I.E CAI CASE
Nous passons par Bakou,
On nous réveille dans la nuit pour affirmer que le bac fonctionne nouveau sur l'Arax.
O est Tabriz qui nous verra.
Le lendemain un marchand qui arrive de Tabriz vient nous dire < ï u d es l inutile de songer à passer en voiture, en cette saison, les Montagnes entre Djoulfa et Tabriz,
Bakou ! Bakou î
La cuisinière d'un général raconte au vieux domestique mingré- Len, interprète a Thôtel, que le marchand est un menteur et qu elle a Vo yagé en voiture de Djoulfa à Tabriz !
Comme nous sommes là hésitants, un officier accourt pour nous 1 aconter que le chah de Perso arrive par une route au bord de la Caspienne, reliant Resht à Hadjikaboul, sur le chemin de fer de Bakou à I illis. On dépense vingt mille roubles pour mettre cette r ° u ^ e en état. Nous regardons la carte; les montagnes du Ghilan bordent la nier Caspienne : c’est le pays le plus liévreux de la Perse ; il 3 a quatre cents kilomètres à faire avec deux seules étapes, Lencoran Astara, Cela ne serait rien : mais la route est entre les montagnes et ta mer; sur la carte, vingt rivières la traversent et Dieu sait combien *ta torrents. Des ponts, il ne faut pas penser en trouver. Que le chah de Perse y passe, nous le voulons bien. Il a deux mille hommes de corvée, si c’est nécessaire. Mais nous?
Alors nous restons accablés et divisés. La route Bakou-hnzeli a ses partisans ; Pitinéraire Djoulfa-Tabriz les siens, et même Lenco- Pcln compte un fidèle. Les uns et les autres triomphent et se désolent alternativement suivant les nouvelles.
Et il pleut toujours.
Le découragement nous gagne. Nous sentons sur nous le poids des inutiles autos que nous n'osons aller voir dans le garage de 1 hôtel.
Seuls les mécaniciens ne se plaignent pas. Après les folies auxquelles ils ont dû, bon gré, ma! gré, s'associer, ils jouissent de leur reposa l illis, mangent comme quatre, fument et regardent la Vie et la pluie avec bienveillance.
Emmanuel Bibesco est le premier à prendre une décision : celle de renvoyer son auto à Marseille par le bateau français de Baroum.
LA PERSE EX AUTOMOBILE
Le que voyant, je développe avec énergie le projet suivant: ^ Nous avons quitté, dis-je, nos douces patries et traversé tant de pays divers pour visiter la Perse. Or, de Tiflis, il y a un moyen certain d arriverdans le paysde Firdousi et d' Hafiz. Les révolutionnaires veulent bien laisser circuler encore les trains jusqu'à Bakou; les mécaniciens et chauffeurs de la compagnie de navigation Caucase- Mercure ne sont pas en grève. Un bateau quitte Bakou dimanche dans la nuit. Prenons ce bateau, laissons les autos à Tiflis, et mardi
prochain nous serons en Perse. »
Sur quoi en une demi-heure, les résolutions suivantes sont arretées de façon immuable. Les deux jeunes ménages, Emmanuel BibeSco et moi partirons pour Bakou ; Georges Bibesco décide d'ernmener sa voiture avec lui pour tenter le débarquement. Si elle ne peut être amenée à terre, elle retournera à Bakou.
Seul Léonida déclare qu'il veut arriver à Téhéran par terre et en automobile, qu'il passera par Erivan-Tabriz, et que, dût-il être obligé de démonter sa machine en pièces et de la faire porter à dos de chameau à travers les montagnes, il atteindra Téhéran.
Ces décisions prises, nous nous sentons l’âme en repos. Qu'il pleuve, vente, ou. neige, nous avons la certitude devoir la Perse dans peu de jours.
Léonida déploie une activité folle et ordonnée à préparer son expédition. Il commande des bidons de pétrole, passe ses matinées au bazar à interroger les gens qui viennent par caravanes de Fabriz : on ne voit que lui dans les bureaux du gouvernement ; il obtient une lettre ouverte lui permettant de réquisitionner des cosaques, si besoin en est.
Giorgi pense à la lointaine Roumanie et soupire.
Pendant notre séjour prolongé à Tiflis, je fais jparler les gens sur les troubles du Caucase; je prends des renseignements à droite et à gauche, auprès des représentants du gouvernement et chez les journalistes de l’opposition. Je finis par avoir une idée un peu plus nette sur l'origine et la cause des désordres qui sévissent au Caucase. Comme l'on peut prévoir que les troubles dureront plusieurs années, ceci vaut un chapitre spécial par-dessus lequel les voyageurs pressés ont la liberté de sauter.
La Koura à Tïflis.
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J-es Troubles du Caucase. — Les troubles qui depuis un an ont
clUi sur presque tous les points de l'immense empire russe ont revêtu
Caucase un caractère particulier et une gravité exceptionnelle.
Aux causes de mécontentement qui ont agi ici comme dans le
res * e la Russie, se sont ajoutées, pour les rendre plus aiguës,
es rivalités de races et les haines religieuses. Tatares, Arméniens, n * . ^ a
Jtorgiens, Tcherkesses, et les vingt autres peuples qui habitent les Montagnes et les vallées du Caucase ont toujours été hostiles les uns aux autres. Un instant, la force de Fours russe a fait régner Ln ce pays une paix précaire; mais l'ours est aujourd’hui affaibli, 0c cupé ailleurs, et la guerre civile recommence au Caucase,
Létal des campagnes est mauvais partout; dans le gouvernern enl de Koutais et dans le district de Gori, il est dangereux. Le P a }san est pauvre et les impôts sont lourds. Il y a encore de vastes propriétés. Les paysans lassés de cultiver pour autrui, parfois pour S r &nds seigneurs qui ne vivent pas sur leurs terres, refusent de P a }er leurs redevances. Le moujik russe n’est pas civilisé; le paysan ^utcasien Lest moins encore, il est rade, violent et, sur plusieurs Points, a commencé une espèce de jacquerie. Les propriétaires frayés ont quitté leurs terres pour se réfugier soit à l’étranger soit à
nais.
Comment la force publique rétablirait-elle V ordrer Hile ne peui apporter aucun remède à une situation dont les causes pertinentes échappent à Faction de la police. Quand un village entier Se révolte, on y envoie un escadron de cosaques; grande distribulDn coups de nagaïka, chapardage de quelques poulets. Les P a } sans n’en paient pas mieux leurs redevances.
Us sont très pauvres. Pourtant le pays est riche. Je lésai entendu Accuser de paresse; mais la paresse du paysan caucasien est faite P° Ur beaucoup de découragement. Il a la conviction qu’il ne peut ai néliorer son sort et que son travail ne profite qu’au propriétaire. Condamné à être malheureux il préfère l'oisiveté. Et les amis des Paysans que je rencontre même parmi les propriétaires disent :
LFuviians-leur la faculté de travailler pour eux-mêmes, et ils se Mettront à la besogne avec plus de courage. »
Us sont crédules aussi, comme le moujik. Des émissaires, soic 1San ^ du tsar, en réalité ré\^ki 4 winnaires, leur ont persuadé en car-
tains endroits qu'ils avaient le droit de s'emparer des terres* Ils l'ont cru. Aux portes de Tiflis les paysans sont venus pour se partager le champ de courses !
On puhl ie pendant notre séjour un rescrit du nouveau vice-roi, comte Voronzov DachkoL qui promet une distribution des apanages de la couronne aux paysans* Dans le gouvernement de Koutaïs qui est le plus troublé, il n'y a pas ou peu de terres à distribuer. D’autre
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part la façon dont l'administration a procédé jusqu'ici a suscité un vil mécontentement, car, au lieu d être données aux habitants anciens du pays, les terres ont été attribuées à des colons russes. Cet essai de colonisation n'a du reste pas réussi. Le paysan russe s'acclimate mal au Caucase,
Dans la question agraire, il y a aussi une question politique ; les paysans, de races si diverses, sont pourtant Caucasiens. Us se plaignent d'avoir comme supérieurs des fonctionnaires russes, pour eux étrangers, qui ne connaissent ni leurs mœurs ni leurs besoins. Ils disent que les fonctionnaires russes sont malhonnêtes el les volent, et qu’en outre le formalisme et les complications de l'administration sont insupportables. Les affaires importantes doivent se résoudre dans les bureaux de Saint-Pétersbourg à trois mille kilomètres de liflis. Imagine-t-on ce que peuvent être les lenteurs, les tracasseries, la force d’inertie aussi de l’administration en ce pays immense où les dossiers les plus divers viennent, de la Finlande au Caucase, de la Pologne à Vladivostok, s’accumuler dans les ministères de Saint-Pétersbourg?
Je n'ai pas rencontré un Russe, appartînt-il lui-même à la plus haute administration, qui ne levât les bras au ciel en parlant des bureaux de Saint-Pétersbourg, L’irresponsabilité, l'abus de pouvoir, une indifférence qu'on ne peut imaginer, souvent aussi la malhonnêteté, voilà les plaies bien connues et réelles du fonctionnarisme russe. Les habitants du Caucase demandent à s’occuper de leurs affaires eux-mêmes, à nommer leurs chefs. SCIs sont volés, ils veulent que ce soit par les leurs.
Dans les villes la situation n'est pas meilleure; les grèves y
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L ïssent à l'étal endémique; la plupart des villes sont en petit état e siège. On sait ce qu'ont été en février les horribles massacres de ïïkou ( i); partout ce sont des assassinats, des désordres graves,
gouvernement accuse les Arméniens d'en être les fauteurs, e cl oîs que le gouvernement se trompe.
J es Arméniens sont nombreux au Caucase. On ne les aime pas. e gouvernement, les Géomiens et les musulmans Tatares, Tcher-
ü$ses ou Kurdes, leur en veulent. Que leur reproche-t-on ?
ne sont pas orthodoxes, mais forment, comme on sait, une
h 1Sc a part dont le Catholicos réside à Etchmiadzin, près d’Brivan.
^ ^ le centre de ce qui fut jadis, en des époques lointaines, le
°vaume d'Arménie* il y a longtemps que le royaume d’Arménie a
disparu; les Arméniens sont restés. On tes trouve dans tout Forient,
au Caucase et dans l’Arménie turque, en grand nombre, lis sont
ln diligents et actifs; on les accuse de s’enrichir rapidement aux
dépens des populations au milieu desquelles ils vivent, qu’elles
s °ient paysannes, industrielles ou commerçantes. À Tiilis, par
e Xemple, la fortune a changé de mains et a passé des Géorgiens,
anciens propriétaires, prodigues et sans ordre, aux Arméniens non-
^eaux venus, avides et économes. D’où rancunes et haines des
Géorgiens ruinés contre les Arméniens enrichis. De là à les accuser d’fb
etre les auteurs de tous les maux dont le pays souffre, il n’y a C I U un pas. On l’a franchi.
h es Arméniens sont partout où l'on fait des affaires. Comme ^ es juifs, ils excellent dans le commerce de l’argent; ils ont souvent le tort de réussir. Cela ne se peut supporter. Alors on leur reproche ^ n’avoir pas d’autres qualités, de ne pas aimer la guerre, de manc l u er de courage, d'avoir, comme Pan orge, une peur naturelle des c oups. ht ces reproches sont probablement fondés.
On assure aussi qu'ils pratiquent l’usure, qu'ils sont sans pitié P° ur ceux qu'ils ruinent. Qu'ils aient abusé de leur force, je n’en doute pas. Mais la vérité objective est autre ; au milieu de populahons qui ont le travail en horreur, ils sont d’une prodigieuse activé; parmi des gens qui n'entendent rien aux affaires, ils en ont 1 amour et le sens le plus développé;parmi des gens prodigues, ils
<1 1 Depuis que ceci a été écrit, Bakou a été à feu et à çae au mois d'août 1905, et Partout les Fatares, au nom du panislamisme, massacrent les Arméniens.
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sont économes* Voilà les vraies raisons de leur succès, voilà les véritable causes des haines qu'ils ont suscitées.
Ces haines se satisfont, en temps troublés, d'autant plus aisément que les Arméniens manquent de courage* Je me souviens de notre petit domestique persan, qui avait dix-huit ans et en paraissait douze, s'écriant : « C'est un Arménien, je vais le battre ! » Voilà L'état d’esprit général des populations au milieu desquelles ils vivent- L Arménien n'aime pas le corps-à-corps et la lutte* À Bakou, un témoin oculaire m'a dit avoir vu, lors des massacres, un seul Tatare éventrer à coups de poignard quatre Arméniens sur un trottoir. Pour se détendre, P Arménien emploie des bombes; cela est tout à lait dans son caractère, 11 prépare à domicile des armes savantes et se venge il froid* A Erivan, en ce moment-ci, les Arméniens qui sont en majorité ont massacré à P aide de bombes un grand nombre de Ta tares.
Ils sont antigouvernementaux* Qui ne l'est en Russie aujoiud hui r En outre des causes de mécontentement qui sont communes a tous les Russes, ils ont des raisons particulières de n être pas satisfaits de l'état actuel. Ils tiennent à leur vie, et le gouvernement les laisse massacrer ; ensuite le gouvernement a confisqué les biens de leur église et a fermé leurs écoles.
Il est évident que ce n'est pas par des mesures de ce genre que le gouvernement se ralliera les Arméniens, Et à leur tour, ils accusent le gouvernement non seulement de ne pas les protéger, mais encore d’exciter les Pâtures contre eux,
11 est certain que pendant longtemps la politique russe s'est faite au Caucase contre les Arméniens. Ils ont le tort d’être intelligents* Rien ne fait trembler un gouvernement despotique comme TinteUP genre. Contre les Arméniens, la politique russe a suscité les Tatares, qui, eux, ne sont pas suspects d’intellectualisme.
J1 est notoire qu’à Bakou, avant les massacres de lévrier, les Tatares avaient reçu, dans les campagnes environnantes et dans la ville, de nombreux permis de ports d'armes, tandis qu’on refusait systématiquement tout permis aux Arméniens, A Tiflîs, on me raconte l'histoire suivante dont on me certiiie T exactitude. Trois Arméniens se déguisent en Tatares, demandent une audience, et alléguant la crainte de se voir attaqués, sollicitent la permission