‹ La PerseChapitre 21 sur 51 · SE · texte numérisé non relu

SE

demander en mariage. Mais elle, comprenant que le monarque perse était plus épris de sa couronne que de ses charmes, lui défendit de pénétrer dans ses États. Alors Cyrus s'avança contre les Massagètes; et laissant dans son camp tous les hommes inutiles pour un combat, tels que les vivandiers et les esclaves, il se retira. Les Massa* gètes ayant attaqué le camp de Cyrus, vinrent facilement à bout de ceux qui s'y trouvaient. Voyant ensuite un repas tout préparé, ils mangèrent et burent avec excès, s'enivrèrent, et tombèrent dans un profond sommeil.

Les Perses revinrent alors, tuèrent un grand nombre-de Massagètes, et tirent beaucoup de prisonniers, parmi lesquels se trouvait Spargapise, fils de Tomyris. Ce jeune prince pria Cyrus de lui faire 6 ter ses chaînes; et fors* qu'il sévit en liberté, il se tua. Tomyris livra ensuite aux Perses une sanglante bataille; l'armée de Cyrus fut taillée en pièces, et ce prince luimême périt dans le combat, après avoir régné vingt-neuf ans. Tomyris ayant fait chercher son cadavre, le maltraita , et plongea sa tête dans une outre pleine de sang humajn. « Quoia que vivante et victorieuse, dit-elle, a tu m'as perdue en faisant périr mon «(ils, qui s'est laissé prendre à tes « pièges : mais je te rassasierai de « sang , comme je t'en ai menacé. »

Nous allons rapporter maintenant l'histoire de Cyrus telle que la donne 'Xénophon. ,

HISTOIRE DI CYRUS d'aPRRS liffOFBOlT.

Avant Cyrus , les Perses , divisés en douze tribus , étaient renfermes dans la Perside, qui devint une simple province du vaste empire auquel ils donnèrent plus tard leur nom. Toutes leurs tribus réunies ne comptaient pas plus de cent vingt mille hommes en état de porter les armes. Mais l'excellente éducation que recevait la jeunesse, habituée de bonne heure à toutes les vertus guerrières et civiles, rendait les Perses infiniment supérieurs à tous les peuples dont ils étaient environnés.

L'UNIVERS

Tels étaient l'état et la force de ces tribus, lorsque Cambyse, leur roi, Ayant épousé Mandane, fille d'Astyage, roi des Mèdes, eut d'elle Cyrus.

(An du m. 340Ô, av. J. C. 599.) Dès l'âge de douze ans, ce prince était également remarquable par son intelligence et par sa beauté. Astyage désirant te voir, pria Mandane de le conduire à la cour des Méde9. Là régnaient des mœurs toutes différentes de celles des Perses, Les hommes vivaient dans le taxe et la mollesse, se paraient de colliers, de bracelets et de bijoux de toute espèce. Cyrus ne se laissa point éblouir par tout cet éclat, si contraire aux maximes qu'il avait apprises dans sa patrie. Lorsque Mandane se disposa à retourner près de Cambyse, Cyrus lui demanda de rester quelque temps encore en Médie, pour y apprendre l'art de monter à cheval, alors presque inconnu en Perse. I! resta donc à la cour d'Astyage , où son attention continuelle à obliger tout le monde lui concilia l'affection des grands et du peuple.

Cyrus avait seize ans environ, quand ÉvWmérodach (*), fils de Nabuchodonosor , roi de Babylone , étant à une partie de ohasse sur les frontières de {a Médie, conçut le projet de faire une irruption dans ce royaume. Astyage, obligé de marcher contre Évilmérodach , fut suivi de Cyrus qui contribua

É le nom de ce prince est composé ▼il , qui en hébreu signifie fou, insensé, et de Mérodach, nom propre d'une idole des Babylouiens à laquelle on offrait des victime humaines, ei que Ton suppose être la planèle de Mars. Quelques auteurs pensent qit*Évil a élé introduit dans le nom d*Évilmérodach par les Juifs qui étaient bien «ises de tourner en ridicule le roi des Babyloniens leurs oppresseurs. II est certain qu'un prince de Babylone ne peut pas avoir porté un nom tiré de la langue hébraïque. Mais on peut admettre qu'Évil lient la

Iïlace d'une expression chaldcenne qui avait e même sens , et traduire le nom d'Évilmérodach par fou de Mérodach, c'est-à-dire, passionné pour le culte de Mérodach, on inspiré par Mérodach, sans y voir aucune ironie.

beaucoup à la victoire que les Mèdes remporteeentsur les Babyloniens. L'année suivante (an du monde 3421; av.

J. C. 563), il quitta la Médie, et retourna en Perse, où il resta jusqu'à l'âge de quarante ans*

Cependant A styage mourut .(An <ta m.

3444; av. J. C, 560.) Cyaxare, son fils, frère de Mandane, mère de Cyrus, lui suoeéda. Peu de temps après, le* nouveau monarque appr.it que Nériglissar (*}, roi de Babylone , 6* préparait à envahir la Médie aveo une puissante armée, et que plusieurs princes, et entre autres Crésus, roi de Lydie, avaient joint leurs forces aux siennes.

Il demanda du secours à Cambyse, sonbeau- frère. Cyrus, nommé par les magistrats général des troupes qui devaient aller en Médie, partit aveo dix mille hommes armés à la légère, dix mille frondeurs, dix mitte archers, et mille homolimes (** ) armés d'unecuirasse, d'un bouclier, qu'ils avaientà la main gauche, et (Tune hache ou d'une é(jée qu'ils portaient à la droite. Arrivé à la cour de Cyaxare, Cyrusengagea ce prince à faire fabriquer, pour tous les Perses qui le suivaient, des armes pareilles à celles des homotimes. Il alla même jusqu'à interdire aux Perses l'exercice -de l'arc et dujavelot, pour les mettre dans la nécessité de combattre de près. Ce changement dans Parmement des Perses entra pour beaucoup dans les victoires qu'ils remportèrent sur leurs ennemis.

Cyrus était depuis quelque temps en Médie ( an du monde 3447; avant J. C. , 557 ) , lorsque le roi d'Arménie, vassal de Cyaxare, croyant ce prince près de succomber, secoua le joug de

(*) NcrigHssar on Nériglissor, c/est-à^Ure prince de Nerguel, ou prince favorisé par Nerguel. Ce nom est composé de sar ou sor9 général, prince, et de Nergtfel, nom d'une idole des Cuthéens.

(**) Homotime , c'est-à-dire égal en dignité. On donnait ce nom aux Perses qui avaient été élevés dans les écoles publiques. C'était parmi les Homotimes qu'on choisissait les magistrats et les officiers supérieurs de l'armée.

PERSE

l'obéissance, refusant de payer le tribut ordinaire et d'envoyer les troupes qu'il était tenu de fournir en temps de guerre. Cyrus s'avança vers les frontières de I Arménie comme pour une chasse; et après s'être emparé de quelques positions importantes dans les montagnes, où Ton disait que le roi avait coutume de se retirer pour se mettre à l'abri d'un coup de main , il le flt sommer par un héraut d'envoyer dans son camp les troupes et le tribut qu'il devait aux Mèdes. Le roi effrayé fit aussitôt partir pour les montagnes Sabaris, le plus jeune de ses fils, la reine avec ses filles, et la femme de son fils aîné. Mais ces princes furent tous faits prisonniers par les troupes de Cyrus.

A la nouvelle de ce malheur, le roi , incertain du parti qu'il devait prendre , se sauva sur une petite éminencê où il fut bientôt investi par l'armée de Cyrus , et obligé de se rendre. « Pourquoi , lui dit alors Cyrus , avez - vous violé le traité <jui existait entre vous et le roi des Medes? — Parce que, dit l'Arménien, il me paraissait beau de recouvrer ma liberté, et de laisser cet héritage à mes enfants. — Il est beau , en effet, dit Cyrus , de combattre pour défendre sa liberté ; mais si quelqu'un , après avoir été réduit en servitude, tentait de se dérober à ses mattres, que lui feriez-vous ? — Je dois avouer que je le punirais. — Et si un de vos sujets constitué en dignité manquait aux devoirs de sa charge , le laisseriezvous en place ? —Non certes , et je le remplacerais par un autre. — Et si cet homme avait amassé de grandes richesses , lui laisseriez - vous la faculté d'en jouir ? — Non , et je le dépouillerais de tout ce qu'il possède. — Enfin , si vous découvriez qu'il s'est ligué avec vos ennemis, que feriez-vous?

— Je le condamnerais à mort , je l'avoue. » A ces mots , Tigrane , fils aîné du roi , arracha la tiare de sa tête et déchira ses vêtements ; les princesses jetèrent des cris de désespoir, et se meurtrirent le visage , comme si leur père n'était déjà plus , et qu'elles dussent subir le même sort que lui.

Au bout d'un instant, Tigrane, prenant la parole , dit à Cyrus : « Seigneur, croyez- vous qu'il soit de votre sagesse de faire mourir mon père? Il vous devra tout ; et comment trouver réunis en une seule personne tant de liens qui l'attachent à votre cause? » Adressant alors la parole au roi , Cyrus lui dit : « Si te cède aux instances cle votre fils, combien me . donnerez - vous de troupes , et quel secours d'argent me fournirez - vous pour nous aider dans la guerre contre les Babyloniens (*) ? » « L'Arménie , dit le roi , peut fournir environ huit mille cavaliers et quarante mille fantassins. Mes richesses évaluée»

en argent , en y comprenant ce que j'ai hérite de mon père, montent a trot»

mille talents d'argent. * Cyrus de* manda la moitié des troupes , et laissa le reste au roi pour défendre le pays contre les Chaldeens ou Chalybes , avec lesquels les A rméniens étaient alors enguerre , et doubla le tribut annuel , te portant à cent talents. Tout ayant été réglé de la sorte , Cyrus ajouta : « Main* tenant , 6 roi , que me donneriez- vous cour la rançon de la reine, votre épouse ? —Tout ce que je possède.— Et pour celle de vos enfants ?— Tout ce que je possède , répondit-il encore. —Vous voilà donc redevable envers moi de la moitié plus que vous n'avez , dit Cyrus. Et vous, continua-t-il , s'adressant à Tigrane qui était nouvellement marié , que donneriez-vous pour la liberté de votre femme ? — Seieneur, répondit Tigrane , je donnerais jusqu'à ma vie pour la préserver de l'esclavage. — Reprenez - la , dit Cyrus ; elle est à vous : je ne la regarde point comme captive. Vous , roi d'Arménie , je voui rends aussi votre femme et vos enfants sans rançon , afin qu'ils ne croient pas avoir cesse* d'être libres. Sotipez avec nous; vous irez ensuite où bon vous semblera.» Après le repas, !e$ princes et les princesses d'Arménie montèrent dans leurs chariots, et s'en?

(*) X.énophon les appelle toujours et avec raison Assyriens ; mais il ne faut pas les con* fondre avec les Assyriens de Ninive dont 1 empire avait été détruit et la capitale ruinée.

L'UNIVERS

retournèrent comblés de joie. Arrivés au palais, l'un vantait la sagesse de Cyrus , l'autre sa bravoure , celui - là sa douceur, quelques-uns sa taille et sa beauté. Alors Tigrane dit à sa femme : « Et vous , comment avez- vous trouvé Cyrus? ne vous a-t-il pas aussi paru très - beau ? — Je ne l'ai pas re-

Sardé, répondit la princesse. — Qui ouc regardiez -vous? — Celui qui a dit qu'il donnerait sa vie pour me préserver de la servitude »

Avant de retourner en Médie, Cyrus voulut mettre un terme aux incursions des Chalybes ou Chaldéens qui ravageaient 1 Arménie , et faisaient qu'une Krtie des terrés demeuraient incultes, s Chalybes étaient maîtres des hauteurs. Cyrus les en chassa , et y bâtit une forteresse, dans laquelle il laissa une forte garnison qui lui répondait à la fois de la fidélité des deux peuples. Cette expédition heureusement terminée, Cyrus alla rejoindre Cyaxare, avec son armée augmentée des troupes auxiliaires arméniennes , et de quatre mille Chalybes.

Il y avait trois ans que les Babyloniens et les Mèdes se préparaient a la guerre. Au commencement de la quatrième année (an du monde 3448, avant J. C. 556) , les deux armées campèrent en vue l'une de l'autre. Nériglissar, roi de Babylone, et Crésus, roi de Lydie, son principal allié, placèrent leur camp dans un lieu découvert qu'ils fortifièrent par un bon retranchement. Cyrus, au contraire, choisit pour asseoir le sien l'endroit le moins exposé à la vue , derrière des villages et des collines qui couvraient son armée. Il voulait ainsi dérober aux ennemis la connaissance du nombre de ses troupes et des mouvements qu'elles pouvaient exécuter. On fut, de part et d'autre, quelques jours à s'observer; enfin les Babyloniens étant sortis de leur camp, Cyrus marcha à leur rencontre avec son armée. Du côté des Babyloniens, ceux qui devaient engager le combat sautèrent promptement sur leurs chars , à l'approche des Perses, et se replièrent sur le gros de leur armée. Les archers

et les frondeurs firent une décharge , mais de beaucoup trop loin. Cependant les Perses avançaient ; et déjà ils foulaient aux pieds les flèches et les traits que les ennemis avaient tirés inutilement. Les Babyloniens, loin de les attendre, prirent la fuite et se retirèrent dans leurs retranchements.

Tandis qu'ils se pressaient à rentrée , les Perses , qui les avaient poursuivis jusque-là^ en firent un grand carnage; puis, fondant sur ceux qui tombaient dans le fossé , ils tuèrent indistinctement les hommes et les chevaux qui s'y étaient précipités dans le désordre de la fuite. La cavalerie niède, voyant cette déroute , chargea celle des ennemis , qui ne songea plus qu'à éviter le combat en fuyant , et perdit un grand nombre d'hommes et de chevaux. Il restait un corps de Babyloniens postés en dedans des retranchements , sur la crête du fossé; mais, consternés de l'affreux spectacle qu'ils avaient sous les yeux , et frappés de terreur, ils n'avaient ni la force , ni la pensée de se servir de leurs flèches et de leurs dards contre ceux qui massacraient leurs camarades : s'étant même aperçus que quelques Perses avaient forcé rentrée du camp, ils abandonnèrent leur poste et s'enfuirent.

Lorsque les femmes des Babyloniens et de leurs alliés virent que la déroute était générale , et qu'on fuyait même dans le camp, elles tirent retentir l'air de leurs cris : les unes portant leurs enfants dans leurs bras, les autres arrachant leurs habits , se déchirant le visage; toutes conjurant ceux qu'elles rencontraient de ne les pas laisser à la merci de l'ennemi , et de combattre pour leurs femmes, pour leurs enfants, pour leur propre vie.

Dans ce moment , les rois alliés avec leurs meilleurs soldats se portèrent vers l'entrée du camp ; et , du lieu le plus élevé des retranchements, ils s'efforçaient de repousser l'ennemi, combattant eux - mêmes , et ranimant le courage de leurs troupes. Ce mouvement fit craindre à Cyrus que , s'il entreprenait de forcer le passage , ses gens ne fussent accablés par le nom-

PERSE

bre. Pour éviter le danger qu'il prévoyait, il ordonna qu'on se retirât hors de la portée du trait. Les Perses ayant soupe, et posé des sentinelles, comme la prudence l'exigeait, se livrèrent au repos. La position des Babyloniens était bien différente. La mort de leur roi Nériglissar, et d'un grand nombre de leurs plus braves cens , qui avaient péri avec lui, causait parmi eux une consternation générale : plusieurs même s'enfuirent pendant la nuit. Cette désertion jeta Crésus et les autres alliés dans un profond accablement : nulle ressource ne s'offrait à eux. Ce qui mit le comble à leur découragement, fut que les Babyloniens mêmes , qui tenaient le premier rang dans l'armée , semblaient tout à fait abattus : ils se déterminèrent donc à décamper, et se sauvèrent à la faveur des ténèbres.

Au point du jour, Cyrus ayant remarqué que les ennemis étaient sortis de leur camp, se bâta d'y faire entrer les Perses avant le reste de l'armée : ils y trouvèrent une erande quantité de brebis , de bœufs , de chariots remplis d'une infinité de choses utiles, que les Babyloniens avaient laissées. Les Mèdes, qui étaient demeurés avec Cyaxare , accoururent bientôt , et l'armée entière y fit son repas. Après cela , Cyrus demanda à Cyaxare de la cavalerie pour atteindre les fuyards. Cyaxare représenta à Cyrus tout le danger qu'il y aurait à poursuivre avec acharnement et à réduire au désespoir un ennemi qui pouvait encore devenir redoutable , et refusa de prendre part à cette expédition. Il finit cependant par permettre à Cyrus d'emmener avec lui ceux des Mèdes qui voudraient le suivre. Pendant que Cyrus se préparait à exécuter son projet, il lui vint une ambassade des Hyrcaniens. Cette nation, peu nombreuse, avait été subjuguée par les Babyloniens dont elle est voisine. Dans fa fuite de l'armée babylonienne , les Hyrcaniens , qui étaient au nombre d'environ mille cavaliers, avaient été placés à l'arrière-garde , afin que, si l'ennemi faisait une attaque , ils essuyassent le premier

5# Livraison (Pe«se.)

le

choc(*). Ces ambassadeurs déclarèrent à Cyrus que , dès que ses troupes paraîtraient , leurs compatriotes se joindraient à elles. Après cela , Cyrus se mit en route avec l'armée , et fit tant de diligence, qu'à la pointe du jour il avait rejoint les Hyrcaniens , éloignés du reste de l'armée ennemie d'environ uneparasange(**). Cyrus continua ensuite sa marche. Les Hyrcaniens formaientl'avant-garde. Les Perses étaient au centre, et la cavalerie mède sur les ailes.

Quand le jour parut , quelques Babyloniens , voyant les troupes de Cyrus , portèrent par leurs cris l'alarme dans le camp. Ce ne fut bientôt que confusion et désordre ; ici , on déliait les chevaux ; là , on ramassait le bagage; ailleurs, on détachait les armes qui étaient placées sur les bêtes de somme , et l'on s'empressait de se couvrir de son armure. Les uns ont déjà sauté sur leurs chevaux; d'autres équipent les leurs ; plusieurs portent leurs femmes dans les chariots: ceux-ci s'emparent des effets les plus précieux , ceux-là travaillent à les enfouir : mais la plupart cherchent leur salut dans la fuite.

Comme on était en été, Crésus avait fait partir ses femmes dans des chariots, durant la nuit, afin que la fraîcheur leur rendît le voyage moins incommode; et lui-même les avait suivies avec sa cavalerie. Mais , devinant ce qui s'était passé par la multitude de gens qu'il voyait accourir, il se mit à fuir de toute la vitesse de ses chevaux. Pendant que les Mèdes et les hyrcaniens poursuivaient

(*) L'illustre Fréret observe que ces Hyrcaniens de Xénophon ne peuvent être ceux de la mer Caspienne, nation nombreuse et très-puissante , séparée des Assyriens par la Médie entière , et habitant un pays montagneux et impraticable à la cavalerie. Les Hyrcaniens dont il s'agit dans ce passage habitaient le pays qui se trouve à quatre ou cinq journées au sud ,dft la Babylonie. Voyez Mémoires de l'Académie de* inscriptions , tom. IV, p. 604 et suiv.

(**) Plus d'une lieue,

I/UNIVERS

tot ennemi* , Cyrus ordonna aux cavalier* qui étaient restés auprès de lui, de veiller autour du camp, et de passer au fil de l'épée tous ceux qui en sortiraient armés. Il fit publier en même temps que les soldats ennemis qui se trouvaient dans l'enceinte apportassent tours armes liées en faisceaux, et laissassent les chevaux au piquet, sous peine de mort en cas de désobéissance* Aussitôt Jes Perses, l'épée à la main, formèrent une vaste enceinte , au mi* lieu de laquelle ceux des ennemis qui avaient des armes,, vinrent les déposer, suivant Tordre qu'ils en avalent reçu; et des soldats perses y mirent le feu, La victoire fut complète,. et le butin immense. Cyrus se réserva tous les chevaux, voulant former un corps do cavalerie perse. II. fit mettre à part pour Gyaxare les objets les plus précieux oui se trouvèrent dans le butin.

Tous les prisonniers furent renvoyés libres, à condition qu'ils livreraient leurs armes et neferaient plus la çuerre, Cyrus se chargeant dje les défendre contre leurs ennemis, et de leur donner les moyens de cultiver leurs terres en toute sûreté. Le lendemain matin , on procéda au partage des dépouilles.

Cyrus appela d'abord les mages, et leur dit de choisir, dans le butin, ce qui devait être offert aux dieux ; puis il chargea les Mèdes et les Hyrcantens de partager le reste à toute l'armée.

Cyaxare avait passé à table la nuit ou Cyrus était parti pour aller à la

rursuite des ennemis. Le lendemain , son réveil , surpris et furieux de se voir presque seul , il envoya un cour- ,-. rier a Cyrus, lui disant de renvoyer 1 les Mèdes sans aucun délai. Cyrus justifia sa conduite, et rappela à" Cyaxare la permission qu'il lui avait donnée d'emmener avec lui tous ceux des Mèdes qui voudraient bien le suivre.

Vers cette époque , il fit demander de nouvelles troupes en Perse, ayant l'intention de pousser plus loin 6a victoire.

Parmi les prisonniers qu'on avait faits, se trouvait une princesse d'une rare beauté; c'était Panthée, épouse d'Abradate, roi de la Susiane. Dans

le temps où les Pèraés s'eraparèrem^u camp des Babyloniens,. Anradate n'y était point : le roi de Babylone, lui connaissant des liaisons d'hospitalité avec le roi de la Baciriane, Savait envoyé en ambassade vers oe prince , pour solliciter son alliance (*). Cyrus chargea Araspe, jeune seigneur mède, de garder la princesse. « Prince, lui dit Araspe, en recevant cette commission, avezovous vu la femme dont vous m'ordonnez de prendre soin? — Non , répondit Cyrus. — Et moi , reprit Araspe, je l'ai vue, lorsque je l'ai choisie pour vous. En entrant dans sa tente, nous ne la distinguâmes pas d'abord : elle était assise par terre, entourée de ses femmes et vêtue comme elles. Mais ensuite, lorsque voulant savoir laquelle était la maîtresse, nous les eûmes regardées toutes avec attention, quoiqu elle fût assise, qu'elle eût la tête couverte d'un voile et les yeux baissés , nous remarquâmes une grande différence entre elle et les autres. Nous la priâmes de se lever. Ses femmes se levèrent en même temps : elle les surpassait toutes par la hauteur et l'élégance de sa taille, par la noblesse de son port, par la simplicité de ses vêtements et par la grâce de toute sa personne. Sa robe était baignée de ses larmes. Alors le plus âgé d'entre nous lui adressant la parole : * Rassurezvous, lui dit-il : quelque opinion que nous ayons des grandes qualités dont votre époux est doué, nous ne craignons pas de vous dire que celui à qui nous vous destinons ne lui cède ni eu beauté, ni en esprit, ni en puissance.

Oui , si quelqu'un mérite d'exciter l'admiration, c'est Cyrus, à qui vous ap-

(*) Le savant et judicieux Fréri-t a prouvé que la Bactriane dont Xcnophon parle ici et dans le premier livre de sa C>ropédie, n'est i>as le pays situé à l'extrémité orientale de la Perse entre POxus et les monta» gnes de l'Inde. La Baciriane de Xcnophon était dans la M ésobatène , entre l'Élymaïde et la Susiane, dans les vallées du mont Cambilidus. Le même auteur reconnaît les Bactriens de Xénophon dans les Bakhliaris de nos jours. Voyez Mémoires de l'Académie des inscriptions, tom. IV, p. 606 et ftuiv.

Di^itized by VjOOQ IC

PERSE

partiendrez désormais. » À ces mot», elledéchiira le voile qui couvrait sa tête, en poussant des cris lamentables , auxquels ses femmes mêlèrent les leurs.

Ce désordre nous avant laissé voir la plus grande partie de son visage, son cou, ses mains, nous jugeâmes qu'il ne lut jamais en Asie une femme aussi parfaitement belle; mais, seigneur, vous la verrez. -—Mon, dit Cyrus; je m'en garderai bien , si elle est telle que vous la dépeignez. — Pourquoi ? reprit Araspe. — Par la raison , répliqua Cyrus, que si , dans un temps où d'autres soins m'appellent, je me laissais aller à la voir, je craindrais d'en venir à négliger les affaires dont je dois m'occuper, pour me livrer uniquement au plaisir de la regarder. — Pensez- vous, seigneur, repartit Araspe en riant, que la beauté soit assez puissante pour contraindre un homme à faire malgré lui quelque chose de contraire à son devoir? Sans doute, il y a des hommes vils et méprisables que leurs passions maîtrisent; mais les hommes honnêtes et vertueux, quelque désir qu'on leur suppose d'avoir en leur possession de l'or, de bons chevaux, de belles femmes, sauront toujours s'en passer, tant qu'ils ne pourront se les procurer que par une injustice. Ainsi, ajoutat-il, quoique j'aie vu la belle Susienne et qu'elle m'ait paru charmante , je n'en suis pas moins ici à cheval auprès de vous; je ne remplis pas moins exactement tous mes devoirs. — Peut-être, dit Cyrus, vous êtes- vous trop tôt éloigné d'elle. — Seigneur, reprit Araspe, ayez meilleure opinion de moi : quand je ne cesserais pas de contempler la oelle captive, ie n'aurai jamais la faiblesse de me laisser séduire au point de rien faire qu'on puisse me reprocher. — A la bonne heure, dit Cyrus: gardez-la donc comme je vous l'ai recommandé. Ayez-en grand soin; il peut survenir dans la suite quelque occasion où il nous sera utile de l'avoir en notre puissance. » Après cette conversation, ils se séparèrent.

Le jeune Mède, continuant de voir assidûment la belle Susienne , découvrit bientôt en elle les plus excel-

lentes qualités. îi remarqua que, nH\ avait du plaisir à lui rendre des soins, elle les recevait avec sensibilité, et qu'elle-même lui en rendait à son . tour. Quand il entrait dans sa tente , des esclaves , par l'ordre de leur maîtresse, prévenaient tous ses besoins; s'il était malade,, rien ne lui manquait. Ces attentions réciproques produisirent l'effet qu'on en devait naturellement attendre. Araspe , entraîné par sa passion, pressa la Susienne d'y Tépondre. Il ne fut point écouté. La Susienne aimait tendrement son mari, et persistait, malgré l'absence, à lui demeurer fidèle : cependant, pour ne pas jeter la division entre deux amis, elle ne voulait point porter ses plaintes à Cyrus. Araspe, espérant parvenir à son but par une autre voie, lui fit des menaces. La captive effrayée donna avis de ce qui se passait à Cyrus, qui chargea un seigneur mède, appelé Artabaze, de dire à Araspe qu'une femme comme Panthée devait être à l'abri de la violence. Artabaze, en abordant Araspe, le traita durement, et lui reprocha avec aigreur son peu de respect pour le dépôt qui lui avait été confié, son injustice, son incontinence, son impiété. Araspe, pénétré de douleur, fondait en larmes, était couvert de honte, et tremblait de frayeur d'être encore plus maltraité par Cyrus. Mais ce prince l'ayant pris en particulier, le rassura, et avoua que lui-même avait eu tort de l'enfermer avec un ennemi aussi redoutable que Panthée. Tant de bonté et d'indulgence touchèrent profondément Araspe. « Mes amis, dit ce jeune seigneur a Cyrus, me pressent de fuir, pour me dérober au traitement dont ils craignent que vous ne punissiez mon crime. — Eh bien , dit Cyrus, cette crainte peut vous donner les moyens de me rendre un service éclatant. Si vous voulez feindre de passer en Lydie, pour éviter les effets de ma colère , je suis sûr qu'on ajoutera foi à vos paroles. Vous pourrez acquérir ainsi une connaissance suffisante des affaires de nos ennemis et de tout ce qu'il nous importe de savoir. — Je pars à l'heure même, dit Araspe; le moyen

L'UNIVERS

de donner du crédit à mes paroles, c'est de prendre la fuite dans le moment où je dois le plus redouter votre courroux. » La retraite de cet officier affligea toute l'armée. Dès que Panthée, qui croyait en être la cause, l'eut apprise, elle fit dire à Cyrus : « Seigneur, que la défection d'Araspe ne vous afflige point. Si vous me permettez d'envoyer un courrier à mon mari , je vous promets qu'il vous arrivera bientôt un ami plus Gdèle que celui que vous perdez. Abradate a toujours vécu en bonne intelligence avec le père du roi actuel des Babyloniens; mais il n'a pas oublié que le fils a fait tous ses efforts pour semer la discorde entre lui et moi. Je ne doute pas que mon époux ne l'abandonne volontiers, pour s'attacher à un prince tel que vous. » Cyrus ayant consenti à sa demande, Panthée dépécha un courrier à Abradate, qui partit accompagné d'environ deux mille chevaux pour se rendre auprès de Cyrus. Arrivé au premier poste des Perses, il donna avis de sa venue au prince, qui ordonna de le conduire d'abord à la tente de Panthée. Aussitôt que les deux époux se virent, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre , avec le transport de joie que cause un bonheur inattendu. Panthée entretint ensuite son mari de Cyrus , de sa modération , et surtout de la sensibilité qu'il avait témoignée pour ses malheurs. «Que puis-je faire, ma chère Panthée, dit alors Abradate, pour nous acquitter l'un et l'autre envers ce prince? — Conduisez- vous, lui dit-elle, à son égard comme il s'est conduit envers vous. »

Après cet entretien, Abradate alla visiter Cyrus. En l'abordant, il lui prit la main, et lui dit : « Seigneur, je ne puis reconnaître les grâces dont vous nous avez comblés, qu'en vous offrant en moi un serviteur, un ami, un allié. Quelque entreprise que vous formiez, vous me trouverez prêt à vous seconder de toutes mes forces. »

Quelque temps après , Abradate ayant remarqué que Cyrus désirait ardemment ^augmenter le nombre des chars

armés de faux, en fit construire < sur le modèle de ceux des Perses, et tira de sa cavalerie les chevaux nécessaires pour les attelages. Panthée fit faire avec ses bijoux une cuirasse, un casque, et des brassards d'or pour Abradate, ainsi que des bardes d'airain pour couvrir les chevaux qui devaient traîner le char.

Vers cette époque, deux seigneurs babyloniens, appelés Gobryas et Gadatas , irrités de la conduite tyrannigue de Laborosoarchod, fils de Nériglissar, passèrent dans le parti de Cyrus.

Laborosoarchod se mit en marche pour

Ïmnir Gadatas de sa révolte. Mais Cyrus e vainquit, fit un grand carnage de ses troupes, et le contraignit de se retirer dans sa capitale. Ainsi se termina la première expédition contre Crésus et les Assyriens de Babylone. Cyrus pensa alors à faire un voyage en Perse, d'où il était parti depuis environ cinq ou six ans. Ce fut alors, suivant toute apparence, que Cyaxarè lui offrit en mariage sa fille unique , avec le royaume de Médie pour dot. Cyrus, ayant demandé et obtenu le consentement de son père et de sa mère, épousa la princesse à son retour de Perse.

Cependant Nabonide(*), roi de Babylone et successeur de Laborosoarchod , avait quitté sa capitale , et s'était retiré avec ses trésors à la cour de Crésus, roi de Lydie, qui se trouvait à la tête d'une ligue formidable, dont le but était de détruire l'empire naissant des Perses. Cyrus, décidé à éloigner de son royaume le théâtre de la guerre, partit avec l'armée, laissant toutefois en Médie les troupes nécessaires à Cyaxare pour la défense du territoire. D'ailleurs, en agissant de la sorte , il ne laissait pas le temps de mettre a exécution les plans formés contre lui. Après une marche forcée de quinze jours, à travers les déserts de la Mésopotamie, Cyrus joignit les ennemis à Thymkraia ou Thymbrée, dans les plaines de la Phrygie, avant qu'ils eussent réuni toutes les troupes avec lesquelles ils voulaient l'attaquer.

(*) C'est le Bahhasar de l'Écriture.

PERSE

Cependant , malgré cette circonstance, l'armée de Grésus était plus forte du double que celle des Perses , et montait à quatre cent vingt mille hommes , dont soixante mille de cavalerie. Les troupes étaient composées de Babyloniens, de Lydiens, de Phrygiens, de Cappadociens, de Phéniciens, de Cy-

Sriotes, de Ciliciens, de Lycaoniens, ePaphlagoniens, de Thraces, d'Ioniens et d'Égyptiens, au nombre de trois cent soixante mille. Les derniers formaient un corps de cent vingt mille hommes.

L'armée de Cyrus montait en tout à cent quatre-vingt-seize mille hommes, infanterie et cavalerie. Dans ce nombre, il y avait soixante et dix mille Perses, savoir, dix mille cuirassiers à cheval, vingt mille cuirassiers à pied, vingt mille piquiers, et vingt mille hommes armés à la légère. Le reste de l'armée, au nombre de cent vingt-six mille hommes, comprenait vingt-six mille cavaliers et cent mille fantassins , Mèdes , Arméniens , et Arabes de la Babvlonie. Cyrus avait de plus trois cents chariots armés de faux, dont chacun était tiré par quatre chevaux attelés de front , et bardés à l'épreuve du trait, de même que ceux des cuirassiers perses. Il avait encore un grand nombre de chariots très-grands, sur lesquels étaient des tours hautes d'environ quinze pieds, qui contenaient vingt archers. Seize bœufs attelés de front traînaient ces chariots. Il y avait aussi un grand nombre de chameaux montés chacun de deux archers arabes adossés , en sorte que l'un regardait la tête , et l'autre la croupe du chameau.

L'armée avançant toujours, les cou* reurs aperçurent dès hommes occupés à ramasser du fourrage et du bois; près d'eux , des bétes de somme qui en emportaient des charges, et d'autres gui paissaient; plus loin, un nuage de ramée ou de poussière. A ces différents signes, ils reconnurent que l'ennemi n'était pas éloigné. L'officier qui les commandait dépécha promptement vers Cyrus pour lui rendre compte de ce qu'on découvrait. Ce prince ordonna aux coureurs de s'arrêter, et de l'ins-

truire de ce qu'ils observeraient de nouveau; puis il fit marcher de la cavalerie contre les fourrageurs qu'on voyait dans la plaine, afin d'en arrêter quelques-uns, par le moyen desguels on aurait des instructions plus sures.

Les cavaliers amenèrent bientôt des prisonniers. « A quelle distance, dit Cyrus, est actuellement votre armée?

— Elle est éloignée d'environ deux parasanges. — Parlait-on de nous? demanda Cyrus. — Assurément, on en parlait beaucoup : on disait que vous arriviez, et que déjà même vous étiez fort près. — Que fait-on présentement chez vous? — On met les troupes en bataille : hier et avant-hier, on n'a pas fait autre chose. — Et qui donne les ordres? — Crésus lui-même, aidé d'un Grec et d'un Mède qu'on dit être un transfuge de votre armée. » Au même instant, arriva un soldat qui annonça qu'on apercevait dans la plaine un gros corps de cavalerie. « Nous ne doutons pas, continua-t-il, que cette trouoe ne vienne pour reconnaître l'armée; car elle est précédée d'une trentaine de cavaliers oui se portent en diligence de notre coté, peut-être à dessein d'enlever notre poste, où il n'y a que dix hommes. » Cyrus donna ordre a quelques cavaliers d'aller s'embusquer auprès de ce poste. « Dès (que les dix nommes qui l'occupent pour nous, ajouta-t-il, l'auront abandonné, montrez-vous tout à coup, et tombez sur ceux qui s'en seraient emparés. Que le gros de cavalerie qui parait dans la plaine ne vous inquiète pas; Hystaspe va marcher à sa rencontre avec mille chevaux. Vous entendez, Hystaspe; allez en bon ordre au-devant de cette troupe, mais gardez-vous de la poursuivre dans des lieux que vous ne connaissez pas; bornez- vous à protéger nos postes , puis revenez. Si quelques ennemis accourent vers vous en levant la main droite, accueillez-les avec amitié. *

Hystaspe et les cavaliers partirent suivant Tordre de Cyrus. Ils n'avaient pas encore atteint les postes occupés par les coureurs, lorsqu'ils rencontrèrent Araspe, qui avait été envoyé par

L'UNIVERS

Crésus pour tâcher de découvrir les projets des Perses. D'aussi loin que Cyrus l'aperçut, il se leva de son siéise, courut au-devant de lui, et lui tendit la main. Tous ceux qui se trouvèrent

Ïirésents, n'étant point dans le secret, ùrent étonnés de cet accueil. « Amis, leur dit le prince, vous voyez un brave homme qui vient nous rejoindre : il est temps que tout le monde sache ce qu'il a fait pour nous. C'est moi qui l'ai envoyé dans le camp des ennemis pour y examiner l'état de leurs affaires, et nous en rapporter des nouvelles sûres. » Se tournant ensuite vers Araspe:

« Je n'ai point oublié, mon cher Araspe, les promesses que je vous ai faites. » Ensuite Araspe rendit compte à Cyrus de la disposition de l'armée de Crésus, qui était rangée sur une seule ligne, la cavalerie sur les ailes, et l'infanterie au centre; le milieu de cette ligne d'infanterie était occupé par les Egyptiens rangés sur cent ae profondeur, tandis que les phalanges de la droite et de la gauche étaient seulement > sur trente de file. Aux deux ailes , était la cavalerie, sur trente de hauteur, et rangée par nations. Il y avait quelques intervalles entre les différents corps.

Cyrus se régla sur ces informations pour établir son ordre de bataille. Les troupes perses combattaient ordinairement sur vingt-quatre de hauteur.

Dans cette occasion, Cyrus changea la méthode ordinaire; il lui importait de former le plus grand front possible, sans trou affaiblir ses phalanges, pour ne pas être enveloppé. Son infanterie était excellente, armée de cuirasses, de haches et d'épées ; et , pourvu qu'elle pût joindre l'ennemi corps à corps , il n'y avait pas lieu de croire que les phalanges lydiennes, armées de boucliers légers et de javelots, en pussent soutenir le choc. Cyrus dédoubla donc Jps files de son infanterie, et la mit sur douze de hauteur. Cette infanterie formait une ligne de dix-neuf stades de front, et était forte de quatre-vingttreize mille hommes. Derrière cette première ligne, et à une très-petite distance, il mit ses troupes armées à la légère, au nombre de soixante-cinq

mille hommes. Celles-ci ne combat»

taient qu'avec des armes de jet, e£ s'étendaient sur un front égal à la première ligne.

A la droite de cette infanterie, Cyrus avait mis la meilleure partie de sa cavalerie, rangée sur vingt-quatre de hauteur. A la pointe de l'aile droite, était un corps de quatre mille cuirassiers à cheval , presque tous homofi mes. Cette aile droite était de dix-huit à vingt mille chevaux.

A Faile gauche, il n'y avait que

?|uinze à seize mille chevaux, sur un ront d'environ six stades. Ainsi l'armée de. Cyrus occupait un front de trente-deux stades, et était débordée de plus de trois stades de chaque côté par celle de Crésus. Les chars armés de faux étaient partagés en trois corps de cent chacun : l'un de ces corps, commandé par Abradate, roi de la Susiane, marchait à la tête de l'infanterie, sur une ligne droite et parallèle à celle de l'infanterie; les deux autres corps de chars étaient placés aux extrémités des deux ailes, pour en défendre les flancs, descendant même plus bas, en forme de potence.

Au dos de l'armée perse, étaient les tours roulantes, traînées par des bœufs, et dont nous avons parlé plus haut : ces tours formaient une ligné égale et parallèle à celle de l'armée, et servaient à incommoder l'ennemi par les décharges continuelles des archers qui les garnissaient, et à former des espèces de forts ou de redoutes mobiles, sous lesquelles les troupes perses se seraient ralliées dans le cas ou elles auraient été rompues.

Derrière et tout près de ces tours t il y avait deux autres lignes parallèles et égales au front de l'armée , formées par les chariots de bagage. Ces deux lignes laissaient entre elles un espacé vide, dans lequel étaient renfermées toutes les personnes inutiles dans lé combat, et les extrémités de cet espace étaient fermées à droite et à gauche par deux autres lignes de chariots ; eo sorte que c'était une espèce de parc ou de camp ambulant, disposé en carré long, et fermé de toutes parts. Les

PERSE

fl

chariots qui formaient ce retranchement étaient garnis dé gens de trait, et de tout ce qu'il y avait de gens capables d'en défendre les approches parmi les esclaves, les valets, les conducteurs de chariots, et les troupes destinées à la garde des équipages.

Ce retranchement mobile servait à couvrir l'armée de Gyrus par derrière et sur les flancs, et il mettait en même temps les Perses dans la nécessité de se battre en désespérés; car les chariots qui empêchaient les soldats de Crésus de les prendre en queue , étaient aux Perses tout moyen de fuir.

Derrière et aux deux extrémités de la dernière ligne du retranchement, Cyrus avait placé mille fantassins çt mille chevaux choisis parmi les cuirassiers perses : ils marchaient le long des chariots, en sorte qu'on ne les pouvait découvrir de la plaine. A la gauche, outre les deux mille Perses, il y avait un grand corps de chameaux, montés chacun de deux archers arabes adossés , l'un regardant la tête, et l'autre la croupe du chameau.

L'armée entière brillait de l'éclat de l'airain et de la pourpre. Le char d'Abradate était magnifiquement orné. Au moment où ce prince allait endosser sa cuirasse, faite de lin, suivant l'usage de son pays, Panthée lui apporta un casque d or, des brassards et de larges bracelets du même métal , une tunique de pourpre qui descendait jusqu'à terre; et un panache couleur d'hyacinthe. Abradate fut surpris en voyant ces armes ; elles avaient été faites à son insu par ordre de Panthée, sur la mesure de celles dont il se servait ordinairement. «Ma chère Panthée, lui dit-il , vous vous êtes donc dépouillée de tout ce qui sert à vous parer pour me faire cette armure? — Non, répondit Panthée; le plus précieux de mes ornements m'est resté; car, si vous paraissez aux yeux des autres tel que vous êtes aux miens, vous serez ma plus riche parure. » En proférant ces paroles, elle farinait elle-même, et tes joues étaient inondées de êes larmes, quelque violence qu'elle se fît pour les cacher.

Abradate, déjà si digne d'attirer )es regards, parut plus beau encore quand il fut couvert de ses nouvelles armes.

Il avait pris des mains de son écuyer les rênes de son char, et se préparait à y monter, lorsque Panthée ayant fait éloigner ceux qui les entouraient :

« Abradate, lui dit-elle, s'il y eut jamais des femmes qui aimassent leurs époux plus qu'elles-mêmes, 6ans doute vous me mettez au nombre de ces femmes. Mais à quoi bon vous parler ici de ma tendresse? mes actions vous la prouvent mieux que ne feraient des discours. Cependant, quels que soient les sentiments que vous me connaissez pour vous, je jure par mon amour, par le vôtre, que j'aimerais mieux vous suivre au tombeau, où une mort glorieuse vous aurait précipité, que (je vivre avec un mari déshonoré, tant je suis persuadée que nous ne devons l'un et l'autre respirer que pour la gloire. Souvenez- vous, Abradate, des obligations que nous avons à Cyrus. » Abradate posa la main sur la tête de sa femme, et levant les yeux au ciel :

« Grand Jupiter, s'écria- t-il , faites que je me montre digne mari de Panthée et digne ami de Cyrus, qui nous a traités l'un et l'autre avec tant d'égards. » A ces mots , il monte sur son char. Quand il y fut entré, et que son écuyer l'eut fermé, Panthée, qui ne pouvait plus embrasser son mari, baisait le char. Mais bientôt le char s'éloigna. Panthée le suit quelque temps, sans être aperçue d'Abradate , qui tournant la tête et voyant sa femme sut ses pas: « Consolez vous, ma chère Panthée, lui dit-il ; adieu; il faut nous quitter. » Aussitôt ses femmes et ses eunuques la prirent dans. leurs bras, et la conduisirent à son chariot, où ils la couchèrent. Tous les yeux se tournèrent alors vers Abradate; car personne n'avait songé à le regarder tant que Panthée avait été présente , quoique ce guerrier et son char méritassent bien d'attirer les regards. -

Lorsque Cyrus eut achevé son sacrifice, et que l'armée fut rangée dans l'ordre que nous avons indiqué plus haut, il assembla les chefs, et |es eà»

L'UNIVERS

gagea à bien faire leur devoir. Ceux-ci allèrent ensuite reprendre leurs rangs, et des valets apportèrent pour Cyrus et sa troupe des viandes et du vin. Le prince ayant mangé sans s'asseoir, distribua , suivant sa coutume, des vivres '■ à ceux qui en manquaient. Il implora de nouveau la protection des dieux, en leur offrant des libations; ensuite il but, et tous les assistants Grent de même. Enfin, après avoir prié le dieu tutélaire de sa patrie d'être son guide et son appui , il monte à cbeval , éft ordonne à sa troupe de le suivre. Tous ceux qui la composaient étaient armés comme lui : tous avaient la tunique de pourpre, la cuirasse et le casque d'airain, le panache blanc, un javelot de bois- de cormier et une épée. Le chanfrein et le poitrail des chevaux , ainsi que les bardes qui leur couvraient les flancs, étaient d'airain; les cuissards des cavaliers étaient du même métal.

Lorsque les deux armées furent à portée de se voir distinctement , Crésus ayant remarqué que son front débordait considérablement celui de Cyrus, fit faire balte à sa phalange, et ordonna que les deux extrémités' se courbassent pour envelopper les Perses et les assaillir en même temps de toutes parts.

Cependant Crésus ayant remarqué que le corps de bataille, dont il occupait le centre, était plus près de l'ennemi que les ailes qui continuaient de s'étendre, les avertit par un signal de ne pas aller plus loin et de faire un quart de conversion. Lorsqu'elles eurent fait halte, le visage tourné vers l'ennemi , Crésus leur ordonna, par un nouveau signal, de marcher en avant. On vit alors trois armées s'ébranle&à la fois contre celle de Cyrus; l'une de front, les deux autres sur les flancs de droite et de gauche. Les Perses en furent effrayés : ils se voyaient environnés de toutes parts, excepté par derrière, de cavalerie, d'infanterie tant pesante que légère, d'archers et de chars, comme un petit carré est enfermé dans un plus grand.

Néanmoins, au commandement du prince, ils firent face de tous côtés.

L'attente de l'événement tenait les deux partis dans un profond silence.

Alors Cyrus, jugeant que le momeitf était arrivé, entonna l'hymne du combat : l'armée entière y répondit, et poussa de grands cris, en invoquant le dieu de la guerre. Cyrus part à la tête d'un corps de cavalerie, et prend en flanc l'aile droite des ennemis ; il pénètre au milieu d'eux. Un corps d'in- .fanterie qui le suivait à grands pas achève de les mettre en désordre.

Cyrus avait chargé un officier appelé Artagersas d'attaquer l'aile gauche des ennemis, en se taisant précéder des chameaux. Dès qu'Artagersas se Ait assuré que l'action était engagée, il exécuta 1 ordre qu'il avait reçu. Les chevaux ne purent soutenir, même à une grande distance, la vue des chameaux; saisis d'effroi, ils fuyaient, se cabraient, ou se renversaient les uns sur les autres. C'est l'effet ordinaire que l'aspect d'un chameau produit sur les chevaux. Artagersas, qui avait contenu sa troupe en bon ordre , profita de cette confusion pour attaquer, et fit avancer contre l'ennemi les chars qu'il avait à sa droite et à sa gauche. Ceux des ennemis qui cherchent à éviter les chars sont taillés en pièces par le corps d'Artagersas; ceux qui veulent éviter Artagersas sont surpris par les chars.

Abradate n'attendit pas d'autre signal.

« Suivez-moi, mes amis, » s'écria-t-il à haute voix; et lâchant les rênes à ses chevaux, il les presse tellement de l'aiguillon , qu'ils sont bientôt couverts de sang. Tous les chars partent avec une égale ardeur; mais ceux des ennemis prennent la fuite, quelques-uns même sans les guerriers qui devaient y monter. Abradate perce cette ligne, et fond sur les Égyptiens, accompagné de ceux des siens qu'il avait placés près de lui.

Les Égyptiens se tenaient si serrés, que ne pouvant s'ouvrir pour donner passage aux chars d' Abradate, plusieurs furent renversés par le choc des chevaux, qui les foulèrent aux pieds, et bientôt on ne vit autour des chars qu'un amas confus d'hommes, de chevaux , d'armes et de roues brisées ; rien ne résistait au tranchant des faux, qui coupaient et les corps et les armes,

PERSE

Dans ce tumulte, les chars qui portaient Abradate et ses compagnons ayant versé sur des monceaux de débris et de cadavres, ces braves guerriers moururent percés de coups , après avoir donné les plus grandes preuves de valeur. Ils furent vengés par les Perses qui les suivaient : ceux-ci étant entrés dans des bataillons égyptiens, rompus par les chars d'Abradate, v firent un grand carnage. Mais bientôt celles des troupes égyptiennes qui n'avaient point encore souffert, et c'était le plus grand nombre, s'avancèrent contre les Perses : le combat devint terrible. Les Égyptiens avaient sur les Perses, outre l'avantage du nombre, celui des armes : leurs piques étaient très-longues et très-fortes; les grands boucliers qu'ils portaient attachés à l'épaule étaient bien plus propres à couvrir le corps- et à^ repousser les coups, que les cuirasses ou les boucliers ordinaires. Ils avancèrent couverts de ces énormes pavois, et poussèrent vivement les Perses, qui, n'ayant à leur opposer que de petits boucliers qu'ils tenaient à la main, furent contraints de plier : ils reculèrent, mais sans tourner le dos à l'ennemi , et sans cesser de porter et de recevoir des coups, jusqu'à ce qu'ils fussent près de leurs tours. Les soldats dont elles étaient garnies commencèrent à tirer sur les Egyptiens ; en même temps, les troupes perses, qui étaient en dernière ligne, arrêtèrent les archers et les autres gens de trait qui se retiraient, et les forcèrent, l'épée à la main , à faire usage de leurs dards et de leurs flèches.

Sur ces entrefaites, Cyrus arriva, poursuivant les bataillons qu'il avait eus en tête : il fut sensiblement affligé de voir que les Perses avaient lâché pied; mais jugeant que le moyen le plus prompt d arrêter les progrès des Égyptiens était de les prendre par derrière, il. ordonne à sa troupe de le suivre, tourne vers la queue, tombe' sur eux sans être aperçu, et en tue un grand nombre. A cette irruption imprévue, les Égyptiens se retournent, et font face à l'ennemi : l'in-

fanterie et la cavalerie se mêlent et combattent ensemble. Un soldat jeté par terre , et foulé aux pieds par le cheval de Cyrus, enfonce son épée dans le ventre de l'animal, qui, se sentant blessé, se cabre, et renverse le prince. Aussitôt un des gardes sauta en bas de son cheval et le donna à Cyrus.

Les Égyptiens étaient alors attaqués de tous les côtés.

La cavalerie perse venait d'arriver :

Cyrus donna ordre de ne pas presser davantage la phalange égyptienne, et de la fatiguer seulement de loin à coups de flèches et de dards. Quant à lui , il monta sur une des tours, pour découvrir s'il ne restait plus de troupes ennemies qui tinssent encore dans quelque endroit. De la plate-forme de la tour, il vit la plaine couverte de chevaux, de chars , d'hommes qui fuyaient , d'autres qui poursuivaient, et remarqua que les Égyptiens étaient les seuls des ennemis qui n'eussent pas encore plié.

Enfin, se voyant sans ressources, ces Égyptiens prirent le parti de former un cercle, faisant front de tous les côtés. Immobiles dans cette position , ils n'agissaient point, et eurent beaucoup à souffrir, jusqu'à ce que Cyrus, admirant leur courage et touché de compassion de voir périr de si braves gens, ordonna qu'on cessât de les assaillir et que le combat finit. Il leur fit demander par un héraut s'ils aimaient mieux mourir tous pour des lâches qui les avaient abandonnés, que de sauver leur vie, sans rien perdre de leur réputation de braves gens. « Pourrions?

nous, répondirent les Égyptiens, conserver en même temps la vie et cette bonne réputation ? — Oui , reprit Cyrus, puisque vous êtes les seuls qui n'ayez pas lâché pied et qui osiez combattre encore. — Mais à quel prix pouvons-nous, avec honneur, mériter que vous nous laissiez vivre? — Il ne vous en coûtera point de trahir vos alliés : nous n'exigeons autre chose, sinon que vous rendiez les armes, et que vous deveniez les amis de ceux qui vous donnent la vie, quand ils sont les maîtres de vous l'oter. — Si nous devenons vos amis, que prétendez -vous

L'UNIVERS

faire de nous? — Établir entre vous et moi un commerce de bons offices.

Tant que la guerre durera , vous me suivrez , et tous aurez une paye plus forte que celle que vous receviez des Lydiens; quand la paix sera faite, j'as- . signerai à ceux qui voudront rester avec moi des terres et des villes, et je leur donnerai des femmes et des esclaves. » Sur cette proposition, ils demandèrent seulement au prince de ne jamais porter tes armes contre Crésus : «C'est te seul des alliés, ajoutèrentils, de qui nous n'ayons pas à nous plaindre. » Tous les articles ayant été acceptés de part et d'autre, les Égyptiens engagèrent leur foi à Cyrus, et reçurent la sienne.

« Les descendants de ceux qui s'attachèrent pour lors à Cyrus, dit Xénophon, sont restés jusqu'ici fidèles au roi de Perse. Cyrus leur avait donné , dans la haute Asie, quelques villes, qu'on nomme encore tes villes des Égyptiens, et de plus, celles de Larisse et de Cyllène, situées près de Cymé, à peu de distance de la mer:

leur postérité s'est maintenue jusqu'à présent en possession de ces villes. »

« Cette remarque de Xénophon , dit Fréret, ainsi que quelques autres ré* pandues dans la Cyropédie pour prou* ver la vérité des choses qu il avance , montrent qu'il donnait cet ouvrage pour une histoire véritable de Cyrus, au moins pour la plupart de ses parties (*). »

Les troupes de Cyrus s'étant rafraîchies, et les sentinelles ayant été posées, comme la prudence l'exigeait, chacun alla prendre du repos, pendant que Crésus s'enfuyait à. Sardes avec son armée, et que différents peuples ses alliés profitaient de Ja nuit pour s'éloigner avec la plus grande diligence et gagner leur pays. A la pointe du

t>ur, Cyrus marcha vers Sardes : en rrivant sous les murailles, il fît dresser ses machines, comme pour battre te mur, et préparer des échelles. Ces préparatifs extérieurs masquaient le

(*) Voyez Mémoires de ï Académie des inscriptions, t. VI , p. 545

dessein <nifll avait formé de faire escalader, des la nuit suivante, par les Chaldéens et les Perses , la partie des fortifications qui semblait être la plus escarpée. Le projet fut exécuté par le moyen d'un Perse qui, ayant été au service d'un des gardes de la place, savait le chemin pour aller de la citadelle an fleuve. A la nouvelle que Fennemi était maître de la citadelle, les Lydiens abandonnèrent leurs murailles, et cherchèrent leur salut dans Ja fuite. Dès que te jour parut , Cyrus entra dans la ville. Crésus, de son palais où il s'était enfermé, appelait Cyrus à grands cris; mais ce prince, se contentant de laisser auprès de lui une garde , tourna ses pas vers la citadelle , dont ses troupes s'étaient emparées. Il y trouva les Perses dans l'état où ils devaient être, occupés à garder la place, et ne vit que les armes des Chaldéens, qui s'étaient débandés pour aller piller les maisons de la ville (*). Il manda aussitôt leurs chefs, et leur ordonna de se retirer sur-le-champ de l'armée. « Je ne souffrirai point, leur dit-il, que des gens qui manquent à la discipline aient plus de part au butin que leurs camarades. Apprenez que pour vous récompenser de m'avoir suivi dans cette expédition, j'avais résolu de vous rendre les plus riches des Chaldéens; mais partes, et ne soyez pas surpris si vous êtes attaqués dans votre route par un ennemi qui vous sera supérieur en forces. » Les Chai* déens, effrayés de ce discours, conjurèrent Cyrus de calmer sa colère, et offrirent de rapporter tout ce qui avait été pris. « Si vous voulez m 'apaiser, leur dit Cyrus, donnez ce butin aux soldats qui sont demeurés à la garde de la citadelle : pour moi , je n'ai besoin de rien. Quand l'armée saura que ceux qui ne quittent point leur poste ont un meilleur traitement que les autres, tout en ira mieux. » Les Chaldéens obéirent, et les soldats qui avaient été fidèles à leur devoir profi-

(*) Ces Chaldéens ou Chalybes s'étaient joints à Cyrus au nombre de quatre mille, comme nous l'avons vu olus haut.

PERSE

fèrent de ee riche pillage. Cyrus ayant fait camper ses troupes dans l'endroit de |a ville qui lui parut le plus convenable, leur ordonna de rester armées même pendant leur repas.

Ces choses étant terminées, il (if amener Crésus en sa présence. Dès que le roi de Lydie aperçut son vainqueur : « Je vous salue, mon maître, lui dit-i|; car la fortune vous assure désormais ce titre, e£ me réduit à vous le donner. — Je vous salue aussi, répondit Cyrus, puisque vous êtes homme ainsi que moi. Je veux, continua-t-il , vous demander un conseil; ne me le refuserez - vous point? — Puisse -je, dit Crésus, vous en donner un qui vous soit utile. — Écoutez-moi donc, reprit Cyrus. Mes soldats, après avoir essuyé des fatigues et des périls sans nombre, se voient Jes maîtres de la plus opulente ville de l'Asie, si on en. excepte Babylone : il me paraît juste qu'ils recueillent Je fruit de leurs travaux. S'il ne leur en revenait aucun avantage, je doute que je pusse compter longtemps sur leur obéissance. Cependant mon projet n'est pas de livrer la ville au pillage : outre qu'elle serait vraisemblablement ruinée sans ressource, il arriverait que les méchants auraient la meilleure part au butin. — Permettez-moi , seigneur, ré-

Sartit Crésus , de dire à quelques Lyiens, à mon choix, que j ai obtenu de vous que la ville ne soit point pillée, qu'ils ne soient séparés ni de leurs femmes ni de leurs enfants , et que je vous ai promis, pour prix de cette .grâce, qu'ils vous apporteront d'euxmêmes tout ce que Sardes renferme de précieux et de beau. Je suis certain qu'aussitôt qu'ils seront instruits de cette convention, ils s'empresseront, hommes et femmes , de vous offrir tous les effets de quelque valeur qu'ils ont en leur possession. D'ailleurs, quand vous aurez vu ce que les habitants vous présenteront, vous serez le maître de changer d'avis et de vous décider pour le pinage : en attendant, chargez quelqu'un des vôtres d'aller retirer mes trésors des mains de ceux à qui j'en ai ~ \ la gerde. »

Après cet entretien , les deux princes allèrent se reposer. Le lendemain, Cyrus manda ses amis particuliers et les principaux chefs : il commit les uns pour recevoir les trésors de Crésus; il enjoignit aux autres de mettre à part ce que les mages choisiraient pour les dieux, d'enfermer le reste dans des coffres, et de charger ces coffres sur des chariots , qui marcheraient à la suite de l'armée, afin d'avoir toujours de quoi récompenser chacun suivant son mérite.

Pendant qu'on exécutait cet ordre, il fit appeler quelques-uns de ses gardes, et leur demanda si aucun d'eux n'avait vu Abradate : « Je suis surpris , continua- t-il, qu'il ne paraisse point, lui qui avait accoutumé de se rendre si souvent auprès de moi. — Seigneur, répondit un des gardes, il ne vit plus; il est mort dans le combat, en poussant son char au milieu des ennemis.

On rapporte que les autres conducteurs de chars, excepté ses compagnons, ont tourné le dos; quand ils ont vu de près les troupes égyptiennes. On dit aussi que sa femme a enlevé son corps, et que, l'ayant mis sur le chariot dont elle se sert ordinairement , elle l'a transporté non loin d'ici, sur les bords du Pactole. On ajoute que cette femme infortunée, assise par terre, soutient sur ses genoux la tête de son mari , qu'elle a couvert de ses plus beaux vêtements, pendant que ses eunuques et ses serviteurs lui creusent un tombeau sur une éminence voisine. » Aussitôt Cyrus, s'élançant sur son cheval, courut a ce douloureux spectacle. Il ordonna d'abord à Gadatas et à Gobryas de le suivre au plus tôt, et d'apporter ses plus riches ornements, pour en couvrir le corps d'Abradate; ensuite il fit amener des bœufs, des chevaux et d'autres victimes, pour les immoler aux mânes d'Abradate. Dès qu'il aperçut Panthée couchée par terre , et le corps de son époux étendu m à ses côtés, un torrent de larmes coula de ses yeux : «Aine généreuse et fidèle, s'écria-t-il , tu nous as donc abandonnés ! » En proférant ces paroles , H veut prendre la main du mort; elle

L'UNIVERS

reste dans la sienne : un Égyptien l'avait coupée d'un coup de hache. La vue de cette main mutilée redoubla la douleur de Cyrus. Panthée, en jetant des cris lamentables, la reprend, la baise, et tâche de la rejoindre au bras. « Cyrus, dit-elle, tout son corps est dans le même état; mais que vous servirait de le regarder? Voilà où Font réduit son amour pour moi, et son attachement pour vous. Insensée! je .

ne cessais de l'exhorter à se montrer digne d'obtenir une place distinguée entre vos amis; et lui, uniquement occupé des moyens de vous servir, ne songeait-point a ce qu'il lui en pouvait coûter. Enfln il est mort, sans avoir jamais mérité de reproches; et moi, dont les conseils l'ont conduit au trépas, je vis encore! »

Cyrus fondait en larmes, sans parler; puis rompant le silence : « O Panthée! dit-il, votre époux a du moins glorieusement terminé sa carrière; M est mort au sein de1 la victoire : acceptez ce que je vous offre pour parer son corps. » Gobryas et Gadatas venaient d'apporter une grande quantité d'ornements précieux. « D'autres honneurs encore lui sont réservés : on lui élèvera un tombeau digne de vous et de lui ; on immolera en son honneur les victimes qui conviennent aux mânes d'un héros. Et vous, ajouta-t-il, vous ne resterez point sans appui : je ne cesserai d'honorer votre vertu. Je vous donnerai quelqu'un pour vous conduire partout ou il vous plaira d'aller : dites dans quel lieu vous désirez qu'on vous mène. — Seigneur, répondit-elle, ne vous en mettez point en peine; vous saurez où j'ai dessein de me rendre. »

Après 'cet entretien , Cyrus se retira , gémissant sur le sort de la femme qui venait de perdre un tel mari , du mari

Î|ui devait ne plus revoir une telle cmme. Panthée fit éloigner ses eunuques, sous prétexte de se livrer sans contrainte à sa douleur, et ne retint auprès d'elle que sa nourrice, à qui elle ordonna d'envelopper, dans le même tapis , le corps de son mari , et Je sien quand elle ne serait plus. La nourrice essaya, par ses prières, de

la détourner du funeste projet de se donner la mort; mais voyant que les supplications étaient inutiles et ne servaient qu'à irriter sa maîtresse, elle s'assit en pleurant. Alors Panthée tire un poignard dont elle s'était munie depuis longtemps, se frappe, et, posant sa tête sur le sein de son mari, elle expire. La nourrice, en poussant des cris douloureux, couvrit les corps des deux époux , suivant l'ordre qu'elle avait reçu.

Bientôt Cyrus fut informé de l'action de Panthée. Étonné de ce qu'il apprend, il accourt pour voir s'il ne serait pas possible de la secourir. Les trois eunuques , témoins du désespoir de leur maltresse , venaient de se percer de leurs poignards, dans le lieu même où elle leur avait ordonné de se tenir. On raconte que le monument qui fut érigé aux deux époux et aux eunuques existe encore aujourd'hui ; sur une colonne-fort élevée sont les noms d'Abradate et de Panthée, écrits en caractères syriens, et sur trois colonnes plus basses on lit cette inscription :

Ici sont les eunuques. Cyrus, après avoir vu ce triste spectacle, s'en alla rempli d'admiration pour Panthée et pénétré de douleur. Par ses soins, on rendit aux morts les honneurs funèbres avec la plus grande pompe, et il leur fit élever un vaste monument.

Vers ce même temps , les Cariens , divisés en deux factions, implorèrent les uns et les autres le secours de Cyrus, qui envoya en Carie une armée sous les ordres du Perse Adusius. Les Ciliciens et les Cypriotes suivirent volontairement ce chef. Cyrus, pour reconnaître leur dévouement, permit qu'ils fussent gouvernés par des princes de leur nation , se contentant de leur imposer un tribut et l'obligation du service militaire dans toutes les occasions où il l'exigerait.

Dès qu' Adusius fut de retour de son expédition , après avoir pacifié la Carie , il reçut l'ordre de se joindre à Hystaspe", qui avait été envoyé dans la Phrygie, voisine de l'Hellespont. Les Grecs qui habitaient sur les bords de la mer obtinrent, à force de présents, de ne point recevoir chez eux de trou*

PERSE

pes perses, à condition qu'ils payeraient un tribut et suivraient Cyrus à la guerre partout où il les appellerait. Quant au roi de Phrygie, resté presque seul par la défection de ses principaux officiers, il s'abandonna à la merci des Perses.

Cyrus quitta alors la ville de Sardes pour se rendre à Babyione. Chemin Faisant, il soumit à son obéissance les habitants de la Grande-Phrygie, les Cappadociens et les Arabes, et arriva devant Babyione à la tête d'une armée nombreuse, Tan 540 avant J. C.

A peine arrivé, il établit ses troupes autour de la ville , qu'il alla reconnaître en personne. Ayant compris à la hauteur et à la force des murailles qu'il n'était pas possible de la prendre d'assaut, il pensa à réduire les habitants par la famine. On traça donc autour des murailles des lignes de circonvallation , et dans les endroits où ces lignes aboutissaient à l'Euphrate, on laissa un espace suffisant pour bâtir des forts. Les soldats se mirent à creuser une immense tranchée, et, pendant qu'ils étaient occupés à ce travail , Cyrus fit construire sur les bords du fleuve les forts dont nous venons de parler. Il en établit les fondations sur des pilotis de palmiers, qui n'avaient pas moins de cent pieds de longueur. Le pays en produit de plus grands encore, et ces arbres ont la propriété de se relever sous la charge. Les Babyloniens , qui du haut de leurs murailles voyaient ces préparatifs de siège, s'en moquaient, parce qu'ils avaient des vivres pour plus de vingt ans. Cyrus divisa alors son armée en douze corps, dont chacun devait être de service et surveiller Babyione pendant un mois de suite. Déjà tous les travaux étaient achevés. Cyrus apprit que le jour approchait où J'on devait célébrer à Babyione une fête durant laquelle les habitants passaient toute la nuit dans les festins et la débauche. Ce jour-là même, aussitôt que le soleil fut couché, il Gt ouvrir la communication entre le fleuve et les deux têtes de la tranchée. L'eau s'épanchant dans ce nouveau lit, la partie du fleuve qui

traversait la ville fut rendue guéable avant le jour. Après avoir détourné le fleuve, Cyrus y fit descendre plusieurs de ses gardes, fantassins et cavaliers, pour s'assurer si le fond était solide; et voyant qu'on pouvait le passer sans danger, les troupes qui avaient été placées, une partie à l'endroit où le fleuve entrait dans la ville et l'autre partie à l'endroit où il en sortait, s'y jetèrenf, ^ conduites par Gobryas et par Gadatas.

Les portes d'airain qui fermaient les descentes des quais vers le fleuve étaient restées ouvertes dans cette nuit de dissolution; ainsi les deux corps de troupes de Cyrus pénétrèrent facilement jusque dans le cœur de la ville.

Tous les habitants que les soldats peuvent atteindre sont passés au fil de l'épée ; d'autres plus heureux se sauvent dans leurs maisons , ou jettent l'alarme dans Babyione. Les soldats de Gobryas répondent à leurs cris, comme s'ils étaient leurs compagnons de débauche, et, prenant le chemin le plus court, arrivent au palais, où ils se réunissent à la troupe de Gadatas.

Alors ceux-ci chargent avec impétuosité les gardes du roi de Babyione. Aux cris qui s'élèvent, le roi ordonne qu'on sache d'où vient ce tumulte. Gadatas, proûtant du moment où la porte du palais était ouverte, s'y précipite. Le roi était alors debout, et tenait un poignard à la main. Les soldats de Gadatas et de Gobryas se jetèrent à la fois sur ce prince et le tuèrent. Tous ceux qui étaient avec lui furent massacrés.

Pendant que ceci se passait au palais, Cyrus faisait parcourir les différents quartiers de la ville par sa cavalerie, qui avait ordre d'égorger tous les Babyloniens qui se trouveraient dans les rues , et de faire publier une défense expresse de sortir des maisons sous peine de la vie. Cet ordre fut exécuté. Lorsque Gadatas et Gobryas eurent rejoint le gros de l'armée, leur premier . soin fut de remercier les dieux pour la vengeance qu'ils venaient de tirer d'un prince impie. Les détails dans lesquels Xénophon entre ici , se rapportent admirablement avec ce que l'Écriture

L'UNIVERS

nous apprend sur la chute deBabylone et la personne de Balthasar(*).

Le lendemain, au lever du soleil, les garnisons des forts , ayant appris que la ville était prise et le roi tué, se rendirent à Cyrus. Ce prince permit aux parents de ceux qui avaient été tués d'enlever les corps et de les enterrer; puis il fit publier par des hérauts un ordre général aux Babyloniensd'apporter leurs armes, sous peine de mort. Les Babyloniens obéirent* Cyrus ordonna que leurs armes fussent déposées dans les forteresses, où elles se trouveraient prêtes au besoin. Ces mesures étant prises, il manda les mages : comme la ville avait été emportée l'épée à la main, il leur recommanda de mettre à part pour les dieux ks prémices du butin, et de leur réserver les lieux consacrés. Il distribua les maisons des particuliers et les palais des grands à ceux qu'il savait avoir le plus contribué au succès de son entreprise, observant de proportionner les récompenses au mérite, ainsi qu'il l'avait réglé autrefois, et promettant d'écouter les plaintes de ceux qui se croiraient lésés dans le partage. Enfin il publia un édit par lequel il enjoignait d'une part aux Babyloniens de cultiver leurs champs, de payer les tributs et de servir les maîtres quNl leur donnait ; de l'autre , tl accordait, tant aux Perses qu'à ceux qui participaient à leurs prérogatives , et généralement à tous les alliés qui resteraient avec lui , un empire absolu sur les prisonniers qui leur étaient échus.

Cyrus se rendit ensuite au palais des rois de Babylone. Dès qu'il y fut entré, il offrit des sacrifices aux dieux que les mages lui nommèrent. Après avoir rempli ce devoir religieux, il s'occupa d autres soins. Considérant quel fardeau il s'imposait, en se chargeant de commander à un nombre infini d'hommes, et prévoyant que la superbe ville qu'il allait habiter serait pour lui une ville ennemie*, il sentit

. (*) Ce nom que Ton prononçait cncbaldeen BelschaUar, voulait dire sans doute prince favorite de B§L

la nécessité d'avoir une garde pour veiller à sa sûreté; et comme il savait qu'un traître n'est jamais plus sûr de son coup que lorsqu'il sur* prend à table, au bain ou au lit, celui dont il veut se défaire, il examinait à qui, dans ces différentes situations i il pourrait confier la garde de sa personne. Les eunuques lui parurent mériter la préférence pour ces fonctions importantes, paroe qu'étant sans famille, et généralement méprisés par la bassesse de leur naissance, ils avaient tous les motifs possibles de s'attacher uniquement à leur maître, duquel dépendait leur fortune. Il leur confia donc l'administration de sa maison et la garde de sa personne. Cet usage * déjà connu avant Cyrus, se perpétua chez les rois de Perse ses successeurs. Après avoir donné ordre à tout ce qui regardait le gouvernement de son nouvel empire, Cyrus voulut se montrer .à ses nouveaux sujets au milieu d'une pompe imposante qui pût leur donner une haute idée de sa grandeur.

La veille de la cérémonie, il manda les chefs tant des Perses que des alliés, et leur donna des robes à la mode des Mèdes : c'est alors que l'habillement médique commença d'être en usage parmi les Perses. En faisant cette distribution , il leur dit qu'il voulait aller visiter avec eux les champs consacrés aux immortels, et y offrir des sacrifices.

. Tout fut prêt le lendemain, avant

Sue le jour parût. On avait posé des arrières des deux côtés du chemin, comme on le pratique encore dans les lieux que le roi doit traverser à cheval, et il n est. permis qu'aux personnes de considération de passer entre Ces barrières. Elles étaient gardées par des gens armés de fouets , pour en frapper quiconque causerait du désordre. Un corps de quatre mille doryphores était rangé en face du palais, sur quatre de hauteur, deux mille à chaque côté des portes. Toute la cavalerie s'était rendue dans la même place et avait mis pied à terre, les soldats tenant leurs mains cachées sous leurs manteaux; ce qui l'observe de nos jours toutes les fois

PERSE

qu'on Ht k portée d'être Ta par le roi. Les Perses occupaient la droite du chemin, les alliés la gauche; les chars étaient pareillement rangés des deux côtés en nombre égal. Quand les portes du palais s'ouvrirent, on vit sortir d'abord quatre taureaux superbes, qui devaient être immolés aux divinités désignées par les mages. Les Perses ont pour maxime que c est sur* tout dans ce qui concerne le culte des dieux, qu'il est essentiel de consulter ceux qui sont particulièrement dévoués à leur service. Après les taureaux 4 venaient les chevaux destinés pour le soleil; ensuite un char consacré à Ju-

Ïriter : ce char était blanc et orné de estons; le timon était doré. Suivait un autre char blanc comme le premier, orné de même de festons : celui-là était consacré au soleil; en un un troisième, dont les chevaux avaient des housses cou leurre pourpre. , et derrière lesquels marchaient des hommes portant du feu dans un grand bassin.

Cyrus, précédé dece cortège, sortit du palais sur son char; sa tête était couverte d'une tiare qui s'élevait en pointe; il avait une tunique mi-partie de pourpre et de blanc, habillement réservé au roi seul , et des brodequins couleur de feu. Sa tiare était ceinte du diadème, que portaient pareillement ceux qu'il honorait du titre de cousins , et que portent encore ceux qui jouissent de la même distinction. Ses mains étaient nues : il avait à ses côtés le conducteur de son char, homme d'une taille avantageuse, mats inférieure à la sienne, du moins en apparence. Dès qu'on aperçut Cyrus, tous l'adorèrent en se prosternant; peut-être y avait-il des gens apostés pour en donner l'exemple; peut-être aussi fut-ce l'effet ou de la surprise générale que causa un spectacle si nouveau, ou de l'admiration qu'excita l'air noble et majestueux du prince. Ce qu'il y a de certain, c'est que jusqu'à ce jour aucun Perse ne lui avait rendu un semblable hommage.

Lorsque Cvrus fut sorti du palais, les quatre mille doryphores se mirent en marche, deux mille de chaque côté de son char. Environ trois cents eu-

nuques richement vêtus et armés de dards le suivaient à cheval : après eux, on menait en main deux cents chevaux % de ses écuries , ornés de freins d'or et couverts de housses rayées. Us étaient suivis de deux mille piquiers, après lesquels marchait, sous la conduite de Chrysante, le plus ancien corps de cavalerie perse, composé de dix mille hommes , rangés sur cent de front et cent de hauteur. Après ce premier corps, un second de dix mille autres cavaliers perses, dans le même ordre * commandés par Hystaspe; après celui* ci, un troisième de pareil nombre; enfin un quatrième commandé par Gadatas. Ensuite venaient les cavaliers mèdes, puis les Arméniens, les Cadusiens, les Saces. Derrière la cavalerie, étaient les chars, rangés sur quatre de front, et conduits par le perse Artabate.

Cyrus s'apercevant, au milieu de sa marche, qu une grande multitude de gens le suivaient en dehors des barrières pour lui présenter des requêtes, leur envoya dire, par ses. eunuques (il en avait toujours trois à chaque côté de son char pour porter ses ordres), de s'adresser à ses officiers, qui lui rendraient compte de leurs demandes.

Aussitôt la foule retourna vers la cavalerie, chacun délibérant auquel des chefs il aurait recours. Alors Cyrus manda l'un après l'autre ceux de ses amis dont il voulait augmenter la considération , et leur dit : « Si les gens 311 i nous suivent viennent vous faire es demandes déraisonnables, n'y ayez aucun égard ; si elles sont justes, vous me les communiquerez, afin que nous avisions ensemble aux moyens d'y satisfaire. » Ceux que le prince faisait ainsi appeler accouraient à lui de toute la vitesse de leurs chevaux, et leur promptitude à obéir ajoutait encore à l'éclat de sa puissance.

Lorsqu'on fut arrivé dans les champs consacres aux dieux , on sacriGa d'abord à Jupiter des taureaux qui furent brûlés en entier; puis au soleil des chevaux , qui furent consumés de même :

on offrit ensuite des victimes à la terre, suivant les rits ordonnés par les

L'UNIVERS

mages; on finit par les héros protecteurs de la Syrie. Les sacrifices étant achevés, comme le lieu était trèsagréable, Cyrus marqua un espace d environ cinq stades, et commanda aux corps de cavalerie, divisés par nations, de parcourir cette carrière au grand galop.

Après les sacrifices et les courses , Cyrus voulant célébrer sa victoire par un festin, invita ceux de ses amis qui montraient le plus de zèle pour l'accroissement de son autorite et le plus d'attachement à sa personne. •

Le lendemain , il renvoya dans leur pays tous les alliés qui avaient embrassé volontairement son parti, ex* cepté ceux qui préférèrent de s'établir auprès de lui. Ceux-ci , qui pour la plupart étaient Mèdes ou Byrcaniens, obtinrent des terres et des maisons que leurs descendants possèdent encore. Les autres, qui aimèrent mieux s'en aller, furent comblés de présents; et tous, tant soldats qu'officiers, eurent sujet d'être contents de la générosité du prince. Il fit aussi distribuer à ses propres troupes les trésors qu'on avait enlevés de Sardes.

Quelque temps après, voyant que l'état de ses affaires lui permettait de s'en éloigner, il fit ses préparatifs pour aller en Perse, et commanda qu'on se disposât à le suivre. Quand il se fut muni de tout ce qu'il jugea lui devoir être nécessaire, il partit. C'est ici le lieu de parler de I ordre avec lequel une armée si nombreuse campait et décampait, et de la célérité avec la-

3uelle chacun prenait la place qu'il evait occuper. On sait que quand le roi de Perse campe, tous ses courtisans l'accompagnent et habitent sous des tentes , l'hiver comme l'été.

Cyrus ordonna d'abord que l'entrée de sa tente fût toujours vers le soleil levant , et fixa l'intervalle qui devait la séparer de celles des doryphores. Il marqua le logement des boulangers à sa droite, celui des cuisiniers à sa gauche; il plaça pareillement les chevaux à sa droite, les autres bêtes de somme à sa gauche: le reste fut réglé de manière que chaque troupe recon-

naissait sans peine le lieu et l'espace qui lui étaient destinés. Quand on décampait, chacun réunissait le bagage dont il (levait prendre soin , et le tenait prêt pour être chargé sur les voitures. Les conducteurs avaient ordre de se rendre tous en même temps dans les différents quartiers qui leur étaient assignés, et venaient 1 enlever; d'où il arrivait que toutes les tentes , soit qu'il fallût les dresser ou les lever, ne coûtaient pas plus de temps qu'une seule.

Le service intérieur de I armée était de même tellement distribué, que chaque valet attaché à un détail particulier savait ce qu'il devait faire, et que tout le monde était servi à la fois , aussi facilement qu'eût pu l'être un seul homme. Les boulangers et les cuisiniers n'étaient pas les seuls à qui il marquait des places pour leur travail : en distribuant les quartiers aux troupes, il avait égard a l'espèce de leurs armes; et chaque corps connaissait si bien le lieu qui lui était assigné, qu'il s'y établissait sans jamais se méprendre.

Chaque fois qu'il campait, on tendait d'abord son pavillon au milieu du camp, comme le lieu le moins exposé à l'insulte. Autour de sa tente étaient, suivant sa pratique ordinaire , ses amis les plus affidés : immédiatement après eux, les cavaliers formaient un cercle, avec les conducteurs des chars, qu'il croyait devoir placer dans l'endroit le

filus sûr, parce que, ne pouvant avoir eurs armes sous la main, il leur fallait du temps pour se mettre en état de défense. Les fantassins légèrement armés avaient leurs quartiers à la droite et à la gauche, tant de sa tente que de la cavalerie; les archers partie a la tête , partie à la queue des cavaliers; l'infanterie pesante et celle qui portait de grands boucliers formaient, autour du camp, une enceinte semblable à une forte muraille, pour soutenir, en cas d'attaque, les premier* efforts de l'ennemi et donner à la cavalerie le temps de s'armer. Les archers, non plus que l'infanterie tant légère que pesante, ne quittaient point leurs armes pour dormir, afin que,

t>ÈRSË.

d'une part, l'infanterie pesante se trouvât toujours en état de repousser les ennemis, s'ils cherchaient à surprendre le camp pendant la nuit, et que, de l'autre, les gens de trait fussent prêts à lancer, par-dessus les premiers rangs , leurs flèches et leurs dards contre ceux qui s'approcheraient. La tente de cliacun des chefs était distin-

§uée par un signe particulier ; et , e même que les valets intelligents connaissent dans une ville les maisons de plusieurs citoyens, surtout des plus considérables, les aides de camp de Cyrus connaissaient parfaitement les tentes des principaux officiers ; en sorte que, si le roi avait besoin de quelqu'un d'entre eux , ils ne perdaient point de temps à le chercher.

Comme chacune des différentes nations avait son quartier à part, il était aisé de remarquer où la discipline était exactement observée, et où Ion n'exécutait pas ce qui avait été ordonné.

Cyrus avait une telle conflance dans ces dispositions, qu'il disait que. si les ennemis tentaient d'insulter son camp , soit la nuit, soit le jour, ils ne s'en trouveraient pas mieux que s'ils donnaient imprudemment dans une embuscade.

Dans les marches, il variait ses ordres selon les conjonctures ; mais dans les campements , il changeait rarement l'ordonnance dont j'ai parlé.

Dès que l'armée fut entrée dans la Médie, Cyrus s'empressa d'aller voir Cyaxare. Après les premiers embrasseinents, il dit à son oncle qu'il lui avait réservé un palais dans Babylone. En même temps, il lui offrit des présents d'un grand prix. 11 reprit ensuite la route de la Perse, où il ne séjourna que peu de temps , et retourna bientôt a Babylone. Arrivé dans cette ville, il jugea convenable d'envoyer des satrapes dans les provinces conquises , avec cette restriction , que les gouverneurs des places fortes et les officiers détachés dans différents postes , pour veiller à la sûreté du pays, ne recevraient d'ordres que de lui seul. 11 prenait cette précaution, afin que si quelques satrapes avaient l'insolence de vouloir

t 6* livraison. (Peksb.)

se rendre indépendants , -ils fussent aussitôt contenus par les troupes mêmes de leur gouvernement. Les Ciliciens, les Cypriotes , les Paphlagontens, qui avaient suivi le prince de leur bon gré au siège de Babylone, n'eurent point de gouverneurs perses, mais ils turent assujettis au tribut Conformément au nouveau règlement, les garnisons des places fortes restèrent jusqu'à la chute de l'empire perse dans la dépendance immédiate du roi ; c'était lui qui en nommait les commandants.

C'est à Cyrus que l'on doit un autre établissement. Tous Ies<aifg, un envoyé du prince parcourait avec une armée les différentes provinces de l'empire : si les gouverneurs avaient besoin de secours, il leur prétait main-forte; s'ils étaient injustes, il les ramenait à la modération; s'ils négligeaient défaire payer les tributs, et de veiller soit à la sûreté des liabitants de leur gouvernement , soit à la culture des terres; en un mot, s'ils manquaient à quelquesuns de leurs devoirs, l'envoyé remédiait au mal. Lorsqu'il ne pouvait y réussir, iJ en rendait compte au roi, qui décidait de la punition du coupable. On disait ordinairement , en pariant de ces inspecteurs : le fils du boi, ou le

FBEfiB DU ROI, OU L'ŒIL DU BOI C8t

en marche; cependant quelquefois ils ne paraissaient point, parce que, s'il plaisait au prince de les contremander, ils retournaient sur leurs pas.

C'est encore à Cyrus au'on attribue l'invention des postes, si utile dans un grand empire. Après avoir calcule ce

âu'un cheval pouvait faire de chemin ans un jour, il ordonna que sur les routes on construisit des écuries qui fussent distantes l'une de l'autre de cet intervalle, qu'on les garnît de chevaux et qu'on y entretînt des palefreniers. Dans "chacune, il devait y avoir un homme intelligent pour recevoir les lettres qu'un courrier apportait, les remettre à un autre courrier, avoir soin des chevaux qui arrivaient fatigués, et en fournir de frais. La nuit ne retardait point la marche des courriers : celui qui avait couru le jour

LtJNIVEftS.

était remplacé par un autre prêt à courir la nuit.

• L'aaoée étant révolue, Cyrus assembla son armée à Babylone : on prétend qu'elle était composée de cent vingt mille cavalière, de deux mille chars armes de faux, et de six cent aailie hommes de pied. Avec ces forces redoutables, il subjugua toutes les nations qui habitent depuis les frontières de la Syrie Jusqu'à la mer Rouge. De là, portant ses armes vers l'Egypte, il la soumit pareillement à son obéissance; de sorte que son empire eut dès lors pour limites, à l'est, l'Inde; au nord , le Pont-Euxin et la mer Caspienne; à l'ouest la mer Egée ; au sud, l'Ethiopie et la mer Erythrée. Cyrus iiasonséjooraueentrede cesdifférents pays : U passait les sept mois de l'hiver à Babylone, les trois mois du printemps à Suse, et les deux mois de Pété k Ecbatane; ce qui a fait dire qu'il jouissait d'un printemps continuel. Quelque lieu qu'il allât habiter, l'amour de ses peuples l'y suivait toujours.

Ainsi vécut Cyrus. Devenu vieux, il partit pour la Perse; c'était le septième voyage qu'il y faisait depuis l'établissement de son empire. 11 y avait longtemps que son père et sa mère étaient morts. A son arrivée, il offrit les sacrifices prescrits par la loi , commença la danse en l'honneur des dieux, suivant l'usage des Perses, et fit au peuple les largesses accoutumées ; ensuite il se retira dans son palais, et s'y étant endormi , il vit en songe un homme qui , Sir son air majestueux, lui parut être rt au-dessus d'un mortel , et qui s'approcha de lui en prononçant ces mots :

ruPAHi-TOi, Cyrus; tu vas bientôt ALLEB OU SONT LES DIEUX. Ce

songe l'éveilla : il ne douta pas que ce ne rot un avertissement qui lui annonçait la fin prochaine de sa vie. Aussitôt il fit préparer des victimes , et alla les immoler sur le sommet des montamies, selon l'ancienne coutume des Perses, en l'honneur de Jupiter, protecteur de sa pairie , du Soleil et des antres divinités, en leur adressent cette prière : « Jupiter, dieu de mes pères , Soleil , et vous dieux immortels,

recevez ce sacrifice, par lequel je termine une glorieuse carrière. Je vous rends grâce des utiles avis que j'ai reçus de vous , par les entrailles des animaux , par les signes célestes , par les augures , par les présages , sur ce que je devais faire ou. éviter. Je vous rends grâce surtout de n'avoir jamais permis que je méconnusse votre assistance, m que dans le cours de mes prospérités j'oubliasse que j'étais homme. Il ne me reste qu à vous prier d'accorder à mes enfants, à ma femme, à mes amis, à ma patrie, des jours heureux , et à moi une fin digne de ma vie. »

Après les sacrifices, il retourna au palais et se coucha pour prendre un

r»u de repos. Ses baigneurs vinrent, l'heure accoutumée, lui proposer de se mettre dans le bain : il répondit qu'il voulait se reposer. L'heure du repas étant venue, on servit son souper; mais il n'était pas en disposition de manger; cependant, comme il avait soif, il but avec plaisir. Le lendemain et le jour suivant, s'étant trouvé dans le même état, il fit appeler ses fils qui l'avaient accompagné clans son voyage, ses amis, ainsi que les principaux magistrats des Perses , et les voyant tous rassemblés, il leur adressa un discours par lequel il prit congé d'eux. Quand il eut cessé de parler, il présenta la main à ceux qui l'entouraient, puis, s'étant couvert le visage, il expira.

Telle est la relation de Xénophon; voici maintenant celle de Ctésias, que nous . connaissons par l'analyse qu'en a donnée Photius dans sa Bibliothèque:

HISTOIRE DE CYRUS d'àFEBS CTBlfU.

Ctésias rapporte qu'Astyage, qu'il appelle Astyigas (*) , n'avait aucune parenté avec Cyrus, et que, fuyant

.(*) Dans son excellent mémoire sur la langue pehlvie, M. Joseph Mùller a prouvé que le nom SAstyagt est VAtidahak des livres pehlvis, XÀjdahak des Arméniens et le Dhohac ou Zohac des Persans modernes. M. Millier ne cherche nullement à établir une identité de |)ersonne, mais seulement une identité de nom. Voyez Journal asiatique, avril 1839, pag. 299 et 3oo, note.

PERSE

devant la face de ce prince. H s'était sauvé à Ecbatane, où sa fille Amytis et Spitamas, son gendre, l'avaient caché. Cyrus étant survenu, avait fait mettre à la torture Amytis, Spitamas et leurs enfants, Spitacès et Mégaberne, pour les obliger a dire ce qu'Astyigas était devenu : celui-ci, pour mettre un terme au supplice de ses enfants, se présenta de lui-même à Cyrus, qui le fit charger de chaînes et jeter dans un cachot; mais peu après, touché de repentir, il l'en retira et l'honora comme son père; il rendit les mêmes honneurs à Amytis, et ensuite l'épousa; quant à Spitamas, il le condamna à perdre la vie, parce qu'il lui avait menti, en disant qu'il n'avait point vu Astyigas et qu'il ne savait où il était.

Ctésias passe ensuite à la guerre que Cyrus fit aux Bactriens. Ce prince leur livra bataille, et l'avantage fut égal de part et d'autre; mais les Bactriens ayant appris que Cyrus regardait Astyigas comme son père, quil chérissait Amytis, et qu'il en avait fait sa femme, mirent bas les armes, et se rendirent à lui.

Après cela, Cyrus entreprit contre les Saces une expédition dans laquelle il fit prisonnier Amorgès, leur roi.

Sparéthra, femme de ce prince, ayant levé une armée de trois cent mille hommes et de deux cent mille femmes, marcha contre Cyrus, remporta sur lui une grande victoire, et obtint la liberté d Amorgès. Cyrus, ayant fait alliance avec celui-ci , se trouva en état d'attaquer Crésus , et de l'assiéger dans la ville de Sardes, sa capitale. Pour se rendre maîtres de la place, les Perses, imaginèrent d'élever sur les remparts des soldats de bois , aue les assiégés , dans l'obscurité de la nuit, prirent pour de vrais soldats, et, frappés de terreur, ils se rendirent. Crésus , après la prise de Sardes , se réfugia dans un temple d'Apollon, où, lié et garrotté trois fois par ordre de Cyrus, il fut trouvé libre, sans qu'on sût qui avait brisé ses chaînes, car on avait bien fermé la porte du temple, et le sceau de Cyrus était apposé sur la serrure.

Après cela, on tira Crésus du temple « et on le ramena dans son palais, où on le lia encore plus étroitement qu'auparavant. Mais aussitôt le ciel se déclara en sa faveur par des éclairs et un tonnerre épouvantables, de sorte que Cyrus fut enfin obligé de lui ôter ses fers. Dans la suite, il le traita avec beaucoup d'humanité, jusqu'à lui donner pour séjour la ville de B a rêne, près d'Ecbatane , dans laquelle il y avait une garnison de cinq mille cavaliers et dix mille hommes de pied.

L'eunuque Pétisacas, en grand crédit auprès de Cyrus , fut alors envoyé dans la Barcanie pour en ramener Astyigas, que la reine sa fille et Cyrus lui-même avaient grande envie de revoir; mais il laissa Astyigas dans des déserts , où la faim et la soif le firent périr. Son crime fut découvert ensuite, et Amytis lui fit arracher les yeux, puis il fut écorché vif, et mourut sur une croix. On fit de magnifiques funérailles à Astyigas , dont le corps fut trouvé entier et bien conservé dans les déserts où il était mort, car les lions l'avaient défendu contre les autres bétes féroces. La dernière expédition de Cyrus dont parle Ctésias fut contre les Derbices, qui avaient alors pour roi Amoraus. Ces peuples, par le moyen de leurs éléphants qu'ils firent sortir tout à coup d'une embuscade, mirent la cavalerie perse en déroute; Cyrus luimême tomba de cheval; un Indien lui perça la cuisse d'un coup de javelot.

Les Perses perdirent dix mille hommes dans cette affaire , et les Derbices n'en perdirent guère moins. Dès qu'Amorgès sut ce qui s'était passé , il accourut avec ses Saces, au nombre de vingt mille chevaux. Alors les Perses et les Saces livrèrent une seconde bataille aux Derbices, et combattirent avec tant de courage, qu'ils remportèrent la victoire la plus complète; trente mille Derbices demeurèrent sur la place; la perte du côté des Perses ne fut que de neuf mille hommes , et tout le pays se soumit à Cyrus. Mais ce prince approchait de sa 'fin : comme il ne l'ignorait pas , il déclara Cambyse , son fils aîné, roi des Perses; donnai

L'UNIVERS

Tanyoxarcès, son second fils, la Bactriane et plusieurs autres provinces, sans l'assujettir à aucun tribut envers son frère : il pourvut aussi à rétablissement de Spitacès et de Mégaberne, et donna à chacun d'eux une satrapie. 11 leur recommanda à tous d'obéir à la reine leur mère; demanda à Amorcés son amitié pour eux tous, et voulut

3u'ils se donnassent la main , en signe e bonne intelligence, souhaitant toutes sortes de prospérités à ceux qui vivraient en paix, et donnant sa malédiction à quiconque d'entre eux ferait tort aux autres. Ainsi mourut Cyrus, trois jours après avoir été blessé. Ce prince avait régné trente ans.

COMPABAISOV ENTEE LE EKCIT d'bÉEODOTB ET CELUI DE XEXOFBOIT.

Ctésias, comme on voit, ne dit pas un mot de l'expédition contre Babylone. Une aussi grave omission et le merveilleux répandu dans tout le récit peuvent faire concevoir une opinion très-défavorable de la partie de son ouvrage qui a rapport à Cyrus.

Laissant donc de côté cet auteur»

'nous allons comparer les deux relations d'Hérodote et de Xénophon.

Ce que le premier de ces historiens raconte de la naissance et de l'éducation de Cyrus, ainsi que de la manière dont Astyase découvrit son origine royale, semble assez peu croyable (*).

(*) Au quinzième siècle le récit d'Hérodote touchant la naissance de Cyrus était plus généralement adopté que celui de Xénophon. C'est du moins ce qu'on doit penser d'après quelques passages du Spéculum humante salvationis, ouvrage fort répandu i cette époque et traduit en plusieurs langues vulgaires. 'Toutefois ce fait n'indique pas nécessairement une préférence accordée à Hérodote au préjudice de Xénophon. Il est probable que l'on suivait alors là relation de Justin dout l'histoire écrite en latin était plus connue que les ouvrages des deux historiens grecs. Panzer iudique cinq éditions de la traduction latine d'Hérodote imprimées avant i5oo. La première édition grecque de cet auteur n'est que de i5oa. Le même Panzer donne une liste de seize édi-

Cependant nous devons convenir que depuis la plus haute antiquité cette légende merveilleuse a cours en Perse, où on l'applique à différents princes, et nous la verrons reparaître avec quelques modiGcations dans l'histoire de Sapor, fils d'Ardschir-Babgan.

La guerre contre Astyaçe nous paraît également un fait tres-douteux. En effet, que de difficultés Cyrus n'aurait-il pas éprouvées pour triompher des Medes, alors si puissants! D'ailleurs, cette lutte entre les Mèdes et les Perses n'aurait pu avoir lieu sans animer les deux partis l'un contre l'autre. Dès lors, comment Cyrus, obligé de contenir de nouveaux sujets disposés à la révolte, aurait-il trouvé les moyens de rien entreprendre de décisif contre des ennemis aussi redoutables .que les rois de Lvdie et de Babylone? En adoptant le récit de Xénophon , on voit le point de départ de Cyrus, et l'on s'explique très-bien ses victoires. Proche parent et allié de Cyaxare, Cyrus se trouve placé par sa naissance et son génie à la tête des armées médo-perses. Soit politique, soit modération, il conserve toujours pour son allié la plus entière déférence, partage avec lui l'autorité souveraine, et lui accorde même toujours le premier rang. Cette conduite engage Cyaxare, prince voluptueux et indolent, à laisser à Cyrus le soin de conduire les armées.' S'il avait eu d'abord à combattre les Mcdes , puis à les maintenir dans l'obéissance, il est douteux que Cyrus eût jamais étendu bien loin ses conquêtes.

Quelques critiques trouvent la preuve de cette guerre dans un passage de la Retraite des Dix mille , où Xénophon parle des deux villes de Larissa et de Mespila , ntuées sur les bords du Tigre, et abandonnées par leurs habitants dans les temps anciens, lors de la guerre dans laquelle

tions de Juslin publiées avaut l'an i5oo. Je dois tous ces détails à l'obligeance de mon ami M. J. Marie Guichard de la Bibliothèque royale , lequel fait imprimer en ce moment une curieuse notice historique et bibliographique sur le Spéculum,

PERSE

les Perses enlevèrent Fempire aux Mèdes; maïs une lecture attentive de ce passage convaincra facilement que Xénophon ne fait que rapporter, sans la garantir, une tradition locale qu'il avait apprise dans le pays, ou qu'il tenait de quelque Perse attaché à l'armée Srecque. C'est ce que confirme le vague e cette tradition , où Cyrus n'est pas même nommé, où il est question d'une reine dont ne parlent ni Hérodote ni Ctésias, et où l'intervention des dieux joue un assez grand rôle(*). Le récit d'Hérodote suffirait peut-être à lui seul pour combattre ces traditions. II n'y eut, si nous en croyons cet auteur,

(*) Nom crayons devoir mettre le passage de Xénophon sous 1er yeux du lecteur :

• Les Grecs ayant marché le reste du jour sans être inquiétés , arrivèrent sur les bords du Tigre à Larisse , ville grande, mais déserte. Les Mèdes en étaient anciennement les maîtres. Le mur avait deux parasanges de tour, et vingt-cinq pieds de largeur, sur cent de hauteur. Il était de briques, mais le bas était de pierre jusqu'à vingt pieds de hauteur. Le roi de Perse 1 ayant assiégée dans les temps que les Perses enlevèrent Temnire anx Mèdes, il ne put en aucune manière la prendre. Mais le soleil ayant dis* paru, comme s'il se fût enveloppé d'un nuage, les habitants perdirent courage, et elle fut prise de la sorte. Près de cette ville était une pyramide de pierre, haute de deux cents pieds. Chaque coté de sa base avait cent pieds de longueur. Grand nombre de barbares s'y étaient réfugiés des villages voisins.

« A six parasanges de cette ville était un grand château abandonné, où l'on arriva en un jour. Il était proche de la ville de Mespila, anciennement occupée par les Mèdes. La base du mur était d'une pierre polie et pleine de coquillages, et avait cinquante pieds d'épaisseur et autant de hauteur. Sur cette base s'élevait un mur de briques de cinquante pieds de large sur cent de, haut, dont le tour était de six parasanges. On dit que Média, femme du roi, se réfugia en cette ville, quand les Perses conquirent l'empire des Mèdes. Le roi de Perse ne put s'en rendre maître , ni par force , ni avec la longueur du temps; mais Jupiter avant frappé tes habitants de terreur, elle fut prise.»

Voyez Larcher, Expédition de Cyrus dans VAsie supérieure, t. I, p. ai S,

mie deux affaires' entre Àstyaçe et Cyrus. Dans la seconde, le roi des Mèdes fut fait prisonnier, et cet événement mit bientôt fin à la guerre. Il n'est nullement question de sièges de villes dont on ne peut se rendre maître, comme dit xénophon, avec la longueur du temps, ni de la fuite d'une reine , ni enfin d'opérations militaires du côté du Tigre. Cependant, si les traditions dont il s'agit avaient été généralement admises, Hérodote en aurait eu connaissance, et, comme ennemi de Cyrus , il n'aurait pas manqué de les enregistrer. Enfin nous en appellerons de Xénophon, recevant sans examen, au milieu des dangers et des inquiétudes de sa retraite, ces traditions fabuleuses dont l'Asie est si féconde, à Xénophon rédigeant à loisir, après son retour de Perse, l'histoire d'un prince pour lequel il avait la plus haute comme la plus juste admiration.

L'Écriture peut encore servir à prouver que Cyrus ne fonda pas rempire des Perses sur les ruines de l'empire des Mèdes. En effet, nous voyons dans les prophéties d'Isaïe et dans le livre de Daniel que Babylone devait être livrée aux Mèdes et aux Perses (*)• Quel sens aurait une pareille expression , si les Mèdes avaient été soumis par Cyrus et placés au rang des peuples vaincus, comme les Lydiens et tant d'autres dont le nom ne figure jamais à côté de celui des Perses? Or l'exactitude des livres saints est telle, qu'après la mort de Cyaxare, Esdras pe parle plus des Mèdes et des Perses (**), mais uniquement desderniers, parce qu'alors Cyrus, n'ayant pas à ménager les princes mèdes, voulait donner à son nouvel empire le nom seul de la Perse, sa patrie.

Xénophon ne dit rien de l'anecdote relative au fleuve du Gyndes; nous ne voyons cependant aucune raison qui empêche d'admettre le fait, pourvu qu'on rejette la cause que lui assigne

(•) Isaïe , ch. XXI, v. a. — Daniel, cil, V, v. aS.

(*•) Esdras, Uv. I, chap, If v, i.

I/UN1VERS

Hérodote. Il se peut, en effet, que Cyrug ait passé un temps considérable à partager le Gyndes en un grand nombre de canaux pour fertiliser des terres qui n'étaient pas suffisamment arrosées. Ce moyen , de tout temps en usage dans l'Orient, et spécialement dans Ta Perse, y est encore pratiqué aujourd'hui. Il est peut-être encore possible de supposer que Cyrus avait en agissant de la sorte un motif politique qui nous est inconnu. Mais vouloir que le prince qui , par sa prudence et sa modération , non moins que par ses étonnantes qualités militaires, sut absorber la puissance des Mèdes , détruire la monarchie de Crésus et celle des Babyloniens, et fonder un empire qui comprenait la

Sus belle partie de l'Asie; vouloir, s-je , que ce prince ait interrompu une expédition importante pour satisfaire sa rage insensée contre un fleuve, c'est là une explication que le plus simple bon sens doit nous faire rejeter comme Impossible.

L'histoire de la guerre des Massagètes est omise dans la Cyropédie. II ne faudrait cependant pas inférer de là que cette guerre n'a pas eu lieu ; car Xénophon ne nous apprend que peu de chose des événements qui suivirent la prise de Babylone. Mais ici encore il serait nécessaire de modifier le récit d'Hérodote, si plein de circonstances extraordinaires. Sans nous arrêter à ce qu'il y a de romanesque dans cette ambassade envoyée à la reine Tomyris pour obtenir sa main, nous demanderons s'il est probable, s'il est possible même qu'un capitaine tel que Cyrus, qui* commandait à des troupes braves et nombreuses, et disposait des ressources et des trésors de presque toute l'Asie, ait été vaincu par des peuples barbares qui devaient fui être si inférieurs par le nombre des soldats et par la connaissance de l'art de la guerre? D'ailleurs, si l'expédition contre les Massagètes avait eu les résultats désastreux rapportés par Hérodote, comment l'empire perse à peine fondé aurait-il résiste à une si violente commotion ? comment les Lydiens, les Babyloniens et tous les autres peuples

nouvellement conquis , seraient-ils demeurés dans l'obéissance, sans essayer seulement de secouer le joug? comment enfin la couronne de Perse auraitelle passé sans révolution sur la tête de Cambyse, prince si éloigné des vertus et des grandes qualités de son

frère , et si peu capable de réparer par ui-méme les torts de la fortune?

Strabon, Piutarque, Arrien et Quinte- Curce témoignent que, lors de l'expédition d'Alexandre le Grand , on voyait encore à Pasargade le tombeau qui renfermait le corps de Cyrus. Ce fait, très-bien établi , doit ôter'toute créance au récit d'Hérodote, à moins que l'on ne suppose , avec le savant Larcher (*) ,

3ue lès Massagètes rendirent le corps e Cyrus , ou que les Perses trouvèrent moyen de l'enlever. Mais c'est là une hypothèse gratuite; et si le corps de Cyrus fût tombé entre les mains des barbares, comment aurait-on pu leur arracher un pareil trophée? Enfin, et cet aveu est important , Hérodote convient lui-même qu'on rapporte diversement la mort de Cyrus. « Pour moi, dit-il, je me suis borné à ce qui m'a paru le plus vraisemblable (**). » Il y a lieu de croire qu'il existait sur la mort de Cyrus , comme sur le reste de la vie de ce prince, quatre traditions différentes^**).

Hérodote rapporte presque de la même manière que X,énophon la prise de Sardes et la chute de Babylone , mais

(*) Histoire d'Hérodote, traduite du frec, 1 1, pag. 634 de la nouvelle édition.

É") Hérodote, I, a 14.

(***) Fréret , Banier et Dacier (Mémoires de t Académie des inscriptions , t. IV, pag. 589; t. VI, pag. 404; Cyropédie, Discours préliminaire, pag. iv) ne parlent que de trois traditions relatives à Cyrus et mentionnées par Hérodote. Cependant cet auteur dil de la manière la plus formelle (I, g5), qu'indépendamment de la relation suivie par lui , il en existait trois autres différentes. Gédoyn, si décrié parmi les savants, a évité celle légère erreur, et dans la traduction des Persiques de Clésias {Mémoires de C Académie des inscriptions , t. XIV, p. 249, note), il cite les quatre relations dont parle Hérodote.

PERSE

il omet pîosieurs circonstances intéressantes et glorieuses pour Cyrus. Le Grec asiatique reparaît toujours ; Cyrus était pour lui, avant tout, la cause première de l'état de% dépendance où se trouvait, à l'égard de la Perse, la ville d'Halicarnasse, sa patrie.

Les recherches au moyen desquelles Fréret a prouvé l'existence et déterminé la position de FHyrcanie et de la Bactriane de Xénophon, doivent peutêtre nous empêcher de rejeter sans raison plausible l'ambassade envoyée par les Hyreaniens à Cyrus et la soumission de ce peuple, ainsi que Péplsodé d'Àbradate. 11 est sans doute difficile d'ad mettre la partie de cet épisode qui regarde Panthée; mais l'alliance d'Abradate avec Cyrus, et la mort de ce roi de la Susiane tué à la bataille de Thymbrée, demeurent toujours des faits au moins très-probables. On ne peut guère supposer, en effet, que si Xénophon avait voulu seulement décrire des aventures imaginaires , il eût jeté dans ses descriptions des difficultés géographiques quf ont défié la sagacité de tant de savants; il lui aurait été facile de placer ses héros dans des pays bien connus. Mais Xénophon , nous le répétons, voulait écrire l'histoire de Cyrus ; les harangues qu'il met dans la bouche de ses personnages, suivant l'usage des anciens , sont probablement la seule partie de la Cyropédie qu'il ait tirée m entier de son imagination.

Hérodote ne parlant point de Cyaxarc, lils d'Astyage, Fréret en a conclu que ce personnage était une création de Xénophon (*). S-ms entrer dans une discussion qui serait tout h fait déplacée ici , nous dirons que l'existence de Cyaxare a été admise par un grand nombre de graves auteurs, et notamment par M. Gesenius (**).

Ce qu'on peut reproeher avec toute justice à l'auteur delà Cyropédie, c'est

(*) Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. VIT, pag. 458 et suivantes.

(*•) Voyea Lêjcteon Hebraicum et ChaL daiéOMy nu noms Akhaêchvcrûsck et Daryavetch.

d'avoir négligé la chronologie dans i ouvrage. ,

Nous ne ferons plus qu'une rem que. En admettant comme fondé kl reproche qu'on adresse à la Cyropédie, de n'être qu'un canevas sur lequel on a dessiné des épisodes et des détail* fabuleux , il faut convenir mie tous ce» hors-d'œuvre reposent sur des données historiques (Tune vérité reconnue. Le* conquêtes de Cyrus sont prouvées par le témoignage de toute l'antiquité, et jamais on n'a songé à les révoquer en doute. Quant à la piété, à la bonté et à la justice de ce prince, ce n'est pas Xénophon seulement x mais Isaïe (*) et Diodore (**) qui l'attestent. Hérodote lui-même nous apprend que les Perses donnaient à Cyrus le nom de père, et que jamais ils n'auraient osé comparer personne à ce grand prince (***). ^

émus «KitTort «r judeb lis bb Attiras captifs a BAi-rtoira. dbbvxbbbs AHirats »a oa pazftca.

La marche que notas avons suivie nous a empéfché de rapporter un événement considérable dont les auteurs grecs ne font pas mention , mais qui nous est attesté par l' fioriture. Nous voulons parler de l'édit de Cyrus, qui permettait aux Israélites captifs à Babylone de retourner dans leur patrie , dont ils avaient été arrachés par Nabuchodonosor le Grand. Cet édit, qui est de Tan 5S6 avant Jésus- Christ, fut rendu deux ans après la prise de Babylone , et lorsque Cyrus était devenu seul maître de l'empire perse par la mort de Cyaxare et de Cambyse.

Voici cet édit mémorable :

« La première année de Cyrus, roi de Perse , le Seigneur, pour accomplir la parole qu'il avait prononcée par la bouche de Jérémie , suscita l'esprit de Cyrus, roi de Perse, qui fit publier dans tout son royaume cette ordonnance , même par écrit :

(*) Isaïe, XLIV, a8.

(*•) Tom. I , pag. 558 , et toifi. II, p. 553 de l'édition de Wesfrfing.

(***) Hérodote, in, 89 et 160.

L'UNIVERS

« Voici cequeditCyrus, roi dePcrse:

Le Seigoeiir, le Dieu do ciel m'a donné tous les royaumes de la terre ; et m'a commandé de lui bâtir une maison dans la Tille de Jérusalem , qui est en Judée.

« Qui d'entre tous est de son peuple?

Que son Dieu soit avec lui. Qu'il aille à Jérusalem, qui est en Judée ; et qu'il rebâtisse la maison du Seigneur, Dieu d'Israël ; du Dieu qui est à Jérusalem.

« Et que tous les autres , en quelques lieux qu'ils habitent, l'assistent du lieu où ils sont, soit en argent et en or, soit de tous leurs autres biens, et de leurs bestiaux, outre ce qu'ils offrent volontairement au temple de Dieu , qui est à Jérusalem (*). •

Après la publication de cet édit, les Israélites qui se trouvaient dans les différentes parties du royaume de Babylone, se réunirent au nombre de quarante-deux mille trois cent soixante, sans compter leurs serviteurs, qui montaient à sept mille trois cent trentesept , et prirent ensemble le chemin de la Judée , emportant , avec la permission de Cyrus, tous les vases sacrés que Nabuchodonosor avait enlevés de Jérusalem pour les placer dans le temple de Bel , à Babylone.

Également aimé de ses sujets naturels et des peuples qu'il avait conquis, Cyrus , sur la fin de sa vie , s'occupa de régler les affaires de son empire.

Il y établit cet ordre admirable qui conserva aux Perses la souveraineté de l'Asie pendant plus de deux cents ans, malgré la cruauté, la faiblesse et l'imprévoyance des princes qui se succédèrent sur le trône. Le règne de Cyrus dura trente ans, neuf ans ou sept ans, suivant qu'on en fixe le commencement à l'époque où l'armée perse marcha au secours des Mèdes , à la prise de Babylone ou à la mort de Cyaxare.

■ISTOIR1 DE CANBYM, VILS DE CYRUS.

Cambyse , a peine monté sur le trône (an du monde 347$, avant J. C. 539) ,

(*) Esdras, liv. I, chap. i, v. 1-4.

empêcha les Juifs de continuer la reconstruction du temple. Sans révoquer ouvertement redit de Cyrus, il sut en entraver l'exécution. Il se disposa ensuite à porter la guerre en Epypte.

On ignore la cause de l'animosité de ce prince contre les Égyptiens ; il paraît cependant gu'Amasis. roi dÉgypte , qui s'était soumis a payer un tribut à Cyrus, avait, à la mort de ce roi, secoué le joug de l'obéissance.

Cambyse, voulant le remettre sous sa dépendance, se disposait à l'attaquer.

Les Phéniciens et les Cypriotes lui fournirent des vaisseaux, et il augmenta son armée de plusieurs corps auxiliaires , composés de Grecs , d'Ioniens et d'Eoliens. Fhanès d'Halicarnasse, qui commandait des troupes grecques à la solde d'Amasis, ayant quitté ce prince pour quelque mécontentement , se retira auprès de Cambyse, auquel il donna, sur la nature du pays et les forces de l'armée ennemie, toutes les indications nécessaires pour le faire réussir dans cette expédition. Phanès décida en outre un roi arabe , dont les États confinaient à la Palestine et à l'Egypte , à s'engager à fournir d'eau l'armée perse pendant son passage à travers le désert. Sans cette ressourpe, Cambyse eût été obligé de suivre une autre route moins directe.

La quatrième année de son règne , Cambyse attaqua l'Egypte. Arrivé à la frontière de ce pays , il apprit qu'Amasis était mort, et que son fils Psammcnite , qui venait de lui succéder, réunissait toutes ses forces pour arrêter l'armée perse. Cambyse , sans perdre de temps , mit le siège devant la ville de Péluse, oui était la clef de l'Egypte du côté de l'Arabie, et s'en rendit maître (*). Les deux armées en vinrent

(*) Polycn rapporte que Cambyse tachant que la garnison de Péluse était entièrement composée d'Égyptiens, employa pour s'emparer de la ville le stratagème suivant : il fit placer devant son année un grand nombre de chiens , des chats et d'autres animaux que les Égyptiens regardaient comme sacrés. Les soldats n'osant pas lancer leurs

PERSE

entait* à ont affaire générale, dans laquelle les Égyptiens laissèrent un grand nombre des leurs sur le champ de bataille. Ceux qui échappèrent à ce carnage s'enfuirent en désordre h Memphis. S'étant enfermés dans cette place, Cambyse, pour les engager à traiter avec lui , leur envoya un héraut qui remonta le Nil jusqu'à Memphis sur un vaisseau mytilénien. Dès que les Égyptiens virent ce vaisseau, ils le brisèrent, tuèrent ceux qui le montaient, et portèrent leurs membres dans la citadelle. Les Perses ayant fait . le siège de la place , obligèrent les Égyptiens à se rendre.

Les Libyens, craignant d'éprouver le même sort que les Egyptiens , se soumirent sans combat. Ils s'imposèrent un tribut, et envoyèrent des présents. Les Cyrénéens et tes Bar* céens imitèrent les Libyens par le même motif de crainte. Cambyse se plaignit de ce que les présents des Cyrénéens n'étaient point assez considérables , et il les distribua lui-même à ses troupes.

Après la prise de Memphis , Psammémte fut traité , par ordre de Cambyse , avec la dernière ignominie. On habilla la fille de ce prince en esclave, et Cambyse l'envoya, une cruche à la main, chercher de l'eau; elle était accompagnée de plusieurs autres jeunes filles qu'on avait choisies dans les premières familles du royaume, et qui étaient habillées en esclaves comme la princesse. Les pères , voyant leurs filles dans un état si humiliant, fondirent en larmes ; mais Psamménite se contenta de baisser les yeux.

Cambyse fit ensuite passer Rêvant Psamménite son fils , accompagné de deux mille Egyptiens de même âçe mie lui , la corde au cou , et un frein a la bouche. On les menait à la mort

Iraîls ni tirer leurs flèches dans la crainte de blesser quelques-uns de ces animaux, Cambyse s'empara de la ville sans coup férir. Voyez Polyœni strat. lib. vu, cap. 9.

Cette tradition fabuleuse est, suivant toute apparence, postérieure à Hérodote qui n'en fait pas mention.

pour venger les Mytiléniens qui avaient été inhumainement massacrés à Memphis, et dont on avait brisé le vaisseau. Car les juges royaux avaient ordonné que, pour chaque homme tué en cette occasion , on ferait mourir dix Egyptiens des premières familles. Psamménite les vit défiler, et reconnut son fils; mais , tandis que les autres Égyptiens pleuraient et se lamentaient, il garda la même contenance qu'à la vue de sa fille. Lorsque ces jeunes gens furent passés , il aperçut un vieillard oui mangeait ordinairement à sa table. Cet homme , dépouilléde tous ses biens, et ne subsistant

Î|ue des aumônes qu'on lui faisait, alait de rang en rang par toute l'armée, implorant la compassion de chacun.

A cette vue , Psamménite ne put retenir ses larmes, et se frappa la tête en appelant le vieillard par son nom.

Cambyse , dit Hérodote , étonné de sa conduite , lui en fit demander les motifs. « Fils de Cyrus, répondit Psamménite , les malheurs de ma maison sont trop grands pour qu'on puisse les pleurer; mais le triste sort d'un ami, qui, au commencement de sa vieillesse , est tombé dans l'indigence, après avoir possédé de grands biens , m'a paru mériter des larmes. »

Cambyse traita d'abord Psamménite avec bonté ; mais ce prince ayant ensuite engagé les Égyptiens à se révolter contre les Perses , fut découvert et convaincu par Cambyse, qui le condamna à boire du sang de taureau, dont, suivant Hérodote, il mourut sur-le-champ.

Cambyse partit de Memphis pour se rendre à Sais , dans le but d'exercer sur le corps d'Amasis la vengeance qu'il méditait. Aussitôt qu'il fut dans le palais de ce prince , il commanda de tirer son corps du tombeau; cela fait, il ordonna qu'on le battît de verges, qu'on lui arrachât le poil et les cheveux, qu'on le piquât à coups d'aiguilles , et qu'on lui fît mille outrages. Mais comme les exécuteurs de ces ordres barbares étaient las de maltraiter un corps qui résistait à tous leurs efforts, et (font ils ne pouvaient rien détacher,

L'UNIVERS

parce qu'il avait été embaumé , Cambyse le fit brûler, sans aucun respect pour la religion. En effet, les Perses croyaient que le feu est un dieu; et il n'était permis , ni par leurs lois , ni par celles aes Égyptiens, de bruïer les morts. Cela était défendu chez les Perses, parce qu'un dieu ne doit pas , selon eux, se nourrir du cadavre d'un homme:

cette défense subsistait aussi chez les Egyptiens. Ainsi Cambyse commit , en cette occasion, un double sacrilège (*). L'année suivante, qui était la sixième de son règne, Cambyse voulut faire la guerre h trois nations différentes; aux Carthaginois , aux Ammoniens, et aux Éthiopiens macrobiens (**), qui habitent en Libye. Après avoir délibéré sur ces expéditions, il résolut d'envoyer sa flotte contre les Carthaginois, un détachement de ses troupes de terre contre les Ammoniens , et de faire reconnaître d'abord le pays des Éthiopiens par des espions qui , sous prétexte de porter des présents au roi , examineraient l'état des choses, et lui en rendraient compte ensuite.

Dès qu'il eut pris le parti d'envoyer des espions dans ce pays , il fit venir de la ville d'Éléphantine des Ichthyophages qui savaient la langue éthiopienne. Pendant qu'on était allé les chercher, il ordonna que la flotte partît pour attaquer Carthage ; mais les Phéniciens refusèrent d'obéir, parce qu'en combattant contre une de leurs colonies, et, pour ainsi dire, contre leurs Rropres enfants, ils auraient cru violer îs droits du sang et de la religion.

Sur le refus des Phéniciens, Je reste de la flotte ne s'étant point trouvé assez fort pour cette expédition, les Carthaginois évitèrent le joug que leur préparaient les Perses.

Lorsque les Ichthyophages furent arrivés d'Éléphantine, Cambyse leur donna ses ordres, et les envoya en Ethiopie avec des présents pour le roi. Ces présents consistaient en un habit de pourpre, un collier d'or, des bra-

(*) Hérodote , liv. III , chap. xtx.

(**)Macrv6ien signifie en grec qui vit long-' temps.

celets, un vase d'albâtre plein de parfums , et une barrique de vin de palmier.

Les Ichthyophages étant arrivés chez ces peuples, offrirent leurs présents au roi , et lui parlèrent ainsi : « Cambyse , roi des Perses , qui désire votre amitié et votre alliance , nous a envoyés pour en conférer avec vous; il vous offre en présent les choses qui lui paraissent le plus agréables. »

Le roi , qui n'ignorait pas que ces Ichthyophages étaient des espions, leur répondit en ces termes : « Ce n'est pas le vif désir de faire amitié avec • moi qui a porté le roi des Perses à vous envoyer ici avec ces présents ; et vous ne me* dites pas la vérité. Vous venez examiner les forces de mes États , et votre maître n'est pas un homme juste. S'il l'était , il n'envierait pas un pays qui ne lui appartient pas , et il ne chercherait point à réduire en esclavage un peuple dont il n'a reçu aucune injure. Portez-lui donc cet jrc de ma part, et dites-lui : Le roi d'Ethiopie conseille à celui de Perse de venir lui faire la guerre avec des forces plus nombreuses , lorsque les Perses pourront bander avec facilité un arc de cette grandeur : mais , en attendant , qu'il rende grâces aux dieux qui n'ont pas inspiré aux Éthiopiens le désir de faire des conquêtes. »

Les espions s'en retournèrent après avoir tout examiné. Sur leur rapport, Cambyse , transporté de colère , marcha aussitôt contre les Éthiopiens, sans s'assurer les vivres nécessaires pour une semblable expédition. Tel qu'un furieux et un insensé , il partit avec tous les Perses, ne laissant eu Egypte que les Grecs auxiliaires qui l'avaient accompagné. Lorsqu'il tût arrivé à Thèbes , il choisit environ cinquante mille hommes, auxquels il ordonna de .réduire en esclavage les Ammoniens , et de mettre ensuite le feu au temple où Jupiter rendait ses oracles. Pour lui , il continua sa route vers l'Ethiopie, avec le reste de l'armée.

Ses troupes n'avaient pas encore fait la cinquième partie du chemin que les vivres manquèrent. On mangea

PERSE

d'abord les bétes de somme ; faible res* source qui fut bientôt épuisée. Si Cambyse, changeant alors de résolution, fut revenu sur se s pas avec son armée , il aurait agi en homme sage. Mais, sans s'inquiéter de la moindre chose, il continua à marcher 'en avant. Les soldats se nourrirent d'herbes tant que la campagne put leur en fournir; mais, lorsqu ils furent arrivés dans des déserts de sable , la faim en porta quelques-uns à manger ceux d'entre eut qui étaient désignés par le sort. Cambyse , voyant l'impossibilité de continuer son expédition, rebroussa chemin , et arriva à Thèbes, après avoir perdu une partie de son armée. Tel fut le succès de sa folle entreprise contre les Éthiopiens.

Les troupes qu'on avait envoyées contre les Ammoniens partirent de Thèbes avec des çuides , et arrivèrent à Oasis. Cette ville est à sept journées de Thèbes, et l'on ne peut y aller que par un chemin sablonneux.

Il est certain que l'armée des Perses arriva jusque-là; mais on ignore ce qu'elle devint ensuite. On sait seulement qu'elle n'alla pas jusqu'au pays des Ammoniens, et ne retourna jamais en Egypte.

De Thèbes, Cambyse alla à Memphis, où il congédia les Grecs, et leur permit de se mettre en mer pour retourner dans leur patrie. A son arrivée, il trouva les habitants de Memphis qui célébraient une fête ; s'imaginant que ces Égyptiens se réjouissaient du mauvais succès de ses armes , il fit venir devant lui les magistrats de la ville. Quand ils furent en sa présence, ft leur demanda pourquoi , n'ayant pas témoigné de joie la première fois qu ils l'avaient vu , ils en faisaient tant paraître depuis son retour, et après qu'il avait perdu une partie de son armée, lis lui dirent que leur dieu Apis , qui était ordinairement très - longtemps sans se manifester, s'était montré depuis peu , et que lorsque cela arrivait , tous les Égyptiens en témoignaient leur joie par des fêtes publiques (*).

Cambyse les ayant entendus parler de i la sorte , les condamna à mort , comme s'ils eussent cherché a lui en imposer* Il manda ensuite les prêtres; et ayant aussi reçu d'eux la même réponse, il leur ordonna de lui amener Apis.

Dès que Cambyse vit ce taureau , il tira son poignard, et le frappa à la cuisse ; s'adressant ensuite aux prêtres d'un ton railleur: « Scélérats, leur dit-il , les dieux sont-ils doue de chair et de sang ? Sentent-ils les atteintes du fer ? Ce dieu , sans doute , est bien digne des Égyptiens ; mais vous ne vous serez pas impunément joués de moi. »

Là-dessus , il les fit battre de verges , et ordonna qu'on tuât tous les Égyptiens que l'on trouverait célébrant la fête d'Apis. Les réjouissances cessèrent aussitôt, et les prêtres furent punis. Le taureau languit quelque temps dans le temple , de la blessure qu'il avait reçue à la cuisse, et mourut ensuite. Les prêtres lui donnèrent la sépulture à Pmsu de Cambyse.

Ce prince, à ce que disent les Égyptiens , ne tarda pas , en punition de son impiété , à ressentir les atteintes d'une démence furieuse. Le premier crime (ju'il commit fut le meurtre de Smerdis (*) , son frère de père et de mère. Cambyse avait renvoyé en Perse Smerdis, jaloux de ce que celui-ci s'était trouvé assez fort pour bander à deux doigts près Parc envoyé par le roi des Éthiopiens; ce qu'aucun Perse n'avait pu faire. Quelque temps après, r Cambyse vit en songe un courrier qui fui annonçait que Smerdis , assis sur le trône , touchait le ciel de sa tête. Cette vision lui ayant fait craindre que son frère ne le tuât pour s'emparer de la couronne , il envoya à Suse un de ses confidents, appelé Prexaspe,

taines marques particulières. Il devait entre autres avoir une tache sur le côté droit du corps, et une sous la langue. On cherchait quelquefois longtemps avant de trouver un taureau qui réunit tous les différents signes voulus.

(*) C'est le nom que lui donne Hérodote ;

(*) le tfturean Apis se reconnaissait à cer- Mer^

Xénophon rappelle TttnaoMtr» et Justin

îopj

L'UNIVERS

avec ordre de mettre à mort Smerdis.

' Ce premier crime en amena un autre plus horrible encore.

Cambyse conçut une passion violente pour une de ses soeurs; voulant ensuite l'épouser, comme ces sortes d'unions avaient été jusqu'alors sans exemple cbez les Perses, il convo-

3 lia les juges royaux , et leur demana s'il n y avait ras quelque loi qui permît au frère de se marier avec sa sœur. Ces iuges lui firent une réponse qui , sans blesser la vérité , ne les exposait à aucun danger. Ils lui dirent qu'ils ne trouvaient point de loi qui autorisât un frère à épouser sa sœur, mais qu'il y en avait une qui permettait au roi des Perses de faire tout ce qu'il voulait. Sur cette réponse , Cambyse épousa sa sœur ; et , peu de temps après , îl prit encore une autre de ses sœurs pour femme. Ce fut celle qui le suivit en Egypte, et qui I tua, voici dans quelle circonstance : cette princesse assistait à un combat entre un lionceau et un jeune chien. Celui-ci ayant eu du dessous , un autre chien son frère rompit la laisse qui le tenait attaché pour venir à son secours. Les deux chiens réunis eurent l'avantage sur le lionceau. Ce combat, qui pjaisait beaucoup à Cambyse, arrachait des larmes à sa sœur assise à côté de lui. S'en étant aperçu , Cambyse lui demanda quelle était'la cause de sa douleur. « Je n'ai pu, lui dit-elle, m'empécher de pleurer en voyant le jeune chien accourir au secours de son frère, parce que cela me rappelle Je triste sort de Smerdis , dont je sais que personne ne vengera la mort. • Cambyse , irrité de cette réponse , la tua aussitôt.

Pendant son séjour à Memphis, il fit plusieurs autres actions oui témoignaient également de sa démence et de sa férocité. Il viola des tombeaux , et fit mille outrages à la statue de Vu!cain. Sur son ordre, on enterra vifs plusieurs de ses courtisans , et aucun jour ne se passait sans qu'il en sacrifiât quelqu'un à sa cruauté.

Ayant demandé à Prexaspe ce que les Perses disaient de lui dans leurs conversations particulières : « Vos su-

bl

ets , lui répondit Prexaspe , vous comment de louanges, mais ils pensent que vous avez trop de penchant pour le vin. » A quelque temps de là , s'etant rappelé le discours de Prexaspe , il dit à ce seigneur : « Si je frappe au milieu du cœur ton fils que tu vois debout dans ce vestibule , il sera constant que les Perses se trompent. Mais si \i manque mon coup, il sera évident Qu'ils disent vrai, et que j'ai perdu le sens. * Ayant dit ces paroles , il tire une flèche contre le fils de Prexaspe , oui tombe au même instant. Cambyse le fait ouvrir, et voyant que le trait était au milieu du cœur , « Tu vois bien , dit-il à Prexaspe en riant , que je ne suis point un insensé ; mais que ce sont les Perses qui ont perdu l'esprit. Dis-moi maintenant si tu as vu quelqu'un mieux atteindre le but ? — Seigneur, répondit Prexaspe , je ne crois pas qu'Apollon lui-même eût tiré plus juste. »

Crésus était toujours resté à la cour de Perse depuis que Cyrus l'avait dépouillé de son royaume. Ce prince, témoin des actes de cruauté qui rendaient Cambyse l'objet de l'exécration de tous les hommes, crut devoir lui faire quelques représentations à ce sujet.. Cambyse irrité commanda aussitôt à ses gens de le mettre à mort. Ceux qui furent chargés de cet ordre en suspendirent l'exécution, pensant nue Cambyse se repentirait bientôt d'avoir agi avec trop de précipitation. Effectivement, le lendemain , ce prince demanda Crésus, et fut charme d'apprendre qu'il vivait encore; mais tous ceux qui avaient conservé la vie à Crésus furent mis à mort pour n'avoir pas obéi sur-lechamp aux ordres du roi.

Tandis que Cambyse passait en Egypte son temps à faire des extravagances et à se souiller de crimes, deux mages, qui étaient frères, profitèrent de son éloignement et de sa folie pour se révolter. Il avait laissé en Perse, pour y gérer ses biens, l'un d'eux, appelé Patizithès , qui fut l'auteur de la révolte. Ce mage n'ignorait pas la mort de Smerdis; il savait qu'on la tenait cachée, qu'elle n'était connue

t>ÉRSË.

que d'un petit nombre de Perses, et que la plupart croyaient ce prince rivant. Cette mort, jointe aux circonstances dont je vais parler, lui fit prendre la résolution de s'emparer du trône. Il avait un frère qui ressemblait parfaitement à Smerdis, et portait le même nom que ce prince. Patizithès plaça son frère sur le trône, après lui avoir persuadé qu'il aplanirait toutes les difficultés. Cela fait, il envoya des hérauts dans les provinces de l'empire, et particulièrement en Égvpte, pour défendre à l'armée d'obéir a Cambyse, et ordonner qu'on ne reconnût pour roi à l'avenir que Smerdis, fils de Cyrus.

Tous les hérauts firent cette proclamation. Celui qui avait été envoyé en Egypte trouva Cambyse avec son armée à Kcbatane en Syrie. Il publia au milieu du camp les ordres dont le mage l'avait chargé. Cambyse ayant entendu la proclamation du héraut, pensa que Prexaspe n'avait point exécuté l'ordre qu'il lui avait donné de tuer Smerdis.

« Seigneur, lui dit alors Prexaspe, j'ai exécuté moi-même vos ordres, et j'ai enseveli votre frère Smerdis de mes ^propres mains : faites venir le héraut, et demandez-lui comment il vient ici nous enjoindre d'obéir aux ordres du roi Smerdis. » On envoya sur-le-champ chercher le héraut, et Prexaspe lui adressa la parole en ces termes : « Vous venez, dites-vous, de la part de Smerdis, fils de Cyrus; avez-vous vu ce prince? vous a-t-il lui-même donné ces ordres? ou les tenez- vous de quelqu'un de ses ministres? — Je n'ai point vu Smerdis, répondit le héraut, depuis le départ du roi Cambyse pour spn expédition d' Égvpte; mais le mage qui gère les biens de Cambyse m'a donne les ordres que j'ai apportés; c'est lui qui m'a dit que Smerdis, fils de Cyrus, me commandait de vous les annoncer. •

Alors Cambyse dit à Prexaspe :

« Vous avez exécuté mes ordres en homme de bien; je n'ai rien à vous reprocher;, mais quel peut être celui d'entre les Perses oui , s'emparant du nom de Smerdis , s est révolté contre moi? — Seigneur, lui répondit-il x je

crois comprendre ce qui s'est passé; Patizithès, que vous avez laissé en Perse pour prendre soin des affaires de votre maison , et son frère Smerdis , se sont soulevés contre vous. »

Au nom de Smerdis, Cambvse fut frappé de la vérité du discours de Prexaspe, et se rappela le songe dans lequel il croyait voir un héraut lui annoncer que Smerdis , assis sur le trône , touchait le ciel avec sa tête. Reconnaissant alors qu'il avait fait tuer son frère sans sujet, il le pleura. Après lui avoir donné des larmes et s'être plaint de l'excès de ses malheurs, il s'élança sur son cheval, dans le dessein de marcher en diligence à Suse contre le mage; mais, dans sa précipitation, il se blessa à la cuisse avec le bout de son cimeterre. Cette blessure lui paraissant mortelle, il demanda le nom de la ville où il était; on lui dit qu'elle s'appelait Ecbatane. Or l'oracle de la ville de Buta(*) lui avait prédit qu'il finirait ses jours à Ecbatane. Il s'était imaginé, d'après cela, qu'il devait mourir de vieillesse à Ecbatane en Médie, où étaient toutes ses richesses. Lorsqu'il eut appris le nom de la ville dans laquelle il se trouvait, accablé par le chagrin : « C'est ici, dit-il, que Cambyse, fils de Cyrus, doit terminer ses jours, suivant l'ordre des destins. » Il convoqua ensuite les principaux d'entre les Perses pour leur apprendre la mort de Smerdis et l'usurpation du mage, les engageant à ne point souffrir que la souveraineté passât des Perses aux ' Mèdes.

Ces Perses ne pouvaient croire que les mages se fussent emparés de la couronne; ils pensaient plutôt que la déclaration de Cambyse touchant la mort de Smerdis était un effet de sa haine contre ce prince. Ils regardaient comme une chose certaine que c'était Smerdis, fils de Cyrus, qui s'était soulevé, et ils en étaient d'autant plus persuadés, que Prexaspe niait fortement de Pavoir tué; car, après la mort de Cambyse, il n'au-

(*) Cette ville, siluéc suivant Hérodote (II, i55) à l'embouchure sehenn * lique du Nil i était fameuse par nu oracle de Lalone.

L'Utfivfins.

rait pas été sûr pour lui d'avouer qu*

le fils de Cyrus avait péri de sa main. Peu de temps après, la gangrène ayant gagné toute la ouïsse, Cambyse mourut, après avoir régné eu tout sept ans et cinq mois. Ce prince ne laissa pas de postérité.

HISTOIRE D* SMftftDIf X.K MAOK.

Smerdis le mage est appelé dans récriture Artaxerxès; Hérodote le . nomme Smerdis ; Ctésias Sphendadate ; Eschyle Mardus, et Justin Oropaste.

Les Perses se soumirent à lui , supposant qu'il était' le véritable Smerdis, fils de Cyrus. Dès qu'il fut monté sur le trône, les Samaritains lui écrivirent une lettre par laquelle ils l'engageaient à empêcher les juifs de rebâtir la ville et les murailles de Jérusalem. Smerdis leur envoya aussitôt un ordre portant défense aux juifs de pousser plus loin la reconstruction de leur ville.

Voulant s'assurer l'affection de ses sujets, Smerdis les exempta de tout tribut et du service militaire pendant trois ans. Cette mesure eut le résultat

3u'il en attendait, et tous les peuples e l'Asie, excepté les Perses, témoignèrent leurs regrets lorsque, peu de temps après, arriva la révolution qui fit perdre au mage le trône et la vie.

Les précautions que Smerdis prenait pour dérober la connaissance de son usurpation jetèrent des doutes dans l'esprit de plusieurs d'entre les Perses. Un seigneur nommé Otané, fils de Pharnaspe, soupçonna, le premier, le

3ouveau roi de n'être pas Smerdis, fils e Cyrus, mais le mage, frère de Patlzitnès. Sa conjecture était fondée sur ce que Smerdis ne sortait jamais de ia citadelle, et n'appelait pas auprès de sa personne les grands de Perse, traitant toutes les affaires par l'intermédiaire de guelques eunuques investis de sa confiance. Otane avait une fille appelée Phédyme, laquelle était veuve de Cainbyse; elle appartenait alors au mage, comme toutes* les autres femmes du feu roi. Otane lui envoya demander si 6on époux était véritablement Smerdis , fils de Cyrus, ou un autre homme.

Phédyme régtnéit qu'elle n* te «avait pas, n'ayant jamais vu Smerdis, fifo de Cyrus , et ne connaissant pas plus celui

Îfui l'avait admise au nombre de ses emmes. a Si vous ne connaissez pas Smerdis, fils de Cyrus, lui fit dire une seconde fois Otane, du moins demandez à Atosse quel est cet homme avec qui vous habitez Tune et l'autre : elle doit connaître parfaitement son frère Smerdis. » Phédyme répondit qu'elle ne pouvait pas parler à Atosse, ni voir aucune des autres femmes, parce que Smerdis les avait dispersées clans des appartements séparés.

Sur cette réponse x Otane envoya un troisième message a Phédyme. «Ma fille, lui fit-il dire, si le roi n'est point Smerdis, fils de Cyrus, mais celui que je soupçonne , il ne convient pas que vous soyez sa femme, ni qu'il occupe le trône de Perse; il mérite d'être puni. Suivez donc mes conseils, et faites ce que je vous prescris. Quand il reposera auprès de vous , et que vous le verrez profondément endormi , examinez s'il a des oreilles. S'il en a, c'est le fils de Cyrus; s'il n'en a point, c'est Smerdis le mage. » Or, il faut remar- » qiier que Cyrùs avait fait couper les oreilles à Smerdis , pour un crime dont celui-ci s'était rendu coupable.

Phédyme prit l'engagement d'obéir à son père, et peu de temps après elle exécuta sa promesse. Quand elle vit le mage profondément endormi , elle s'assura qu'il n'avait point d'oreilles, et fit aussitôt instruire Otane de cette découverte.

Otane alla voir Aspathine et Gobryas , qui étaient les premiers d'entre les Perses , et ceux sur la foi desquels il comptait le plus. Leur avant fait part de tout ce qu'il venait d'apprendre, ces deux seigneurs lui avoueront qu'eux-mêmes avaient déjà soupçonné la vérité. Il fut résolu entre eux qu'on se déferait de l'usurpateur, et que chaque conjuré s'associerait l'ami sur le courage et la prudence duquel il pourrait le plus compter. Otane engagea ' Intapherue dans son parti, Gooryas Mégabyse, et Aspathine Hydarne. Ils étaient au nombre de six , lorsque Da-

PERSE

tt

rius,fils d'Hystaspe, revenant de la Perse , dont son père était gouverneur, arriva à Suse. A peine fut-il de retour, qu'ils résolurent de se l'associer aussi.

Ces sept seigneurs s'étant assemblés , se jurèrent une fidélité réciproque, et délibérèrent entre eux. Quand ce fut le tour de Darius de dire son avis : « Je croyais , leur dit-il , être le seul qui eût connaissance de la mort de Smerdis, fils de Cyrus, et qui sût que le mage régnait en sa place, et c'est pour cela même que je me suis rendu ici afin de faire périr cet indigne usurpateur.

Mais puisque vous avez aussi découvert le mystère, il faut sur-le-champ, et sans 'délai, exécuter l'entreprise; autrement, il y aurait du danger. — Fils (THystaspe, lui répondit Otane, gardez-vous d'agir inconsidérément, et de rien précipiter. Pour moi , je suis d'avis de ne point commencer que nous ne soyons en plus grand nombre. — Perses, reprit Darius, si vous suivez le conseil d'Otane, votre perte est assurée; vous périrez misérablement. L'appât d'une récompense engagera quelqu'un à vous dénoncer au mage. Vous auriez dû exécuter l'entreprise vous seuls , et sans la communiquer à d'autres; mais puisque vous avez jugé à propos d'en faire part à plusieurs , et de me mettre moi-même de ce nombre , exécutons-la aujourd'hui , ou , si nous laissons passer la journée, je vous déclare que je n'attendrai pas qu'on me prévienne, mais que je prendrai les devants, et que j'irai moi-même vous dénoncer au mage. »

Pendant que les conjurés délibéraient ainsi , les deux mages faisaient appeler Prexaspe, et tâchaient de l'attirer dans leur parti, parce que lui seul avait connaissance de la mort de Smerdis, fils de Cyrus, l'ayant tué de sa propre main. Ils n'oublièrent rien pour le gagner. Ils exigèrent de Hii, sous serment, qu'il gardât le secret, s'ençageant , de leur côté , à le combler de richesses. Prexaspe promit de faire ce que les mages demandaient. Les deux frères le croyant dans de bonnes dispositions , lui proposèrent de monter sur une tour, pour annoncer aux Per-

ses , réunis sous les murs du palais , que c'était véritablement Smerdis , fils de Cyrus, oui occupait le trône, lia lui avaient donné ces ordres, à cause de son ascendant sur l'esprit des Perses.

Prexaspe ayant répondu qu'il était disposé à faire ce qu'on exigerait de lui, les mages convoquèrent les Perses, et lé firent monter sur une tour d'où il pouvait les haranguer. Mais Prexaspe ayant fait l'énumération de tous les biens dont Cyrus avait comblé les Perses, découvrit la vérité; enfin il assura qu'il avait tué Smerdis, fils de Cyrus, par les ordres de Cambyse, et que les Mèdes (*) occupaient le trône. En même temps, il fit beaucoup d'imprécations contre les Perses , s'ils ne recouvraient pas l'empire, en se vengeant des mages; puis troublé par ses remords il se précipita de la tour, la tète la première.

Les sept conjurés ayant résolu d'attaquer les mages sur-le-ehamp et sans différer, se mirent en marche, après avoir prié les dieux. Ils ne savaient encore rien de l'aventure de Prexaspe; ils l'apprirent en se rendant au palais. Sur cette nouvelle, ils se retirèrent à l'-écart pour tenir conseil et délibérer entre eux. Otane était toujours d'avis de différer l'entreprise; mais Darius représenta qu'il fallait marcher sur-lechamp, et exécuter sans délai ce qu'on avait décidé. Son avis prévalut, et les conjurés allèrent vers le palais.

Lorsqu'ils furent arrivés , les gardes, par respect pour leur rang, et ne les soupçonnant point de mauvais dessins , tes laissèrent passer, sans même leur faire de questions. Quand ils eurent pénétré dans la cour du palais , ils rencontrèrent les eunuques chargés de présenter au roi les requêtes. Ces eunuques leur demandèrent quel sujet les amenait, et, menaçant en même temps les gardes qui les 'avaient laissés entrer, ils firent tous leurs efforts pour les empêcher de pénétrer plus avant.

Les sept conjurés tombèrent alors, le poignard à la main , sur ceux qui voulaient les retenir, et, les ayant tués,

(*) les mages, comme on sait*, formaient une tribn dç la nation des Mèdes,

L'UNlVÉflS.

ils coururent promptement à l'appartement des hommes. Les deux mages y étaient à délibérer sur les moyens d'arrêter les suites que pouvait avoir la déclaration de Prexaspe.

Le tumulte et les cris des eunuques étant venus jusqu'à eux , ils accoururent, et, voyant ce qui se passait, ils se mirent en défense. L'un se hâte de prendre un arc, l'autre une lance; ils en viennent aux mains. Comme les conjurés étaient trop près, Parc devint inutile à celui qui s'en était armé:

l'autre se défendait mieux avec la lance , il blesrfa Aspathineetlntapherne. Celui des mapes qui avait une lance résistait toujours; l'autre, ne pouvant plus soutenir la lutte, s'enfuit dans une chambre qui communiquait à l'appartement des homraçs. Il voulut fermer la porte; Darius et Gobryas s'y jetèrent avec lui. Gobryas saisit le mage au corps; mais comme ils étaient dans l'obscurité, Darius, craignant de percer Gobryas, ne faisait pas usage de ses armes. Gobryas lui demanda pourquoi il restait dans l'inaction. «Je crains de vous blesser, répondit Da~ rius. — Frappez , lui dit Gobryas , dussiez-vous me percer aussi. » Darius obéit, et, par un heureux hasard, le coup qu'il porta n'atteignit que le mage.

Après avoir tué les deux mages, les conjurés leur coupèrent la tête, et laissant dans la citadelle deux des leurs qui étaient blessés, les cinq autres, tenant à la main les têtes des mages, sortirent en jetant de grands cris. Ils appelèrent, à haute voix, les Perses, leur racontèrent ce qui s'était passé, en leur montrant les têtes des usurpateurs, lis firent en même temps main basse sur tous les mages qui se présentèrent à eux.

Les Perses, instruits de la conduite des sept conjurés et de l'usurpation de Smerdis et de Patizithès, tuèrent tous les mages qu'ils purent rencontrer. On célébra dans la suite avec beaucoup de solennité l'anniversaire de cette journée, par une fête appelée en grec magophonie ou le massacre des mages.

Ce jour-là, il n'était pas permis aux mages de paraître en public.

Quand l'ordre et la tranquillité ud instant troublés eurent été rétablis , les sept seigneurs qui s'étaient soulevés contre les mages tinrent conseil sur l'état actuel des affaires et sur la forme de gouvernement qu'il convenait d'établir. Otane voulait remettre le souverain pouvoir entre les mains du peuple ; Mégabyse se prononça pour l'oligarchie, et Darius pour le gouvernement monarchique. L'avis de ce dernier ayant prévalu, Otane déclara qu'il renonçait aux droits qu'il pouvait avoir à la couronne, pourvu que lui et ses descendants, fussent toujours libres. Sa demande lui ayant été accordée , il se retira sur-le-champ.

Les six autres conjurés se réunirent ensuite pour s'entendre sur la manière de procéder à l'élection d'un nouveau roi; mais avant de commencer cette discussion, ils décidèrent que celui d'entre eux qui serait élu donnerait tous les ans à Otane et à ses descendants, à perpétuité, une robe médique, et ajouterait à ce don d'autres présents que les Perses regardaient comme très-honorables. Ils convinrent aussi que chacun des conjurés aurait ses entrées au palais sans se faire annoncer, excepte quand le roi serait dans son gynécée ; de plus que le roi serait tenu de prendre sa femme dans la famille d'un des conjurés. Quant au choix du nouveau roi , le sort devait en décider. Les six seigneurs arrêtèrent gu'on se rendrait le lendemain matin à un endroit de la ville désigné d'avance, et qu'on reconnaîtrait pour roi celui dont le cheval hennirait le premier au lever du soleil.

Darius avait un habile écuyer nommé OEbarès. Au sortir de l'assemblée, Darius s'adressant à lui : « OEbarès, lui dit-il , il a été arrêté entre nous que demain matin nous monterions à cheval , et que celui-là serait roi dont le cheval hennirait le premier au soleil levant. Fais donc usage de toute ton habileté, afin que j'obtienne ce haut rang préférableinent à tout autre.— Seigneur, répondit OEbarès, si votre élection ne dépend que de cela , prenez courage, et ne vous mettez pas en peine. »

PERSE

Dès que la nuit fut venue, ORbarès attacha une jument dans l'endroit où les conjurés devaient se rendre, et il y amena le cheval de son maître.

Le lendemain, les six seigneurs .perses, selon leur convention, se trouvèrent à cheval au rendez-vous. J-orscju'ils furent arrivés à l'endroit où la jument avait été attachée la nuit précédente, lecheval de Darius commença de hennir. Les cinq autres seigneurs mirent aussitôt pied à terre , se prosternèrent devant Darius et le reconnurent pour leur roi.

Tel est en substance le récit d'Hérodote. On est cependant fondé à croire que la révolution à la suite de laquelle Darius obtint la couronne fut beaucoup plus longue que ne le dit cet auteur. Le poëte Eschyle dans sa tragédie des Perses compte deux rois, Maraphis et Artaphrène, entre Smerdis le mage et Darius. Leurs noms, comme celui de Smerdis, manquent dans le canqn de Ptolémée. Ce fait s'explique facilement par la courte durée du règne de ces usurpateurs , et le témoignage d'Eschyle mérite toujours d'être pris en sérieuse considération. En effet, ce poëte contemporain de Darius et de Xerxès put connaître les Perses, contre lesquels il combattit aux journées de Marathon , de Salamine et de Platée. D'ailleurs voulant mettre sur la scène la famille royale des Achaeménides, aurait-il négligé de s'instruire d'un point d'histoire qu'il lui était si facile de savoir et que les spectateurs ne lui auraient pas permis d altérer?

HISTOIRE DE DARIUS, FILS d'hYSTASFE.

Darius était Perse de nation et de la race des Achœménide?. Son père Hystaspe avait toujours accompagné Cyrus dans ses expéditions , et était alors gouverneur de la province de Perse , comme nous l'avons dit plus haut.

Pour se bien affermir sur le trône, le nouveau roi épousa (an du monde 3483; avant J. C 521) deux filles de Cyrus, Atosse et Artvstone. Atosse avait été femmedeCambyse, son frère,

V Livraison (Pebse.)

et ensuite du faux Smerdis : Artystone était encore vierge. Il prit aussi pour femmes Parmys, fille <Je Smerdis, fils de Cyrus , et Phédyme , fille d'Otane, la même qui avait découvert l'imposture du mage.

Darius partagea ensuite ses États en vingt provinces que les Perses appelaient Satrapies ; et dans chacune desquelles il établit un centre de gouvernement. II régla aussi le tribut que chaque nation devait lui payer.

Sous le règne de Cyrus, et sous celui de Cambyse, il ny avait rien de réglé concernant les tributs ; les peuples offraient seulement au roi un don gratuit, et payaient une contribution de guerre dont Smerdis le mage exempta ses sujets. L'établissement des impôts perpétuels fit dire aux Perses , comme nous l'apprend Hérodote, que Darius était un marchand , Cambyse un maître , et Cyrus un père ; le premier, parce qu'il faisait argent de tout; le second , parce qu'il était dur et méprisant; et le troisième enfin, parce qu'il était doux, et qu'il avait fait à ses sujets le plus de bien qu'il avait pu (*).

TRIOUTS PAYK5 AU ROI DR PIRSI PAR LES SATRAriES.

Les Ioniens, les Magnctes d'Asie, les Éoliens, les Cariens, les Lyciens, les Milyens , les Pamphy liens, composaient le premier département ou la première satrapie, et payaient ensemble quatre cents talents d'argent. Les Mysiens, les Lydiens, les Lasoniens, les Cabaliens et les Hygenniens étaient taxrs à cinq cents talents d'argent, et composaient la deuxième satrapie. Les habitants de l'Hellespont, les Phrygiens , les ïhraces d'Asie , les Paphlagoniens, les Mariandyniens et les Cappadociens, faisaient le troisième département, et payaient trois cent soixante talents. Les Ciliciens donnaient tous les jours un cheval blanc, et outre cela, cinq cents talents d'argent , dont cent quarante étaient distribués à la cavalerie qui gardait le pays : les trois

(*) Hérodote, livre III, chap. 89.

L'UNIVERS

cent soixante autres talents entraient dans le trésor de Darius. Les Ciliciens formaient le quatrième département.

La cinquième satrapie commençait à la ville de Posideium , sur les frontières de la Cilicie et de la Syrie, et s'étendait jusqu'en Egypte , sans y comprendre le pays des Arabes , qui était exempt de tout tribut. Ce département renfermait toute la Phénicie, la Syrie, la Palestine et l'île de Cypre, et payait trois cent cinquante talents.

L'Egypte, la Libye voisine de l'Egypte , et les villes de Cyrèoe et de Barcé, rapportaient au roi de Perse sept cents talents, sans compter plusieurs prestations en nature. Cette satrapie était la sixième. La septième comprenait les Sattagydes , les Gandariens , les Dadices et les Aparytes. Ce£ nations payaient cent soixante et dix talents.

Suse, et le reste du pays des Cissiens , faisaient le huitième gouvernement, et rendaient au roi trois cents talents.

De Babylone et du reste de l'Assyrie, il lui revenait mille talents d'argent, et cinq cents jeunes eunuques : c était le neuvième département. D'Ecbatane et du reste de la Médie, des Paricaniens etdesOrthocorybantiens, qui faisaient le dixième gouvernement , il tirait quatre cent cinquante talents. Les Caspiens, les Pausices , les Pantimathiens et les Darites composaient le onzième gouvernement. Ils payaient ' ensemble deux cents talents. Tout le pays , depuis les Bactriens jusqu'aux iEgles, faisait la douzième satrapie, et payait trois cent soixante talents.

Le treizième département payait quatre cents talents. Il s'étendait depuis la Pactyice, l'Arménie et les pays

voisins, jusqu'au Pont-Euxin.

Les Sagartiens , les Sarangéens , les Thamanéens, les Outiens, les M y tiens, et les peuples qui habitaient les îles de la mer Erythrée, payaient six cents talents ; ils étaient compris sous la quatorzième satrapie.

La quinzième renfermait les Saces et d'autres peuples limitrophes , qui donnaient deux cent cinquante talents.

k Les Parthes , les Chorasmiens , les

Sogdiens et les Ariens, étaient taxés à trois cents talents : ils formaient la seizième satrapie.

Les Paricaniens et les Éthiopiens asiatiques payaient quatre cents talents , et composaient le dix-septième gouvernement.

Le dix-huitième renfermait les Matieniens, les Saspires et les Alarodiens. Ils étaient taxés à deux cents talents. Les Mosques, les Tibaréniens , les Ma* crons, les Mosynœques , et les Mardes, payaient trois cents taients : ils faisaient le dix-neuvième département.

Quand Darius eut soumis les Indiens , il les taxa à trois cent soixante talents de paillettes d'or.

La province de Perse était exempte de toute espèce d'impôt.

Ces impositions réunies formaient un total de quatorze mille cinq cent soixante talents euboïques , qui , selon l'estimation de l'abbé Barthélémy, font environ quatre-vingtdix millions de livres tournois (*).

SUPPLICE Z>*£VTAPHERiri.

Dès le commencement de son règne, Darius flt mettre à mort Intapherne , l'un des sept Perses qui avaient conspiré contre les mages. Voici à quelle occasion : II avait été convenu, entre les sept conjurés, comme nous l'avons dit plus haut, qu'ils auraient leurs entrées au palais , sans se faire annoncer, à moins que le roi ne fût avec une de ses femmes. Intapherne voulant entrer chez Darius , le garde de la porte et l'introducteur l'arrêtèrent, disant que le roi était avec une de ses femmes.

Intapherne, s'imaginant qu'ils mentaient, tira son cimeterre, et leur coupa le nez et les oreilles. Ces deux hommes se présentèrent au roi, et lui apprirent la cause pour laquelle ils avaient été ainsi maltraités. Darius , appréhendant que cette violence n'eût été commise de concert avec les cinq autres seigneurs conjurés , les ût venir l'un

(*) Yoyaçe d'Anacharsis, tom. I,p. i5>] de la troisième édition. Paria, de Bure, 1790, in-S°.

PERSE

après l'autre , et les sonda chacun en particulier, pour savoir s'ils approuvaient la conduite d'Intapherne. Quand il fut bien sûr que celui-ci avait agi de son propre mouvement , il le fit arrêter, fui , ses fils et ses proches parents, et les condamna à mort.

La femme d'Intapherne allait chaque

Iour pleurer aux portes du palais. Ses armes et son assiduité touchèrent Darius, qui lui promit la grâce de celui des siens qu'elle désignerait. Après un moment de réflexion , cette femme dit : « Si le roi m'accorde la vie d'un de mes proches, je choisis mon frère, préférablement à tous les autres. » Darius, surpris, lui fit demander les motifs de cette préférence. •« Grand roi, répondit-elle, je pourrai trouver un autre mari , et avoir d'autres enfants, lorsque j'aurai perdu ceux - ci : mais , mon père et ma mère étant morts , il n'est pas possible que j'aie d'autre frère. Telle est la cause de mon choix. » Darius lui rendit ce frère qu'elle avait demandé, et, de plus , l'aîné de ses enfants. Quant aux autres, il les fit mettre à mort.

DARIUS PERMET AUX JUIFS DE COlfTXKUBR LA RECONSTRUCTION DU TEMPLE.

La troisième année du règne de Darius (an du monde 3485, avant Jésus- Christ 519), ou la seconde suivant le calcul des juifs (*), les Samaritains firent de nouveaux efforts pour empêcher la reconstruction du temple de Jérusalem, oui venait d'être reprise depuis peu. Ils s'adressèrent à Thathanai , gouverneur de la Syrie et de la Palestine pour Darius, et lui dirent que les Israélites , malgré les défenses qui leur en avaient été faites , travaillaient à rebâtir le temple. Thathanaî n'osant prendre sur lui la décision de cette affaire , en écrivit à Darius , lui disant que les Israélites se fondaient sur un édit de Cyrus pour continuer leur travail ; il engageait le roi à s'informer si redit en question existait

(*) Esdras , Uv. x , chap. 4 , v. a{, Aggée, chap. x , t. x.

réellement, et le priait de lui faire connaître ses intentions touchant la reconstruction du temple. Darius, après s'être assuré que tout ce que les Israélites avaient dit à Thathanaî était conforme à la vérité, rendit, en leur faveur, un édit assez semblable à celui de Cyrus dans ses principales dispositions. Les Israélites étaient autorisés » f>ar cet édit, à continuer de rebâtir e temple , et à prélever sur le produit des impôts du pays , tous les irais de construction (*).

RÉVOLTE DES BABYLOfflElCS. DÉVOUEXEffT DE ZOPTRB. PRISE DE BABYLOVE PAR DARIUS. ,

Au commencement de la cinquième année du règne de Darius (an du monde 3488, avant Jésus-Christ 516), les Babyloniens se révoltèrent. Ils supportaient impatiemment le joug des Perses, et voyaient avec peine leur ville dé* chue de son ancienne splendeur, et privée du rang de capitale. Ils firent tous les préparatifs nécessaires pour soutenir un long siège ; et, si nous en croyons Hérodote (**), après avoir massacré , pour ménager les provisions de bouche, celles de leurs femmes auxquelles ils étaient moins attachés, ils se mirent en état de défense , et s'enfermèrent dans Babylone. A la première nouvelle de leur révolte, Darius assembla son armée , et marcha contre eux. Arrivé devant la place, il en forma le siège.

Il v avait déjà dix -neuf mois que Babylone était investie , sans que les assiégeants eussent obtenu le moindre avantage. Darius s'était servi en vain de plusieurs ruses de guerre; il avait même essayé de se rendre maître de la ville en détournant le cours de l'Euphrate, comme l'avait fait Cyrus:

mais les Babyloniens se tenaient sur leurs gardes, et cette tentative n'eut aucun succès. Déjà les Perses allaient lever le siège, lorsque Zopyre, fils de ce même Mégabvze qui était entré dans la conspiration contre Smerdis , les rendit maîtres de Babylone.

(*) Esdras, Uv. x, chap. v et vi»

(**) Hérodote., liv. 'xxx, chap. i5o.

Pour arriver à ses fies , il se coupa le nez et les oreilles, se rasa d'une manière honteuse le tour de la tête (*) , se mit le corps en sang à coups de fouet, et alla se présenter au roi. Darius , indigné , lui demanda qui l'avait mis dans cet état. « Seigneur, dit Zopyre , personne que vous n'est assez

fûissant pour me traiter de la sorte. » i ajouta que son intention était de se présenter aux Babyloniens, et de leur aire qu'il se joignait à eux pour se venger de Darius qui l'avait fait cruellement mutiler. En même temps, il convint avec ce prince, des moyens qu'il emploierait pour livrer la ville aux Perses. Puis il courut vers les portes de Babylone, se retournant de temps en temps t comme un véritable transfuge. Les sentinelles l'ayant aperçu, lui demandèrent qui il était, et ce qu'il voulait. Zopyre se nomma, et dit qu'il venait chercher un asile au milieu des Babyloniens, parce que Darius , à qui il avait conseillé de lever le siège, vu l'impossibilité de prendre la place , s'était vengé en le traitant avec la dernière cruauté, a Maintenant donc, ajouta Zopyre, je viens vers vous, 6 Babyloniens, et pour votre plus grand avantage, et pour le plus grand malheur de Darius , de sou armée et des Perses. Tous leurs projets me sont connus , et Darius ne m'aura point ainsi mutilé impunément. » Les Babyloniens, voyant un des principaux seigneurs de la cour de Darius traitéd'une manière aussi barbare, crurent qu'il disait la vérité, et lui donnèrent le commandement de quelques troupes à la tête desquelles il Gt une sortie , et culbuta un petit corps que Darius lui avait opposé, comme ils en étaient convenus. Zopyre laissa passer quelques jours, et fit ensuite une seconde sortie, dans laquelle il eut , comme la première fois , l'avan-

(*) Voy. Hérodote, liv. m, cliap. i54.

Le môme auteur remarque, liv. vi ,ch. 19, que Ici Perses portaient «les chut eux foit longs. Il csi évident d'après ces deux passages que le s cheveux courts étaient chez les Perses une marque d'infamie.

tage sur les Perses. Laissant encore écouler un peu de temps, il fit une troisième sortie , et mena ses troupes vers un endroit où il avait dit à Darius d'envoyer quatre mille hommes, qu'il tailla en pièces. Ce nouveau succès le rendit très-puissant parmi les Babyloniens, qui lui confièrent à la fois le commandement de l'armée et la garde des remparts. Enfin, lejourconvenu, Darius fit approcher son armée pour donner un assaut général. Alors , tandis que les Babyloniens se défendaient courageusement , Zopyre ouvrit deux portes , et introduisit les Perses dans la place. Ce fut ainsi que Babylone tomba , pour la seconde fois , au pouvoir des Perses. Darius fit aussitôt abattre les murailles et enlever les portes de la ville. Trois mille citoyens les plus puissants de Babylone furent mis à mort par son ordre; les autres obtinrent leur pardon.

EXrKDCTIOir DE DARIUS COlfT&E MS SCYTHES.

Le calme ayant été rétabli dans l'empire, Darius marcha en personne contre les Scythes, sous prétexte de venger l'injure qu'ils avaient faite aux Mèdes , dans le pays desquels ils étaient entrés à main armée, environ cent vingt ans auparavant. Artaban (*) , fils d'Hystaspe. et frère de Darius, n'était nullement d'avis que le roi portât la guerre en Scythie. Il lui fit , a ce sujet, les représentations les plus justes ; mais, voyant que ses paroles ne produisaient aucune impression sur l'esprit de son frère , il n'insista pas davantage.

Avant son départ , Darius se rendit coupable d'un crime horrible dont Hérodote (**) nous a conservé le souvenir. OEobazus, Perse de distinction , avait trois iils qui tous devaient suivre Darius à la guerre contre les Scythes.

Il supplia ce prince d'en laisser un

(*) Plusieurs auteurs écrivent Artabant ; mais le proverbe dil : Fier comme Artaban. J'ai adopté cette dernière forme consacrée par l'usage.

(**) Livre iv, chapitre 84.

PERSE

auprès de lui. Darius promit de les lui laisser tous les trois; mais, en même temps, il donna à ses cardes Tordre de mettre à mort les trois jeunes hommes. C'est ainsi qu'il tint la parole qu'il avait donnée à OËobazus.

Les préparatifs achevés , Darius partit de Suse , et se rendit à Chalcédome , sur les bords du Bosphore de Thrace.

Les Perses érigèrent, sur le rivage, deux colonnes de pierre blanche. On grava sur l'une , en caractères assyriens, et sur l'autre, en caractères grecs, les noms de toutes les nations que Darius avait à sa suite. L'armée perse montait à sept cent mille hommes, non compris les matelots et les soldats de ' la flotte composée de six cents voiles.

Darius ayant traversé le Bosphore sur un pont de bateaux, continua sa route par la Thrace , et campa trois jours aux sources du Téare. Les Thraces de Salinydesse, et ceux qui. demeuraient au-dessus d'Apollonie et de Mésambria , s'étaient rendus à lui sans faire la moindre résistance. Les Gètes, qui voulurent tenter le sort des armes, furent bientôt réduits en esclavage.

Arrivé sur les bords de Pister (*) , Darius fit passer son armée de l'autre côté du fleuve, et commanda aux Ioniens de rompre le pont, et de suivre l'armée avec toutes les troupes de la flotte. Gomme les Ioniens étaient sur le point d'exécuter ses ordres , Coès , fils d'Erxandre, qui commandait les Mytiléniens, lui représenta qu'il fallait conserver le pont , afin d'avoir les moyens de faire retraite, si les circonstances l'exigeaient. Alors Darius convoqua les chefs des Ioniens, et leur adressa ce discours : « Ioniens , j'ai changé d'avis au sujet du Dont : voici une courroie à laquelle j'ai fait soixante nœuds ; et quand je serai entré dans la Scythie , ayez soin de défaire chaque jour un de ces nœuds. Si je ne suis pas de retour lorsque vous les aurez tous

(*) Les Grecs et les Romains donnaient le nom à'Istcr au cours inférieur du Danube.

défaits, vous retournerez dans votre patrie. Mais gardez le pont jusqu'à ce moment-là, et ne négligez rien pour le défendre et pour le conserver; vous me rendrez, en agissant ainsi , un service essentiel. » Après avoir donné ces ordres, Darius s'éloigna du fleuve, et pénétra dans l'intérieur du pays.

Les Scythes , dé leur côté , voyant qu'ils ne pouvaient pas, avec leurs seules forces , vaincre une armée aussi nombreuse que celle de Darius, envoyèrent des ambassadeurs aux rois des nations voisines pour leur demander du secours. Les ambassadeurs dirent à ces princes que Darius, après avoir entièrement subjugué l'autre continent, venait de soumettre les Thraces, et avait traversé l'Ister à dessein de se rendre maître de leur patrie. Quelques chefs promirent de se joindre aux Scythes ; d'autres , au contraire , refusèrent de prendre part à une guerre qui, disaient - ils , ne les regardait point. Les Scythes, jugeant bien qu'ils n p. devaient compter que sur eux-mêmes, résolurent de combattre les Perses par la faim et la fatigue plus encore que par les armes. Cette décision prise, ils envoyèrent dans l'intérieur du pays leurs femmes et leurs enfants avec leurs troupeaux, comblèrent les puits et les fontaines et détruisirent tous les fourraces qu'ils trouvèrent sur leur route, puis ils allèrent au-devant de Darius. A trois journées de l'Ister environ , ils découvrirent les Perses. Ceux-ci ne les eurent pas plutôt aperçus qu'ils se mirent a les poursuivre.* Les Scythes se retirant toujours, attirèrent* successivement l'armée de Darius chez tous les peuples qui avaient refusé de faire cause commune avec eux. Fidèles à leur plan de défense, ils détruisaient tout sur leur passage, en sorte que la disette devint extrême dans le camp des Perses. Les rois des Scythes, instruits de cette circonstance, envoyèrent à Darius un héraut avec des présents , qui consistaient en un oiseau , un rat , une grenouille et cinq flèches. Les Perses demandèrent à l'envoyé ce que signiûaient ces présents. Il répondit qu'on l'avait seule-

L'UNIVERS

ment chargé de les offrir, et de s'en retourner aussitôt après; qu'il les exhortait cependant , s'ils avaient de ki sagacité , a essayer d'en pénétrer le sens.' Dans un conseil tenu à ce sujet, Darius soutint que les Perses lui donnaient la terre et l'eau , comme un gage de leur soumission. II se fondait, dit Hérodote, sur ce que le rat naît dans la terre, et se nourrit de blé ainsi que l'homme ; que la grenouille naît dans l'eau ; que l'oiseau ressemble au cheval pour la vitesse, et 3u'enfin les Scytnes , en lui envoyant es flèches , luf livraient leurs armes : telle était l'opinion de Darius. Mais Gobryas , l'un des sept qui avaient détrôné le mage , fut d'un autre avis.

« Perses , leur dit-il , ces présents signifient que , si vous ne vous envolez pas dans les airs, comme les oiseaux ; ou si vous ne vous cachez pas sous terre , comme des rats ; ou si vous ne sautez pas dans les marais , comme des grenouilles, vous ne reverrez jamais votre patrie; mais que vous périrez par ces [lèches. »

La disette continuant toujours, Darius pensa sérieusement à la retraite , et dès que la nuit fut venue, il se mit en marche du côté de l'Ister, abandonnant les malades et ses plus mauvaises troupes, leur faisant accroire qu'il les laissait pour garder le camp, tandis qu'avec l'élite de l'armée il allait en personne attaquer l'ennemi; mais, en réalité, il agissait ainsi pour se dé* faire d'hommes faibles ou malades qui auraient retardé sa retraite. Ayant réussi h tromper ces infortunés , il fit allumer des feux comme si toute l'armée avait campé dans ce lieu-là, et partit aussitôt en grande hâte. Quand te jour parut, les Scythes s'aperçurent de la fuite de Darius, et allèrent droit à l'Ister. Comme la plus grande partie de l'armée perse consistait en infanterie, et qu'au contraire les Scythes étaient à cheval, et avaient d'ailleurs l'avantage de connaître parfaitement les chemins , ceux-ci arrivèrent au pont de l'Ister longtemps avant les Perses ; et, s'adressant aux Ioniens, ils les engagèrent à rompre le pont et à mettre

ainsi Darius dans l'impossibilité de repasser le fleuve. Les princes des . Ioniens délibérèrent sur ce qu'il convenait de faire. Miltiade d'Athènes, qui gouvernait alors la Chersonèse de Thrace avec une autorité souveraine, leur conseilla de rompre le pont, et de saisir l'occasion qui s'offrait à eux de rendre la liberté aux villes ioniennes.

Tous les chefs se rangèrent d'abord à son avis, excepté Histiée, tyran de Milet : celui-ci représenta que la fortune des princes ioniens était étroitement liée à celle de Darius , et que si l'Ionie redevenait indépendante de la Perse, chacun d'eux perdrait l'autorité qu'il exerçait dans sa ville. Ces raisons ramenèrent rassemblée, et il fut décidé que, pour donner aux Scythes une apparence de satisfaction et se mettre en même temps à l'abri de leurs attaques, on détruirait la partie du pont qui confinait à leur territoire, mais en conservant toujours les moyens de faire repasser le fleuve à Darius et à son armée. Les Scythes voyant les Ioniens occupés à démolir le pont, quittèrent les bords du fleuve pour aller attaquer les Perses; mais les deux armées ayant suivi des routes différentes, ne se rencontrèrent pas. Darius étant arrivé de nuit sur les bords de l'Ister et trouvant le pont rompu, craignit que les Ioniens ne l'eussent abandonné. Il avait dans son armée un Égyptien dont la voix était extrêmement forte, et auquel il ordonna d'appeler Histiée de Milet. Aux premiers cris de l'Égyptien, Histiée fit surle-champ approcher des vaisseaux et rétablir le pont.

Après avoir repassé l'Ister, Darius continua sa route par la Thrace. et arriva à Sestos dans la Chersonèse. Il nomma Mégabaze général des troupes qu'il laissait en Europe, au nombre de quatre-vingt mille hommes , traversa le Bosphore avec le reste de son armée, et se rendit à Sardes , où il passa l'hiver et une partie de l'année suivante. Mégabaze subjugua tous les peuples de l'Hellespont qui n'étaient pas les alliés des Perses.

Les Périnthiens furent de ce nom*

PERSE

bre. Périnthe soumise, Mégabaze par* courut la Thrace avec son armée et en subjugua tous les habitants. Ces différentes expéditions achevées, il envoya en Macédoine sept Perses qui tenaient après lui le premier rang dans l'armée , pour demander à Amyntas, roi de ce pays, la terre et l'eau, au nom de Darius. Les députés de Mégabaze. obtinrent d' Amyntas qu'il se soumit. Ce prince les ayant ensuite invités à loger dans son palais, fit servir un repas magnifique, après lequel les Perses le prièrent d'amener dans la salle du festin ses femmes et ses filles. Amyntas consentit à leur demande, qui était cependant contraire aux usages du pays.

Quand les princesses furent arrivées, les Perses se permirent avec elles de grandes familiarités. Amyntas, quoi* que affligé du spectacle qu'il avait sous les yeux, dissimulait cependant son indignation; mais Alexandre, son fils,

Sui était jeune, ne put se contenir. Il t d'abord retirer son père ainsi que les princesses, puis, ayant introduit dans la salle du festin des jeunes hommes sans barbe, armés de poignards, il les fit asseoir à côté des Perses , et au moment où ceux-ci leur adressaient la parole, croyant avoir affaire à des femmes, ces jeunes gens les massacrèrent. Cette affaire fut ensuite as* soupie par la prudence d'Alexandre.

COKQUBTS DE l'iHDE PAR DARIUS.

La treizième année de son règne (an du monde 3496; avant J. C. 508), Darius ordonna à Scylax de Caryande (*) de se rendre à Caspatyre sur l'Indus, de descendre le fleuve jusqu'à son embouchure, de naviguer ensuite vers l'ouest, et de recueillir tous les renseignements nécessaires pour une expédition militaire dans l'Inde. Scylax obéit aux ordres de Darius, et aborda heureusement à un port de la mer Rouge, le trentième mois après son

(*) Caryande, île et ville de Carie, wrès de la ville de Mynde , à l'est de cette dernière et à l'ouest de Bargylia, sur le golfe Xassius

départ. Il partit ensuite pour Sa se, et rendit compte de son voyage à Darius , qui, mettant à profit les renseigne-' ments qu'il lui donna , soumit les Indiens. Hérodote nous a transmis le souvenir de cette expédition, qui ter* mina la longue série des conquêtes des Perses en Asie; mais il en oniet tous les détails (*).

COURSES DBS 6CYTBBS DANS LA THRACE. <

Vers la même époque, les Scythes, irrités de y invasion de Darius, se réunirent en corps d'armée, et, passant Pister, ravagèrent toute la partie de la Thrace soumise aux Perses jusqu'à l'Hellespont. Cette invasion fut assez redoutable pour engager Miltiade, qui habitait alors la Chersonèse, à fuir ce pays à l'approche des hordes scythes.

Page 1