‹ La Perse en automobile, à travers la Russie et le CaucaseChapitre 7 sur 35 · LOI · texte numérisé non relu

LOI

d acheter des revolvers. Ils F obtiennent et vont acheter une douzaine ^ aunes à leu. Quelques jours après, ils vont demander, cette lois c °3Tnne Arméniens, une permission analogue, Elle leur est refusée.

°nrtant il est manifeste que ce ne sont pas le^ Arméniens qui attaquent et qu'ils n'ont jamais cherché qu’à se défendre. Le mot célèbre : ^ sont toujours les mêmes qui sont massacrés n'est n uHe part plus vrai qu’au Caucase.

Dans les sphères gouvernementales, on a la conviction que les comités secrets arméniens sont les fauteurs des troubles d’ordre poli- Lque qui sévissent an Caucase.

Je crois que c’est là une erreur.

Les Arméniens font de la politique, c’est vrai. Qui n’eu fait en Russie ?

Mais il faut considérer que ce sont les Arméniens qui ont le plus a s °ri nFrir de I anarchie où se trouve le Caucase et qu’il serait vraiment ^explicable que les gens intelligents et avisés qu’ils sont se plussent a perpétuer un état de troubles qui leur est, plus qu’à aucuns autres, Préjudiciable. Qui massacre-t-on? Les Arméniens. Qui a le plus a Perdre aux grèves et aux troubles économiques ? Les Arméniens, c |ui forment précisément la classe commerçante et active.

Les Arméniens ont au contraire intérêt à ce que le pays soit a paisé, à ce que P ordre soit rétabli? Ils sont heureux des efforts que le général Louis-Napoléon fait à l’heure actuelle pour restaurer la P a * x dans le gouvernement d'Hrivan. fis veulent un pouvoirpolitique Juste et fort qui les protège. Jusqu’ici le gouvernement actuel les a Maltraités. Ils désirent sa chute. Quel est le Russe intelligent aujourdliui qui ne se réjouira avec eux de la fin du régime autocratique

bureaucratique ?

ir

Où faut-il donc chercher les auteurs des troubles qui désolent D Caucase?

Il ne faudrait pas croire que ces troubles soient nés spontané-

ment dans les villes et les campagnes. La situation générale* économique et politique* était très mauvaise, détestable* Mais il s est trouvé des gens lort habiles pour l’exploiter. Ce sont les socialdémocrates, les révolutionnaires russes* géorgiens* et arméniens aussi, cela va sans dire; ils étaient prêts depuis longtemps; les événements récents leur ont fourni l'occasion attendue. Ils ont

su en tirer un parti merveilleux pour propager leurs idées et hâter la ruine du pouvoir autocratique. Ce sont leurs émissaires qui ont parcouru les campagnes et excité les paysans non seulement à ne pas payer leurs redevances mais aussi à réclamer les biens de leurs maîtres. Ce sont eux qui ont suscité les innombrables grèves qui ont suspendu la vie normale dans les villes : grève des ouvriers du pétrole, des débardeurs* des employés et des ouvriers du chemin de fer, des conducteurs de tramways, des cochers et charretiers, des employés de magasin, des domestiques hommes et femmes, des garçons de café et de restaurant, qui ont fermé Les bazars de Lai im entât ion et, à la lettre, affamé Tiflis. H n y a pas une corporation de travailleurs qui, à Tiflis par exemple, n ait été en grève.

Il est impossible de ne pas voir là T effet d’un plan concerté, 1 exécution de mesures prises par des gens qui savent ce qu’ils veulent en entretenant une constante agitation. Ces grèves sont

avant tout politiques.

Les révolutionnaires ont trouvé le moment opportun pour hâter 1 accomplissement des réformes qu’ils demandent. Il se sont fait ainsi des partisans dans toutes les couches de la population laborieuse. Partout ils ont offert aux travailleurs des programmes nets et explicites ; partout les patrons se sont trouvés en face de revendi¬

cations précises présentées par des ouvriers avertis, assurés de leur

droit et parlant haut. J'ai vu les demandes des domestiques ; ils

veulent une limitation des heures de travail, une nourriture saine,

des soins médicaux en cas de maladie; il faut qu’on leur parle

poliment; on ne peut les renvoyer sans raison. Nulle part au

monde, même aux États-Unis où les gens de maison ont des *

exigences que nous ne connaissons pas, on n'accorde autant aux domestiques.

On voit clairement le but visé par les révolutionnaires : créer un

état troubles tel que le gouvernement soit obligé d'accorder les réformes politiques demandées*

En face de gens qui savent ce qu'ils veulent et n'hésitent pas à e mployer les moyens nécessaires pour réussir, que fait le gouvernctnt? Quelle est sa politique dans ces circonstances graves?

J ai cherché longtemps, je Me suis informé partout*

Je n ni rien trouvé, pour la simple raison que le gouvernement n a pas de politique et que sa seule doctrine, qu'il applique du reste avec une constance digne d’être louée, c'est le laisser-faire*

Je ne sais s’il est encore des gens en Europe pour croire aux ^citus divines d'un gouvernement autocratique et pour s'imaginer il a en soi, parce qu'autocratique, la force et la puissance. Peut- L lie y a-t-il des théoriciens ivres de logique qui croient à une polibque autoritaire appliquée en Russie et au Caucase* Que ces Personnes candides se détrompent* Le gouvernement ne fait rien; c e ^t le gouvernement le plus faible, le plus impuissant d’Europe* par extraordinaire, la tête prend une décision, les membres ne 1 exécutent pas* Mais la tête n’aime pas à décider. A-belle peur?

est possible* Les assassinats de tant de gouverneurs qui avaient essayé de la manière brutale ont-ils inspiré la terreur? Je ne sais, n biis U seule politique du gouvernement est d'avoir des cosaques les régiments de ligne étant suspects * Encore n'ose-t-il pas s'en servir Laut-ü des troubles graves et une attaque directe pour que Ton em ploie la force armée. Son inertie est telle qu'on l’accuse d'avoir c o mine politique secrète et inavouée d’opposer race à race et de laisser 5 eiitre-détruire ceux qu’il considère comme ses ennemis propres*

Les partis politiques au Caucase sont aujourd'hui d’accord sur Un programme minimum que voici* Ils demandent, et cela n'est pas excessii, d'avoir les mêmes libertés que le reste de la Russie. 11 n’y a même pas de zemstvo au Caucase ; on veut avoir un zemstvo* On demande en outre à élire des députés à l'Assemblée nationale russe,

LA PERSE Fi A AUTOMOBILE

cela pour un avenir que Ton espère prochain (i); la reconnaissance des dilléi entes langues caucasiennes et la réouverture des écoles arméniennes; la restitution des biens de l'Église arménienne; le jury pour les affaires criminelles, avec recrutement suivant les nationalités (dans ce pays où les races sont si diverses, on voit du même coup pourquoi les indigènes réclament cette réforme et pourquoi lés autorités russes l'ont toujours refusée) ; les paysans veulent le partage des terres de la couronne, ou leur mise en location avec payement par annuités, cela pour les indigènes et non pour les colons russes ; des banques agricoles avec un taux peu élevé, et surtout avec moins de formalités j les formalités légalessi compliquées aujourd’huiempêchent les paysans de se servir des banques existantes); le droit pour les communes et les districts de nommer leurs administrateurs; enfin on réclame l'abolition de la censure préventive pour la presse.

A ceux qui m'exposaient ce programme, j'ai demandé s’ils avaient l'espérance lointaine d’une séparation du Caucase d’avec la Russie et la reconstitution d'un État politique indépendant. Non, on n'y songe pas. Personne ne veut de la séparation, sauf peut-être quelques montagnards, irréductibles et musulmans, que personne du reste ne va troubler dans leurs montagnes. Dans un pays où tant de races différentes se côtoient, se détestent, la séparation amènerait un état d'anarchie pire que l'état actuel.

Quel est l'avenir prochain de ce pays? Bien hardi qui osera le prophétiser. Quel sera le gouvernement assez fort pour faire vivre en paix Tatares et Arméniens, pour donner satisfaction aux différentes nationalités et conserver en même temps 1 unité indispensable, pour assurer une vie politique normale à un pays si profondément troublé, régler la question agraire, les questions ouvrières et mettre fin aux luttes religieuses?

L'autocratie russe a échoué dans cette tâche difficile. Un gouvernement représentatif réussira-t-il? 11 n’y a plus que cela à tenter*

I lflis. — Dernières Journées au Caucase. — Les théâtres sont ouverts* Soyons-en reconnaissants aux comités révolutionnaires* Au Grand-Théâtre, qui est spacieux et magnifique, nous voyons

(1) Ceci a été écrit durant l'été de 1905.

^oqvt n ( / e Printemps arrangé en opérette par Strauss, et Sapho, joutv par celle qu'on appelle la Réjane russe, la Iaworskaia, à la Vl ^le, princesse Bariatinsky.

Mais, plus que tes pièces, le public m'intéresse et je passe mon feinpsà chercher de l’œil des jolies femmes dans la salle*

J’en découvre* Ce n'est pas à tort que les Géorgiennes ont, depuis des siècles, un si grand renom de beauté* Elles ont lonrni jficlis les plus belles esclaves aux harems de l'Orient. Le Grand lurc ne se rajeunissait que de Circassienues, Mais il n’y a plus de harems* es i urcs, tard venus à la sagesse, ont découvert enfin qu'une seule femme légitime suilisait à faire le malheur (ou le bonheur, mais CL hi est plus rare ) d'un homme. Les belles Géorgiennes ne sont plus emmenées comme esclaves* J'ai la joie d'en voir deux ou bois dans la salle, jeunes, fraîches* de figure régulière* aux yeux c fe leu, à la taille superbe, au port de tête libre et fier* Pendant les en tr actes, je les suis dans les couloirs*

l n savant allemand déclare qu’on parle soixante-dix langues à Tiflis. Je veux le croire, niais il me suffirait de parler celle de ces les personnes* Je ne le puis; il faut me satisfaire à les regarder Utilement.**

Georges Bibesco a engagé un interprète, leTclierkesse Hassan. Hassan est censé parler le russe, le persan, le français.

H nous accompagnera à Téhéran, Sait-il le persanf je I ignore. Q^ant an français, il le parle par gestes. Ainsi laisons-nous pour le russe. Quoi quil en soit, Hassan, coiffé du bonnet Irisé, re vètu delà grande bourka nationale, portant sur sa poitrine vingts l u ati*e petits étuis qui devraient contenir de la poudre, mais dans lesquels nous mettrons de la poudre de riz pour nos compagnes, fort beau à regarder. Et notre prestige s'en accroît.

il pleut*

J ai lait une grande découverte.

Des voyageurs ont affirmé que le Caucase est un pays de montagnes* Les géographes soutiennent cette même assertion. Us ont imaginé un Kasbek élevant son sommet à plus de cinq mille mètres dans les airs, un Elbrouz atteignant cinq mille six cents mètres.

Or, Descartes a dit dans son Discours de la méthode de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie qu’on ne la connaisse évidemment pour telle. Et encore je me souviens de F axiome : « Expérience est mère de science ».

C'est pourquoi je donné aux voyageurs qui m’ont précédé et aux géographes un démenti formel. J’ai passé près de trois semaines au Caucase, j’ai vécu au pied de l'endroit où ils affirment que le Kasbek s'élève.

Je le déclare : je n'ai pas vu le Kasbek. Aucun de mes amis n’a vu le Kasbek, quoique l’un d’entre eux, pour prendre sur nous une supériorité momentanée, ait juré l’avoir aperçu un instant- U rêvait sans doute. Donc le Kasbek, pas plus que l'Elbrouz, ir existe*

J'affirme ici que, d'après mon expérience, il faudra reviser les géographies. Le Caucase n’est pas un pays de hautes montagnes: il a quelques collines élevées, voilà tout. Quant à en faire une seconde Suisse, c’est une folie qui a dû naître dans l'esprit de Russes jaloux, s’imaginant qu'ils dépassaient en tout F étranger.

Lorsqu’on refera, suivant les données de ma science, les géographies de Russie, je prie que l’on écrive aussi que nulle part le ciel n'est plus rapproché de terre ; à mon estimation, il en est à peine distant de mille mètres et parfois beaucoup moins* En outre, on devra noter qu’il se fond en eau continuellement. C’est là un phénomène inexplicable qu’il faut nous contenter d'enregistrer jusqu’au jour où nous pourrons l’expliquer.

Samedi 6 mai . — Nous achetons depuis deux jours tout ce qui est nécessaire pour notre voyage de Perse, et d'abord dès lits de cam p.

Lorsqu'on n'a jamais voyagé que sur les grands express inter-

nationaux ou sur les paquebots de I 7 Atlantique, on se fait assez nui lai sèment k l'idée d'un pays où Ion ne trouve pas de lit pour se coucher. À Paris, la première fois qu'un ami qui a été en Perse me » ** Achetez un lit, » je souris. Transporter un lit me paraît

nnprati cable et inutile.

Mais non, je vois bien maintenant qu'il faut acheter un lit, si J I intention de me coucher pendant que nous serons en Perse. A ^ ans i je me suis fait faire un sac en toile, dont je pensais me sentir ei1 Russie, mais qui est resté plié dans ma valise.

A I iflis, j’achète un lit pour étendre le sac de toile. Nous trou- Yoixs des lits assez commodes qui se démontent, chez le marchand, avec ll ue extrême facilité fen Perse, nous trouverons qu'il est bien

c uigant de les monter et les démonter h qui, pliés, ne tiennent

gUcre plus de place qu'un rouleau de châle et pèsent onze kilos

chacun, Ils sont étroits et nous serons couchés sur une sangle dure.

Nous aurons le temps de nous y habituer, l n de nous a l'excellente idée de nous faire prendre de la toile cirée que nous étendrons sur la sangle de façon à ne pas sentir î humidité montant du sol, car il est évident que nous ne trouverons P as des chambres parquetées, sur cave.

Avec nos six lits, nous avons soixante-dix kilos de bagages de P bis. Il faudra de solides voitures pour nous emmener à travers le

désert.

Nous y ajoutons au moins quarante kilos de conserves, jambons, sardines, foie gras, veau en boîtes, biscuits secs, confitures en quannous sommes très friands de confitures'!, compotes, légumes conservés, saucissons, fromage même. Le vieil interprète qui a Voyagé en Perse nous conseille aussi d'acheter deux marmites, car Persans nous considèrent comme malpropres ou impurs ^ et ne n °tis laisseront pas toucher à leurs ustensiles de cuisine. Nous Prenons les deux marmites, et douze assiettes, et un couvert pour c hacun de nous, et du sel, et du sucre, et du thé, et du chocolat, et des citrons, et des torchons pour relaver, et des serviettes pour nous e $stiyer. Il semble que nous montions un ménage, et que nous nous préparions, très grands enfants, à jouer à la dînette.

On nous fait un panier énorme dont le poids heureusement dimi-

IA P ERS h EN AUTOMOBILE

nuera à chaque étape, tandis que par un phénomène inexplicable, nous, qui devrions nous engraisser du contenu du panier, irons maigrissant chaque jour à travers les sables et les pierres du désert.

Nous achetons tous des manteaux de pluie en caoutchouc.

Nous en avions en quittant la Roumanie. Mais comment auraient-ils résisté aux déluges qui nous ont sans cesse inondés ? Eux aussi (ont eau de partout. Nous les laissons à Tiflis*

Dans le hall de l’hôtel de Londres s'entassent les paquets.

Notre départ de Tiflis fut un de nos beaux départs. C'était un

samedi.

Nous devions ce jour-là aller à la banque prendre h argent nécessaire pour gagner la Perse. À Tiflis, les banques avaient été fermées lundi, mardi et mercredi à cause des fêtes de Pâques. Lorsque nous arrivons à la banque samedi matin, nous la trouvons close. Il paraît que c'est la fête du petit neveu d'un oncle par alliance de T impératrice douairière! Bien, nous voilà de nouveau sans le sou.

Pourtant il faut partir. Avec cette calme décision qui ne nous abandonna jamais aux heures les plus troublées de notre voyage, nous décidons de ne pas payer notre note d'hôtel et de réunir dans la poche d'Emmanuel Bibesco les fonds de toute la bande.

La poche d'Emmanuel Bibesco qui est, le malheureux! notre trésorier, c'est la mienne. Il est parti sans portefeuille et il se refuse à en acheter un. Alors les billets de dix, de vingt, et de cent roubles sont jetés négligemment par lui dans la poche de son pantalon. Cet homme ingénieux a son plan, du reste, car voyant ces billets empochés, nous frémissons, et je me crois obligé de leur offrir l’abri de mon portefeuille.

C'est ce qu'il attendait. Il me prend au motet me voilà chargé de l'argent commun. On en profite pour me donner les passeports de toute la bande, et les lettres de crédit, et celles de recommandation. et je me promène, cela depuis la Bessarabie, avec une poche si gonflée que je ne puis boutonner mon veston et que, debout, je n'arrive pas à voir mon pied droit.

La prochaine fois, arrive ce qui arrive, je ne prends pas de portefeuille !

La comptabilité de notre voyage, du reste, nécessiterait à elle seule la présence parmi nous d'un secrétaire-comptable.

Nos bàtt\uts nievsanti ïtmorc^utts sut U MouT^ib.

Sous le fallacieux prétexte qu’il sait le russe, Emmanuel Bibesco a chargé de régler les dépenses courantes de toute la bande, pourboires, notes de restaurants, voitures, chemins de fer. Il note ce qu’il Paie sur d’informes morceaux de papier, sur un coin d’enveloppe, lm carte de visite qu’il fourre, toujours ! dans sa poche de pantalon, Le soir j ou tous les deux jours, nous procédons à une grande révision comptes. Je relève sous dictée les dépenses de chacun. Cela est Lès compliqué, car il y a les ménages et les garçons, puis les autoobi les (compte spécial assez chargé), puis les mécaniciens, puis les § r ° s bagages, ça n'en finit pas.

Alors on fait un compte par doit et avoir pour chacun de nous, et ne reste qu'à payer. Parfois nous devons de l’argent à la caisse, Parfois c’est la caisse qui nous en doit, l in tout cas, il y a chaque jour moins une demi-heure à consacrer aux comptes. Nous serions des Négociants voyageant pour affaires, ce ne serait pas-pire.

Lt voilà une cause constante d'énervement en voyage!

Enfin, ce soir-là, sans payer notre hôtel, nous nous enfuyons de LOis pour Bakou. Cette fois-ci nous sentons la Perse voisine et nous pétillons d'impatience.

H s’en iaut de peu, du reste, que nous ne manquions le train.

Dimanche 7 mai . — De Tiflis à Bakou, notre train met dix-huit

I cures. Il est lent et confortable comme tous les trains russes. On

II a imaginé en Russie d’entasser six personnes dans un comparti- ^ent de première classe, comme les Compagnies aiment à le faire en Fiance. Dans les coupés, on est deux au maximum; dans les compartiments doubles, quatre, bien qu'il y ait huit places; les ban- 4 Nettes sont plus écartées l’une de l’autre qu’en France ; il y a une petite table près de la fenêtre : en outre, le wagon est plus large que c hez nous. Lorsque la nuit vient, le conducteur arrange les lits, L b ux par coupé, l’un au-dessus de l’autre, quatre par compartiment double. Et vous voilà confortablement couché. Dans les express, on P aie un rouble de supplément (2 fr. 65) pour avoir des draps et une taie d'oreiller. Le tarif des chemins de fer est moins cher qu'en France. De Bakou à Batoum, pour huit cent quarante-deux kilomètres, on paie cinquante francs. De Paris à Marseille, la distance est

d v ingt kilomètres près la meme, nous payons quatre-vingt-seize

francs. Mais soyons justes, on va en deux lois moins de temps de Paris à Marseille que de Batoum à Bakou,

Le dimanche matin, lorsque nous nous réveillons, le train

longe à gauche les premiers contreforts de la grande chaîne du Caucase ; à droite, c’est la steppe désolée de la Koura, une plaine marécageuse, fiévreuse, roussie, sans une ondulation, sans un pli de terrain pendant des centaines de kilomètres. Des oiseaux de proie volent au-dessus de cette étendue désolée, d’agiles faucons roses, des crécerelles, des aigles lents, maîtres de la steppe plate; des geais, des rolliers, des bécassines se lèvent a notre passage* Ici et Lu c’est la demeure misérable d'un garde-voie, autour de laquelle traînent des enfants fiévreux; de rares troupeaux, quelques chameaux, paissent une herbe jaune et dure.

Vers midi, une mer nouvelle, grise, bletie et pailletée sous I e soleil, nous apparaît, la Caspienne !

Ses rives sont nues, bordées de collines arides et argileuses qui semblent pelées.

Mais voici qu'à gauche, à l'horizon, s'élève une noire foret d'arbres inconnus aux formes géométriques au-dessus desquels flotte un nuage sombre. Ce sont, serrés les uns contre les autres, les derricks des puits a pétrole de Bala-Kbané. Sur un petit espace, c'est la plantation la plus drue qui soit au monde de ces étranges cheminées de bois.

Bakou, — Si vous aimez les soldats, U faut aller à Bakou. On en a mis partout. Ils n’ont, du reste, pas empêché les massacres arméniens en février (i). Les habitants se plaignent d’être volés par les brigands en plein jour et rançonnés par les soldats la nuit.

Nous montons dans de légères voitures à deux chevaux, conduites par des cochers tatares et allons voir Bibi-Ebat, une exploitation de pétrole au bord de la mer. Là, nous avons le spectacle saisissant d'une forêt de derricks goudronnés dressant vers le

ciel leurs formes trapues et anguleuses. Des allées sont tracées dans cette forêt que remplit le bruit de la vapeur fusant à travers les tuyaux. Des jets de fumée noire sont projetés violemment des

f l) Et iTempêcheront pas ceux plus terribles du mois d'août.

us

Géminées ; un nuage opaque plane toujours au-dessus de Bibî- On entend le grincement continuel des poulies qui supporten ^ les sondes. Des tuyaux courent le long des chemins; le sol est noir et gras; à droite, à gauche, ce sont des mares de pétrole. Les derricks se pressent à se toucher; La nappe de pétrole sous le sol suit un cours irrégulier. Voici un derrick qui ne donne rien ; à cinq mètres de là, en voici trois ou quatre qui rapportent une fortune à propriétaire. On fait des terrassements pour poursuivre le Pétrole sous Peau.

Nous filons au trot léger des chevaux parmi l'extraordinaire et monstrueuse floraison de ces derricks.

Au retour, nos cochers veulent s’amuser el commencent une course. 1b cherchent à se dépasser l 'un l’autre. Celui qui est devant

jette sa voiture à gauche ou à droite pour barrer La route à celle de son confrère.

Je suis certain que ce serait un spectacle très excitant pour des spectateurs placés dans un amphithéâtre. Mais nous sommes dans voitures et nous trouvons cela moins drôle. Deux ou trois lois, 110us manquons rouler dans un fossé plein de pétrole. En vain nous admonestons (terme polij les cochers.

Ils crient: Souda ! Soudai et continuent. Je vois encore leur petite: figure ronde et basanée, leurs yeux vifs qui pétillent...

Enfin notre voiture dépasse l'autre et gagne la course.

Nous rentrons calmement dans Bakou.

Là. nous parcourons à pied la vieille ville persane, la citadelle et admirons la Tour de la Demoiselle,

l ne demoiselle tatare, fille de roi, la fit construire. Une fois c l Ue la tour fut achevée, comme son père lui demandait quelquechose qu elle ne voulait lui donner, elle se jeta du haut des murs dans la mer qui, alors, en baignait le pied.

Depuis, la mer s’est retirée et on a construit un quai, évidemment pour que les troupes russes puissent y faire P exercice.

Nous n’allons pas voir l'ancien Temple du Feu qui est, tristesse des temps présents I enclos dans une fabrique de bougies,

APhôtel, un respectable habitant de Bakou s’informe de nos Projets de voyage. Lorsqu'il apprend que nous partons pour la Perse,

soupire ;

— Vous allez en Perse ? Etes-vous heureux ! Là-bas au moins vous serez eu sûreté !

À dix heures, nous nous embarquons sur je ne sais quelle grande duchesse.

Jusqu'au dernier moment nous avons peur qu’une grève soudaine ne soit déclarée qui, au port même, nous empêche de partir pour la Perse,

Non, on lève l'ancre; le bateau glisse sur les eaux calmes et noires de la rade dans lesquelles viennent se refléter les mille lumières de la ville. C’est un spectacle très beau que la rade de Bakou dans la nuit.

Nous nous en éloignons pourtant sans regret.

Nous ne débarquerons qu’en Perse !

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