‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l' église (volume 2)Chapitre 15 sur 39 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

(2} Code Théodosien, L\, xl, 2. A partir de ce moment semble avoir disparu peu à peu l'usage de marquer au fer rouge les esclaves fugitifs; la marque fut remplacée par un collier indiquant leur qualité de fugitif et la demeure de leur maître : TENE ME QVIA FVGI ET RE- VOCA ME AD...; Bull, di arch. crist., 1874, p. Gl; les Esclaves chrétiens, p. 480.

(3) Cf. Schultze, Geschichle des Unterganrjs des gr.-rom. Heidenthums , 1. 1 , p. 35.

(4) Ammien Marcellin, XXI, 10.

(5) Le titre de Pontifex Maximus , qui se lit sur hs médailles et

demeurer le chef du paganisme légal, investi du droit de le surveiller et, dans une certaine mesure, du devoir de le protéger. C'était, du reste, une nécessité politique à laquelle il lui eût été difficile de se soustraire, surtout en Occident, où la majorité des habitants demeurait acquise à Fancienne religion. Chrétien de cœur et de conduite (bien qu'il ne fût pas encore catéchumène), le vainqueur de Maxence pouvait, sans tromper personne , prendre le titre de Pontifex Maximus, alors inséparable de celui d'empereur. Il n'y eut là ni hypocrisie, ni apostasie, ni faiblesse, et les historiens qui allèguent le pontificat de Constantin ou les symboles païens conservés sur ses monnaies pour contester la sincérité de sa conversion interprètent mal un acte de sage gouvernement. Comme l'a dit Bossuet, répondant à un prince placé dans une situation qui n'était pas sans analogie avec celle du premier empereur chrétien, « il faut faire une grande différence entre la protection qu'on donnerait à une fausse religion par adhérence aux mauvais sentiments qu'elle professe, et celle qu'on lui donne pour conserver à l'extérieur la tranquillité. La première protection est mauvaise, parce qu'elle a pour principe l'adhérence à la fausseté, mais la seconde est très bonne, parce qu'elle a pour principe l'amour de la paix, et pour objet une chose bonne et nécessaire, qui est le repos public (1). »

les inscriptions de Constantin, fut porté par tous les empereurs jusqu'à Gralien.

(1) Preuves du sentiment de M. l'évéque de Meaux sur la déclaration

LA POLITIQUE RELIGIEUSi: DE CONSTANTIN. 293

La volontû d'assurer le repos public fut sans doute le principal mobile de la politique suivie par Constantin à l'égard de la religion païenne; mais, si l'on examine ses actes, on reconnaîtra que la pensée de se servir de Faulorité conférée au souverain par le pontificat suprême contribua dans une large mesure à lui en faire accepter le titre et les fonctions. Investi du droit de surveiller le culte des dieux, Constantin pouvait plus facilement le resserrer dans d'étroites limites, le renfermer dans les temples, lui interdire toute expansion dangereuse au dehors, et le séparer de plus en plus de la vie sociale, destinée à se développer désormais sous une influence différente. Pontife assurément fort tiède, comme le montre son refus de célébrer en 313 les jeux séculaires (1), « la plus grande fête de Rome, mais aussi la plus païenne (2), » Constantin fut en même temps un pontife très rigoureux. En 319, usant de son droit de police avec une extrême sévérité, il défend les sacrifices domestiques, interdit aux aruspices et, en général, à tous les ministres des dieux l'entrée des maisons particulières, même sous prétexte de visites d'amitié : la contravention à cette défense sera punie, pour l'aruspice, par le feu, pour celui qui l'aura appelé, par la confisca-

dii roi (l'Angleterre (1693). Œuvres de Bossucf, éd. Bar-le-Duc, t. XI, p. 129. Bossuet répondait à une consultation de Jacques II, demandant si, au cas où ses sujets le rappelleraient, il pourrait, quoique catholique, accepter le titre de « protecteur de lÉglise anglicane » et prêter serment en cette qualité.

(1) Zosime, 1,1,7.

(2) Duruy, Histoire des Romains ^ t. VU, p. 58.

tion etTexil (1). L'aruspicine n'est pas cependant supprimée; l'empereur, soit par un reste de superstition personnelle, soit par une concession à des préjugés encore trop puissants, permet de consulter officiellement les devins, selon Tancien usage, quand la foudre aura frappé quelque monument (2) ; mais « quiconque voudra recourir à leur ministère devra le faire en public (3). » Ce principe entraîne la condamnation, sous des peines rigoureuses, de tout emploi des arts magiques, « par lesquels on tend des embûches à la vie humaine ou à la pudeur (i); » une autre concession permet d'user de recettes innocentes, considérées comme favorables à la santé des hommes ou à la préservation des récoltes (5). En résumé, tout ce qui, dans le paganisme, échapperait au regard des magistrats, nourrirait dans l'ombre des regrets ou des espérances contraires au 'nouveau régime, entretiendrait dans les esprits une secrète agitation, toute la partie occulte et d'autant plus puissante de l'ancienne religion, devra cesser d'être ou se montrer sans voiles. « Vous qui croyez cela bon, allez aux autels publics et aux temples et célébrez les solen-

(1) Code Théodosien, IX, xvi ,1,2. — Celte interdiction nest que renouvelée par Constantin, car elle avait déjà été portée par la loi des douze Tables (§ X), par Tibère (Suétone, Tib., 63) et par Dioclétien {Code Justinien, IX, viii, 2).

(2) Code Théodosien, XVI, x, 1 (année 321).

(3) « Superslitioni enim suœ servire cupicnles, poteriinl publiée rilum propriuni exercere. » Code Théodosien, IX, xvi, 1.

(4) Code Théodosien, IX, xvi, 3 (année 321).

(5) Ibid.

nités de votre religion; car nous n'interdisons pas de remplir à la clarté du jour les devoirs de l'ancienne observance (1). » Est-ce l'empereur ou le pontife qui parle? L'un et l'autre, sans doute, car l'empereur seul, sans le pontife, n'eût pu vraisemblablement accomplir une réforme qui enlevait au paganisme ses plus puissantes armes en dissipant le mystère où les causes vaincues aiment à se cacher pour préparer la revanche.

Une autre réforme, qui importait à la morale publique, peut être attribuée au pontife suprême non moins qu'au souverain : c'est la suppression, en Egypte, d'un sacerdoce infâme (2); c'est ailleurs l'assainissement des temples païens par la destruction d'un petit nombre d'entre eux, comme celui d'Esculape à Egée, officine de charlatanisme (3), ou ceux de Vénus à Héliopolis et Aphaque, véritables lieux de prostitution (4-). Ces mesures étaient la conséquence des précédentes (5). Exclue de la vie privée, et condamnée à paraître au grand jour dans l'enceinte de ses temples, il convenait que l'ancienne religion y trouvât un asile relativement décent, d'où les plus

(1) « Qui vero id vobis exisliinatis condiicere. adite aras publicas atque delubra, et consuetudinis vestr£e celebrate soleinnia; nec enim prohibemus praeterita3 usurpationis officia libéra luce tractari. » Code T/iéodosien , IX, xvi, 2.

(2) Eusèbe, De vita Constantini, IV, 25.

(3) Eusèbe, Hist. EccL, III, 57.

(4i Ibid., III, 55; cf. Prxp. cvangel., IV, 16.

(5) Des mesures analogues avaient été prises sous la république et au commencement de rem])ir*3 (Tite Live, Ilist., XXXIX, 8-lt); Josèplie, Ant. Jud., XVIII, 3j.

grosses impuretés seraient balayées, et qui ne deviendrait pas pour l'opinion publique un objet de scandale.

La ruine de quelques sanctuaires, gage de la conservation des autres, n'appartient probablement pas à la période dont nous venons de tracer le tableau, c'est-à-dire aux dix années qui suivirent la défaite de Maxence, et se place plutôt à l'époque où, parla défaite et la mort de Licinius, Constantin sera devenu maître de l'Orient. Nous avons voulu la rappeler cependant, afin de caractériser d'une manière plus précise la politique de Constantin à l'égard du paganisme. Cette politique peut se résumer en un mot : le condamner à la lumière en lui laissant la liberté. Là se bornèrent les représailles des chrétiens victorieux contre leurs oppresseurs de la veille. Quand Eusèbe, à plusieurs reprises, parle de rinterdiction de l'idolâtrie par Constantin (1), il fait seulement allusion aux lois que nous avons rapportées touchant les immolations domestiques, la divination privée, la magie, ou aux instructions par lesquelles l'empereur paraît avoir interdit aux magistrats et aux généraux les sacrifices qu'ils offraient autrefois au nom du prince, et qui , pendant longtemps, avaient écarté les chrétiens des fonctions administratives (*2). Dès lors les emplois publics perdirent leur pompe religieuse, et les hauts fonctionnaires, sécularisés en quelque sorte, purent prendre

(1) Eiisèbo. De vila Constantiai, II, 45; IV, 23, 25. [1) Ibid., II, 4'j.

possession de leurs charges ou en remplir les devoirs sans le cortège autrefois obligé des victimarii , des pullarii, des aruspices (1). Mais si Constantin prohiba l'exercice secret et, dans une certaine mesure, Texercice officiel du culte païen, il en autorisa l'exercice public. La publicité fut la condition ou, si Ton aime mieux, l'antidote de la tolérance qu'il accordait.

Cette tolérance n'empêcha pas la décadence rapide d'une religion aussi peu faite pour la liberté que pour la lumière, et incapable de se soutenir longtemps là oîi elle ne dominait plus. Un curieux épisode, récemment tiré de l'oubli, me parait, bien que non daté, appartenir au temps qui nous occupe (2); on y reconnaîtra, groupés avec une grande vraisemblance, les traits principaux de la situation matérielle et morale que durent avoir les païens, après les réformes de Conslantin, dans les villes où leur culte conservait encore de la force.

Là même où la population païenne restait nombreuse et zélée, les temples n'étaient plus entretenus avec la même largesse qu'autrefois : les dons des mu-

(1) SchuUze, Gesc/i. des Unierganr/s des griech.-rômich. Ifeidenthums, t. I, ]>. 49.

(2) PassioS. Salsx martyris Tipasilanœ , publiée par les Bollaii- (listes dans le Catalocjus codicum liafjiographicorum antiquiorum sœcidoXVI, qui asservmitur in Bibliolheca nationali Parisiensi, t. I, Paris et Bruxelles, 1889, p. 344. — La Passion de sainle Salsa, composée peu après 372, était demeurée inédite jusqu'à la publication de ce catalogue , dans lequel elle est donnée en appendice. Le nom de la sainte n'était jusque-là connu que par une double mention du martyrologe hiéronymien. au 20 mai et au 10 octobre, avec la seule indication topographique : In Africa.

nicipalités et les offrandes des particuliers se faisaient rares : tous ceux que Tintérét, l'habitude ou la peur avaient seuls attachés jusque-là au culte des dieux s'en retiraient peu à peu : aussi voyait-on des sanctuau^es se fermer et tomber en ruines, sans aucune intervention de l'autorité civile, mais seulement faute d'adorateurs et de subsides. Il arrivait que la dévotion des partisans de l'idolâtrie se concentrait alors sur quelque religion plus vivace, quelque superstition locale, où le paganisme trouvait sa dernière citadelle. En beaucoup de villes, le culte de Mithra hérita de tous les autres; mais, dans la petite ville mauritanienne de Tipasa (1), théâtre des faits que nous allons raconter, le sanctuaire demeuré seul debout, entre tous ceux dont les murailles sans toits couvraient maintenant la « colline des temples (2) » de leurs débris sans cesse aspergés d'écume et fouettés par le vent de mer, était la chapelle de Python, où se pratiquait le culte du serpent, cher de tout temps aux populations de l'Afrique (3).

La fête se célébrait au printemps, avec la publicité à la fois exigée et permise par les lois du quatrième siècle. L'antique narrateur a laissé le tableau des réjouissances dont elle était l'objet : il peint, en homme qui peut-être les a encore vus, les murs délabrés des temples rajeunis par des guirlandes de laurier, de

(1) Sur la cote, entre Iconiuin (Alger] et Césarée (Chercliell.

(2) Teinplensis (collis).

(3) Passio S. Salsx, 3, p. 347. Cf. Corpus inscr. lai.. I. VllI, Sii|)[)l., 15247, 15378.

peuplier et de myrte, le sanctuaire de Timpure idole paré de tapisseries, les cassolettes d'encens fumant sur les autels, les prêtres vêtus d'habits magnifiques, les chœurs de chant et de danse, bientôt l'enthousiasme des dévots s'exaltant jusqu'à la frénésie. C'est au milieu de cette orgie qu'une pure et gracieuse enfant de quatorze ans, Salsa, qui professait le christianisme depuis longtemps florissant à Tipasa (1), fut conduite de force par ses parents, païens fanatiques. Elle dut assister, frémissante, au sacrifice et au repas sacrilège qui le suivait. Mais, pendant que ceux qui l'avaient amenée faisaient la sieste, avec tous les autres, à la suite de ce repas, Salsa voulut venger sur le dieu son humiliation et ses angoisses : se levant sans bruit, elle parvint à se glisser dans la chapelle, arracha la tête dorée du serpent, et la lança dans les flots qui battaient le pied de la colline. Enhardie par ce premier succès, Salsa rentra dans le sanctuaire, saisit dans ses faibles bras le corps du dragon, et le précipita du haut de la falaise : mais le bruit que fit le monstre d'airain en rebondissant contre les rochers dénonça le fait aux païens. La foule se rassembla, poussant des cris de fureur : des forcenés saisirent l'intrépide enfant, et, sans être émus de sa jeunesse, ni touchés de sa grâce, la jetèrent assommée dans la

(I) Épitaphes chrétiennes découvertes à Tipasa, dont l'une porte le très ancien symbole de l'ancre, l'autre la date de l'année 238, la plus reculée que l'on ait encore lue sur les marbres chrétiens d'Afrique. Duchesne, Sainte Salsa, vierge et martyre, lecture faite le 2 avril 1890 à la séance trimestrielle des cinq académies.

mer OÙ elle avait voulu noyer leur dieu. Trois jours après, un navire provençal, entrant dans le port de Tipasa, recueillit eu rade le corps de la martyre.

Les chrétiens, aidés des matelots, l'enterrèrent sur le rivage, près du port : sur la tombe s'éleva bientôt une spacieuse basilique, dont les restes ont été retrouvés de nos jours. Le culte du Python ne devait pas se relever du coup porté par la main d'une vierge. Les païens, honteux peut-être de leur emportement, cessèrent de venir à son temple. Celui-ci fut usurpé par les juifs, qui de l'édifice abandonné firent une synagogue (1). Mais les chrétiens le reprirent à leur tour, et sur son emplacement construisirent une église destinée à consacrer le souvenir dune action dont l'héroïsme avait couvert sans doute l'apparente irrégularité (2).

(1) « Ubi eniin diidum templa fiierant instituta gentiliuni, postrnodum ibidem diabolus synagogain constituit ludaeorum; sed nunc meliori vice migravit ad Christum, ut in loco in quo genuina regnabant ante sacrilegia , nunc in honore martyris Iriumpbat ecclesia. » Passio, 3.

(2) Cette basilique est, de tous les sanctuaires consacrés aux martyrs africains dont on a les Actes, le seul qu'on puisse encore identilier avec certitude. En 1891, M. Gsell a dégagé, au centre de 1 édifice, un socle rectangulaire qui supportait le sarcophage de la sainte. Dans ce socle, à l'intérieur de la maçonnerie, a été découverte une inscription païenne, l'épilaphe d'une Fabia Salsa, morte à soixante-deux ans, qui appartenait à une famille considérable de Tipasa, et était probablement parente de la martyre. Le sarcophage de celle-ci a été trouvé, brisé en un grand nombre de morceaux. En arrière, entre le tombeau et l'abside, le pavé présente une inscription en mosaïque, d'une prosodie barbare, appartenant, selon toute apparence, à une restauration faite au cinquième siècle, après les désastres de l'invasion des Vandales. Elle est composée de sept hexamètres; deux de ces vers, où se

Si cette liistoire s'est passée, comme nous le croyons, sous le rC'gne de Constantin (1), elle fait voir le fanatisme qui animait encore certaines populations païennes au lendemain de la pacification religieuse; ce fanatisme va se réveiller tout à coup en Orient, parles efforts intéressés de Licinius, et amener une nouvelle crise de persécution (2).

lit le nom de la sainte, sont à peu près entiers, et présentent à propos de ce nom {Salsa, dulcior nectare), un de ces conceitl qui plaisaient tant au goût africain, et que l'on retrouve jusque dans les sermons de saint Augustin. Académie des Inscriptions, 13 mars et 11 mai 1891; Mélanges d'archéologie et d'hisloire de l'École française de /?o)«e, 18'Jl, p. 179-185; Revue archéologique, mai-juin 1891, p. 416;i?eywe de Vart chrétien, 1891, p. 506-507; Bull, di arch. crist., 1891, p. 24-26.

(1) Cf. Duchesne, L c.

(2) Sainte Salsa est commémorée dans le calendrier joint au livre liturgique espagnol, du septième siècle environ, connu sous le nom de liber comicus (c'est-à-dire liber cornes), et publié par dom Morin dans le t. I des Analecta Maredsolana. Cette mention s'explique par ce fait que, lors des persécutions vandales, les catholiques de Tipasa, sous Ilumeric, émigrèrent, et se réfugièrent en Espagne : ils y portèrent le culte de leur martyre. Voir Bull, di archeologia crisliana, 1894, p. 44.

La persécution de Licinius.

La concorde entre Constantin et Licinius ne fat pas de longue durée. On ne voit pas clairement de qui vint la rupture; mais, dès le mois d'octobre 314, les deux collègues se livrèrent bataille à Cibales. en Pannonie. La victoire demeura fidèle à Constantin. Une seconde fois Licinius fut vaincu à Mardie, dans la Thrace. La paix se fit assez aisément : un nouveau partage de l'Empire, donnant à Constantin la plupart des provinces que Licinius avait possédées en Europe, fut le gage de la réconciliation (1).

Pendant plusieurs années les bonnes relations rétablies à ce prix entre les souverains de l'Occident et de rOrient ne subirent pas d'atteinte. Même sur le point que Constantin avait le plus à cœur, la politique religieuse, on ne voit paraître aucun désaccord. Dans le sermon prononcé par Eusèbe de Césarée lors de la dédicace de la cathédrale de Tyr, et certainement postérieur à 31V, le commun dévouement des deux empereurs au christianisme, faversion de l'un et de l'autre pour l'idolâtrie, sont célébrés dans un langage empreint sans doute de quelque exagération, mais

(l) Zosime, II, 20; Eulropc, Brev., X, 5-, Auroliiis Viclor, Epitome, 41.

que cependant l'orateur n'eût pu tenir si Licinius avait dès lors manifesté des sentiments opposés à ceux de son collègue (1). En 317 Télévation simultanée de leurs fils au rang' de Césars, en 318 le consulat pris à la fois par Licinius et par Crispus, fils aine de Constantin, montrent que l'union était encore étroite entre les souverains. Cependant, trois ans plus tard, des symptômes contraires commencent à paraître. Le rhéteur Nazaire célèbre, le 1*^' mars 321, les quinquennales des jeunes Césars ; mais, dans son panégyrique, ni Licinius, ni le fils de celui-ci, fait cependant César en même temps que les enfants de Constantin, ne sont nommés : on croirait que Constantin et sa famille président seuls aux destinées de l'Empire (2). Quelle cause avait de nouveau refroidi les sentiments des deux empereurs, et mis dans leurs relations la gêne, peut-être déjà l'hostilité?

Il faut certainement la chercher dans la divergence, à cette date, de leurs sentiments religieux. D'ami des chrétiens Licinius était devenu leur adversaire. Jaloux de se sentir effacé par les victoires, l'ascendant, l'autorité morale de Constantin, l'ancien signataire de l'édit de Milan n'aspirait plus qu'à détruire l'œuvre commune et à relever le parti païen pour l'opposer à son glorieux rival. Constantin ne put voir sans un vif déplaisir Licinius engagé, sinon en-

(1) Eusèbe, Hist. EccL, X, 4, 50.

(2) Paneg. vet., 7. Cf. Tillemont, Hisloire des Empereurs , t. IV, p. 180.

core par la grande route, du moins par les chemins de traverse, dans la direction où s'était perdu Maximin. La résurrection, en Orient, du régime de Tintolérance, l'abandon, dans cette moitié de l'Empire, de la grande pensée à laquelle il avait voué sa vie et attaché l'honneur de son règne, causaient au prince chrétien une peine d'autant plus insupportable, que l'habileté avec laquelle procédait Licinius, les fauxfuyants qu'il inventait et les retraites qu'il se ménageait, ne laissèrent pas tout de suite ouverture à une intervention armée.

Eusèbe compare ce tortueux adversaire de l'Église à un serpent qui, n'osant attaquer de front, s'enroule autour des membres de sa victime, afin de l'envelopper de ses replis et de l'étouffer peu à peu (1). Licinius eût protesté contre le reproche de porter atteinte à la liberté des cultes; mais il traitait les chrétiens en suspects, et affectait de voir dans leurs assemblées un danger pour la sécurité publique. Par une disposition jalouse, dont on retrouverait aisément la trace jusque dans la législation moderne, il défendit aux évèques orientaux de sortir de leurs diocèses, de se visiter entre eux, de tenir des conciles et des synodes pour délibérer sur les intérêts communs (2). Cette défense contrastait singulièrement avec les actes récents de Constantin , qui avait à plusieurs reprises convoqué les évèques de rOccident

(1) EusèbC; De vila Constantini, 11, 1,

(2) Ibid., i, 51.

pour régler les aiïaires des donatistes. Peut-être le désir de prendre en loutes choses le contrepied de son collègue fut-il un des molnles de Licinius. Euscbe semble le dire en comparant la conduite opposée des deux empereurs (1). Mais l'historien prête, non sans vraisemblance, un autre et plus insidieux motif au souverain de rOrient. « Ce que cherchait celui-ci, dit-il, c'était l'occasion de nous tourmenter. Il savait que les nôtres ne pourraient violer sa loi sans encourir le châtiment, ni l'observer sans violer la loi de l'Église : comment, en effet, les grandes controverses seraient-elles apaisées, sinon par les synodes (2)? » Licinius tendait ainsi un piège aux évêques, se réservant l'occasion de les poursuivre à son heure, non pour cause religieuse , mais pour contravention à une mesure de police.

Il n'est point sûr que la menace ainsi suspendue sur la tête des prélats ait été rigoureusement exécutée ; car la grande réunion tenue, en 321, par les évêques d'Egypte et de Libye contre i'arianisme naissant (3) est peut-être postérieure à l'ordonnance sur les synodes; mais, appliquée ou non, cette ordonnance désignait les évêques aux défiances de l'opinion publique et tendait à les faire passer pour des factieux (k).

(1) Eusèbe, De viia Conslantini, II, 1.

(2) Ibid.

(3) Socrate, Ilist. Eccl., I, 6. — Voir Héfélé, Histoire des conciles^ trad. Delarc, t. I, p. 241.

(4) Socrale ajoute intime, Hisi. EccL, I, 3, qu'une loi défendit aux évoques d'entrer dans les maisons des païens.

D'autres défenses , empreintes d'un esprit plus hypocrite encore, incriminèrent la moralité des fidèles, la pureté de leur culte , et trouvèrent moyen de les injurier tout en les vexant. Licinius, dont la débauche était notoire, et qui, bien que touchant à la vieillesse, avait plus d'une fois ravi des femmes à leurs maris ou des filles à leurs mères (1), s'avisa que le mélange des sexes, dans les églises, offrait des périls. Inoffensif au temple, au cirque, au théâtre, où les yeux et les âmes se repaissaient de fables impures , d'images voluptueuses, de spectacles sanglants, ce mélange ne pouvait être toléré plus longtemps dans les sanctuaires du Dieu crucifié! Aussi fut-il interdit aux femmes d'y entrer à la même heure que les hommes (2). La vertueuse sollicitude du souverain découvrit un autre danger dans les instructions faites à celles-ci par les évêques ou les prêtres. Une loi ordonna que l'enseignement religieux ne pourrait plus être donné aux chrétiennes que par des personnes de leur sexe (3). Licinius ne s'en tint pas là : après avoir invoqué contre les fidèles l'intérêt de la morale, cliente jusque-là fort négligée du gouvernement païen, il prit pour les gêner le prétexte de l'hygiène , dont les pouvoirs publics ne s'étaient guère, avant ce jour, inquiétés davantage. Les réunions du culte dans Fenceinte des oratoires ou des basiliques parurent pernicieuses à la

(1) Eusèbe, Hist. EccL, X, 8, 13; De vita Const., \, 55.

(2) Eusèbe, De vita Const., I, 53.

(3) Ibid.

LA PEKSECUTION DE LICLMUS. 307

santé des citoyens : défense fut faite aux chrétiens de célébrer les offices de leur religion dans des lieux clos, et de s'assembler autrement qu'en plein air, hors des portes des villes (1).

Ainsi Licinius, par des coups obliques, détruisait redit de Milan. Après avoir supprimé en fait la liberté promise par l'édit au culte chrétien, il porta, sur un autre point, une atteinte presque aussi grave à cette charte de la tolérance religieuse. Les droits égaux accordés aux deux religions avaient relevé les chrétiens de toute incapacité politique. Dès lors avait disparu l'incompatibilité trop longtemps maintenue entre la pratique de leur foi et l'exercice des fonctions officielles. Licinius la rétablit. Il commença par les services du palais et les charges de cour. Tous les chrétiens de sa maison furent chassés (•2). Il épura ensuite, de la même façon, l'ordre administratif et judiciaire. Mais, dans les nombreux emplois accessoires de chaque tribunal ou de chaque préfecture, parmi les scribes, appariteurs, soldats de police, employés des bureaux , se trouvaient aussi , en grand nombre, des disciples de l'Évangile. L'empereur ne pouvait les connaître tous et les frapper d'une révocation directe. Il recourut au moyen souvent employé pour mettre à Fépreuve les consciences. Tous ces agents subalternes furent mis en demeure de sacrifier aux dieux , et ceux qui , par un refus , se déclarèrent

(1) Eusèbe, De vita Constantini, I, 53.

(2) Eusèbe, Uist. EccL, X, 8, 10 ; De vita Const., I, 52.

308 CONSTANTIN ET LïClNlUS (313-323).

chrétiens perdirent la place dont ils étaient pourvus. « Ainsi, dit Eusèbe, dans chaque province Yofficium des magistrats fut privé des hommes pieux , des serviteurs de Dieu : mais de combien de prières se priva lui-même l'empereur en portant cette loi (1; ! »

Licinius continua de saper l'édit de Milan, en abolissant une de ses plus équitables dispositions. Les biens qui, six ou sept ans plus tôt, avaient été rendus aux Églises, soit par le fisc, soit par les particuliers, furent une seconde fois confisqués. L'empereur s'empara en même temps de ceux dont la libéralité de son collègue ou la sienne propre les avaient comblées au lendemain de la paix religieuse (2). En un mot, le droit de propriété récemment restitué aux Églises chrétiennes leur fut enlevé de nouveau, par une spoliation d'autant plus sensible que le patrimoine ecclésiastique s'était, dans ces dernières années, plus considérablement accru.

De tels actes en présageaient de plus violents encore. Il faudrait mal connaître le caractère de Licinius pour croire que, une fois entré dans la voie des confiscations, il s'arrêterait aisément. Peu de souverains montrèrent autant de cupidité. Même lors de la guerre

(1) Eusèbe, Uist. EccL, X, 8; De vita Const., I, 54.

(2) Cela résulte des clauses réparatrices de l'édit de 323 (Eusèbe, De vita Constantini, IT, 40-41), si, comme le pense Gôrres, avec raison selon nous, cet édit eut pour objet de remédier aux maux causés par la persécution de Licinius, et non aux dommages des persécutions antérieures, lesquels avaient eu le temps de disparaître entre 313 et le commencement des nouvelles vexations. Voir l'art. Toleranzcdictc dans Kraus, Real-Envijkl. der christl. AUertlUimer, l. II.

contre Maximin , il était déjà impopulaire auprès des soldats, à cause de son avarice (1). Ce n'est pas seulement Eusèbe , ce sont encore des païens, comme les deux Victor, qui le lui reprochent (2). Au milieu de richesses immenses, arrachées à la misère publique, il ne cessait de se plaindre de sa pauvreté (3). Un historien compare cette avidité maladive à la faim et à la soif insatiables de Tantale (4). On ne s'étonnera pas si, après avoir dépouillé les éghses , Licinius chercha des prétextes à dépouiller les chrétiens. Beaucoup furent inquiétés, probablement parmi les anciens fonctionnaires ou les anciens employés qui avaient refusé de sacrifier. Les uns furent punis de l'exil (5), d'autres relégués dans les îles (6) ; il y en eut de condamnés aux mines (7); il y en eut d'adjugés au fisc pour être esclaves publics et travailler en cette qualité dans les manufactures de l'État (8) ; des fidèles furent même (comme le confesseur Arsace) attachés au soin des animaux dans les ménageries impériales (9). Tous avaient été préalablement déposés de

(1) « In largiendo tenax, » Laclance, De mort, pers., 47.

(2) « Huic parcimonia, et ea quidem agrestis. » Aurelius Victor, De Csesaribus. — « Avariliae cupuline omnium pessimum. » Epitome. — Cf. l'anonyme de Valois : « Licinius scolere, avarilia, crudelitate, libidine saîviebat. »

(3) Eusèbe, De vita Constanlini, I, 54.

(4) Ibid.

(5) Ibid., II, 40.

(6) Ibid., 31.

(l)lbid., 32.

(8) Ibid., 34.

(9) Sozomène, Hisl. EccL, IV, 16; à moins que la phrase de Sozo-

3tO CONSTANTIN ET LICINIUS (313-323).

leur rang" et spoliés de leurs biens (1); à l'exception cependant d'une classe à peine moins malheureuse de condamnés, que l'on adjoignit malgré eux aux curiales des diverses cités (2), afin de rendre leur patrimoine responsable des énormes contributions levées par Licinius en vertu d'un nouvel et frauduleux cadastre (3).

Telle était la situation des chrétiens avant même que la persécution fût officiellement déclarée. Comment Constantin ne prévint-il pas celle-ci en intervenant dès lors avec énergie? Un passage d'Eusèbe semble indiquer que des négociations eurent lieu à plusieurs reprises entre les deux souverains, et que chaque fois Licinius, par des promesses, même par des serments , parvint à tromper les défiances de son puissant collègue (4). Le moment approchait, cependant, où le persécuteur jetterait le masque. Mais il attendait, avant de se déclarer l'ennemi de l'Église, qu'il fût en mesure de se déclarer en même temps l'ennemi de Constantin. Depuis longtemps il préparait en secret sa revanche des défaites de 314. Quand ses troupes furent levées, son trésor de guerre rempli, il ne garda plus de ménagements (5). « Il en vint alors, dit Eusèbc , à ce point de fureur d'atta-

mène ne signifie qu'Arsace était déjà attaché au service de la ménagerie impériale, quand il devint confesseur de la foi.

(1) Eusèbe, De vita Const., II, 30.

(2) Ihid., 34.

(3) Ihid., I, 55.

(4) Ihid., I, 50.

(5) Ihid., II, 15.

quer les évoques cux-mômcs , en qui il devinait des adversaires; car il tenait pour ses ennemis tous ceux qui se montraient amis du grand empereur béni de Dieu (1). )) Bien que contenues par la prudence, les sympathies des évêques auraient été malaisément dissimulées. A l'exception de quelque prélat de foi douteuse , comme Eusèhe de Nicomédie , qui avait ouvertement embrassé la cause de Licinius (2), les chefs de l'Église ne pouvaient pas ne pas faire des vœux pour Constantin. Cette préférence inévitable était, cependant, difficile à tourner à crime. Des sentiments ne sont punissables que s'il s'y joint quelque marque extérieure de rébellion. Les évêques furent accusés d'avoir ôté des supplications liturgiques le nom de Licinius, pour ne plus prononcer devant les autels que celui de son rival (3). Les gouvernements qui croient le moins en Dieu sont souvent les plus jaloux d'être nommés dans les prières des chrétiens. On ne nous dit pas si le prétexte avait quelque fondement : les princes n'ont pas besoin de prouver leurs reproches. Ils se plaignent tout haut : assez d'ambitieux les entendent. On leur épargne jusqu'à la peine ou la responsabilité de donner un ordre. Leur pensée est comprise à demi-mot. Plusieurs gouverneurs — surtout dans les provinces les plus proches de la résidence impériale — firent leur cour en poursuivant

(1) Eusèbe, De vita Conslantini, II, 15.

(2) Théodoret, Hist. EccL, I, 19; Sozomène, 1, 8; Gélase de Cyzique, III, 2-3.

(3) Eusèbe, Hist. Eccl., X, 8, 16; De vita Const., II, 2.

les évoques pour lèse-majesté ou trahison. « Des hommes qui n'avaient commis aucun crime furent arrêtés sans cause et punis comme des assassins. Quelques-uns souffrirent un nouveau genre de mort : on coupait leur corps en petits morceaux, et, après cette atroce tragédie, on jetait dans la mer ces lambeaux sanglants pour être la pâture des poissons (1). » Telle était la fertilité de l'imagination romaine , qu'après trois siècles d'empire, et presque trois siècles de persécutions, on pouvait encore inventer de nouveaux supplices! Malheureusement l'historien qui décrit cet horrible traitement ne nomme pas les évêques auxquels il fut appliqué. Il nous apprend seulement que plusieurs périrent dans le Pont. Le gouverneur de cette province ne s'était pas contenté de raser jusqu'au sol les églises, qu'en d'autres lieux ses collègues avaient seulement fermées (2) : il avait déployé dans ses rigueurs contre les chrétiens « une cruauté dépassant toute mesure (3). » La Chronique de saint Jérôme cite, parmi les martyrs de la persécution de Licinius, Basile, évêque d'Amasée dans le Pont (4j,

(1) Eusèbe, Hist. EccL, X, 8, 17-, De vlta Const., II, 2.

(2) Eusèbe, De vita Const., II, 2.

(3) Ibid., 1.

(4) Clu'onique de saint Jérôme, an 16 de Constantin. Il n'y a rien à fonder sur le témoignage des Actes de saint Basile, pièce sans valeur historique, et même remplie d'erreurs; mais celui de la Chronique est trop sérieux et trop précis pour qu'on l'écarté aisément. Les assertions contraires de Nicéphore Callisle (VIII, 14) et de Philostorge (I, 8), qui nomment Basile parmi les Pères du concile de Nicéc, ne sauraient prévaloir, Nicéphore peut avoir confondu les conciles auxquels Basile a pris part. Quant à Philostorge, il est certainement mal renseigné,

qui, après avoir assisté, en 31'*, au concile d'Ancyre. plus tarda celui de Néocésarée, s'était vigoureusement opposé aux commencements de l'hérésie d'Arius. D'autres évoques méritèrent le titre de confesseurs : tels Paul, évoque de Néocésarée, surl'Euphrate, dont on vénérera quelques années plus tard , au concile de Nicée , les deux mains privées par le fer rouge de Tusage des nerfs (1); ou Théodote, évêque de Ceraunia, en Chypre, mis après de cruelles tortures dans une prison, d'où il ne sortira qu'en 323 (2). Les membres du clergé ne furent probablement pas plus épargnés que les pasteurs dont ils partageaient les travaux; mais, pour eux aussi, peu de noms échappent à l'oubli. Parmi les plus illustres sont ceux du diacre Ammon, martyrisé enThrace avec un grand nombre de vierges qu'il instruisait malgré les défenses de Licinius (3); du diacre Abibe, brûlé vif dans la Mésopotamie, après l'avoir parcourue en tous sens pour y relever le courage des chrétiens (4).

En dehors des fonctionnaires, des évêques et des clercs, c'est surtout parmi les soldats que se firent sentir les vexations d'abord , les cruautés ensuite , de Li-

puisqu'il prête des sentiments ariens à Basile, dont saint Alhanase [Oratio I contra Ariaii.)\oxxQ l'oilhodoxie; Basile, d'ailleurs, était mort avant le concile delNicée, où siégea son successeur sur le sièjje d'Ama sée, Eutychius.

(Ij Tlu'odoret, Hist. EccL, I, 7.

(2) Acta SS., mai, t. i, p. 105.

(3) Baronius, Ann., ad an-i. 316, ^^^ 12; Tillemonl, Mémoires, t. V, art. sur la persécution de I.icinius.

(4) Surins, VUœ SS., t. XI, p. 348; Tillemont, /. c.

cinius et de ses agents. Dans les derniers temps qui précédèrent la rupture avec Constantin, Licinius laissa voir le caractère de la guerre projetée. De même que, dans les villes, l'obligation des sacrifices avait été de nouveau imposée aux serviteurs de TÉtat, dans les garnisons ou dans les camps, les pratiques de l'idolâtrie reprirent la place des prières monothéistes, et les aigles, détrônant le labarum, reçurent de l'armée l'encens et les libations. Sulpice Sévère, qui n'est point porté cependant à exagérer la persécution de Licinius (1), assure que ce tyran, imitant Dioctétien ou plutôt son vieil ami Galère, voulut contraindre tous les chrétiens qui servaient sous les drapeaux à sacrifier et chassa des rangs ceux qui refusaient (2). On raconte même qu'un d'entre eux, Hadrien, lui reprocha de ruiner par ce moyen les armées romaines et paya de sa tète cette libre parole (3). Un canon du concile de Nicée semble confirmer l'assertion de Sulpice Sévère , car il soumet à la pénitence ceux qui , « ayant d'abord, pour obéir à la grâce, abandonné le ceinturon, allèrent ensuite, semblables à des chiens qui retournent à leur vomissement, jusqu'à donner de l'argent ou des présents pour être réintégrés dans le service militaire (4) ; » il s'agit vraisemblablement ici d'officiers qui, après avoir refusé le sacrifice et perdu

(1) Sulpice Sévère, Hist. sacr., 1, 47.

(2) Ibid.

(3) Voir les Menées, au 6 août; et, sur les diflicullés de celte histoire, Tillemont, Mémoires, t. V, note i sur la porsécution de Licinius.

(4) Canon 12.

leur gTade, regrettèrent et désavouèrent ensuite cet acte courageux (1).

Cependant l'épuration de l'armée ne fut pas apparemment poursuivie jusqu'au bout. On retrouve toujours des fonctionnaires pour remplacer ceux qui ont été destitués ; on ne retrouve pas aussi aisément des soldats pour remplir les rangs éclaircis. A mesure que la guerre approchait , le propos attribué à saint Hadrien se présenta sans doute de lui-même à la pensée de l'empereur. Il avait pu casser les officiers que leur ferveur religieuse désignait à ses yeux pour des partisans de Constantin ou du moins pour des instruments peu propres à la revanche païenne qu'il rêvait; mais il ne se refusait probablement pas à englober les chrétiens dans les levées par lesquelles il grossissait son armée à la veille de la lutte suprême. Ceux-ci, qui n'en pouvaient ignorer le caractère, ne durent pas se laisser enrôler sans répugnance. Combattre sous les drapeaux de Licinius, n'était-ce pas combattre contre l'étendard du Christ? Saint Théogène ne le pensa pas seulement : il crut que sa foi lui commandait la résistance, et refusa de se laisser inscrire dans la légion Trajana, cantonnée à Cyzique. « Je suis chrétien, dit-il, soldat du Roi des rois, et ne puis ra'engager à aucun autre. » On lui demanda insidieusement s'il avait quelque répugnance à servir Licinius; sans tomber dans le piège, il renouvela sa

(1) Voir le commentaire d'Héfélé, Histoire des conciles, trad. Delarc, t. I, p. 405-406.

déclaration. Vainement lui rappelait-on qu'il y avait dans l'armée beaucoup de chrétiens, il persista dans son refus , subit la peine militaire de la fustigation , puis, sur l'ordre de l'empereur, fut jeté à la mer (1). D'autres soldats martyrs sont rapportés à la persécution de Licinius : Sévérien, à Sébaste (2); Eudoxe, Agape et d'autres militaires, dans la même ville (3) ; enfin, dans cette métropole de la Petite Arménie, les (juarante héros chrétiens dont les Pères les plus illustres ont célébré le courage et les souffrances (4). Ils appartenaient à la légion XH Fulminata, depuis plusieurs siècles cantonnée dans la province (5). Un de S3S officiers, Polyeucte, fut martyrisé sous Dèce (6). A une époque plus reculée, l'histoire de la légion se confond avec d'antiques souvenirs chrétiens; d'après un apologiste du second siècle, un de ses détachements, composé tout entier de soldats baptisés, suivit

(1) Acta 6\S., janvier, t. I, p. 134.

(2) Surius, Vitx SS., t. ÏX, p. 101.

(3) Menées, au 2 novembre. Cf. Àcla SS.. novembre, t I, p. 4i3.

(4) Saint Basile, Honiilia XIX; saint Grégoire de Nysse, Homil. de XL 7?iar^; saint Jean Cbrysostome, dans Pliotius, Bibl., 274; saint Éplirem, Orat. XXVI, XXVII; saint Gaudence, Sermo XXVII ; saint Nil, Ep., Il, 286; Sozomène, Hist. EccL, V, 2; saint Grégoire de Tours, De (jloria martyr um, I, 96. Les Actes [Acla SS., mars, t. 1, p. 19) ont peu de valeur, ou ne valent que par les endroits empruntés aux homélies des Pères. Le texte grec en a été publié, d'après le ms. 1604 de la Bibliothèque nationale, par MM. Abicht et Schmidt, dans -4;'cfnv. fiXr slaviscke Philologie, t. XVllI. Cf. Analecla Bollandiana, 1896, p. 318.

(5) Dion Cassius, LXI.

(6) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, T éd., p. 433.

Marc-Aurèle clans l'expédition contre les Quades, et par ses prières obtint une pluie miraculeuse qui sauva l'armée (1). Si cette tradition est fondée, elle dut se transmettre d'âge en âge et entretenir dans la légion la croyance et le dévouement au christianisme. Indépendamment môme de tels souvenirs, d'autres causes parent y favoriser la propagande chrétienne. En certaines époques, celle-ci avait beaucoup à gagner au système des camps permanents, où une légion s'immobilisait pendant une durée presque indéfinie, mêlée à la population civile par les mariages, par le commerce, par les relations quotidiennes : il en fut vraisemblablement ainsi pour le corps d'armée de la Petite Arménie, voisine et sœur de cette Arménie indépendante où récemment la croix avait conquis tout un peuple et, par la victoire d'un roi chrétien sur le persécuteur Maximin, préludé à celle de Constantin sur Maxence (2). Mais les motifs qui, dans la légion, enflammaient le zèle des soldats chrétiens, accrurent la sévéïité et les défiances des officiers de Licinius. Aussi, lorsque furent lues dans le camp les lettres impériales piescrivant à toute l'armée de prendre part aux sacrifices, le refus de quarante soldats (3), exprimé sans doute avec une vigueur

(1) Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 2« éd., p. 383.

(2) Voir plus haut, p. 203-205.

(3) D'après les Actes et le martyrologe d'Adon, ils portaient les noms deQuirion, Candide, Doinnus, Méliton, Domitien, Eunoique, Sisinnius, Heraclius, Alexandre, Jean, Claude, Athanase, Valens, Elien, Editius, Acace, Vibien, Elie, Théodule, Cyrille, Flavius, Sévérien, Valère, Cu-

particulière, parut-il au préfet de la légion mériter, non la dégradation ou le congé, mais la mort. Le supplice choisi fut horrible : pendant une nuit d'hiver, on parqua les martyrs, dépouillés de tout vêtement, sur un étang glacé (1), que balayait le vent du nord, et qu'éclairait seulement la lueur tentatrice d'un bâtiment voisin, où chaufFait l'eau tiède des baignoires. Un seul d'entre eux, vaincu par la souffrance, abandonna ses compagnons, et se trama jusqu'au bain; mais à peine ses membres gelés en eurent-ils senti la chaleur, qu'il expira. Quelques instants de persévérance lui auraient mérité la couronne du martyre (2) ! Alors se produisit un incident, qui n'est pas sans analogue dans l'histoire des persécutions. L'appariteur chargé de garder les thermes avait observé de loin le courage des autres condamnés, et vu de près la défaillance du malheureux apostat : il apercevait, dans la neige, ces trente-neuf corps gelés, à demi morts déjà, sur lesquels planaient les récompenses éternel-

dion, Sacerdon, Priscus, Eutychius, Eutjchès, Srnaiagdus, Philoctimon, Aetius, Nicolas, Lysiinaqiie, Théophile, Xantheas Angias, Léonce, Hesychius, Caius, Gorgonius. Tillemont fait, à ce sujet, les réilexions suivantes : « Nous ne voyons pas de raison de douter de la vérité de ces noms, quoique saint Basile et les autres Pères n'aient pas jugé nécessaire de les marquer, et que les pièces dans lesquelles on les trouve ne soient pas fort authentiques. Les traditions }>opulaires altèrent bien les noms propres, mais n'ont pas accoutumé de les inventer, surtout en un si grand nombre. »

(1) Saint Éphrem affirme que les martyrs furent exposés sur la glace de l'élang. Le texte de saint Basile est douteux en cet endroit. Tillemont {Mémoires, t. V, note ii sur les quarante martyrs) pense qu'ils furent exposés sur une place de la ville.

(2) Saint Nil, Ep., II, 286.

les, et, dans le bain, ce seul cadavre déshonore. Une soudaine émulation le saisit : jetant ses vêtements et criant : « Je suis chrétien! » il courut prendre la place laissée vide par le renégat. Le jour levant le trouva près des martyrs. On l'emporta avec eux au bûcher où leurs corps devaient être consumés (1). Un seul des condamnés (2) avait été oublié par les licteurs, qui, lui voyant un reste de vie , espéraient encore son abjuration; mais sa mère, présente à cette scène, le prit dans ses bras et le déposa dans la charrette près de ses compagnons : celte femme héroïque craignait que la palme lui échappât, ou qu'il souffrit un martyre solitaire, loin des braves dont il avait partagé le combat.

A la vue de tant de meurtres, tous les chrétiens prirent peur. Ils comprenaient qu'une persécution générale était imminente, si Dieu en laissait le temps à Licinius (3). On vit recommencer ces fuites, si fréquentes aux jours terribles de Dioclétien ou de Maximin. Les campagnes reculées, les déserts qui bordent l'empire vers l'Orient, de nouveau se remplirent de fidèles (i). Mais, sous divers prétextes, les prisons

(1) A ce {'ait et à d'autres semblables s'appliquent ces paroles de saint Hilaire de Poitiers : « Scimus pinres sacrainentorurn divinoriim ignaros, exemple martyrum ad martyriiim accurrisse; et extra scienliam lidei ante viventes, facto fidei prœsentis edoctos, ipsam illam consummatœ in martyrio fidei gloriam consecutos. » Tract- in psalm. LXV, 20.

(2) Les Actes lui donnent le nom de Méliton.

(3) Eusèbe, Hist. EccL, X, 8; De vita Conslanlini, II, 2; cf. saint Basile, Ho mil. XIX.

(4) Eusèbe, l. c.

commencèrent à les recevoir. C'est probablement alors que le régime des prisons, que Constantin venait d'adoucir par une loi de 320 (1), se vit aggravé dans les États de Licinius. « Une ordonnance impériale défendit que personne apportât des aliments aux détenus et témoignât de la chanté aux hommes qui souffraient de la faim dans les chaînes. C'était le moyen de supprimer tous les bons, y compris ceux qu'un sentiment de miséricorde portait à secourir leur prochain. Car la loi de Licinius ordonnait que quiconque aurait donné l'aumône à un captif serait considéré comme son complice et puni de la même peine que lui (2). » Cette mesure, qui, bien que générale, parait surtout dirigée contre les chrétiens, amena probablement des apostasies. Plus d'un qui, soutenu par ses frères, eût peut-être affronté le bourreau, ne résistait pas à la torture morale de l'isolement ou aux tortures physiques de la faim, et, se croyant abandonné des hommes, finissait par abandonner Dieu. Nous savons, par deux canons du concile de Nicéc, qu'il y eut sous Licinius des renégats (3). Quelquesuns tombèrent devant la menace de perdre leur vie ou leur fortune (4) ; mais la terreur devint si grande, que d'autres abjurèrent la foi sans avoir été personnellement inquiétés (5), et que de faibles chrétiens,

(1) Voir |)lus liant, p. 290.

(2) Eusèbe, Uist. EccL, X, 8. 11 ; De vita Constantini, 1, 54.

(3) Cf. saint Basile, Homil. XL, 2.

(4) Concile de Nicée, canon 10.

(5) Ibid., canon 11. Cf. saint Basile, /. c.

voyant le lise mettre en vente le patrimoine confisqué des confesseurs ou des martyrs, se rendirent acquéreurs de ces « biens nationaux, » par crainte, afin de détourner d'eux-mêmes les soupçons (1).

La vue de ces défaillances indignait les cœurs généreux, et les poussait à des résolutions qui, en d'autres temps, eussent paru excessives. Un des officiers qui s'étaient retirés de l'armée pour ne pas se souiller par des sacrifices, le centurion Gordius, menait la vie d'ermite dans les montagnes de la Cappadoce. Les bêtes fauves, qu'il rencontrait dans leurs défilés, lui étaient une société moins répugnante que des persécuteurs ou des apostats. Cependant l'inaction finit par peser à cette vaillante nature. Il lui sembla qu'il avait le droit de reparaître parmi les hommes, pour accuser publiquement leurs iniquités. Un jour, à Gésarée de Gappadoce , des courses de chars avaient lieu au cirque. Toute la population de la ville s'y était rassemblée, depuis les premiers des citoyens jusqu'aux derniers des esclaves : à côté des païens se pressaient, sur les degrés de marbre, non seulement des juifs, mais de nombreux chrétiens, attirés soit par cet amour des spectacles publics si difficilement déraciné du cœur des anciens, soit par le désir de ne pas marquer, en s'abstenant, une religion dont l'aveu était devenu périlleux. Tout à coup, par le sommet de la montagne voisine, à laquelle étaient adossés les plus hauts gradins du cirque,

(1) Eusèbe, De vita Conslanlini, II, 38.

322 CONSTANTIN ET LTCINIUS (313-32S).

l'homme du désert pénétra parmi les spectateurs, et, parcourant dédaigneusement leurs rangs, descendit au milieu de Tarène. La vue de cet anachorète aux cheveux hérissés, à la barbe inculte , vêtu d'une saie en lambeaux, portant la besace et le bâton, frappa d'étonnement les spectateurs; bientôt Gordius fut reconnu, par les chrétiens qui Faimaient, avec une secrète joie, par les païens avec des cris de fureur. Tous les regards se fixèrent sur lui. Vainement les chevaux couraient, vainement retentissaient les instruments de musique : la foule n'avait plus d'yeux et d'oreilles que pour Gordius, et le murmure du peuple ému couvrait tous les bruits du théâtre. Seule la voix perçante de l'ermite se faisait entendre, criant avec saint Paul : « Me voici, moi qu'on ne cherchait pas; je parais devant ceux qui ne songeaient pas à m'interroger (1). »

Au temps où saint Basile raconta cette histoire dans la chaire chrétienne de Césarée, il y avait encore, parmi ses auditeurs, des vieillards qui avaient assisté à cette étrange scène, et dont il invoqua le témoignage (2). C'est d'eux, probablement, qu'il tenait aussi les détails suivants. La continuation des jeux du cirque étant devenue impossible, à cause de l'émotion du peuple, Gordius fut entraîné jusqu'au

(1) Sailli Paul, Rom., X, 20.

(2) Les Menées grecques disent que le martyre de saint Gordius eut lieu dans la persécution de Licinius et ce détail confirme leur assertion. Voir Tillemonl, Mémoires, t. V, note i-xxii sur la persécution de Dioclélien.

tribunal du gouverneur, — qui était alors, dit Basile, au même lieu où nous le voyons aujourd'hui. Interrogé, il dit son nom, sa famille, sa patrie, raconta sa vie militaire, les causes de sa retraite, et poursuivit en ces termes : « Je suis revenu pour montrer le peu de cas que je fais de vos édits, et confesser ma foi eu Jésus-Christ; et j'ai choisi ce temps, ô gouverneur, parce que je connais ta cruauté, qui surpasse celle des autres hommes. » Soumis à toutes les tortures, fouetté, frappé de balles de plomb, mis à la roue, au chevalet, le martyr répondait avec la même ardeur, chantant des versets de psaumes, et disant au magistrat : « Plus vous me tourmenterez, plus ma récompense sera grande. Il y a un marché entre Dieu et nous. Chaque souffrance, chaque outrag-e nous sera payé par un plus haut degré de gloire et de bonheur. »

Le peuple, que la présence de Gordius avait tant ému au cirque, raccompagnait tout entier au tribunal : les maisons restaient vides, les boutiques désertes; tout ce qui ne parait point habituellement dans les lieux publics, vieillards, malades, jeunes filles, se pressait autour du martyr. Dans cette multitude il comptait des amis, des proches, qui se jetaient à son cou, le suppliant d'abandonner son dessein, d'épargner sa propre vie. « Ne pleurez pas sur moi, leur répondait-il, mais pleurez sur les ennemis de Dieu, qui foulent aux pieds les chrétiens. Pour moi, je suis prêt à souffrir, non une seule mort, mais mille morts, si cela se pouvait, pour le nom du Seigneur. » A d'au-

très, qui lui insinuaient tout bas que, pourvu qu'il reniât le Christ des lèvres, il pourrait lui demeurer fidèle dans le secret de son cœur, il disait : a Ma langue serait incapable de renier le Christ. Par le cœur nous le croyons, mais par la bouche nous le confessons. Pensez-vous donc qu'un militaire n'ait pas droit au salut? et qu'un centurion ne puisse être pieux? N'est-ce pas un centurion qui le premier a reconnu la divinité de Jésus-Christ? » Faisant, à ces mots, un signe de croix, Gordius se livra aux exécuteurs, qui lai donnèrent promptement le coup mortel, pendant que le peuple poussait de telles clameurs, que les mugissements de la tempête ou les éclats du tonnerre n'auraient pu en égaler le bruit (1).

Par l'acte audacieux du chrétien, par l'émotion si facilement excitée dans le peuple, par ces cris d'une foule devenue incapable de se contenir, on peut juger de l'extrême agitation des esprits. La guerre depuis longtemps préparée par Licinius et prévue par Constantin vint enlin mettre un terme à cette situation cruelle. La rupture eut pour motif une prétendue violation de territoire, que Constantin aurait commise en poursuivant les Goths jusque sur les terres de son collègue. Mais, en fait, cette rupture était de celles dont le prétexte importe peu, car elles ont des causes plus profondes. Quand une guerre est devenue inévitable, il suffît de la moindre occasion, du plus léger choc, pour la faire éclater. Eusèbe est dans le vrai

(1) Saint Basile, Homil. XVIU.

en disant que Constantin, ne pouvant supporter davantage les soufïrances des chrétiens, finit par prendre en main leur cause et marcher contre les persécuteurs (1). La lutte entre les deux souverains, comme jadis celle de Licinius lui-même avec Maximin, revêtit tout de suite le caractère d'une guerre religieuse. Tout grief secondaire disparut devant le grand intérêt qui passa aussitôt en première ligne. L'aspect seul des deux armées, à peu près égales en nombre, révélait, par un frappant contraste, le but différent que poursuivaient les deux chefs. Kn tète des légions de Constantin marchait le labarum (2), entouré de cinquante hommes d'éhte, choisis parmi les plus vaillants de la garde impériale (3). Près de l'empereur lui-même se tenaient « les excellents gardes de son âme, » c'est-à-dire les ministres de Dieu, qui priaient pour lui et avec lui [k). Licinius s'avançait, au contraire, parmi les victimaires, les hiérophantes, les mages, les faux prophètes, c'est-à-dire cette trompeuse et fanatique engeance contre laquelle il avait si cruellement sévi après la défaite de Maximin, mais dont les survivants avaient regagné sur son esprit l'empire exercé jadis sur celui de son prédécesseur. Dans l'un des camps s'élevait, à des heures réglées, la prière chrétienne; l'autre envoyait au ciel la fumée des sacrifices, retentissait des cris des animaux dont

(1) Eusèbe, De vita Constantini, H, 3.

(2) Ibid., 3, 4.

[syjbid., 4.

(4) Ibid.

les aruspices fouillaient les entrailles, ou s'animait à la voix des devins qui récitaient d'obscurs oracles, traduits en vers élégants (1).

C'était bien le sort des deux religions qui, dans la pensée de Licinius, allait se jouer de nouveau. Pendant une cérémonie à la fois solennelle et secrète, que plusieurs des assistants racontèrent à Eusèbe aussitôt après la défaite du persécuteur (2), celui-ci fit vœu d'anéantir les chrétiens. On avait choisi, pour se réunir, un bois sacré, dont l'épaisse végétation était entretenue par d'innombrables sources, et où se dressaient, dans l'ombre du feuillage, des idoles de pierre (3). Licinius y vint, suivi de ses gardes et de ses plus intimes conseillers. De sa propre main il alluma des flambeaux devant les statues; puis, après avoir immolé des victimes, il prit la parole : « x\mis et compagnons, dit-il, voici les dieux de la patrie, que nous adorons comme les ont adorés nos ancêtres. Notre adversaire, lui, a délaissé les coutumes des aïeux, pour adopter la croyance des athées et embrasser le culte d'un Dieu étranger. 11 déshonore son armée en la faisant précéder du honteux symbole de ce dieu; il marche, non contre nous, mais contre la divinité dont il a abjuré la foi. Ce jour va montrer lequel de nous deux est le jouet de l'erreur, et juger entre nos dieux et le sien. Ou notre succès prouvera

(1) Eusèbe, De vita Constantini, II,

(2) Ibid., 5.

(3) ibid

LA PliUSKCUTlON DE LICINIUS. 327

que ceux que nous adorons sont de vrais sauveurs, de surs appuis; ou le dieu de provenance inconnue qu'adore Constantin l'emportera sur la multitude des nôtres, et nul n'hésitera plus ;\ lui offrir ses hommages, à confesser sa force, à lui déférer la victoire. Si donc cet étranger, ohjet de nos railleries, demeure victorieux, nous serons ohligés, nous aussi, à le reconnaître et à l'honorer; il nous faudra renoncer aux dieux devant lesquels, tout à l'heure, nous venons de faire hriiler des cierges! Mais un tel doute est impossible ; ce sont eux qui remporteront et, après leur triomphe, nous déclarerons aux impies qui les méprisent une guerre sans merci. » Ayant ainsi parlé, Licinius ordonna de livrer bataille (1).

La rencontre eut lieu en Thrace, près d'Andrinople, le 3 juillet 323 (2). Une Providence vengeresse semble avoir choisi, pour relever l'audacieux défi de Licinius, les parages mêmes où celui-ci, champion alors d'une tout autre cause, avait battu Maximin. La victoire se déclara presque aussitôt en faveur de l'armée chrétienne, à laquelle Constantin avait donné pour mot d'ordre : « Dieu notre Sauveur (3). » L'ennemi fuyait devant le labarum (V). Le soldat qui portait l'étendard sacré semblait invulnérable (5). Licinius, avec une partie de ses troupes, se replia sur

(1) Eusèbe De vita Constantini, II, 5.

(2) Zosime, II, 22.

(3) Eusèbe, De vita Constantini, II, 6.

(4) Ibid., 7.

(5) Ibid., 9.

Byzance, tandis que le reste se rendait à Constantin. Celui-ci commença le siège de la ville où, six ans plus tard, il établira la seconde capitale de l'empire. Ace moment, sa flotte, victorieuse de celle de Licinius, arrivait sous la conduite du César Crispus, et se préparait à bloquer le port (1). Licinius n'eut que le temps de passer le détroit et de se réfugier à Chalcédoine (2). Constantin l'y suivit sans se hâter, voulant laisser au vaincu le temps d'ouvrir les négociations (3). Licinius s'y prêta d'abord. Pendant quelques jours, la paix sembla conclue. Mais, dès que le champion du paganisme eut pu refaire une nouvelle armée, il reprit les hostilités (4).

L'aveuglement du malheureux n'était pas dissipé : il était de plus en plus sous la domination de ses devins, qui lui promettaient une éclatante revanche (5). Les troupes qu'il avait réunies étaient nombreuses, fraîches, pleines d'ardeur : tous les moyens furent employés pour exciter leur fanatisme; on porta devant elles les statues des dieux , qui brillaient au soleil sur le front des légions (6). Licinius espérait sans doute, par cette exhibition, balancer Tinfluence du labarum, dont la seule vue le glaçait d'effroi , et sur lequel il avait recommandé à ses soldats de ne pas fixer leurs

(1) Zosime II, 24.

(2) Ibid.

(3) Eusèbe, De vita Consf., II, 11.

(4) Eusèbe, De vita ConsL, II, 15.

(5) Ibid., 11, 15.

(6) Ibid., 16.

regards (1). Pendant que ces préparatifs se faisaient dans le camp ennemi, Constantin, comprenant que cette nouvelle bataille serait décisive, s'y prépara par la prière. Il passa de longues heures dans la tente qui lui servait de chapelle pendant ses expéditions militaires : on l'en vit sortir, rayonnant de confiance et d'enthousiasme, pour donner le signal du combat (2).

La bataille de Chrysopolis fut plus désastreuse encore pour Licinius que n'avait été celle d'Andrinople (3). Complètement battu, il s'enfuit, le 18 septembre, à Nicomédie. Constantin fit grâce de la vie à son beau-frère , et lui assigna Thessalonique pour résidence (4). Mais, peu de temps après, il le fit étrangler : par un coupable manque de foi, selon les uns (5) ; à la demande des soldats, selon d'autres (6) ; en exécution d'une sentence du sénat, selon une version peu vraisemblable (7) ; pour prévenir une nouvelle prise d'armes, si l'on en croit l'historien Socrate(8). Les conseillers qui avaient assisté Licinius dans cette funeste guerre, ou s'étaient faits les ministres de ses cruautés , reçurent le châtiment mérité de

(1) Eusèbe, De vita Const., II, 12.

(2) Ibid.

{Z)Ibid., II, 17.

(4) Zosiine, II, 26; Aurelius Victor, Epitome, 41.

(5) Zosime, II, 28; Aurelius Victor, Epitome, 41; Eutrope, Brev. X, 6; saint Jérôme, Chron.

(6) Anonyme de Valois.

(7) Zonare, XIII, 1

(8) Socrate, aist. EccL, I, 4.

330 COiNSTANTliN ET LICINIUS (313-323).

leurs crimes (1); à leur place l'empereur nomma, dans la plupart de ses nouvelles provinces , des magistrats chrétiens, ou des païens modérés, auxquels furent interdits les sacrifices officiels rétablis par Licinius(2).

(l)Eusèbe, De vita Const.,\\., i'è.

(2j Ibid., 44.

Les derniers édits de paix religieuse.

Un pressant devoir s'imposait à Constantin, devenu, par la chute de son rival, seul maître de FEmpire : réparer les maux causés en Orient par la dernière explosion du fanatisme païen, et rétablir l'unité morale du monde romain en étendant à toutes ses parties le bienfait de la paix religieuse. Dans ce but furent promulgués, des la fm de 323, deux édits, destinés l'un à ellacer les traces de la persécution , l'autre à faire connaître aux habitants des provinces orientales les sentiments personnels et les principes de l'empereur en matière de religion (1).

Eusèbe a reproduit le premier édit d'après l'exemplaire adressé aux habitants de la Palestine; mais il n'est pas douteux qu'un texte semblable ait été envoyé dans toutes les circonscriptions administratives de l'Orient. Cet acte législatif a pour but de remettre en vigueur, dans cette partie de l'Empire, l'édit de Milan, que Licinius, sans l'abroger dans l'ensemble, avait détruit en détail.

(1) L'authenticité de ces deux documents a été contestée par Crivellucci [Délia fede storica di Eusehio nella Vita di Constantino) et Schuitze {Zeitschrift fiir Kirchengeschichte, 1894, n" 4). Voir, en sens contraire, les justes observations de Boissier [la Fin du Paganisme, t. I, p. 17) et de Schuitze [Zeitschrift fiir Kirchengeschichte, 1897, n«3).«

332 CO-NSTAiMlN ET LICINIUS (313-323).

Le préambule rappelle les récentes victoires de CoDstantin, et montre que Dieu, en favorisant ses armes, a jugé définitivement entre les deux religions ennemies. Il met ensuite en parallèle la cruauté des persécuteurs et l'admirable patience des persécutés; puis il rappelle comment les premiers ont, tôt ou tard, été punis, et comment Dieu, prenant Constantin par la main pour le conduire des extrémités de la Bretagne aux frontières de l'Orient , a fait de lui l'instrument de sa justice sur les uns, de sa miséricorde à l'égard des autres. Vient enfin la partie pratique de l'édit, c'est-à-dire l'énumération des diverses catégories de confesseurs qui, sons Licinius, ont souffert dans leur liberté ou dans leurs biens : tous sont rétablis dans leur premier état, ou, pour employer l'expression juridique romaine, obtiennent la restitutio in integrwn.

Les exilés, les relégués, les condamnés aux mines, aux travaux publics, aux manufactures de l'État ou à la servitude , reçoivent la liberté et sont rappelés dans leur patrie (1). Ceux qui ont été abusivement inscrits parmi les décurions sont rayés de l'album municipal (2). Les chrétiens qui ont perdu, comme tels, le grade ou le rang qu'ils occupaient dans l'armée ont le choix, ou d'y être réintégrés, ou d'échanger leur congé ignominieux [ignominiosa missio) contre un congé régulier et honorable, donnant droit

(1) Eusèbe, De vila Consiantlni, II, 30, 31, 32, 34.

(2) Ibid., 30.

aux privilèges des vétérans {honesta nùssio) (1). Les biens enlevés aux chrétiens sont restitués, quels que soient les droits acquis sur eux par des tiers; ceux-ci n'en pourront retenir que les fruits déjà perçus, à l'instar des possesseurs de bonne foi (2). Au cas de prédécès de condamnés soit à la peine capitale, soit à toute autre peine ayant entraîné la confiscation, les héritiers ont le droit de revendiquer leur patrimoine (3). Que s'ils n'ont pas laissé de parents au degré successible , l'Église du lieu où ils ont soufi'ert le martyre, ou dont ils ont été chassés par l'exil, est appelée à leur succession (4). Quant au patrimoine corporatif que possédait l'Église au moment où commença la persécution, fonds de terre, maisons, jardins, oratoires, cimetières, il devra lui être rendu, soit parle fisc, soit par ceux qui l'ont acquis du fisc ou l'ont reçu en don de l'empereur (5).

Cet éditde réparation ne demeura pas lettre morte : Eusèhe raconte qu'il fut tout de suite et énergiquement appliqué (6). Constantin compléta son œuvre en accordant à tous les évêques de l'Orient des subsides pour réparer, agrandir ou rebâtir les édifices consacrés au culte chrétien, dont les uns avaient été ruinés par la persécution , dont les autres avaient vu ar-

(1) Eusèbe, De vila Constantini, II, 37. l'A) Ibid., 33.

(3) Ibid., 35.

(4) Ibid., 36.

(5) Ibid., 39, 40, 41.

(6) Ihid., 43.

rêter par elle leur reconstruction commencée (1). Eusèbe reproduit la lettre qu'il reçut à cet efïet comme évêque de Césarée, et dit qu'une lettre semblable fut adressée à chacun de ses collègues (*2).

Pendant que ces actes de justice s'accomplissaient en faveur de FÉg-lise, de ses ministres et de ses fidèles, les païens attendaient avec inquiétude les résolutions que le vainqueur prendrait à leur égard. Si jamais Constantin dut être tenté de se jeter dans la voie des réactions violentes, c'est au lendemain de la défaite de Licinius. Le paganisme avait relevé la tête, à la fois comme religion et comme parti d'opposition politique. Il avait fait couler presque en même temps le sang des chrétiens sur les échafauds et celui des soldats de Constantin sur les champs de bataille, La persécution n'avait été que la préface de la guerre : celle-ci comme celle-là s'était faite au nom des dieux. La situation paraissait tout autre qu'après la défaite de Maxence, oppresseur de ses sujets plutôt que fauteur ardent de l'idolâtrie, tyran et non persécuteur. Alors Constantin avait triomphé d'un païen; aujourd'hui c'est, en quelque sorte, du paganisme môme qu'il triomphe. Sa victoire, cette fois, n'a pas eu pour théâtre l'Occident, dont la population était encore en majorité idolâtre, mais l'Orient, où la religion du Christ comptait un plus grand nombre de fidèles, et en certains lieux ralliait même la majorité du peuple.

(1) Eusèbe, De vila Constantini ,

(2) Ibid., 46.

Nulle contrée, nul moment, n'auraient été plus favorables à un essai d'intolérance chrétienne. Mais Constantin ne s'y laissa pas entraîner. Il eut la sai'csse de s'en tenir à la politique annoncée dans Tédit de Milan. Aucune considération ne le fit dévier de la ligne de conduite qu'il s'était une fois tracée. Les seuls actes restrictifs qu'il posa vis-à-vis de l'ancien culte , après avoir vaincu Licinius, s'expliquent par le caractère de la lutte armée qui venait Je finir : on n'y saurait voir aucune tentative d'opprimer la conscience des païens. Tous les bas-fonds du paganisme avaient été remués par Maximin d'abord, par Licinius ensuilc. De cette fange en fermentation des oracles inconnus, des cultes nouveaux, même de nouveaux dieux, avaient tout d'un coup surgi. Les idoles s'étaient transformées en enseignes de batailles, et la divination était devenue un moyen de gouvernement. Pour terminer une agitation aussi malsaine, qui menaçait de survivre aux événements qui l'avaient fait naître, Constantin promulgua pour l'Orient une loi de circonstance, interdisant d'ériger aux dieux de nouvelles statues (1). En même temps il remit en vigueur les ordonnances déjà faites contre la divination (2). Mais il ne toucha point à la liber lé de l'idolâtrie, et prit même soin de rassurer les païens elTrayés.

Les paroles qu'il leur adresse dans ce but se trouvent à la fin d'un édit, ou plutôt d'une proclamation

(l)Eusèbc, De vilaConstantini, IL 45.

(2) Ibid.

à tous les sujets romains de l'Orient. Ce curieux spécimen de littérature impériale pourrait être considéré comme la contre-partie du sermon païen naguère affiché au nom de Maximin dans la ville de Tyr (1); mais la rhétorique y parait moins, un sentiment personnel plus sincère et plus spontané s'y dégage d'effusions pieuses mêlées à des souvenirs intimes, à des récits autobiographiques. L'empereur fait part à ses peuples des incidents de sa jeunesse , des réflexions de son âge mûr, et des croyances qui sont devenues la règle de sa vie. Dans un langage dont la franchise et la prolixité contrastent singulièrement avec la réserve officielle des souverains modernes, il met sous les yeux de tous comme un fragment de ses Mémoires. On sent, en le lisant, que c'est lui-même qui tient la plume, et qu'il se complaît dans l'expression de sa pensée. C'est bien, comme le dit Eusèbe, l'empereur en personne que l'on entend (2).

Après un parallèle entre le vice et la vertu (3), Constantin compare la cruauté de Dioclétien et de Maximien à la douceur de son père Constance , « qui invoquait avec une admirable religion Dieu le Père dans tous ses actes (4). » Puis, prenant Dieu à témoin de la vérité de ses paroles, il raconte ce qu'il vit au commencement de la persécution, alors que, jeune

(1) Voir plus haut, p. 177.

(2) L'original était en latin; Eusèbe en a fait la traduction grecque, qui seule nous est parvenue. De vita Const.^U, 47.

(3) Ibid., 48.

(4) Ibid., 49.

homme , il résidait A la cour du premier des Augustes : les plaintes d'Apollon contre les justes qui l'empêchaient de rendre ses oracles, la (juestion de Dioclétien demandant qui étaient ces justes, la réponse des prêtres dénonçant les chrétiens, l'empereur promulguant alors contre eux ces édits « que l'on croirait gravés avec un poignard trempé dans le sang (1). » « C'est alors, continue-t-il, que l'on put admirer le courage des adorateurs de Dieu, soutirant chaque jour les cruautés et les outrages. Quels feux, quels supplices, quels tourments ne furent pas infligés, sans distinction d'âge ni de sexe! A cette époque, la lerre ellemême versa des pleurs, le ciel gémit, comme si tant de sang l'avait souillé, et la lumière même du jour sembla s'obscurcir en signe de deuil (2). » Constantin rappelle ensuite, à la honte des Romains, l'humanité avec laquelle des Barbares accueillirent les chrétiens fugitifs (3). Puis il montre le chàliment des persécuteurs, qui se sont détruits les uns les autres au milieu des guerres civiles et ont disparu avec leur postérité. « Tout cela ne serait pas arrivé, sans le faux et malfaisant effet de l'oracle impie d'Apollon Pytlîien (4). »

Le paragraphe qui suit est un bel exemple de ces prières que l'enthousiasme reconnaissant du vainqueur a placées en plusieurs parties de l'édit. « Main-

(1) Eusèbe, Devita Constanlini ,]l , 51

(2) Ibid.,b2.

(3) Ibid., 58.

(4) Ibid, à0-5\.

338 COiNSTANTLN ET LICINIUS (313-323).

tenant, Dieu très bon et très grand, je te supplie d'être propice à tes Orientaux, et à tous les provinciaux accablés de lourdes calamités. Daigne leur accorder le salut par moi, ton serviteur. C'est sous ta conduite, sous tes auspices que j'ai entrepris de les sauver.- Portant ton signe en tout lieu , j'ai dirigé mon armée victorieuse. Toutes les fois que l'ont demandé les nécessités publiques, j'ai marché contre les ennemis, à la suite de ton étendard. Aussi t'ai-je consacré mon cœur dans l'amour et la crainte; car j'aime sincèrement ton nom et je révère religieusement ta puissance , que tu as manifestée par de nombreuses preuves, et par laquelle tu as confirmé ma foi. Je me hâte donc de prendre le fardeau sur mes épaules et de travailler à la restauration de ta sainte demeure, que les scélérats et les impies avaient tenté de détruire (1). »

L'accent de ces paroles révèle une fois de plus, chez Conslantin, la conviction où il fut toujours de l'aide miraculeuse que Dieu lui accorda, par l'apparition du signe placé ensuite sur ses drapeaux. Mais celles qui suivent montrent aussi, une fois de plus, la politique sage et tolérante que le juste sentiment des circonstances , l'amour égal pour tous ses sujets, et le respect de la parole donnée, ne cessèrent de lui dicter.

« Je veux que ton peuple vive en paix et en concorde, pour le commun avantage du genre humain. Que ceux qui sont encore impliqués dans l'erreur de

(1) Eusèbe, De vita Co)isianlini,U,ôb.

la geutilité jouissent joyciiseineiit de la même paix et du même repos que les fidèles, (^ette reprise des bons rapports mutuels pourra beaucoup pour ramener les hommes dans la voie droite. Que personne, donc, ne fasse de mal à personne. Que chacun suive l'opinion qu'il préfère (1). Il faut que ceux qui pensent bien soient persuadés que ceux-là seuls vivront dans la justice et la pureté, que tu as toi-même appelés à l'observation de tes saintes lois. Quant à ceux qui s'y soustraient, qu'ils conservent, tant qu'ils voudront, les temples du mensonge (2). Nous, nous gardons la splendide demeure de la vérifé, que tu nous as donnée lors de notre naissance (spirituelle). Et nous souhaitons aux autres de vivre heureux, par l'effet de l'union et de la concorde de tous (3) . »

Ces idées paraissent à Constantin si importantes , il en fait tellement la base de sa politique affermie par une dernière et définitive victoire, qu'à la fin de l'édit il les reproduit presque dans les mêmes termes :

« Que personne ne cherche querelle à un autre à cause de ses opinions. Mais que chacun se serve de ce qu'il sait pour aider son prochain, et, si cela n'est pas possible , le laisse en paix. Car autre chose est d'accepter volontairement le combat pour une croyance immortelle, autre chose de l'imposer parla violence et les supplices. J'ai parlé plus longuement

(1) >Ir,SsU TÔv exepov Tîapsvoy^^cTTo" êxacrto; ÔTisp r^ ^'oyjfi pou^erat , toOto xat upaTxéTW.

(2) Ta Tyj; ^^cuôoÀOYtac T£[jLevy].

(3) Eusèbe, De vita Constanlini, II, 56.

340 CONSTANTIN ET LfCiNIUS (313-323).

que le dessein de ma clémence ne l'exigeait, parce que je ne voulais rien dissimuler de ma foi, et aussi parce que plusieurs, me dit-on, assurent que les rites et les cérémonies de l'erreur, et toute la puissance des ténèbres, vont être entièrement abolis. C'est ce que j'aurais certainement conseillé à tous les hommes; mais, pour leur malheur, l'obstination de l'erreur est encore trop enracinée dans l'âme de quelquesuns (1). »

Ces déclarations rassurantes, confirmées par la modération personnelle de l'empereur, par la faveur même qu'il montrait à plusieurs des plus distingués parmi les païens, eurent un heureux effet : elles rapprochèrent les partisans des deux cultes, et rétablirent la concorde civile au milieu même d'inévitables dissidences religieuses. Échappés à la réaction qu'ils avaient redoutée, les païens ne songèrent probablement pas à se plaindre des fortes expressions par lesquelles l'empereur témoignait de son aversion personnelle pour leurs rites et leurs croyances : et Constantin n'eût pas compris qu'on lui demandât de taire ses préférences intimes pour parler le langage de l'indifférence, ettraiter avec les mêmes égards ce qu'il estimait la vérité et l'erreur. Mais s'il éprouvait pour celle-ci « ces haines vigoureuses » que les caractères indécis et les volontés débiles ne connaissent plus, il

(Il "Onep CTUv£êûv/)e\JGa àv Tiàoiv àvOftoT.oiç, et \ir, tt); \i.oybr.ç.&:, 7ï).<xvr,v r, pîoio; enavacTacTi;, ètù p).cf.éy] zr,<; xotvr;: àvaaTdoEioç àfjLSxpwç TaT: èv'co; ^\jya.~.; è[ir.iT.Y^-^ei. Eusèbe, De vita Consianiini ^ II, 60.

LES DERNIERS EDITS DE PAIX RELIGIEUSE. 3il

n'avait point de fanatisme contre les personnes : en cela il se montrait supérieur à ses prédécesseurs païens, supérieur à ses propres passions, et vraiment digne de servir d'instrument à la victoire du christianisme.

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