‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l' église (volume 2)Chapitre 5 sur 39 · IX · texte numérisé non relu

IX

entières disparaissaient à la fois. Ceux à qui leur fortune avait permis de ne pas sentir la faim, et qui pour la plupart avaient promptement fermé leui* cœur aux souffrances des pauvres, succombaient maintenant à la contagion. Il semblait que la mort, entrant dans une maison riche, la voulût vider : ce n'était pas un cadavre, mais deux ou trois que l'on en retirait le même jour (1). Les rues, les places, étaient remplies de corps sans sépulture (2) : on fut obligé, dans certaines villes, de tuer tous les chiens, de peur que l'habitude de se nourrir de chair humaine ne les rendit féroces (3).

Si les chrétiens avaient voulu triompher du malheur commun, quelle revanche ils auraient prise! N'était-ce pas la main divine qui aveuglait tant de païens, hier sans pitié pour les confesseurs à qui Maximin faisait crever les yeux? Et ces chiens auxquels on avait jeté naguère des cadavres de martyrs, n'avaientils pas pris alors ce goût pour la chair humaine qui maintenant faisait peur? Mais les chrétiens ne parlaient pas ainsi. Ils se vengèrent comme ils s'étaient vengés pendant la peste qui dévasta l'Empire au lendemain de la persécution de Dèce (V). On les vit accomplir simultanément les deux principales œuvres de miséricorde. Pendant que les uns s'occupaient de donner la sépulture aux morts abandonnés, les autres

(i) Eusèbe, Hist. EccL, L\, S, 9, 11.

(2) Ibid., IX, 8, 9.

(3) lOid., L\, 8, 10.

(4) Voir les Dernières Persécutions du Iroisicme siècle, p. 7.

DERNIUIUES CALOMNIES 1:T PEUSKCUTION OUVEUTE. '203

rassemblaient clans chaque ville les indigents et leur distribuaient du pain (1). Les païens se sentirent touchés de tant de charité. Hier, quand les confesseurs rentraient en triomphe dans leurs foyers, un cri s'était échappé de plus d une bouche : « H est seul grand, le Dieu des chrétiens! » Mais ce sentiment d'admiration avait été mêlé d'envie, de dépit, d'une secrète rancune, et il avait suffi à Maximin de remuer ensuite ce mauvais levain pour ranimer le fanatisme. Aujourd'hui, rien de semblable ne corrompt la reconnaissance des malheureux qui, délaissés de tous, écrasés par les plus terribles fléaux, ont senti sur leurs plaies une main secourable et vu briller parmi leurs maux le divin sourire de la pitié. On se redisait avec émotion la bonté des chrétiens; la renommée publiait leurs actes de charité; toutes les voix exaltaient leur Dieu, et proclamaient que les seuls hommes vraiment religieux sont ceux qui savent ainsi prouver leur religion par les actes (2).

Pendant que le christianisme remportait cette pacifique victoire, l'armée de Maximin éprouvait une défaite d'autant plus humiliante pour son chef, que la guerre entreprise l'avait été en haine du nom chrétien. L'Empire était borné, à l'est, par la Grande Arménie, dont tous les habitants, éclairés par la prédication de saint Grégoire Tllluminateur, avaient, avec leur roi et la famille royale, embrassé depuis quelques

(1) Eusèbe, Hist. EccL, IX, 8, 13, 14.

(2) E'jTï^îi; TE xai (i-ôvou; Oeoaeêctç toutou; à),ir]6(o;, upô; aÙTwv eXsy- XOé/Ta; to^v TtpayfxâTwv, ôp-oXoYeïv. Eusèbe, Ilist. EccL, IX, 8, 14.

années la religion de TÉvanglle (1). C'était le second exemple d'un royaume entier officiellement converti : le premier avait été donné par rOsrhoène dès la fin du second siècle (2). L'existence d'un État chrétien sur ses frontières inquiéta Maximin. Entre le royaume d'Arménie et la province romaine de ce nom il n'existait d'autre séparation qu'une simple lig-ne géographique; mais tout était commun, la race, les mœurs, la foi. La persécution qui sévissait sur ces frères donna-t-elle aux Arméniens indépendants la volonté de venir à leur secours? le roi Tiridate fit-il des représentations à l'empereur? ou Maximin, craignant une intervention de ce puissant voisin, préféra-t-il prendre les devants? ou enfin la folie de ses conseillers, de ses magiciens, de ses oracles, lui persuadat-elle d'aller imposer par la force le paganisme romain aux convertis de l'Illuminateur, et lui promit-elle que les autels renversés d'Anahid se relèveraient en l'honneur des dieux du néoplatonisme? On ne sait de qui vint la première attaque; mais Eusèbe nous apprend qu'au moment où la famine et la peste désolaient l'Orient romain, l'empereur était engagé avec ses légions dans les montagnes de l'Arménie. Le fanatisme religieux de Maximin , oublieux des traditions politiques de Rome, avait réussi à transformer en adversaires d'anciens alliés de l'Empire qui lui avaient plus d'une fois prêté un utile secours contre ses vrais cn-

(1) Voir t. I, p. 228.

(2) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 153, 172.

nemis, les Perses. L'expédition fut malheureuse : Maximiii dut rentrer dans ses États après une série de défaites (1).

La cause de la croix triomphait sur les pentes vertes de TArarat, à la même heure peut-être où son étendard ouvertement déployé flottait pour la première fois sur les cimes glacées des Alpes et dans les grasses plaines de la Lombardie.

(1) Eusèbe est le seul qui parle de celle guerre; mais cet historien, qui vivait à ce moment môme en Orient, ne peut l'avoir inventée. L'absence de tout autre témoignage rend nécessaire la reproduction de son texte : Touxoi; irpoG-ETraviTTarai xw xupàvvw ô Tipô; 'Ap[X£viou; 7ïô),£(i.o;, àvopaç è^ àp"/aiovj çO^ou; ts xal G-u[j.jxâ/ou; 'Pwfxai'wv, ouç xal aÙTOùç XptcfTiavoù; ôvxaç tïiv el; to Oetov eOcréêttav Ôià cttouotî; uoioufxévou; ô Osofxiffri; elôwXoiç 6Ù£iv xai Sa;[A0(7iv èTcavaYxàcrat 7i£7r£tpa[xévo; ^XOpO'j; àvTi çtXfov xai 7vo),£[jLtou(; àvTt (jU[jL(Jiàywv xaT£(jTyioaTo... Aùxôç (xèv

OUV USpl TÔV upÔ; 'ApiXEVÎoU; UO>.= !JL0V OL\t.OL TOÏÇ aÙTOU (JTpaXOTlÉûOtÇ xaXETÎO-

v£Tto. Eusèbo, ^/.s7. Eccl., IX, 8, 2, 4.

Page 1