‹ La PerseChapitre 48 sur 51 · LITTÉRATURE PERSANE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE PERSANE

ROUDKGUI. — BXLAMI. VKBDOVSI. FKtiK.1.

KHtCAlff. AlfVÉRt.

A l'époque où Mahomet prêchait sa doctrine, un marchand arabe, de retour dans son pays après avoir visité l'Iran, traduisit à ses compatriotes quelques romances persanes qui les charmèrent. Mahomet redoutant l'influence que ces fables pouvaient avoir sur l'esprit des Arabes, leur en défendit la lecture. Quand les Arabes eurent conquis la Perse, Saad, fils d'Abou-Wakkas, écrivit au calife Omar pour lui demander l'autorisation de faire transporter en Arabie les livres qu'il avait trouvés en Perse.

Omar lui répondit : « Jetez tous ces livres dans 1 eau , car si ce qu'ils contiennent peut diriger vers la vérité, Dieu nous a accordé un livre bien supérieur à ceux-là; si au contraire ce qu'ils contiennent est faux, que Dieu nous préserve de les lire. » Tous ces livres furent donc détruits par l'eau et le feu. Ainsi périrent les livres histoliques et une partie des livres religieux de l'ancienne Perse, dont nous ne possédons plus guère que les ouvrages liturgiques, parce que l'usage en étant beaucoup plus répandu , il en existait aussi un bien plus grand nombre d'exemplaires.

Daoulet-Schah , auteur d'une biographie des poètes persans , rapporte qu'on présenta un jour à Abdallah , ils de Taher, un ouvrage dédié à Khosrou Nouschirvan ; mais Abdallah répondit : Nous lisons le Coran ; toute autre lecture que celle de ce livre sacré et des traditions du Prophète nous est inutile. D'ailleurs, le livre que vous me présentez ayant été composé par les mages, nous ne devons pas prendre connaissance de ce qu'il renferme. Et il ordonna de jeter le livre dans l'eau , et de détruire par le feu tous les ouvrages écrits eu ancien persan, que l'on pourrait rencontrer. On retrouve ce zèle fanatique chez les princes musulmans, même les plus éclairés. Mahmoud le Gaznévide fit mettre le feu à une bibliothèque très - précieuse qui existait dans la ville de Reï , parce qu'elle renfermait, disait-il, des livres contraires à la foi musulmane. Houlagou, s'étant rendu mattre des châteaux forts des Bathéniens, chargea son vizir de détruire les ouvrages qui contenaient l'histoire et les dogmes de cette secte.

La langue arabe fut employée en Perse, pour les actes publics , depuis la conquête musulmane jusqu'à l'époque de Mahmoud le Gaznévide.

Ce ne fut que sous Alparslan que le persan fut employé à cet usage. L'époque de la renaissance des lettres persanes ne date que de l'époque des Samanides. Sous Ahmed, fils de Nasr, vivait Roudégui , poète fameux, auteur d'une traduction du livre de Calila et Dimna, recueil de fables et d'apologues r) ; et de diverses poésies.

Abou-Ali Mohammed Bélami, vizir d'Abou Salih Mansour, prince samanide,

(*) Galland et Cardonne nous ont donné, sous le titre de Contes et fable* indienne*, une traduction française du livre de Calila et Dimua, faite sur la version turque d'AJi- Tschelebi ; mais pour connaître exactement l'histoire de cet ouvrage célèbre, il faut consulter Y Essai sur les fables indiennes > par feu M. Auguste LoiseIeur«Deslongchamps, dont les personnes qui s'intéressent au progrès des études orientales regretteront longtemps la perte.

PERSE

donna une version persane de la chronique rédigée en arabe par Tabari (*).

L'impulsion donnée à la littérature persane par les princes samanides ne tomba pas avec eux. Les princes des dynasties qui leur succédèrent se firent honneur de protéger les lettres, et la poésie en particulier. Mahmoud le Gaznévide appela à sa cour des savants et des poètes illustres. Ce fut par les ordres de ce prince que le célèbre poète Ferdousi composa le Scàah-Nameh.

Nous avons déjà eu occasion de parler de ce poète et de son livre, dont nous avons même traduit quelques extraits (**). M. Mob) en publie le texte avec une version française , dont le premier volume a paru. Voici le jugement que Scott -Waring porte du Scnah-Nameh : «C'est à tort, selon moi , dit-il , que Ton a donné au Scbah- Nameh le nom de poème épique, et que Sir William Jones rappelle une suite de poèmes épiques. Cet ouvrage renferme l'histoire d'une période de trois mille sept cents ans. Quoique les critiques n'aient point indiqué la durée que doit avoir l'action du poème épique, on ne saurait la prolonger autant que fait Ferdousi. Son ouvrage est d'ailleurs bien plutôt un poème historique, comme ta Pharsale de Lucain , qtfun poème épique, comme Y Iliade et V Enéide. On peut dire du Schah-Nameh que c'est un poème historique animé par des fables. Je ne pense pas que Ferdousi se soit propose pour tut de faire tourner son poème au profit de la morale , ni qu'il ait eu d'autre intention que de raconter les faits qu'il avait recueillis dans les traditions persanes, ou dans les légendes des Guèbres. Les récits sont embrouillés et confus , et ne peuvent souvent être compris que par la connaissance des parties antérieures de l'ouvrage.

Les épisodes sont enchevêtrés les uns dans les autres ; la paix et la guerre se succèdent; les siècles s'écoulent sans

• (*) On peut voir des fragments de cette chronique que nous avons insérés , p. aa5 à 27 et 433 et suiv.

(*•) Voyez p. m8 et suiv., et a34 et sniv.

qu'on remarque aucun changement dans la marche du poème; le même

{trince résiste aux armes des Persans ; e même héros conduit ceux-ci à la victoire. Il a fallu supposer deux Afrasiab et deux Roustam pour diminuer la confusion du mythe. Dans Y Iliade , le caractère de Nestor produit le plus grand effet; son éloquence, l'expérience qu'il a acquise par ses longues, années, lui donnent le pouvoir admirable d'apaiser les dissensions qui s'élèvent dans le conseil. Mais à quoi sert le grand âge de Zal ou de Roustam, puisque ces héros jouissent du même privilège que tous les autres princes ? »

« Quelque jugement que l'on porte des morceaux où le talent du poète se montre avec le plus d'avantage , disait l'illustre de Sacy, il nous semble qu'en beaucoup d'endroits il reste au-dessous de quelques-uns des historiens persans qui ont écrit en prose , tels que Scheref-Eddin Ali Yezdi , Mirkhond t Khondemir, Vassaf. Il est d'ailleurs bien difficile que le genre même de poésie dans lequel est composé le Schah-Nameh ne nuise essentiellement à la force et à la noblesse d'expression, ainsi qu'à la variété de style qu'exige l'épopée. Des distiques composés sur une mesure constamment la même, formés de deux vers qui riment ensemble, et renferment presque toujours un sens complet , ne présentent que de faibles moyens au génie poétique quand il s'agit de grandes compositions. Une seule observation fera sentir tout le défaut de ce genre de poésie : c'est que très-fréquemment des distiques peuvent être omis, ajoutés ou déplacés; que, dans chaque distique, l'ordre des mots peut être interverti ; que des expressions peuventétre substituées à d'autres, sans que la suite des idées en souffre , sans même qu'il soit possible de déterminer quelle leçon mérite la préférence. C'est ce qu'on . éprouve à chaque instant dans le Schah- Nameh , quand on en compare deux ou trois manuscrits. II est peu de nages qui n'offrent des exemples de distiques transposés, omis ou interpolés; et peu

l'UNIVERS.

fi

de distiques qui ne présentent plusieurs variantes. »

Les observations de M. de Sacy sont ici, comme toujours, d'une Justesse incontestable. Il' faut conclure, <Taj)rès celé, <^ue la réputation de ce poème , et le succès qu'il a* obtenu \ tienfnènt plus à la haute importance du sujet qu'au talent poétique de l'auteur:

Peu de temps après Ferdûusi , deux poètes célèbres, Féléki et Khacani, florissaient en Perse. j '

Sous le sultan Sandjar, de la dynastie des Seldjoukides, vivait Anvéri.

Ce poète naquit dans le Rhorasan , où il fit ses premières études. Un soir , qu'il était assis tristement à la porte d'un collège, il vit un homme richement vêtu , monté sur un cheval magnifique , et servi par un grand nombre d'esclaves. Il demanda quel était cet homme. On lui répondit que c'était fe poète de la cour. Quoi ! s'écria- t-H , la poésie est honorée à ce point ! — J'en lure par le Dieu Très-Haut, je veux bientôt éclipser tous les poètes de la cour du sultan. Pendant la nuit, il composa une ode qu'il présenta le lendemain à Sandjar. Cette pièce renfermait plusieurs beautés que le prince remarqua; et, charmé des louanges que lui donnait le jeune poète , il l'admit à sa cour. Anvéri radonna avec passion à l'astronomie et à l'astrologie. Peu de temps avant la grande conjonction qui eut lieu suivant les tables Alphonsines, dans l'année 1186 de J. C. (582 de l'hégire) , Anvéri annonça que le jour de cette conjonction , il y aurait un ouragan furieux. Tout le peuple était dans la consternation ; ef, ce jour-là, il fit un temps magnifique. Les ennemis du poète profitèrent de cette fausse prédiction pour le perdre dans l'esprit de Togril -ben - Arslan, qui occupait alors le trône. Anvéri, persécute avec acharnement , fut obligé de prendre la fuite. Il se retira dans la ville de Balkh, où il mourut l'an 597 de l'hégire (1200 et 1201 de J. C), après avoir reconnu la fausseté de l'astrologie judiciaire.

Comme échantillon du talent de ce poète, nous allons donner une ode

qu'il composa en l'honneur de Maudoud, fils de Zengiri. Celte pièce fut écrite, à 6b qu'il paraît, après un vtyàge qu* Anvéri avait fait à*agdad pour gagne* les bonnes gtèces de Mau* doud. IlTéassftd'afcftiti } mai*, ensuite, lés Intrigues de* courtisans^ ligués contre hiî le perdirent dans- l'esprit de ce prince. L'auteur chante d'abord les beautés de la ville de Bagdad. H anp»

pose que sa maîtresse veut l'empêcher d'entreprendre son voyage»; il port , malgré les* représentations qu'elle Ini fait; arrive à la^cour, et se trouve frustré de toutes «es espérances. Ators celle qu'il* aimait vient le rejoindre, lui' reproche de1 n'avoir point écouté ses conseils, et rengage à composer de nouveaux vers en lT>oftneur de Mat»

ddud. Anvéri allègue l'impuissance où iiest de composer de nouveaux vers; et «fearge s* maîtresse de chanter les vertus du prince. La ^traduetibn' qu'on ta lire est du spirituel auteur de Mtâjnounet Léilà, feu M.HieCtiézy.

Ode en Fhonùèur dé tf&tdàud, fit - déZertgut. ' « Environs enchanteurs de Bagdad , site rempli d'attraits , séjour de l'urbanité et des vertus aimables , non , il n'existe pas dans l'univers de contrée plus séduisante 1 Les regards glissent mollement sur ces prairies éroail]ées comme sur un riche tapis uuancé des plus vives couleurs. Le zéphyr seul souffle dans ces beaux- lieux ^ u porte dans l'âme une douce sérénité, et de la gJèbe humide des campagnes s'élève un parfum plus ravissant que l'ambre, L'air le plus pur, intimement uni à la terre végétale de ce sol favorisé, lui fait produire des fruits aussi suaves que ceux du Toba (*) \ et , - roulant on molécules imperceptibles, il leur communique la salubrité du Kautser (**). Sur les bords fleuris d(u Tigre, des groupes de jeunes garçons, plus beaux que les Kataîens au teint de neige, se livrent sans cesse à mille jeux folâtres ; et, dans les riantes vallées, des choeurs de jeunes filles aussi

' (*) Un des arbres du paradis.

(**) Un des fleuves du paradis.

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attrayantes que les beautés célèbre?

de (Cachemire , se présentent de toutes parts à la vue enchantée. Mille petites parques éclatantes sillonnent avec rapidité la surface du fleuve , et lui donnent l'aspect d'un nouveau ciel étincelant d innombrables feu*. Au temps heureux de ('année, où le soleil radieux brille dans le signe le plus élevé de la splendeur, lorsqu'au lever de l'aurore le zéphyr promène sur \e$ fleurs son haleine embaumée, unp

Sluie de perles descend des nuages ans fa coupe élégante de la tuliûe, et le sein de la verdure semble receler une mine de parfum. Au coucher du soleil, le ciel, coloré par le reflet pourpre d'un million de roses , offre a l'œil l'image d'un parterre ravissant; et , au lever de ce bel astre, la terre, étincelante de l'émail des fleurs , semble avoir dérobé au firmament ses plup pelles étoiles. Là , à demi cachée sous un voile de verdure , la rose , couverte des perles de la rosée , s'épanouit comme la joue vermeille des jeunes beautés du Kataï; ici, semblable à une coupé de cristal où pétille un via coloré coraçbe l'ambre, le narcisse, mollement incliné sur sa tige, exhale les plus suaves odeurs ; plus loin , la tulipe aux vives couleurs étincelle comme une cassolette élégante où brûleraient le musc et l'aloès le plus précieux; tandis que, de toutes parts, le rossignol, par son gosier flexible, l'alouette, par ses chants aériens, l'emportent dans leurs doux accords sur la plus belle mélodje. fels sont les charmes que possède cette heureuse contrée. Séduit par le plus doiuj espoir, je résolus de m'y rendre; et, sous uu augure favorable, Je me disposais à échanger contre les fatigues du voyage le repos quejegodtais au sein de mes amis. « H était l'heure de la prière du soir, et le soleil, en se plongeant sous l'horizon* paraissait un vaisseau d'or, qui, privé de ses agrès, se perdait au vaste sein des mers. Bientôt une zone de feu ceignit l'immense base de la voûte céleste , comme une large frise d'or, dont serait entouré le dôme élégant d'un {cpiple de lapis; les $Qi(w,

comme autant fie Péris lumineuse*, déploraient, sous le voile du deuil, l'absence du soleil; et les filles 4e ÏSaach (*), dans leur révolution autour du pôle, laissaient sur la plaine azurée la trace brillante de leurs pas : w eût pris la voie lactée pour des bandes de narcisses semés à travers un champ de violettes; et les Pléiades, se levai» derrière le sommet des montagnes, se détachèrent comme sept perles éclatantes fiur un fond d'azur.

« Ainsi, le ciel, en découvrant à chaque insfrpt mille figures nouvelles, paraissait déployer aux regards des mortels les merveilleux tapis du célèr bre Mani. Saturne , dans je signe du Capricorne, brillait comme une lampp lointaine suspendue sons uu portique silencieux ; et, dans le signe des Poiftapn*, Jupiter jetait un éclat pareil à celui d'un bel œil légèrement caché sous un voile parfumé. Mars, dans un des bassins de la Balance, étineelait comme la liqueur purpurine dans un vase de cristal, et le brillant Mercure et la belle Vénus, comme l'amant et la maîtresse, brillaient intimement unis dans le signe du Sagittaire.

« Pendant que le firmament, en magicien habile , enfantait ainsi , en se jouant, les plus admirables prestiges, je disposais tout pour mon départ.

Tout à coup, mon élégante amie, belle comme l'aurore à son lever, vint me surprendre. De ses doigts de rose elle outrageait impitoyablement l'hyacinthe parfumée de sa noire chevelure ; et, dans sa colère, l'émail de ses dents éblouissantes laissait sur ses lèvres vermeilles une cruelle empreinte. De son œil languissant, comme un tendre narcisse, s'échappait un torrent de larmes \ elles brillaient sur ses boucles ondoyantes , comme les perles tremblantes de la rosée suspendues à l'herbe des champs; et bientrt, sous les coupa; d'une main sacrilège, la rose délicate de ses joues prît la teinte bleuâtre <ki lotus. * Voila donc, perfide, me ditelle enfin d'yn ton ironique, voilà donc cet amour inviolable, ees sermeota

(*) tetmiét^aidfltk^QaderoqiM.

L1JNtVERS.

Sie la mort seule pouvait rompre ! . . . élas ! aurais-je jamais pu me figurer que, semblable à un ennemi sans pitié, tu te préparais à m'abandonner aussi indignement ! Non, je t'en conjure , ne t'éloignë pas; ne flétris pas pour moi le rameau du bonheur; ne me privte pas de ces doux regards; ne me livre pas au désespoir. Quoi ! tu pourrais changer contre un ciel orageux les précieuses draperies de cette tente tutélaire? Tu pourrais préférer une terre tlure et sablonneuse à cette couche voluptueuse, formée des plus rares étoffes de la Grèce? Dieu n'a-t-il pas tiit lui-même que la présence d un ami était l'image du paradis ; et ces paroles véridiques , le voyage est rimage de Fenfer, ne sont-elles pas sorties de la bouche de Mahomet? Où voudrais-tu donc porter tes pas , toi

3ui ne connais d'autre nuit que l'ébène e ma noire chevelure? Où pourraistu te plaire, toi qui ne connais d'autre aurore que r éclat de mes yeux ? Et dans cette contrée , où tu veux t'exiler, est-il un seul sage qui t'égale en savoir? Est-il un seul savantqui puisse entrer en lice avec toi ? Mille Platons pourraient s'instruire à ton école. Tu l'emportes à toi seul sur mille Aristotes ; tes profonds calculs d'astronomie eussent confondu l'esprit de Ptolémée lui-même, et Abou-Maschar se fût avoué vaincu s'il avait disputé de mérite avec toi. Non, il n'est pas dans l'Irak un seul sage pour qui la poussière qui s'élève sous tes pas ne fût un collyre précieux.

« Douce idole, lui répondis-je, suspends de grâce ces plaintes qui m'accablent ; tranquillise-toi , et fie-toi au destin; prends patience; ne cherche

{>as à éluder l'ordre de la divinité. Héas ! ce n'est pas volontairement que par notre séparation je te livre à des peines aussi cruelles ; mon cœur est étranger à ce barbare dessein; mais les destins suprêmes en ont ainsi ordonné! Et qui peut se soustraire à leurs immuables décrets? Que dans tes foyers paisibles une douce occupation abrège donc pour toile temps de mon absence, et qu'un astre favorable me

guide heureusement dans ce pénible voyage. A ces mots, elle me quitta, non sans redoubler de pleurs.

« Cependant, une lumière argentée se répandait déjà sous la voûte azurée, et bientôt l'astre éclatant du jour parut à l'orient, sous un voile de rose.

Semblable à l'esclave attentif au signal du départ , je m'élançai sur un jeune

coursier, aux

nerveuses , au

large poitrail , a la croupe de cerf , au ventre effilé, au sabot aminci, à la longue encolure. Souple comme le tigre, audacieux comme l'aigle , attacjue-t-il l'ennemi , dans son ardeur impétueuse il devance les vents ; le vol de la corneille est moins rusé que sa course rapide : mais quand il s'abandonne sans contrainte à tous ces mouvements, il déploie dans sa belle démarche toute la grâce du faisan des montagnes. De Caboul il eût entendu le son des timbales de la Grèce, et à la distance des Indes à Suze, le corps le plus délié n'eût point échappé à sa vue perçante. C'est sur ce noble animai que je fis mon entrée dans Bagdad.

Bientôt la nouvelle de mon arrivée parvint aux oreilles du monarque du monde, et ce grand prince daigna m'admettre au nombre do. ceux qui approchaient de son trône. Dans l'espoir que cet illustre souverain m'accorderait quelque distinction et que je brillerais à sa cour, comblé d'honneurs et de biens, je composai, en son nom, un ouvrage dans le style le plus pur et le plus élégant. Deux mois me suffirent pour achever cette riche composition, qui, semblable aux ouvrages d'Aristcte , où vivra à jamais le nom d'Alexandre, pourrait seule transmettre sa mémoire à la postérité la pins reculée. Jamais, du vaste océan de mon imagination, je n'avais extrait de perle aussi parfaite que celle que j'employais pour orner mon ouvrage , et l'on m'a dénié le don de la poésie.

Pourquoi m'en offenserais-je? Est-ce ma faute s'il n'existe pas à cette cour un esprit en état d'apprécier un semblable trésor? Oui, j'en jure par l'éclat même de mes vers , par leur brillante harmonie; j'en jure par ce Dieu tout-

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puissant, qui, par sa simple volonté, et sans aucun secours, a donné l'existence à cette immense voûte ; par l'essence dn savoir , où tant de grands hommes ont puisé l'immortalité; par la vive lumière de l'intelligence, noble prérogative de l'homme de génie; par la force de l'éloquence, capable de dompter un éléphant ivre, de soumettre un lion furieux. J'en jure par la vigueur de Roustam , la justice d'Anouschirvan , la gloire de Khosrou et la puissance de Nouder ; par Abou-Becre, Omar le Terrible , Othman et le sage Ali. J'en jure par la poussière des pieds du grand Gotb - Eddin, serment aussi puissant que tous ceux que je viens de proférer. Je le jure , il n'est personne dans tout ce pays qui puisse se mesurer avec moi dans 1 arène de l'éloquence; et si quelqu'un révoque en doute ce jugement avantageux que je semble porter devant moi^ que Dieu décide entre nous au jour ou la vérité brillera dans tout son lustre.

« J'étais ainsi en butte à l'injustice, lorsqu'un matin , à l'heure où le souffle du zéphyr berce mollement les sens de son haleine parfumée, les paupières encore affaissées sous le poids du sommeil , je vois près de ma couche cette idole à la taille svelte, au sein de lis. «Eh bien, me dit-elle, avec une grâce charmante, comment s'écoulent ici tes jours? ne te repens-tu pas d'avoir fermé l'oreille à mes avis sincères? Hélas! je t'ai assez conjuré de ne pas t'éloigner , de ne pas payer mon amour par cette noire ingratitude ; et tu le vois , perfide ! le mal retombe avec justice sur son auteur. — -O femme que j'adore, de grâce , ne m'accable pas par tes cruels reproches ; car , dans les premiers jours de mon arrivée, la fortune s'était empressée de me combler de ses faveurs; mais depuis, le roi, tout occupé de grands projets de conquête, n'a pas eu un moment à donner à ses adorateurs.— Eh bien, que ce revers n'abatte point ton courage: relève-toi, et, par un nouvel effort de ta muse, captive l'attention de ce puissant monarque, dont le front auguste vient

d'être couronné par la victoire.— Mon esprit est trop faible , lui répondis- je, pour un sujet aussi sublime ; mais si tu te crois toi-même assez bien inspirée pour chanter dignement le grand nom de Maudoud, fils de Zengui, qu'il retentisse aujourd'hui dans tes vers. » Aussitôt, cette digne rivale des célestes houris modula cet éloquent panégyrique à mon oreille étonnée.

« O toi , dont les actions glorieuses répandent sur ton trône un éclat inaltérable; toi, dont les augustes décrets font fleurir en tout lieu l'empire de la justice ; mille khacans (*)i avec toute leur puissance, seraient à peine dignes de veiller aux portes de ton palais , et les simples échansons, charges du soin de tes banquets, l'emportent sur mille Césars. Plein d'un noole courage , tu t'élances avec intrépidité sur le fer menaçant des lances , et la confiance de ta justice te fait supporter avec calme les revers de la fortune. Quelle tête ennemie résisterait au tranchant de ton invincible épée? Quel cœur parjure échapperait au fef acéré de ta lance , lorsqu'au moment de ta colère le lion audacieux ne peut supporter l'éclat de ton glaive vengeur ; lorsque le tigre lui-même fuit, saisi d'épouvante, à l'aspect de ton poignard étincelant? O toi, dont la noble générosité a relevé de ses ruines le temple sacré de la bienfaisance ; toi, dont la main libérale a détruit, jusque dans ses fondements, le hideux repaire de l'avarice, comment mon esprit troublé oserait-il s'élever jusqu'à toi ? Comment, d'une langue balbutiante, exprimerais-je dignement le transport qui m'anime? Et ces deux jeunes princes, tendres rejetons de l'arbre auguste de ta grandeur, illustres nourrissons que la gloire et l'honneur se disputent à l'envi le soin de former et d'instruire, qui m'inspirera des chants dignes d'eux?

« Seïf-Eddin , dont toutes les actions tendent déjà à illustrer l'empire ; Azz-Eddin, déjà célèbre par les plus ra-

(*) Ce titre répond à celui d'empereur puissant.

L'UPIVERS.

res vertus. Le premier, par sa mâle

conduite, semble tracer un module }l lèf justice elle-même , et la générosité de son frère, comme une mère féconde, enfante 'chaque jour mille nouveaux bienfaits. Ouï, Seldjouk, parmi les roik, peut seul rivaliser jde gloire avec Azz-Eddjn! Puissent -ils vivre à jafhàis enVîrôpnéS de gloire! puisse leur auguste oèrè trouver toujours en eux les plus termes appuis de son trône î Daigne approuver ; ô grand roi! ce faible tribu de mes éloges, ep pardonne si j'ose rappeler à ton souvenir un de tes esclaves, languissant dans l'oubli. Il se flattait, éh te consacrant son talent poétique, d'avoir part à tes faveurs ; il espérait obtenir chaque jour une nouvelle considération k fa cour ; et , par lé plus fatal destin, on fait aujourd'hui aussi peu de ca?

de lui que du plus yjî artisan. Oh I si tu daignais jeter sur lui un regard favorable! si tu lui permettais de baiser te seuil de tbn palais , avec quelle re: connaissance il célébrerait tes louanges! Le nom de son illustre protecteur retentirait ^' jamais dans ses dhapts Immortels. » '* x '

vi&ID-BDDnr ATTAE BT tàASX.

Peu de temps après Anvéri , parut le scheikh Férid-Eddin-Attar, moraliste, poète et sofi d'une grande piété. Son principal ouvrage porte le titre de Pend-Nameh ou Upte de* con$ewj.

Feu M. de $acy en a donné une tradùctfoo, $ laquelle il a joint une vie du poète, 'des notes explicatives sur (a doctrine des feofis, et un choix de poésies. Aussi on peuj dire que ce travail est tout à là fo\$ une charmante anthologie persane,' et un excellent commentaire sur la doctrine eje ces mystiques, àûtfqùels appartenait férid-Xdain-Attar. C'est a l'ouvrage de M. de S$cy' cme nous1 empruntons tous les détails aàns lesquels nous allons en* trer sur le poë^e et sur ses œuvres. '

« Férid-Èddin naquit à Kerken, volage situé près de Nischabour, dans te Khorasan, Tan Î13 de l'hégire ( 111Ô et 1120 de J. C.)i sous le règne du sultan Sandjar, fils 4e Mélic-Schah.

Son père était épicier-droçiiste , et il exerça lui-m£me cette profession jusqu'au moment où il quitta Je monde pour vivre dans la retraite. Un jour que Férid-Eddin était assis sur le devant de sa boutique, up religieux, trèsavancé dans la vie spirituelle , jeta des regards curieux dans le aagasin , et aussitôt $es yeux se remplirent de larjnes et il poussa de profonds soupirs.

Férid-Eddin, ^dressant alors la parole p ce de? yiche, lui dit : « Pourquoi recardef ainsi avec des yeux égarés? Ta ferais beaucoup mieux de passer ton chemin.— Seigneur, repartit le derviche, quant à moi mon paquet est bien léger, car je n'ai rien que es froc; mais' vous, avec ces secs pleins de drogues précieuses , quand il faudra partir, chroment vous y prendrez-vous?

Je puis sortir promptement de ce bazar; pour vous, vous ferie* bien de vops occuper d'avance à arranger vos paquet? et votre bagage; il serait prudent de réfléchir un peu sur votre si* tyatipn. »

Le discour? de cet illuminé fit une profonde impression sur Férid- Eddin, et spp coeur, jeté dans le délire par l'odeur du musc sophistiqué des biens temporels, devint aussi froid que le camphre. Il se livra aux gémissements, qui remplacèrent pour lui les occupations du commerce ; de prisonnier au'tl était auparavant dans les liens de Tambition et du lucre , il devint captif sous les lois de la mélancolie, mais d'une mélancolie, qui procure la véritable liberté, et qui anéantit les pompes du luxe et de. fô vanité. Il se retira daqs le monastère du scheik Rocn-Eddin-Acaf , qui était alors un des chefs les plus distingués de Tordre des contemplatifs. Sous sa conduite, Attar se livra aux exercices de la piété et à la pratique de la mortification. Il passa plusieurs apnées avec les derviches, disciples de son majore spirituel, et fit ensuite le pèleriaagq de la Mecque.

Le reçte de sa vie, pendant un espace de soixante et dix ans , il s'occupa, pendant tout le temps, qui uétaiÇ pas consacré aux pratiques de la

dévotion, à recueillir des anecdotes sur Jà vie des sofis. Fétid-Eddin devint prisonnier des Mogols, lors de Hinvasion de Crëngts-Kban, et 11 périt dans le massacre génér*!: Il Ait mi*méme cause de sa mott. Un Mogol' voulant le teer^ïm adtae Mogol'lui dit ? Lalsie vivre ce'vieillard , je te donnerai mille pièces d'argent pour prix de son Sang.

Le Mogol paraissant vouloir l'épargner , Atta* hii 'dit : Garde-toi bien de me Vendre à si bon marché; car ta trouveras des gens qui m'achèteront plus cher. Quelques instants après, le Mogol eut de-nouveau la fantaisie de le tuer, mais une autre personne l'arrêta en lui disant ? « Ne tue pas cet homme; je te donnerai pour son wh chat oé sac de paille. —Vends -moi, dit aussitôt Atter, car c'est tout ce que je vaut. I Aussitôt le Mogol le massacra. >'• %

Férid-Eddin avait vécu cent dix ans, suivant l'opinion la plus coirt* mime. Il avait composé un grand nombre d'ouvrages, parai lesquels on remarque des vies des saints personnages, et Un traité de morale intitulé : W Colloques ties obeaux*. Voici quelques extraits de son Pend-tfanuh y

f le

Avantages du silence.

Mon frère, si tu cherches véritablement te Seigneur ,* n'ouvre tes lèvres qtte pour prononcer ses commande^ ments ; si tu connais le Dieu vivant qui' n'est point sujet à la mort, mets sut ta bouche le Sceau du silence. Sois attentif, 6 mon fils, à 'mes avisât aux conseils que je 'te donne. Veux-tU trouver la paix et le salut? Garde le silence. Gérai qui se livre à la' muttl-> tude des paroles a le cœur gâté et corrompu. Le silence est l'exercice du sage; l'exercice de l'insensé est l'oubli de ses devoirs. S'interdire le mensonge et la médisance, c'est un silence dont l'obligation est indispensable; celui-là est on insensé qui se laisse emporter par le plaisir de parler. Ne parie jamais, ô mon frère, que pour proférer les louanges de Dieu , et n'emploie point sa parole sainte dans des discours vains et' injtfrieuxi Dès qu'un

PEIl^E. 443

homme se laisse dominer par le désir de parler, tout ce qu'il possède e*t livré au pillage : ta multitude dés paroles dbnnelar mort à* l'âme, ; quand elles seraient! d'un prrrégaràeerui despefi les d*Adert. L'homme 'qui consacré touffWS1 efforts à acquérir te talent de

Srler, fait une plate à son 'âme et1 dé* ure sar beauté." Retiens ta langue étroitement enfermée dans ia prison de ta bouche, et be met» point ton espérance dans les créatures. Celui* qui n'a les veux ouverts que sur ses prin près débuts verra son âme acquérir une nouvelle force. - * • i » -

pe ta pauvreté, et de la patience.

Garde - toi de découvrir ton indigence4 à qui que ce soit; rie te tourmente pas aujourd'hui du mal de demain: Ne t'abandonne pas à l'inquiétude : celui qui te conservera demain l'existence t'accordera aussi une bouchée de pain. Jusqu'à quand travailleras-tu comme la fourmi à amassé* des monceaux de grains f Si turerhomme, soutiens dbné 1a pauvreté avec %n courage digne d'un hoimoei' Si tu triomphes «e toi-même' par une entière confiance dans la Providence, eile te donnera chaque jour, ainsi1 qu'aux oiseaux, ta subsistance. Le véritable faquir remeroie 'Dieu de des bienfaits; Ions même qu'il ne lui donne pour Sun-* sister qu'une bouchée de pain azyme.

Ne te courbe point comme une route en présence des riches, de peur que tu ne te trouves i un jour associé' aux typocrites. L'homme cowsaéré à la vie religieuse ne compte pour rien l'estime etle'méprisdes'homfnes? ilti'^a iofnt horreur d'an habit 'pauvre. Celui qui désire l'estime des nommes et Une réputation illustre, ne mérite point d'être compté parmi le* serviteurs de Dieu particulièrement consacrés à son culte; il* n'a rien qui l'élève au-dessus du vulgaire. Si ton cœur est exempt de vanité; des chars et des équipages brillants' seront-ils l'objet -de tes désirs? Lorsque tu auras* détourné ton cœur de l'amour des créatures , alors seulement tu pourras te flatter d'avoir trouvé Dieu. Le Tout-Puissant ne se

mettra point en peine de celui que l'appétit des richesses attache aux biens de ce monde. L'âme esclave de la concupiscence est semblable à l'autruche : quoiqu'elle participe du chameau et de l'oiseau , elle ne peut cependant ni porter un fardeau ni s'élever dans les airs. Si on lui ordonne de voler, elle s'excuse en disant : Je suis un chameau; et si on veut la charger d'un fardeau , elle allègue , pour s'y soustraire, sa qualité d'oiseau. Semblable encore à un arbre vénéneux , sa couleur charme le cœur , mais ses fruits sont amers et son odeur désagréable.

L'invite-t-on à la pratiquedes préceptes du Seigneur , elle ne montre que faiblesse et lâcheté ; lorsqu'il s'agit de commettre un crime, elle accourt avec célérité. Le parti le plus sage pour toi est de la retenir dans une étroite prison, et de faire toujours le contraire de ce qu'elle exige. Ce n'est que par la faim et la soif qu'on peut la guérir; il n'est point d'autre moyen pour l'accoutumer à l'obéissance. Entre dans Je chemin comme un chameau , et porte ton fardeau; porte le poids de l'obéissance jusqu'à l'entrée du palais du Tout - Puissant. Il convient de traîner avec courage le fardeau qu'il t'impose ; autrement, il te faudra tirer la langue dans les douleurs de l'enfer, comme un chien abattu de soif et de fatigue. Celui qui soustrait son cou à ce fardeau amasse sur lui-même des trésors de malédictions. Tu as accepté le fardeau de la religion , il ne faut point te lasser de le traîner. Puisque clans le premier instant une présomption orgueilleuse , fruit de ton ignorance, t'a fait contracter cet engagement, remue-toi, mon fils, et travaille avec ardeur; ne te livre point à la paresse. Tu t'es engagé par une promesse, ne montre point de lâcheté dans l'accomplissement de tes engage* ments. Celui qui est négligent dans la pratique de ses devoirs, ne retirera pour fruit de sa conduite que l'égarement et la privation de son espérance.

Ton chemin est plein de dangers ; des voleurs sont cachés dans des embuscades : prends un guide avec toi , de

peur que tu ne restes étendu sur la terre. Le lieu où tu dois séjourner est éloigné, et le fardeau que tu portes est pesant ; marche avec ardeur, pour ne point rester en arrière. Celui qui porte dans le chemin une charge pesante verse à chaque instant des larmes de sang. Tu traînes un cadavre, décharge-toi de ce poids et allège ton fardeau. Si tu ne le fais pas, tu augmenteras la fatigue de la route. Quel est ce fardeau que tu portes? C'est le cadavre de ce monde méprisable : en courant après sa possession tu t'es rendu digne de mépris et d'opprobres.

Lorsqu'il faut vaquer aux exercices de la piété, cours avec ardeur, vole aussi vite que le vent , et abandonne toutes les affaires de ce monde. »

Du vivant de Férid-Eddin, Saadî, un des plus grands poètes de la Perse, naquit a Schiraz, I an 689 de l'hégire (1193 de J. C). Il prit par la suite le surnom de Mo&kb-Edàin, qui veut dire le bien de la religion. Saadi fit ses études à Bagdad ; puis il embrassa la vie spirituelle , et se mit sous la direction d'un sofi célèbre nommé Abd-el- Kader Guilani , dont il parle dans ses ouvrages. Il fit plusieurs fois le pèlerinage de la Mecque et toujours à pied. Suivant un biographe persan, Saadi passa trente années à étudier, trente autres en voyages, et trente encore dans la retraite et les exercices de piété. Saadi , comme tout bon musulman doit le faire, combattit contre les infidèles. Dans une campagne qu'il fit en Syrie, il tomba entre les mains des croisés,et se vit contraint de travaillera la tranchéedevant Tripoli. Un riche habitant le racheta moyennant dix pièces d'or, et lui donna sa fille en mariage. Cette union ne tut pas heureuse, comme Saadi nous l'apprend lui-même dans son Gulistan, en ces termes:

Je devins captif des Francs , qui me forcèrent à travailler avec des juifs à la tranchée de Tripoli. Un des principaux habitants d'Alep, avec lequel j'étais lié depuis fort longtemps, vint a passer, et m'ayant reconnu, il me dit : O Mosleh-Eddin, à quel état estu réduit! Je lui répondis :

PERSE

Vert.

Je fuyais les hommes, et je m'étais retiré dans la solitude pour ne m'occuper que de Dfeu, lorsque je suis tombé dans la captivité, et je me suis trouvé avec des gens qui ne méritaient même pas le nom d'hommes. Être enchaîné avec des personnes que Ton aime, vaut mieux que de vivre dans un jardin avec des étrangers.

Cet homme eut compassion de mot ; il me délivra des chaînes des Francs moyennant dix dinars, et me conduisit à Alep. Il avait une fille et me la donna en mariage avec une dot décent dinars. Quelque temps après, cette femme fit connaître son mauvais caractère : elle était querelleuse, méchante et mauvaise langue : elle fit le malheur de ma vie. On dit :

Vers.

Une méchante femme dans la maison d'un homme de bien est un enfer dans ce monde. Garde-toi d'une compagne méchante; garde-t'en bien. Préserve-nous, ô Seigneur, de ce supplice du feu.

Un jour, devenue plus insolente , elle disait : N'es-tu pas celui que mon père a tiré de l'esclavage des Francs moyennant dix dinars ? Je lui répondis : Oui , il m'a racheté pour dix dinars, et pour cent dinars il m'a fait ton esclave I

Fers.

Un sage délivra un mouton de la gueule et de la griffe d'un loup. Le soir, il lui enfonça un couteau dans le

Îjosier. Alors le mouton se plaignit, et ui dit : Tu m'as arraché à la griffe du loup; mais enfin je vois que tu n'es toi-même qu'un loup pour moi.

Ce mariage répandit de l'amertume sur toute l'existence de Saadi. II parle dans quelques-uns de ses ouvrages du bonheur que procure une union bien assortie , et du malheur d'avoir une méchante femme. Voici une de ces pièces qui nous a paru curieuse; nous en donnons la traduction, d'après M. de Sacy :

«Une femme bonne, soumise et religieuse, rendra l'homme le plus pauvre l'égal d'un roi. Si tu as le bonheur de

presser sur ton sein une amie dont rien n'altère l'union, tu peux faire frapper cinq fois par jour les tymbales devant ta porte (*). Quand le jour entier s'écoulerait pour toi dans le chagrin, il n'y a pas là de quoi t'aflliger, si la nuit ramène dans tes bras celle qui te console de tes peines. Dieu, sans doute, n'a jeté que des regards de miséricorde sur celui dont la maison est bien établie, et qui habite sous le même toit avec une compagne pleine de tendresse. Lorsqu'à la beauté une femme unit la vertu, son époux jouit en la regardant des félicites du paradis. On a droit de se vanter que 1 on possède tout ce que le monde peut offrir de bonheur et de satisfaction, quand on n'est qu'un même cœur avec une épouse douce et affectueuse. Si celle qui t'est unie se distingue par sa piété et par la douceur de ses paroles, garde-toi d'examiner si elle a la beauté ou la laideur en partage. Un bon caractère joint à des traits désagréables vaut mieux que la beauté; car l'amabilité couvje les défauts du corps., Hâte- toi de rompre toute liaison avec une beauté ançelique que dépare un mauvais caractère; cherche plutôt des traits de démon joints à un heureux naturel. A une telle femme, le vinaigre reçu de la main de son époux paraîtra doux; celle, au contraire, dont l'humeur chagrine est peinte sur sou visage n'acceptera pas même de lui des sucreries. Une épouse affectionnée procure les délices du cœur. Mon Dieu, garde-nous de celle qui est méchante. Le perroquet obligé à vivre dans la société d'un corbeau s'estimera heureux d'abandonner sa cage. Époux infortuné, condamne- toi à une vie vagabonde, ou bien résigne-toi à passer tes jours dans le désespoir. Il vaut mieux marcher les pieds nus , que de les avoir emprisonnes dans des chaussures trop étroites; il est plus facile de supporter les fatigues du voyage,

Sue de vivre dans ses foye.*s expose à e continuelles disputes. Il est mille

(*) Cet honneur est réservé en Perse au souverain et aux gouverneurs de province.

L'UNIVERS

fdîs Aidins' dur de sabir la prison , en Vertu d'une sentence du cadi, que, d'avoir toujours sous les yeux , au sein de sa propre maison, des sourcils froncés et un visage rébarbatif. Le départ, est un jour dé fête pour l'épouxqui partage sa demeure avec une méchante épouse. Elle est pour toujours fermée aux plafsirs et à la Joie , une maison d'où se font entendre au dehors les clameurs d'une femme. Si ta compagne sort de sa retraite et prend1 te chemin du bazar, corrige-la, à moins qpe.tu n'aimes mieux rester enfenné cfyez toi comme une femme. Est-il une épouse qui ferme l'oreille aux ordres dé son'époux? S^il le souffre, conseille* lui de prendre aussi des habits de f^mme. Quiconque s'unit à une femiriè dépourvue de sens et de droiture se rend esclave; dé quï? d'une femme?

nop , du plus terrible des fléaux. Renonce à tes greniers pleins de blé, ils ne sont plus à toi si ta femme t'a dérobé une seule mesure d'orge. Il est certainement aimé de Dieu, celui qui a trouvé une épouse dont le cœur et la K main sont également fidèles et exempts de fraude. Celui dont l'épouse' a souri à un étranger ne doit plus dorénavant prétendre au nom d'homme.

Dès qu'une femme a osé porter une main audacieuse aux mets qui te sont destinés, il ne lui reste plus qu'à frap-

Ser le visage de son époux. Une femme oit être aveugle pour les étrangers; si elle sort de la maison j que son unique asile so^t désormais le tombeau; Si tu vois que ton épousé supporte impatiemment la retraite, il esk contraire à la raison et au bon sens de rester plus. longtemps chez foi. Pour la fuir, jette-toi , s'il le faut, dans là gueule du crocodile; il vaut mieux mourir que de vivre déshonoré. Dé* robe son visage aux regards des étrart* gers, ou renonce au nom d'époux:

Prends donc pour cpmpagtoe une fe/nme bonne et d'un, naturel aimable : sépare-toi de celle qui est méchante et d'un caractère insatiable. »

« À cri juger par ses écrits, disait M. de Sacy, Saadi n'était point un de ces sofis hypocrites qui embrassent la

vie spirituelle pour vivre dans |a volupté et. la fainéantise aux dépens qe la crédulité des pieux musulmans; cajr il traite sans ménagement ceux qui déshonorent par une semblable conduite te, profession religieuse.» On peut dire que. Saadi se montre dans tous ses ouvrages l'adversaire de l'hypocrisie. On lit dans le Boustau l'historiette suivante :

. « Un jeune entant, à ce que j'ai ouï dire, jeûnait, quoique par sou âçe il ne fût pas encore soumis à Ja loi du jeûne. Il eut bien de la peine à supporter le jeûne jusque l'heure du 4éjeuner. Son gouverneur ne Je conduisit point ce jour-là à l'école; une telle oeuvre de piété de la part d'un si jeune enfant excitait son admiration. Le père aussi baisa les yeux de son fils; la mère baisa son visage; ils versèrent sur sa tête des dragées et des nèfles d'or (»). La moitié du jour était a peine passée que la faim alluma, dans sesentrailks un feu dévorant. Si je mangeais quelques touchées ..dit l'enfant en luimême, mon père et ma mère n'en verraient rien. Comme il n'avait d'autre intention que ,de njériter, l'estime des hommes «t de plaire à son père, il mangea secrètement et feignit d'observer le faune jusqu'à la <fio. Si ce n'est pas le désir d obéir à J>ieu .qui dirige ta conduite, qui est-ce qui saura si tu te mets à faire la prière sans avoir observé les ablutions prescrites?

Le vieillard qui dans l'exercioe des pratiques de la religion n'a eu en, vue que de s'attirer l'estime des hommes est bien plus insensé oue ce jeune enfant. Ces longues prières que tu fais pour être remarqué de tes semblables dont là clef de l'enfer. Si la voie où tu marches te conduit partout .ailleurs qu'à Dieu , c'est dans le feu de l'enfer que l'on placera le tapis sur lequel tu te prosternes pour prier. »

Saadi avait des larmes pour toutes les infortunes. Voici des vers qu'il composa sur le malheur de l'orphelin.

(*) C'est une cérémonie qui te pratique aux noces et dans d'autres solennités, et à laquelle les poètes font souvent allusion.

La traduction qu'oit va lire est dé feu M. de Sacy : ,

« Étends ton ombre ëur la tête de celui à qui la mort a enlevé un père; secoue la poussière qui le couvre et arrache l'épine qui le blesse.^ Ne sajstu pas quelle est la cause qui l'abaj et lui été les forces? Un arbre privé de sa racine se couvre-t-il jamais d'un vert feuillage? Quand tu vois un orphelin abattu et dans la tristesse, garde-toi de baiser le visage de ton fils(*). Si un orphelin est dans les larmes, qui s'occupera de gagner son affection en le consolant? S'il se laisse aller à la colère, qui le ramènera par de sages avis? Prends garde qu'un orphelin ne pleure, car les cris de l'orphelin font trembler le trône de Dieu. Essuie ses larmes avec bonté; ôte avec une tendre affection la poussière qui cache ses traits. ïl a perdu l'ombre gui couvrait sa tête; recueille-le pour rélever sous ton ombre. Au temps où je reposais la tête sur le sein de mon père Régalais' le monarque couronné. Si une mouche s'était posée sur mon corps', une multitude de personnes se seraient empressées de la chasser. Aujourd'hui, mes ennemis m'entraîneraient en captivité sans qu'aucun de mes amis se mit en peine de me secourir. Je sais ce que souffrent les' malheureux orphelins , parce que dans mon enfance mon père m'a été enlevé. »

Dans tous ses ouvrages, notre poète ne cesse de recommander la résignation et la patience. Voici une de ces exhortations :

« Un vieux derviche qui avait une femme excessivement laide, lui donna un jour ces sages avis : Puisque, lui dit-il, la main du destin en te pétrissant t'a donné en partage la lajdeur, garde-toi de couvrir tes traits difformes d'une pâte couleur de rose. Peut-oo espérer de conguérir le bonheur par là force et maigre le destin? Qui pourra

(*) H ne faut pu se méprendre sur le sens de cette expression. M. de Sacy nous apprend que cela veut dire : Ne donne pas en ce moment un baiser i ton fils, de peur que cela ne lui porte malheur

PttLSt. 4tt

au moyen u*un' c6Xfyr$T{fo$$]$ji}t[fc un aveugle? Jamais pn ne Verra celui qui a reçu de la nature u# ty&hant naturel faire de bonnes actions; pra plus que les chiens , faite pour déchirer, ne seront propres à exercer, le métier de tailleur. Tous les philosophes des Grecs et de Ronae ne, amusaient tirer du miei.de l'arbre inferjwK*)» Verra-

Îron la béte sauvage devenir nomjpe?

L'édtocâtiôrfoj^onTui donnera sera' en puta perte. Ori peut bien' enlever Ih rouiHe qui' ternit un miroir; jjaritëlb d*uri'e pierre on ne fera Oh im><tff.

Quelques efforts qu^fon fosse, la.rc£e né naîtra point sur lé rameau du saulfe; les eaux ou bain ne blanchiront point la peau de l'Éthiopien. Puis donc qu'on ne saurait repousser là flëchç làncéfe par; la main du destin1, Ja. résignation est le seul bouclier qui convienne au faible mortel. »,

Saadi rappelle souvent à ses lecteurs que le monde est périssable, et qu'il y aurait folie à s'y attacher. C'est lit moralité de l'historiette suivante : , « Un jour, Ibrahim, fils d'Âdfiimr, était a$sts pires de la porte de sÔtt' &lais , et ses paçes rangés sur une même iîghe se tenaient auprès de lui. Un derViche se présenta avec un froc, uhte besace et un bâton, et voulut entier dans le palais d'Ibrahim. Vieiîlhrd , lqi dirent les pages, où allez-vous? — Je vais. dans cette hôtellerie, dit le vieillard. Les pages reprirent : Ce n'est pas ici une hôtellerie, c'est le palais : qTbraliim, roi de Balkh. Ibrahim fit amener le vieillard' devant lui /et lui dit : Derviche, cette demeure est mon palais. — A qui, demanda le vieillard, ce palais a-t-il appartenu primitivement? — A mon grand-père. — Après lai, quel en a été le propriétaire? — Mon père l'a possédé. —Et à qui a-t-il passé après la mort de votre père?. — A moi. — Lorsque vous viendrez à mourir, à qui sera-t-il? — A, mon fll$. -j- Ibrahim, dit alors le derviche, un lieu dans lequel l'un entre et d'où

(*) Cet arbre , appelé zaccoum, porte des fruits semblables à des têtes de démons. 11 doit servir à la nourriture des damnés.

L'UNIVERS

l'autre sort n'est pas un paiais, c'est une hôtellerie. »

Nous joindrons ici deux' apologues et deux odes de Saadi , afin que le lecteur puisse se former une idée de la manière de cet auteur dans tous les genres de composition.

Le père avare et le fils sans souci.

( L'avare et le voleur. )

Un homme n'avait pas la force de toucher à son or; il était riche, et ne pouvait se résoudre à faire usage de ses richesses. Il ne mangeait point suffisamment pour apaiser sa faim ; il ne donnait point de manière à amasser des mérites pour les jours à venir.

Jour et nuit, il ne songeait qu'à en* tasser de l'or et de l'argent ^ l'or et l'argent étaient prisonniers sous la main de cet homme avare. Un jour, son fils s'étant mis en embuscade, découvrit le lieu où était caché son trésor; il le tira de la terre , et le prodigua en dépenses frivoles , après avoir, m'at-on dit, mis une pierre à la place.

L'or ne resta pas longtemps entre les mains du jeune homme ; il l'avait pris d'une main, il le dépensa de l'autre; car c'était un vaurien, un libertin perdu de débauche, qui vendait son bonnet pour se divertir et mettait ses hautsde-chausses en sage. Le père, dans l'excès de sa douleur, se serrait le gosier avec les mains ; le fils avait fait venir pour s'amuser des joueurs de flûte et de guitare. La nuit se passa sans que le père fermât l'œil ; il poussait des cris et des gémissements. Son fils, le matin, se mit à rire, et lui dit : Cet or, mon père, était destiné à fournir aux besoins de la vie : pour rester enfoui , peu importe que ce soit une pierre ou de l'or. On tire l'or d'une roche dure pour le dépenser avec ses amis et les hommes qu'on estime :

.entre les mains d'un homme qui fait une idole des richesses, l'or est encore dans la mine. Si pendant ta vie tu ne fais que du mal aux tiens, il n'est pas surprenant qu'ils soupirent après ta mort. Ils ne profiteront à leur gré du bien que tu possèdes que quand tu seras dans la terre, cinquante coudées

au-dessous du toit de ta maison. Un avare riche en or et en argent est un talisman placé sur un trésor pour en défendre rapproche. Son or ne se conserve tant d'années que par la vertu de ce talisman qui le garde; mais tout à coup la pierre du trépas brisé le talisman, et alors on partage tranquillement le trésor. Après avoir recueilli et amassé comme la fourmi , hâte-toi de manger avant que tu sois dévoré par les vers du tombeau. Les discours de Saadi sont des ordres et des avis pleins de sagesse; tu te trouveras bien de les suivre. Malheur à quiconque en détourne le visage! car c'est en les suivant qu'on peut trouver le bonheur.

Le rossignol et la fourmi.

Parmi les divers arbustes qui ornaient un jardin frais et délicieux, un rossignol adopta un rosier dont les fleurs faisaient tous ses amours. Au pied de ce même buisson, une fourmi avait établi sa petite demeure, qu'elle prenait soin d'approvisionner pour les jours de disette. Cependant le rossignol ne faisait que voltiger jour et nuit dans tous les angles du bosquet, qui retentissait sans cesse de ses plus douces chansons. La fourmi ne laissait pas un instant perdu pour le travail; tandis que ce chantre mélodieux, enivré par ses propres accords , voyait le temps s'écouler avec la plus grande insouciance. Amant passionné, il contait en secret ses amours à la rose; mais le vent du matin les trahit; et la fourmi, instruite et témoin des agaceries du rossignol et des caresses de la rose! Pauvres fous, se dit-elle; nous verrons dans un autre temps que] fruit ils doivent retirer de tout ce vain badinage. Bientôt les heureux jours du printemps firent place aux jours brumeux de l'automne : l'épine remplaça la rose, et la corneille monotone occupa le nid même du chantre de la nuit. Le vent d'automne s'éleva, et les arbres commencèrent à se dépouiller de leurs feuilles flétries; leur verdure brillante prit une teinte jaunâtre, et le froid devenant de plus en plus piquant, une pluie de perles se détacha

PERSE

des nuages, et le camphre le plus pur, tamisé par le crible de l'air, couvrit la terre aun tapis éblouissant. Lorsque le pauvre rossignol vola de nouveau vers son rosier favori, il ne reconnut plus le tendre incarnat de la rose; en vain il chercha le doux parfum de l'hyacinthe. Accablé sous le poids de la douleur, sa langue éloquente ne trouva plus de sons pour l'exprimer.

Plus de rose à cajoler, plus de riante verdure où il pût prendre ses ébats.

Dans cet état de dénûment, ses forces l'abandonnèrent ; dans ce moment de détresse, il ne songea plus à ses douces chansons. Alors il se ressouvint de la fourmi qui habitait au pied du rosier, et qui avait fait provision de grains.

En ce jour de malheur, se dit-il à luimême, je vais voler à sa porte, et en faveur de la proximité de nos demeures et du droit que donne le titre de voisin , je lui demanderai un service. Le pauvret, épuisé par un long jeûne, vola vers la fourmi, et d'un ton suppliant, il lut dit : Bonne voisine, vous savez que la bienfaisance est l'apanage du riche, et le capital de l'homme heureux; voyez, j'ai consumé inconsidément les instants précieux de la vie, et j'ai passé les jours et les nuits à débiter de frivoles discours, tandis que, filus prévoyante que moi , et sachant es mettre à profit, vous avez amassé un riche trésor; ne pourrais-je donc espérer de votre générosité que vous m y fassiez participer? La fourmi lui répondit : Jour et nuit, le bosquet ne retentissait que de vos chansons, tandis que je donnais le même temps au travail. Sans cesse enivré de la fraîcheur de la rose, ou séduit par les charmes trompeurs du printemps, vous n'avez pas réfléchi , jeune insensé, que le printemps est suivi de l'automne, et qu il n'y a pas de chemin qui n'aboutisse au désert.

O vous qui venez d'entendre cette histoire du rossignol, comparez votre conduite à la sienne, et n'oubliez jamais que la vie doit être suivie de la mort, et que les plus douces liaisons sont toutes assujetties aux douleurs d'une séparation cruelle.

29e Livraison. (Perse.)

Ode.

Semblable au papillon , je ne saurais t'oublier un instant pour m'occuper de mes propres intérêts; car je brûle, et je continue encore à voler. Si tu peux te décider à chercher mon cœur, ûâte-toi de le faire dès aujourd'hui :

autrement , tu auras beau le chercher, tu ne me retrouveras plus. Mon amour n'est pas tel qu'un regard puisse le rassasier; toutes les eaux du Djihoun ne sauraient apaiser la soif brûlante de mes désirs. Semblable au luth , j'incline devant toi la tête de la soumission et de la bonne volonté; frappe-moi et châtie-moi, comme il te plaira, je ne refuse aucun de tes coups. Quand il te plairait de me jeter cent fois dans le brasier et de m'en retirer cent fois, je n'en ressortirais pas converti en or : après être fondu , je me retrouverais encore le même. Ton bon plaisir est-il de me frapper à coups de pierres, je ne me rendrais pas coupable de la moindre résistance. Je ne saurais t'oflfrir aucun hommage digne de toi. Que puis-je faire? Ma tête n'est pas dTun assez grand prix pour que je la jette à tes pieds. Je ne suis, je l'avoue, qu'un débauché, livré au libertinage et ivre d'un fol amour. Que pourrait dire de

Jrius de moi le censeur le plus malveilant? J'ai exposé au médecin la situation de mon cœur et la folie de ses emportements; les soucis, lui ai-jedit, ne permettent pas à mes yeux de se clore un seul instant de la nuit.— Saadi, m'a-t-il répondu, le mal que tu éprouves est l'amour : ce sont des douleurs pour lesquelles je ne possède aucun remède.

Ode.

Éclair, si tu passes k l'angle de ce toit, tu porteras de mes nouvelles en un lieu où le zéphyr ne saurait pénétrer. Oiseau, si ton vol te porte vers le quartier qu'habite l'objet de mon culte, tu porteras un message amical à cette aimable fée. Si par hasard cet objet si beau , doué de tous les charmes de l'astre de Jupiter, te demande de nos nouvelles, dis-lui : Ils sont prêts à acheter tes faveurs au prix de leur

L'UNIVERS

vie; errants dans le désert et haletants de soif, leur âme est prête à s'échapper de leurs lèvres : toi , où te tiens-tu nonchalamment couchée et livrée à un paisible sommeil? O astre de la nuit, toujours absent et toujours présent, toi dont l'image chaque jour s'offre cent fois à nos cœurs, sais-tu quel serait notre sort, si tu venais toi-même nous visiter et jeter sur nous tes regards? Hélas I ou tu nous accorderais ton cœur, comme déjà tu possèdes le nôtre, ou tu arracherais de nos cœurs l'amour qui les consume pour toi.

Puisque tu deviens la cause de notre déshonneur, alors même que tu te dérobes à nos yeux , ah 1 que ne dirait-on pas de nous si tu levais pour nous les voiles qui te cachent ! Qui es-tu , Saadi, pour parler ici d'amour? contente-toi d'aspirer au titre d'esclave et de t'avouer un humble serviteur.

«La morale de Saadi, dit M. de Sacy, est en général pure , et ne saurait être accusée ni de relâchement ni de rigorisme. Ce poète sait tenir le milieu entre le fatalisme qui réduit l'homme à l'état d'un être purement passif, et l'indépendance qui le livre tout à fait à lui-même, et semble le soustraire au pouvoir de la Divinité. Tous les ouvrages de Saadi ne sont pas cependant exempts de reproches, et le recueil de ses œuvres contient quelques poésies dont rien ne saurait excuser I obscénité. Le Gulistan même offre certains passages dont les idées comme les expressions font pour nous un contraste choquant avec la morale et la sagesse du reste do livre; mais ceci tient à la différence de mœurs et ne prouve rien contre la pureté des intentions de l'écrivain. Un caractère qui se fait remarquer dans les écrits de Saadi, surtout dans le Gulistan, c'est qu'il use de l'hyperbole, et en général du style figuré, avec plus de sobriété que la plupart des écrivains de l'Orient, et qu il tombe rarement dans l'amphigouri et l'obscurité. »

Saadi passa les dernières années de sa vie dans un ermitage qu'il avait fait bâtir auprès de Schiraz. Les personnages du plus haut rang allaient

le visiter dans sa retraite, et loi faisaient d'abondantes aumônes. Saaai se contentait de prendre ce qui était absolument nécessaire pour sa subsistance et laissait le reste aux pauvres. 11 mourut dans cet ermitage en l'année 691 de l'hégire (1291 de J. G.)- Il était alors âgé, à ce qu'on assure, de cent deux ans. Nous avons parlé de son tombeau ci-dessus, p. 35.

DJELàL-EDDIir 11 OU MI , KBOSAOU Dft DEBLI , HAPIZ, BASCHID-KDDttr, SCHEHIf-KHOIK , ALt-SCHIB , MXRKB01TD , K.H«HDKM(R, DJA.MI, HOSftlir TAXZ , AUTEURS BiCBlTTS.

Les Persans mettent encore au nombre de leurs grands poètes JDjélal- Eddin Roumi , Khosrou de Demi et Hafiz. Le premier de ces poètes était né à Balkh et suivait la doctrine des soGs. Il accompagna son père, obligé Je s'expatrier et de fuir à Iconium. II mourut à l'âge de soixante-neuf ans, dans Tannée 1293 de J. G. Ce personnage acquit une grande réputation par ses MesnéviSy ou recueil de distiques. Cet ouvrage rempli d'obscurités traite des doctrines mystiques de la secte à laquelle appartenait l'auteur. En voici un fragment traduit par M. de Sacy :

Anecdote.

«Un homme vint frapper à la porte de son ami. L'ami demanda : Qui estu, mon cher? — C'est moi. — En ce cas, retire-toi. Je ne saurais à présent te recevoir; il n'y a point de place à cette table pour celui qui est encore cru. Un tel nomme ne peut être mûri et guéri de son hypocrisie que par le feu de la séparation et du refus. Le malheureux s'en alla. Il employa un an entier à voyager, se consumant dans les flammes du désir et de la douleur que lui inspirait l'éloignement de son ami. Mûri et amorti par cette longue épreuve, il approcha de nouveau de la porte de son ami; il frappa avec modestie, tremblant qu'il ne lui échappât encore quelques paroles inciviles. Qui est là? crie-t-on de l'intérieur de la maison. — Mon cher ami, c'est toimême qui es à la porte. — puisque tu es moi, entre aujourd'hui : cette mai-

PERSE

son ne peut pas contenir deux moi. Un fil double ne convient pas à l'aiguille ; puisaue tu es simple, entre dans cette aiguille. Il y a un juste rapport entre le fil et l'aiguille; ils sont faits l'un pour l'autre; mais un chameau ne convient pas au trou d'une aiguille (*). Comment le corps du chameau pourrat-il détenir mince et perdre son énorme volume, si ce n'est par le fer tranchant de la mortification et d'un pénible travail?»

Khosrou de Dehli n'était pas né dans l'Inde, mais il passa dans ce pays à l'époque de Gengiskan , et se fixa à Dehli. De là, le surnom de Dehlevi ou de la ville de Dehli, qu'on lui donne communément. Il mourut l'an 715 de l'hégire (t815 de J. C).

Hafiz naquit à Schiraz du temps des i princes modhafériens 11 vivait encore i a l'époque où Tamerlan défit Schahi Mansour. Le conquérant tartare voui lut le voir, et lui reprocha d'avoir dit, i dans une de ses odes : « Si ce jeune \ Turc de Schiraz voulait recevoir mon i cœur, je donnerais Samarcande et Boukhara pour prix de ce signe qui relève la beauté de son visage. » Comment, lui dit Tamerlan, tu donnerais }>our prix d'un signe qui se trouve sur e visage d'un jeune homme , les villes de Samarcande et de Boukhara, que je me suis plu à embellir des dépouilles de toute la terre! — Hélas, seigneur, i répondit Hafiz, c'est à cette prodigai lité que je dois le dénûment dans lei quel vous me voyez aujourd'hui ! Cette * repartie désarma Tamerlan , qui témoi- \ gna au poète la plus grande bienveil-

: (*) « Cet expressions : Un chameau ne con-

■ pient pas au trou d'une aiguille, sont, dit f M. de Sacv, une allusion à ce passage du i Coran : « Ils n'entreront point dans le pai radis jusqu'à ce qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille ; » au lieu de ajamel, :. chameau, quelques commentateurs prononcent dioummal, un cable. Il y a donc sur le sens Je ce passage du Coran la même diversité d'opinions entre les interprètes que L sur le passage analogue des Évangiles. Toutefois je pense comme Wetstein , que ce n'est qu'une subtilité, et qu'il est question d'un chameau dans l'un et l'autre texte.»

lance. Hafiz jouit d'un bonheur qui avait été refusé à Saadi. La femme qu'il épousa, douée des qualités les plus solides et du caractère le plus affectueux , fit longtemps son bonheur.

Voici comment il déplore cette perte dans une de ses odes : « Heureux , dit-il , je désirais atteindre le terme de la vie avec une telle compagne; mais nos forces n'ont point égalé nos vœux. Plus digne que moi de la félicité, elle est allée se réunir aux anges qu'elle avait quittés pour descendre dans ce monde. »

Hafiz mourut Tan 794 de l'hégire (1391 de Jésus-Christ). Quelques docteurs musulmans voulaient qu'on l'enterrât dans une fosse particulière.

Les éloges du vin qu'on trouve dans ses poésies, et un grand nombre d'expressions qu'il est malheureusement impossible de traduire dans un sens mystique, l'avaient fait regarder comme un homme sans religion. Enfin, on décida qu'il serait enterré avec les plus grands honneurs. On peut voir ce que nous avons dit de son tombeau ci-devant page 34. Voici une ode de ce poète, dont nous empruntons la traduction à feu M. de Sacy :

Ode.

« Jeune homme, verse du vin dans ma coupe; car déjà le calice de la tulipe est rempli de la couleur éclatante de cette liqueur. A quoi servent tous tes discours frivoles ? Quand mett ras-tu fin à tes paroles insensées ? Laisse là cette fierté et ces superbes dédains :

souviens-toi que le temps a vu se flétrir la robe brillante des Césars , et la couronne des monarques caïaniens tomber en poussière. Le souffle du zéphyr t'avertit du peu de durée de la jeunesse. Verse-moi , jeune homme , cette potion salutaire qui guérit les chagrins de l'âme. Il ne laut pas se fier aux caresses trompeuses du temps ni à ses attraits séducteurs : malheur à celui qui n'est pas en garde contre sa malice 1 Donne-moi, au nom de Hatem- Taï, donne-moi une coupe de cette liqueur, afin que nous n'attirions pas sur nous les justes reproches dus à

L'UNIVERS

l'avarice. Engage tous les dons de la fortune pour te procurer le jus de la vigne. L'homme rigide et austère a-t-il laissé quelque chose après lui ? »

* O Hafiz ! tes vers , quoique écrits en langue persane , sont répandus depuis l'Egypte et la Syrie jusqu'à l'empire des Grecs. »

Les Mogols de la Perse , ainsi que Ta merlan et ses successeurs, se montrèrent amis des lettres; et Ton vit paraître de leur temps des poètes et des historiens.

Vers l'an 645 de l'hégire , naquit, à Hamadan , le célèbre historien Fadhl- Allah-Raschid-Eddin. Nous ne dirons rien de cet auteur, et nous nous contenterons de renvoyer, pour tous les détails relatifs à sa vie et à ses ouvrages, à l'excellente notice que M. Quatreraère a placée en tête de la traduction française de l'histoire des Mogols de cet auteur.

Les Persans accordent aussi un grand mérite comme écrivain à Schérif-Eddin-Ali , de la ville d'Yezd. Cet auteur rédigea une viedeTamerlan, qu'il termina l'an 828 de l'hégire (1424 de J. C.) , et il mourut l'an 856 de l'hégire (1452 de J. G.).

Mais, à aucune époque, la littérature persane ne brilla d'un plus grand lustre qu'à l'époque d'Ali -Schir. Ce beau génie , tout à la fois homme d'État et poète distingué, aimait et encourageait les historiens et les littérateurs. Mirkhond, Rhondemir et Djami étaient les contemporains de ce grand ministre.

Ali-Schir fit élever dans la ville de Hérat, sur les bords de la rivière Alkhalil , un édifice qui renfermait une mosquée , un collège , un monastère , un hôpital et des bains. Ce fut là qu'il établit Mirkhond , lui donnant un logement, des livres, et tous les secours qui lui étaient nécessaires pour la composition de son grand ouvrage, qui renferme l'histoire généralede la Perse, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du neuvième siècle de Phégire.

Khondemir, fils de Mirkhond, se livra, comme son père, à l'étude de J'histoire. On a de lui deux grands ou-

vrages extrêmement importants pour l'histoire politique et littéraire de la Perse. Le premier porte le titre de Habib-Alsayyar, et le second , celui de KhUasset-AÏaJihbar. Un habile orientaliste, M. Julien Dumoret, a inséré, dans le Journal asiatique, quelques fragments de ce dernier ouvrage , dont il a traduit une grande partie. Nous faisons des vœux pour que ce travail important, dont la publication a été ajournée par des circonstances tout à fait indépendantes de la volonté de l'auteur, puisse enfin voir le jour.

Rhondemir mit à profit les richesses

Sue contenait une magnifique bibliolèque réunie à grands frais par Ali- Schir dans la ville de Hérat, et dont le soin lui avait été confié. On ignore l'époque exacte de la mort de Knondemir ; mais elle est certainement postérieure à Tan 930 de l'hégire (1523 de J. C).

« Djami , dit le savant et spirituel auteur de Medjnoun et Leïla , naquit de parents obscurs. Poursuivi par un destin contraire , son père fut obligé d'abandonner le bourg qu'il habitait dans les environs d'Ispahan, pour chercher un refuge dans la province de Kherdjerd , dépendante du Khorasan. Ce fut là que, peu de temps après s'y être établi, l'an 817 de l'hégire (1414 de J. C), dans le village de Djam , il lui naquit un fils surnommé Djami 9 du lieu de sa naissance.

« Dès sa plus tendre jeunesse, il s'appliqua à l'étude avec un zèle infatigable , et fit en peu de temps de tels progrès dans les sciences et les belleslettres, qu'il ne tarda pas à éclipser les plus grands génies de son temps.

Sa réputation s'étendait de toutes parts ; et le sultan Abou-Saïd , qui tenait à Hérat le siège de son empire, appela le jeune poète à sa cour, et le combla de faveurs. Mais Djami , oui professait la doctrine sévère des sons, et gui regardait comme perdu le temps qui était dérobé aux sciences , fuyait autant qu'il le pouvait les assemblées tumultueuses qui se tenaient dans l'intérieur du palais. Abou-Saïd , pendant tout le cours de son règne, ne cessa

PERSE

de le traiter avec la plus grande dis*» tinction; et le sultan Hosein- Mi rza suivit à son égard l'exemple de son prédécesseur. On ne peut se figurer avec quel zèle , avec quel enthousiasme les grands, les princes même étrangers, recherchaient la société de ce savant homme ; mais aucun ne paraît lui avoir donné plus de marques d'estime que le célèbre Ali-Schir, vizir de Hosein , qui, réunissait aux talents de l'homme d'État le don de la poésie et de l'éloquence.

«Sous le portique de la grande mosquée de Hérat, près de laquelle Djami demeurait, on le voyait souvent s'entretenir avec les gens du peuple , leur donner des préceptes touchant la religion et la morale; et, semblable à Socrate , la douceur de son entretien avait un charme irrésistible. Tous trouvaient en lui le maître le plus instruit et le père le plus tendre. Aussi , lorsqu'à l'âge de quatre-vingt-un ans la mort enleva ce grand homme (an 898 de l'hégire , 1492 de J. C), parmi toutes les classes Je deuil fut général.

«Le sultan Hosein lui-même fit les frais de ses funérailles ; et les premiers de la ville accompagnèrent le cercueil dans la plaine du Sacrifice, où, lorsqu'on eut rempli lescérémonies d'usage, la terre, pour me servir des propres expressions de l'auteur d'où je tire ce récit, s'entr'ouvrant comme une co-

Suille , reçut dans son sein cette perle 'un prix inestimable. Son oraison funèbre fut composée par l'émir Ali- Schir; et, le vingtième jour après la mort de Djami , un orateur la prononça, d'une chaire élevée, en présence du sultan, des scheiks, des mollahs, et d'une foule immense de peuple rassemblée autour de sa tombe ; et Ali-Schir y posa ensuite la crémière pierre d'un monument élevé à la mémoire de son ami.»

Djami composa des odes mystiques, comme Saadi et Hafiz. Nous en donnons une qui suffira pour mettre le lecteur à même de comparer ces poètes.

« O chamelier, n'apprête pas encore aujourd'hui le palanquin. Garde -toi d'accabler mon cœur sous le poids d'une si vive douleur. Est-il convenable de faire les préparatifs du voyage dans un moment où la route est toute humide des larmes que l'amant verse en abondance? Je n'ai point de force pour partir, et il ne m'est pas possible de rester en place. A Dieu ne plaise qu'aucune créature éprouve un sort aussi douloureux que le mien ! Ma tendre amie s'éloigne , et ma raison s'égare, et mon âme m'abandonne, et mon visage est tout baigné de pleurs.

Mon corps ne peut la suivre ; mais , de traite en traite , il vole sur ses traces. O zéphyr du matin, cours répandre ta fraîcheur salutaire dans les lieux où elle se repose , et dans ceux qu'elle traverse; et autour du palanquin qui emporte la maîtresse de mon cœur, murmure ces paroles: O toi dont les lèvres sont si douces, toi dont toutes les manières ont des grâces si touchantes, ah! puisses-tu ne pas sentir la fatigue du voyage ! Puissent tous tes désirs trouver leur accomplissement! Au lever de l'aurore, lorsque tu te disposeras au départ, prête l'oreille aux accents mélodieux du chantre du matin. Toujours mon âme , enivrée de tes charmes, se tourne vers ton visage, quoique, en effet, tu sois éloignée de ma présence. Reviens, car l'excès de ma douleur m'a terrassé. Je me roule dans la poussière que j'ai rougie de mon sang , comme l'oiseau qui se débat, mourant , sous le fer du sacrificateur. Tu étanchesta soif sans doute dans quelque partie du désert; mais Djami , retiré dans l'angle de la douleur et du désespoir, s'abreuve à longs traits du poison mortel de la séparation.» .

Les Persans comptent peu d écrivains aussi féconds que Djami. Cet auteur a composé près de quarante ouvrages différents, parmi lesquels

(*) Nous empruntons tans y rien changer l'excellente traduction de M. Grangeret de Lagrange.

L'UNIVERS

, on remarque le poème de Yousouf et Zouleïkha, et celui de Medjnoun et Leila, qui a fourni à feu M. de Chézy, notre William Jones, le sujet d'une charmante composition; et enfin le Behar%stan9 ouvrage composé sur le plan du Gulistan de Saadi. Nous allons donner une fable et une historiette tirées de cet ouvrage.

Jje scorpion et la tortue , fable. '

Un scorpion, redoutable par son venin autant que par son mauvais naturel , entreprit un voyage. Arrivé sur le bord dun large fleuve, il s'arrêta incertain ; ne pouvant pas le traverser, et, d'un autre côté, n'ayant aucune envie de retourner sur ses pas, une tortue, compatissant à l'embarras du scorpion , le prit sur son dos , entra dans le fleuve , et nagea vers l'autre bord. Dans le trajet , la tortue entendit du bruit ; il lui sembla que le scorpion frappait sur son écaille. D'où vient ce bout? dit- elle à son compagnon. Ce que tu entends, répondit celui-ci s est le son de mon dard , que je m'efforce d'introduire dans ton écaille. Je sais fort bien que je ne réussirai pas, mais je ne puis désobéir à mon instinct. La tortue, voyant la perversité du scorpion, dit: Je n'ai rien de mieux à faire que de délivrer ce méchant de sa propre malice , et de mettre les bons a 1 abri de ses atteintes. En disant ces mots, elle plonge, et un flot entraîne le scorpion dans l'abîme.

histoihb (*).

Un jeune homme , nommé Aschter, distingué par sa beauté et la grâce de ses manières , devint amoureux d'une charmante jeune fille , issue des chefs d'une autre tribu, et appelée Djeïda.

Les liens de l'amitié et les bases de l'affection s'affermirent entre eux. Ils cachaient ce secret de près et de loin , et mettaient tout en œuvre pour le celer. Mais , par la raison qu'on a dit :

Vers, L'amour est un mystère qu'on

(*) Cette traduction est d'an jeune orientaliste de grande espérance, M. Defrémery.

ne peut exprimer; on ne peut le ca- ~cher avec deux cents voiles.

A la fin , leur secret tomba sur la £ace du jour, et le mystère de leurs amours sortit de sa retraite cachée, pour venir au grand jour et à la connaissance de la foule. Une guerre s'éleva entre les deux tribus , et du sang fut répandu. La tribu de Djeïda enleva ses tentes de ce tte contrée, et jeta le bagage de la résidence dans un autre pays. Un jour, lorsque les maux de la séparation se furent prolongés pendant longtemps , et que tes prétentions du désir furent devenues trop exigeantes, Aschter dit à un de ses amis : « Ne pourrais-tu venir avec moi , et me prêter assistance dans la visite que je veux faire a Djeïda ; car mon âme est près de s'exhaler par suite des désirs qu'elle me fait éprouver, et le jour s est changé pour moi en une nuit obscure par la douleur de son éloignement ? » Cet ami répondît : « T'entendre et obéir sont pour moi même chose ; je suis esclave de tout ce que tu commandes , et je me hâte d'exécuter tout ce que tu ordonnes. »

Tous deux se levèrent et disposèrent leurs chameaux. Ils marchèrent , pendant un jour et une nuit , jusqu'à oe qu'ils fussent arrivés dans la contrée où demeurait Djeïda. Us descendirent dans la gorge d'une montagne , auprès du campement de sa tribu , et firent reposer leurs montures. Aschter dit à son ami : « Lève-toi , et , servant de guide à cet être égaré , rends - toi auprès de cette tribu. Ne dis mon nom a personne, excepté à une telle jeune fille, qui est la gardienne des moutons et la confidente des secrets les plus cachés de Djeïda. Donne-lui le salut de ma part, demande-lui des nouvelles de sa maîtresse, et indique-lui le lieu où nous sommes descendus. » L'ami d'Aschter raconte en ces termes la fin de l'aventure : « Je me levai , et j'entrai dans le camp de la tribu. Par hasard , la première personne oui s'offrit à ma vue fut cette jeune fille. Je la saluai de la part d'Aschter, et m'informai de l'état de Djeïda. Elle répondit : « Son mari la garde étroitement, et emploie pour Ta surveiller tous les

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moyens possibles. Néanmoins , le lieu de votre rendez - vous sera ces arbres qui s'élèvent sur le revers de telle colline ; il faut que , à l'heure du namaz du soir, vous vous trouviez dans cet endroit. » Je m'en retournai proropte- ! ment , et j'annonçai cette nouvelle à | Aschter. Nous nous levâmes tous deux, : et nous conduisîmes doucement nos 1 chameaux, de sorte que nous arri- 1 vâmes au rendez-vous donné à l'heure 1 convenue.

1 y ers. Nous attendions, en gémissant

1 et en poussant des soupirs, assis sur E le chemin par où devait venir l'amante ; 1 lorsque , tout à coup , le bruit des or- ! nements de femmes et le murmure des i khalkhal{*) se fit entendre du côté de la route. Ce bruit semblait dire :

! « Levez-vous, car cette pleine lune est

arrivée. »

[ Aschter s'élança de sa place, et

i alla à la rencontré de son amante. Il lui donna le salut, et lui baisa la main. Je détournai Je visage , et je m'empressai de m'éloigner. Mais ils me i crièrent : « Reviens , car il ne se passe i entre nous rien de déshonnéte , et nous ne parlons que de choses et d'autres. » Je revins sur mes pas. Ils s'assirent alors tous deux , et se mirent à confondre , dans leurs discours , le passé et l'avenir. A la fin de l'entretien, i Aschter dit à Djeïda : « J'espère que tu viendras me trouver cette nuit , et i que tu ne déchireras pas le visage de

(*) J'ai conservé dans ma traduction le terme de l'original , parce qu'il n'a pas d'é- , quWalent dans noire langue. « Le khalkhal, • dit Chez?, est un ornement d'argent ou d'or, . dont les femmes asiatiques se ceignent le bas de la jambe au-dessus de la cheville. Les bayadères surtout en portent de magnifiques, ! et 1#» bruit de ces ornements se mêlant dans 1 leur danse à celui de leurs pas , produit un effet qui n'est pas sans agrément. » Medjnoui> et Leïla , II* partie, p. i37-i38. C'est ce même ornement que Mahomet a en vue, lorsqu'il ordonne aux femmes de ne point remuer les pieds de manière à montrer les i ornements cachés. Coran, édition de Fluegel, i ch. a4, v. 3i. Les femmes juives en faisaient également usage. Voyez Isaïe, ch. 3, j ▼. x6. (Note de M. Defrémery.)

mon espérance avec l'ongle de la se* paration. » Djeïda répondit : « Non , par Dieu , cela n'est pas possible en aucune manière , et il n'y a pour roof nulle action plus difficile à exécuter que celle-là. Veux-tu donc que ces fâcheux événements qui ont déjà eu lieu se représentent , et que les révolutions des jours ouvrent de nouveau sur moi les Dortes des maux et des chagrins ? » Aschter reprit : « Non , par Dieu , je ne te laisserai point aller, et je ne retirerai point fa main du pan de ta robe. »

Hémistiche. Dis à tout ce qui viendra : Viens ; et à tout ce qui voudra être : Sois.

Djeïda répondit : « Ton ami , que voici, aura-t-il la force d'accomplir tout ce que je lui dirai ?» Je me levai 9 et lui répondis : « J'exécuterai ponctuellement tout ce que tu me commanderas; et j'imposerais à mon âme mille actions de grâces, lors même qu'elle abandonnerait mon corps dans cette entreprise. » Elle quitta alors ses vêtements, et me dit; «Revêts ces habits, et donne -moi les tiens. » Ensuite elle reprit en ces termes : « Lèvetoi , entre dans ma tente , et assieds-toi derrière le rideau (*). Mon mari viendra, apportant une coupe de lait , et te dira : « Ceci est ta boisson , prends-la. » Ne t'empresse pas de le faire; emploie, au contraire, quelques lenteurs.

Il la remettra entre tes mains , ou il la placera sur la terre ; puis il partira et ne reviendra plus jusqu'au lendemain matin. » J'exécutai ainsi tout ce qu'elle m'avait commandé. Lorsque son mari apporta la coupe , je fis de longues façons. Il voulut la placer sur la terre ; moi , de mon côté , je voulus la prendre de ses mains; mais mon doigt heurta la coupe , qui fut renversée , et dont le lait se répandit* Le mari de Djeïda se mit en colère , et dit : « Cette femme ose me quereller. » Puis il allongea la main , et tira de l'intérieur de sa demeure un fouet

(*) U est ici question du rideau ou de la tapisserie qui sépare l'appartement des femmes de celui des hommes. (Note de M. Defrémery.

L'UNIVERS

taillé dani la peau d'un onagre et d'un daim , depuis le derrière du cou jusqu'au-dessus de la queue, et tressé par la force des doigts , de la vigueur et de l'agilité.

' Fers. Pour l'épaisseur, c'était la représentation d'une vipère ; pour la longueur, c'était l'égal d'un thoban (*) ; par sa forme , il figurait un serpent ; la table où était peinte sa ressemblance était le dos d'un homme nu.

Il prit donc ce fouet, rendit mon dos aussi nu que la peau d'un tambour; et, semblable au joueur de tambour le jour du combat , il se mit à me caresser par des coups qui se succédaient sans interruption. Je n'avais ni le courage de crier, car je redoutais qu'il ne reconnût ma voix; ni la force de prendre patience , car je craignais

2u'il ne mît en pièces la peau de mon os. Je voulais me lever, lui couper la gorge avec mon khandjar, et répandre son sang. Mais je me dis ensuite qu'il s'élèverait un tel trouble, qu'il ne serait possible à personne de l'apaiser. Je pris donc patience jusqu'à ce que sa mère et sa sœur fussent informées de ce oui se passait. Elles survinrent , me tirèrent de ses mains , et l'emmenèrent avec elles. Une heure ne s'était pas écoulée lorsque la mère de Dielda entra, dans la pensée que j'étais sa fille. Je me mis a pleurer et à pousser des gémissements; je tirai ma robe sur ma tête, et lui tournai le dos.

Elle médit : « O ma fille , crains Dieu, et ne commets pas d'action qui puisse déplaire a ton époux. Un cheveu de la tête de ton mari est plus beau que mille Aschter. Aschter lui-même, quel est -il pour que tu supportes cette peine et que tu boives cet amer breuvage à cause de lui ? » Elle se leva ensuite , et reprit : « Je t'enverrai ta sœur, afin qu'elle soit, cette nuit, ta compagne et ta confidente. » Elle partit làdessus. Au bout d'une heure , la sœur de Djeîda entra. Elle commença par pleurer et faire des imprécations contre celui oui m'avait frappé. Quant à moi, je ne lui dis pas un mot. Elle se cou-

(*) Sorte de gros serpent.

cha à mes côtés, retendis alors la main, et la lui appliquai fortement sur la bouche , en disant : « Dans ce moment, ta sœur est avec Aschter, et j'ai souffert tout ce mal à sa place. Cache-le bien , sinon , nous serons couverts de honte , vous et moi. » Dans le commencement , une grande frayeur s'empara d'elle; mais, a la fin, cette frayeur se changea en familiarité; et, jusqu'au matin , elle ne fit que répéter cette histoire et qu'en rire. Lorsque l'aurore commença à poindre, Djeîda entra. Quand elle nous vit, elle fut saisie de frayeur, et me dit : « Malheur à toi ; quelle est donc cette personne placée à tes côtés ?» Je répondis : « C'est ta sœur , et , certes, c'est une sœur excellente pour toi. » Elle reprit : * Comment donc se trouve-t-elle là ?» Je répondis : «Demande-le-lui, car le temps de l'occasion est court. » Je repris ensuite mes habits , et j'allai retrouver Aschter. Nous montâmes sur nos chameaux , et nous nous mîmes en route.

Au milieu du voyage, je racontai à Aschter mon aventure. Il découvrit mon dos, et vit les cicatrices du fouet. Il me fit de nombreuses excuses , et dit : « Les sages ont dit : « Il faut un ami pour le jour de l'affliction , car ils ne sont jamais en petit nombre le jour du plaisir. »

Fers. O mon cœur ! s'il te survient un jour quelque chagrin , il s'évanouira dès que tu auras un ami pour le partager. Il faut un ami pour le jour de l'affliction , car ils ne sont jamais en petit nombre le jour du plaisir (*). »

A la même époque vivait aussi Abdalrazzac, auteur d'un ouvrage im-

Sortant sur l'histoire des descendants e Timour.

Le neuvième siècle de l'hégire fut

(*) Traduit du Beharistan , d'après le manuscrit 338 de la bibliothèque royale, comparé aux manuscrits 176, 177 supplément, $07 Saint- Germain et 16 Oucaurroy — Nakshchebi , l'auteur du Touti-Nameh ou Contes <Tun perroquet, a imité cette charmante anecdote ; mais je ne crains pas d'assurer qu'il est resté fort au-dessous de son modèle. (Note de M. Defrémery.)

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encore illustré par les écrits de Hosein Vaez , commentateur du Coran , et auteur d'une traduction très-célèbre du livre de Calila et Dimna , traduction à laquelle il donna le titre d Vnivari-Sohaili.

HoseinVaez mourut dans Tannée 920 de l'hégire (1514 de J. G.).

Parmi les productions récentes des auteurs persans, on remarque une histoire de Schah-Abbas le Grand , et une autre de Nadir-Schah.

Le feu roi Feth-Ali-Schah aimait la poésie. La bibliothèque royale possède un manuscrit qui renferme quelques odes et autres compositions de ce prince.

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