‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'église (volume 5)Chapitre 28 sur 57 · MAIITVRS DE LA MACÉDOINE ET DE LA PANNONIE · texte numérisé non relu

MAIITVRS DE LA MACÉDOINE ET DE LA PANNONIE

mort que vous pouvez iufliger. Si ces maximes te déplaisent, tu ne peux t'en prendre qu'à ton propre jugement (1). — Et quel avantage aura celui qui, par sa mort, est privé de la lumière et de toutes les jouissances corporelles? — La lumière éternelle est meilleure que des clartés passagères , et les biens permanents plus doux que des biens périssables : il n'est point sage de préférer le caduc à l'éternel. — (Juo veut dire tout ceci? Fais ce qu'ont ordonné les empereurs. — Qu'ont-ils ordonné? — Que tu sacrifies. — Fais, toi aussi, ce qui t'est commandé; pour moi, je n'obéirai pas, car il est écrit : « Celui qui sacrifie « aux démons, et non à Dieu, sera déraciné. » — Tu périras par le glaive, si tu ne sacrifies pas. — Fais ce qui t'est commandé. Je dois suivre les pas des évèques, des prêtres, de tous les pères dont j'ai reçu les doctrines, et j'accepte avec plaisir les châtiments que tu voudras m'infliger. » Probusle condamna au bûcher. Pollion fut brûlé à un mille de la cité, le 27 avril (2). Tels sont les seuls documents que nous possédions sur l'exécution de ledit de 30i dans les États de (ialère. Ils ne vont pas. pour cette année, au delà des premiers mois de la persécution générale. Bien que ces commencements permettent déjuger de la passion

(1) Passio, •>.

(2) Passio, o. — Les itinéraires du sepliéine siècle nomment, au cimetière de Pontien, sur la voie de Porto, le martyr Pollion (De Rossi, Homa sottenanea, t. I, p. 185). Bosio pense que celui-ci est le martyr de Pannonie. dont les reliques auraieut été transportées à Rome. Cf. Arinellini. Aniichi cimiteri cristiani di Roma, p. II.

"qu'apportèrent les magistrats dans la poursuite des fidèles, la pénurie des sources est ici profondément regrettable : on ne pourrait dire le nombre des héros chrétiens dont le souvenir se dérobe à notre pieuse curiosité. Celle-ci va avoir moins à souffrir, en passant des provinces du César (ialèro aux contrées gouvernées par l'Auguste Dioclétien.

Les Martyrs de la Oilicie et de la Tlirace.

Les Actes qui font connaître, pour une durée plus longue et avec une plus grande abondance de détails, l'application du quatrième édit dans les États de Dioctétien . nous transportent successivement aux divers points du vaste territoire encore soumis à l'autorité nominale du vieil empereur : dans ses provinces européennes, comme la Thrace, dans ses provinces asiatiques, comme la Gilicie, la Galatie, le Pont, la Palestine, dans ses provinces africaines, comme TÉgypte et la Thébaïde. Ces pays si différents de sites, de mœurs, de langage, d'idées, virent couler à la même heure le sang des chrétiens : villes populeuses, plages commerçantes, forêts épaisses, montagnes escarpées, déserts de sable, il n'est pour ainsi dire aucun lieu, dans l'immense eiaipire d'Orient, qui, sauvage ou civilisé, n'ait eu ses exilés et ses martyrs.

L'étendue et la diversité de ce théâtre de la persécution font comprendre le contraste de certains récits hagiographiques, tels, par exemple, que les relations de procès jugés presque simultanément dans la montagneuse Cilicie ou dans la Thrace hellénisée.

L'édit avait été promulgué en Pamphylie dès les premiers mois de 30 i. De Perge, métropole de cette

province, saint Calliope s'enfuit à Pompeiopolis, ville (le Cilicie, où il fut arrêté. Le souverneur Maxime l'interrogea et le mit à la torture (1). On raconte que la mère du martyr, apprenant l'arrestation de son fds, courut le retrouver, après avoir affranchi deux cent cinquante esclaves et distribué ses biens à l'Église et aux pauvres (2). Calliope, condamné au supplice de la croix, mourut le vendredi saint, 7 avril : la mère expira en recevant dans ses bras le corps de son eufant détaché du gibet (3 1.

C'est peut-être pendant ce séjour à Pompeiopolis que furent présentés une première fois à Maxime trois autres chrétiens, Tarachus, Probus et Artdronicus (4), dont les interrogatoires multiples, la translation en diverses villes à la suite du gouverneur, la longue captivité, sont caractéristiques d'une persécution où. selon le mot de Lactance, les magistrals

(1) Les Actes grecs des saiuts Tarachus, Probus et Andronicus donnent au même gouverneur de Cilicie les noms de *I>/,au:o; ou <I>),aoiavo: Taîo; No'j(ji£p:o; MaS;[JLo;; Ruinart, p. 458.

i2) M. Le Blant.Zes Actes des martyrs, §\)0. p. 227. critique à tort ce passage des Actes comme contraire à la loi Fufia Caninia, qui défendait d'affranchir par testament plus de cent esclaves : il est question ici d un aflranchissement entre vifs, pour lequel une telle limite n'était pas imposée. Un détail m'inspire plus de déflance : la distribution de biens immeubles à 1 Église, en un temps où les propriétés de celle-ci étaient confisquées. Restait cependant la ressource du fidéi-, commis.

(.Si Passio S. Caîliopii. dans Acfa SS.. avril, t. I, p. 659-662. Voir la critique de ces Actes dans Tillemont, Mémoires, t. V. notes xxxiv et XXXV sur la persécution de Dioclélien.

(4; 01 Tipoijîvî/'iEVTî; Tr, ji.îya/îtÔTr,T'. co-j, 7.vf.i£ (j.ou, hû "ir,; IIojiKrii&urci/ew;. .lc<rt SS. Tarachi, Probi et Andronici, t.

LES MARTYRS DE LA CILICIE Eï DE LA THRACE. 295

poursuivaient l'apostasie d'un chrétien avec autant d'ardeur et de ténacité que s'il se fût agi de dompter une nation barbare (1). Leurs Actes. <jue les fidèles, nous dit-on, obtinrent à prix d'or la permission de copier sur les registres du greffe (2) , méritent d'être étudiés non seulement ài cause des caractères d'authenticité qu'ils présentent, mais encore en raison des changements dans l'attitude, des accusés et des juges, déjà sensibles depuis quelque temps, mais nulle part mieux marqués. L'heure n'est plus de ces l)refs interrogatoires, où la constatation de la qualité du chrétien et de son refus d'apostasier était immédiatement suivie de la sentence. Le magistrat et le martyr essaient maintenant de se convaincre. Au lieu d'un jugement dédaigneusement rendu, humblement ou joyeusement accepté, c'est un duel, à la fm duquel il y aura un vainqueur et un vaincu. Aussi le ton des accusés s'élève-t-il. On entend plus souvent qu'autrefois sortir de leur bouche des paroles hardies, piquantes, indignées : on voit voler, en quelque sorte, « jces traits de Dieu, qui allumaient la colère des juges, mais parfois leur faisaient des blessures salutaires (3). » Aux prises avec Tarachus, Probus et Andronicus, le gouverneur de Cilicie va recevoir

(1) Laclance, Biv. List., V, 11.

(2) « Quia omnia scripla confessionis eoruin necesse eratnos colligcre, a quodain iiomine Sabasto, uno de spiculatoribus, duccnlis denariis umnia isla tianscripsimus. >- Acta, proœiniuni.

(3) Saint Augustin, Enarr. in psalm. XXXLX, IG.

quolques-uns de ces traits, et y répondre par la main du l)oiirreau.

Après une première comparution à l*ompeiopolis, dont ni la date ni le procès-verbal n'ont été conservés, les trois accusés furent présentés à Tarse devant le trilîunal de Maxime, le 25 mars selon certains manuscrits, mais plutôt le 21 mai ou le 20 juin, selon d'autres (1). Le gouverneur s'adressa d'abord à Taradius : « Comment t"appelles-tu? car, étant le plus Agé, tu dois être interrogé le premier. Réponds. — .le suis chrétien. — Cesse de prononcer ce nom impie. Dis-moi comment tu t'appelles. — Je suis chrétien. » Maxime commanda aux bourreaux de lui frapper la bouche en répétant : « Ne réponds pas une chose pour une autre (2). » Tarachus reprit : « Mon vrai nom. je le dis. Mais si tu veux savoir comment on m'appelle parmi les hommes, mes parents me nomment Tarachus; et, quand j'étais soldat, on m"a donné le nom de Victor. — De quelle condition es-tu? — Romain et soldat, né à Claudiopolis en Isaurie. Mais, étant chrétien, j'ai renoncé à l'armée. — Tu n'étais pas digne d'y servir, malheureux. Mais comment t'en es-tu retiré? — .l'ai demandé mon

(1) Voir la note de Riiinart, p. 458. Quant à la désignation consulaire de Tannée, elle est donnée d'une manière incomplète ou inexacte dans les Actes soit grecs, soit latins; mais les faits eux-mêmes ne peuvent convenir qu'à l'an 304: voir l'avertissement de Ruinart. p. 456; Tillemont, Mémoires, t. V, note n sur saint Taraque; la note de Valois sur Eusèbe, Ilist. Eccl., IX, 5.

(2j Sur cette formule, voir Edmond Le Blant, les Actes des marti/rs, p. 8i.

congé à mon chef Pn])lins, et il m'a renvoyé. — Considère ta vieillesse : je venx que tu sois de ceux qui obéissent aux ordres des princes : tu recevras de moi, en récompense, de grands honneurs. Approche donc, et sacrifie à nos dieux, car les empereurs eux-mêmes, qui gouvernent le monde entier, leur rendent un culte. — Ils se trompent, égarés par les ruses de Satan. — Frappez-le encore à la bouche, ordonna Maxime, pour avoir dit que les empereurs se trompent.

— Je le dis et je le répète , ils se trompent , car ils sont hommes. — Sacrifie à nos dieux, et abandonne toute cette malice. — Je ne violerai pas la loi de mes pères. — Il y a une autre loi que celle-là, ô mauvaise tête! » dit le gouverneur, qui fit flageller Tarachus. Mais, loin d'être ébranlé, le martyr confessa plus courageusement encore la divinité du Christ. (( Laisse ce bavardage, dit Maxime, approche, et sacrifie. — Je ne bavarde pas, mais je dis la vérité. J'ai soixante-cinq ans. et j'ai vieilli sans l'abandonner. » Un centurion intervint : « Aie pitié de toi-même, et sacrifie. — Retire-toi de moi, ministre de Satan, » répondit le martyr. ^Maxime le fit conduire en prison, charg-é de chaînes (1).

Le second accusé fut introduit : « Quel est ton nom?

— Mon premier et plus noble nom , chrétien ; mon second, qui m'est donné parmi les hommes, Probus.

— De quelle condition es-tu? — Mon père était de Thrace, mais je suis né à Side, en Pamphylie. Je suis

(1) Arta SS. Tarochi, l'robi et Andronici, 1, dans Ruinarl, p. 458.

homme du peuple, et chrétien (1), — Tu ne tireras nul profit de ce nom. Sacrifie aux dieux, afin d'être honoré des princes et notre ami. — Je ne veux aucun honneur des princes, et ne convoite pas ton amitié. Car mes richesses nétaient pas médiocres, et cependant je les ai ahandonnées pour servir le Dieu vivant. » Maxime le fit dépouiller, et frapper à coups de nerf de bœuf. Puis, le martyr continuant à confesser sa foi, il commanda de le frapper sur le ventre. Le sang coulait à flots et rougissait le sol. Enfin, ne pouvant vaincre le courage de Probus, le gouverneur ordonna de le charger de chaînes, et de le mettre en prison, les pieds écartés jusqu'au quatrième trou : défense fut faite de panser ses plaies (2).

On amena le troisième accusé, qui. après s'être déclaré chrétien, donna son nom . Andronicus. « De quelle condition es-tu? — De noble race ; mes parents sont parmi les premiers d'Éphèse. — Abandonne toute folle jactance, écoute-moi de bon gré, comme tu écouterais ton père. Ceux qui avant toi ont voulu faire les fous n'y ont rien gagné. Toi, honore nos princes et nos pères, en te soumettant aux dieux. — Vous les appelez bien vos pères, car vous êtes les fils de Satan, les fils du diable, dont vous faites les œu-

(1) riayavo: oï el^i, /ot'TT'.avo; oà wv. 4cta, 2. On voit quel était encore, au commencement du quatrième siècle, le sens du mot nayavô;. paganus : plébéien, simple particulier. C'est dans le même sens que Tarachus, pour exprimer qu'il avait renoncé au service militaire, dit : Tiayavc-jEiv ripETr,iîà|i.r,v. lOid., 1.

(2) Acta, 2.

LES MARTYRS DE LA CILICIE ET DE LA TlIRACE. 29ï»

vres. — Ta jeunesse croit pouvoir me braver. iMais apprends que de grands tourments te sont préparas. — Je te parais jeune d'années, mais sache que mon âme est mûre, et prête à tout. — Gesse ces vaines paroles, sacrifie, afin d'éviter la souffrance. — Me crois-tu assez fou pour vouloir paraitre inférieur à ceux qui m'ont précédé? Je suis préparé à tout souffrir. » On le dépouilla, et on le suspendit au chevalet. En vain le centurion, le greffier, le gouverneur luimême le suppliaient : Andronicus restait inébranlable. La torture commença par une violente torsion des jambes; ensuite on lui écorcha les flancs, d'abord avec le fer, puis avec des poteries brisées. « Je te ferai périr en détail, » disait le gouverneur furieux. « Je méprise tes menaces et tes tourments, » répondait Andronicus. Les pieds liés, un carcan de fer au cou, il fut porté dans la prison (1).

Dans ses tournées à travers la province, Maxime se fit suivre des trois prisonniers, dont il espérait triompher par la torture. A Mopsueste (-2), il les soumit à une nouvelle épreuve. « La vieillesse, dit-il à Tarachus, est honorée en beaucoup d'hommes, parce qu'en eux sont l'expérience et le bon sens : si tu as réfléchi, tu ne persisteras pas dans tes jiremières dispositions. Approche donc, et sacrifie en l'honneur des princes, de qui, à ton tour, tu obtiendras des honneurs. — Si les princes et ceux qui parta-

(1) Acta, 3.

(2) Sur le lieu de ce secoiul inlerrogaloiro, voir Riiiiiart, p. 435.

iient leurs sentiments connaissaient le véritable honneur, ils abandonneraient de vaines et aveugles pensées, et se laisseraient vivifier par la foi au Dieu vivant. » Toutes les tortures furent essayées sur l'intrépide vieillard : sa bouche fut de nouveau frappée, au point de lui briser les mâchoires, on lui posa sur la main des charbons ardents, on le suspendit audessus d'une acre fumée, on lui mit dans les narines du sel, du vinaigre, de la moutarde; enfin, lassé, Maxime dit : « Je te réserve pour une prochaine audience de nouveaux tourments, car je veux dissiper ta folie. — Tu me trouveras prêt à tout ce que tu auras imaginé, » répondit Tarachus. La nouvelle comparution de Probus ne fut pas moins émouvante. Dans les paroles que lui adressa le juge, un mot est caractéristique des idées de ce temps; après l'avoir invité à sacrifier aux dieux et avoir entendu cette réponse du martyr : « Je ne sacrifie pas à plusieurs dieux, mais j'en adore un seul, » Maxime lui dit : « Approche donc, et sacrifie, non à plusieurs, mais à Jupiter^ le dieu grand. » C'est toujours le même effort pour concilier Fidolàtrie avec l'idée monothéiste. Proljus ne comprit pas, ou feignit de ne pas comprendre; il répondit : « J'ai mon Dieu dans le ciel, et je crains lui seul; quant à ceux que tu appelles dieux, je ne me soumets à eux ni ne les adore. — Je te répète, reprit Maxime, sacrifie à Jupiter, le dieu invaincu (1). » Cette qualification est aussi celle

11) « Immola Jovi deo iovictissimo. '• Acta, 5. Le texte grec est diffe-

de Mithra : on a vu plus haut comment, à cette époque de syncrétisme, les cultes de Jupiter et de iMithra arrivaient parfois à se confondre (1). Probus répondit en se moquant de J^upiter. Furieux, le gouverneur commanda de lui appliquer un fer rouge, de le frapper sur le dos avec un nerf de bœuf, et enfin de poser des charbons ardents sur sa tète rasée (2); puis, lui montrant une foule d'apostats qui se pressaient au pied du tribunal : « Ne vois-tu pas ceux-ci. lui dit-il, honorés des dieux et des princes, tandis que toi, tout le monde te regarde avec mépris, comme un impie destiné au supplice? — Crois-moi, répondit Probus, tous ces malheureux sont morts, s'ils ne font point pénitence de leur péché, car c'est sciemment qu'ils ont servi les idoles et abandonné le Dieu vivant. » Le troisième accusé, Andronicus, fut amené à son tour et cruellement battu, mais, à la grande surprise du gouverneur et des assistants, les cicatrices des tortures qu'il avait souffertes une première fois étaient déjà guéries. « J'ai au ciel, dit Andronicus, un médecin qui m'a guéri non par des remèdes, mais par sa divine parole. » Lui aussi répondit avec une fermeté dédaigneuse aux exhortations de Maxime, qui

renl; il |)orle : àr.TTÔTw £Tc6;:Tr, Mi, à l'indomptable surveillant Jupiter, mots eniprunlés au vocabulaire des mystères, et signifiant un des degrés dinitiation.

^1) Voir plushauL p. 70.

2; Ce supplice était depuis longtemps en usage chez les Orientaux : voir le livre des Proverbes, XXV, 21, et saint Paul, ad Roinanos, XU.

le renvoya en prison avec les deux autres chrétiens (1).

Maxime ne les revit qu'en octobre, à Anazarbe, où il était arrivé après avoir condamné, le 15 juin, saint Tatien Dulas à Prétoriade(2), et, le 7 septembre, saint Sozon à Pompeiopolis (3 ). La nouvelle audience montre si bien l'ardeur déployée de part et d'autre dans cette phase suprême de la persécution, le ton auquel sont montés désormais les accusés et les juges, que je crois devoir traduire intégralement, malgré sa longueur, au moins Tun des procès-verbaux qui la résument.

Maxime dit : « Appelez les impies chrétiens. » Le centurion Demetrius répondit : « Us sont présents, seigneur. » Maxime interpella Tarachus en ces termes : « Profite de ce que les tortures sont interrompues, pour renoncer à ton opiniâtreté et sacrifier aux dieux qui gouvernent tout. — Il n'est bon ni pour nous, répondit Tarachus, ni pour eux, ni pour ceux qui leur obéissent, que le monde soit gouverné par des êtres qu'attend le feu éternel. — Ne cesseras-tu jamais de ])lasphémer, scélérat? Ou pensestu obtenir par ton impudence que je te fasse décapiter tout de suite? — Si je devais mourir si vite, l'épreuve ne serait pas grande. Mais fais ce que tu voudras, afin que s'augmente devant Dieu le mérite

(1) Açta,i, 5,6.

(2) Acta Sanctorum.\u'n\, I. If. p. 10 i2.

(3) Ibid., septembre, t. III. p. I4.

LtS MARTYRS DK LA CILICIE ET DE LA THUACE. 303

de mon combat. — Tu n'as pas souffert plus que tant rVautros captifs, qui subissent la rigueur des lois. — Ce que tu dis est une nouvelle preuve de ton fol aveuglement : car les malfaiteurs sont justement punis, tandis que ceux qui souffrent pour le Christ recevront de lui la récompense, — Maudit scélérat, fjuelle récompense espérez-vous de votre mauvaise vie? — Il ne t'appartient pas de m'interroger làdessus, ni do connaître la récompense qui nous attend, et pour laquelle nous supportons tes vaines menaces. — Misérable, tu me parles comme si tu étais mon égal I — Je ne suis pas ton égal, et je souhaite ne jamais l'être. Mais j'ai la liberté de parler, et nul ne peut me l'enlever, grâce à Dieu qui me fortifie par son Christ. — ,1e t'enlèverai cette liberté, scélérat. — Personne ne me l'enlèvera jamais, ni toi, ni tes empereurs, ni votre père Satan, ni les démons <|ue vous adorez dans votre erreur. — Ma condescendance à te parler te fait perdre le sens, impie. — Tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même : car le Dieu que je sers sait que je hais ta vue, et que je n'ai jamais désiré m'entretenir avec toi. — Enfin, pour éviter de nouvelles tortures, sacrifie. — Dans ma première confession à Tarse, comme dans mon second interrogatoire à Mopsueste , j'ai déclaré que j'étais chrélien. et je le suis toujours. Crois-moi, c'est la vérité. — Malheureux, il sera trop tard pour te repentir, quand je t'aurai fait mourir dans les supplices. — Si j'avais dû me repentir, je l'aurais fait quand une première fois, puis une seconde, tu m'as

torturé ; mais maintenant je suis fixé, et ne te crains pas, grâce à Dieu. Fais ce que tu voudras, impudent. — J'ai laissé grandir ton impudence en ne te punissant pas. — Je te l'ai dit, je te le répète, tu as puissance sur mon corps, fais ce que tu voudras. — Liez-le et suspendez-le, pour faire cesser sa folie. — Si j'étais fou, je serais devenu impie comme toi. — Maintenant que tu es suspendu, obéis, afin d'éviter les peines que tu mérites. — Bien qu'il ne te soit pas permis de tortnrer à ta fantaisie un soldat (1), cependant je ne te demande point d'abandonner ta folie : fais ce que tu voudras. — Le soldat qui bonore les dieux et les empereurs reçoit des largesses et des honneurs : mais toi, tu es impie, et tu es honteusement sorti de l'armée (2). J'ordonne donc que (u sois plus cruellement torturé. — Fais ce que tu voudras. Je te l'ai tant de fois demandé! Pourcjuoi tardes-tu? — Ne crois pas, comme je te l'ai déjà dit. cjue je t'aime assez pour t'enlever la vie d'un seul coup (3). Je te

il) Baronius [Ann., ad ann. 290, § !'.»• cite un lesciit de Dioclélieu à Salluste : ■< Milites neque lormenlis neque plebeiorum pœiiis in causis criininum subici concedimus, etiam si non craeritis slipendii? videantur esse dimissi; exceptis iis scilicef, qui ignoininiose sunt soluti, quod l't in liliis niilitum veteianorum servabilur. »

(2) 'AçÉaso); à.7'i[Lo\j-t'-jyr,y.ai. Acta, 7. C'est Vignominiosa missio : Digeste. XLIX, xvi, I3.§ 3; LexJuUa municipalis, 121, au Corp. inscript, lut., t. I, 206. Probablement le juge altère ici la vérité, car il résulte de la réponse de Taraclius dans le premier interrogatoire, qu'il avait obtenu le congé sur sa demande, ce qui suppose soit l'honesta missio, soit au moins la causaria missio; voir Digeste, 1. c.

(3) Dans celle cruelle société romaine, une mort rapide était considérée comme une faveur, que Ion accordait à quelques condamnés

ferai périr par morceaux et j'abandonnerai le reste aux bêtes. — Ce que tu dois faire , fais le vite ; ne te borne pas à Tannoncer. — Tu t'imagines sans doute, misérable, qu'après ta mort quelques femmelettes viendront honorer ton corps et l'embaumer dans les parfums; mais je prendrai soin d'anéantir tes restes.

— Je te permets de me torturer avant que je meure, et après ma mort de faire de moi ce que tu voudras.

— Viens sacrifier aux dieux. — Je t'ai dit une fois pour toutes, insensé, que je ne sacrifie pas à tes dieux et ne rends point de culte à tes abominations. — Tenez ses joues, et brisez-lui les lèvres. — Tu as flétri et défiguré ma face, mais mon âme n'en a que plus de vie. — Tu m'exaspères, misérable, je vais me montrer autrement à toi. — Ne pense pas m'etfrayer par des paroles : je suis prêt à tout, car je porte les armes de Dieu. — Quelles armes portes-tu, maudit? te voilà nu et couvert de blessures. — Ignorant et aveugle, tu ne peux voir mon armure. — Je supporte tes folies : tes réponses ne m'irriteront pas assez pour que je te donne une mort rapide. — Quel mal ai-je fait en disant que tu ne peux voir ce que je porte, parce que tu n'as pas le cœur pur et que tu fais une guerre impie aux serviteurs de Dieu? — Je comprends que tu as mené une mauvaise vie, ou que tu es un magicien, comme quelques-uns le disent. — Je ne l'ai pas été

privilégiés: « In causa capitis aniiiiadversio gladii admodum panels <[uasi luîiiclicii (loco) deferebatur, qui oh mérita vetera impetravciant boiiam mortcin. » Lactance, De mort.pers.,22.

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