‹ La Perse en automobile, à travers la Russie et le CaucaseChapitre 26 sur 35 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

UNE SEMAINE A ISPAHAN

vendredi j heures. — Nous sommes A Ispahan ! Nous péné- 1,0I,S dans le consulat impérial de Russie, palais sans fenêtres au dehors, dont les quatre bâtiments enclosent un jardin d’arbres lr >iiftuset de roses. De blonds et solides cosaques font la haie, sabre au clair. Le chargé, d’affaires, M. Tchirkine vient au-devant de n ° us - des fleurs à la main.

Nous sommes très poussiéreux, mais pleins de dignité, lit puis nous avons en nous l'idée tenace que nous allons nous asseoir SUr des meubles capitonnés !

Nous entrons dans un salon où il y a des tables, des tapis, Un divan, des fauteuils, des chaises. Notre dernier gîte était une espace de four à chaux. Aussi commençons-nous à attacher un sens précis au mot confort.

Une chaise! Ce siège à dossier, presque dédaigné en Europe, < l Ue l’on n’oserait offrir à un invité, sur lequel on s’assied comme en pénitence, nous voyons maintenant qu'il a fallu des siècles et les efforts d'une race ingénieuse pour l’inventer.

U nous apparaît comme une des conquêtes les plus précieuses de la civilisation. Nous regardons les chaises avec respect et attendrissement.

Pendant six jours, nous n’avons mangé que des conserves dédies et racornies par le soleil, et nous savons ce que valent les

sardines à l'huile dans le désert par quarante degrés centigrades- Nous nous sommes servis nous-mêmes et, accablés de fatigue, avons relavé nos assiettes. — Des domestiques empressés nous apportent du thé parfumé, de minces tranches de citron, et des glaces!

Dans nos chambres, nous trouvons des lavabos, de Veau; puis nous découvrons des bains admirablement installés avec piscine chaude et piscine froide !

Nous sommes encore meurtris par les planches de la diligence : nous n’avons dormi que six heures depuis trois jours. Maintenant nous nous étendons vêtus de frais, baignés et parfumés, sous les arbres du jardin, dans la senteur de toutes les roses dlspahan qui ont attendu notre venue avant de s’effeuiller.

Nous avons gagné le Paradis*

Il règne le soir, sous ces platanes, une fraîcheur délicieuse* De grands chiens qui, jadis, effrayèrent fort Pierre Loti courent dans le jardin. Nous sommes comme grisés de fatigue et d'émotion.

Nous nous couchons de bonne heure sur nos fidèles lits de camp, car le consulat de Russie n’a pas de lits pour nous*

En Perse, et dans tout l'Orient, le mot de Jésus au paralytique est compris tout de suite : « Prends ton lit et marche* >/

Comme nous avons bien lait de ne pas marcher sans nos lits !

Samedi 2j mai * — Nous nous payons des heures de grand luxe, et le luxe pour nous est maintenant de ne rien faire* Au lieu de courir la ville, nous restons dans le double jardin du consulat tonte la matinée à goûter la fraîcheur ombreuse des platanes dont les troncs sortent des buissons de roses rouges*

Nous sommes encore étourdis des fatigues de six jours qui laissent en nous comme un vertige léger* Nous voudrions ne bouger jamais plus et demeurer étendus dans le parfum des roses à nous répéter: « Je suis à Ispahan* »

Ces seuls mots évocateurs nous suffisent pour F instant* Je me les murmure à moi-même en regardant, entre les feuilles* les morceaux, comme de turquoise, du ciel*

UNE SEMAINE A IS PA HAN

L atmosphère, le matin, est encore plus fraîche, plus sèche qu'à ^héian* Ispahan est presque à l'altitude de Saint-Moritz.

Aucun bruit de la ville qui nous entoure ne vient jusqu’à nous.

- euj s les chiens courent dans les buissons, des domestiques persans passent, et le vieux gardien du hammam va jeter quelques bûches bois dans le four.

11 Y a dans le jardin d allées droites et d’arbres jeunes et touffus ^ es var iétés infinies de roses, des noires, des pourpres, des blanches, des roses à la minute dernière de leur épanouissement. Dans huit jours la splendeur de ce jardin sera morte*

Aime apprécie à sa valeur l’hospitalité qu'on nous offre. 11 ine ^ au uiatin : « J’ai bu du thé, j’ai bu du vin, j’ai mangé de tout et ^ es glaces, puis je me suis endormi sous la table. &

u accoutrement d'Aimé, qui jamais n’aima l’élégance, a quelque chose de gênant dans ce beau jardin du consulat. Aimé porte la

oingote persique qui était déjà trouée lorsque nous sommes partis, c dur voyage à consommé sa mine. Une manche est à moitié déta- ^hëe du vêtement et le col trop fatigué refuse de se tenir droit. Le niai]].°t ÿ qui sert de chemise, ne vaut guère mieux et montre une P'-aii couleur sable du désert* Le pantalon de cotonnade, usé jusqu à tr ame, laisse voir les genoux et même les cuisses. Aimé n'a jimporté de chaussettes, mais il avait aux pieds deux choses ru- - g -u aient été dans un temps lointain des bottines ; e 11 s uaient à I aide de ficelles; un orteil passait hardim ravers le cuir

^Ame d'elles et leurs semelles détachées baillaient. Maintenan fi une des bottines est restée dans le désert; Aimé va boîta ut, un pied chaussé, l’autre nu. Il a l’air d'un mendiant qui Serai f entré dans le palais en trompant la surveillance du portier.

H est humiliant pour nous d’être représentés à l’office par un domestique. Nous V envoyons donc au bazar s'acheter redin- 8° te. pantalon, maillot neuf et une paire de ces « gui vêts x,, chaussure blanche que l’on fabrique à Ispahan, dont Aimé nous parle depuis huit jours, et qui sont le comble de l'élégance comme chaussure persique.

Aimé revient avec un gros paquet et une longue note. L e lendemain, je le rencontre vêtu comme la veille, traînant sa vieille et unique chaussure dans le jardin ; je l’envoie s'habiller, il disparaît et on ne le revoit de la journée. Le surlendemain, les jours suivants, même histoire* Aimé refuse de se vêtir de neut et nous continuons à être humiliés dans notre domestique,

— Ah ça, veux-tu me dire, lui demandai-je le jour de notre départ, veux-tu me dire pourquoi tu as refusé de porter les habits que nous t’avons achetés ?

— Oh ! m'sieur, répondit-il de sa voix traînante, à quoi bon les mettre? je ne connais personne ici. Je les garde pour Téhéran où tout le monde sait qui je suis.

L’après-midi, nous allons en grande cérémonie présenter nos hommages à Zil es Sultan « l’Ombre du Souverain », grâce à qui nous avons fait hier une entrée magnifique à Ispahan.

Zil es Sultan est le frère aîné du Chah* Mais il n’était pas

fils d'une femme légitime et n’a pas succédé à son père* C’est

grand dommage pour la Perse, car c’est un homme fort intelligent, très renseigné, et qui ne manque pas d'énergie. Il en a à la façon des tyrans italiens du moyen âge et l'on cite tel trait de lui qui aurait ravi Stendhal* Zil es Sultan est partisan de l'alliance angi : se, parce que les Anglais lui semblent moins redoutables ! v Jus Perses que les Russes. Il est abonné au Times et au

Terni'. " i : ' 1n ^ traduire l'un et l’autre par ses fils qui ont eu

un précepteur ir ■ ont des jeunes princes fort accomplis

et aimables.

Nous sommes reçus dans le palais d’été qu’il habite en ce moment. On y arrive à travers un de ces jardins de jeunes arbres serrés et d'allées droites, de bassins d'eau glauque bordés d’iris, qui ont tant de charme pour nous. Le chargé d’affaires de Russie nous présente et nous voici assis en cercle dans un salon persan, allongé, étroit, dont les fenêtres des deux côtés sont ouvertes. Il est meublé à l 'européenne.

Les jeunes princes Bahram Mirza et Âkhhar Mirza serve \X d’în-

UNE SEMAINE A ISPAHAN

e îprètes, ^ es compliments officiels une fois échangés, la conversation prend un ton libre et intéressant. Z' il es Sultan, bien qu'il jamais quitté la Perse . r), est très au courant de la politique Européenne. Il sait combien nous avons prêté de milliards à la

Ru

SSIC et nous raconte des anecdotes sur nos hommes d’Etat. 11 nous

" meme du fameux M. Combes ». Le croirait-on? La gloire de * tombes est universelle.

j 11 7 du reste, des raisons particulières et fortes pour que les ni me s d Etat persans s’intéressent à la campagne anticléricale du P e tit père Combes ».

La seule force qui s'oppose en Perse au pouvoir nominalement a bsolu du Chah, c’est celle des prêtres, des mollahs. On voit la prise C l u c le mollah a sur un peuple d’une crédulité enfantine, d’une igm>

1 Unce sa ns bornes, dans .l’esprit duquel il n’est pas de frontières en tre le surnaturel et le réel, et pour lequel religion et fanatisme ne s oni qu un. Des Persans éclairés me disaient : « Notre religion nous ordonne de tuer les bâbystes. » Ht c’étaient des hommes frottés e ’-ulture européenne qui parlaientainsl. Le gouvernement est donc ob ligé de traiter avec les mollahs d'égal à égal. Il a lallu de longs Pourparlers pour qu’ils permissent le dernier emprunt que le Chah a a la Russie. En cas d’émeute, ils sont maîtres de diriger le peuple '! leur gré. Les hommes d’État intelligents les craignent et Z il es oultan nous dit :

Nous aurions besoin de M. Combes pour mettre nos mollahs a lâ raison.

^il es Sultan nous parle en termes élogieiixde la France qu il es père visiter l’hiver prochain. Nous échangeons des politesses et il

me répond :

■ Vos pieds sur mes yeux, comme nous disons en Perse.

Ici notre troupe a beaucoup de peine à garder son sérieux, car ’ e porte une paire de bottines américaines, monstres horrifiques qui 0111 de larges dents régulières autour de leurs doubles semelles et qui Posent un kilo chacune. Elles m’ont valu force plaisanteries au ue part, sur les trottoirs asphaltés de Bucarest. Mais elles ont pris ^ éclatantes revanches au milieu des terres labourées de la Bessa-

U) Depuis que ceci a élé écrit, Zil es Sultan, accompagné de ses deuv fils, a visité la railce pendant l'hiver 1905-1906.

rabie, parmi les boues épaisses de la Mi Tigré lie, dans les mes défoncées des villes caucasiennes, sur les rochers enfin de l'Iran. Elles ont vu ragonie et la mort de leurs compagnes plus délicates, des chaussures élégantes de Paris, des bottines souples, des souliers de tennis. Elles sont là aujourd'hui, robustes, intactes, énormes sur les beaux tapis de Zil es Sultan. Mais à l’idée de rapprocher ces bottes d'ogre d’un visage impérial, nous ne pouvons retenir des sourires, et la gravité de l’entretien en est un instant troublée.

Nous prenons du thé, des glaces, du café, et nous partons dans nos carrosses de gala.

A travers Ispahan, nous gagnons l'avenue qui mène au pont magnifique construit sous Chah Âbbas par un de ses généraux. Des platanes 1res vieux la bordent, et aussi des champs de roses, d'avoine ou de seigle, car Tspahan n’est plus ce qu’elle a été et les fleurs poussent où furent jadis des maisons et des palais.

Des Persans passent sur de jolis chevaux frais et ramassés ; une ceinture de couleur vive est attachée sous leur robe brune ; des ânes trottinent dans la poussière, et des femmes voilées, qu'accompagnent des enfants, reviennent un peu lasses d’une visite dans les jardins* A l'horizon, les montagnes arides sont baignées dans une lumière d’or fluide.

Et nous arrivons à la Medresseh, ancienne école de théologie, lieu de promenade aujourd’hui pour les Ispahanais. J'en sais peu de plus belles au monde et où Von aimerait mieux à philosopher de la vie et de la mort, sous les fleurs, à la façon antique.

On y accède par une porte sur laquelle est appliquée une garniture d'argent ancien d'un noble dessin. On se trouve alors dans un jardin de dimensions restreintes qu’entourent des bâtiments. Des platanes montrent leurs troncs élevés, dont l'écorce lisse est impressionnante de nudité claire. Il y a aussi des ormes séculaires et des églantiers énormes en fleurs qui forment une seule boule blanche et parfumée. Au milieu du jardin coule une rivière à laquelle on descend par quelques marches ; l'eau ace ton de jade qu'ont toutes

Une crevaison de pneu à midi dans le desert!

UNE SEMAINE A ISPAHAN

eaux c * ails cette ville et dont la couleur restera toujours atta-

C P our nous au souvenir d’Ispahan.

Les bâtiments de F ancienne école enclosent le jardin ; ils sont

c ^ ux étages avec, sur la façade, des niches ogivales, tapissées

e Fn eue es émaillées bleues à libres et audacieux décors; ils ont été

L construits en 1710 . Autrefois les étudiants habitaient ces petites

c h ambres dont nous voyons les terrasses; maintenant l'école n'est

PLïs et la mosquée sur la façade de droite est abandonnée. Pourtant

ne nous permet pas d'y pénétrer et nous regardons à dis-

ailce ^ a voûte qui dort dans Fombre douce et mystërieubernent bleue*

h es minarets poin tent vers le ciel à travers les arbres ; la coupole j S ^ ^ Uile ^ ornie trapue et belle. Minarets et coupoles sont revêtus )!ac tues émaillées à grandes arabesques; ils semblent atteints maladie, car les briques, ici et là, tombent; tous ces monuments Ispahan s effritent peu à peu, les plaques se détachent du mur et ^stent brisées à terre, sans que personne songe meme à les ramasser, taches jaunes s'agrandissent sur les murs; dans quelques zaines d'années, que restera-t-il de ces décors bleus à belles arabesdont les tons hardis chantent parmi les feuillages d'Ispahan?

- ous prenons à terre quelques fragments de briques, que nous garer ° ns en souvenir de la Medresseh et Je Fart persan du commenc ^ment du xvin e siècle.

Nous nous promenons sur les terrasses des bâtiments; elles sont construites en briques et voûtées; nous visitons les anciens logements maîtres et des écoliers; personne ny habite plus. Dans le jardin,

° n Scr * ralraîchissements. Quand nous arrivons, la foule, unic lueinent d hommes, est assez nombreuse,

ht d’abord ils se pressent un peu trop indiscrètement autour de n ° us * car non seulement nous sommes étrangers et chrétiens, mais e ncore nous avons des femmes avec nous qui laissent voir, non foliés r leurs jeunes visages d’Européennes* Les cosaques du consu- * lU repoussent, sans brutalité, les curieux qui reprennent leurs lentes °cciipa lions, leurs causeries au bord de la rivière à F eau de jade, pj^s de F églantier fleuri, leurs longues fumeries que coupent des f asades de thé ou de café, et nous nous promenons en paix sous les Platanes séculaires; puis, assis sur la terrasse de ce qui fut jadis une

chambre d’étudiant, nous attendons la venue de la nuit en buvant quelques gorgées d’une boisson glacée qui sent à la lois le vinaigre et la rose.,*

28 mai. — Ce matin des marchands d’antiquités, avertis de notre arrivée viennent nous voir. L’un d’eux me montre des lettres de Pierre Loti, de Gervais-Courtellemont, de Morgan et autres voyageurs qui ont visité Ispahan, mais c’est a peu près tout ce qu’il a, car pendant les huit jours que nous passons ici, il ne m’apporté aucun objet intéressant.

Rien de plus amusant, de plus émouvant parfois, que ces séances avec les déliais. Ils sont six ou huit que les domestiques laissent entrer dans le jardin. Ils arrivent dès sept heures, car je me lève tôt dans la hâte passionnée où je suis de voir s ils 111 ont

enfin trouvé les merveilles espérées ; le petit vase à reflets métal iiq ues du treizième siècle, le bronze ancien d’Ispahan, quelque bout de tapis où seraient représentées les chasses de Chah Àbhas, quelque belle miniature du seizième siècle. Avec quelle lièvre je leur fais déballer leurs paquets et vider leurs poches qui semblent inépuisables !

Mystérieusement, ils sortent un objet enveloppé, dé tout l'étoile sale qui l'entoure et le montrent.

— « Khelly hachait ! Khélly a ntic ! Chah Ahbas ! (vraiment antique, vraiment beau, date de Chah Abbas) disent-ils, tandis que Lun d eux, pour mieux exprimer le comble de son admiration, lève la tête au ciel, tend le cou, ferme les yeux et glousse comme une vieille poule.

Et je réponds «ni si an tic » (ce n'est pas ancien), en repoussant le bronze qui a été fait voilà deux ou trois ans dans le bazar d’Ispahan.

Alors ils étalent devant moi, sur des tapis dont ils jurent qu'ils ont cinq cents ans et qui en comptent à peine cinquante, des poignards à manche d’ivoire sculpté, des fusils incrustés, de grands boucliers ciselés, des cadres et des coffrets en marqueterie, des kelyans ornés, des écritoires et des miroirs en papier mâché, peint et laqué, sur lesquels sont représentés dans un encadrement de délicats ornements dorés un rossignol et un rosier ; puis

UNE SEMAINE A JSPAHAX

de petites coupes de cuivre que l'on fait à Kachan, autres en argent qui viennent de Chiraz, des animaux bizarres eu * er incrustés d’argent, travail d’Ispalian, des pots, des vases de faïence ou de porcelaine, des étoffes, des broderies.

Je déjeune sous un platane : l’air du matin est autour de moi hais et sec. J oui en mangeant je regarde chaque objet, et presqn aussitôt je l'écarte, car il est de fabrication moderne et médiocre.

^ ourlant mon œil s'arrête sur un morceau de cachemire ancien ;

bouquets librement jetés Je fleurissent; ou bien c'est un beau cané de soie tissé d’argent, ou encore un velours changeant à grandes palmes dont les reflets brillent d’un or vieilli, Négligem- ^^nt, sans en demander le prix, je les mets de côté.

huîs j T aî la surprise de voir sortir de dessous la robe du marchand, qui semble un enchanteur tant il tire de choses diverses de Ses manches inépuisables, une exquise petite tasse et une autre encore, une autre, toute une série de minuscules tasses h café a nciennes, aux décors légers et divers, aussi jolies et précieuses que d’anciens Sèvres.

J ai un battement de cœur plus vif, mais c’est d'un air détaxé que je dis :

— « Tschande? » (Combien?

Les doigts dont les ongles sont passés au henné, se lèvent. Cela, ce sont de^ bagatelles ; mes amis les marchands m'en feront cadeau pour quelques krans,

— « Non, un kran la pièce. » Et nous concluons le marché a Un kran, à condition qu'ils m’apportent toutes les petites tasses c l Ll ils trouveront dans Ispahan.

Hélas ! i! n’en reste plus beaucoup. Je (mis par en avoir deux douzaines et mes amis en achètent quelques-unes aussi.

Je garde aujourd’hui un morceau de soie brodée avec, comme n ' f >ti! décoratif, un perroquet sur des branches, d’un rose éteint chaud que je n’ai jamais vu ; je prends aussi un bel éléphant L ‘ n porcelaine blanche, farouche et mutilé, quelques tasses et deux broderies, puis un pot à décor bleu au goulot orné de cuivre c °mtne on en voit au bazar des droguistes.

Ce sont des discussions infinies pour le moindre achat. Les marchands demandent dix tomans, je leur en offre un. Alors, indi-

gués, ils reprennent l’objet sans mot dire. Une demi-heure après, ils le présentent à nouveau. La vieille poule glousse éperdûmenb Je maintiens mon offre. Cette fois-ci, ils disent : « Gardez-le jusqu’à demain Et le lendemain, la même discussion reprend jusqu à ce que le marchand cède en affirmant qu’il est en humeur aujourd'hui de me faire un cadeau.

La discussion s'est faite en persan et nous avons les uns et les autres argué par signes comme Panurge qui lit quitiaud F Anglais.

Les heures de la matinée passent ainsi d’une façon délicieuse*

C’est aujourd’hui le jour anniversaire de ma naissance. Qui m'eût dit que jamais je le fêterais il Ispahan !

Je vois bien dès le matin qu'il se prépare quelque chose. A midi, les jeunes femmes m'appellent et solennellement me couronnent de roses : puis la princesse Ribesco me lit une ballade qu'elle a écrite en mon honneur et dans laquelle revit le souvenir des souffrances endurées en commun pour gagner ce paradis lointain que nous est Ispahan.

Nous sortons en voiture vers quatre heures pour visiter de> palais dans le quartier de la Medresseh.

Nous allons aux Huit-Paradis. C'est, dans un jardin, un pavillon construit au dix-septième siècle. Le bâtiment est sans intérêt, mais le jardin, très vaste, est charmant ; ce sont toujours des allées régulières de platanes dont les branches basses ont été coupées et dont les troncs blancs aux grosses nodosités montent très haut. L'effet est saisissant de ces longues Stles d’arbres élancés. On voit aussi dans ces jardins des bassins d'eau glauque et des iris royaux.

Le jardin des Huit-Paradis rejoint celui du pavillon des Quarante-Colonnes où nous nous rendrons un de ces jours prochains.

Ce soir nous voulons voir la Place Royale, Meïdan y Chah- Nous traversons pour y arriver un bazar où déjà les lampes sont allumées. Puis nous débouchons sur le Meïdan y Chah.

C'est une des places les plus fameuses du monde et une des plus vastes. Elle fut dessinée à la fin du seizième siècle sous Chah

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r °i aimait les grands espaces ei les vastes bâtiments : L nques. LeMeïdan y Chah est un rectangle bordé de constmcj °ns i égu Hères à deux étages* avec arcades de briques cintrées au reze c au ssée en 1er à cheval, au premier étage en arc en tiers point ; s sont en saillies sur un unir de crépi blanc, et dans chaque j rca de au premier étage est percée une petite porte menant à une j SSe e ^ r °He. Un trottoir court le long des bâtiments, puis un S,SL dallé plein d’eau, puis c'est un terre-plein, une lignée d'arbres ^ Un se oond fossé. Le milieu du rectangle est vide.

Au sud-ouest, sur le petit côté de la place, s'ouvre l’entrée

°numentale des bazars qui s'étendent à l'est et au nord. Au

^'Heu de la iaçade sud-est, c’est le palais d'Âli Kapou, construction élevée, avec au premier étage un haut portique de colonnes f k°* s élancées sous lequel le roi recevait les ambassadeurs et ^ °ù il regardait les divertissements et les jeux de polo qui se donnaient sur la place.

hn J ace d'Ali-Kapou est une mosquée, qui n’est pas la mosquée jouma, comme le croit Pierre Loti, mais celle du Cheik Lutfallah,

11 c a Ispahàn, les briques émaillées de sa coupole sont de ton Cî 11 SU1 lequel s'enlèvent des arabesques noires.

Sur le petit côté du rectangle en face de l'entrée monumentale du bazar est la mosquée Royale, le Mesjid y Chah, dont la coupole eue et les minarets montent haut dans le cieL C'est la plus belle L Ispahan, une des plus considérables du monde musulman. Une ar che élevée sépare la cour intérieure de la place, hile est entièrement incrustée de plaques émaillées à dessins et à belles inscriptl0ns ; les émaux sombres ou clairs y chantent une prodigieuse symphonie en bleu majeur. La cour que nous entrevoyons est tapissée de carreaux de faïence ; et la coupole entière et les minarets sont ai ^si recouverts de Iniques émaillées sur lesquelles sont tracés de glands dessins réguliers d'une souplesse délicieuse d’enlacements.

S(} Ieil presque l’horizon caresse la carapace émaillée de la cou- P°le qui luit avec une douceur intense.

Nous nous approchons de la porte. C'est l'heure où le muezzin appelle les « Résignés » à la prière du soir. Lorsqu'on nous voit arri- ^ e r 1 Hi foule s’amasse, forme une barrière. Même nos regards sont sacrilèges et ne doivent pas franchir la porte interdite aux chrétiens.

La nuit est là. Dans la poussière épaisse, à travers le bazar illuminé, nous regagnons le consulat impérial de Russie.

39 mai. — Les marchands apportent de beaux tapis. Ils les disent anciens. En réalité» ils ont une cinquantaine d'années. Rien n’est plus introuvable en Perse que les pièces du seizième siècle. Ispahan a toujours été renommé pour ses tapis* Un de ceux que Ton me montre aujourd’hui est d’un point d’une extrême finesse, d’un beau décor très fouillé entourant un rectangle jaune orangé, d'un ton si chaud qu’il semble produire de la lumière.

Il est impossible de s’entendre avec le marchand sur un prix raisonnable,mais nous en reparlerons «demain»; un autre m’apporte un petit tapis carré qui à ma grande surprise est copié sur un modèle de la Savonnerie du milieu du dix-huitième siècle. Les tons noirs, bleus et roses, en sont dune surprenante vigueur; le point d’une grande finesse. Le marchand me le laisse aussi ne pouvant se décider à conclure le marché.

On nous en présente d’autres que Ton veut nous donner comme très anciens ; ce sont de mauvaises copies faites avec les détestables couleurs à l’aniline qui ont failli ruiner la fabrication des tapis en Perse, Le soleil a mangé les couleurs et comme tout tapis est invraisemblablement plein de poussière, on s’imagine que cet aspect vieillot est dû au temps et à la saleté et qu’en nettoyant le tapis il revivra dans sa beauté première; mais en écartant un peu les bouts de laine on voit qu’ils ont simplement été décolorés par le soleil et qu’ils n’ont jamais connu les loyales teintures végétales.

J’achète ce matin, une belle broderie ancienne, trois petites tasses, et une charmante laque du dix-huitième siècle d'une patine riche et assourdie. Mais avec quelle impatience, j'attends la belle pièce unique, l'objet rare!

Les journées sont déjà très chaudes. Dès dix heures, on hésite à se risquerau soleil. Nous déjeunons vers une heure, puis c'est une

l'N’fc SEMAINE A ISPAHAN

ngue sieste dans le grand salon dont les ienêtres et les persiennes ,° n ^ c ^ os ^s ; on fume, on joue du piano, on cause et même on s'en- 0r t un instant dans un fauteuil.

A quatre heures, les voitures attelées en daumont de Zil es tan sont là. Allons visiter quelques jardins et la mélancolique j°ulfa, de Tautre côté de la rivière.

Iles mendiants nous attendent à la porte du consulat et nous n ° n î‘ L'un d'eux, un jeune homme de seize ans peut-être, est jUeu glc. Il tient un bâton d'une main; de l'autre il s'appuie sur j e L au L- ^ lln enfant. Il lève la tête comme les aveugles que Breughel j leux a peints dans un tableau que Pou voit aujourd'hui au musée 11 Louvre. Par-dessus les fossés, les tas de terre, les décombres, ce couple court après nos voitures et nous rejoint à chaque halte. À tous ” Cü * ns de rues, à toutes les portes de jardin, Il est là, implorant la Alite, et. quand nous repartons, l'aveugle trébuchant, la facetour- " Lt vers le ciel, nous suit sans se lasser.

Nous nous arrêtons d’abord au palais des Quarante-Colonnes. Il construit par Chah Abbas et l’on voit à l'intérieur quelques

fut

belles fresques datant de ce grand roi. Elles représentent des danses, s chasses, des jeux. A l'extérieur, le pavillon est flanqué d'un porhi-|ue aux quarante colonnes de bois. C'était la salle du trône où Cnih Abbas se laissait voir à son peuple. Ce portique, c'est presque e m *înie que celui de Darius à l’Apadana de Suze. Les survivances ^ es 1 °rnxes architecturales sont de longue durée dans l’Iran et l'on 11 e s en étonnerait pas en constatant simplement la continuité d'un meme climat si, en d’autres pays, le même ciel n’avait vu des bonnes aussi différentes que celles du gothique et celles du néo-das- Sl que romain se profiler sur les horizons grisou vaporeux toujours ^ LS ln êmes de l’Ile-de-France.

Devant le palais est dessinée une pièce d’eau rectangulaire, d’eau couleur de jade, dans laquelle se réfléchissent et tremblent au souffle C e brise qui la ride, les colonnes du portique royal. Des statues ^ Châtre bordent le bassin; des arbres taillés entourent le pavillon; CUrs liles droites vont se confondre avec celles des platanes qui

ombragent les Huit-Paradis.

Nous longeons maintenant la grande allée Cliahar Bagh, les Champs-Elysées d’Ispahan, et arrivons au pont fameux que construi-

sit sur la rivière Zendeli-Rud un général de Chah Âbbas du nom d'Ali-Verdi. Le pont a deux galeries élevées sur lesquelles peuvent passer les piétons; au milieu une large allée à voitures; en dessous un autre chemin à piétons. C’est une construction magnifique qui jadis reliait le quartier du Chahar-Bagh, sur la rive gauche où sont le palais des Qiiarante-Colonnes, le pavillon des Huit-Paradis et notre chère Medresseh, à une seconde avenue sur la rive droite du Zendelr- Rud où se trouvaient les habitations des princes et des grands seigneurs de la cour.

Cette avenue n'existe plus; ïspahan a eu peine à survivre à la terrible invasion des Afghans qui la saccagèrent en 1722 et détruisirent presque toute la ville. ïspahan s'étendait sur la rive droite du Zeridèh-Kud ; maintenant, if n'y a là que des jardins ombreux, des peupliers, des platanes, des roses, des décombres informes, terres éboulées qui furent des palais jadis, des champs de pavots blancs, des seigles bleutés, des avoines légères, de quoi composer avec les montagnes arides et dentelées qui ferment l'horizon voisin, le plus mélancolique et le plus beau des paysages.

L’idée que nous passons au milieu de ces ruines ardentes, parmi les fleurs et fes arbres vivaces, que nous y sommes pour quelques minutes à peine, que demain nous mourrons, que nous nous mêlerons de nouveau à la poussière éternelle des siècles dont nous sommes sortis, que se confondront dans le néant nos agitations et nos joies, l’idée de ta précarité de nos vies nous étreint à la gorge et nous rend silencieux, tandis que les voitures longent les murs écroulés entre lesquels palpitèrent autrefois la splendeur et la beauté vivantes d'ïspahan.

Là-bas à droite, dort Djoulfa, l'arménienne Djoulfa, rues étroites et fermées par des portes épaisses, car toujours il lui fallut se protéger contre ses fanatiques voisins. Chah Abbas eut l’idée bizarre de transporter au cœur de son royaume, à côté de sa capitale, plusieurs milliers de familles quai prit dans sa ville de Djoulfa, en pleine Arménie,sur les bords de LArax. Lanouvelle Djoulfa compta jusqu’à trente mille habitants. Ils furent au cours des siècles terriblement persécutés. Aujourd’hui ils ne sont plus que deux mille dans cette ville morte et chrétienne au centre de la Perse, où, les yeux encore tout pleins d'Ïspahan voisin, l'on est surpris de voir sur

L juto au centfC tic la. Perse, devant la mos^ULt' ci'. Kt

S- À. L Zi! ès Sultan,

,lL ‘ v e du Chah et Gouverneur d'ispahan.

S. A, J. Bahram Mirza.

fils de Zit es Sultan,

UNE SEMAINE A IS PA H AN

Ig

Selli ^ L ' us portes des jeunes tilles vêtues à la géorgienne, sans de lourdes tresses de cheveux tombant sur les épaules, et jouant à des jeux auxquels» enfants, nous avons joué,

La cathédrale date du xvn e siècle* Elle est assez précieuse* e ren ferme des mosaïques, des peintures murales, des plaques ^maillées où se mêle de la façon la plus inattendue le goût persan e plus raffiné de Eépoque de Chah-Abbas aux souvenirs chréhens de 1 art byzantin dont les Arméniens apportèrent avec eux les éditions dégénérées. L’évêque nous montre de beaux manuscrits dont sa bibliothèque est riche*

Dans la douceur du crépuscule bref de l'Orient, nous regagnons en grande hâte Ispahan, car ce soir nous dînons chez Zi! es Sultan*

Oh ! ce dîner, dans quelle tenue nous nous y rendons!

Nous n avons eu place dans l'unique valise qui nous était à chacun permise que pour du linge, des objets de toilette et des bottines de rechange. L'ingénieux Aimé a lavé et repassé lui-même de.s blouses pour les jeunes femmes qui ornent leurs corsages de '°ses rouges. (Entre parenthèses, on appelle les roses à Ispahan r ° Ses Chiraz.) Deux d’entre nous ont des jaquettes noires, quel uxe - Cn autre, moins heureux, n’a comme linge qu’une chemise L e nu 'L de soie, il est vrai. Il passe sous le col de sa chemise une unmense lavallière noire qui s’étale sur un veston khaki, lequel descend sur un pantalon gris fatigué qui à son tour repose sur des souliers de tennis troués. Je suis en knicker-bocker et en bas, comme Sl J e partais pour une excursion dans les montagnes d'Ispahan, lr >ais j’ai une chemise, un col et des manchettes immaculés !

Nous défilons devant les gardes du palais en mettant dans notre démarche toute la dignité qui manque à notre accoutrement. e m e souviendrai toujours des révérences de cour des jeunes femmes en jupes courtes de voyage; je me souviendrai aussi de admirable turquoise d’un bleu sombre intense, grosse comme un a 'ul de poule, que notre aimable hôte portait, entourée de diamants, SUr la poitrine.

Pendant le dîner, un orchestre sous les arbres joue des airs

LA PERSE EK AUTOMOBILE

mélancoliques et un clairon pleure éperdument dans la nuit les plaintes d'un cœur aimant et tourmenté.

y;j mai. — Aujourd’hui, les jeunes princes nous emmènent voir les minarets branlants d’une mosquée abandonnée. Ils n’ont rien de curieux. Un homme, qui n’est pourtant pas un condamné à mort, monte dans l'un d'eux et secoue la mince tourelle. Le ciment qui reliait les briques est en grande partie tombé; alors le minaret remue. Un de ces jours, il s’écroulera avec l'homme qui le secoue. Dans la mosquée abandonnée est une école enfantine.

Le maître, un tout jeune homme, tient une longue baguette à la main. Autour de lui, rangés en cercle, sont accroupis les élèves, des mioches de huit a dix ans. Chacun d eux a devant soi un feuillet du Coran et chantonne sa leçon en suivant du doigt sur le texte, sans oublier de se balancer d avant en arrière et d'arrière en avant pour imiter le mouvement du Prophète sur son chameau.

Rien de plus comique que cette bande d'enfants accroupis qui se balancent et nasillent. Si Lun d eux fait une faute, ou bien oublie le nécessaire et liturgique mouvement oscillatoire, le maître lui donne un coup de baguette sur les doigts, oh! pas bien fort, et plutôt comme avertissement que comme punition*

il èst impossible de passer en voiture dans les quartiers ruinés et excentriques d’Ispahan; aussi nous promenons-nous a pied, le long de rues étroites, entre des murs de terre. Un ruisseau coule au milieu de la rue; des arbres poussent sur ses bords dont les branches vont rejoindre par-dessus les murs celles des arbres plantés dans les jardins voisins. Nous arrivons enfin à un pavillon d'été des jeunes princes ou ils nous offrent des rafraîchissements. L'un d'eux parle de son prochain voyage en Europe,

— Quand j’entends le nom de Paris, dit-il, mon cœur tremble de joie.

Après le déjeuner, des marchands m’apportent des morceaux de briques à reflets métalliques. Ils les posent sur le tapis. Il y là les Iragments d'un art admirable, de véritables joyaux aux reflets somp-

UNE SEMAINE A ISPAHAN

Sr.3

Utux changeants, mais, hélas ! pas une pièce intacte, j'achète au P 11 ^ d un kran le morceau une série des fragments les meilleurs et PP^ e ^ marchands de m'avoir une plaque, une étoile entière. Ils ^ disent qu'ils savent où en trouver et m’assurent qu’ils m'en mon héront une demain.

Nous sommes tristes aujourd’hui parce que le ménage Phéré- ^ c e nous quitte. Il est obligé d'être à date fixe en Roumanie, et ^ îékyde, prudent, qui sait maintenant ce qu’est la traversée du CSer ^ largement le compte de jours nécessaires pour arriver à la rnei Caspienne. Il y a un bateau le n juin à EnzeîL C'est celui-là I 1J 1 veut prendre* Alors il faudra ce soir se séparer*

Pour nous, nous voudrions ne pas faire de projets; nous avons ^ hop de peine à gagner Lspahan; nous y vivons dans une ivresse et aimerions à y rester indéfiniment* L'idée du voyage de ètoin * des souffrances retrouvées, nous accable à l’avance* Pourtant, nous faudra quitter aussi la ville des roses; nous fixons notre Repart au vendredi 3 juin dans l'après-midi. Georges Bibesco a télégraphié à Keller d'amener la Mercedes jusqu’à Koum. Nous ^ itérons ainsi la dernière étape de cent cinquante kilomètres qu'il n ° Us a kxllu vingt-cinq heures de supplice pour couvrir en dili- H^nee persane.

Avant le départ de nos amis, nous nous promenons dans les Gazais, a pied, bien que ce soit contraire a l’étiquette*

Les bazars d'Ispahan sont immenses; ils couvrent près de quatre kilomètres. Une partie en est abandonnée depuis l’invasion afghane* Aujourd’hui nous les avons trouvés trop étendus encore*

Les bazars contrastent vivement par leur animation et par leur avec le silence des rues dans le reste de la ville*

Les rues d'Ispahan* c’est une allée entre deux murs de terre ; les m urs sont hauts, sans une ouverture; de loin en loin une porte étroite basse, toujours fermée. Une couche épaisse de poussière est étendue

LA PERSE EX AUTOMOBILE

sur la chaussée. Les rues sont rarement droites ; elles se coupent à angles inégaux ; elles n'ont jamais de nom. Il faut un remarquable sens de l’orientation pour se retrouver dans leur dédale. Souvent un ruisseau coule au milieu de la chaussée, profond et abondant en eau- Des arbres poussent près du ruisseau dont les bords sont ravinés. On n'y passe en voiture qu’avec précaution. Mais qui songe, saut nous, à se promener en voiture à Ispahan? Ici les murs sont écroulés; là, c'est un palais en ruines; plus loin une mosquée abandonnée. Voilà ce que sont les rues d'Ispahan qui compta un million d'habitants au temps de sa splendeur et qui en a à peine cent imite aujourd’hui.

Une extraordinaire et redoutable activité reste concentrée dans tes bazars. Ils sont étroits et couverts en petites voûtes coupolées. Il y règne, comme dans ceux de Téhéran, comme dans tous les bazars persans, une obscurité, au premier abord, complète. Ce n'est que peu à peu que l’on s’habitue à ce manque de lumière. Dans cette pénombre on travaille pourtant.

Au bazar des chaudronniers et ferronniers, le tapage sous les voûtes peu élevées est assourdissant. On affirme que le besoin crée l'organe. Je voudrais que des anthropologistes distingués (ils le sont tous) mesurassent 1 e tympan des chaudronniers d'Ispahan- J e tiens pour assuré a priori que cette membrane a quelques dixièmes de millimètres de plus d’épaisseur chez eux que chez moi, faute duquel renforcement membraneux, ils renonceraient à taper en cadence sur leurs chaudrons.

Escortés d’un cosaque russe et d'un « goulam » du consulat, nous marchons dans l’ombre du bazar. Les voûtes coupolées sont percées à leur sommet d’un trou rond par lequel passe une mince colonne de lumière, si pleine de poussières qu’elle semble un gros bâton de verre opaque, lumineux et pailleté, qui viendrait s'appuyer à terre.

Nous traversons le bazar où s'entassent des centaines de tapis apportés par caravanes des provinceset des pays voisins, de Kerman, d’Yesd, d’Hamadan, du Beloutchistan et de l’Afghanistan; le bazar des étoffes où, à côté des cotonnades anglaises, on trouve tes soies de Kachan, les velours de Resht, et ces voiles légers de cachemire aux libres décors fleuris. On en fabrique dans le bazar;

UNE SEMAINE A JSPAHAN

es pochoirs sont appliqués à la main, et l 'on teint morceau par

*ùorceau à 1 aide de loyales et éprouvées teintures végétales. De là

a k ea uié des cachemires persans et leur supériorité sur les imitations

L \ u ^ 1 on lait aiziourd'hui par milliers en Europe.

Des potiera *ont accroupi* devant leurs pots qui sont tous d'un

^ eu et dont les formes offrent encore un galbe assez pur»

^ oici maintenant les selliers qui fabriquent les beaux hama-

1 entent s des chevaux, de* ânes, et de mes amis les chameaux. Puis

° Us Pénétrons dans le bazar des droguistes; de magnifiques vase^

n oiens étaient leur vaste panse bleue et blanche: les uns sont

persans, les autres viennent de Chine. Mais les odeurs qui se

gagent de ces étalages, mêlées à celles qui sortent d'une arcade

ojhuîc où un cuisinier prépare quelque horrible ragoût, nous obügent à fuir.

Du reste, nulle part nous ne nous arrêtons. Les marchands ne ous offrent pas leur marchandise; ils restent accroupis sur le seuil et sei nblent mettre leur point d’honneur à ne pas même nous aperaunr ‘ Notables commerçants et bons musulmans, Ispahanais de souche, ils ne regardent pas les chrétiens que noib sommes. eui m différence n'est pas partagée par le menu peuple du bazar, par les apprentis, les ouvriers, les gamins et ces loitiys qui sont les sans-travail » persans. Non, ceux-là nous emboîtent le pas et nous Prient de près. Le cosaque qui ferme la marche a beau les bousculer leur montrer sa nagaïka, il ne parvient point à les écarter de nous,

"t leur curiosité n'est pas bienveillante. Voilà que quelques petits Cai lIoux nous tombent sur le dos. D'abord nous pensons que ce sont Peut-être des gravats détachés des voûtes; mais non, ce sont bien ts Pierres qu’on nous jette. Nous nous retournons ; une foule coin- P^icte nous suit, plutôt hostile.

Heureusement arrivons-nous au but de notre promenade, la Lirnetise mosquée Djouma, mosquée du Vendredi, qui date v m' siècle. Mais du bazar, nous n'en apercevons que la porte Extérieure sans aucun intérêt. Le « goulam » S'informe et trouve ^ lllls rme nielle un habitant qui consent à nous laisser monter sur sa

terrasse.

dur

f hi nous introduit dans une petite cour ; la porte est fermée Mère nous; nous grimpons un escalier étroit, tortueux, sombre,

aux marches hautes et dégradées, et débouchons sur une terrasse d'où l’on aperçoit la cour de la mosquée. Elle est de belles dimensions; au milieu est le bassin des ablutions, en face la grande arche de lu porte principale. Les murs sont tapissés de briques émaillées d'un ton brun, mais nous sommes trop loin pour distinguer aucun détail.

Lorsque nous redescendons, la ruelle est envahie par des gens qui ont Lair indignés de la façon dont nous avons satisfait notre curiosité. Nous rentrons à travers le bazar. La foule nous suit* Les gravats recommencent à nous tomber sur le dos. Que faire? Nous 11e nous battrons avec les Ispahanais qu'à la dernière extrémité. aussi hâtons-nous le pas pour regagner le consulat. Le cosaque gesticule avec sa nagaïka, repousse les plus audacieux, et nous marchons dignement, mais vite, pour sortir de ces interminables bazars où nous ne trouvons pas la curiosité bienveillante, l'indifférence bon enfant, que Gobineau attribue aux Persans.

Les pierres, heureusement pas grosses, continuent à arriver sur nous et une de nos compagnes assure qu'elle a senti sur son dos un coup de bâton, dont elle est, du reste, enchantée et qu'elle ne voudrait pour rien au monde ne pas avoir reçu,

N ous sortons enfin du bazar et arrivons dans la rue du consulat.

Il était temps.

Le landau commandé par les Phérékyde devait être là à trois heures. Il n'y est pas,

À cinq heures, il arrive eniiii et on commence à charger les bagages. Cependant Phérékyde passe l'inspection de la voiture et découvre qu’une des roues arrière branle de façon inquiétante. Il la secoue et la roue quitte aussitôt l'essieu.

Alors la fureur de Phérékyde est extrême. Il empoigne une cravache et se précipite sur le maître de poste. Il lui flanque une volée de coups que l’autre reçoit de la façon ia plus simple du monde.

je irai rarement vu quelque chose de plus répugnant que le

UNE SEMAINE À ISPAHAN

'pectacle de cet homme qui ni ne se sauvait, ni 11e résistait, mais laissait battre sans desserrer les dents.

I ^ était un séide, en outre, comme le prouvait sa belle robe verte, j e ^° ll ^ e assistait avec curiosité à la rossée infligée à ce descendant

du Prophète,

Sa colère passée, Phérékyde fait appeler un charron qui forge

Uïl noiî vel écrou. Vers sept heures enfin, le landau est prêt. Nous

° Us disons de grands adieux et voilà nos amis partis pour une noie ^elle traversée du désert.

A huit heures, nous nous mettons à table. Nous parlons des a sents. Où sont-ils r quelles aventures rencontrent-ils? Nous les °} oiis cahotés sur les pistes dures. A neuf heures moins le quart, 0rn,ne n ous finissons de dîner, la porte de la salie à manger s ouvre Apparaissent sur le seuil nos deux voyagfurs.

P s ont mis près d'une heure pour gagner la porte d'ispahan et, COtnme Ps y arrivaient, voilà qu'une des roues du landau se détache. Alors ils sont montés sur les chevaux dételés et sont revenus ainsi J u sqïTà nous,

Phérékyde pense avec inquiétude qu'il va manquer le bateau u juin à Enzeli. M. Tchirkine envoie à la poste où l'on promet Urte voiture pour le lendemain matin à cinq heures, lit, cependant, ÎOUs nous mettons à jouer des charades toiles où sont repré- St ntées de la laçon la plus réaliste quelques-unes des scènes de notre voyage en Perse.

1 juin . — Ce matin, je crois voir le vieil Homère, lundis que je suis occupé avec les marchands qui contiilUent à me promettre des merveilles et à ne m’apporter que de ra vissants bibelots, voici qu'un vieillard s’avance vers nous dans jardin. Il porte, appuyée sur son épaule une harpe a corde inique, à la courbure antique et belle. Il est grand, noble d aspect ; dans sa barbe blanche se distinguent encore quelques traces de henné ; de sa calotte de feutre s’échappent des cheveux

argent. Il vient à pas lents. Comment dire la majesté simple

de sa démarche, la dignité de cette tête de vieillard sur qui vie a pesé? Je le regarde stupéfait et me demandé quelle vill e a été assez heureuse pour lui donner le jour. Ce rapsode va sans doute nous chanter, dans un langage que je ne comprendrai pas, les aventures de l'héroïque Rustem. Il s’approche, s’arrête, reste immobile. J'attends. Rien.

Alors je demande à l’interprète de le questionner et j'apprends qu’il est le cardeur de laine que nous avons demandé pour les matelas destinés à nos durs lits de camp. C’est avec la corde de cette harpe qu’il bat la laine.

J’ai appris, par un agent financier russe, qu’on lui a proposé à son passage à Kachan, une plaque de revêtement dont on demandait une centaine de tomans. A Kachan, il y a, comme à Véramin, une mosquée de l'époque mongole, du xnf siècle. Trouverai-je enfin un de ces précieux reflets métalliques?

J’ai envoyé parles Phérékyde, qui nous ont quittés de grand matin, une lettre au télégraphiste anglais pour qu'il me fasse chercher dans Kachan la fameuse plaque et qu'il Fait chez lui à notre passage dimanche prochain. Je suis angoissé à Vidée que

peut-être elle aura été vendue avant mon arrivée. Pourtant, qui achèterait un reflet métallique à Kachan?

Après déjeuner, j’ai une grande émotion. Voici qu'un marchand que je n’ai jamais vu m'apporte une cinquantaine de miniatures. Plus de quarante d'entre elles ne valent rien, mais j'en sors huit du lot qui sont charmantes et, sur ces huit, il yen a quatre qui datent du avi” siècle et montrent les caractères de l'art exquis de Chah Abbas.

J’entre en discussion avec le marchand. If a une lace fermée, uti menton volontaire, et ne veut pas abaisser son prix lequel est énorme pour Ispahan. Je finis par lui offrir la moitié de ce qu'il demande; généralement, on donne un dixième. Il ne m’écoute pas. Mës amis les marchands se mettent avec moi pour le convaincre. Enfin l’un d’eux m’assure qu’il accepte mon offre. Sans lâcher les précieuses miniatures, je vais chercher l’argent qui est dans un sac chez moi.

Paysage aux environs dç Resht

UNE SEMAINE A ISPAHAV

Lorsque je reviens, le marchand n 'accepte plus le prix convenu. * Us nous disputons et, furieux, je le renvoie*

/c ne 1 ai pas plutôt expédié que je regrette amèrement ce °uveiuent d impatience. Je ne me consolerais pas de laisser derrière

TVi +

01 ces parlaites miniatures. Pour une fois qu’on m'offre une œuvre e Xquise du xvi siècle, je discute I Mais je l’aurais payée trois fois le ] >]i n qui] m’en demandait que je l’aurais eue bien au-dessous de Sa Valeur réelle. Je me battrais !

Reviendra-t-il ce marchand têtu? Les autres marchands connaissent son adresse. Je pourrais au besoin aller chez lui et, puisque J laissé voir que ie tenais a ces miniatures, je paierai le prix qu’il

voudra.

Ainié aujourd’hui nous a déniché trois petits chats, tout jeunes. Je les trouve sur les genoux de la princesse Bibesco quand j'entre elle. Ce sont de petites pelotes de poils longs et magnifiques ; 1 u n d eux est entièrement blanc, nous Rappelons Chah Âbbas ; 1 autre uni lormément brun ; il se précipite sur la viande, en arrache 1111 morceau et se retire dans un coin pour le manger en se dandinant et en grognant, nous le dénommons RGurs. Emmanuel co prend le troisième et, pour le petit chat d tspuhan, cherche paradoxalement un nom anglais.

Il est décidé que nous emmènerons les chats en Europe ( nous n en sommes pas à un colis près) et Aimé est chargé de leur faire construire une cage.

La chaleur au milieu du jour est intense.

De onze heures à quatre heures, nous restons au consulat et le soleil est si ardent que les Ombrages du jardin ne suffisent pas à nous cri protéger. Il nous faut la retraite du grand salon clos. Le soir on ouvre les porte-fenêtres des deux côtés et l’air frais de la nuit nous

‘‘anime.

Vers cinq heures, nous sortons en voiture. Nous traversons une partie du bazar ; la foule y est toujours aussi nombreuse. Des boulangers font leur pain dans des fours coniques; ils collent leur pâte sur la paroi supérieure du four où la flamme vient la lécher et, par places, la carbonise. Ce pain persan ne ressemble en rien au pain européen. Il a de un à un centimètre et demi d'épaisseur ; c'est une espèce de galette molle que l'on plie; comme consistance, cela tient le milieu entre la pâte et le caoutchouc ; il manque de saveur et pourtant a une pointe d’aigreur. Il se garde plusieurs jours sans s'améliorer. Quelques-uns d'entie nous le mangent, sans plaisir ; d'autres ne peuvent y toucher.

Nous passons par le Meïdan y Chah, longeons le palais d'hiver du gouverneur d’ïspahan, suivons des rues dont pas une maison ne reste debout et qui ne sont qu'une chaussée défoncée entre des murs écroulés, et arrivons au bord de la rivière. Nous la traversons par le pont monumental et la descendons pendant quelques kilomètres sur la rive droite. Elle coule limpide sur les sables : les arbres des iardins se reflètent dans Veau ; à droite ce sont des champs de seigle, d’avoine, et toujours aussi ces champs de pavots blancs dont les tiges semblent porter une petite tasse de porcelaine blanche, de matière rare et diaphane.

Nous allons ainsi jusqu'à un pont que Von a reconstruit, et sous lequel Veau passe en bouillonnant. C’est l'heure de la prière du soir. De nombreux Persans sont réunis sur la terrasse supérieure du pont, et, après avoir fait leurs ablutions, ils prient. Derrière eux, le ciel enflammé du couchant marie les pourpres à For. Ils s'agenouillent, mettent le front à terre, se relèvent, recommencent, et les lignes longues et nettes de leurs robes se découpent en noir sur le fond lumineux.

Nous sommes obligés de descendre de voiture, le chemin devient impraticable. Nous marchons un peu le long de Veau qui court. Nous sommes ici sur la route de Chiraz qui est aussi loin d'Ispahan qu'Ispahan de Téhéran,

Chiraz, Persépolis, les sculptures des rois achéménides que nous voulions voir... Il faut y renoncer. Nous sommes trop tard dans la saison, la chaleur serait insoutenable. Nous ne dépasserons pas Ispahan,

UNE SEMAINE A ISPAHAN

paysans travaillent à un canal d'irrigation qui part de la

^vière,

t ne brise légère vient avec la nuit dont elle est comme le souffle.

regagnons la ville; des femmes voilées se hâtent pour

e ntrei ; un gros Persan à besicles galope sur son petit âne et nous

prouvons nos mendiants familiers, les petites tilles farouches,

qui ne cesse de regarder le ciel de ses yeux éteints*

aveug] e

Au consulat, nous apprenons par un mirza que le mollah de la Mosquée Djouma s’ofïreà nous la laisser visiter. C'est une chose telc cnt extraordinaire en Perse où jamais un Européen n'a pu c °rnme tel entrer dans une mosquée, que nous n’en croyons pas nos re dles. Il paraît que le mollah est un homme éclairé, sans fanahsrne ; H a compris qu’il ny avait dans notre curiosité aucun désir ^ciilège, mais seulement l’envie de voir des œuvres d'art anciennes, niques. Alors il nous lait dire qu'il répond de notre vie dans sa mosc |Uee. Mais,., il y a un mais, il faut nous entendre avec le gouverneur P° u >' nous faire protéger à la sortie par des soldats, car la popuat] on du bazar sera exaspérée.

Alors nous en causons avec le chargé d'affairés et tout de suite I10us voyons que la chose est impraticable, que le gouverneur ne ' ° u dra pas se mettre à dos tous les mollahs et la population entière, e nous donnât-il des soldats, ceux-ci seraient les premiers a

^ ler s nr nous.

Nous ne verrons pas la mosquée Djouma.

Après le dîner, les cosaques travestis en l 'honneur de je ne sais saint nous donnent la comédie dans le jardin. L’un d eux s est ie gtusé en autruche dont il imite à s y méprendre le cri, la démarche, e Oes mouvements de cou. Un autre est en roi, un troisième en

Variée. Ces cosaques sont de grands enfants. Ht le tout se termine P ar u ne scène cocasse de pêche au bord du bassin central où l’autniehe finit par faire une pleine eau.

LA P R RS H EN AUTOMOBILE

Les étoiles criblent le ciel de points d’or clair.

Jeudi 2 juin* — Le marchand aux belles miniatures ne revient pas. J'achète encore quelques petites tasses. Elles ont été faites, pour la plupart* à Ispahan aux xvif et xvnU siècles, par des ouvriers chinois qu’y avait amenés Chah Ab bas et qui restèrent là pendant plusieurs générations.

On nous montre un lot considérable d'armes sans intérêt, Jo trouve un beau plat chinois, marqué à la feuille, que je paie quelques francs et une laque du xviiP siècle d'une patine et d’un goût d'ornement exquis.

ik

Ce matin nous sommes attendus à l'école de l'alliance israélite-

Depuis que je suis en Perse, j’ai été surpris et charmé de voir que le français avait gardé dans ce pays une clientèle nombreuse. À Téhéran, si nous avions une difficulté dans D rue ou au bazar, avec un cocher ou un marchand, il se trouvait toujours quelqu’un dans la foule pour nous servir d’interprète* Et j'avais trouvé chez les libraires des grammaires imprimées à Paris et sur lesquelles nous nous étions tant ennuyés en classe. Je les avais feuilletées,.. Je n’aurais jamais cru que je m'attendrisse à lire la règle des participes. Mais j’étais en Perse, à mille lieues de la France,

Notre guide à Téhéran, un petit goulam de la légation de France, parlait français. Il me dit avoir appris notre langue à l’école Israélite : ce qu’il me raconta sur cette école m’avait donné le vif désir de la voir. Mais nos jours à Téhéran passèrent sans que je pusse satisfaire mon envie. Aussi lorsque j’appris qu'il y avait à Ispahan une école semblable, je demandai à son directeur, M, Lahana, la permission de la visiter.

Dans la plupart des villes de Perse existe une communauté Israélite dont les origines remontent parfois très loin; celle d’Ramadan, l’ancienne Ecbatane, date de la captivité de Babylône. Lt quand on sait F isolement où vivent les Juifs en Orient, on peut déclarer hardiment que milles familles au monde n'ont un sang

UNE SEMAINE A IS PA H AN’

Jàs pm — puisque c est le terme — et une plus longue lignée d anfresque les familles israélites d’Hamadan.

J ul hs habitant au milieu de populations hostiles et fanatison ^ réduits, en ce pays, au dernier degré de l'avilissement. a plupart des métiers leur sont interdits. Ce qu’ils touchent est °Usidéié comme souillé. Ils ne peuvent habiter la maison d'un

Il USll ^ man * ^ y a peu de justice en Perse; il n’en est pas pour eux. sont soumis à toutes les exactions ; personne pour prendre leur ils vivent dans une pauvreté affreuse ; on imagine difficile- ÎTlu U ^ eur dégradation morale et physique,

Les liens lamiliaux sont faibles. Les mariages précoces ruinent d * tlni iIIe. Les petites iilles se marient entre huit et dix ans. On v<> “’ spectacle affreux, qui, déjà flétries à onze ans, portent dans ei its bras un bébé aussi misérable qu'elles. Ou me cite un rabbin t p 1 ’ P are ü à David, voulut réchauffer sa vieillesse et, âgé de S 0 | xante-cinq ans, épousa une enfant de huit ans. L'homme se male ' a * ordinaire, vers dix-huit ans. Lorsque sa femme a quinze ans,

. e es l latiguée ; il s'en dégoûte, divorce, ou prend une seconde emme sans quitter la première.

L instruction n’existait pas. Parfois un rabbin groupait autour “ e 11 ue trentaine d’enfants et leur apprenait tant bien que mal ‘i lire. De religion, l’ombre seulement; quelques pratiques, c'est tout. Des conversions fréquentes à l'islamisme à cause de persécutions ou de dénis de justice, ou surtout à la suite de l’application d une loi inique réglant les questions d héritage et déclarant que 1 ar- ® eilt du défunt irait au membre de sa famille, quelque éloigné qu'il ^ ù L q u i se serait converti à l'islamisme. C’est une prime à l’apostasie.

h ! Alliance Israélite universelle travaille à améliorer cette situah‘ >n. Nous allons voir ce qu'elle a fait à Ispahan.

Nous partons en voiture avec le chargé d’affaires de Russie qui,

• la 1 suite des rivalités et compétitions entre les écoles israélites, Co| igréganistes et protestantes, se trouve, lui, le représentant de £tai russe antisémite, protecteur des Juils d’Ispahan.

Nous traversons les bazars et arrivons dans le quartier Israélite.

Ici, les rues sont encore plus étroites que dans les autres quartiers u ispahan. Elles tournent, se croisent à tous angles et forment l'enchevêtrement le plus inextricable qui se puisse imaginer. Les

cosaques à cheval qui nous précèdent et qui ont été déjà plusieurs fois à l'école, n’en retrouvent le chemin qu'avec peine*

Des vieux Juifs, des femmes, des enfants se pressent sur le seuil des portes pour nous voir passer; ils montrent des faces maigres, de grands nez aquilins, des prunelles ardentes. Ils sont vêtus misérablement. Leurs maisons, ce sont quelques murs de terre, une pièce sans fenêtre et sans meubles. Ils savent que nous allons visiter l’école ; ils sont fiers de voir les cosaques et le chargé d’affaires de Russie nous accompagner. On en parlera au bazar cet aprèsmidi et le prestige bien faible des Juifs s'en augmentera un peu.

L’école est cachée, comme toute habitation en Perse, derrière des murs sans ouvertures au dehors. Lorsque P on a franchi la porte, on trouve une série de bâtiments élevés d'un étage et groupés irrégulièrement autour de trois ou quatre cours. Il y a ici trois cent cinquante élèves garçons et deux cent cinquante lilles.

Nous parcourons les classes de tilles d'abord; des gamines de sept ans me lisent des fables de La Fontaine ; d autres font de l'histoire, de l'arithmétique. Je leur pose quelques questions. Elles parlent le français avec un étrange accent guttural. Quelques classes sont consacrées à la broderie, à la couture.

Les garçons, que nous visitons ensuite, ont les cheveux rasés de près et les yeux brillants ; leurs faces n'ont rien du type juif que nous connaissons en Europe. Nous les interrogeons, parlons de la Révolution, de l'émancipation des Juifs. Je demande à un ou deux des plus intelligents:

— Que voudrai s-tu faire?

— Aller à Paris étudier pour être professeur.

Voilà de la graine de déracinés.

Dans les ateliers on apprend à ces enfants un métier qui leur permettra de gagner leur vie au sortir de l'école. Aucun musulman ne consentirait à prendre un iuif comme apprenti. On a eu toutes peines du monde à trouver des ouvriers pour venir enseigner leur métier à l’école; le grand mollah l'a détendu. Enfin, malgré tout, les ateliers sont organisés. Je vois des enfants laire de beaux « guivêts >, chaussure à la mode à Ispahan, d'autres travaillent le fer, d'autres sont ébénistes. Ce que l’atelier produit appartient au patron. Ainsi se forment des générations de jeunes Israélites qui

UNE SEMAINE A ISPAHAN

pourront exercer des métiers honorables, et les filles elles-mêmes gagneront leur vie,

La misère de ces enfants est si grande que l’école est obligée de ^ nourrir au milieu du jour et de les vêtir, La bibliothèque leur pute des livres ; Victor Hugo et Alexandre Dumas enchantent les Ve iUées de petits israëlites au centre de l’immense et ruinée Ispahan.

Maintenant nous nous reposons dans le petit salon de ? ' Lahana et écoutons le récit de ses expériences en Perse, Du jmu où 1 école fut fondée, les Juifs sentirent qu’ils auraient, en la P e rsonne du directeur, un homme qui saurait les défendre, qui ai ùaii accès dans les consulats et chez le gouverneur. Ils n'étaient plus le troupeau sans chef. L'école devint un lieu d'asile ; eu cas e troubles, les israélîtes s'y réfugient.

Les entants aiment l’école. Ils y vivent dans des conditions Sérielles supérieures à celles qu'ils ont chez eux ; ils y trouen * aus $i un milieu moral infiniment plus élevé que celui d'où s sortent. On leur enseigne la valeur d’une foule de choses qu’ils Hti s °upçonnaient pas; ils deviennent propres, soigneux de leur Personne et de leurs vêtements ; ils prennent l’habitude du tra- ^ ai régulier. L’école a fait cesser presque complètement Piinmora e pratique des mariages pour les filles de huit à dix ans. On les ^îiide à 1 école jusqu’à quatorze ou quinze ans. Elles en sortent, Sa chant un métier et capables de diriger leur ménage.

ba supériorité des écoles Israélites est telle que, malgré les préventions séculaires et le mépris qu’on a toujours pour les Juifs, V ° l a que quelques-unes des meilleures familles musulmanes “uvoient leurs enfants aux classes israélîtes au grand scandale des

Mollahs.

Le sont des Français qui dirigent ces écoles, l'instruction y est donnée dans notre langue ; ainsi c’est un peu de notre civilisation ^ ue notre pensée qui pénètre au cœur fermé de la Perse.

Après déjeuner, le marchand aux miniatures revient. Je paie c prix qu’il demande; j’enferme dans ma valise les précieuses immatures. Dix fois dans la journée je les en sors; dix fois je les y

remets et ferme la valise à clé, jamais explorateur ne fut plus lie 1 de ses découvertes et si je trouve à Kachan la plaque de répoque mongole, mon bonheur sera complet.

À quatre heures, nous retournons a Ali-Kapou. L'ancien palais de Chah Àbbas a été recouvert à l’intérieur d’un badigeon de plâtre sous lequel on aperçoit par places l'ancienne décoration peinte. Sous le portique, au premier étage, il y a dans la niche centrale doux peintures de la lin du xvP siècle, représentant, chacune, une jeune femme élancée, vêtue de simples vêtements flottants, d’un style précis et large à la fois, de charme et de finesse.

Une de mes miniatures, ou est peinte une jeune femme jouant avec un singe, est de la même époque que ces fresques d'Àli-Kapotn

Nous montons sur la terrasse supérieure. Nous regardons Ispalian étendue au-dessous de nous. A nos pieds, c'est la grande place, le Meïdan y Chah où passent des cavaliers sur de légers chevaux blancs qui dansent, et des petits ânes gris qui vont où on les pousse. A droite, la coupole intensément bleue de la mosquée royale ; a gauche, la porte monumentale du bazar ; en face la coupole beige aux arabesques bleues et noires du Cheik Lutfallaln Puis, ce sont des murs et des murs de pisé, des terrasses, les petites voûtes coupolées des bazars et des hammans. Partout, dans les cours des maisons ou au milieu des rues, des arbres admirables, peupliers ou platanes, d'une verdure si riche en ce moment qu elle

est à la fois sombre et fraîche. Au loin, s'étend l'enceinte ancienne

de la ville qui enferme aujourd’hui des champs de froment et d’orge parmi les décombres. L’horizon est fermé par les montagnes nettement dentelées qui entourent la plaine d'Ispahan. Le soleil caresse les murs en ruines, les terrasses, et, a côté des frondaisbns vertes des arbres, fait chanter les bruns chauds des terres.

Nous allons aussi à la Medresseh, dire adieu à P églantier en fleurs, au ruisseau de jade qui coule entre les murs émaillés de l'ancienne école. Nous voulons revoir ces endroits si beaux que nous quittons demain.

Et je sors de la ville en voiture ; je traverse le pont d'Ali-Verdi*

A Resht.

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■ ii ■ i ■ m

UNE SEMAINE A IS PAH AN 571

ri\ieie coule bleue entre les bancs de sable; des saules se réflèj en scs eaux calmes. Je continue à travers la campagne dans a direction de Djoulfa. Des voitures de la cour me croisent; luis \oici des dames de harem sur des mules conduites par des e gies. Une des mules s'effare au bruit de la calèche attelée en im°nt ■ effrayée, la daine qui la monte ne songe plus à tenir S ° U v °ilequi se déplace et laisse voir un instant des yeux adrniil hlcs et 1 arc net de ses sourcils*

J ai les murs de Djoulfa à ma droite; à gauche, des pavots clres- ^nt leurs fleurs hiératiques, des avoines légères ondulent au vent : ans les jardins de jeunes peupliers pressés, des Persans se promè- ^cnt deux a deux en se tenant par le pouce* C'est une scène calme animée a la lois, d'une indicible grandeur.

Le soleil qui s'abaisse sur l'horizon enveloppe le paysage de Caj Lsses chaudes. Qu'est la lumière si vantée de Rome auprès de celle d Ispahan? Comment décrire cette intensité de rayonnement, s tons d ambre fluide, la clarté merveilleuse et comme palpable ^j e Atmosphère au coucher du soleil en juin sur le haut plateau de Iran? Les ombres s'allongent violettes, les montagnes prennent lln ^ couleur de velours vieux rose, et le bleu des coupoles émailtt;s 1 ilire dans Pair du soir, ün peuplier au bord de la route triss onne de toutes ses feuilles.

Vendredi 3 juin. — Il faut partir. L’angoisse de quitter Ispahan n ° Us serr e le cœur depuis plusieurs jours déjà. Quoi! perdre ce que n ° Us avons gagné avec tant de peine, les heures calmes et voluptueuse des matins sous les platanes et parmi les roses du consulat, es grands repos de midi alors que le soleil brûle, les promenades du soir dans les jardins abandonnés où donnent des palais dont Aucune princesse ne réveillera plus les échos, les courses à tra- Vers ruines ardentes, la beauté des nuits étincelantes !

Quitter Ispahan pour retrouver la fatigue du voyage, ia traverse difficile du désert, la chaleur accablante dans la voiture fermée, a poussière qui ne cesse pas, les repas insuffisants à l'ombre incerla 'ne d’un arbre ou dans la saleté d’une écurie, les nuits sans sommeil > les siestes dans quelque grenier infesté de souris, l’énervement des attentes à chaque relais, les querelles avec les cochers; refaire

se

cela sans être soutenu par l'idée qu'on a devant soi chaque jour quelque chose de nouveau, n’être plus attiré par la fascination de l’inconnu ! Le retour! Revenir sur ses pas alors que devant nous te monde entier est là qui nous attend ’

Pourtant il faut partir. Les achats qui traînent depuis huit jours sont conclus dans la matinée. Des menuisiers emballent pou] nous.

A quatre heures, les deux landaus sont là, dans l’intérieur desquels nous avons installé de véritables lits, grâce aux matelas que nous a cardés le vieil Homère.

M. Tchirkine, qui nous a si bien reçus pendant ces huit jours* nous accompagne à cheval avec tous les cosaques du consulat jusque hors des portes ; le vice-consul d Angleterre se joint à lui avec huit magnifiques cavaliers hindous, des lanciers du Bengale.

Et nous traversons une dernière fois les bazars animés et les rues désertes dTspahan.

A quelques kilomètres de la ville, notre escorte prend congé de nous.

Au-dessus des arbres, très loin, nous apercevons encore la coupole pure de la grande mosquée.

Et, au trot lent de nos chevaux sur le sable, nous nous éloignons dTspahan que nous ne reverrons jamais, et marchons au nord, vers Téhéran, vers l’Europe.

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