouvernement russe a détruit la route de façon à obliger les vovaseurs à se servir du tram. Voilà un procédé simple et sommaire à recommander ai;x compagnies de chemin de fer. qui font de mauvaises affaires.
A Akstafa, commencent le voyage en auto et les aventures de Léonida. Ces dernières furent si nombreuses, si variées que je pense que la meilleure façon de les raconter au lecteur est de publier les brèves notes que jour par jour Léonida prit sur son carnet. On verra mieux ainsi l'énergie extraordinaire et l'obstination presque folle que notre ami apporta à l'exécution de son plan, ayant à lutter dans les circonstances les plus désavantageuses contre un pays de montagnes ou inondé, dans lequel à ce moment-là, les populations
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étaient soulevées, où Arméniens et Ta tares se massacraient, où les brigands étaient maîtres des routes. On verra la malchance terrible qui s'abattit sur Léonida, à la suite d'une faute grave de son mécanicien, l'inouïe ténacité qu'il apporta à réussir quand même, et à essayer, malgré tout, de nous rejoindre à Téhéran. Laissons donc la parole à Léonida.
Dimanche y mai. — A midi à Akstafa. Il pleut. Pour franchir dans la boue le kilomètre qui sépare la gare de la chaussée, il faut une heure. Là, les cosaques m'arrêtent; ils ont l'ordre de ne laisser passer personne à cause des brigands. Je montre la lettre du gouverneur de Tiflis, et ils consentent à me laisser aller.
La route est bonne. J'entre dans les montagnes. Première difficulté, traversée d'un torrent qui a près d'un mètre de profondeur.
Je le passe tout de même. A quatre heures, arrivée à Délijan au pied du col. Malgré qu'on veuille m'empêcher de partir pour Erivan. je me décide à continuer. La montée est si raide que je vais en première vitesse. Je prends de la neige pour refroidir le motevir qui commence à chauffer. La pluie se change en neige. Je suis à près de deux mille mètres, le vent est terrible. Je descends sans accident jusqu'à Elenovka, près du lac Goktcha. Je ne suis plus qu'à quatre-vingt-dix kilomètres d'Erivan.
Il est six heures et demie. Sans vouloir écouter personne, je file sur Erivan. La route est cette fois bonne, les phares éclairent bien. Avant dix heures j'arrive à Erivan. Impossible d'entrer la voiture à l'hôtel. Je la fais garder par des cosaques au milieu de la rue.
Mardi 8 mai. — Le gouverneur télégraphie aux autorités de la route. A deux heures et demie je pars, après avoir acheté tout ce que je trouve de benzine.
Au sortir de la ville, pendant cinq kilomètres, vieille chaussée délaissée, des trous qui atteignent jusqu'à un mètre de profondeur et pleins de boue, puis une route passable avec de grandes montées
et descentes sur laquelle on peut marcher à peu près à quinze kilomètres à l'heure, si on a le cœur solide.
Mais après une dizaine de kilomètres, je m'aperçois que la voiture ne marche plus, bien que le moteur donne régulièrement. J'examine toutes les pièces de transmission, les unes après les autres, et j'arrive enfin à découvrir que l'axe des pignons tourne dans son cône d'engrenage. C'est très grave.
Je démonte la carrosserie, le changement de vitesse, et consolide l'axe du mieux que je puis.
Tant bien que mal maintenant la voiture marche , j e retourne vers Erivan. Je n'y arrive pas. A neuf heures, je suis dans un petit village où Ton ne veut pas me recevoir. Il faut que je sorte la lettre officielle pour qu'on me laisse coucher à l'auberge. Toute la nuit, de cinq minutes en cinq minutes, les gardes dans le village s'appellent.
Mardi g mai. — A cinq heures du matin, je quitte mon lit de camp. Je pars. Je trouve les routes plus défoncées encore et plus boueuses. J'ai fait à peine trois kilomètres lorsque la machine s'enfonce dans la boue jusqu'aux essieux. Et cette fois-ci hélas! l'axe des pignons se casse complètement.
Quatre bœufs me sortent d'un trou. Je perds trois heures àchercherdes chevaux et enfin je m'achemine lentement vers Erivan. Sur le bord de la route des centaines de paysans qui m'ont vu passer hier se rassemblent et se moquent de moi.
Que je suis loin de Tabriz !
A trois heures et demie je suis à Erivan. Je suis décidé à renvoyer l'auto inutile à Tiflis par le train. Mais il y a eu un éboulement sur la voie ferrée. Ce petit accident change ma décision. Je prends le parti de réparer tant bien que mal ici et de tenter encore une fois la fortune.
On me trouve un mécanicien; c'est un homme très intelligent et chel du parti révolutionnaire à Erivan. Nous travaillons ensemble. Je renvoie mon interprète qui, lorsqu'on lui demandait dix roiibles, me disait vingt roubles.Désormais jeme tire d'affaires tout seul avec l'aide du petit manuel de conversations Baedeker.
Mercredi lo ruai. — Réparation de la machine ; changement des
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Dans les rues de Marend.
La route I Entre Tabris et Zendjan.
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deux axes; le frein de pied est cassé; on le serait à moins. Je mets la onzième lame à mes ressorts ! J'en avais cinq en quittant la Roumanie.
Jeudi II mai. — Continuation du même travail. A dix heures du soir, je commence à remonter la voiture.
Vendredi 12 mai. — Départ à onze heures. Marche excellente. Route à peu près bonne et sèche qui serait impossible par la pluie.
A deux heures je déjeune à G(> kilomètres d'Erivan. De là je pars pour Nakhitchévan, assez bonne route, une seule montagne à franchir. Je suis à sept heures à Nakhitchévan que je trouve plein de soldats. Les cosaques veulent m'erapêcher de partir pour Djoulfa à cause des brigands. Grâce à la lettre du gouverneur je passe malgré la consigne. Je traverse d'abord la rivière Nakhitchévan sous les yeux de deux mille personnes assemblées sur ses rives. Le courant est violent; Teau dépasse les essieux et jaillit jusque sur moi. Mais le moteur continue à travailler excellemment et ie réussis à passer à la grande stupéfaction de la foule.
De l'autre côté de la rivière, je trouve un chemin très difficile et montagneux. Je retombe sur une petite rivière, l'Alingiaciai. qu'il me faut traverser quatre fois. C'est une détestable petite rivière. Elle a des bords escarpés et cache sous l'eau de gros rochers. Je m'en tire sans rien casser, c'est miraculeux. Au sortir de la rivière, c'est une route impossible de trous, de rochers, de boue solide et jaune. Je n'avance pas. Et voilà que tout à coup, je vois à quelques centaines de mètres devant moi, dans la nuit qui tombe, cinq hommes en travers de la route.
J'aperçois leurs fusils. Ce sont sans aucun doute, quelques-uns des brigands annoncés par les cosaques. Il n'y a pas à reculer. Je tâcherai de passer en vitesse et de les prendre par surprise. Heureusement, comme je m'approche d'eux, la route devient meilleure. Je marche à trente kilomètres à l'heure. Ils font signe d'arrêter. Je file droit sur eux; ils s'écartent et je passe. Nous n'avions pas fait cent mètres, que des coups de feu éclatent. Des balles sifflent près de nous; mais nous sommes loin déjà et en sûreté.
Ouf! l'alerte a été vive! Huit kilomètres plus loin, voilà la machine embourbée. Pour la sortir de là, je mets en marche, descends de voiture, et, avec Giorgi, nous nous couchons à plat ventre sous l'essieu que nous soulevons.
Pendant que nous nous apprêtons à monter dans la voiture, un Tatare, surgi on ne sait d"où, me saute dessus. Je suis assez heureux pour lui coller un coup de poing dans la figure, qui l'envoie rouler à terre. Giorgi et moi avons vite fait de le ficeler comme un saucisson. Une fois bien attaché, nous le jetons dans la voiture, et l'emportons à Djoulfa, où nous arrivons sans autre accident, à onze heures du soir après avoir mis cinq heures pour faire les trente kilomètres qui séparent Nakhitchevan de Djoulfa.
Nous remettons le Tatare au commandant de Djoulfa.
Je ne puis avoir aucun renseignement sur la route qui va à Tabriz.
Samedi /j mai. — Je suis sur les bords de l'Arax. Il est impossible de traverser le fleuve avant neuf heures du matin. L'Arax a deux bras : ils sont gonflés par les pluies de l'abominable printemps que nous avons. Le premier bras se traverse sur un bac. Mais la rivière débordée empêche d'arriver au bac et je suis obligé de construire moi-même un pont de planches, pour amener la voiture jusque sur le bac. Je perds ainsi plusieurs heures. Au second bras, il faut embarquer l'auto dans une très petite barque qui n'a que trois mètres trente de long sur un mètre soixante de large. Les autorités s'opposent à l'embarquement.
Enfin j'obtiens l'autorisation et après mille peines j'arrive à installer la machine sur la petite barque.
Nous voilà au milieu du courant rapide. Je débarque sur terre persane enfm. Il m'a fallu sept heures pour la traversée des deux bras de l'Arax. Je pars ; j'entre dans les montagnes ; ce n'est plus une route, mais un chemin innomable. Je n'ai pas fait cinq kilomètres que dans un grand effort, l'axe casse de nouveau.
Désolation ! Des bœufs me ramènent à Djoulfa, où il est impossilile de réparer. Que faire ? Retraverser l'Arax ? rentrer à Titlis. Jamais i Je décide d'aller à Tabriz, qui est à cent cinquante kilomètres en me faisant traîner par des chevaux. Là je pourrai sans
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doute réparer. On me demande deux mille francs pour m'y mener. L'aimable directeur de la douane, un Belge, m'arrange l'affaire pour huit cents Irancs. C'est déjà un bon prix, vous savez.
Dimanche i^ mai. — Départ à quatre heures de l'après-midi seulement. Je voyage toute la soirée et toute la nuit, les quatre chevaux de poste n'avançant dans la montagne qu'avec les plus extrêmes difficultés.
Les terrassements que l'on fait pour l'établissement d'iine route russe rendent le passage plus difficile encore.
Je mets douze heures pour couvrir les vingt premiers kilomètres, sans prendre aucun repos. L'axe de devant et la direction tirée par les chevaux à hue et à dia se faussent.
Je rencontre le consul d'Autriche venant de Tabriz, en voiture. Il a cassé deux roues et déclare que je ne pourrai pas passer.
Lundi 75 mai. — Je continue lentement ; je trouve sur mon chemin des canaux d'irrigation, qui ont un mètre de large sur un mètre cinquante de profondeur.
Il y en a un tous les demi-kilomètres et chaque fois, il faut faire un pont de planches. A dix heures du soir, j'arrive à Marand, grand village persan. Il est impossible de continuer. Je suis reçu par le gouverneur. Je dors quelques heures enfin !
Mardi 16 mai. — Je démonte la machine de grand matin, prends l'axe et pars pour Tabriz en voiture. Je n'ai pas roulé dix kilomètres qu'une roue de la voiture casse. Je ne suis à Tabriz qu'à dix heures du soir. J'ai mis quatorze heures pour faire les cinquante kilomètres qui séparent Marand de Tabriz. Je couche dans un abominable gîte à l'hôtel de Russie.
Mercredi ly mai. — La colonie européenne me reçoit de la façon la plus aimable. Je me mets à la recherche d'une pièce d'acier pour refaire l'axe. On ne trouve pas facilement de l'acier à Tabriz. Je suis obligé de fouiller les bazars et de remuer toutes les vieilles ferrailles que j'y vois. Enfin je découvre une pièce ayant servi d'axe à un moteur.
Je passe deux jours avec un mécanicien à tourner Taxe sur un tour à main qui a quatre-vingts centimètres de longueur. Et je cherche de la benzine. Il n'y en a plus.
Enfin on me raconte que le Prince héritier, gouverneur de Tabriz, en a fait venir pour un cinématographe qui ne marche pas.
On me la cède au prix coûtant, et j'en achète cent soixante litres à dix francs le litre, prix qui peut paraître excessii aux Européens mais que Ton trouve très normal lorsque, comme moi, on a fait le trajet entre Erivan et Tabriz. trajet qui a été suivi aussi par cette benzine.
Jeudi i8 mai. — Je pars à la nuit pour Marand et mets treize heures pour y arriver. Il a plu continuellement pendant deux jours Nous sommes obligés, le cocheret moi, de pousser sans cesse la voiture qui s'embourbe. Le trajet en auto promet d'être accidenté.
Vendredi iç mai. — Je remonte la voiture. Je commence à connaître mon métier.
Je pars à midi. Ici l'eau coule dans les rues. Je ne peux faire ces quinze premiers kilomètres qu'en première vitesse. Me voilà sur la terrible montagne Jam. Il y a une boue épaisse et gluante. Sur le plateau, l'auto enfonce et reste en panne. Dans l'effort pour sortir de là, l'axe casse de nouveau 1 C'est la troisième fois.
J'ai envie de pleurer de rage et de tristesse.
Il faut quatre heures de recherches pour trouver des bœufs. Cinc] bœufs et vingt hommes travaillent pour me sortir du trou où je suis.
Je mets trente-deux heures sans une minute de repos pour arriver à Tabriz où je n'arrive que le samedi à huit heures du soir!
Dimanche 21 mai. — Remontage de la machine ! je paie cinq cents francs pour un nouvel axe. Il faut deux jours pour le fabriquer. Cependant je visite Tabriz où la colonie européenne me fait fête...
Mardi 2^ mai. — Je remonte la machine. Le gouverneur me donne une lettre pour la route, avec droit de réquisition. Je promène mes aimables hôtes en voiture dans Tabriz.
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Les Persans s'effarent à travers les bazars. On n a jamais vu d'auto ici.
A une heure et demie je pars au milieu d'une grande manifestatation de la colonie européenne. Jusqu'à ce que je sois sur le haut du plateau, le chemin sera très dur. J'aurai quarante rivières à traverser sans pont, et les grandes montagnes escarpées qui flanquent de toutes parts le plateau de l'Iran et en font une forteresse presqu'inaccessible. Je suis bientôt dans les montagnes, des rochers sont tombés sur le chemin ; il y a des éboulements ; il faut faire un travail de terrassier pour pouvoir passer. Sur la montagne Chiblin je trouve des pentes de "50 degrés. Je marche continuellement en première vitesse. Je mets quatre heures pour faire les vingts premiers kilomètres. J'arrive à dix neuf cents mètres d'altitude, étant parti de Tabriz qui est à onze cents mètres.
Je suis obligé tant la route est dure d'atteler des boeufs pour aider le moteur. Soudain l'axe se casse de nouveau. C'est la quatrième fois ! Je suis abîmé de fatigue et de chagrin. Enfin j'amène la voiture jusqu'à un caravansérail et pars à cheval pour Tabriz avec un guide persan. J'y arrive à une heure du matin. Jamais je ne pourrai dire l'impression désolée de ce Tabriz mort au milieu de la niiit.
Mercredi 2^ mai. — J'envoie des bœufs chercher la voiture. Cette fois-ci, je renonce à aller plus loin. Voilà quatre fois que je répare l'axe cassé primitivement par Giorgi. Je n'en puis plus.
Je décide de démonter la voiture et de l'envoyer par chameaux à Erivan. Je fais \\n prix avec un chamelier. Il me demande quatre mille francs. Epouvanté du prix, je décide coûte que coûte de refaire un axe et de rentrer en auto sur Tiflis. Je trouve avec une peine inouïe un morceau d'acier que je paie cent cinquante francs et je suis obligé de donner cent francs au mécanicien.
Jeudi 25 mai. — La machine revient traînée par des bœufs.
Il y a de sinistres nouvelles du Caucase russe. Le pays autour d'Erivan est soulevé ; on s'y massacre. Les communications sont interrompues entre Djoulfa et Erivan. La route est fermée pour le retour. Que faire ? Aller de l'avant. Essayer encore de gagner
Téhéran et de rejoindre mes amis, qui, plus heureux que moi, doivent être dans la lointaine Ispahan à cette heure.
Vendredi 26 mai. — Essai de la voiture et du nouvel axe, J'engage un goulam, ex-cocher du prince héritier qui déclare le trajet impossible.
Je l'emmène avec moi autour de la ville pour lui montrer ce que l'auto peut faire. Les caniveaux sont si durs que je suis obligé de construire des ponts pour les passer.
Dans la traversée d'une rivière, l'auto tombe dans un troix. Impossible d'en sortir. Je passe toute la nuit sur le siège, l'eau coule sous mes pieds. En outre il tombe une grande pluie.
Vers cinq heures du matin, une panthère vient boire non loin de moi.
Samedi 2y mai. — A 10 heures des bœuis me sortent du trou, grande et générale revision de la voiture, j'enlèvel'eau des cylindres, j'huile partout ; je retourne à Tabriz, et me prépare au départ. Sur les conseils du goulam, j'achète une hache, une pioche et une pelle, des madriers de quatre mètres, pour passer les crevasses. J'aurai besoin de bœufs en cinq endroits que le goulam m'indique. Quandle prince héritier part, il a deux mille hommes de corvée, trois voitures, des roues et des ressorts de réserve.
Dimanche 28 mai. — Je pars avec le goulam. Je ne puis décrire les difficultés de la ro;ite qui sont encore augmentées par les terrassements que l'on prépare pour la nouvelle rotite russe qui mènera de Tabriz à Kaswyn. Sur les crevasses profondes, je dois faire des ponts. J'arrive à couvrir 78 kilomètres en 18 heures ; c'est du quatre àl'heure.
Je passe les relais de Seitabab (24 k.), Hagiaga (24 k.) et atteins à dix heures du soir Ghigin (30 k.) où je couche dans la voiture. Je suis parti à 4 heures du matin.
Luiidi2 i) mai. — Départ à 8 heures. Je suis de plus en plus dans les montagnes ; je traverse des torrents à rives abruptes. Je passe Turkmanchaï (30 k.*» et arrive à Mianeh (30 k.) où je couche dans la voiture.
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Mardi jo mai. — Je suis au pied d'une grande montagne. On perd toute la journée à me chercher des bœufs ; je ne pars que le soir avec un attelage de douze bœufs que je regrette bien de ne pouvoir photographier. Je marche pendant toute la nuit et je couvre ainsi dans les 24 heures, 18 kilomètres.
Mercredi 9/ mai. — Belle journée de fatigue ; je ne sais comment Giorgi et moi y résistons. Nous ne trouvons que des œufs dans le village et encore faut-il battre les gens pour les avoir. Nous faisons tout de même 72 kilomètres aujourd'hui, passons Serchem (30 k. ). Achmazer (24 k.) et arrivons près de Nickbey (30 k.).
i" juin. — Nous continuons à marcher 14 et 15 heures par jour. Le soleil devient brûlant. Nous sommes maintenant sur le haut plateau de l'Iran, mais il y a encore plusieurs chaînes de montagnes à traverser avant d'arriver à Sultanieh , et de là gagner Kaswyn où je trouverai la grande route Resht-Téhéran où mes amis ont dû passer voilà trois semaines déjà.
Je traverse Zendjan, puis recommence une nouvelle ascension. La machine tire formidablement ; il y a des cahots énormes ; les roues s'engagent dans des crevasses. Soudain les deux roues d'arrière entrent dans une fissure, et dans l'effort que fait le moteur pour les en arracher, l'axe des pignons casse. C'est la cinquième fois 1 Cette fois-ci plus rien à faire. Je suis même trop fatigué pour me laisser aller au désespoir. Je ne sens plus rien. Ce qui m'arrive n'a pas l'air de m'arriver à moi, c'est comme si on me le racontait.
II ne nous reste qu'à retourner sur nos pas, traînés par des bœufs qui n'auront pas de peine à couvrir autant de chemin dans la journée que j'en faisais à l'aller lorsque la machine marchait.
On me trouve six bœufs. Il faut la lettre du gouverneur pour les avoir, de force plus que de gré. Je n'ai plus de provisions ; les villageois n'ont même pas des œufs ; je dois sortir mon revolver pour les obliger à me donner ce qu'ils ont caché et qii'ils me font payer un prix excessif. Et pendant une semaine entière, je marche sur Tabriz traîné par des bœufs lents, dans ma pauvre voiture cahotée.
Il me faut une semaine pour couvrir ce que j'avais fait en cinq jours à l'aller. Voilà le seul gain qu'il y a à voyager en auto entre
Tabriz et Kaswyn. On gagne deux jours par semaine sur les bœufs.
Mercredi j jtiin. — Je suis de nouveau à Tabriz. La colonie européenne me reçoit chaleureusement. Les consuls me donnent des attestations disant que j'ai fait l'impossible en ce pays affreux. Je trouve un axe prêt, car j'avais télégraphié de Zendjan. Maintenant, je n'ai plus qu'une hâte : rentrer à Tiflis coûte que coûte. Comment ma voiture tient-elle encore ?
Jeudis juin. — Je pars à huit heures du matin. Je retrouve la même route détestable et dangereuse qu'à l'aller, mais immense progrès ! il n'y a plus de boues. Le temps s'est mis au beau. On peut roule, avec précautions, partout. J'établis un prodigieux record. Par-dessus les montagnes et à travers les vallées, j'arrive à ^ heures de l'aprèsmidi à Djoulfa d'une seule traite.
Là. au lieu de me reposer, je décide de traverser immédiatement l'Arax. La traversée du premier bras en barque se fait sans peine. Au second, je prends le bac. Mais pour passer du bac à terre, il faut un pont de planches. Je le fais, je m'engage dessus... Un craquement sinistre!... Les planches cassent, voilà la voiture qui tombe à l'eau. Elle en a jusqu'au haut des roues. Impossible de trouver du monde pour m'aider à sortir de là. Il faut attendre le matin. Je passe toiate la nuit sur le siège au-dessus de l'eau qui coule autour de moi.
Vendredi g juin. — Bœufs et chevaux me sortent de la rivière. Je repars. Ici il a plu constamment, les routes sont impossibles. Je trouve des marécages.
Je suis obligé de mettre des planches devant l'auto ; je fais quatre mètres; je retire les planches derrière et les mets devant ; j'avance de nouveau et je recommence. Il me faut des heures pour passer ce marécage, qui n'a que qvielques kilomètres.
Plus loin au passage de la petite rivière, je prends le parti d'en remonter le cours pendant trois kilomètres pour éviter d'en franchir quatre fois les berges escarpées.
J'enfonce dans la rivière Alingiaciai. De nouveau, il me faut des bœufs pour me tirer. Je mets dix heures et demie pour faire trente kilomètres. A onze heures du soir, j'arrive près de Nakhitchévan.
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Tout le pays est en révolution. Le village est barricadé ; je suis obligé de dormir sur la route dans la voiture.
Samedi lo juin, — A quatre heures et demie du matin, je traverse le village. Arméniens et Tatares s'y massacrent.
Je compte jusqu'à dix chariots pleins de morts. De leurs terrasses les habitants se fusillent à distance. Pourtant on me laisse passer. Personne ne fait même mine de m'attraper.
Je n'ai plus d'huile pour le moteur. J'achète de l'huile de table. Il faut arriver. Dans tous les villages que je traverse on se bat. Partout il y a des soldats. Je dors de nouveau sur la route près d'Erivan.
Dimanche ii juin. — Erivan est en révolution. Pour le traverser, il me faut l'autorisation du chef du parti révolutionnaire.
C'est cet excellent mécanicien qui m'a refait mon axe à l'aller. Il m'accompagne à travers la ville. Je vois des Arméniens jeter des bombes sur des maisons tatares, des Tatares fusiller des Arméniens. Je file sur Délijan et Akstafa où je prendrai le train.
La route est ici sèche, j'avance. Pendant les vingt derniers kilomètres, je n'ai plus d'eau dans le moteur ! Impossible d'en trouver. J'avance tout de même ; tant pis pour la voiture, je veux arriver. Le moteur continue à marcher comme s'il était rafraîchi par l'eau. J'arrive entin à Asktafa. Je prends le train et le lundi 12 juin, je suis à Tiilis. Le lendemain matin, mes compagnons descendent du train de Bakou.
Ils ont été jusqii'à Ispahan, et, en auto, jusqu'à Koum, au centre de la Perse ! ...